Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 58)
CHAPITRE CCCLXVIII.
Comment la forteresse de Brest en Bretagne demeura en composition.
En ce temps avint en Bretagne que le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Rochefort et le sire de Beaumanoir, se départirent du siége de Brest, une matinée, atout cinq cents lances, et chevauchèrent tant qu’ils vinrent à Conquêt, une petite forteresse sur mer de laquelle messire Jean de la Quinghay, un chevalier anglois et de l’hôtel du duc de Bretagne, étoit capitaine. Et avoit avec lui plusieurs compagnons qui se mirent tantôt en ordonnance de défense quand ils virent les Bretons. Là eut ce jour grand assaut et dur, et plusieurs hommes navrés, blessés et morts, d’un lez et de l’autre. Finablement les Bretons assaillirent si vassaument, et si bien s’y éprouvèrent que de force ils conquirent la forteresse et la ville de Conquêt ; et y furent tous morts les Anglois qui là étoient, excepté le capitaine et six hommes d’armes qu’ils retinrent pour prisonniers. Si remparèrent les Bretons la ville de Conquêt, et la rafraîchirent de nouvelles gens à leur entente, et puis s’en partirent ; si emmenèrent leurs prisonniers et retournèrent au siége de Brest.
Entrues que cette chevauchée se fit du seigneur de Cliçon et des dessus dits à Conquêt, et que leur ost fut un peu éclairci de gens, à l’un des lez du siége de Brest, se bouta une espie en la ville de Brest, qui venoit droit de Derval et qui là étoit envoyé parler à monseigneur Robert Canolles de par ses cousins monseigneur Hue Broec et son frère, lequel dit et conta au dit monseigneur Robert toute la besogne de son beau châtel de Derval, comment il en alloit. Quand messire Robert ouït ces nouvelles, si n’en fut mie moins pensieux ; et eut plusieurs imaginations en lui sur trois ou quatre jours, comment il s’en pourroit chevir ; car de perdre si nicement son beau châtel de Derval que tant aimoit et qui tant lui avoit coûté, ce lui seroit trop dur ; et toutefois il n’y pouvoit voir tour ni adresse que il ne le perdît, si il n’y mettoit autre remède. Si s’avisa que il traiteroit devers ces seigneurs de France et de Bretagne, que il mettroit Brest en composition telle que, si, dedans un mois, ils n’étoient confortés et secourus de gens forts assez pour combattre le connétable et sa puissance, il rendroit Brest aux François. Quand cils traités furent entamés de premier et parlementés, oncques le sire de Cliçon ni les barons qui au siége étoient n’en vouldrent rien faire sans le sçu du connétable ; mais ils donnèrent bien, à un chevalier et deux écuyers des gens messire Robert, conduit que, sur asségurances, ils allassent parler au dit connétable qui se tenoit dalez Nantes.
Cette réponse et ordonnance plaisit bien au dit monseigneur Robert Canolles ; et y envoya un chevalier des siens et deux écuyers, qui vinrent sans péril, sur bon conduit, parlementer au dit connétable et proposer ces traités. Le connétable de France fut adonc si bien conseillé que du recevoir ces traités et ceux de Brest en composition, mais que de tenir leur journée et leur marché ils délivrassent bons ôtages, autrement non. Sur cel état retournèrent cils de Brest, et contèrent au dit monseigneur Robert tout ce que vous avez ouï. Messire Robert, qui tiroit à mander le comte de Salebrin et les barons d’Angleterre qui étoient sur mer, en sa compagnie, lesquels, il n’en faisoit mie doute, quand il leur auroit signifié tout l’état, viendroient à celle journée, et qui grand désir aussi avoit de venir en son châtel de Derval, se accorda à celle composition, et livra bons ôtages et suffisans, tant que le connétable et les Bretons s’en tinrent pour contens. Et se défit le siége de Brest ; et se retrairent toutes ces gens d’armes sur le pays devers Nantes, en attendant les journées qui devoient être de Derval et de Brest ; car autrement le connétable ne donnoit à nullui congé, s’il n’étoit espécialement escript et mandé du roi de France.
Si très-tôt que messire Robert Canolles put, il se partit de Brest et s’en vint bouter en son châtel de Derval ; de quoi ses cousins furent moult réjouis de sa venue.
Quand le connétable et le sire de Cliçon sçurent ces nouvelles, que il s’y étoit bouté, si n’en furent mie moins pensieux ; car ils sentoient monseigneur Robert subtil et cauteleux. Si ne sçurent de rechef comment il se voudroit maintenir de la composition que ses gens avoient faite, et encore de rechef ils se contentoient mal sur monseigneur Hue Broec et son frère de ce que ils l’avoient reçu ; car, par la teneur de leur traité et du scellé de leur composition, ils ne devoient ni pouvoient nullui recueillir en leur forteresse, si ils n’étoient forts assez pour combattre les François.
CHAPITRE CCCLXX.
Ci commence la chevauchée que le duc de Lancastre et le duc de Bretagne firent au royaume de France.
Nous nous souffrirons un petit à parler, car la matière le requiert, du duc d’Anjou et du siége de Derval, et parlerons de monseigneur de Lancastre et du duc de Bretagne qui étoient arrivés à Calais à trois mille hommes d’armes et six mille archers, et bien deux mille d’autres gens. En celle route avoit largement de purs Escots bien trois cents lances qui servoient le roi d’Angleterre pour ses deniers. De toutes ces gens d’armes et de l’ost étoit connétable messire Édouard, le sire Despensier, un des grands barons de toute Angleterre, frisque, gentil et vaillant chevalier et grand capitaine de gens d’armes ; et l’avoit le roi d’Angleterre pourvu de cel office ; et étoient maréchaux de l’ost le comte de Warvich et le comte de Suffort. Là étoient, des barons d’Angleterre, le comte de Staford, le sire de Persi, le sire de Ros, le sire de Basset, le sire de Latimer, le sire de Boursier, le sire de la Poulle, le sire de Manne, le sire de Gobehen, fils au gentil seigneur dont cette histoire ci en devant fait bien mention, messire Louis de Clifort, le sire de la Ware, messire Hue de Cavrelée, messire Gautier Huet, messire Guillaume de Beauchamp, fils au comte de Warvich, messire Guillaume Helman, monseigneur Mathieu de Gournay, messire Thomas Fouque, le sire de Wiles, le sire de Willebi, messire le chanoine de Robersart et plusieurs autres bons chevaliers que je ne puis mie tous nommer. Encore y étoient des capitaines : messire Jean de Montagu, messire Richard de Pontchardon, messire Simon Burlé et messire Gaultier d’Éverues.
En ce temps étoit capitaine de la ville de Calais messire Tamwore, et de Guines messire Jean de Harleston, et d’Ardre le sire de Gommignies. Quand le duc de Lancastre et le duc de Bretagne, et cils seigneurs et leurs gens, se furent rafraîchis en la ville de Calais, et toute leur ordonnance fut prête, et leurs charrois chargés, et leurs chevaux ferrés, ils se partirent un merquedi au matin, bannières déployées, et passèrent devant Guines et Ardres, et aussi devant le chastel de le Montoire que Hondecourt, un chevalier de Picardie, gardoit. Mais les Anglois ne s’y arrêtèrent oncques pour assaillir ; ainçois passèrent outre, et s’en vinrent loger sus celle belle rivière qui queurt à Hosque. Là se tinrent ils une nuit ; et comprenoit leur ost jusques à Balinghehen et jusques à l’abbaye de Liques. Quand ce vint au matin, ils se départirent, et puis se mirent au chemin, et chevauchèrent au dehors de Saint-Omer.
En la ville de Saint-Omer étoit le vicomte de Meaux atout grands gens d’armes. Bien vinrent courir aucuns Anglois, et une compagnie d’Escots, jusques aux barrières ; mais rien n’y forfirent, ni jamais n’eussent fait ; ainçois en reportèrent leurs chevaux des sajettes et des viretons des arbalêtriers. Si s’en vinrent les Anglois loger celle seconde journée sur les mons de Herfaut et, allant de jour, passèrent devant Therouane où le sire de Sempy et le sire de Brimeu, messire Lyonnel d’Araine et le sire de Poix, et bien deux cents lances de François, y étoient. Si passèrent les Anglois outre sans rien faire, et chevauchèrent en trois batailles moult ordonnément ; et ne alloient le jour non plus de deux ou de trois lieues, et se logeoient de haute nonne ; et tous les soirs se retrouvoient ensemble, et point ne se déffoucquoient mais attendoient moult courtoisement l’un l’autre. La première bataille étoit des maréchaux ; la seconde des deux ducs, du duc de Lancastre et du duc de Bretagne ; et puis cheminoit tout le charroi qui portoit et menoit toutes leurs pourvéances ; et puis l’arrière garde faisoit le connétable ; et se joignoient toutes ces batailles ensemble, ni nulle ne s’en deffoucquoit ni issoit de son pas ; ni aussi, nul chevalier ni écuyer, tant fût appert ni bon homme d’armes, n’osât courir ni faire issue de ses compagnons, si il ne lui fût commandé et accordé des capitaines de sa route, et par espécial des maréchaux.
Si très tôt que le roi de France sçut que cils deux ducs et leurs gens étoient entrés en son pays et chevauchoient, si envoya chaudement en Bretagne après le connétable et le seigneur de Cliçon et les bons chevaliers et écuyers qui là se tenoient, que ils s’en retournassent en France ; car il les vouloit grandement ensonnier ; et par espécial le roi remandoit le seigneur de Cliçon, le vicomte de Rohan, monseigneur Jean de Bueil, monseigneur Guillaume des Bordes et monseigneur Louis de Saint-Julien et aucuns chevaliers et écuyers bretons ables et bien travaillans ; car il vouloit faire poursuivir les Anglois. Et vouloit bien le dit roi que messire Bertran son connétable, et le duc de Bourbon et le comte d’Alençon, demeurassent dalez son frère le duc d’Anjou, tant que aucune fin se fût approchée de ceux de Derval. Or avint, entrues que cils qui mandés étoient du roi mirent le temps et les jours de retourner de Bretagne, en France et d’avoir leur établissement et savoir leur ordonnance où chacun devoit aller, employèrent aussi leur temps grandement le duc de Lancastre et le duc de Bretagne, et leurs gens, d’entrer en France et de courir le pays six lieues de large à deux ailes de leur ost, pour plus largement trouver vivres et pourvéances ; car ils n’en prenoient nulles des leurs, mais qu’ils en sçussent recouvrer des nouvelles où que fût.
CHAPITRE CCCLXXI.
Des Anglois et François qui s’entre-combattirent devant Ribeumont.
Ainsi passoient les Anglois le pays, et furent devant Aire, et escarmouchèrent aux barrières, et puis retournèrent amont devers la comté de Saint-Pol, en chevauchant en Artois. Si ardirent une partie de la comté de Saint-Pol ; et furent devant la ville de Dourlens, et y livrèrent grand assaut, et se mirent les dits Anglois en grand’peine pour la conquerre et pour l’avoir ; car ils la sentoient riche de l’avoir du pays qui là étoit retrait et apporté ; et si n’étoit pas, ce leur sembloit, tenable à tant de gens d’armes qu’ils étoient. On veut bien dire et maintenir que ils l’eussent eue et conquise de force, si n’eussent été les gentils hommes du pays qui là dedans étoient retraits et qui avoient ouï dire qu’ils auroient l’assaut. Si passèrent les Anglois outre quand ils eurent là fait leur emprise, et chevauchèrent vers la cité d’Arras. Et y vinrent les deux ducs auxquels tout le demeurant obéissoit, loger ; et se arrêtèrent en l’abbaye du mont Saint-Éloy, à deux lieues petites de la cité d’Arras. Là se reposèrent et rafraîchirent un jour et deux nuits, et puis chevauchèrent outre, en prenant le chemin de la rivière de Somme, et firent tant qu’ils vinrent à Bray sur Somme. Là s’arrêtèrent-ils et mirent en ordonnance pour l’assaillir ; et l’approchèrent toutes gens, et y eut moult grand assaut ; et là fut le chanoine de Robersart bon chevalier, et fit, en joutant à une porte aux gens d’armes qui là étoient, plusieurs apertises d’armes ; et eût été pris et retenu si n’eût été un sien écuyer qui s’appeloit Esperon ; car il fut abattu entre pieds, à l’entrée de la porte, et le tiroient ens les François qui là étoient ; mais le dit écuyer, en joutant de son glaive et monté sur son coursier, recula tous ceux qui là étoient en la ville et en abattit, ne sais, cinq ou six.
En la dite ville de Bray sur Somme avoit adonc grand’foison de chevaliers et d’écuyers de là environ ; et tous s’y étoient retraits, car bien savoient que c’étoit le passage des Anglois, ni oncques ne passèrent en France que ils ne tinssent ce chemin.
Toutefois ils ne conquirent rien adonc à Bray. Si prirent leur retour vers Saint-Quentin, et entrèrent en ce beau et plein pays de Vermandois. Si frémissoient toutes gens devant eux ; et rançonnoient villes et pays à non ardoir et à vivres ; et cheminoient si petites journées que trois ou quatre lieues le jour. De Saint-Quentin étoit capitaine messire Guillaume des Bordes ; et là le trouva le sire de Bousies qui s’en alloit à Ribeumont pour aider à garder la forteresse, car il y avoit part de par sa femme, la fille au seigneur de Chin. Si lui pria que il lui voulsist délivrer dix arbalêtriers. Messire Guillaume le fit volontiers. Si issirent hors de la ville à la porte que on ouvrit et qui ouvre vers Laon ; et n’eurent point cheminé deux lieues, quand ils trouvèrent messire Jean de Bueil qui s’en alloit à Laon pour en être capitaine. Là le envoyoit le roi de France. Si se firent grandes reconnoissances ces chevaliers quand ils se trouvèrent ; et parlementèrent sur les champs ensemble. Et entendit monseigneur Jean de Bueil que les Anglois devoient passer ce jour dalez Ribeumont ; si dit qu’il iroit là avec le seigneur de Bousies : si chevauchèrent encore avant. Ainsi comme ils étoient à demi-lieue petite de Ribeumont, et jà avoient envoyé un de leurs coureurs pour informer ceux de la ville que ils fussent recueillis et qu’ils venoient là pour aider à garder la ville, ils virent naître et approcher une route d’Anglois qui étoit la maisnie et les armes et le charroi de messire Hue de Cavrelée, où y avoit bien, par semblant, quatre vingts hommes, tous bien montés. Lors dirent les François : « Véez-ci nos ennemis qui viennent de piller ; or leur allons au devant ! » Adonc brochèrent-ils chevaux des éperons, chacun le mieux qu’il pouvoit, en écriant : « Notre-Dame ! Ribeumont ! » et s’en vinrent férir sur ces Anglois qu’ils déconfirent ; et occirent la plus grand’partie ; et ceux tous heureux qui purent échapper. Et quand les François eurent rué jus ces Anglois, ils vinrent à Ribeumont où ils trouvèrent le seigneur de Chin, qui un petit devant étoit entré en la ville par une autre partie, à bien quarante lances et vingt arbalêtriers. Si comme ces trois chevaliers étoient sur la place de la ville devant le châtel, et que plusieurs de leurs gens étoient retraits à l’hôtel et se désarmoient, ils ouïrent la guette du châtel qui cornoit à gens d’armes qui approchoient la ville. Lors se trairent ensemble et demandèrent à la guette par semblant combien ils pouvoient bien être : il répondit : « Environ quatre vingt hommes d’armes. » Lors dit le sire de Bousies : « Si les irons combattre. Ce seroit blâme pour nous de les laisser aller courre si près de notre forteresse. » Le sire de Chin dit : « Vous dites voir, beau fils, faites traire hors nos chevaux et développer ma bannière. » Lors dit messire Jean de Bueil : « Seigneurs, vous n’irez point sans moi ; mais je conseillerois que nous y allissions un petit plus mûrement ; espoir sont-ce gens d’armes coureurs, que les maréchaux d’Angleterre ou le connétable envoient courir ci-devant pour nous attraire de notre garnison. Si nous pourroit bien notre issue si chaudement faite tourner à folie. » Le sire de Bousies dit : « Si j’en suis cru, nous les irons combattre et brièvement ; quoi qu’il en avienne je irai. » Lors remit son bassinet et restreignit ses plates ; puis issirent. Et pouvoient être environ six vingt combattans, et les Anglois environ quatre vingt, et étoient de la route messire Hue de Calverlée ; mais le dit messire Hue étoit demeuré de-lez le duc de Lancastre. Mais il y avoit jusques à six chevaliers et grand’foison d’écuyers ; et étoient venus pour contrevenger leurs compagnons qui avoient été rués jus.
Sitôt que les François furent hors de la porte, ils trouvèrent les Anglois qui baissèrent leurs lances et se férirent roidement entre les François qui se ouvrirent ; et passèrent parmi. Adonc fit si grande poudrière que à grand’peine reconnoissoient-ils l’un l’autre. Les François qui avoient été ouverts se remirent ensemble et commençèrent à crier : Notre-Dame ! Ribeumont ! Là eut maint homme renversé d’un lez et d’autre. Le sire de Chin tenoit une plombée dont il effondroit durement les bassinets qu’il atteignoit ; car il étoit grand et fort chevalier, et bien formé de tous membres ; mais il fut tellement féru sur son bassinet qu’il chancela ; et fut chu s’il n’eût été soutenu d’un éçuyer ; lequel étonnement le gréva puis grandement tant qu’il vesqui. Là eut plusieurs Anglois qui étoient émerveillés de ce qu’ils véoient son pennon semblable aux armes, sans différence, du seigneur de Coucy ; et disoient : « A envoyé le sire de Coucy çà ses gens, et il nous dût être ami. » Mais puis se déportèrent d’ardoir et de faire nul dommage en terre du seigneur de Coucy quand ils sçurent qu’il étoit pour ce temps en Lombardie. Là eut dur poignis et bien combattu ; mais finablement furent morts ou pris les Anglois, et peu s’en sauvèrent. Et eut le sire de Bousies pour lui les deux frères de Pennefort, un chevalier et un écuyer, et messire Jean de Bueil en eut deux autres. Puis rentrèrent les chevaliers et les écuyers en Ribeumont et là amenèrent leurs prisonniers ; ce fut environ heure de remontière. Et tantôt à heure de vêpres les deux ducs et leurs grandes routes furent toutes rangées devant Ribeumont.
Si étoient moult courroucés les Anglois de ce que on avoit combattu leurs compagnons, morts et pris, et point n’y avoient été. À lendemain au matin ils passèrent outre, sans plus rien faire, et prirent le chemin de Laon. Quand cils de Ribeumont virent que ils passèrent outre et que point ne auroient d’assaut, si vidèrent par une poterne et chevauchèrent à la couverte, hors du chemin, messire Jean de Bueil et sa route, et messire Gérard, et le sire de Poix, et messire Jean de Fosseux, et plusieurs compagnons de la Marche qui au rencontre de sous Ribeumont avoient été, et firent tant que ils vinrent sur le mont de Laon où ils furent reçus à grand’joie.
CHAPITRE CCCLXXII.
Des François et des Anglois qui s’encontrèrent et qui s’entre-combattirent de-lez Soissons et Ouchy.
Le duc de Lancastre et le duc de Bretagne, et leurs routes, s’en vinrent loger à Vaulx dessous Laon, et s’y tinrent trois jours ; et s’y rafraîchirent eux et leurs compagnons ; car ils trouvèrent la marche grasse et pleine de tous vivres, car il étoit en temps de vendanges. Et si rançonnoient le pays et gros villages à non ardoir, parmi vin et sacs de pain, et bœufs et moutons que on leur apportoit et amenoit en leur ost. À ce que les Anglois montroient, ils ne désiroient autre chose que ils pussent avoir la bataille ; mais le roi de France, qui doutoit les fortunes, ne s’y vouloit nullement assentir ni accorder que ses gens se combatissent. Si les faisoit-il côtier et hérier de cinq cents ou six cents lances qui tenoient les Anglois si courts et en tel doute que ils ne s’osoient deffoucquer. En la cité et sur le mont de Laon avoit bien trois cents lances de Bretons et de François qui véoient les Anglois dessous eux à Vaulx ; mais oncques, de soir, de nuit, ni de matin ne les vinrent réveiller. Si se délogèrent le duc et leurs routes et prirent le chemin de Soissons ; car ils suivoient toudis les rivières et plus gras pays. Le sire de Cliçon, le sire de Laval, le vicomte de Rohan, le vicomte de Meaux, Raoul de la Bove, messire Raoul de Rayneval, messire Jean de Vienne, messire Jean de Bueil, messire Guillaume des Bordes, le sire d’Antoing, le sire de Hangest et bien quatre cents lances de bonnes gens les poursuivoient toudis sus côtière, ainsi qu’ils alloient ; et chevauchoient telle fois si près l’un de l’autre que ils se fussent bien trouvés et rencontrés s’ils voulsissent, et parloient à la fois l’un à l’autre. Donc il advint que messire Henry de Persy, un des gentils barons d’Angleterre, chevauchoit les champs avec sa route, et messire Guillaume des Bordes et messire Jean de Bueil faisoient une autre, et tenoit chacun son chemin sans point issir du frais. Là dit messire Henry de Persy, qui chevauchoit un blanc coursier, en regardant sur senestre, à monseigneur Aymeri de Namur, fils au comte : « Il fait beau voler maintenant ; que ne volez vous quand vous avez ailes ? » — « Sire de Persy, sire de Persy, dit messire Aymeri, qui un petit issit de son conroy en frétillant son coursier, vous dites voir, le vol est beau à nous, et si j’en étois cru nous volerions jusques à vous. » — « Par Dieu, Aymeri, je t’en crois bien. Or émeus tes compagnons à voler ; si y aura bon gibier. » Ainsi, en bourdant, chevaucha le sire de Persy une espace de temps, côtiant les François ; et le plus prochain de lui à qui il parloit c’étoit Aymeri, le Bâtard de Namur, un moult frique et gentil chevalier et bon homme d’armes.
Trop souvent le jour se fussent trouvés François et Anglois et rencontrés sur les champs si ils voulsissent ; mais les uns et les autres chevauchoient sagement. Si fut en ce voyage la terre du seigneur de Coucy toute déportée, ni on n’y forfit oncques rien ; car le gentil sire de Coucy étoit hors du pays, et se dissimuloit de cette guerre pour la cause de sa femme, madame Ysabel, fille au roi d’Angleterre : si étoit excusé de l’une partie et de l’autre.
En ce voyage et en la marche de Soissons, assez près d’un village que on dit Ouchy, meschéit il trop grandement à l’un des bons chevaliers de toute la route du duc de Lancastre, et qui le plus s’étoit trouvé en devant en grosses besognes d’armes et durs rencontres, monseigneur Gautier Huet ; car, une nuit, il avoit fait le guet en leur ost, si que sur le jour, ainsi qu’il est d’usage, il s’étoit retrait en son logis et se desarmoit pour un petit reposer. Ce propre matin, messire Jean de Vienne, messire Jean de Bueil, le vicomte de Meaux et bien six vingt lances de François vinrent escarmoucher l’ost à l’un des lez où le guet étoit, ainsi comme en rifflant outre sans arrêter. Messire Gautier Huet ouit ces nouvelles, ainsi que on lui déclaussoit ses chausses d’acier, et étoit jà désarmé à moitié : il eut si grand coite, et si frétilleusement monta à cheval qu’il n’étoit vêtu que d’une seule cotte de fer, et n’eut mie loisir de prendre ses plates ; mais, la targe au col et la lance au poing, s’en vint en cel état à l’escarmouche. Evvous un chevalier de France, qui s’appeloit messire Jean d’Elmant, hardi et vaillant chevalier durement, armé de toutes pièces et bien fort monté, la targe au col et la lance au poing, qui avise monseigneur Gautier Huet, et broche cheval des éperons et s’en vient sur lui, et lui fiert de son glaive si roidement que les armures que il avoit, ce n’étoit mie grandement, ne lui valurent oncques riens ; mais il fit passer son glaive tout outre le corps et l’abatit là à terre navré à mort. Quand ses gens virent ce, si furent trop déconfits ; et, à ce que j’ouïs dire, son pennon le suivoit tout enveloppé, ni oncques ne fut développé. Trop furent les ducs, les barons et les chevaliers courroucés de la mort de monseigneur Gautier ; mais amender ne le pouvoient tant qu’à celle fois.
Si se combattirent moult vaillamment ; mais finalement, pour le contrevenger, tous furent morts et pris et peu s’en sauva. Là furent pris, des chevaliers anglois, messire Jean Rademen, messire Thomas Fauque, messire Hue Brunel, messire Thomas le Despensier, messire Thomas Ebreton, messire Nicole Gascoyne, messire Jean Candeler, messire Hue Harpedanne, messire Leonnel d’Antrin et messire Philippe de Cambery ; et des écuyers, Jean Gaillart, Thomas Brudelay, Henry Mainefort, Guyon de Huet, Guillaume d’Autri, Jean Menet, Antequin, Thomas Robinet, Jean Vandenkin, Thomas Clément, Guillaume Gausvic, Jean de Foubret, Thomelin Solerant, Guillaume Quintemin, Robin Bouteille, Robert d’Audelay, Raoul d’Estanly et Thomas Artus.
Les nouvelles vinrent en l’ost des Anglois que leurs gens se combattoient ; lors se hâtèrent les maréchaux et tout l’ost de venir celle part : mais ils ne se sçurent sitôt avancer que la chose ne fût passée ; et étoient les Bourguignons et François retraits ès bois ; si ne les sçurent les Anglois quelle part quérir. Ainsi alla de celle rencontre, si comme je fus informé, qui fut assez près d’Ouchy lez Soissons, le vingt-unième jour de septembre mil trois cent soixante-treize.
Après ces deux advenues de Ribeumont et de Ouchy n’avint au duc de Lancastre ni à ses gens aucune aventure au royaume de France, qui à recorder fasse. Si passèrent-ils par maints passages et détroits, mais ils chevauchoient sagement et se tenoient ensemble ; car le conseil du roi disoit ainsi : « Laissez-les aller. Par fumières ne peuvent-ils venir à votre héritage ; il leur ennuira, et iront tous à néant : quoi que un orage et une tempête se appert à la fois en un pays, si se déport depuis et dégâte de soi-même. Ainsi adviendra-t-il de ces gens Anglois. »
CHAPITRE CCCLXXIII.
Comment les ôtages que ceux de Derval avoient baillés furent décollés ; et comment messire Robert Canolles fit décoller les prisonniers qu’il tenoit.
Nous retournons à parler du duc d’Anjou et du connétable de France qui se tenoient en ce temps devant Derval, et de monseigneur Robert Canolles ; et vous conterons comment ni par quelle incidence cil siége se défit. Le duc d’Anjou, le duc de Bourbon, le connétable de France et tous les barons qui là étoient tenoient le châtel de Derval à avoir pour eux, par deux raisons : la première étoit que messire Hue Broec et son frère avoient juré et scellé et promis, et de ce livré bons ôtages, chevaliers et écuyers, que ils ne pouvoient ni devoient nullui recueillir en leur forteresse qui ne fut aussi fort comme ils étoient. La seconde raison étoit : que, dedans quarante jours, ils devoient rendre le châtel de Derval aux seigneurs de France si les Anglois ne venoient là en la place, si forts que pour eux combattre et lever le siége ; desquelles choses ils étoient tout en deffaute. Monseigneur Robert Canolles s’excusoit et mettoit toudis avant, que ses gens ne pouvoient faire nuls traités sans son accord, et que tous les traités que fait avoient étoient de nulle vaille, ni de lui on ne pouvoit extraire autre réponse. Et mandoit bien au duc d’Anjou et au connétable que ils n’avoient que faire de là séjourner pour son chastel ; car jà, tant qu’il vivroit, ils n’en seroient en saisine. Le duc d’Anjou de ces réponses étoit tout merancolieux : si avisa une fois qu’il essaieroit monseigneur Robert par une autre voie ; et lui manda bien à certes que, si il ne lui rendoit le châtel, ainsi que droit et raison le vouloient, il fut tout ségur que il feroit mourir ses ôtagiers. Messire Robert lui remanda que bien étoit en sa puissance de faire ainsi tout ce qu’il disoit ; mais il fut ségur, si il les fesoit mourir, il avoit laiens en son châtel des bons chevaliers françois prisonniers desquels il pouvoit avoir grand’rançon, mais il les feroit mourir aussi. Cette réponse prit le duc d’Anjou en si grand dépit que, sans point d’attente, il manda les ôtages qui issus de Derval étoient, deux chevaliers et deux écuyers, bien gentils hommes, et les fit mener du plus près du chastel qu’il put, et là furent décolés ; ni pour prière ni parole que aucuns barons de l’ost pussent ni sçussent faire, il n’en furent point déportés. Quand messire Robert Canolles, qui étoit amont aux fenêtres de son châtel, vit ce, si fut moult courroucé, et ainsi que tout forcené, il fit incontinent une longue table lancer hors des fenêtres et là amener trois chevaliers et un écuyer que il tenoit prisonniers, dont il avoit refusé dix mille francs. Si les fit monter sur celle table l’un après l’autre, et par un ribaut couper les têtes, et renverser ens ès fossés, les corps d’un lez et les têtes de l’autre ; de quoi vraiment tout considéré ce fut grandpitié, quand pour l’opinion d’eux deux, huit gentils hommes furent ainsi morts ; et depuis en furent moult courroucés et l’une partie et l’autre.
CHAPITRE CCCLXXIV.
Des consaulx que le roi de France tint en Paris sur la guerre aux Anglois.
Assez tôt après ce cruel fait accompli, de quoi toutes manières de gens qui en ouyrent parler eurent pitié et compassion, le siége se deffît de devant Derval ; et se trairent devers France toutes manières de gens d’armes avec le duc d’Anjou et le connétable ; car ils avoient entendu que le duc de Lancastre et le duc Jean de Bretagne y chevauchoient efforcément et étoient jà sur la rivière de Marne. Si exploitèrent tant les capitaines que ils vinrent à Paris devers le roi qui les reçut à grand’joye ; et fut durement réjouy de la venue du connétable, car il avoit en lui très grand’fiance. En ce temps étoit retourné à Paris le sire de Cliçon, car le roi l’avoit mandé pour avoir collation, devant lui présent et tous ses frères qui tous trois étoient à Paris et le connétable, sur l’état des Anglois, si on les combattroit ou non ; car plusieurs barons et chevaliers du royaume de France et consaulx des bonnes villes murmuroient l’un à l’autre et disoient en public : que c’étoit chose inconvéniente et grand vitupère pour les nobles du royaume de France, où tant a de barons, chevaliers et écuyers, et de quoi la puissance est si renommée, quand ils laissoient ainsi passer les Anglois à leur aise et point ne s’étoient combattus, et que de ce blâme ils étoient vitupérés par tout le monde.
Quand tous ces seigneurs les plus espéciaux du conseil du roi furent assemblés, ils se mirent en une chambre ; et là ouvrit le roi sa parole sur l’état dessus dit, et pria moult doucement que il en fût loyaument conseillé, et voult de chacun ouïr l’entente autour, et quelle raison il y mettoit du combattre ou non combattre. Premièrement le connétable en fut prié du dire, et demandé qu’il en voulsist dire à son avis le meilleur qui en étoit à faire, pour tant que il avoit été en de plus grosses besognes arrêtées contre les Anglois. Moult longuement s’excusa et n’en vouloit répondre, si avoient les seigneurs répondu et parlé qui là étoient, le duc d’Anjou, le duc de Berri, le duc de Bourgogne et le comte d’Alençon. Nonobstant ces excusances il fut tant pressé qu’il le convint parler. Si parla par l’assentement d’eux tous, ainsi que bien sçut dire au commencement de son langage, et dit au roi : « Sire, tous cils qui parolent de combattre les Anglois ne regardent mie le péril où ils en peuvent venir. Non que je die que ils ne soient combattus, mais je veuil que ce soit à notre avantage, ainsi que bien le savent faire quand il leur touche, et l’ont plusieurs fois eu à Poitiers, à Crécy, en Gascogne, en Bretagne, en Bourgogne, en France, en Picardie et en Normandie. Lesquelles victoires ont trop grandement adommagé votre royaume et les nobles qui y sont, et les ont tant enorgueillis que ils ne prisent autant nulle nation que la leur, par les grands rançons que ils ont prises et eues, de quoi ils sont enrichis et enhardis. Et veci mon compagnon, le seigneur de Cliçon qui plus naturellement en pourroit parler que je ne fasse, car il a été avec eux nourri d’enfance ; si connoît mieux leurs conditions et leurs manières que nul de nous : si le prie, si ce soit votre plaisir, cher sire, que il me veuille aider à parfournir ma parole. » Adonc regarda le roi sur le seigneur de Cliçon, et lui pria doucement en grand amour, pour mieux complaire à monseigneur Bertran, que il en voulsist dire son entente. Le sire de Cliçon ne fut mie ébahi de parler, et dit que il le feroit volontiers, et porta grand’couleur au connétable, en disant que il conseilloit le roi moult loyaument, et tantôt mit la raison pourquoi : « À Dieu le veut, mes seigneurs ! Anglois sont si grands d’eux-mêmes, et ont eu tant de belles journées que il leur est avis que ils ne puissent perdre ; et en bataille ce sont les plus confortés gens du monde ; car plus voient grand effusion de sang, soit des leurs ou leurs ennemis, tant sont ils plus chauds et plus arrêtés de combattre ; et disent que jà cette fortune ne mourra, tant que leur roi vive : si que, tout considéré, de mon petit avis, je ne conseille pas que on les combatte, si ils ne sont pris à meschef, ainsi que on doit prendre son ennemi. Je regarde que les besognes de France sont maintenant en grand état, et que ce que les Anglois y ont tenu par subtilement guerroyer, ils l’ont perdu. Donc, cher sire, si vous avez eu bon conseil et cru, si le créez encore. » — « Par ma foi, dit le roi, sire de Cliçon, je n’en pense jà à issir ni à mettre ma chevalerie ni mon royaume en péril d’être perdus pour un peu de plat pays ; et de ci en avant je vous recharge, avec mon connétable, tout le fait de mon royaume, car votre opinion me semble bonne. Et vous, qu’en diriez-vous, mon frère d’Anjou ? » — « Par ma foi, répondit le duc d’Anjou, qui vous conseilleroit autrement ne le feroit pas loyaument ; nous guerroierons toujours les Anglois, ainsi que nous avons commencé : quand ils nous cuideront trouver en une partie du royaume, nous serons à l’autre, et leur toldrons toujours à notre avantage ce petit que ils y tiennent. Je pense si bien à exploiter, parmi l’aide de ces deux compagnons que je vois là, que ès marches d’Aquitaine et de la haute Gascogne, dedans brief terme, on pourra bien compter que ils y tiennent peu de chose. »
De ces paroles fut le roi tout réjoui, et demeurèrent sur cel état à non combattre les Anglois, fors par la manière que ils eurent devisé. Après ce conseil se départirent du roi, de Paris, le connétable, messire Olivier de Cliçon et bien cinq cents lances, et chevauchèrent vers Troyes ; car les Anglois alloient ce chemin et avoient passé et repassé à leur aise la rivière de Marne ; et quand ils trouvoient un pont deffait, sur quelque rivière que fût, ils avoient avec eux ouvriers et charpentiers qui tantôt en avoient un ouvré et charpenté, mais que ils eussent le bois ; et on leur amenoit devant eux ; car ils avoient gens de tous offices amenés avec eux d’Angleterre. Si furent les deux ducs et leurs routes devant la ville de Vertus, et devant Espernay ; et rançonnèrent à vivres tout ce pays de là environ ; et trouvèrent grand pillage et grand profit sur celle belle rivière de Marne, dont ils étoient tout seigneurs et maîtres, car nul ne leur alloit au-devant. Si montèrent tout contremont vers Châlons en Champagne ; mais point ne l’approchèrent de trop près, et prirent le chemin de Troyes. En la cité de Troyes étoient jà venus le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le connétable, le sire de Cliçon et leurs routes où bien avoient douze cents lances. Si se tenoient là en garnison, en attendant les Anglois qui ardoient et détruisoient tout le pays d’environ.
CHAPITRE CCCLXXIX.
Comment se partit le duc de Lancastre pour Angleterre, et comment demeura le chastel de Becherel en composition aux François.
Quand cette trêve fut accordée par l’aide et pourchas des légats dessus nommés, le duc de Lancastre et le duc de Bretagne s’ordonnèrent à partir et retourner en Angleterre, car ils avoient été jà près d’un an hors ; et aussi toutes leurs gens le désiroient ; et si tiroit le duc de Bretagne que il pût avoir une année à part lui pour arriver en Bretagne et conforter aucunes forteresses qui se tenoient en son nom et lever le siége de Becherel ; car moult désiroit à avoir nouvelles de sa femme qu’il avoit laissée au châtel d’Auroy en la garde de monseigneur Jean Augustin. Si que ces choses aidèrent moult à ce que le duc de Lancastre se partit. Si institua et ordonna à son département, à être grand sénéchal de Bordeaux et de Bordelois, monseigneur Thomas de Felleton, et pria aux barons de Gascogne qui pour lui se tenoient, que ils voulsissent obéir à lui comme à son lieutenant, et tellement conseiller que ils n’y eussent point de blâme ni il point de dommage. Ils lui eurent tout en couvent de bonne volonté. Et sur cel état se départit, et toute sa route, et s’en retournèrent en Angleterre. De ce département ne furent mie courroucés le duc d’Anjou, le connétable, ni les seigneurs de France qui à Pierregort se tenoient ; car leur intention de la journée de Monsach en fût grant grandement embellie.
Or parlerons un petit du siége de Becherel, qui s’étoit tenu un an et plus sans ceux de la garnison être nient rafraîchis ; car ils étoient si près guettés de tous côtés que rien ne leur pouvoit venir ; et si ne leur apparoit confort de nul côté. Quand ils virent que leurs pourvéances commencèrent à affoiblir, et que longuement ils ne pouvoient demeurer en cel état, ils se avisèrent que ils traiteroient un répit devers ces seigneurs de France et de Normandie qui là tenoient le siége, que : si ils n’étoient confortés de gens forts assez pour combattre les François dedans le jour de la Toussaint, ils rendroient la forteresse : si envoyèrent un hérault pour mouvoir celui traité. Le maréchal de Blainville et les seigneurs qui là étoient, répondirent à ce commencement, que nul traité n’appartenoit à eux à donner ni ouïr sans le sçu du roi de France, mais volontiers envoyeroient devers lui et lui signifieroient tout cel état. Le hérault rapporta cette réponse aux capitaines de Becherel, monseigneur Jean Appert et monseigneur Jean de Cornouaille. Si leur plut bien cette réponse, et aussi que ils envoyassent hâtement devers le roi de France. Finablement ils y envoyèrent ; et rescripsit le roi à ses maréchaux, monseigneur Louis de Sancerre, et monseigneur de Blainville et les barons qui là étoient, que de toutes compositions ils en fissent à leur ordonnance, et que il les tenoit et tiendroit à bonnes. Donc fut persévéré le traité devant pourparlé, et accordé et donné répit à ceux de dedans, et cils de dedans à ceux de dehors, à durer jusques à la Toussaint ; et si là en dedans l’un des fils du roi d’Angleterre, ou le duc de Bretagne ne venoient si forts que pour lever le siége, ils devoient rendre le châtel de Becherel aux François ; et de ce livroient-ils bons ôtages, chevaliers et écuyers, tant que les seigneurs de France et de Normandie qui là se tenoient s’en contentèrent bien. Ainsi demeura le châtel de Becherel en composition, et signifièrent tout leur état les deux chevaliers qui dedans étoient, au plus tôt qu’ils purent, au roi d’Angleterre et au duc de Bretagne et aussi aux comtes et aux barons d’Angleterre : si sembla aux Anglois qu’ils avoient encore journée assez ; si le mirent en non-chaloir, excepté le duc de Bretagne auquel il touchoit plus que à nul des autres : car le châtel se rendoit de lui et de son héritage.
CHAPITRE CCCLXXV.
Comment le comte Jean de Pennebroch et messire Guichard d’Angle furent délivrés de leur prison du roi d’Espaigne.
En ce temps se fit la délivrance du comte Jean de Pennebroch qui étoit ès dangers et en la prison du roi Henry de Castille, lequel fut pris sur mer devant La Rochelle, ainsi que vous avez ouy recorder, et laquelle délivrance se fit par moyen tel que je vous dirai. Messire Bertran de Claiquin, connétable de France, tenoit une terre en Castille du don le roi Henry en récompensant les beaux services qu’il lui avoit faits, laquelle terre est appelée Sorie, et valoit par an au dit connétable bien dix mille francs ; sique il fut traité que messire Bertran rendit au roi Henry la dite terre de Sorie pour le corps du comte de Pennebroch ; et le comte de Pennebroch se rançonna envers le connétable à six vingt mille francs, et payer tout à une fois ; et en furent les Lombards de Bruges plèges. Or furent cils traités et ces marchés trop sagement faits et demenés des gens le dit comte, ainsi qu’il apparut ; vous orrez comment. Ils ne devoient rien payer, si auroient les gens du connétable remis le corps du comte sain et en bon point, sans nul péril, en la ville de Calais. Si se départit le dit comte sur cel état d’Espaigne, et passa parmi Navarre, et entra au royaume de France, et chevaucha avec ses gens tout parmi, sur le conduit du connétable. Si avint que, en chevauchant, une très grand’maladie le prit ; et toudis alloit avant, mais il le convenoit porter en litière. Tant alla, et si la maladie le demena, que il le convint arrêter et aliter en la cité d’Arras et là mourut. Et demeura du comte de Pennebroch et de madame Anne sa femme, qui fille avoit été de messire Gautier de Mauny, un beau fils qui adonc avoit bien deux ans. Ainsi perdit monseigneur Bertran son prisonnier et sa rançon, et les hoirs du comte et ses plèges en furent quittes.
En ce temps se refit un autre traité et parçon de terre et d’un prisonnier, ce gentil chevalier monseigneur Guichart d’Angle, entre le roi Henry dessus nommé et monseigneur Olivier de Mauny, neveu du connétable de France. Le roi avoit donné au dit monseigneur Olivier une terre en Castille que on appelle Grète, qui bien valoit quatre mille francs par an. Cil messire Olivier étoit à marier. Si avisa en France un moult bel et haut mariage pour lui en Picardie, de la fille au seigneur de Roye, de quoi le père étoit prisonnier et en grand danger en Angleterre devers le roi. Messire Olivier fit traiter devers le lignage du seigneur de Roye comment il pourroit avoir sa fille. On lui répondit que, s’il pouvoit tant faire par moyens que il délivrât le seigneur de Roye, il auroit sa fille qui étoit taillée d’avoir et tenir trois mille francs par an de revenue, car le père étoit mais un vieux chevalier. Adonc monseigneur Olivier de Mauny exploita sur cel estat et mit gens en œuvre ; et fut demandé au roi d’Angleterre lequel des prisonniers qui étoient en Espaigne il avoit plus cher à donner et à voir la délivrance pour le baron de Roye, ou monseigneur Guichart d’Angle, ou monseigneur Othe de Grandson. Le roi d’Angleterre répondit que il s’inclinoit plus à monseigneur Guichart que à monseigneur Othe. Quand on sçut son intention, messire Olivier de Mauny fit traiter devers le roi Henry et rendit celle terre de Grète que il tenoit, pour monseigneur Guichart d’Angle et Guillaume d’Angle son neveu ; et tantôt se fit l’échange du baron de Roye pour ces deux. Si revint le sire de Roye en France ; et messire Olivier de Mauny épousa sa fille, et puis tint toute la terre du seigneur, car il ne vesqui mie puis longuement. Et messire Guichart et son neveu furent délivrés, et allèrent en Angleterre où ils furent liement reçus ; et retint le roi de son conseil et de-lez lui monseigneur Guichart, lequel renonça à tout ce que il tenoit en Poitou et remanda sa femme et ses enfans, et les fit passer par mer et venir en Angleterre. Avec la renonciation il remercia grandement le duc de Berry de ce que il avoit tenu sa femme et sa terre en paix le temps que il avoit été tenu prisonnier en Castille.
CHAPITRE CCCLXXVI.
Des négociations entre les deux princes françois et anglois, par les légats du pape Grégoire.
En ce temps s’avisa le pape Grégoire onzième qui se tenoit en Avignon, par la promotion d’aucuns cardinaux, que il envoieroit deux cardinaux, suffisans hommes et bons clercs, en légation en France pour traiter paix, accord ou respit entre les parties de France et d’Angleterre. Si y furent élus et ordonnés l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, qui tantôt se départirent d’Avignon en grand arroy et chevauchèrent parmi France ; et exploitèrent tant que ils vinrent à Paris où bénignement ils furent reçus du roi de France et du duc d’Anjou. Si leur remontrèrent sur quel état ils étoient partis d’Avignon et là envoyés du pape et du saint collége. Le roi et le duc d’Anjou entendirent volontiers à leurs paroles, et consentirent assez que ils chevauchassent vers les Anglois, le duc de Lancastre et le duc de Bretagne, par quoi ils sçussent de leur entente aucune chose ; et leur fut dit que encore ils trouveroient le connétable et le seigneur de Cliçon qui étoient rechargés du fait des guerres et auxquels il en appartenoit à parler.
Adonc ces deux légats de rechef montèrent à cheval, et toutes leurs routes, et chevauchèrent devers Troyes.
Si exploitèrent tant que ils y parvinrent ; et là trouvèrent le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le connétable et foison de grands seigneurs desquels ils furent les bien venus ; et remontrèrent aux deux ducs, au connétable et au seigneur de Cliçon pour quoi ils étoient là venus et qui les y avoit envoyés. Cils deux seigneurs répondirent que du tout à eux n’en appartenoit mie, et que autant en touchoit il aux Anglois de leur partie comme il faisoit à eux ; mais volontiers, puisque il plaisoit au roi de France, et que notre saint père le mandoit, ils y entendroient. Ainsi se tinrent les deux légats en la cité de Troyes trois jours, tant que le duc de Lancastre et le duc de Bretagne et les Anglois furent venus devant Troyes. Et là se logèrent sur celle rivière de Saine bien et faiticement ; et vinrent les deux maréchaux escarmoucher aux barrières aux gens d’armes qui là étoient, et courir devant les portes. Et à la porte de Bourgogne revint le connétable, le sire Despensier, faire aussi son envaye ; et descendit à pied devant les barrières, et vint main à main combattre aux chevaliers qui là étoient ; et y fut le sire Despensier très bon chevalier, et y fit plusieurs apertises d’armes. Entrues que les deux ducs étoient là arrêtés et que ils laissoient leurs gens convenir d’escarmoucher et de courir le pays d’environ Troyes, issirent les deux légats ; et vinrent en leurs tentes remontrer aux ducs, le duc de Lancastre et le duc de Bretagne, ce pourquoi ils étoient là venus et qui les y avoit envoyés ; et commencèrent si doucement et si courtoisement à entamer leurs traités que le langage en fut grandement agréable aux dessus dits, comment qu’ils n’en pussent rien faire, et que à eux rien n’en appartenoit ; et je vous dirai pourquoi.
Le roi d’Angleterre et ses consaux ont toudis eu un tel usage, et encore le tiennent, que quand ils ont envoyé et mis hors gens d’armes de leur pays, pour entrer en France principaument, on les rechargeoit aux capitaines, fussent enfant de roi, cousins, ou barons d’Angleterre ou d’autres pays, puisque essoigner les vouloient d’un si grand fait que livrer gens d’armes et archers pour faire leur voyage ; et ces capitaines, quels que ils fussent, ils traioient à conseil à part, et leur faisoient solemnellement jurer trois choses, et font encore ; lesquels sermens, sur n’être déshonorés, ils n’oseroient enfreindre ; c’est, premièrement, que le voyage qui leur est chargé ils le trairont à chef à leur loyal pouvoir ; secondement, que chose qu’ils aient à faire ni secret que on leur ait dit ils ne révèleront à homme du monde fors à eux-mêmes ; tiercement, que ils se maintiendront si bellement et si coyement que ils ne feront rumeurs nulles entr’eux quelconques. Si que, à ce propos, les deux ducs dessus nommés qui capitaines et gouverneurs étoient de toutes ces gens d’armes, qui au partir d’Angleterre avoient juré, ainsi que les autres ont fait et font du temps passé, et qui savoient bien où ils étoient chargés d’aller, ne pouvoient répondre à ces traités que cils deux légats proposoient, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, fors couvertement ; ni point en leur puissance n’étoit, tant qu’ils eussent trait à chef leur emprise, de donner ni accepter trêves ni respit, ni d’entendre à nulle paix quelconque. Aussi ils n’en étoient mie en volonté, mais se dissimuloient envers les légats moult sagement ; et toudis alloient avant sur le royaume, et ardoient villes, maisons et petits forts, et pilloient et rançonnoient gens, abbayes et pays ; ni oncques, pour traités qui proposés y fussent, leur voyage faisant, ils ne s’en dérieulèrent de rien ; mais chevauchèrent toudis en bonne ordonnance et en bon arroy parmi le royaume de France. Aussi ils étoient sagement poursuivis du connétable de France, du seigneur de Cliçon, du vicomte de Rohan, du vicomte de Meaux, et plus de mille lances, chevaliers et écuyers, tous à élection des meilleurs du royaume de France et les plus soucieux de guerre, qui les tenoient si courts que ils ne s’osoient defoucquer ; car si les barons de Bretagne et de France y eussent vu de leur avantage au combattre, ou par trop esparsement loger ou par chevaucher, ils ne les eussent en rien épargnés, pour chose que les légats fussent là, qui toudis alloient de l’un à l’autre pour voir si ils y trouveroient nul moyen, mais nennil ; car oncques gens n’allèrent mieux ensemble qu’ils firent ni par plus sage ordonnance.
CHAPITRE CCCLXXVII.
Comment finit la grande chevauchée du duc de Lancastre sans profit.
Ainsi chevauchèrent le duc de Lancastre et le duc de Bretagne parmi le royaume de France, et menèrent leurs gens ; ni oncques ne trouvèrent à qui parler par manière de bataille : si ne demandoient ils autre chose ; et envoyoient souvent leurs hérauts devers les seigneurs qui les poursuivoient, en requérant bataille, en donnant et faisant plusieurs parçons ; mais oncques les François ne voulurent rien accepter. Ni élection ni parçon que les Anglois leur fissent ne put venir à effet ; mais ils les côtioient une heure à dextre et une heure à senestre, ainsi que les rivières se adonnoient, et se logeoient presque tous les soirs ès forts et ès bonnes villes où ils se tenoient tout aises ; et les Anglois aux champs, qui eurent plusieurs disettes de vivres et en l’hiver de grands froidures ; car en Limosin, en Rouergue et en Agénois ils trouvèrent moult povre pays ; et n’y avoit si grand ni si joli de leur route qui dedans cinq jours ou six mangeassent point de pain. Bien souvent ce leur advint, depuis qu’ils furent entrés en Auvergne ; car ils étoient poursuivis sur la fin de leur chevauchée de plus de trois mille lances ; si n’osoient aller fourrer, fors tous ensemble. Toutefois en ce mes-chef ils passèrent toutes les rivières qui sont courantes outre la Saine jusques à Bordeaux, la Loire, l’Allier, la Dourdogne et Garonne et plusieurs autres grosses rivières qui descendent des montagnes en Auvergne ; mais de leur charroi, qui en voult ouïr nouvelles je le vous dirai. Ils n’en purent pas la tierce partie remettre en la cité de Bordeaux, tant par les chevaux qui leur faillirent que pour les détroits des montagnes où ils ne pouvoient passer ; et si leur moururent plusieurs chevaliers et écuyers de froidure et de povreté qu’ils prinrent en l’hiver sur le chemin ; car il fut le Noël passé ainçois que ils rentrassent en la cité de Bordeaux ; et en y eut encore des bons chevaliers qui y conçurent des maladies de quoi ils moururent depuis, et par espécial le connétable de leur ost, le sire Despensier, qui fut moult plaint et moult regretté de tous ses amis, car ce fut un gentil cœur et vaillant chevalier, large, courtois. Dieu lui fasse bonne mercy !
Ainsi fut traite cette grande chevauchée à fin. Et rentra aussi en la cité de Toulouse, auques en ce temps, le duc d’Anjou, et le connétable de France avec lui ; dont se départirent toutes gens d’armes ; mais le duc d’Anjou disoit à leur département aux chefs des seigneurs, que tantôt à la Pâque ils retournassent devers lui, car il voudroit faire sa chevauchée moult grande et moult étoffée, aussi bien que le duc de Lancastre avoit fait la sienne, en la haute Gascogne ; et tous lui avoient en convent que ils feroient ce qu’il lui plairoit. Si se tinrent les deux légats de-lez lui et de-lez le connétable, qui souvent alloient de l’un à l’autre, en instance de ce que volontiers ils eussent amené ces parties à ce que accord ou répit se fût pris entre les François et les Anglois ; et n’avoient point trouvé, en devant ce que ils fussent venus à Bordeaux, le duc de Lancastre en si bon parti pour y entendre que ils le trouvèrent. Mais de premier, quand les légats vinrent devers lui à Bordeaux, il se excusa moult bellement, que bonnement il n’y pouvoit encore entendre ni donner réponse où on se pût en rien confier, jusques à tant que il auroit tout l’état signifié à son seigneur de père. Si ne furent mie ces choses sitôt faites ; mais tout l’hiver et le carême jusques au mai, le duc d’Anjou fit faire ses pourvéances grandes et grosses, et dit que il vouloit aller en la haute Gascogne voir aucuns rebelles à lui qui étoient des arrières fiefs de Gascogne et qui ne vouloient obéir au roi de France. Aussi n’avoient-ils fait au prince ; et fut le prince, du temps qu’il se tenoit en Aquitaine, trop de fois tenté pour faire à ces seigneurs de la haute Gascogne guerre ; et l’eût fait, la saison que il en alla en Espaigne, si le voyage ne lui eut brisé ; et depuis de plus en plus il eut tant à faire que il n’y put entendre. Et vouloit le comte de Foix ses gens porter et tenir francs ; et disoit que le droit en appartenoit à lui, non au roi de France ni au roi d’Angleterre.
CHAPITRE CCCLXXVIII.
Comment le duc d’Anjou hostoya en la haute Gascogne.
Tantôt après Pâques revinrent devers le duc d’Anjou toutes manières de gens d’armes, de France, de Bourgogne, de Bretagne, d’Anjou, de Poitou et du Maine ; et étoit le mandement du duc assigné en la ville et cité de Pierregort. Si vinrent là tous cils qui mandés et escripts en furent ; et par espécial y eut bien mille lances de purs Bretons. Quand ils furent tous assemblés, ils se trouvèrent dix mille hommes d’armes et trente mille hommes de pied sans les Gennevois arbalétriers où il en y avoit bien mille cinq cents. Là étoient, avec le connétable de France, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval, le sire de Beaumanoir, messire Jean d’Ermignac, le comte de Pierregort, le comte de Comminges, le sire de La Breth, le vicomte d’Escarmaing, le comte de Laille, le Dauphin d’Auvergne, le sire de La Barde, messire Bertran de Taride et tant de seigneurs que je ne les aurois jamais tous nommés. Et quand ils se départirent de Pierregort ils chevauchèrent en grand arroy et puissant ; et trembloient toutes gens devant eux ; et disoit-on communément par toute Gascogne que le duc d’Anjou alloit mettre le siége devant Bayonne. Si vinrent tout premièrement devant une ville que on clame Saint-Silvier : si en est un abbé sire. Si se arrêtèrent pardevant le duc d’Anjou et toutes ses gens ; et firent grand semblant de assaillir et dresser grands engins, car ils en menoient foison avec eux. L’abbé de Saint-Silvier, qui étoit sage homme, se humilia grandement devers le duc d’Anjou et le connétable, et remontra moult sagement que c’étoit un homme d’église, qui n’étoit mie taillé ni en volonté de guerroyer, et que ils n’étoient pas singulièrement venus pour lui, mais pour autres seigneurs qui étoient plus grands de lui ; si leur prioit que ils voulsissent chevaucher outre et laisser sa terre en composition, et que il feroit très volontiers tout ainsi que les autres. Le duc d’Anjou et les seigneurs regardèrent qu’il disoit assez. Si le firent obliger, selon sa parole, et livrer bons plèges que on envoya à Pierregort, et jurer que si les autres se mettoient en l’obéissance du roi de France, il s’y mettroit aussi ; et par ainsi demeura-t-il en souffrance et toute sa terre.