Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 57)
À la prière de la dame voult entendre et descendre à celle fois le duc de Berry et lui accorda légèrement. Car quoi que messire Guichart d’Angle son mari fût bon Anglois, si n’étoit-il point trop haï des François. Et fit délivrer tantôt à la dame lettres, selon sa requête, d’asségurance ; de quoi elle fut grandement reconfortée ; et les envoya, depuis qu’elle fut retournée à Châtel-Acart, quoiteusement par devers le connétable, qui bien et volontiers y obéit. Si vinrent les Bretons de celle empainte par devant Mortemer où la dame de Mortemer étoit, qui se rendit tantôt pour plus grands péril eskiver, et se mit en l’obéissance du roi de France, et toute sa terre aussi avec le chastel de Dienne.
CHAPITRE CCCLXIII.
Du siége de Becherel, et de la mort du roi David d’Escosse, et de la paix entre les rois de France et de Navarre.
En celle saison ne demeurèrent en Poitou plus de garnisons Angloises que Mortaigne sur la mer, Mespin et la Tour de la Breth, que toutes ne fussent Françoises. Voir est que la Roche sur Yon se tenoit encore, mais c’est sur les marches d’Anjou et du ressort d’Anjou.
En ce temps s’en vinrent mettre le siége les barons de Normandie et aucuns de Bretagne devant Becherel ; et là eut bien mille hommes qui s’y tinrent toute la saison, et plus d’un an, car il y avoit dedans Anglois, chevaliers et écuyers, qui trop bien en pensoient. Par devant Becherel furent faites plusieurs grands appertises d’armes, et presque tous les jours y avenoient aucunes choses. Là étoient des Normands : le maréchal de Blainville, le sire de Rivière, le sire d’Estouteville, le sire de Graville, le sire de Clère, le sire de la Hambue, le sire de Franville, le sire de Ayneval ; et de Bretagne, le sire de Léon, le sire de Dignant, le sire de Rais, le sire de Rieux, le sire de Quintin, le sire d’Avaugour et le sire d’Ancenis, et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers des basses marches, qui tous s’y tenoient, pour leurs corps avancer et pour l’amour l’un de l’autre, et pour délivrer le pays des Anglois.
Or parlerons-nous du connétable comment il persévéra. Quand il eut presque tout Poitou raquitté, et partout mis gens d’armes et garnisons, il s’en retourna à Poitiers devers les ducs qui là étoient, le duc de Berry, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon. Si fut le bien venu entr’eux et à bonne cause, car il avoit en celle année grandement bien exploité pour eux. Si eurent conseil cils seigneurs et le connétable de retourner en France et de venir voir le roi Charles, et donnèrent congé à la plus grand’partie de leurs gens d’armes de raller chacun sur son lieu ou en sa garnison, jusques à tant qu’ils orroient autres nouvelles. Si se départirent ces gens d’armes ; et s’en vinrent une partie des Normands et des Bretons devant Becherel au siége que on y tenoit. Du châtel et de la garnison de Becherel étoient capitaines deux chevaliers d’Angleterre, apperts hommes d’armes malement : si les nommoit on, messire Jean Appert et messire Jean de Cornouailles. Un petit plus en sus en Cotentin se tenoit Angloise Saint-Sauveur le Vicomte ; si en étoit capitaine, de par messire Alain de Bouqueselle à qui la garnison étoit et auquel le roi d’Angleterre l’avoit donnée après la mort monseigneur Jean Chandos, Alain Quatreton, qui éloit appert homme d’armes et hardi durement. Si s’étoient mis et boutés, et venus pour querre les armes hors de Poitou où ils avoient tout perdu, messire Thomas Trivet, messire Jean de Bourcq, messire Philippe Piccourde et les trois frères de Maulevrier ; et si étoient tous par compagnie là arrêtés, pour garnir et garder la ville de Saint-Sauveur le Vicomte, pour l’amour de monseigneur Alain ; car les Normands le menaçoient durement, et disoient que ils reviendroient par là, mais qu’ils eussent accompli leur entente de Becherel.
Or retournèrent les trois ducs dessus nommés, le connétable de France, le sire de Cliçon et les barons de Bretagne en France devers le roi. Si le trouvèrent à Paris et le duc d’Anjou de lez lui. Si se firent grandes reconnoissances ; et se élargit le roi de quant qu’il put faire pour l’amour de ses frères et du connétable, et tint cour ouverte deux ou trois jours, et donna grands dons et beaux joyaux là où il les sentoit bien employés.
En ce temps étoit-on en traité de paix ou de guerre au roi de Navarre ; et le pourchassoient, par l’avis et conseil des aucuns sages et vaillans hommes du royaume de France, le comte de Salebruce et messire Guillaume de Dormans ; et me semble que le roi de Navarre, qui se tenoit à Chierbourch, fut adonc si conseillé que légèrement il s’accorda à la paix envers son serourge le roi de France ; et vint le connétable de France en Normandie droit à Kem, pour confirmer celle paix et amener le roi de Navarre en France. Si fut en son châtel de Kem de tous points la paix confirmée et jurée à tenir à toujours mais. Et vint le roi de Navarre en France à Paris : mais le duc d’Anjou, qui oncques ne le put aimer, s’en étoit parti et venu ébattre en Vermandois, et voir et visiter sa terre de Guise en Tierache ; car point ne vouloit parler au roi Charles de Navarre. Nonobstant ce le roi de France lui fit grand’chère et bon semblant, et le tint tout aise de-lez lui plus de quinze jours ; et lui donna de beaux dons et de riches joyaux, et à ses gens aussi ; et pour plus grand’conviction d’amour, il lui pria que il lui voulsist laisser ses deux beaux fils que il avoit, qui là étoient, ses neveux Charles et Pierre ; si seroient de-lez son fils le Dauphin et Charles de la Breth ; car aussi étoient-ils auques d’un âge. Le roi de Navarre, qui prenoit grand’plaisance en l’amour que son serourge le roi de France lui montroit et faisoit, lui accorda ses deux fils à demeurer de-lez lui ; dont depuis s’en repentit, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire.
Quand le roi de Navarre eut séjourné assez de-lez le roi de France, tant que bon lui eut semblé, et que le roi de France lui eut fait si bonne chère que merveilles, et l’eut mené au bois de Vincennes, où il faisoit faire le plus bel ouvrage du monde, d’un châtel, de tours et de hauts murs, il prit congé et se partit de Paris, et chevaucha vers Montpellier ; et fit tant qu’il y parvint, où il fut reçu à grand’joie, car la ville de Montpellier et toute la baronnie en ce temps étoit sienne. Nous nous souffrirons à parler du roi de Navarre tant qu’à celle fois, et parlerons d’autres incidences qui eschéirent en France.
En ce temps et en celle même saison trépassa de ce siècle le roi David d’Escoce, en une abaye de-lez Haindebour en Escoce que on appelle Donfremelin ; et fut enseveli de-lez le roi Robert son père. Après ce roi fut roi d’Escoce le roi Robert, un sien neveu, qui en devant en étoit sénéchal. Cil Robert étoit un bel chevalier ; mais il avoit jusques à onze beaux fils, tous bons hommes d’armes ; et aussi il vouloit user par conseil des besognes d’Escoce ; et tint en grand’cherté tous ceux que le roi son oncle avoit enhaïs, monseigneur Guillaume de Douglas, monseigneur Archebaut son cousin, et tout leur lignage ; car ce sont loyaux chevaliers ; et n’étoit mie son intention que il se composât aux Anglois. Mais en ce temps étoient trêves entre les Escots et les Anglois, qui avoient à durer encore quatre ans : si les tenoient bien chevaliers et écuyers de l’un pays et de l’autre ; mais ce ne faisoient mie les vilains qui se trouvoient ès frontières ; ainçois se battoient et navroient souvent, et occioient et pilloient vaches, bœufs, porcs, brebis et moutons. Si tolloit le plus fort au foible ; et quand les plaintes en venoient aux rois et à leurs consaulx, et que ils assembloient et mettoient sus marché de paix, et les Anglois se plaignoient des Escots, et par espécial que par eux venoient les incidences, et que ils disoient que ils avoient rompu leur scellé et brisé les trêves, qui leur étoit un grand blâme et préjudice, ils se excusoient, et répondoient que ils ne pouvoient briser trêves par celle condition, si bannières et pennons de seigneurs n’y étoient, pour débat de méchans gens, ouvriers en foires et en marchés, et pour pillage de bétail. Atant trêves ne se rompirent mie : si demeuroient les choses en cel état ; qui plus y avoit mis plus y avoit perdu.
CHAPITRE CCCLXIV.
Comment le duc de Bretagne n’osa demeurer en son duché, et comment messire Bertran du Guesclin saisit sa terre.
Bien étoit le roi d’Angleterre informé que il avoit perdu tout son pays de Poitou, de Xaintonge et de la Rochelle, et que les François étoient grandement forts sur la mer, de galées, de barges et de gros vaisseaux, desquels étoient capitaines, avec Yvain de Galles et Dan Radigo de Rous le maître amiral et patron du roi d’Espaigne, le comte de Narbonne, messire Jean de Raix et messire Jean de Vienne ; et tenoient bien ces gens sur mer six vingt gros vaisseaux, sans leur pourvéance, chargés de gens d’armes, de bidaux et de Gennevois. Et étoit le roi d’Angleterre informé que ces gens vaucroient sur les bandes d’Angleterre pour entrer en son pays, et faire, là où ils prendroient terre, un grand fait. Si ordonna le roi le comte de Salsiberich, monseigneur Guillaume de Neufville et monseigneur Philippe de Courtenay à être capitaines de deux mille hommes d’armes et autant d’archers. Et firent leurs pourvéances en Cornouaille, et là montèrent-ils en mer. Si singlèrent devers Bretagne, car ailleurs ne pouvoient-ils arriver pour faire guerre qui leur vaulsist, ni pour employer leur saison ; et aussi ils vouloient savoir l’intention du duc et des Bretons de Bretagne, si ils se tenoient François ou Anglois. Si eurent si bon vent que d’une flotte ils arrivèrent à Saint-Malo de Lille en Bretagne ; et trouvèrent au havène huit gros vaisseaux espaignols de marchands d’Espaigne, chargés d’avoir, qui et gisoient à l’ancre. Si les ardirent les Anglois, là tout l’avoir qui dedans étoit, et mirent à mort tous les Espaignols qu’ils y trouvèrent, et entrèrent en la ville de Saint-Malo et s’y logèrent de fait. Les gens de la ville n’en furent mie bien seigneurs : et commencèrent les Anglois à courir là environ et à faire guerre, et à prendre vivres.
Ces nouvelles s’espardirent tantôt sur le pays qui en fut durement ému, et en plus grand soupçon que devant sur leur duc et sur monseigneur Robert Canolle ; et disoient généralement, que ils avoient mandé les Anglois, et là fait venir et arriver, et que ce ne faisoit mie à consentir ; et puisque le duc montrait clairement que il vouloit être Anglois, et point ne tenoit l’ordonnance de son pays, il étoit tenu de perdre sa terre. Si se cloyrent cités, villes et châteaux, et fit chacun son guet et bonne garde ainsi que pour lui. Pour le temps de lors se tenoit le duc de Bretagne au châtel de Vannes ; de quoi cils de la cité et du bourg n’étoient mie bien asségurés ; et messire Robert Canolles se tenoit en son châtel de Derval et le faisoit grandement et grossement pourvoir de toutes choses, de vivres et d’artillerie, et remparer de tous points ; car bien imaginoit que le pays seroit en guerre et que son château auroit à faire. Et quand il eut ce fait, il le rechargea à un sien cousin, chevalier, qui s’appelloit messire Hue Broec, et le laissa bien pourvu de toutes choses, et puis se trait au châtel et en la ville de Brest où le sire de Neufville d’Angleterre, à toute sa charge de gens d’armes, qui arrivés étoient l’année devant à Saint-Mathieu de Fine Poterne, ainsi que vous savez, étoit. Si vint messire Robert Canolles da-lez lui pour avoir plus grand confort d’aide et de conseil : et aussi Brest est un des plus forts châteaux du monde.
Les nouvelles et les plaintes des barons et des chevaliers de Bretagne vinrent à Paris devers le roi de France ; et lui fut remontré comment le duc avoit mandé grand confort en Angleterre pour mettre les Anglois en leur pays, ce que jamais ne consentiroient, car ils sont et veulent demeurer bons et loyaux François ; et si étoit sçu et tout clair que il vouloit ses châteaux et ses forteresses garnir et pourvéir d’Anglois. Le roi leur demanda quel chose en étoit bonne à faire. Ils répondirent que il mît sus une grosse et grand’chevauchée de gens d’armes, et les envoyât en Bretagne, et se hâtât du plus tôt qu’il pût, ainçois que les Anglois y fussent de néant forts : et prissent, cils qu’il envoieroit, la saisine et la possession de toutes cités, villes et châteaux ; car le duc avoit forfait sa terre. Ces paroles et ces offres des barons et des chevaliers de Bretagne plaisirent grandement au roi ; et dit que c’étoient loyales gens et bonnes gens, et qu’il demeureroit da-lez eux. Si ordonna son connétable, monseigneur Bertran, à traire de celle part, à tel charge de gens d’armes que il voudroit prendre et avoir sans nulle exception ; car il mettoit tout en sa main. Le connétable obéit à l’ordonnance du roi, ce fut raison ; et se hâta de faire cette armée et chevauchée, car il touchoit, et s’en vint en la cité d’Angers. Si fit là son amas de gens d’armes. Si étoient avec lui : le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le comte du Perche, le Dauphin d’Auvergne, le comte de Boulogne, le comte de Ventadour, le comte de Vendôme, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Beaumanoir, le sire de Rochefort et tous les barons de Bretagne. Si se trouvèrent bien quatre mille lances, chevaliers et écuyers, et bien dix mille d’autres gens. Si chevauchèrent devant Bretagne.
Ces nouvelles vinrent au duc de Bretagne, qui se tenoit encore à Vannes, comment François et Bretons venoient sur lui pour prendre et saisir de force sa terre, et son corps aussi, et étoient bien quinze mille armures de fer ; et de toutes ces gens d’armes étoient conduiseurs et souverains le connétable et le duc de Bourbon. Avec tout ce, il avoit tout le pays d’accord, cités, villes et châteaux. Si se douta le duc grandement de soi-même que il ne fût pris et attrapé : si se départit de Vannes et s’en vint au châtel d’Auroy, à quatre lieues d’illec, et y séjourna six jours tant seulement ; et ne trouva mie en son conseil que il y demeurât plus, que on ne mît le siége devant lui ; et toutes fois il ne savoit en Bretagne plus nulle ville où il s’osât enclorre. Si laissa là une partie de ses gens, et la duchesse sa femme, en la garde d’un sien chevalier qui s’appelloit monseigneur Jean Augustin, et puis chevaucha oultre vers Saint-Mahieu de Fine Poterne. Quand il fut venu jusques à là, il cuida entrer en la ville ; mais ils se clorent contre lui, et dirent que point n’y entreroit. Quand il vit ce, si se douta plus que devant, et prit le chemin de Conckest sur la mer, et là entra-t-il en un vaissel, et ses gens, et singlèrent devers Angleterre ; si arriva en Cornouaille. Depuis il chevaucha tant que il vint à Windesore, où le roi se tenoit, qui lui fit grand chère quand il le vit, car il l’appeloit son fils. Le duc adonc lui recorda tout l’état de Bretagne, et comment la besogne alloit, et que, pour l’amour de lui, il avoit perdu son pays ; et l’avoient tous ses hommes relenqui, excepté messire Robert Canolle. Lors lui répondit le roi, et lui dit : « Beau-fils, ne vous doutez que vous n’ayez toujours assez, car jà je ne ferai paix, ni accord à mon adversaire de France ni aux François, que vous ne doiviez être aussi avant que je serai ; et demeurerez duc de Bretagne malgré tous vos nuisans. » Cil réconfort plaisit grandement au duc de Bretagne : si demeura da-lez le roi et le duc de Lancastre et les barons d’Angleterre qui lui firent grand solas et grand confort.
Or parlerons-nous de messire Bertran de Claiquin et des barons de France comment ils entrèrent en Bretagne efforcément, et se mirent en possession des villes et des châteaux, et obéirent tous à lui, non à monseigneur Robert Canolles qui étoit demeuré bail de Bretagne quand le duc s’en partit.
Le connétable, qui avoit la commission du roi de France de prendre et de saisir tout le pays de Bretagne, y entra efforcément à plus de quatre mille armures de fer, et tous à cheval ; et ne prit mie le chemin de Nantes premièrement, mais celui de la bonne cité de Rennes et de la Bretagne Bretonnante, pour tant qu’ils étoient et ont toudis été plus favorables au duc de Bretagne, que les François appeloient le comte de Monfort, que la Douce Bretagne. Quand les bourgeois sentirent venant sur eux le connétable et les François si efforcément, si n’eurent mie conseil d’eux clorre, mais se ouvrirent et les recueillirent doucement, et se mirent tantôt en l’obéissance du roi de France. Ledit connétable en prit les fois et les sermens qu’ils se tiendroient estables, et puis passa outre et s’en vint jusques à la bonne ville de Dinant. Cils de Dinant firent autel. Et puis chevauchèrent jusques à la cité de Vannes, qui se ouvrit aussi tantôt et se mit en l’ordonnance du connétable, et puis se rafraîchirent les Bretons et les François quatre jours. À leur département ils prirent le chemin de Suseniot, un moult bel châtel et maison de déduit pour le duc. Là y avoit aucuns Anglois qui la gardoient de par la duc, lesquels ne se vouldrent mie sitôt rendre ; mais se cloyrent et montrèrent grand’défense.
Quand le connétable fut revenu jusques à là et il vit la condition et manière des Anglois qui dedans étoient, si dit qu’il ne s’en partiroit mie ainsi. Si se logea, et fit toutes ses gens loger, et entrues que les varlets logeoient, traire avant à l’assaut les gens d’armes, qui rien n’y conquirent ni gagnèrent à ce premier assaut, fors horions. Si se retrairent au soir à leur logis et s’aidèrent de ce qu’ils eurent. À lendemain ils assaillirent : encore n’y firent-ils rien. Et les convint là être quatre jours, ainçois que ils pussent conquerre le châtel. Finablement il fut conquis et pris de force, et tous cils morts qui dedans étoient ; oncques pied n’en échappa. Et donna le châtel de Suseniot à un sien écuyer bon homme d’armes le dit connétable, qui s’appeloit Yvain de Mailli. Puis se délogèrent les François, et chevauchèrent devers Jugon, une bonne ville et un bon châtel ; ceux se rendirent tantôt et se mirent en l’obéissance dit roi de France. Et puis Goy la Forêt ; et puis la Roche Derrieu, Plaremiel, Château-Josselin, Faouet, Guingant, Saint-Mahieu de Fine Poterne et plusieurs villes de là environ, Garlande, Camperlé et Campercorentin.
Quand le comte de Salebrin et messire Guillaume de Neufville et messire Philippe de Courtenay et les Anglois qui se tenoient à Saint-Malo de l’Isle entendirent que le connétable et le sire de Cliçon et les barons de France et de Bretagne étoient entrés en Bretagne si efforcément que ils prenoient villes, cités et châteaux, et que tout le pays se tournoit vers eux, et si sentoient encore sur mer la grosse navie d’Espaigne et les François, si eurent conseil que ils se trairoient vers Brest ; là seroient-ils eux et leur navie plus à ségur, car le havène de Brest gît en bonne garde, et aussi ils y trouveraient de leurs compagnons, le seigneur de Neufville et messire Robert Canolles qui là se tenoient sur le confort de la forte place ; si auroient meilleur conseil tous l’un par l’autre. Si chargèrent leurs vaisseaux, et entrèrent ens, et se départirent de Saint-Malo de l’Isle : ce ne vint oncques mieux à point ; car ils eussent été à lendemain assiégés. À leur département ils fustèrent et robèrent toute la ville de Saint-Malo et puis singlèrent tant que ils vinrent à Hainebont. Là furent ils un jour ; et puis rentrèrent en mer, et s’en allèrent tout singlant devers Brest, et tant firent qu’ils y parvinrent. Si y furent reçus à grand’joie, et mirent toute leur navie au havène de Brest. Si se logèrent les seigneurs au châtel et toutes leurs gens en la ville ou en leur navie ; le connétable de France s’en vint à toutes ses routes, jusques à Saint-Malo de l’Isle. Si fut moult courroucé quand il sçut que les Anglois s’en étoient partis, car il venoit là sur cel entente et espoir que d’eux combattre ou assiéger. Si prit la saisine de la ville, et les fois et serments, et y ordonna gens de par lui ; et puis chevaucha à tout son grand host devers le châtel et la ville de Hainebont où il y avoit environ six vingt Anglois qui la tenoient ; et les y avoit laissés le comte de Salebrin quand il y fut, n’avoit point six jours. Si en étoit capitaine un écuyer anglois qui s’appeloit Tommelin Wick.
CHAPITRE CCCLXIX.
Comment messire Bertran du Guesclin, connétable de France, et le comte de Salebrin furent logés à ost l’un devant l’autre devant Brest.
Avant que messire Robert Canolles se départit de Brest, il escripsist unes lettres et scella. En ces lettres étoit contenu tout l’état de Brest, et comment la journée étoit prise et acceptée des François pour eux combattre, ou de rendre le chastel de Brest ; laquelle chose il feroit moult envis, si amender le pouvoit. Quand il eut tout ce fait, il chargea les lettres à un sien chevalier et lui dit : « Entrez en une barge et nagez vers Garande ; je crois que là environ vous trouverez le comte de Salebrin et nos gens ; si lui donnez ces lettres et lui contez de bouche comment la chose va. » Le chevalier répondit qu’il étoit tout prêt ; et tant nagea que il trouva le comte de Salebrin, et toute sa navie où bien avoit six vingt vaisseaux d’une flote, sans les barges et les hokecos. Si lui montra ces lettres de monseigneur Robert, et lui conta avec tout ce, le fait où il alloit et qu’il avoit empris. Quand le comte de Salsiberich fut informé de ce, si dit que il seroit à la journée, s’il plaisoit à Dieu, et devant encore. Si ne fit nul lointain séjour, mais se désancra, et toute sa navie, et s’adressa pour venir à Brest. Et tant exploita, par le confort de Dieu et du vent, que il vint assez près de Brest ; et ancrèrent au havène de Brest, et puis avisèrent place et terre qui n’étoit mie trop loin de leur navie, où ils se mirent et ordonnèrent par batailles bien et faicitement ; et se trouvèrent bien deux mille combattans et autant d’archers. Si dirent entre eux que ils étoient forts assez pour attendre le connétable et sa puissance pour eux combattre. Ainsi se tenoient là les Anglois, qui montroient que ils vouloient tenir leur journée ; et tous les soirs retournoient en leur navie. Quand ils eurent là été environ six jours, et ils virent que nul ne venoit, ils prirent un héraut, et l’informèrent de ce que ils vouloient qu’il dît, et qu’il chevauchât vers le connétable et les François qui se tenoient en la marche de Nantes. Le héraut se départit de l’ost des Anglois, et tant s’exploita que il vint devers le connétable et le seigneur de Cliçon. Si fit son message bien et à point, et dit ainsi au seigneur : « Le comte de Salebrin et ses compagnons m’envoient devers vous et vous signifient que : il est venu à leur connaissance que une journée est prise devant Brest de monseigneur Robert Canolles et de vous, et ordonnance de bataille ; sachez que ils sont venus jusques à là, et vous attendent tout prêts pour combattre et de délivrer leurs ôtages et le châtel de Brest. Si vous mandent et prient que vous voulsiez traire avant, car vous serez combattu sans faute, ou si ne le voulez faire, et point ne le trouvez en votre conseil, si leurs renvoyez leurs ôtages. »
À cette parole répondit le connétable et n’y mit point trop longuement, et dit : « Héraut, vous nous apportez bonnes nouvelles, et vous soyez le bien-venu. Vous direz à vos maîtres, de par nous, que nous avons aussi grand désir, et plus, d’eux combattre qu’ils n’ont nous, mais ils ne sont mie en lieu ni en place où le traité fut premièrement pourgarlé et accordé. Si leur dites qu’ils se traient cette part, et sans faute ils seront combattus. »
Le héraut répondit que volontiers leur diroit.
Ainsi se partit et monta à cheval, et exploita tant que il vint en l’ost de ses maîtres, et leur fit cette réponse. Le comte de Salebrin pensa sur cette parole, et puis, se conseilla à ses compagnons ; car là étoient six ou sept barons de grand’prudence, le sire de Lusi, le sire de Neufville, monseigneur Philippe de Courtenay, messire Bryan de Stapletonne et les autres. Si se porta conseil entre eux, que le héraut retournât vers les François, et leur diroit de par eux : que c’étoit gens de mer qui n’avoient point leurs chevaux ; si n’étoit mie chose due ni raisonnable que ils allassent plus avant à pied ; mais si ils vouloient envoyer leurs chevaux ils trairoient vers eux volontiers ; et si ils ne vouloient faire ni l’une parçon ni l’autre, ils renvoyassent leurs ôtages ; car il y étoient tenus.
Le héraut partit de rechef de ses maîtres, et chevaucha tant que il vint devers le connétable qui tantôt le reconnut et qui lui demanda : « Héraut, quels nouvelles ? » — « Sire, si vous mandent ainsi par moi mes seigneurs et maîtres et disent : Ce sont gens de mer qui n’ont nuls de leur chevaux et qui mie ne sont usés de aller à pied trop loin ; si venez vers eux, ou leur envoyez vos chevaux, et ils viendront droit ci, ou en quelque place qu’il vous plaira, pour vous combattre et garder leur journée ; et si ce ne voulez faire, si leur renvoyez leurs ôtages, car ils disent que en avant vous n’avez chose du tenir. » Quand le connétable ouït cette parole, si en répondit tantôt et dit : « Héraut, nos chevaux nous besognent ; et n’est pas tant que à eux requête raisonnable ; si leur direz, bel ami, que nous ne ferons jà tel avantage à nos ennemis, si Dieu plaît, que nous leur devions envoyer nos chevaux ; on le nous tiendroit à trop grand outrage ; et si nous étions conseillés de ce faire, si voudrions-nous avoir bons ôtages et suffisans pour répondre de nos chevaux. » — « Certes, dit le héraut, de ce ne m’ont rien enchargé. » — « Donc, répondit messire Bertran, puisqu’ils ne veulent traire avant et qu’ils s’excusent que ce sont gens de mer, nous ne sommes pas, et aussi ne sont-ils, au lieu ni en la place où la journée fut traitée et pourparlée : si leur direz, quand vous retournerez vers eux, que nous leur ferons tant d’avantage que nous irons là sur la place et au propre lieu ; et là viennent ainsi que ils veulent, et ils seront combattus. »
Sur cette réponse se départit le hérault ; et s’en revint à Brest devers ses maîtres, et leur fit relation de toutes les paroles que vous avez ouï ; et sur ce ils eurent avis. Depuis ne demeura guères de temps que le connétable, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le sire de Cliçon, le sire de Laval et tous ces barons de France et de Bretagne, où bien avoit quatre mille lances et quinze mille d’autres gens, si vinrent à une journée près de Brest où les Anglois étoient, et là se arrêtèrent et logèrent en moult fort lieu ; et puis le signifièrent aux Anglois, comment ils étoient là venus et sur le lieu droitement, ce disoient, où le traité de ceux de Brest avoit été accordé ; et leur mandoient que, s’ils venoient là, ils seroient combattus, et si ce ne faisoient ils avoient perdu leurs ôtages.
Quand le comte de Salebrin et ses compagnons entendirent ces nouvelles, si virent bien que les François y alloient subtilement, et qu’ils n’avoient nulle volonté d’eux combattre. Si leur signifièrent par leur héraut, avec le héraut de France qui ces paroles avoit apportées, que si ils vouloient encore traire avant les deux parts du chemin, ils se travailleroient bien tant que, tout à pied, ils iroient la tierce part ; et si ils ne vouloient faire cette parçon, ils vinssent à pied la moitié du chemin et ils iroient l’autre ; et si l’une ni l’autre ils ne vouloient faire, ils renvoiassent leurs ôtages, car ils n’avoient nulle cause du retenir, mais avoient, par droit d’armes, bien fait leur devoir et étoient en volonté du faire.
Ainsi allant et venant se demenèrent ces choses et se degâtèrent ; ni pour parçon que les Anglois pussent ni sçussent faire, les François ne voulrent traire plus avant que vous avez ouy. Quand les Anglois virent ce, si rafraîchirent le châtel de Brest de bonnes gens d’armes, de pourvéance et d’artillerie, et puis entrèrent en leur navie, et se desancrèrent, et prirent la mer par devers Saint-Mathieu de Fine Poterne ; car devant Derval ne pouvoient-ils nullement venir à toute leur navie ; et à pied aussi ils n’y fussent jamais allés. Avec tout ce monseigneur Robert Canolles, qui dedans Derval se tenoit, leur avoit rescript que en rien ils ne se travaillassent pour lui, et que il cheviroit bien tout seul contre les François.
En ce premier jour, et près sur une heure que les Anglois partirent et rentrèrent en leurs vaisseaux, se départirent aussi les Bretons et les François du lieu où ils s’étoient arrêtés, et emmenèrent les ôtages de Brest. Ainsi se dérompit cette assemblée ; et s’en vinrent le connétable et ses gens devant Derval pour tenir leur journée ; mais messire Robert Canolles leur manda que, ils n’avoient là que faire de séjourner, pour chose que ils dussent avoir son chastel, ni ils ne s’y avoient que faire d’attendre pour traité ni composition nulle qui faite en fût, car nulle n’en tiendroit ; et la raison qu’il y mettoit, il disoit, que ses gens ne pouvoient faire nul traité sans son sçu, et ce que fait en avoient étoit de nulle vaille. Ces paroles émerveilloient bien le connétable, le seigneur de Cliçon et les barons de France et de Bretagne ; et disoient les plus sages et les plus usés d’armes que la chose ne pouvoit y être ni demeurer ainsi, et que le traité que messire Hue Broec et son frère avoient fait, étoit bon. Si signifièrent tout cel état au duc d’Anjou qui se tenoit à Angers, et la cautelle de messire Robert Canolles. Adonc le dessus nommé duc se départit d’Angers atout grands gens d’armes, et ne cessa de chevaucher si fut venu devant Derval.
CHAPITRE CCCLXV.
Comment le châtel de Hainebont fut pris par messire Bertran du Guesclin.
Tant chevaucha le connétable et toute sa route, où bien avoit vingt mille combattans, que ils vinrent devant la ville de Hainebont. Si trouvèrent les portes closes et toutes gens appareillés ainsi que pour eux deffendre. Le connétable ce premier jour se logea et fit loger toutes ses gens, et à lendemain au matin, à heure de soleil levant, sonner les trompettes d’assaut, et quand ils furent tous armés, traire celle part et eux mettre en ordonnance pour assaillir. Ainsi firent cils de Hainebont. Anglois et Bretons qui dedans étoient s’appareillèrent tantôt pour eux deffendre. Bien savoit le connétable que de force, au cas que tous cils qui dedans Hainebont se logeoient se voudroient mettre à deffense, jamais ne les auroit ; mais il y trouva un grand avantage ; je vous dirai comment. Au commencement de l’assaut il s’en vint jusques aux barrières, la coiffe d’acier en la tête tant seulement, et dit ainsi à ceux de Hainebont, en faisant signe de la main : « Dieu le veut ! hommes de la ville qui là dedans êtes, nous vous aurons, encore envis, et entrerons en la ville de Hainebont si le soleil y peut entrer ; mais sachez, s’il y en a nul de vous qui se montre pour mettre à deffense, nous lui ferons sans déport trancher la tête, et tout le demeurant de la ville, hommes, femmes et enfans pour l’amour de celui. » Cette parole effréa si les hommes Bretons de la ville de Hainebont que il n’y eut onques puis-ce-di homme qui se osât montrer ni apparoir pour mettre à deffense ; ainçois se trairent tous ensemble et dirent aux Anglois : « Seigneurs, nous n’avons mie intention de nous tenir contre le connétable ni les seigneurs de Bretagne : nous sommes céans un petit de povres gens qui ne pouvons vivre dans le danger du pays : toutes fois nous vous ferons tant d’honneur, car vous êtes vous tous compagnons, que de nous n’aurez vous garde ni ne serez grevés ni aidés ; et sur ce ayez avis. » Quand le capitaine et les Anglois oyrent ces nouvelles, si ne leur furent mie trop plaisans ; et se trairent ensemble ; et conseillèrent, tout considéré et imaginé, au cas que ils ne seroient confortés et aidés de ceux de Hainebont, qu’ils n’étoient mie gens pour eux tenir contre un tel host que le connétable avoit là devant eux. Si eurent conseil entr’eux que ils traiteroient un accord aux François, que ils rendroient la ville et on les lairoit partir, sauves leurs vies et le leur. Si envoyèrent un héraut devers le connétable, qui remontra toutes ces besognes et raporta un sauf-conduit : que le capitaine de Hainebont et quatre des siens pouvoient ségurement aller en l’ost pour ouïr et savoir plus pleinement quelle chose ils vouloient dire. Sur cette sauve-garde Thommelin Wick et quatre de ses compagnons vinrent devant les barrières parler aux seigneurs de ost. Là se porta traité et composition : que tous les Anglois qui dedans Hainebont étoient, et aussi tous les Bretons qui l’opinion du comte de Montfort tenoient, se pouvoient ségurement partir, eux et le leur, et traire dedans Brest et non autre part. Ainsi eut le connétable de France, par son sens non par grand fait, la ville et le châtel de Hainebont, dont il ne voulsist pas tenir cent mille francs ; et s’en partirent les Anglois sur bon conduit, et emportèrent tout le leur, et vinrent à Brest.
CHAPITRE CCCLXVI.
Comment le connétable de France prit plusieurs villes et forteresses en Bretagne ; et comment il composa avec ceux de Derval et entra dedans Nantes.
Après le conquêt de la ville et du châtel de Hainebont, les seigneurs ni le connétable ne eurent mie conseil de traire devant Brest, car bien savoient qu’ils perdroient leur peine ; mais se avisèrent que ils se retrairoient tout bellement devers la cité de Nantes, en côtiant la rivière de Loire et en conquérant et en mettant en leur subjection et ordonnance encore aucunes villes et châteaux qui là étoient. Si laissèrent deux chevaliers bretons à capitaines en la ville de Hainebon, et grands gens d’armes, et puis s’en partirent. Si prirent le chemin de Nantes selon la rivière de Loire, et mirent tout le pays en leur obéissance que ils trouvèrent. Ni oncques nul n’y fut rebelle ; car si ils l’eussent trouvé, la commission du roi de France étoit telle : que il vouloit sans mercy, que tous rebelles fussent punis à mort.
En ce temps faisoit le duc d’Anjou un grand mandement pour venir mettre le siége devant la Roche sur Yon que les Anglois tenoient, laquelle garnison siéd sur les marches d’Anjou. Aussi les Anglois, qui dedans Brest étoient, eurent conseil et avis que ils se retrairoient en mer, puisque le connétable de France et les François les éloignoient, et s’en iroient reposer et rafraîchir vers Gredo et vers Garlande ; et si la navie de France passoit, ou des Espaignols, où ils se pussent employer, ils se combattroient ; car aussi les pourvéances de Brest commençoient à amoindrir, car ils étoient trop de gens. Si rechargèrent la dite forteresse à monseigneur Robert Canolles, et rentrèrent en mer sur leur navie ; et ne menoient avec eux nuls chevaux. Avec le gentil comte de Sallebrin étoient d’Angleterre : le sire de Lusi, le sire de Neufville, messire Guillaume de Neufville, le sire de Miltonne, le sire de Fit-Watier, messire Brian de Stapletonne, messire Richard de Pontchardon, messire Jean d’Éverues, messire Thomas le Despensier et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers. Trop s’étoient cils dits seigneurs repentis qui s’étoient tenus à Saint-Malo et à Brest de ce qu’ils n’avoient amené leurs chevaux avec eux, car, si ils les eussent, ils disoient bien qui ils eussent chevauché sur le pays et contre les François.
Tant s’exploitèrent le connétable de France et ces seigneurs de Bretagne et de France qui avec lui étoient, en prenant leur tour et revenant devers Nantes, que, ils vinrent devers Derval, qui se tenoit l’héritage de monseigneur Robert Canolles. Si l’avoient en garde messire Hue Broec et messire Reniers son frère. Sitôt que le connétable et ces barons de France et de Bretagne furent là venus, ils mirent le siége environnément, et firent grands bastides de tous lez pour mieux contraindre ceux de la forteresse. En ce temps s’avala le duc d’Anjou atout grands gens d’armes de Poitou, d’Anjou et du Maine, et s’en vint mettre le siége devant la Roche sur Yon ; et là y avoit bien mille lances, chevaliers et écuyers, et quatre mille d’autres gens ; et se partirent du connétable de France, par le mandement du duc d’Anjou, et vinrent devant la Roche sur Yon tenir le siége messire Jean de Bueil, messire Guillaume des Bordes, messire Louis de Saint-Julien et Charuel, Bretons, et leurs routes. Et devez savoir que en celle saison toutes les guerres et les gens d’armes, de quelque marche qu’ils fussent, se traioient en Bretagne, car ils n’avoient que faire d’autre part, et aussi le roi de France les envoyoit là tous les jours.
Quand les nouvelles furent venues en l’ost du connétable de France, que le comte de Sallebrin et les Anglois qui en Brest se tenoient, ceux qui furent devant Hainebont, étoient partis et retraits en mer, si furent moult joyeux, et en tinrent leur guerre à plus belle ; et s’avisèrent que ils envoyeroient une partie de leurs gens devant Brest et mettroient là le siége ; car ils étoient forts assez pour ce faire, et enclorroient monseigneur Robert Canolles tellement dedans Brest que il n’en pourroit issir pour venir conforter ni conseiller ses gens qui en sa forteresse de Derval étoient. Si très tôt que ils eurent ce imaginé, ils tinrent ce conseil à bon, et se départirent du siége de Derval le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Léon, le sire de Beaumanoir, le sire de Rais, le sire de Rieux, le sire d’Avaugour, le sire de Malestroit, le sire de Pont, le sire de Rochefort, et bien mille lances de bonnes gens d’armes, et s’en vinrent mettre le siége devant Brest et enclorre monseigneur Robert Canolles dedans, par si bonne guise et ordonnance que un oiselet par terre n’en fût point issu qu’il n’eût été vu. Ainsi tinrent les gens du roi de France en celle saison quatre siéges en France, en Bretagne et en Normandie, devant Becherel les Bretons, devant Brest et Derval les Poitevins, et les Angevins devant la Roche sur Yon.
Le siége pendant devant Derval, y furent faites plusieurs escarmouches, assauts et paletis ; et presque tous les jours y avenoient aucuns faits d’armes. Quand messire Hue Broec et son frère qui capitaines en étoient, virent la manière et ordonnance du connétable et de ces seigneurs de France qui là étoient grandement et étoffément et qui moult les oppressoient, et si ne leur apparoît nul confort de nul côté, ni point de leur état ne pouvoient signifier à leur cousin messire Robert Canolles, et avoient entendu que le duc d’Anjou étoit avalé moult près de là qui trop fort les menaçoit, si eurent conseil que ils traiteroient un répit, et se mettroient en composition devers le connétable, que : si, dedans quarante jours, ils n’étoient secourus et confortés de gens forts assez pour lever le siége, ils rendroient la forteresse au connétable. Si envoyèrent sur asségurances parlementer ces traités en l’ost au dit connétable. Le connétable répondit que rien n’en feroit sans le sçu du duc d’Anjou. Encore vouldrent bien cils de Derval attendre la réponse dudit duc. Si furent signifiés au duc tous les traités, ainsi qu’ils se devoient porter, mais que il s’y accordât. Le duc n’en voult de rien aller au contraire, mais en rescripsit au connétable que, au nom de Dieu il acceptât, au cas que cils de Derval, pour tenir ce marché, livrassent bons plèges. Sur cel état furent-ils quatre jours que ils n’en vouloient nuls livrer, fors leurs scellés ; mais le connétable disoit que sans bons ôtages, chevaliers et écuyers, il ne donneroit nulle souffrance. Finablement messire Hue Broec et son frère Renier virent et connurent bien que ils ne fineroient autrement, si ils ne livroient plèges : si livrèrent deux chevaliers et deux écuyers qui furent tantôt envoyés à la Roche sur Yon devers le duc d’Anjou. Et fut cette composition faite par ordonnance telle : que cils de Derval ne pouvoient ni ne devoient nullui recueillir en leur forteresse qui ne fût fort assez pour lever le siége. Pour ce ne se deffit mie le principal siége de Derval ; mais y laissa le connétable plus de quatre mille combattans de Bretagne, de Limosin, d’Auvergne et de Bourgogne, et puis atout cinq cents lances, il chevaucha vers la cité de Nantes, car encore n’y avoit-il point été.
Quand le connétable de France fut venu jusques à Nantes, si trouva les portes de la cité closes et une partie des bourgeois venus au devant de lui, et eux mis entre les portes et les barrières, et n’y avoit ouvert tant seulement que les postils. Là parlementèrent les hommes de la ville moult longuement au connétable ; et avoient ceux de la cité fermé contre lui les portes pour ce qu’il venoit à mains armées, et vinrent là à savoir son intention. Le connétable leur dit qu’il étoit envoyé et institué de par le roi de France, leur seigneur, pour prendre la possession de la duché, et que messire Jean de Montfort, qui s’en étoit appelé duc, l’avoit forfait. Les bourgeois de Nantes demandèrent à avoir conseil pour répondre. Quand ils se furent longuement conseillés, ils se trairent avant et dirent : « Cher sire, il nous vient à grand’merveille de ce que on prend ainsi à monseigneur le duc son héritage ; car le roi de France le nous commanda jadis à recevoir à duc et à seigneur. Si lui avons juré féaulté et hommage, et il nous a juré et promis à gouverner comme sujets. Et ce nous a-t-il tenu, et n’avons encore en lui sçu nulle cause de fraude ni de soupçon. Si vous venez en cette ville par vertu de la procuration que vous avez, nous accordons que vous y entriez, par condition que, s’il advient que le duc de Bretagne retourne en ce pays et veuille être bon François, de l’accord des prélats, barons, gentils hommes et bonnes villes de Bretagne, nous le reconnoîtrons à seigneur et nous serons quittes, sans dommages avoir, ni ores ni autre fois ; et ne consentirez à nous faire moleste ni violence nulle ; et ne recevrez les rentes, ni les revenus, ni émolumens de Bretagne ; ains seront mises en dépôt devers nous jusques à ce que nous ayons autres nouvelles qui mieux nous plairont espoir que cettes. » Lors voulurent voir la commission du dit connétable et la firent lire.
Quand ils l’eurent ouy, le connétable leur demanda qu’il leur en sembloit, et si elle étoit point bonne ; et ils répondirent que ils la tenoient bien à bonne, et le vouloient bien recevoir comme commissaire du roi de France, et jurer que ils seroient toudis et demeureroient bons François, et ne lairoient Anglois nul entrer en la cité qui ne fût plus fort d’eux ; mais jà ils ne relinquiroient leur naturel seigneur qui tenoit leur foi et leurs hommages, pour chose qu’il ait encore fait, sauf tant que à main armée ; ni homme qui fût avec lui, s’il venoit jusques à là, ils ne le souffriroient entrer en leurs portes ; et si il venoit à accord devers le roi de France, ils vouloient être quittes de toutes obligations que faites avoient présentement au connétable. Messire Bertran qui en tout ce ne véoit fors que loyauté, leur répondit : que il ne le vouloit autrement, et que si le duc de Bretagne voulsist être bon François et ami au roi de France et à son pays, il y fût demeuré en paix ; « et quand il se voudra reconnoître, il aura grâce de notre très cher seigneur et redouté le roi ; mais tant que il tienne cette opinion il ne lèvera de Bretagne nul des profits. » Ainsi entra le connétable de France en la cité de Nantes et y séjourna huit jours, et en prit la saisine et possession ; mais il n’y fit rien de nouvel. Au neuvième jour, il s’en partit et s’en vint demeurer en un village de-lez Nantes, en un beau manoir qui est du duc, séant sur la rivière de Loire : si oyoit tous les jours nouvelles des siéges qui se tenoient en Bretagne, et aussi du duc d’Anjou qui séoit devant la Roche sur Yon, et du roi de France qui moult l’aimoit, pour tant qu’il entendoit si parfaitement à ses besognes.
CHAPITRE CCCLXVII.
De l’appareil du roi d’Angleterre et du duc de Lancastre, et du reconquêt de la Roche sur Yon.
Vous avez bien ci dessus ouy parler et recorder du duc de Bretagne, comment il se départit de son pays et s’en alla en Angleterre, en cause que pour querre aide et confort du roi en quel nom il avoit perdu tout son pays. Bien savoit ce duc que les besognes pour lui en son pays se portoient assez petitement : si exploita tant devers le roi que le roi ordonna son fils le duc de Lancastre à passer mer a tout deux mille armures de fer, chevaliers et écuyers, et quatre mille archers ; et de ces gens d’armes seroient conduiseurs et gouverneurs son fils et le duc de Bretagne. Et devoient arriver au havène de Calais pour passer parmi Picardie ; et avoient intention, si le temps ne leur étoit contraire, que ils se mettroient entre la Loire et Saine, et s’en iroient rafraîchir en Normandie et en Bretagne, et conforteroient les forteresses qui se tenoient angloises, Becherel, Saint-Sauveur, Brest et Derval, et combattroient les François où que ce fût, si contre eux se vouloient mettre ni hâter de combattre. Dont, pour fournir et faire ce voyage, le roi d’Angleterre ordonna à faire toute la saison un aussi grand et aussi étoffé appareil que en grand temps on eût point vu en Angleterre pour passer la mer, tant que de belles et grosses pourvéances, de grand’foison de charroy qu’ils porteroient parmi le royaume de France tout ce qui leur seroit de nécessité, et par espécial moulins à la main pour moudre bleds et autres grains, si ils trouvoient les moulins perdus et brisés, et fours pour cuire, et toute ordonnance de guerre pour avoir appareil sans danger. Et me fut dit que, bien trois ans en devant, les Anglois avoient été sur ce voyage, comment que point ne fussent passés. Et cuida le duc de Lancastre passer, l’année que la bataille fut à Juliers du duc de Brabant contre le duc de Juliers et monseigneur Édouard de Guerles ; car ses deux cousins de Juliers et de Guerles lui avoient offert tel confort que douze cents lances, chevaliers et écuyers, pour courir parmi le royaume de France jusques ès portes de Paris ; mais la mort de monseigneur de Guerles et l’ensonniement que le duc de Juliers eut pour cette besogne, et la mort et la prise des bons chevaliers qui furent d’une part et d’autre, retardèrent ce voyage qui point ne se fit à la première fois, ni à la première entente du roi d’Angleterre et du duc de Lancastre. Nequedent, toudis depuis, le duc de Lancastre et le roi d’Angleterre avoient entendu à faire les pourvéances si grandes et si belles que merveilles seroient à penser. Et mandoit le roi d’Angleterre partout gens là où il les pensoit à avoir par leurs deniers payer, en Flandres, en Hainaut, en Brabant et en Allemagne ; et eut le duc de Lancastre, de purs Escots, bien trois cents lances. Si venoient à Calais les étrangers qui mandés et priés étoient du roi, et là se tenoient attendans le passage des deux ducs de Lancastre et de Bretagne ; et là leur étoient payés et délivrés tous leurs gages pour six mois. Si passèrent tout bellement l’un après l’autre de Douvres à Calais les pourvéances des ducs et des barons d’Angleterre ; si ne furent mie ces choses sitôt achevées.
Entrues se hâtèrent les guerres de Bretagne, car le roi de France étoit tout certifié que les Anglois en celle saison efforcément passeroient en France. Si faisoit aussi pourvoir en Picardie cités, villes et châteaux très grossement ; car bien savoit que les Anglois prendroient leur chemin par là. Et fit commander sur le plat pays que chacun, dedans un terme qui mis y fut, eût retrait le sien ès forteresses, sur peine à être abandonné tout ce que on y trouveroit.
Encore se tenoit le siége du duc d’Anjou devant la Roche sur Yon, mais ils étoient si lointaîns de tous conforts que ils véoient bien que longuement ne se pouvoient tenir. Donc il advint que messire Robert Grenake, un chevalier anglois qui capitaine en étoit, se mit en composition devers les gens du duc ; car le dit duc se tenoit à Angers ; et fut la composition telle : que, si dedans un mois ils n’étoient confortés de gens forts assez pour lever le siége, ils rendroient la ville et le châtel et s’en partiroient, sauf le leur et leur corps ; et leur donneroit-on conduit jusques à Bordeaux. Cil terme expira ; nul ne vint pour conforter le châtel de la Roche sur Yon : si le rendirent les compagnons qui le tenoient aux gens du duc d’Anjou ; et s’en partirent messire Robert Grenake et les siens, et passèrent outre, et furent conduits jusques bien près de Bordeaux, ainsi que convent portoit. Si furent cils de Poitou et d’Anjou et du Maine, durement lies et réjouis du reconquêt de la Roche sur Yon.