Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 55)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Messire Guillaume de Percy et les deux écuyers d’honneur qui capitaines étoient de la forteresse, regardèrent comment on les assailloit de grand’volonté et que cil assaut ne refroidoit point, ni ne cessoit, et que à ainsi continuer ils ne se pourroient tenir, et si ne leur apparoit confort de nul côté, si comme ils supposoient ; car s’ils eussent sçu comment leurs gens étoient à moins de dix lieues d’eux, ils se fussent encore reconfortés et à bonne cause ; car bien se fussent tenus tant qu’ils en eussent ouï nouvelles : mais point ne le savoient ; et pourtant entrèrent-ils en traité devers le dit connétable pour eschiver plus grand dommage. Messire Bertran, qui étoit tout informé que dedans le soir il orroit nouvelles des Anglois et des Poitevins, entendit à leur traité volontiers ; et les prit, sauves leurs vies, et se saisit de la forteresse, dont il fit grand’fête. Après tout ce, il fit traire toutes ses gens sur les champs et mettre en ordonnance de bataille, ainsi que pour tantôt combattre, et leur dit et fit dire : « Seigneurs, avisez-vous ; car les ennemis approchent, et espérons encore à la nuit à avoir la bataille ; si se apprête chacun au mieux qu’il pourra, comme pour son corps garder et défendre. » Ainsi se tinrent-ils, depuis une heure de tierce que la forteresse fut rendue, jusques à basses vespres, tous rangés et ordonnés sur les champs au dehors de Sainte-Sévère, attendant les Anglois et les Poitevins, dont ils cuidoient être combattus ; et voirement l’eussent-ils été sans nulle faute ; mais nouvelles vinrent au captal, à monseigneur Thomas de Percy et à monseigneur Jean d’Évreux, que Sainte-Sévère étoit rendue : de celle avenue furent ces seigneurs et tous les compagnons tous courroucés, Si dirent et jurèrent là les seigneurs entr’eux que jamais en forteresse qui fût en Poitou ils n’entreroient, si auroient combattu les François.

Or parlerons-nous de ceux de Poitiers et comment ils se maintinrent lors.

CHAPITRE CCCLII.

Comment ceux de Poitiers se tournèrent François ; et comment les Anglois entrèrent à force en la ville de Niort.

Ce terme pendant et celle chevauchée faisant, cils de Poitiers étoient en grand’dissention et rébellion l’un contre l’autre ; car les communautés des Anglois et aucuns riches hommes de la ville se vouloient tourner François ; et Jean Renault, qui maire en étoit, et tous les officiers du prince, et aucuns autres grands riches hommes ne s’y voloient nullement acorder : pourquoi ils en furent en tel estrif que près fut le combattre. Et mandèrent, cil qui le plus grand accord avoient, secrètement devers le connétable que, si il se vouloit avancer, et venir si fort que pour prendre la saisine de Poitiers, on lui rendroit la ville. Quand le connétable, qui se tenoit en Limosin, oyt ces nouvelles, si s’en découvrit au dit duc de Berry et au duc de Bourbon et leur dit : « Messeigneurs, ainsi me mandent cil de Poitiers ; si Dieu le veut, je me trairai celle part atout trois cents lances et verrai quel chose ils voudront faire ; et vous demeurerez ci sus ce pays et ferez frontière aux Anglois. Si je puis exploiter, ils n’y viendront jamais à temps. »

À celle ordonnance se accordèrent bien les dessus dits seigneurs. Lors se partit secrètement ledit connétable, et prit trois cents lances de compagnons d’élite, tous bien montés ; et aussi le convenoit-il ; car sus un jour et sus une nuit ils avoient à chevaucher trente lieues ; car ils ne pouvoient mie aller le droit chemin qu’ils ne fussent vus ou aperçus. Si chevaucha le dit connétable et sa route à grand exploit par bois, par bruyères et par divers chemins, et par pays inhabitables ; et si un cheval des leurs recrandesit ils ne l’attendoient point. Le maire de la cité de Poitiers, qui soupçonnoit bien tout cel affaire, envoia secrètement un message devers messire Thomas de Persi son maître, qui étoit en la compagnie du captal ; et lui dit le varlet, quand il vint à lui : « Sire, mon maître vous signifie que vous ayez avis, car il besoingne, et vous retournez et hâtez de venir à Poitiers, car ils sont en dissention l’un contre l’autre et se veulent les cinq parts de la ville tourner François, et jà en a été le maire votre varlet en grand péril d’être occis. Encore ne sçai-je si vous y pourrez venir à temps, car mon maître fait doute que ils n’aient mandé le connétable. »

Quand le sénéchal de Poitou entendit ce, qui bien connoissoit le varlet, si fut trop durement émerveillé, et non-pour-quant il le crut bien de toutes ses paroles, car il sentoit assez le courage de ceux de Poitiers. Si recorda tout ce au captal. Dont dit le captal : « Messire Thomas, vous ne vous partirez pas de moi ; vous êtes l’un des plus grands de notre route, et cil où j’ai plus grand’fiance d’avoir bon conseil ; mais nous y envoyerons. » Répondit messire Thomas : « Sire, à votre ordonnance en soit. » Là fut ordonné messire Jean d’Angle et sevré des autres, et lui fut dit : « Messire Jean, vous prendrez cent lances des nôtres et chevaucherez hâtement vers Poitiers, et vous boutez dedans la ville, et ne vous en partez jusques à tant que nous vous remanderons sus certaines enseignes. » Messire Jean d’Angle obéit : tantôt on lui délivra sur les champs les cent lances qui se dessevrèrent des autres. Si chevauchèrent coiteusement devers Poitiers ; mais onques ne se purent tant hâter que le connétable n’y venist devant ; et trouva les portes ouvertes, et le recueillirent à grand’joie, et toutes ses gens.

Jà étoit le dit messire Jean d’Angle à une petite lieue de Poitiers, quand ces nouvelles vinrent, que il n’avoit que faire plus avant si il ne se vouloit perdre ; car le connétable, et bien trois cents lances étoient dedans Poitiers. De ces paroles fut moult couroucé le dit messire Jean ; ce fut bien raison, comment que il ne le pût amender : si tourna sur frein, et tous cils qui avec lui étoient ; si retournèrent arrière dont ils étoient partis, et chevauchèrent tant qu’ils trouvèrent le captal, monseigneur Thomas et les autres. Si leur conta le dit messire Jean l’aventure comment elle alloit, et du connétable qui s’étoit bouté en Poitiers.

Quand les Gascons et les Poitevins qui là étoient tout ensemble d’un accord et d’une alliance entendirent ces nouvelles, si furent plus émerveillés et plus ébahis que devant, et n’y eut baron ni chevalier qui ne fut durement pensieux et couroucé ; et bien y avoit cause, car ils véoient les choses aller diversement. Si dirent les Poitevins, pour les Gascons et Anglois reconforter : « Seigneurs, sachez de vérité que il nous déplaît grandement des choses qui ainsi vont en ce pays, si conseil et remède y pouvions mettre ; et regardez entre vous quel chose vous voulez que nous fassions, nous le ferons, ni jà en nous vous ne trouverez nulle lâcheté. » — « Certainement, seigneurs, ce répondirent les Anglois, nous vous en créons bien, et nous ne sommes pas pensieux sur vous ni sur votre affaire, fors sur l’infortunité de nous, car toutes les choses nous viennent à rebours. Si nous faut avoir sur ce avis et conseil, comment à notre honneur nous en pourrons persévérer. » Là regardèrent, par grand’délibération de conseil et pour le meilleur, que ce seroit bon que les Poitevins fesissent leur route à part eux, et les Anglois la leur, et les Gascons la leur, et se retraissent en leurs garnisons ; et quand ils voudroient chevaucher et ils voudroient bien employer leur chevauchée, ils le signifieroient l’un à l’autre et ils se trouveroient appareillés. Cette ordonnance fut tenue ; et se départirent moult amiablement l’un de l’autre ; et prirent les dits Poitevins le chemin de Thouars, et les Gascons le chemin de Saint-Jean l’Angelier, et les Anglois le chemin de Niort. Ainsi se dérompit cette chevauchée. Les Anglois, qui chevauchoient tout ensemble, quand ils cuidèrent entrer en la ville de Niort, on leur clot les portes ; et leur dirent les villains de la ville que point là ils n’entreroient, et qu’ils allassent d’autre part. Or furent les Anglois plus couroucés que devant, et dirent que cette rébellion de ces villains ne faisoit mie à souffrir. Si se appareillèrent et mirent en ordonnance pour assaillir, et assaillirent de grand courage ; et cils de la ville se deffendirent à leur pouvoir. Là eut grand assaut et dur, et qui se tint une longue espace ; mais finablement cils de Niort ne le purent souffrir, car ils n’avoient nul gentil homme dont ils fussent confortés et conseillés ; et si ils pussent s’y être tenus jusques aux vespres ils eussent été secourus et confortés du connétable, en quel instance ils s’étoient clos contre les Anglois. Mais cils dits Anglois les assaillirent si vertueusement et de si grand’voulenté, que de force ils rompirent les murs, et entrèrent ens, et occirent la plus grand’partie des hommes de la ville, et puis la coururent et pillèrent toute sans nul déport ; et se tinrent là tant qu’ils oyrent autres nouvelles.

CHAPITRE CCCLIII.

Comment le captal de Buch fut pris devant Soubise.

Vous avez bien ouï recorder ci dessus comment Yvain de Galles, à l’ordonnance et commandement du roi de France, alla en Espaigne parler au roi Henry pour impétrer une partie de sa navie. Le roi Henry ne l’eût jamais refusé ni escondit au roi de France ; mais fut tout joieux quand il y put envoyer. Si ordonna son maître amiral Dan Radigho de Rous à être patron avec le dessus dit Yvain, de celle armée. Si se partirent du port Saint-Andrieu en Galice quand la navie fut toute prête, à quarante grosses nefs, huit galées et treize barges, toutes fretées et appareillées et chargées de gens d’armes. Si singlèrent tant par mer, sans avoir empêchement ni vent contraire, qu’ils arrivèrent devant la ville de la Rochelle où ils entendoient à venir ; et ancrèrent tout devant, et s’y ordonnèrent et établirent par manière de siége. Cils de la Rochelle, quand ils virent celle grosse flotte des Espaignols venue, furent durement ébahis, car ils n’avoient point appris à être assiégés si puissamment par mer ni de tels gens. Toutes fois, quelque semblant que toute la saison ils eussent montré aux Anglois, ils avoient le courage tout bon François, mais ils s’en dissimuloient ce qu’ils pouvoient ; et se fussent jà très volontiers tournés François, si ils osassent ; mais tant que le château fut en la main des Anglois ils ne pouvoient, si ils ne se mettoient en aventure d’être tous détruits. Quand cils de la Rochelle virent que c’étoit tout acertes que on les avoit assiégés, si y pourvéirent couvertement de conseil et de remède ; car ils traitèrent secrètement devers Yvain de Gales et Dan Radigo de Rous traités amiables, par composition telle que ils vouloient bien être assiégés, mais ils ne devoient rien forfaire l’un sur l’autre. Si se tinrent en cel état un terme.

Le connétable de France, qui se tenoit en la cité de Poitiers atout grant foison de gens d’armes, envoia monseigneur Regnaut, seigneur de Pons, en Poitou devant le châtel de Soubise qui siéd sus la Charente, à l’embouchure de la mer et ordonna le dessus dit ; atout bien trois cents lances dont la plus grand’partie étoient Bretons et Picards ; et y furent Thibaut du Pont et Aliot de Calais envoyés, deux écuyers bretons vaillans homme durement. Si vinrent ces gens d’armes mettre le siége devant le dit châtel de Soubise, et le assiégèrent à l’un des lez et non mie partout. Dedans la forteresse n’avoit que une seule femme veuve sans mari, qui s’appeloit la dame de Soubise ; et pour sa loiauté tenir elle demeuroit Angloise.

Si étoit là asseulée entre ses gens, et ne cuidoit mie le siége avoir si soudainement que elle l’eut. Quand elle vit que ce fut acertes, et que le sire de Pons et les Bretons la environnoient tellement, si envoya devers monseigneur le captal de Buch, qui se tenoit en garnison en la ville de Saint-Jean l’Angelier, en lui priant humblement et doucement que il voulsist entendre à conforter ; car le sire de Pons et Thibaut du Pont, et environ trois cents armures de fer l’avoient assiégée et la contraignoient durement. Le captal de Buch, comme courtois et vaillant chevalier, et qui toujours fut en grand désir et enclin de conforter dames et damoiselles, en quel parti que elles fussent, ainsi que tout noble et gentil homme de sang doivent être, si comme il aida et réconforta jadis, et se mit en grand danger et péril au marché de Meaux contre les Jacques bonhommes pour la roine de France, qui lors étoit duchoise de Normandie, répondit aux messages qui ces nouvelles lui apportèrent : « Retournez devers la dame de Soubise, et lui dites de par moi que elle se conforte, car je n’entendrai à autre chose, si l’aurai secourue et levé le siége, et me recommandez à li plus de cent fois. » Les messages furent tout lies de cette réponse ; et retournèrent à Soubise devers leur dame, et lui dirent tout ce qu’ils avoient eu et trouvé au captal. Si s’en réjouit grandement la dite dame, ce fut bien raison.

Le captal ne mit mie en non chaloir cette emprise ; et envoia tantôt devers le capitaine de Xaintes, messire Guillaume de Fernitonne, et manda messire Henry Haye senescal d’Angoulême, monseigneur Renaut seigneur de Marueil, neveu à monseigneur Raymon ; et à Niort monseigneur Thomas de Persi, Jean Cresuelle et David Hollegrave ; et à Luzignan monseigneur Petiton de Courton, monseigneur Gautier Huet et monseigneur Maurice Wist et plusieurs autres ; et s’assemblèrent tous ces gens d’armes en la ville de Saint-Jean.

Tout ce convenant et cette ordonnance sçut bien par ses espies qu’il avoit allans et venans, Yvain de Galles, qui se tenoit devant la Rochelle, et aussi le siége du seigneur de Pons qu’il avoit mis et tenoit devant Soubise. Si imagina le dit Yvain, qui fut moult appert et vaillant homme d’armes, que cette assemblée du captal se faisoit pour lever ce siége et ruer jus le seigneur de Pons et sa route. Si s’apensa qu’il y pourverroit de remède s’il pouvoit. Si tria tous les meilleurs hommes d’armes de sa navie par élection, et les trouva appareillés et obéissans à sa volonté, et fit tout son fait secrètement, et eut environ quatre cents armures de fer. Si les fit tous entrer par ordonnance ens ès treize barges qu’il avoit amenées d’Espaigne ; et se mit en l’une ; et nagèrent et ramèrent tant les maronniers que ils vinrent en l’embouchure de la Charente à l’opposite du chastel de Soubise, sans ce que le sire de Pons ni la dame de Soubise en sçussent rien ; et là se tinrent tout coy à l’ancre sur la dite rivière.

Le captal de Buch qui se tenoit à Saint-Jean l’Angelier et qui avoit fait son mandement de quatre cents hommes d’armes et plus, fut informé, ains son partement, que le sire de Pons en toute somme n’avoit devant Soubise non plus de cent lances. Si crut cette information trop légèrement, dont il fut déçu ; et renvoya la droite moitié de ses gens pour garder leurs forteresses ; et se partit de Saint-Jean atout deux cents lances tous des meilleurs à son avis, et chevaucha tant ce jour que il, sur la nuit, vint assez près de l’ost aux François qui rien n’en savoient de sa venue ; et descendit en un bosquet et fit tous ses gens descendre. Si restreindirent leurs armures et ressanglèrent leurs chevaux, et puis montèrent sans faire nul effroi ; et chevauchèrent tout coiment, tant qu’ils vinrent au logis du seigneur de Pons et des Bretons qui se tenoient tout asségurés ; et jà étoit moult tard. Evvous monseigneur le captal et sa route qui entrent sans dire mot ne faire trop grant noise en ces logis et commencent à ruer par terre tentes, trefs et feuillées, et à abbatre gens, occire et découper, et à prendre ! Là furent pris le sire de Pons, Thibaut du Pont, Alyot de Calais, et tous cils qui là étoient furent morts ou pris ; et en furent les Anglois si maîtres et seigneurs que tout fut leur pour cette heure.

Yvain de Galles, qui étoit à l’autre lez, à l’encontre de cet host outre la rivière, derrière le dit castel, tout pourvu et avisé quel chose il devoit faire, et qui savoit la venue dudit captal, avoit bien pris terre, et toutes ses gens aussi, qui bien étoient quatre cents combattans ; et là étoient monseigneur Jaques de Montmore et Morelet son frère ; et portoient ces gens d’armes grand’foison de falots et de tortis tout allumés, et s’en vinrent parderrière les logis où cils Anglois se tenoient, qui cuidoient avoir tout fait et tenoient leurs prisonniers dalès eux, ainsi que tous asségurés. Evvous le dit Yvain et sa route, qui étoit forte et épaisse et en grand’volonté de faire la besogne, et entrent en ces logis, les épées toutes nues, et commencent à écrier leurs cris et à occire et à découper gens d’armes et ruer par terre, et fiancer et prendre prisonniers, et délivrer ceux qui pris étoient. Que vous ferois-je long conte ? Là fut pris le captal de Buch d’un écuyer de Picardie qui s’appeloit Pierre d’Anviller, appert homme d’armes durement, dessous le pennon à Yvain. Là furent tellement épars et rués par terre les Anglois que ils ne se pouvoient ravoir ni deffendre. Et furent tous les prisonniers françois rescous, le sire de Pons premièrement, qui en fut très heureux et auquel l’aventure fut plus belle que à nul des autres, car si les Anglois l’eussent tenu, jamais n’eût vu sa délivrance. Là furent pris messire Henri Wist et plusieurs autres chevaliers et écuyers, et aussi le sénéchal de Poitou messire Thomas de Persy ; et le prit un prêtre dudit Yvain, messire David Honnel. Là furent presque tous morts et tous pris ; et se sauvèrent à grand meschef messire Gautier Huet, messire Guille de Fernitonne et messire Petiton de Courton et Jean Cresuelle qui affuirent vers la forteresse par une étrange voye, ainsi que un varlet les mena qui savoit le convine de laiens, les entrées et les issues. Si furent recueillis de la dame de Soubise par une fausse poterne, et leur jeta-t-on une planche par où ils entrèrent en la forteresse. Si recordèrent à la dite dame de Soubise leur avenue et comment il leur étoit mesaivenu par povre soin. De ces nouvelles fut la dame toute déconfortée, et vit bien que rendre le conviendroit et venir en l’obéissance du roi de France.

Cette nuit fut tantôt passée, car c’étoit en temps d’été, au mois d’août ; mais pour ce qu’il faisoit noir et brun, car la lune étoit en decours, si se tinrent les François et cils de leur côté tout lies et grandement reconfortés ; et bien y avoit cause ; car il leur étoit advenu une très belle aventure, que pris avoient le captal de Buch, le plus renommé chevalier de toute Gascogne et que les François doutoient le plus pour ses hautaines emprises. De cette avenue et achèvement eut Yvain de Galles grands grâces. Quand ce vint à lendemain dont la besogne avoit été par nuit, le dit Yvain, et cils que pris avoient prisonniers, les firent mener, pour tous périls eschiver, en leur navie devant la Rochelle, car envis les eussent perdus, et puis s’en vinrent rangés et ordonnés devant le châtel de Soubise, et mandèrent en leur navie grand’foison de Gennevois et d’arbalêtriers : si firent grand semblant d’assaillir la forteresse en bon arroy. La dame de Soubise qui véoit tout son confort mort et pris, dont moult lui anoyoit, demanda conseil aux chevaliers qui là dedans étoient retraits à sauveté, monseigneur Gautier Huet, monseigneur Gautier de Fernitonne et monseigneur Petiton de Courton. Les chevaliers répondirent : « Dame, nous savons bien que à la longue ne vous pouvez tenir ; et nous sommes céans enclos ; si n’en pouvons partir fors par le danger des François. Nous traiterons devers eux que nous partirons sauvement sur le conduit du seigneur de Pons, et vous demeurerez en l’obéissance du roi de France. « La dame répondit : « Dieu y ait part ! puisque il ne peut être autrement. » Adonc les trois chevaliers dessus nommés envoyèrent un héraut des leurs hors du châtel parler à Yvain de Galles et au seigneur de Pons, qui étoient tout appareillés, et leurs gens, pour assaillir. Les dessus dits entendirent à ces traités volontiers ; et eurent grâce de partir tous les Anglois qui dedans étoient, et de retraire par sauf-conduit là où mieux leur plaisoit, fût en Poitou ou en Xaintonge. Si se partirent sans plus attendre ; et la dame de Soubise, ses châteaux et toute sa terre, demeura en l’obéissance du roi de France ; et le dit Yvain de Galles se retraist en sa navie devant la Rochelle qu’il tenoit pour assiégée, quoique composition fût entre lui et ceux de la ville, que point ne devoient gréver l’un l’autre. Et tint toudis monseigneur le captal de-lez lui, ni point n’avoit volonté d’envoyer en France devers le roi jusques à tant qu’il orroit autres nouvelles.

CHAPITRE CCCLIV.

De plusieurs villes et forteresses qui se tournèrent Françoises.

Vous devez savoir que si le roi d’Anglererre et les Anglois furent courroucés de la prise le captal de Buch, le roi de France et les François en furent moult réjouis, et en tinrent leur guerre à plus belle, et à plus foible la puissance des Anglois. Tantôt après cette avenue le sire de Pons, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval, le sire de Beaumanoir, Thibaut du Pont, Aliot de Calais et une grand’route de Bretons et de Poitevins d’une alliance, qui bien étoient cinq cents hommes d’armes, chevauchèrent baudement pardevers Saint-Jean l’Angelier, dont le captal avoit été capitaine, et exploitèrent tant qu’ils vinrent devant, et firent grand semblant d’assaillir. Cils de Saint-Jean furent tout ébahis de leur venue, car ils n’avoient nul gentil homme qui les conseillât, et si véoient leur capitaine pris, et la plus grand’partie des Anglois ; et ne leur apparoit confort de nul côté ; si se rendirent, et ouvrirent leurs portes aux dessus dits, parmi tant que on ne leur devoit mal faire. De ce leur tint-on bon convent, et ils jurèrent foi et sûreté et obéissance de ce jour en avant à tenir au roi de France. Quand ils eurent ce fait, ils s’en partirent et chevauchèrent aussi baudement par devers la cité d’Angoulême, qui est belle et forte et y append un beau château ; mais ils avoient perdu leur sénéchal, monseigneur Henry de la Haye, et n’étoit là dedans nul de la partie des Anglois les conseillât et confortât ; si furent si ébahis, quand le sire de Cliçon et le sire de Pons et les dessus dits approchèrent leur cité, que ils n’eurent nulle volonté d’eux tenir, et entrèrent entre eux en traités devers les dits François ; et les aida à faire le sire de Pons, pourtant que ils y avoient plus grand’fiance que ens ès Bretons. Si jurèrent féaulté et obéissance au roi de France ; et entrèrent les Bretons dedans ladite cité, et là se rafreschirent par un jour, et lendemain s’en partirent. Si chevauchèrent vers Taillebourc sus la rivière de Charente, qui se tourna Françoise aussi, et chevauchèrent devers Saintes en Poitou où messire Guille de Fernitonne, sénéchal de Xaintonge, étoit retrait, lequel dist que ils ne se rendroient mie si légèrement, et fit clorre la cité, et toutes manières de gens aller à leurs deffenses, fût envis ou volontiers. Quand les Bretons virent ce, si se ordonnèrent et appareillèrent de grand’manière, et commencèrent à assaillir la dite cité de Saintes, et cils de dedans à eux deffendre, par le conseil dudit monseigneur Guillaume et de ses gens qui pouvoient être environ soixante armures de fer ; et y eut un jour tout entier grand assaut, mais rien n’y perdirent. Si se retrairent au soir les Bretons tout las et travaillés, en menaçant durement ceux de la ville, et leur dirent au partir : « Folle gent, vous vous tenez et cloez contre nous, et si ne pouvez durer que nous ne vous ayons ; et quand vous serez pris de force, votre ville sera toute courue, robée et arse, et serez tous morts sans mercy. »

Ces paroles entendirent bien aucuns hommes de la ville ; si les notèrent grandement et les signifièrent à l’évêque du lieu qui en fit grand compte. Si leur dit : « S’il avient ainsi que les Bretons vous promettent, vous n’en aurez mie moins ; par l’opinion de monseigneur Guillaume, pourrions nous être tous perdus sans nul recouvrer. » Lors demandèrent cils de la cité à l’évêque conseil comment ils pourroient ouvrer pour le mieux sur cel état. L’évêque leur dit, qui désiroit à être François : « Prenez messire Guillaume de Fernitonne et les plus notables de son conseil et les mettez en prison, ou dites que vous les occirez si ils ne s’accordent à rendre. » Ainsi que le dit évêque le conseilla fut fait. De nuit cils de Saintes prirent de force leur sénéchal en son hôtel, et huit de ses écuyers, et leur dirent : « Seigneurs, nous ne nous sentons mie fort assez que pour nous tenir contre la puissance des Bretons, car encore doivent ils être demain rafreschis de nouvelles gens de par le connétable qui se tient à Poitiers ; si voulons que vous rendez cette cité, ainçois que nous y recevons plus grand dommage, ou brièvement nous vous occirons. » Messire Guillaume et ses compagnons virent bien que défense n’y valoit rien ; si leur dit : « Seigneurs, je vous laisserai convenir, puisque ainsi est que vous avez volonté de vous rendre ; mais mettez-nous hors de vos traités ; si ferez courtoisie, et vous en saurons gré. » Et cils répondirent : « Volontiers. »

Quand ce vint lendemain au matin, le sire de Cliçon, le sire de Pons, le vicomte de Rohan et les barons qui la étoient, firent sonner leurs trompettes pour assaillir et armer, et appareiller toutes gens et traire avant, et mettre en ordonnance d’assaut. Evvous autres nouvelles envoyées de par ceux de Saintes ! À ces traités entendirent volontiers les seigneurs de l’ost, pour tant que ce leur sembloit honneur de conquerre une telle cité qu’est Saintes, et mettre en l’obéissance du roi de France, sans travailler ni blesser leurs gens, qui leur étoit grand profit ; et aussi ils tiroient toudis à chevaucher avant. Si furent cils traités ouïs et retenus, et accordés ; et se départirent messire Guillaume de Fernitonne et ses gens sauvement, sur le conduit du seigneur de Pons qui fit les dits Anglois conduire jusques en la cité de Bordeaux. Ainsi eurent les François la bonne cité de Saintes et en prirent la féaulté et hommage ; et jurèrent les hommes de la ville à être bons et loyaux François de ce jour en avant. Et puis se partirent, quand ils s’y furent rafreschis trois jours, et chevauchèrent devant Pons qui se tenoit encore Angloise, quoique le sire fût François ; et en étoit capitaine messire Aymemon de Bourcq. Mais quand cils de la ville se virent ainsi enclos de tous lez des François, et que cils de Poitiers, de Saintes et de Saint-Jean l’Angelier étoient tournés et rendus François, et que les dits Anglois perdoient tous les jours, et que le captal étoit pris, par lequel toutes recouvrances pussent y être faites, ils ne eurent nulle volonté d’eux tenir, mais se rendirent, par composition que tous cils qui l’opinion des Anglois vouloient tenir se pouvoient partir sans dommage et sans péril, et auroient conduit jusques à Bordeaux. Si se partit sur cel état messire Aymemon qui l’avoit gardée plus d’un an et demi, et avec lui toute sa route, et se trait à Bordeaux ; et le sire de Pons entra en sa ville où il fut reçu à grand’joie, et lui fit-on grands dons et beaux présens afin que il leur pardonnât son mautalent ; car il avoit dit en devant que il en feroit plus de soixante de ses gens mêmes trancher les têtes ; et pour celle doute s’étoient-ils longuement tenus. Mais ainçois qu’il y peuvist entrer, ni que ils voulsissent ouvrir leurs portes, il leur quitta et pardonna tout, à la prière du seigneur de Cliçon et des barons qui étoient en sa compagnie. Or parlerons-nous de ceux de la Rochelle.

CHAPITRE CCCLIX.

Comment le duc de Bretagne étoit Anglois et les Bretons étoient François.

Le duc de Bretagne, messire Jean de Montfort, étoit durement courroucé en cœur des contraintes que les François faisoient aux Anglois ; et volontiers eût conforté les dits Anglois, si il pût et osât ; mais le roi de France, qui sage étoit, et subtil fut là où sa plaisance s’inclinoit, et qui bellement savoit gens attraire et tenir à amour où son profit étoit, avoit mis en ce un trop grand remède ; car il avoit tant fait que les prélats de Bretagne, les barons et les chevaliers et les bonnes villes étoient de son accord, excepté monseigneur Robert Canolles. Mais cil étoit du conseil et de l’accord du duc ; et disoit bien que, pour perdre tout ce qu’il tenoit en Bretagne, il ne relinquiroit jà le roi d’Angleterre ni ses enfans, qu’il ne fût appareillé en leur service. Cil duc, qui appeloit le roi d’Angleterre son père, car il avoit eu sa fille en mariage, recordoit moult souvent en soi-même les beaux services, que le roi d’Angleterre lui avoit faits ; car jà n’eût été duc de Bretagne si le confort et aide du roi d’Angleterre et de ses gens ne lui eussent mis. Si en parla plusieurs fois aux barons et aux chevaliers de Bretagne, en remontrant l’injure que le roi de France faisoit au roi d’Angleterre, laquelle ne faisoit mie à consentir. Et cuidoit, par ses paroles colorées, attraire ses gens pour faire partie avec lui contre le roi de France. Mais jamais ne les eut amenés, car ils étoient trop forts enracinés en l’amour du roi de France et du connétable qui étoit leur voisin. Et tant en parla le duc aux uns et aux autres que ses gens s’en commencèrent à douter : si gardèrent les cités, le châtel et les bonnes villes plus près que devant, et firent grands guets. Quand le duc vit ce, il se douta aussi de ses gens, que de fait, par l’information et requête du roi de France, ils ne lui fissent aucun contraire : si signifia tout son état au roi d’Angleterre, et lui pria que il voulsist envoyer gens par quoi il fût soudainement aidé s’il besognoit.

Le roi d’Angleterre qui véoit bien que le duc l’aimoit et que ses gens lui montroient rancune pour l’amour de lui, ne lui eût jamais refusé ; mais ordonna le seigneur de Neufville à quatre cents hommes d’armes et autant d’archers pour aller en Bretagne et prendre terre à Saint-Mahieu de Fine Poterne, et lui là tant tenir que il orroit autres nouvelles. Le sire de Neufville obéit ; sa charge de gens d’armes et d’archers lui fut appareillée et délivrée : si monta en mer au havène de Hantonne, et tournèrent les maronniers vers Bretagne ; lesquels singlèrent tant, par l’aide du vent, que ils arrivèrent an havène de Saint-Mahieu, et entrèrent en la ville ; car le duc avoit là de ses chevaliers tous pourvus, monseigneur Jean de Laquinghay et autres, qui lui firent voie. Quand le sire de Neufville et sa route eurent pris terre et ils furent entrés courtoisement en la ville de Saint-Mahieu, ils dirent aux bonnes gens de la ville que ils ne s’effréassent de rien, car ils n’étoient mie là venus pour eux porter contraire ni dommage ; mais les en garderoient et défendroient si il besognoit, et vouloient bien payer tout ce qu’ils dépenderoient ; ces paroles rappaisèrent assez ceux de la ville.

Or s’espardirent et semèrent les paroles parmi la duché de Bretagne ; que le duc avoit mandé en Angleterre confort, et étoit arrivé en la ville de Saint-Mahieu plus de mille hommes d’armes ; de quoi tout le pais fut grandement ému et en greigneur soupçon que devant ; et s’assemblèrent les prélats, les chevaliers et les barons et les consaulx des cités et des bonnes villes de Bretagne ; et s’en vinrent au duc ; et lui remontrèrent vivement et pleinement que il n’avoit que faire, si paisiblemnt vouloit demorer au pays, d’être Anglois couvertement ; car si il le vouloit être il leur dit, et tantôt ils en ordonneroient. Le duc, qui vit adonc ses gens durement émus et courroucés sur lui, répondit si sagement et si bellement que cette assemblée se départit par paix. Mais pour ce ne départirent mie les Anglois de la ville de Saint-Mahieu : ainçois s’y tinrent toute la saison. Si demeurèrent les choses en cel état, le duc en guet et en soupçon de ses gens, et ses gens de lui.

CHAPITRE CCCLV.

Comment ceux de la Rochelle se retournèrent François.

Cils de la Rochelle étoient en traités couverts et secrets devers Yvain de Galles qui les avoit assiégés par mer, si comme ci dessus vous avez ouï, et aussi devers le connétable de France qui se tenoit à Poitiers ; mais ils n’en osoient nul découvrir, car encore étoient leur châtel en la possession des Anglois ; et sans le châtel ils ne se osassent nullement tourner François. Quand Jehan d’Évreux, si comme ci dessus est recordé, s’en partit pour reconforter de tous points ceux de Poitiers, il y établit un écuyer à garde, qui s’appelloit Philippot Mansel, qui n’étoit pas trop soucieux ; et demeurèrent avec lui environ soixante compagnons.

À ce temps avoit en la ville de la Rochelle un maieur durement aigu et soubtil en toutes ses choses, et bon François de courage, si comme il le montra ; car quand il vit que point fut, il ouvra de sa subtilité, et jà s’en étoit découvert à plusieurs bourgeois de la ville qui étoient de son accord. Bien savoit le dit maieur, qui s’appelloit sire Jean Caudourier, que cil Philippot qui étoit gardien du châtel, comment qu’il fût bon homme d’armes, n’étoit mie soucieux ni percevant, sans nulle mauvaise malice. Si le pria un jour au dîner de-lez lui, et aucuns bourgeois de la ville. Cil Philippot, qui n’y pensoit que tout bien, lui accorda et y vint. Ainçois que on s’assît au dîner, sire Jean Caudourier, qui étoit tout pourvu de son fait, et qui informé en avoit les compagnons, dit à Philippot : « J’ai reçu depuis hier, de par notre cher seigneur le roi d’Angleterre, des nouvelles qui bien vous touchent. » — « Et quelles sont-elles ? » répondit Philippot. Dit le maire : « Je les vous montrerai, et ferai lire en votre présence, car c’est bien raison. » Adonc alla-t-il en un coffre et prit une lettre toute ouverte, anciennement faite et scellée du grand scel du roi Édouard d’Angleterre, qui de rien ne touchoit à son fait, mais il l’y fit toucher par grand sens, et dit à Philippot ; « Veles-ci. » Lors lui montra le scel, auquel il s’apaisa assez, car moult bien le reconnut ; mais il ne savoit lire, pourtant fut-il déçu. Sire Jean Caudourier appela un clerc, que il avoit tout pourvu et avisé de son fait, et lui dit : « Lisez nous cette lettre. » Le clerc la prit, et lisit ce que point n’étoit en la lettre ; et parloit, en lisant, que le roi d’Angleterre commandoit au maieur la Rochelle que il fesist faire leur montre de tous hommes d’armes demeurans en la Rochelle, et l’en rescripsit le nombre par le porteur de ces lettres, car il le vouloit savoir ; et aussi de ceux du châtel, car il espéroit temprement à là venir et arriver.

Quand ces paroles furent toutes dites, ainsi que on lit une lettre, le maire appela le dit Philippot et lui dit : « Chastelain, vous oyez que le roi notre sire me mande et commande ; si que, de par lui, je vous commande que demain vous fassiez votre monstre de vos compagnons en la place devant le châtel, et tantôt après la vôtre je ferai la mienne, parquoi vous la verrez aussi, si vaudra trop mieux, en cette même place : si en recrirons l’un par l’autre la vérité à notre très cher seigneur le roi d’Angleterre ; et aussi, si il besogne argent à vos compagnons, je crois bien oil, tantôt la montre faite, je vous en prêterai, parquoi vous les payerez leurs gages ; car le roi d’Angleterre notre sire le commande ainsi en une lettre close par laquelle me mande que je les paye sur mon office. » Philippot, qui ajoutoït en toutes ces paroles grand’loiauté, lui dit : « Maieur, de par Dieu ! puisque c’est à demain que je dois faire ma montre, je le ferai volontiers, et les compagnons en auront grand’joie, pourtant qu’ils seront payés ; car ils désirent à avoir argent. » Adonc laissèrent-ils les paroles sur tel état, et allèrent diner ; et furent tout aises. Après diner cil Philippot se retrait ens ou châtel de la Rochelle, et conta à ses compagnons tout ce que vous avez ouy, et leur dit : « Seigneurs, faites bonne chère, car demain, tantôt après votre montre, vous serez payés de vos gages, car le roi l’a ainsi mandé et ordonné au maieur de cette ville, et j’en ai vu les lettres. » Les soudoyers, qui désiroient à avoir l’argent, car on leur devoit de trois mois ou plus, répondirent : « Veci riches nouvelles ! » Si commencèrent à fourbir leurs bassinets, à rouler leurs cottes de fer et à esclaircir leurs épées ou armures telles qu’ils les avoient.

Ce soir se pourvéit tout secrètement sire Jean Caudourier, et informa la plus grand’partie de ceux de la Rochelle qu’il sentoit de son accord, et leur donna ordonnance pour lendemain à savoir comment ils se maintiendroient. Assez près du châtel de la Rochelle et sur la place où cette montre se devoit faire, avoit vieilles maisons où nul ne demeuroit. Si dit le maieur que là dedans on feroit une embûche de quatre cents hommes d’armes, tous les plus aidables de la ville, et quand cils du châtel seroient hors issus, ils se mettroient entre le châtel et eux et les enclorroient ; ainsi seroient-ils attrappés ; ni il véoit mie que par autre voie il les pût avoir. Cil conseil fut tenu, et cil nommés et élus en la ville qui devoient être en l’embûche ; et y allèrent tout secrètement très la nuit, tout armés de pied en cap et eux informés quelle chose ils feroient. Quand ce vint au matin après soleil levant, le maieur de la Rochelle et les jurés, et cils de l’office tant seulement, se trairent tout désarmés, par couverture, pour plus légèrement attraire ceux du châtel avant ; et s’en vinrent sur la place où la montre se devoit faire ; et étoient montés chacun sur bons gros coursiers, pour tantôt partir quand la mêlée se commenceroit. Le châtelain, sitôt que il les vit apparoir, il hâta ses compagnons et dit : « Allons, allons là jus en la place, on nous attend. » Lors se départirent du châtel tous les compagnons, sans nulle soupçon, qui montrer se vouloient et qui argent attendoient, et ne demeurèrent au dit châtel fors que varlets et mesnées, et vuidèrent la porte et la laissèrent toute ample ouverte, pour ce que ils y cuidoient tantôt retraire ; et s’en vinrent sur la place eux remontrer au maieur et aux jurés qui là campoient. Quand ils furent tous en un mont, le maieur, pour eux ensonnier, les mit à parole, et disoit à l’un et puis à l’autre : « Encore n’avez-vous pas tout votre harnois pour prendre pleins gaiges, il le vous faut amender. » Et cils disoient : « Volontiers. » Ainsi en janglant et en bourdant il les tint tant que l’embûche saillit hors, armés si bien que rien n’y failloit ; et se boutèrent tantôt entre le châtel et eux, et se saisirent de la porte. Quand les soudoyers virent ce, si connurent bien que ils étoient trahis et déçus. Si furent bien ébahis, et à bonne cause. À ces coups se partit le maieur et tous les jurés à cheval, et laissèrent leurs gens convenir, qui tantôt furent maîtres de ces soudoyers, qui se laissèrent prendre bellement, car ils virent bien que deffense n’y valoit rien. Les Rochelois les firent là un et un désarmer sur la place, et les menèrent en prison en la ville en divers lieux, en tours et en portes de la ville, où plus n’étoient que eux deux ensemble. Assez tôt après ce, vint le maieur tout armé sur la place et plus de mille hommes en sa compagnie. Si se trait incontinent devers le châtel, qui en l’heure lui fut rendu, car il n’y avoit dedans fors menues gens, meschines et varlets, en qui il n’y avoit aucune deffense ; mais furent tout joyeux quand ils se purent rendre et que on les laissa en paix. Ainsi fut reconquis le châtel de la Rochelle.

Quand le duc de Berry et le duc de Bourbon, et aussi le duc de Bourgogne, qui s’étoient tenus moult longuement sur les marches d’Auvergne et de Limousin à plus de deux mille lances, entendirent ces nouvelles que cils de la Rochelle avoient bouté hors les Anglois de leur châtel, et le tenoient pour leur, si se avisèrent que ils se trairoient celle part pour voir et savoir quelle chose ils voudroient faire. Si se départirent de la marche où ils s’étoient tenus, et chevauchèrent devers Poitou le droit chemin pour venir à Poitiers devers le connétable. Si trouvèrent une ville en leur chemin en Poitou qu’on dit Saint-Maixent qui se tenoit Angloise ; car le château qui sied au dehors de la ville étoit en la gouvernance des Anglois. Sitôt que cils seigneurs et leurs routes furent venus devant la ville, cils de Saint Maixent se rendirent, saufs leurs corps et leurs biens ; mais le château ne se voult rendre, Donc le firent assaillir les dessus dits seigneurs moult efforcément, et là eut un jour tout entier grand assaut, et ne put ce jour être pris. À lendemain, de rechef ils vinrent assaillir si efforcément et de si grand’volonté que ils le prirent, et furent tous cils morts qui dedans étoient. Puis chevauchèrent les seigneurs outre, quand ils eurent ordonné gens de par eux pour garder la ville, et vinrent devant Mellé, et la prirent et la mirent en l’obéissance du roi de France ; et puis vinrent devant le châtel de Sivray. Cils de Sivray se tinrent deux jours, et puis se rendirent, saufs leurs corps et leurs biens. Ainsi les seigneurs en venant vers la ville de Poitiers, conquéroient villes et châteaux, et ne laissoient rien derrière eux qui ne demeurât en l’obéissance du roi de France ; et tant cheminèrent qu’ils vinrent à Poitiers, où ils furent reçus à grand’joie du connétable et de ses gens et de ceux de la cité.

Quand les trois ducs dessus nommés furent venus à Poitiers, et toutes leurs routes, qui se logèrent là environ sur le plat pays pour être mieux à leur aise, le duc de Berry eut conseil qu’il enverroit devers ceux de la Rochelle pour savoir quelle chose ils voudroient dire et faire ; car encore se tenoient si clos que nul n’entroit ni issoit en leur ville. Si envoya le dit duc certains hommes et messages pour traiter et savoir mieux leur entente. Les messages, de par le duc de Berry et le connétable, furent bellement reçus, et répondu que ils envoyeroient devers le roi de France ; et si le roi leur vouloit accorder ce qu’ils demandoient, ils demeureroient bons François ; mais ils prioient au duc de Berry et au connétable que ils ne se voulsissent mie avancer, ni leurs gens, pour eux porter nul dommage ni contraire jusques à tant qu’ils auroient mieux cause. Ce fut ce que les messages rapportèrent. Cette réponse plaisit assez bien au dessus dit duc de Berry et au connétable, mais ils se tinrent tout cois à Poitiers et sur la marche sans rien forfaire aux Rochelois. Et Yvain de Galles par mer aussi les tenoit pour assiégés, comment que il ne leur fit nul contraire.

Or vous dirai de l’état des Rochelois et sur quel point et article ils se fondèrent et persévérèrent. Tout premièrement, ils envoyèrent douze de leurs bourgeois des plus suffisans et notables à Paris, devers le roi de France, sur bon sauf-conduit que ils eurent du roi, allant et venant, ainçois que ils se partissent de la Rochelle. Le roi, qui les désiroit à avoir à amis et pour ses obéissans, les reçut liement, et ouït volontiers toutes leurs requêtes qui furent telles que je vous dirai. Cils de la Rochelle vouloient tout premièrement, ainçois que ils se mesissent en l’obéissance du roi, que le château de la Rochelle fût abattu ; et après ils vouloient que le roi de France, pour toujours mais, il et ses hoirs, les tînt comme de son droit domaine de la couronne de France, et jamais n’en fussent éloignés pour paix, pour accord, pour mariage, ni pour alliance quelconque que il eût au roi d’Angleterre ni autre seigneur. Tiercement ils vouloient que le roi de France fît là forger florins et monnoie, de tel prix et alloi sans nulle exception que on forgeoit à Paris. Quartement ils vouloient que nul roi de France, ses hoirs ni ses successeurs, ne pussent mettre ni asseoir sur eux ni sur leurs masuyers, taille, subside, gabelle, imposition ni fouage, ni chose qui ressemblât, si ils ne l’accordoient ou donnoient de grâce. Quintement ils vouloient et requéroient que le roi les fit absoudre et dispenser de leur foi et sermens qu’ils avoient juré et promis au roi d’Angleterre, laquelle chose leur étoit un grand préjudice à l’âme, et s’ensentoient grandement chargés en conscience : pourtant ils vouloient que le roi, à ses dépens, leur impétrât du saint père le pape absolution et dispensation de tous ces forfaits.

Quand le roi de France ouït leurs articles et leurs requêtes, si leur en répondit moult doucement qu’il en auroit avis. Sur ce le dit roi s’en conseilla par plusieurs fois à plusieurs sages de son royaume, et tint là dalez lui moult longuement ceux de la Rochelle : mais finablement, de toutes leurs demandes il n’en put rien rabattre ; et convint que il leur accordât toutes, scellât et cancellât et confirmât pour tenir à perpétuité. Et se partirent du roi de France bien contens, chartres bullées et scellées, tout ainsi que ils le vouldrent avoir et deviser ; car le roi de France les désiroit moult à avoir en son obéissance, et recommandoit la ville de la Rochelle pour la plus notable ville que il eût par delà Paris ; et encore, à leur département, leur donna-t-il grands dons et beaux joyaux et riches présens pour reporter à leurs femmes. Donc ils se partirent du roi et de Paris et se mirent au retour.

Or retournèrent les bourgeois de la Rochelle en leur ville, qui avoient séjourné, tant à Paris que sur le chemin, bien deux mois. Si montrèrent à ceux qui là envoyés les avoient et à la communauté de la ville quelle chose ils avoient exploitées, et impétrée, sans nulle exception, toutes leurs demandes. De ce eurent-ils grand’joie, et se contentèrent grandement bien du roi et de son conseil. Ne demeura mie depuis trois jours que ils mirent ouvriers en œuvre, et firent abattre leur châtel, et mettre tout rès-à-rès de la terre, ni oncques n’y demeura pierre sur autre ; et l’assemblèrent là sur la place en un mont. Depuis en firent-ils ouvrer aux nécessités de la ville, et paver aucunes rues qui en devant en avoient grand métier.

Quand ils eurent ainsi fait, ils demandèrent au duc de Berry qu’il vînt là s’il lui plaisoit, et que on le recevroit volontiers au nom du roi de France, et feroient tout ce qu’ils devoient faire. Le duc de Berry y envoya monseigneur Bertran le connétable, qui avoit commission et procuration de prendre la possession pour le roi de France. Lors se départit de Poitiers à cent lances le dit connétable, à l’ordonnance du duc de Berry, et chevaucha tant qu’il vint en la ville de la Rochelle, où il fut reçu à grande joie, et montra de ce procuration du dit roi son seigneur, qui l’avoit établi ès parties de par de là comme son corps représentant. Si prit la foi et l’hommage des hommes de la ville, et y séjourna trois jours ; et lui furent faites toutes droitures ainsi comme proprement au roi, et y reçut grands dons et beaux présens, et aussi il en donna foison aux dames et aux damoiselles ; et quand il eut assez revellé et joué, il se partit de la Rochelle et retourna arrière à Poitiers.

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