Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 56)
Ne demeura guère de temps puis ce di que le roi de France envoya ses messages devers Yvain de Galles, en lui mandant et signifiant que il le verroit volontiers, et son prisonnier le captal de Buch. Encore ordonna le roi en ce voyage que l’amiral du roi Henry de Castille, Dam Radhigo de Rous, se partît à toute sa navie et retournât en Espagne ; car pour celle saison il ne les vouloit plus ensonnier. Ainsi se défit l’armée de la mer ; et retournèrent les Espaignois, et furent, ains leur département, tout sec payés de leurs gages, tant et si bien qu’ils s’en contentèrent grandement du roi de France et de son paiement. Et Yvain de Galles, au commandement et ordonnance du roi, prit le chemin de Paris, et lui amena le captal de Buch, dont le roi eut grand’joie et lequel bien connoissoit, car il l’avoit vu autrefois. Si lui fit grand’chère et lie, et le tint en prison courtoise sans nulle contrainte ; car volontiers l’eût retrait à son amour par quoi il fût retourné François. Et lui fit promettre et offrir grands dons, grands héritages et grands profits ; mais le captal n’y voult oncques entendre ; mais bien disoit aux barons et aux chevaliers de France qui le visitoient et qui de cela parloient, que il se rançonneroit volontiers et grandement, cinq ou six fois plus que sa revenue par an ne lui valoit. Mais le roi n’avait point conseil de ce faire : si demeura la chose en cel état, et fut de premier mis au châtel du Louvre, et là gardé bien et soigneusement ; et le visitoient souvent les barons et les chevaliers de France. Or reviendrons-nous aux besognes de Poitou qui n’étoient mie encore toutes finies.
CHAPITRE CCCLVI.
Des forteresses que messire Bertran du Guesclin prit en Rochelois.
Quand le connétable de France eut pris la saisine et la possession de la bonne ville de la Rochelle et il se fut retrait à Poitiers, si eurent conseil les seigneurs que ils se partiroient de là et viendroient devant aucuns châteaux qui étoient en la marche de la Rochelle ; par quoi la ville, s’ils se partoient du pays, demeureroit en plus grand’sureté ; car encore étoient Anglois Marant, Surgières et Fontenay le Comte ; et couroient tous les jours cils de ces garnisons jusques aux portes de la Rochelle, et leur faisoient moult de destourbiers. Si se départirent de Poitiers en grand arroy, le duc de Berry, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le Dauphin d’Auvergne, le sire de Sully, le connétable de France, les maréchaux de France et bien deux mille lances ; et s’en vinrent premièrement devant le châtel de Benon. Si en étoit capitaine, de par le captal, un écuyer d’honneur de la comté de Foix qui s’appeloit Guillaume de Pan, et un chevalier de Naples qui se nommoit messire Jacques, deux apperts hommes malement ; et avoient là dedans avec eux de bons compagnons qui ne furent mie trop effrayés quand cils seigneurs et le connétable les eurent assiégés ; mais se confortèrent en ce que bien leur sembloit qu’il étoit assez pourvu de vivres et d’artillerie. Si furent assaillis plusieurs fois ; mais trop bien se défendirent, ou de deux ou de trois assauts à ce commencement qu’ils eurent. Assez près de là sied la garnison de Surgières, où il avoit bien soixante lances d’Anglois, tous bons compagnons et droites gens d’armes : si se avisèrent un jour que, de nuit, ils viendroient réveiller l’ost des François, et s’aventureroient s’ils pouvoient rien conquérir. Si se départirent de leur fort quand il fut tout à vêpres, et chevauchèrent devers Benon, et se boutèrent environ mie-nuit en l’ost, et chevauchèrent si avant qu’ils vinrent sur le logis du connétable et là s’arrêtèrent. Si commencèrent à abattre et à découper, et blesser gens qui de ce ne se donnoient garde. Si en y eut moult de navrés et de mal appareillés ; et par espécial, du logis du connétable, fut occis un sien écuyer d’honneur que il aimoit outre mesure. L’ost s’estourmit et s’arma tantôt. Cils se retrairent quand ils virent que point fut et qu’ils eurent fait leur emprise, et retournèrent sans dommage en leur garnison. Quand le connétable sçut la vérité de son écuyer que tant aimoit, qui étoit mort, si fut tellement courroucé que plus ne put, et jura que jamais de là ne partiroit si auroit pris le châtel de Benon, et seroient sans merci tous cils morts qui dedans étoient. À lendemain, quand il eut fait enterrer son écuyer, il commanda toutes ses gens armer et venir avant à l’assaut ; et pour mieux exploiter, il s’arma et y alla. Là eut grand assaut et dur, et bien continué ; et tellement s’y éprouvèrent messire Bertran et ses gens, que le chàtel de Benon fut pris et conquis de force, et tous cils qui dedans étoient morts ou occis, sans nullui prendre à merci.
Après ce que le connétable de France eut fait son emprise du châtel de Benon et de tous ceux qui dedans étoient, il donna conseil de traire avant au châtel de Marant, à quatre lieues de la Rochelle. Du châtel de Marant étoit capitaine un Allemand qui s’appeloit Wîssebare, hardi homme malement, et avec lui avoit foison d’Allemands ; mais quand ils virent que cils seigneurs de France venoient si efforcément, et que rien ne duroit devant eux, et que cils de la Rochelle s’étoient tournés François, et que le connétable avoit tous mis à mort ceux du châtel de Benon, si furent si effréés que ils n’eurent volonté d’eux tenir, mais se rendirent, et la forteresse, et se tournèrent tous François, et le jurèrent à être de ce jour en avant, en la main du seigneur de Pons que le connétable y envoya pour prendre la saisine et la possession ; mais ils y mirent une condition, tant que on les voudroit payer de leurs gages, ainsi que les Anglois les avoient payés bien et courtoisement ; et si on en étoit en deffaute, ils se pouvoient partir sans nul reprochement. Si demeurèrent en cel état comme en devant pour tenir et garder la forteresse. Et puis passèrent les seigneurs outre et vinrent devant le châtei de Surgières. Quand ils furent là venus, ils le trouvèrent tout vuide et tout ouvert ; car les Anglois qui l’avoient gardé toute la saison, pour la doutance du connétable, s’en étoient partis et boutés en autres forteresses en Poitou. Si entrèrent les François dedans le châtel de Surgières. Quand ils furent là venus, ils le rafreschirent de nouvelles gens et puis chevauchèrent devant Fontenay le Comte, où la femme messire Jean Harpedane se tenoit, et avec li plusieurs bons compagnons qui ne furent à ce commencement effréés de tenir la forteresse contre les François.
Quand le duc de Berry et les autres ducs, et le connétable de France, furent venus devant Fontenay le Comte en Poitou, si assiégèrent la ville et le châtel par bonne ordonnance, et ceux qui dedans étoient ; et puis ordonnèrent engins et manière comment ils les pourroient conquerre. Si y firent plusieurs assauts le terme qu’ils y furent ; mais ils ne l’avoient mie d’avantage, car ils trouvèrent ceux de la garnison apperts et légers, et bien ordonnés pour eux deffendre. Si y eut là, devant la ville de Fontenay, plusieurs assauts, escarmouches et grands appertises d’armes, et moult de gens blessés, car presque tous les jours y avoient aucuns faits d’armes par deux ou trois estours ; si ne pouvoit remanoir que il n’en y eût des blessés. Et vous dis que si cils de Fontenay sentissent ni eussent espérance que ils pussent être confortés dedans trois ou qüatre mois, de qui que ce fût, par mer ou par terre, ils se fussent assez tenus, car ils avoient pourvéances à grand’foison. Si étoient en forte place. Mais quand ils imaginèrent le péril, que ils étoient là enclos, et que de jour en jour on leur promettoit que si de force pris étoient ils seroient tous morts et sans merci, et si ne leur apparoit confort de nul côté, ils s’avisèrent et entendirent aux traités du connétable, qui furent tels : que ils se pouvoient partir, si ils vouloient, et emporter tout le leur, et seroient conduits jusques à Thouars où tous les chevaliers de Poitou se tenoient et étoient là recueillis. Cil traité passa et fut tenu ; et se partirent cils de Fontenay qui Anglois étoient ; et emmenèrent leur dame avec eux ; et se retrairent, sur le conduit du connétable, en la ville de Thouars où ils furent recueillis. Ainsi eurent les François Fontenay le Comte, la ville et le châtel, et y ordonnèrent à capitaine un chevalier, à vingt lances dessous lui, qui s’appeloit messire Renault de Larzi ; et puis retournèrent devers la cité de Poitiers et exploitèrent tant qu’ils y vinrent.
CHAPITRE CCCLVII.
Comment les François mirent le siége devant Thouars ; et comment le roi d’Angleterre se mit en mer pour venir en Poitou lever leur siége.
Quand cils seigneurs de France furent retraits à Poitiers, et rafraîchis par quatre jours, et leurs chevaux, ils eurent conseil qu’ils ne s’en partiroient, et s’en iroient devant Thouars, où tous les chevaliers de Poitou se tenoient, cils qui soutenoient l’opinion du roi d’Angleterre ; et bien y en avoit cent, uns et autres ; et mettroient le siége ; et ne s’en partiroient si en auroient une fin, ou ils seroient tous François ou tous Anglois. Si se partirent en grand arroy et bien ordonnés, de la cité de Poitiers ; et étoient bien trois mille lances, chevaliers et écuyers, et quatre mille à pavois, parmi les Gennevois. Si chevauchèrent tant ces gens d’armes que ils vinrent devant Thouars où ils tendoient à venir. Si ordonnèrent et établirent tantôt leur siége grand et bel, et tout à l’environ de la ville et du châtel ; car bien étoient gens pour ce faire ; et ne y laissoient nullui entrer, ni issir ; ni point n’assailloient, car bien savoient que par assaut jamais ne les auroient ; car là dedans avoit trop de bonnes gens d’armes ; mais ils disoient que là tant seroient que ils les affameroient, si le roi d’Angleterre de sa puissance, ou ses enfans ne venoient lever le siége. Quand les barons et les bacheliers qui là dedans enclos étoient, tels que messire Louis de Harecourt, le sire de Parthenay, le sire de Tarste, messire Hugues de Vivone, messire Aymery de Rochechouart, messire Percevaux de Couloingne, messire Regnaut de Thouars, le sire de Roussillon, messire Guillaume de Crupegnac, messire Joffroy d’Argenton, messire Jacques de Surgières, messire Jean d’Angle, messire Guillaume de Montendre, messire Maubrun de Linières, et plusieurs autres que je ne puis mie tous nommer, perçurent la manière et imaginèrent l’arroy et l’ordonnance des François, comment ils étoient là traits et se fortifioient, et multiplioient tous les jours, si eurent sur ce avis et conseil, car bien véoient que cils seigneurs qui assiégés les avoient, ne se partiroient si en auroient leur volonté et entente, ou en partie. Si dit messire Percevaux de Couloingne, qui fut un sage et imaginatif chevalier, et bien enlangagé, un jour qu’ils étoient tous ensemble en une chambre pour avoir avis et conseil sur leurs besognes : « Seigneurs, seigneurs, vous savez que nous avons tenu notre loiauté devers le roi d’Angleterre tant que nous avons pu, et que par droit il doit nous en savoir gré ; car, en son service et pour son héritage aider à garder et deffendre, nous avons employé et aventuré notre corps sans nulle feintise, et mis notre chevance. Au parderrain nous sommes ci enclos et n’en pouvons partir ni issir hors fors par danger ; et sur ce j’ai moult imaginé et étudié comment nous ferons et comment de ci à notre honneur nous istrons ; car partir nous en faut ; et si vous le voulez ouir je le vous dirai, sauf tous jours le meilleur conseil. » Les chevaliers qui là étoient répondirent : « Oil, sire, nous le voulons ouir. » Lors dit messire Percevaux : « Il ne peut être que le roi d’Angleterre, pour qui nous sommes en ce parti, ne soit informé en quel danger cils François nous tiennent, et comment tous les jours son héritage se perd ; si il le veut laisser perdre, nous ne le pouvons sauver ni garder, car nous ne sommes mie si forts de nous-mêmes que pour résister ni estriver contre la puissance du roi de France ; car encore nous véons en ce pays que cités, villes, châteaux et forteresses avec prélats, barons, chevaliers, dames et communautés se tournent tous les jours François et nous font guerre, laquelle chose nous ne pouvons longuement souffrir ni soutenir ; pourquoi je conseille que nous entrons en traités devers ces seigneurs de France qui ci nous ont assiégés, et prenons unes trêves à durer deux mois ou trois. En celle trêve durant et au plutôt que nous pouvons, signifions tout pleinement notre état à notre seigneur le roi d’Angleterre, et le danger où nous sommes, et comment son pays se perd, et impétrons celle trêve devers ces seigneurs de France : que si le roi d’Angleterre, ou l’un de ses enfans pouvoient venir, ou tous ensemble, si forts devant cette ville, dedans un terme exprès que nous y assignerons par l’accord et ordonnance de nous et d’eux, que pour combattre eux et leur puissance et lever le siége, nous demeurons Anglois à tous jours mais ; et si le contraire est, nous serons François de ce jour en avant. Or respondez s’il vous semble que je aie bien parlé. » Ils répondirent tous d’une voix : « Oil, c’est la plus prochaine voie par laquelle nous en pouvons voirement à notre honneur et pour garder notre loiauté issir. »
À ce conseil et propos n’y eut plus rien répliqué ; mais fut tenu et affermé ; et en usèrent en avant par l’avis et conseil du dessus dit messire Percevaux, et entrèrent en traité devers le duc de Berry et le connétable de France. Cils traités entre eux durèrent plus de seize jours ; car les dessus dits seigneurs, qui devant Thouars se tenoient, n’en vouloient rien faire sans le sçu du roi de France. Tant fut allé de l’un à l’autre et parlementé, que cils de Thouars et cils de Poitou qui dedans étoient, et aussi cils qui devant séoient, demeurèrent en segur état parmi unes trêves qui furent là prises, durant jusques à la Saint-Michel prochain venant ; et si dedans ce jour, le roi d’Angleterre ou l’un de ses enfans, ou tous ensemble pouvoient venir si forts en Poitou, que pour tenir la place devant Thouars contre les François, ils demeuroient eux et leurs terres Anglois à toujours ; et si c’étoit que le roi d’Angleterre ou l’un de ses fils ne tenoient la journée, tous cils barons et chevaliers poitevins qui dedans Thouars étoient demeureroient François, et mettroient eux et leurs terres en l’obéissance du roi de France.
Cette cose sembla grandement raisonnable à tous ceulx qui en ouïrent parler. Nequedent, quoique les trêves durassent et qu’ils fussent en segur état dedans Thouars, et aussi au siége des dits seigneurs de France, pour ce ne se deffit mie le siége, mais tous les jours que Dieu amenoit se renforçoit ; car, par bonne délibération et conseil, tous les jours y envoyoit le roi de France gens, tous à élection des meilleurs de son royaume, pour aider à garder sa journée contre le roi d’Angleterre, ainsi que ordonné étoit et que devise portoit.
Au plus tôt que les barons et les chevaliers qui dedans Thouars assiégés étoient purent, ils envoyèrent en Angleterre certains messages et lettres moult douces et moult sentans sur l’état du pays et du danger où ils étoient, et que pour Dieu et par pitié il y voulsist pourvoir de remède, car à lui en touchoit plus que à tout le monde. Quand le roi ouït ces nouvelles, et comment ses chevaliers de Poitou lui signifioient, si dit que, s’il plaisoit à Dieu, il iroit personnellement et seroit à la journée devant Thouars, et y meneroit tous ses enfans. Proprement le prince de Galles son fils, comment qu’il ne fût mie bien haitié, dit qu’il iroit, dût-il demeurer au voyage. Adonc fit le roi d’Angleterre un très grand et très espécial mandement de tous chevaliers et écuyers parmi son royaume et dehors son royaume, et le fit à savoir au royaume d’Escosse, et en eut bien depuis trois cents lances ; et se hâta le dit roi du plus tôt qu’il put ; et lui chéit adonc si bien que, toute la saison, on avoit fait pourvéances sur mer pour son fils le duc de Lancastre, qui devoit passer la mer et arriver à Calais : si que ces pourvéances furent contournées en l’armée du roi, et le voyage du duc de Lancastre brisé et retardé. Oncques le roi d’Angleterre, pour arriver en Normandie, ni en Bretagne, ni nulle part, n’eut tant de bonnes gens d’armes ni tel foison d’archers qu’il eut là. Ançois que le roi partit d’Angleterre, il ordonna, présens tous les pairs de son royaume, prélats, comtes, barons et chevaliers et conseils des cités et bonnes villes, que si il mouroit en ce voyage il vouloit que Richard, fils au prince de Galles, son fils, fût roi et successeur de lui et de tout le royaume d’Angleterre, et que le duc de Lancastre son fils, ni ses autres trois fils, messire Jean, messire Aymon et messire Thomas n’y pussent clamer droit ; et tout ce leur fit leur père jurer solennellement, et avoir en convent à tenir fermement, devant tous les prélats, comtes et barons à ce espécialement appelés. Quand toutes ces choses furent ordonnées et faites, il se partit de Londres et ses trois fils ; et jà la plus grand’partie de ses gens l’attendoient à Hantonne ou là environ, où ils devoient monter en mer, et où toute leur navie et leurs pourvéances étoient. Quand ils virent que point fut, ils se désancrèrent du dit havène, et commencèrent à singler et à tourner devers la Rochelle. En celle flotte avoit bien quatre cents vaisseaux, que uns que autres, quatre mille hommes d’armes et dix mille archers.
Or vous dirai qu’il avint de celle navie et du voyage du roi qui tiroit pour venir en Poitou. Il n’eut cure où il eût pris terre, ou en Poitou ou en Bordelois, tout lui étoit un, mais qu’il fût outre mer. Le roi, ses enfans et sa grosse navie vaucrèrent et furent sus la mer le terme de neuf semaines, par faute de vent, ou contraire ou autrement, que oncques ne purent prendre terre en Poitou, en Xaintonge, en Rochelois, ni ès marches voisines, dont trop courroucés et émerveillés étoient. Si singloient-ils de vent de quartier et de tous vents pour leur voyage avancer ; mais ils reculoient autant sur un jour que ils alloient en trois. En ce danger furent-ils tant que le jour Saint-Michel expira, et que le roi vit bien et connut que il ne pourroit tenir sa journée devant Thouars pour conforter ses gens. Si eut conseil, quand il eut ainsi travaillé sur mer que je vous dis, de retourner arrière en Angleterre, et que il comptât Poitou à perdu pour celle saison. Adonc dit le roi d’Angleterre de cœur courroucé, quand il se mit au retour : « Dieu nous aide et Saint George, il n’y eut oncques mais en France, si méchant roi comme cil à présent est, et si n’y eut oncques roi qui tant me donnât à faire comme il fait. » Ainsi, et sur cel état, sans rien faire, retourna le roi en Angleterre, ses enfans et toutes leurs gens. Et si très tôt comme ils furent retournés, le vent fut si bon et si courtois sur mer, et si propice pour faire un tel voyage que ils avoient empris, que deux cents nefs d’une voile, marchans d’Angleterre, et de Galles et d’Escosse, arrivèrent au havène de Bordeaux sur la Garonne, qui là alloient aux vins. Donc on dit et recorda en plusieurs lieux en ce temps que Dieu y fut pour le roi de France.
Bien savoit messire Thomas de Felleton, qui étoit sénéchal de Bordeaux, la journée expresse pour eux rendre aux François que les barons et chevaliers qui dedans Thouars se tenoient avoient pris ; et avoit bien sçu que le roi d’Angleterre son sire en étoit signifié ; si le manda et signifia, et avoit mandé et signifié certainement et surement à tous les barons de Gascogne qui pour Anglois se tenoient, tant que par son pourchas et pour eux acquitter, le sire de Duras, le sire de Rosem, le sire de Mucident, le sire de Langueran, le sire de Condon, messire Bernardet de la Breth sire de Gironde, le sire de Pommiers, le sire de Caumont, le sire de Montferrant, messire Pierre de Landuras, messire Petiton de Courton et plusieurs autres, eux et leurs gens, chacun au plus qu’ils en pouvoient avoir, étoient venus à Bordeaux, et partis de là, le dit sénéchal en leur compagnie, et aussi le sénéchal des Landes ; et avoient tant chevauché que ils étoient entrés en Poitou et venus à Niort, et là trouvèrent-ils les chevaliers anglois, monseigneur d’Angouse, messire Jean d’Éverues, monseigneur Richart de Ponchardon, monseigneur Hue de Cavrelée, monseigneur Robert Mitton, monseigneur Martin l’Escot, monseigneur Baudoin de Frainville, monseigneur Thomas Banastre, monseigneur Jean Trivet, Jean Cresuelle, David Holegrave et les autres qui tous s’étoient là recueillis, et aussi messire Aymery de Rochechouart, monseigneur Joffroi d’Argenton, monseigneur Maubrun de Linières et monseigneur Guillaume de Montendre, qui s’étoient partis de Thouars et du traité des autres seigneurs de Poitou et retraits à Niort avec les Anglois.
Quand ils se trouvèrent tous ensemble, si furent plus de douze cents lances. Sitôt que ils virent que la journée étoit expirée et que du roi d’Angleterre on n’avoit nulles nouvelles.
Vous devez savoir que, pour tenir sa journée à l’ordonnance du connétable dessus dite, le roi de France avoit envoyé là toute la fleur de son royaume, car il avoit entendu que le roi d’Angleterre et ses enfans y seroient au plus fort que ils pourroient. Si vouloit aussi que ses gens y fussent si forts que pour tenir honorablement leur journée : pourquoi avec le dit connétable étoient ses frères le duc de Berry et le duc de Bourgogne, moult étoffément de chevaliers et d’écuiers, et aussi le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, messire Robert d’Alençon son frère, le Dauphin d’Auvergne, le comte de Boulogne, le sire de Sully, le sire de Craon et tant de hauts seigneurs que un detri seroit au nommer : car là étoit la fleur de gens d’armes de toute Bretagne, de Normandie, de Bourgogne, d’Auvergne, de Berry, de Touraine, de Blois, d’Anjou, de Limousin et du Maine, et encore grand foison d’étraigniers, d’Allemans, de Thiois, de Flamans et de Hainuyers ; et étoient bien quinze mille hommes d’armes et trente mille d’autres gens. Nonobstant leur force et leur puissance, ils furent moult réjouis quand ils sçurent et virent que le jour Saint-Michel étoit passé et expiré, et le roi d’Angleterre, ni aucuns de ses enfans ne étoient point comparus pour lever le siége. Si signifièrent aussi tantôt ces nouvelles au roi de France qui en fut moult réjoui, quand, sans péril de bataille, mais par sages traités, il convenoit que cils de Poitou et leurs terres fussent en son obéissance.
Les Gascons et les Anglois qui étoient à Niort, et là venus et amassés, et se trouvoient bien douze cents lances de bonnes gens, et savoient tous les traités des barons et chevaliers de Poitou qui en Thouars se tenoient, car notifié espécialement leur étoit, virent que le jour étoit passé qu’ils se devoient rendre, si ils n’étoient confortés, et que le roi d’Angleterre ni aucuns de ses enfans n’étoient encore point traits avant, dont on eût eu nouvelles, dont ils étoient moult courroucés. Si eurent conseil entr’eux comment ils pourroient persévérer et trouver voie d’honneur que cils Poitevins, qui obligés s’étoient envers les François, demeurassent toudis de leur parti ; car moult les aimoient dalès eux. Si eurent sur ces besognes, en la ville de Niort, grands consaux ensemble : finablement, eux conseillés et avisés, ils signifièrent par lettres scellées, envoyées par un héraut, leur entente aux Poitevins qui en Thouars se tenoient. Si devisoient et disoient ces lettres, avec saluts et amitiés, que : comme ainsi fût que, à leur avis, pour le meilleur ils s’étoient composés envers les François, par foi et par serment, d’eux mettre en l’obéissance du roi de France et de devenir bons François, si dedans le jour de la Saint-Michel ils n’étoient confortés du roi d’Angleterre leur cher seigneur, ou d’aucuns de ses enfans personnellement, or véoient que la deffaute y étoit, si supposoient que c’étoit par fortune de mer et non autrement : toutes fois il étoient là traits et venus à Niort à quatre lieues près d’eux, et se trouvoient bien douze cents lances ou plus de bonnes gens d’étoffe ; si offroient que, s’ils vouloient issir de Thouars et prendre journée de bataille pour combattre les François, ils aventureroient leurs corps, avec l’héritage de leur seigneur le roi d’Angleterre.
Ces lettres furent entre les Poitevins volontiers ouïes et vues ; et en sçurent les plusieurs grand gré aux Gascons et aux Anglois qui ainsi leur signifioient ; et se conseillèrent sur cettes grandement et longuement ; mais eux conseillés, tout considéré, et bien imaginé leur affaire et les traités lesquels ils avoient promis à tenir aux François, ils ne pouvoient voir, ni trouver par nulle voie de droit, que ils fissent autre chose que d’eux rendre, puisque le roi d’Angleterre ou l’un de ses fils ne seroit à la bataille que les Gascons vouloient avoir personnellement. En ce conseil avoit grand’voix le sire de Partenay ; et voult celle fois que on acceptât la journée des Gascons ; et y montroit voie de droit et de raison assez, par deux conditions : la première étoit, que ils savoient de vérité, et étoit ce tout notoire, que le roi d’Angleterre et ses enfans et la greigneur partie de leur puissance, étoient sur mer, et que fortune leur avoit été si contraire que ils n’avoient pu ni pouvoient arriver ni prendre terre en Poitou, dont ils devoient bien y être excusés, car outre pouvoir n’est rien. La seconde raison étoit que : quoique ils eussent juré et scellé aux François, ils ne pouvoient l’héritage du roi d’Angleterre donner, aliéner ni élever aucunement aux François sans son gré. Ces paroles et raisons proposées du dit baron de Partenay étoient bien spécifiées et examinées en ce conseil ; mais tantôt on y remettoit autres raisons qui toutes les affoiblissoient. Dont il avint que le sire de Partenay sit un jour du parlement, et dit que il demeureroit Anglois, et s’en revint à son hôtel. Mais le sire de Poiane et le sire de Tonnai-Bouton le vinrent, depuis qu’il fut refroidi, requerre, et l’emmenèrent de rechef, où tous les consaux étoient. Là lui fut dit et remontré tant de l’un puis de l’autre, que finablement il s’accorda à tous leurs traités ; et s’excusèrent moult bellement et sagement par lettres envers les barons et les chevaliers Gascons et Anglois qui à Niort se tenoient et qui leur réponse attendoient. Si leur reporta un héraut ; et envoyèrent, avec leurs lettres scellées, la copie du traité, ainsi que ils le devoient tenir aux François, pour mieux colorer leur excusance. Quand les Gascons et les Anglois virent qu’ils n’en auroient autre chose, si furent moult courroucés ; mais pour ce ne se départirent-ils mie si très tôt de Niort : ainçois se tinrent-ils là bien un mois, pour savoir encore plus à plein comment les François se maintiendroient. Tantôt après ce parlement parti et finé, qui fut en la ville de Thouars, les barons et les chevaliers qui là étoient, mandèrent au duc de Berry, au duc de Bourgogne, au duc de Bourbon et au connétable de France qu’ils étoient tous appareillés de tenir ce que promis et scellé avoient. De ces nouvelles furent les seigneurs de France tout joyeux, et chevauchèrent devers Thouars à grand’joie ; et se mirent eux et leurs gens et leurs terres en l’obéissance du roi de France.
CHAPITRE CCCLVIII.
Comment le seigneur de Cliçon mit le siége devant la forteresse de Mortaigne.
Ainsi se tournèrent tous cils de Poitou ou en partie François, et demeurèrent en paix. Et encore se tenoient Anglois avec Niort, et se tinrent toute la saison, Chisech, Mortaigne sur mer, Mortemer, Chastel-Achart, la Roche sur Yon, Gensay, la Tour de la Breth, Merspin et Dieunée. Quand ces seigneurs de France eurent fait leur emprise et pris la possession de la ville de Thouars, le duc de Berry, le duc de Bourgogne et la greigueur partie des hauts barons de France se départirent et retournèrent en France, et le connétable s’en vint à Poitiers. À ce département le sire de Cliçon s’en vint mettre le siége devant Mortagne à toute sa charge de gens d’armes, et se logea par devant, et leur promit que jamais de là ne partiroit si les auroit, si trop grand’infortunité ne lui couroit sus. De la garnison de Mortaigne étoit capitaine un écuyer d’Angleterre qui s’appeloit Jacques Clercq qui frisquement et vassalement se défendoit quand ces Bretons l’assailloient. Quand le dit écuyer vit que c’étoit acertes, et que le sire de Cliçon ne les lairroit point si les auroit conquis, et sentoit que sa forteresse n’étoit pas bien pourvue pour un long siége, et savoit encore tous ces chevaliers de Gascogne et les Anglois à Niort, il s’avisa que il leur signifieroit. Si leur signifia secrètement par un varlet, que il mît de nuit hors de sa forteresse tout l’état en partie du seigneur de Cliçon et le sien aussi. Ces barons et ces chevaliers gascons et anglois furent moult réjouis de ces nouvelles et dirent qu’ils n’en voudroient pas tenir quarante mille francs ; tant désiroient-ils le seigneur de Cliçon à trouver sur ce parti. Si s’armèrent et montèrent aux chevaux, et issirent de Niort bien cinq cents lances, et chevauchèrent couvertement devers Mortaigne. Le sire de Cliçon, comme sage et bon guerrier, n’étoit pas à apprendre d’avoir espies sur le pays pour savoir le convenant de ses ennemis, et encore quand il les sentoit en la ville de Niort ; et ce lui vint trop grandement à point, car il eût été pris aux mains. Jà n’en eussent failli, si ce n’eût été une de ses espies qui étoit parti de Niort avec les Anglois et les Gascons, et qui là savoit quel chemin ils tenoient. Mais cil espie, qui connoissoit le pays, les devança et trota tant à pied que il vint à Mortaigne. Si trouva le seigneur de Clisson séant au souper dalez ses chevaliers. Si lui dit en grand’coite : « Or tôt, sire de Cliçon, montez à cheval ; partez vous de ci et vous sauvez, car veci plus de cinq cents lances Anglois et Gascons qui tantôt seront sur vous et qui fort vous menacent ; et disent que ils ne vous voudroient mie jà avoir pris, pour le déduit qu’ils auront dû prendre. » Quand le sire de Cliçon ouït ces nouvelles, si crut bien son espie ; car jamais en vain ne lui eût dit ces nouvelles. Si dit : « Aux chevaux ! » et bouta la table outre où il séoit. Ses chevaux lui furent tantôt appareillés, et aussi furent tous les autres ; car il avoit de pourvéance, les selles mises. Si monta le sire de Cliçon, et montèrent ses gens, sans arroi et sans ordonnance ni attendre l’un l’autre ; et n’eurent mie les varlets loisir de rousser ni de recueillir tentes, ni trefs ni chose nulle qui fût à eux, fors entente de fuir et d’eux sauver ; et prirent le chemin de Poitiers ; et tant fit le sire de Cliçon qu’il y vint, et la plus grand’partie de ses gens. Si recorda au connétable de France comment il leur étoit advenu.
Quand cils chevaliers Anglois et Gascons furent parvenus pardevant Mortaigne et eux boutés ens ès logis du seigneur de Cliçon et point ne l’y trouvèrent, si furent durement courroucés ; et demeurèrent là celle nuit ; et se tinrent tous aises des biens des François ; et lendemain, ils firent tout le demeurant, tentes et trefs, trousser et amener â Niort, et les autres pourvéances, vins, chairs, sel et farine mener ens ou es le châtel de Mortaigne, dont ils furent rafreschis. Si retournèrent les dessus dits Anglois et Gascons en la ville de Niort.
Depuis, ne demeura gaires de temps que les barons de Gascogne et les chevaliers qui là étoient, eurent conseil de retourner vers Bordeaux, car bien pensoient que cel hiver on ne guerroieroit plus en Poitou, fors que par garnisons. Si ordonnèrent leurs besognes, et troussèrent et montèrent aux chevaux, et se partirent, et se adressèrent parmi la terre le seigneur de Parthenay, et l’ardirent toute, excepté les forteresses ; et firent tant par leurs journées que ils vinrent à Bordeaux. Les Anglois chevaliers demeurèrent en Niort. Si en étoit capitaine un chevalier anglois nommé messire Jean d’Éverues avec messire d’Angouses et Jean Cresuelle. De la Roche sur Yon étoit capitaine un chevalier anglois qui se nommoit messire Robert de Grenake ; de Luzignan messire Thomas de Saint-Quentin ; et de Mortemer la dame de Mortemer et ses gens ; de Gensay un écuyer Anglois qui s’appeloit Jacques Caillour ; et de Chisech messire Robert Miton et messire Martin l’Escot. Si vous dis que cils des garnisons susdites chevauchoient d’un lez puis de l’autre ; et ne séjournoient oncques ; et tenoient toutes autres forteresses françoises en grand’guerre ; et hérioient amèrement le plat pays ; et le rançonnoient tellement que après eux n’y convenoit nullui envoyer. De tout ce étoit bien informé le connétable de France qui se tenoit à Poitiers, et s’y tint tout cel hiver sans départir ; mais il disoit que à l’été il feroit remettre avant les Anglois tout ce qu’ils pilloient et prenoient sur le pays. Or parlerons-nous un petit des besognes de Bretagne.
CHAPITRE CCCLX.
Du siége que messire Bertran du Guesclin mit en Poitou devant Chisech.
Quand la douce saison d’été fut revenue et qu’il fait bon hostoyer et loger aux champs, messire Bertran du Guesclin connétable de France, qui tout cel hiver s’étoit tenu à Poitiers et avoit durement menacé les Anglois, pour tant que leurs garnisons que ils tenoient encore en Poitou avoient trop fort cel hiver guerroyé et travaillé les gens et le pays, si ordonna toutes ses besognes de point et de heure, ainsi que bien le savoit faire, tout son charroi et son grand arroy, et rassembla tous les compagnons environ lui, desquels il espéroit à être aidé et servi ; et se départit de la bonne cité de Poitiers à bien quinze cents combattans, la greigneur partie tous Bretons ; et s’en vint mettre le siége devant la ville et le châtel de Chisech, dont messire Robert Miton et messire Martin l’Escot étoient capitaines. Avec messire Bertran étoient de chevaliers Bretons : messire Robert de Beaumanoir, messire Alain et messire Jean de Beaumanoir, messire Ernoul Limosin, messire Joffroi Ricon, messire Yvain Laconnet, messire Joffroy de Quaremiel, Thibaut du Pont, Allain de Saint-Pol, Aliot de Calais et plusieurs autres bons hommes d’armes. Quand ils furent tous venus devant Chisech, ils environnèrent la ville selon leur quantité et firent bons palis derrière eux, par quoi soudainement, de nuit ou de jour, on ne leur pût porter contraire ni dommage ; et se tinrent là dedans pour tout assegurés et confortés et que jamais n’en partiroient sans avoir la forteresse ; et y firent et livrèrent plusieurs assauts.
Les compagnons qui dedans étoient se défendirent vassalement et tant que à ce commencement riens n’y perdirent. Toutes fois, pour y être confortés et lever ce siége, car ils sentoient bien que à la longue ils ne se pourroient tenir, si eurent conseil du signifier à monseigneur Jean d’Éverues et aux compagnons qui se tenoient à Niort. Si firent de nuit partir un de leurs varlets qui apporta unes lettres à Niort, et fut tantôt accouru, car il n’y a que quatre lieues. Messire Jean d’Éverues et les compagnons lisirent cette lettre, et virent comment messire Robert Miton et messire Martin l’Escot leur prioient que ils leur voulsissent aider à dessiéger de ces François, et leur signifioient l’état et l’ordonnance si avant que ils les savoient ; dont ils se déçurent, et leurs gens aussi, car ils acertifioient par leurs lettres et par la parole du message, que messire Bertran n’avoit devant Chisech non plus de cinq cents combattans.
Quand messire Jean d’Éverues, messire d’Angousse et Cresuelle sçurent ces nouvelles, si affirmèrent qu’ils iroient celle part lever le siége et conforter leur compagnons, car moult y étoient tenus. Si mandèrent tantôt ceux de la garnison de Luzignan et de Gensay qui leur étoient moult prochains. Cils vinrent, chacun à ce qu’il avoit de gens, leur garnison gardée ; et s’assemblèrent à Niort. Là étoient avec les dessus dits, messire Aymery de Rochechouart et messire Joffroi d’Argenton, David Hollegrave et Richard Holmes. Si se départirent de Niort tout appareillés et bien montés, et furent comptés, à l’issir hors de la porte, sept cents et trois têtes armées, et bien trois cents pillards Bretons et Poitevins. Si s’en allèrent tout le pas sans eux forhâter par devers Chisech, et tant exploitèrent que ils vinrent assez près et se mirent au dehors d’un petit bois.
CHAPITRE CCCLXI.
Ci parle de la bataille de Chisech en Poitou, de messire Bertran du Guesclin, connétable de France, et les François d’une part, et les Anglois de l’autre.
Ces nouvelles vinrent au logis du connétable que les Anglois étoient là venus et arrêtés dalez le bois pour eux combattre. Tantôt le connétable tout coiement fit toutes ses gens armer et tenir en leur logis sans eux montrer, et tous ensemble ; et cuida de premier que les Anglois dussent, de saut, venir jusques à leurs logis pour eux combattre ; mais ils n’en firent rien, dont ils furent mal conseillés ; car si baudement ils fussent venus, ainsi qu’ils chevauchoient, et eux frappés en ces logis, les plusieurs supposent que ils eussent déconfi le connétable et ses gens, et avec tout ce, que cils de la garnison de Chisech fussent saillis hors, ainsi qu’ils firent.
Quand messire Robert Miton et messire Martin l’Escot virent apparoir les bannières et les pennons de leurs compagnons, si furent tous réjouis, et dirent : « Or tôt, armons-nous et nous partons de ci, car nos gens viennent combattre nos ennemis ; si est raison que nous soyons à la bataille. » Tantôt furent armés tout les compagnons de Chisech, et se trouvèrent bien soixante armures de fer. Si firent avaler le pont et ouvrir la porte, et se mirent tout hors, et clorre la porte et lever le pont après eux. Quand les François en virent l’ordonnance, qui se tenoient armés et tout cois en leur logis, si dirent : « Veci ceux du châtel qui sont issus et nous viennent combattre. » Là dit le connétable : « Laissez les traire avant, ils ne nous peuvent grever ; ils cuident que leurs gens doivent venir pour nous combattre tantôt ; mais je n’en vois nul apparant ; nous déconfirons ceux qui viennent, si aurons moins à faire. » Ainsi que ils se devisoient, evvous les deux chevaliers anglois et leur routes tout à pied, et en bonne ordonnance, les lances devant eux, écriant : « Saint George ! Guienne ! » et se fièrent en ces François ! Aussi ils furent moult bien recueillis. Là eut moult bonne escarmouche et dure, et fait moult grands appertises d’armes, car cils Anglois, qui n’étoient que un petit, se combattoient sagement, et détrioient toudis, en eux combattant, ce qu’ils pouvoient, car ils cuidoient que leurs gens dussent venir, mais non firent ; de quoi ils ne purent porter le grand faix des François ; et furent tout de premier cils là déconfits, morts et pris ; oncques nul des leurs ne rentra au châtel. Et puis se recueillirent les François tous ensemble.
Ainsi furent pris messire Robert Miton et messire Martin l’Escot et leurs gens de premier, sans ce que les Anglois qui sur les champs se tenoient en sçussent rien. Or vous dirai comment il avint de cette besogne. Messire Jean d’Éverues et messire d’Angousse et les autres regardèrent que il y avoit là bien entre eux trois cents pillards bretons et poitevins que ils tenoient de leurs gens ; si les vouloient employer, et leur dirent : « Entre vous, compagnons, vous en irez devant escarmoucher ces François pour eux attraire hors de leur logis ; et si très tôt que vous serez assemblés à eux, nous viendrons sur èle en frappant, et les mettrons jus. » Il convint ces compagnons obéir, puisque les capitaines le vouloient ; mais il ne venoit mie à chacun à bel.
Quand ils se furent dessevrés des gens d’armes, ils approchèrent des logis des François et vinrent bien et baudement jusques près de là. Le connétable et ses gens qui se tenoient dedans leurs palis se tinrent tout cois et sentirent que les Anglois les avoient là envoyés pour eux attraire. Si vinrent aucuns de ces Bretons des gens le connétable, jusques aux barrières de leurs palis, pour voir quels gens c’étoient. Si parlementèrent à eux ; et trouvèrent que c’étoient Bretons et Poitevins et gens rassemblés. Si leur dirent les Bretons, de par le connétable : « Vous êtes bien méchants gens, qui vous voulez faire occire et découper pour ces Anglois qui vous ont tant de maux faits ; sachez que, si nous venons au-dessus de vous, nul n’en sera pris à merci. » Cils pillarts entendirent ce que les gens du connétable leur disoient ; si commencèrent à murmurer ensemble, et étoient de cœur la greigneur partie tout François, Ils dirent entre eux : « Ils disent voir. Encore appert bien que ils font bien peu de compte de nous, quand ainsi ils nous envoyent ci devant pour combattre et escarmoucher et commencer la bataille, qui ne sommes que une poignée de povres gens qui rien ne durerons à ces François. Il vaut trop mieux que nous nous tournons devers notre nation que nous demeurons Anglois. » Ils furent tantôt tous de cel accord, et tinrent cette opinion, et parlementèrent aux Bretons, en disant : « Hors hardiment, nous vous promettons loyaument que nous serons des vôtres et nous combattrons avec vous à ces Anglois. »
Les gens du connétable répondirent : « Et quel quantité d’hommes d’armes sont-ils cils Anglois ? » Les pillarts leur dirent : « Ils ne sont en tout compte que environ sept cents. » Ces paroles et ces devises furent remontrées au connétable qui en eut grand’joie, et dit en riant : « Cils là sont nôtres. Or, tout à l’endroit de nous, scions tous nos palis, et puis issons baudement sur eux, si les combattons ; cils pillarts sont bonnes gens quand ils nous ont dit vérité de leur ordenance. Nous ferons deux batailles sur èle, dont vous messire Alain de Beaumanoir, gouvernerez l’une, et messire Joffroi de Quaremiel l’autre. En chacune aura trois cents combattans, et je m’en irai de front assembler à eux. » Cils deux chevaliers répondirent qu’ils étoient tout prêts d’obéir ; et prit chacun sa charge toute telle qu’il la devoit avoir. Mais premièrement il scièrent leurs palis rès-à-rès de la terre ; et quand ce fut fait, et leurs batailles ordonnées, ainsi qu’ils devoient faire, ils boutèrent soudainement outre leurs palis et se mirent aux champs, bannières et pennons ventilans au vent, en eux tenant tout serrés ; et encontrèrent premièrement ces pillarts bretons et poitevins qui jà avoient fait leur marché et se tournèrent avec eux ; et puis s’en vinrent pour combattre ces Anglois, qui tous s’étoient mis ensemble.
Quand ils perçurent la bannière du connétable issir hors, et les Bretons aussi, ils connurent tantôt qu’il y avoit trahison de leurs pillarts, et qu’ils s’étoient tournés François : nequedent, ils ne se tinrent mie pour ce déconfits, mais montrèrent grand’chère et bon semblant de combattre leurs ennemis. Ainsi se commença la bataille dessous Chisech des Bretons et des Anglois et tout à pied, qui fut grande et dure et bien maintenue. Et vint de premier le connétable de France assembler à eux de grand’volonté. Là eut plusieurs grands appertises d’armes faites ; car, au voir dire, les Anglois, au regard des François, n’étoient qu’un petit. Si se combattoient si extraordinairement que merveilles seroient à recorder, et se prenoient près de bien faire pour déconfire leurs ennemis. Là crioient les Bretons : Notre Dame ! Claiquin ! et les Anglois : Saint George ! Guienne ! Là furent très bons chevaliers du côté des Anglois, messire Jean d’Éverues, messire d’Angousse, messire Joffrois d’Argenton et messire Aymery de Rochechouart ; et se combattirent vaillamment et y firent plusieurs grands appertises d’armes. Aussi firent Jean Cresuelle, Richard Holmes et David Hollegrave. Et de la partie des François, premièrement messire Bertran de Claiquin, messire Alain et messire Jean de Beaumanoir qui tenoient sur une èle, et messire Joffroi Quaremiel sur l’autre ; et reconfortoient grandement leurs gens à l’endroit où ils véoient branler ; et ce rafraîchit grandement leurs gens ; car on vit plusieurs fois qu’ils furent boutés et reculés en grand péril d’être déconfits.
De leur côté se combattirent encore vaillamment monseigneur Joffrois Ricon, monseigneur Yvain Laconnet, Thibaut du Pont, Sylvestre Bude, Alain de Saint-Pol et Aliot de Calais. Cils Bretons se portèrent si bien pour la journée, et si vassaument combattirent leurs ennemis, que la place leur demeura, et obtinrent la besogne ; et furent tous ceux morts ou pris qui là étoient venus de Niort ; ni oncques nul n’en retourna ni échapa. Si furent pris de leur côté tous les chevaliers et écuyers de nom ; et eurent ce jour les Bretons plus de trois cents prisonniers, que depuis ils rançonnèrent bien et cher ; et si conquirent tout leur harnois où ils eurent grand butin. Cette bataille fut l’an de grâce mille trois cent soixante-douze, le vingt unième jour de mars.
CHAPITRE CCCLXII.
Ci parle de la prise de Niort, Luzignan et Mortemer par messire Bertran du Guesclin, et de la dame du châtel Achard, comment elle obtint respit.
Après cette déconfiture, qui fut au dehors de Chisech faite de monseigneur Bertran de Claiquin et des Bretons sur les Anglois, se parperdit tout le pays de Poitou pour le roi d’Angleterre, si comme vous orrez en suivant. Tout premièrement ils entrèrent en la ville de Chisech où il n’eut nulle deffense, car les hommes de la ville ne se fussent jamais tenus, au cas que ils avoient perdu leur capitaine ; et puis se saisirent les François du châtel, car il n’y avoit que varlets, qui le rendirent tantôt, sauves leurs vies. Ce fait, incontinent et chaudement ils s’en chevauchèrent par devers Niort, et emmenèrent la greigneur partie de leurs prisonniers avec eux. Si ne trouvèrent en la ville fors les hommes, qui étoient bons François si ils ossassent, et rendirent tantôt la ville et se mirent en l’obéissance du roi de France. Si se reposèrent là les Bretons et les François et rafraîchirent quatre jours. Entrues vint le duc de Berry à grands gens d’armes d’Auvergne et de Berry en la cité de Poitiers. Si fut grandement réjoui quand il sçut que leurs gens avoient obtenu la place et la journée de Chisech et déconfit les Anglois, qui tous y avoient été morts ou pris.
Quand les Bretons furent rafraîchis en la ville de Niort par l’espace de quatre jours, ils s’en partirent et chevauchèrent devers Luzignan. Si trouvèrent le châtel tout vuide, car cils qui demeurés y étoient de par monseigneur Robert Grenake qui étoit pris devant Chisech, s’en étoient partis si tôt qu’ils sçurent comment la besogne avoit allé. Si se saisirent les François du beau châtel de Lusignan ; et y ordonna le connétable châtelain et gens d’armes pour le garder. Et puis chevaucha outre a tout son host, pardevers le Châtel-Acart où la dame de Plainmartin, femme à monseigneur Guichart d’Angle, se tenoit ; car la forteresse étoit sienne.
Quand la dessus nommée dame entendit que le connétable de France venoit là efforcément pour lui faire guerre, si envoya un héraut devers lui, en priant que, sur asségurance, elle pût venir parler à lui. Le connétable lui accorda, et reporta le sauf conduit le héraut. La dame vint jusques à lui et le trouva logé sur les champs. Si lui pria que elle put avoir tant de grâce que d’aller jusques à Poitiers parler au duc de Berry. Encore lui accorda le connétable, pour l’amour de son mari monseigneur Guichart, et donna toute asségurance à li et à sa terre jusques à son retour, et fit tourner ses gens d’autre part par devers Mortemer.
Tant s’exploita la dame de Plainmartin que elle vint en la cité de Poitiers où elle trouva le duc de Berry. Si eut accès de parler à lui, car le duc la reçut moult doucement, ainsi que bien le sçut faire. La dame se voult mettre en genoux devant lui, mais il ne le voult mie consentir. La dame commença la parole, et dit ainsi : « Monseigneur, vous savez que je suis une seule femme, à point de fait ni de deffense, et veuve de vif mari, s’il plaît à Dieu, car monseigneur Guichart gît prisonnier en Espaigne ens ès dangers du roi d’Espaigne. Si vous voudrois prier en humilité que vous me fissiez telle grâce que, tant que monseigneur sera prisonnier, mon châtel, ma terre, mon corps, mes biens et mes gens puissent demeurer en paix, parmi tant que nous ne ferons point de guerre et on ne nous en fera point aussi. »