Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 59)
Puis chevauchèrent ces gens d’armes, noblement et richement montés et en grand arroy, et exploitèrent tant que ils vinrent devant une cité qui s’appelle Lourdes, de laquelle un chevalier étoit capitaine de par le comte de Foix qui s’appeloit messire Ernault de Berne. Là s’arrêtèrent toutes ces gens d’armes, et le assiégèrent fortement et étroitement, et y furent plus de quinze jours, et y firent dresser leurs engins pardevant, qui jetoient ouniement et qui ceux de dedans moult travailloient. Trop volontiers se fussent rendus les gens de Lourdes, mais le chevalier ne le vouloit consentir, et disoit qu’ils étoient forts assez pour eux tenir. Mais finablement non furent, car la ville fut assaillie si très fort et par si grand ordonnance que elle fut prise et conquise, et entrèrent toutes gens d’armes et autres : si fut le dit chevalier mort, car oncques ne se voult rendre, et trop vaillamment se défendit. Si fut la cité de Lourdes toute courue et pillée, et y eut morts grand’foison de bons hommes et pris à rançon.
Après la conquête et destruction de la cité de Lourdes, chevauchèrent ces gens d’armes et leurs routes outre, et entrèrent en la terre du vicomte de Chastelbon : si fut toute courue, arse et détruite ; car les François étoient si grand’foison que nul ne leur alloit au devant. Et puis entrèrent en la terre le seigneur de Chastelneuf : si fut toute courue aussi sans point épargner. Puis chevauchèrent amont vers Berne ; et vinrent devant une ville et un fort castel que on dit Sault, dont messire Guillonet de Pans, de la comté de Foix, étoit capitaine, appert homme d’armes durement : si se arrêtèrent là les François et y mirent le siége, et y furent moult longuement, et plusieurs grands assauts y firent et livrèrent.
Le comte de Foix, qui étoit en son pays, regarda que cil pays de ses arrières fiefs se perdoit ; et bien savoit que il en devoit hommage ou au roi de France ou au roi d’Angleterre, mais il n’étoit mie encore discerné auquel des deux ce devoit être ; si eut avis et conseil de traiter devers le duc d’Anjou et son conseil, et prier que il voulsist mettre ces choses en souffrance, et ces terres en composition, parmi tant que cil qui seroit le plus fort dedans la moyenne août devant Monsach en Gascogne, ou le roi de France, ou le roi d’Angleterre, ou personne de par eux, à celui il reconnoîtroit hommage et obéissance, et feroit reconnoître tous ceux de ses terres en débat ; et pour entériner et accomplir, en cause de plus grand segurté, il livreroit bons pléges, six chevaliers et six écuyers. Le duc d’Anjou fut adonc si conseillé que il entendit à ces traités et les accepta, et retourna arrière à Pierregort ; mais il ne donna à nul de ses gens d’armes congé ; ainçois les tenoit sur le pays, pourtant qu’il vouloit y être fort à la journée qui étoit assignée devant Monsach. À ces traités faire, du côté du comte de Foix rendirent grand’peine l’abbé de Saint-Silvier et le sire de Marsan.
Tout ce sçurent bien le duc de Lancastre et le duc de Bretagne qui se tenoient à Bordeaux ; et étoient retournés une partie de leurs gens en Angleterre. L’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, qui légats étoient, travailloient fort que un répit fût pris et accordé entre le duc d’Anjou et le duc de Lancastre ; et exploitèrent tant que le duc de Lancastre envoya trois de ses chevaliers à Pierregort pour parler au duc d’Anjou, au connétable et à leur conseil. Cils chevaliers furent le sire d’Aubeterre, le chanoine de Robersart, messire Guillaume Helman et monseigneur Thomas Douville. Si furent cils quatre chevaliers reçus, avec les traiteurs du duc d’Anjou, moult doucement, et rendoit le connétable grand’peine que unes trêves fussent prises entre ces parties. Tant fut parlementé pour traité et allé de l’un à l’autre, que unes trêves furent prises à durer jusques au darrain jour d’août. Et cuidèrent adonc les Anglois, dont ils furent déçus, que la journée de Monsach dût être enclose en la trêve.
CHAPITRE CCCLXXX.
Comment les seigneurs de Haute Gascogne et le comte de Foix se mirent en l’obéissance du roi de France.
Or revenons à la journée de Monsach. Voir est que, quand la moyenne d’août dut approcher, le duc d’Anjou s’en vint devant la ville de Monsach et là se logea et fit loger ses gens par bonne et grande ordonnance ; et avoit en devant prié et mandé gens de tous côtés, chevaliers et écuyers, efforcément. Avec tout ce, le roi de France y envoya grands gens d’armes ; et me fut recordé que, trois jours devant la moyenne d’août et trois jours après, il y eut bien quinze mille hommes d’armes, chevaliers et écuyers, et bien trente mille d’autres gens. Nul ne se comparut ; car il n’y avoit nul grand chef au pays, excepté monseigneur Thomas de Felleton, qui fut trop grandement émerveillé de celle journée, et le débatit longuement et par plusieurs raisons ; et vint en l’ost, quand la moyenne d’août fut passée et la journée expirée, parler au duc d’Anjou et au connétable, sur asségurances ; et leur remontra bien et sagement que le duc de Lancastre et le duc de Bretagne avoient donné le répit parmi ce que la journée de Monsach devoit être ens enclose. Mais on lui prouva tout le contraire ; car à vérité dire il y eut trop peu parlé pour les Anglois ; car le traité de la composition ne faisoit point de mention de Monsach. Si convint monseigneur Thomas de Felleton, voulsist ou non, retourner à Bordeaux et souffrir cette chose à laisser passer. Ainsi avint en ce temps de ses arrière-fiefs. Le comte de Foix entra au service et en l’obéissance du roi de France, et tous les barons et les prélats qui dedans étoient ; et en prit le duc d’Anjou les fois et les hommages ; et quand il s’en sentit bien au dessus, il renvoya les ôtages qu’il tenoit en Pierregort, au comte de Foix, et puis s’en retourna à Thoulouse, quand il eut pris la saisine et la possession de la ville et châtel de Monsach que moult recommanda en son cœur, et le fit depuis remparer et rapparailler, et dit que de Monsach il feroit sa chambre et son garde corps.
Tantôt après la revenue de Monsach à Thoulouse, et que le duc d’Anjou et les barons qui avec lui étoient s’y furent un petit réposés, le dit duc remit sus une autre chevauchée de ces propres gens qu’il avoit tenus toute la saison, et dit qu’il voudroit chevaucher vers la Réole et vers Auberoche, car là étoit encore un grand pays à conquerre qui ne désiroit autre chose. Si se partit de Toulouse le septième jour de septembre l’an de grâce mil trois cent et soixante-quatorze, aussi étoffément et plus que quand il fut en la Haute Gascogne ; et étoient avec lui, par manière de service, l’abbé de Saint-Silvier, le vicomte de Castelbon, le sire de Châtel-Neuf, le sire de l’Escun et le sire de Marsan ; et firent tant par leurs journées qu’ils vinrent devant la Réole. Tout le pays trembloit devant. Cils de la Réole, qui ne désiroient autre chose qu’ils fussent François, s’ouvrirent tantôt et se mirent en l’obéissance du roi de France. Aussi firent cils de Langon, de Saint-Maquaire, de Condon, de Sainte-Bazille, de Pertudaire, de Mauléon, de Dion, de Sebillac, et bien quarante que villes fermées que forts Châteaux qui à point de fait se tournèrent. Et la darraine ville ce fut Auberoche. Ni rien ne se tenoit ni duroit en celle saison devant les François ; et légère chose étoit à faire, car ils désiroient à eux rendre, et si ne leur alloit nul au devant.
En ce temps que ces chevauchées se faisoient, étoient revenus en la marche de Picardie les deux traiteurs légats, et se tenoient à Saint-Omer. Et avoient leurs messages allans et venans en Angleterre devers le roi et son conseil, et aussi à Paris, devers le roi de France, pour impétrer un bon répit ; et en ce répit durant, c’étoit leur entention qu’ils mettroient toutes parties à accord. Et à ce que j’entendis adonc, ils étoient volontiers ouys du roi d’Angleterre et de son conseil, car ils véoient que par toutes les mettes et limitations où ils tenoient terres, villes, châteaux et pays, ils se perdoient à peu de fait pour eux ; et si ne savoient comment donner conseil ni remédier. Et par espécial trop fort déplaisoit au roi d’Angleterre en cœur de ce que le duc de Bretagne avoit ainsi et à petite occasion perdu son héritage pour l’amour de lui. Si travaillèrent tant ces deux légats que le roi d’Angleterre accorda que son fils, le duc de Lancastre, passeroit mer et viendroit à Calais pour ouyr et savoir pleinement quelle chose les François vouloient dire. Aussi le roi de France accorda et scella que son frère, le duc d’Anjou, viendroit contre lui à Saint-Omer, et par le moyen de discrètes et vénérables personnes, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras, ils se lairoient conseiller et gouverner. Si que, si très tôt que le duc d’Anjou, les barons de France et de Bretagne eurent fait cette darraine chevauchée ils furent coiteusement remandés du roi de France, et escript, que, tantôt et sans délai, ils retournassent en France, et que il avoit accordé son frère à être contre celle Toussaints à Saint-Omer ; car le duc de Lancastre devoit être à Calais, et il touchoit grandement aux barons de Bretagne pour le fait de Becherel. Le duc d’Anjou, le connétable de France, le sire de Cliçon et les autres se partirent de Rouergue au plus tôt qu’ils purent, les lettres du roi vues et ouyes, sans tourner à Toulouse, et donnèrent congé à toutes manières de gens d’armes de lointaines marches, et ne retint avec lui le duc fors les Bretons : si s’en retourna en France où il fut grandement fêté et conjouy, et toute sa compagnie, du roi et de tout son conseil.
CHAPITRE CCCLXXXI.
Comment le comte de Saint-Pol fut pris par le seigneur de Gommignies.
En ce temps étoient les marches de Picardie trop bien garnies de bonnes gens d’armes, car messire Hue de Châtillon, maître des arbalétriers, qui nouvellement étoit retourné d’Angleterre, se tenoit en garnison à Abbeville atout grand’foison de gens d’armes et tous bons compagnons, et désiroit grandement à soi contrevenger pour les contraires et déplais que on lui avoit fait en Angleterre nouvellement ; car, ainsi que dit est en cette histoire, il fut pris au dehors d’Abbeville par l’embuche monseigneur Nicole de Louvaing qui ne le voult mettre à finance, mais il trouva voye et pourchas fait par madame sa femme, comment il fut délivré par un maronnier de l’Écluse en Flandres qui se mit en l’aventure de lui aller querre en la marche de Northombrelant ; et fit tant toutes fois qu’il le ramena en Flandres. Je m’en passerai assez brièvement, car la matière en seroit trop longue à demener. Quand il fut revenu on lui rendit son office, ainsi que devant, d’être nommé monseigneur le maître. Si se tenoit en la ville d’Abbeville et chevauchoit à la fois ens et hors, ainsi que mieux lui plaisoit.
De Dieppe sur mer étoit capitaine messire Henri des Isles, un moult appert chevalier ; de Boulogne, messire Jean de Longvillers ; de Montereul, monseigneur Guillaume de Nielle ; de Rue, le châtelain de Beauvais ; et toutes ces garnisons françoises de là environ étoient trop bien pourvues de bonnes gens d’armes ; et bien besognoit, car les Anglois étoient aussi moult forts sur leur marche. Pour ce temps étoit capitaine de Calais messire Jean de Burlé, et son lieutenant messire Gautier d’Everues ; de Guines, messire Jehan de Harleston ; et d’Ardre, le sire de Gommignies. Or avint que messire Gautier d’Éverues, messire Jean de Harleston et le sire de Gommignies furent en parlement et en conseil ensemble de chevaucher ; et s’accordèrent l’un à l’autre, et firent leur assemblée et leur amas dedans la bastide d’Ardre, et s’en partirent au point du jour bien largement huit vingt lances, et chevauchèrent devers Boulogne. Ce propre jour au matin étoit parti de Boulogne messire Jean de Longvillers à soixante lances, et avoit chevauché vers Calais pour trouver aucune aventure. Ainsi que tout le pas il s’en retournoit, et pouvoit être environ deux lieues près de Boulogne, il encontra sur son chemin le seigneur de Gommignies et sa route. Sitôt que les Anglois les perçurent ils furent moult réjouis, et écrièrent leur cri, et férirent chevaux des éperons, et se boutèrent entr’eux et les espardirent, et en ruèrent jus jusques à quatorze qu’ils tinrent pour prisonniers. Les autres se sauvèrent par leurs bons coursiers et par l’avantage qu’ils prirent, et rentrèrent tout à point en la ville de Boulogne : si furent ils chassés jusques aux barrières. Après celle chasse les Anglois se recueillirent et se mirent au chemin pour revenir vers Ardre par une adresse que on dit au pays l’Iveline, et tout droit devers Alequine, un beau verd chemin.
Ce propre jour avoit fait sa montre messire Hue de Châtillon, qu’on dit monseigneur le maître, et avoit avec lui tous ces capitaines de là environ ; et étoient bien quatre cents lances. Le jeune comte de Saint-Pol, messire Walleran, étoit tout nouvellement revenu de sa terre de Lorraine, et n’avoit mie séjourné à Saint-Pol trois jours, quand, par dévotion, il s’étoit parti pour aller en pèlerinage à Notre-Dame de Boulogne : si ouït dire sur son chemin que monseigneur le maître et cils François chevauchoient : si lui vint en avis que ce lui seroit blâme et vergogne, puisque il savoit leurs gens sur le pays qui chevauchoient, s’il ne se mettoit en leur compagnie ; et n’y voult trouver nulle excusance, ainsi que un jeune chevalier qui se désire à avancer et qui quert les armes ; et s’en vint ce propre jour au matin, avec monseigneur Hue de Châtillon et les autres compagnons, qui furent tout réjouis de sa venue. Si chevauchèrent liement ensemble celle matinée vers Ardre ; et rien ne savoient des Anglois, ni les Anglois d’eux ; et cuidoient les François que les Anglois fussent en Ardre ; et vinrent jusques à là et firent leur montre et leur course devant les barrières ; et quand ils eurent là été une espace ils s’en retournèrent et prirent leur chemin devers Liques et devers Tournehen.
Si très tôt que les François se furent partis de devant Ardre et mis au retour, en chevauchant moult bellement, un Anglois issit de la ville d’Ardre et se mit à voie couvertement à l’aventure, pour savoir si jamais il trouveroit leurs gens pour recorder ces riches nouvelles. Et tant alla et tant vint de long et de travers que sur son chemin d’aventure il trouva le seigneur de Gommignies, monseigneur Gaultier d’Éverues et monseigneur Jean de Harleston. Si s’arrêta à eux et eux à lui ; et leur conta comment les François chevauchoient et avoient fait leur montre devant Ardre. « Et quel chemin tiennent-ils ? » dirent les chevaliers. « Par ma foi, mes seigneurs, ils prirent le chemin pour aller vers Liques ; car, encore, depuis que je me suis parti, je les ai vus sur le mont de Tournehen ; et crois qu’ils ne soient pas loin de ci. Tirez sur dextre en côtoyant Liques et Tournehen, j’ai espoir que vous les trouverez, car ils chevauchent tout le pas. » Adonc recueillirent cils trois chevaliers tous leurs compagnons et remirent ensemble, et chevauchèrent tout le pas, la bannière du seigneur de Gommignies tout devant, et les deux pennons des deux autres chevaliers de lez.
Ainsi que les François eurent passé Tournehen et qu’ils tiroient à aller vers Liques, ils ouïrent nouvelles de ceux du pays, et furent signifiés que les Anglois chevauchoient et étoient hors d’Ardre : si en furent trop malement joyeux, et dirent qu’ils ne demandoient ni quéroient autre chose ; et faisoient trop grand’enquête où ils en pourroient ouïr nouvelles, car ils faisoient doute qu’ils ne les perdissent. Et furent sus un état une espace qu’ils se départiroient en deux chevauchées pour eux trouver plus prestement ; et puis brisèrent ces propos, et dirent, tout considéré, qu’il valoit mieux qu’ils chevauchassent tout ensemble. Si chevauchèrent baudement, bannières et pennons ventilans, car il faisoit bel et joli. Et trop étoit courroucé le comte de Saint-Pol qu’il n’avoit tout son arroy, et espéciaument sa bannière ; car il l’eût boutée hors ; et frétilloit tellement de joie qu’il sembloit qu’il n’y dût jamais venir à temps. Et passèrent outre l’abbaye de Liques, et prirent droitement le chemin que les Anglois tenoient. Si vinrent à un bosquet dessus Liques, et là s’arrêtèrent et ressanglèrent leurs chevaux, et firent en ce dit bosquet une embûche de trois cents lances, desquelles messire Hue de Châtillon étoit chef ; et fut ordonné le comte de Saint-Pol à courir à cent lances, chevaliers et écuyers avec lui. Assez près de là, au long d’une haie, étoient descendus les Anglois, et avoient ressanglé leurs chevaux ; et fut ordonné messire Jean de Harleston à courir atout vingt-cinq lances pour ouvrir l’embuche des François, et se partit, et sa route avec lui. Et l’avoient bien le sire de Gommignies et messire Gaultier d’Éverues, au département, avisé que, si il venoit sur les coureurs des François que il se fit chasser ; et de ce se tenoit_il pour tout informé. Ainsi chevaucha messire Jean de Harleston, et vint sur le comte de Saint-Pol et sa route qui étoient tous bien montés. Sitôt que les Anglois furent venus jusques à eux, ils firent leur montre ; et tantôt se mirent au retour pour venir revenir à leurs compagnons qui les attendoient au long de là haie en très bonne ordonnance et tout à pied, leurs archers devant eux. Quand le comte de Saint-Pol les vit fuir, il fut un petit trop aigre d’eux poursuivir, et férit cheval des éperons, la lance au poing, et dit : « Avant ! avant ! ils ne nous peuvent échapper. » Lors vissiez dérouter ces François et mettre en chasse après ces Anglois, et les chassèrent jusques au pas de la haie. Quand les Anglois furent là venus ils s’arrêtèrent ; et aussi firent le comte de Saint-Pol et sa route ; car ils furent recueillis de ces gens et de ces archers qui commencèrent à traire à effort et à navrer chevaux et à abattre chevaliers et écuyers. Là eut un petit de bon estour ; mais tantôt il fut passé, car le comte de Saint-Pol et cils qui avec lui étoient n’eurent point de durée à ces Anglois. Si fut le dit comte pris d’un écuyer de la duché de Guerles ; et en celle route le sire de Poix, le sire de Clary, messire Guillaume de Nielle, messire Charles de Châtillon, messire Honneaux d’Avaines, le sire de Chepoy, le châtellain de Viannais, messire Henri des Isles et Jean son frère, messire Gauvain de Bailleul et plus de soixante bons prisonniers, chevaliers et écuyers.
Droitement sur le point de cette déconfiture evvous venu, en frappant des éperons monseigneur Hue de Chastillon et sa bannière ; et étoient bien trois cents lances ; et chevauchèrent jusques au pas de la haye où les autres avoient combattu ; et encore en y avoit qui se combattoient. Quand le sire de Chastillon vit la manière que le comte de Saint-Pol et sa route étoient rués jus, si n’eut mie désir ni volonté d’arrêter, mais férit cheval des éperons et se partit et sa bannière. Les autres par droit d’armes ne eurent point de blâme si ils le suivirent, quand c’étoit leur sire et leur capitaine. Ainsi se départirent de là trois cents hommes, tous bien montés et taillés de faire une bonne besogne et de rescouvre la journée et le jeune comte de Saint-Pol, auquel cette aventure fut moult dure, et à tous les bons chevaliers qui avec lui furent pris.
Sachez que au commencement, quand les Anglois virent venir sur eux celle grosse route, tous bien montés et appareillés de faire un grand fait, ils ne furent mie bien asségurés de leurs prisonniers ni d’eux-mêmes ; mais quand ils les virent partir et montrer leurs talons ils furent grandement reconfortés, et n’eurent nulle volonté adonc de chasser ceux qui fuyoient ; mais montèrent à cheval et firent monter leurs prisonniers, et tantôt fut nuit ; Si retournèrent ce soir en la garnison d’Ardre, et se tinrent tout aises et tout joyeux de ce qu’ils eurent. Ce propre soir, après souper, acheta le sire de Gommignies le comte de Saint-Pol à son maître qui pris l’avoit, et l’en fit fin de dix mille francs. Ainsi fut le comte de Saint-Pol prisonnier au seigneur de Gommignies. À lendemain chacun des capitaines retourna où il devoit aller, messire Jean de Harleston à Guines et messire Gautier d’Éverues à Calais, et leurs gens ; et emmenèrent leurs prisonniers et tout leur butin.
Ces nouvelles s’espardirent jusques en Angleterre et vinrent jusques au roi ; et lui fut dit que son chevalier, le sire de Gommignies, eu sur un jour rencontre et bataille aux François, et si bien s’y étoit porté que il et ses compagnons avoient déconfit les François, et tenoit le comte de Saint-Pol à prisonnier. De ces nouvelles fut grandement réjoui le roi d’Angleterre, et tint ce fait à grand’prouesse ; et manda par ses lettres et par un sien écuyer au seigneur de Gommignies que il le vînt voir en Angleterre et lui amenât son prisonnier. Le sire de Gommignies obéit, ce fut raison ; et rechargea Ardre à ses compagnons, et puis s’en partit, le comte de Saint-Pol en sa compagnie. Si vinrent à Calais, et là se tinrent tant que ils eurent vent pour passer outre ; et quand ils eurent ils entrèrent en un passager. Si arrivèrent, ce propre jour qu’ils montèrent, à Douvres. Depuis exploitèrent ils tant que ils vinrent à Windesore où le roi se tenoit, qui reçut le seigneur de Gommignies en grand’cherté. Tantôt le sire de Gommignies, quand il eut fait la révérence, ainsi que on doit faire à un roi, lui présenta et donna le comte de Saint-Pol, pourtant que il sentoit bien que le roi le désiroit à avoir pour deux raisons ; l’une étoit que le roi n’avoit point aimé son seigneur de père, le comte Guy, pourtant que sans congé il s’étoit parti d’Angleterre et que très grand’peine avoit mis à la guerre renouveller ; l’autre que il en pensoit bien à ravoir ce grand capitaine et bon chevalier monseigneur le captal de Buch qui gissoit en prison en la tour du temple à Paris ens ès dangers du roi de France. Si remercia liement le roi le seigneur de Gommignies de ce don et de ce présent, et lui fit tantôt délivrer vingt mille francs. Ainsi demeura le jeune comte de Saint-Pol en prison courtoise devers le roi d’Angleterre, reçu sur sa foi de aller et de venir parmi le châtel de Windesore et non issir de la porte sans le congé de ses gardes ; et le sire de Gommignies retourna à Arde entre ses compagnons. Si paya bien aise, de l’argent le roi d’Angleterre l’écuyer de Guerles qui pris avoit le seigneur de Ligny comte de Saint-Pol.
CHAPITRE CCCLXXXII.
Comment le châtel de Becherel se rendit François.
Tantôt après cette aventure, furent les trêves prises et accordées entre le roi de France et le roi d’Angleterre ; et ne s’étendoient, à ce premier, fors tant seulement entre Calais et la rivière de Somme. Et furent ainsi pensées et accordées par avis, pour les seigneurs de France chevaucher ségurément en la marche où les parlemens devoient être ; car toute celle saison ils n’en tinrent nulles ès lointaines marches et par espécial en Bretagne et en Normandie. Si vint le dit duc d’Anjou à Saint-Omer en grand arroy, et les deux légats traiteurs avec lui ; et n’y vint mie si simplement qu’il n’eut en sa compagnie plus de mille lances Bretons, desquels le connétable de France, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval, le sire de Beaumanoir et le sire de Rochefort étoient chefs. Si se tenoient ces gens d’armes pour les embûches, au plat pays environ Bailleul, Crotoi et l’Écluse en Flandres ; et prenoient leurs soldes et leurs gages, et si payoient tout ce qu’ils dépendoient sans rien grever le pays. Mais ils se tenoient là en celle instance qu’ils ne se asséguroient mie trop parfaitement ès Anglois.
En ce temps se mit le siége devant Saint-Sauveur-le-Vicomte en Normandie ; et le mit premièrement par mer messire Jean de Vienne, amiral de la mer. En sa compagnie étoient le sire de Rais et Yvain de Galles, et la navie du roi Dam Henry de Castille. Si en étoit amiral Dam Radigho de Rous. Le duc d’Anjou, quand il dut venir à Saint-Omer, manda en Hainaut son beau cousin monseigneur Gui de Blois pour lui accompagner, lequel y vint moult étoffément, quatre chevaliers en sa compagnie : dont le duc d’Anjou l’en sçut bon gré, quand il le trouva si honorable et si appareillé ; car il ne l’avoit prié que à treize chevaux, et il y vint à trente. Aussi le duc de Lancastre vint à Calais et là se tint un temps, et eut grand’merveille pourquoi tant de gens d’armes bretons se tenoient en la marche de Saint-Omer. On lui dit que le duc d’Anjou, son cousin, ne se asséguroit point bien en lui et qu’il n’y avoit autre vice : de quoi le duc de Lancastre en crola la tête et dit que, si il le faisoit pour ce, il n’étoit mie bien conseillé ; car en paix doit être paix et en guerre guerre. Si commencèrent à aller de l’un à l’autre les deux traiteurs, et à mettre raisons et parçons avant, et entamer matière de paix ou de répit ; et toudis alloit la saison avant.
Or vint le terme qu’il convenoit ceux de Becherel rendre ou être confortés ; si que si très tôt que le jour dut approcher, le roi de France escripsit devers le connétable et le seigneur de Cliçon et leur manda que ils se prissent pour être à la journée, si en vaudroit la besogne mieux : et aussi il vouloit que ses gens y fussent si forts que si les Anglois y venoient, qui de puissance voulsissent lever le siége, on les pût combattre.
Si très tôt que cils deux seigneurs furent signifiés du roi de France, ils le remontrèrent au duc d’Anjou, et le duc leur accorda de partir, et une quantité de leurs gens, et les autres demeurer. Si se départirent et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent au siége de Becherel, où toutes gens d’armes s’armoient par l’ordonnance du roi de France, de Bourgogne, d’Auvergne, de Poitou, de Xaintonge, de Berry, de Champagne, de Picardie, de Bretagne et de Normandie ; et y eut là, au jour que la composition devoit clorre devant Becherel, plus de dix miile lances, chevaliers et écuyers ; et y vinrent les François si étoffément, pour tant que on disoit que le duc de Bretagne et le comte de Salsiberich étoient bien sur mer à dix mille hommes parmi les archers. Mais on n’en vit nul apparant ; de quoi cils de Becherel furent moult courroucés, quand si longuement que plus de quinze mois s’étoient tenus si vaillamment, et si n’étaient autrement confortés. Toutefois il leur convint faire et tenir ce marché, puisque juré et convenancé l’avoient, et que à ce ils s’étoient convenancés et obligés, et livré bons ôtages. Si rendirent et délivrèrent au connétable de France la dite forteresse de Becherel, qui est belle et grande et de bonne garde ; et s’en partirent messire Jean Appert et messire Jean de Cornouaille et leurs gens, et emportèrent ce qui leur étoit ; tout ce pouvoient-ils faire par le traité de la composition ; et s’en vinrent, sur le conduit du connétable, à Saint-Sauveur-le-Vicomte et là se boutèrent. Si recordèrent aux compagnons de laiens comment ils avoient fait aux François.
Si trèstôt que le connétable de France et le sire de Cliçon, et les deux maréchaux de France qui là étoient eurent pris la saisine et possession de Becherel, chaudement ils s’en vinrent mettre le siége devant Saint-Sauveur-le-Vicomte. Ainsi furent la ville et le château de Saint-Sauveur-le-Vicomte assiégés par mer et par terre. Si firent tantôt, cils barons de Bretagne qui là étoient, lever et dresser grands engins devant la forteresse, qui nuit et jour jetoient pierres et mangonneaux aux tours et aux créneaux de la ville et du châtel, qui durement les ennuyoit et travailloit. Et bien souvent, sur le jour, les chevaliers et écuyers de l’ost s’en alloient escarmoucher aux barrières à ceux de dedans ; et les compagnons de la garnison aussi se éprouvoient à eux. Si en y avoit souvent, par telles apertises d’armes, de morts, de navrés et des blessés. Quatreton, un hardi et appert homme d’armes, qui capitaine étoit de par monseigneur Alain de Bouqueselle, étoit durement curieux d’entendre à la forteresse ; car trop eût été courroucé, si par sa négligence ils eussent reçu dommage ni encombrier.
Avec lui étoient, et avoient été toute la saison, messire Thomas Trivet, messire Jean Bourcq et messire Philippe Pigourde, et les trois frères de Maulevrier qui aussi en tous états en faisoient bien leur devoir. Et si y étoient de rechef revenus messire Jean Appert et messire Jean Cornouaille et les compagnons, qui partis étoient de Becherel. Si se confortoiçnt l’un par l’autre ; et leur sembloit qu’ils étoient forts assez pour eux tenir un grand temps ; et pensoient que le duc de Bretagne par mer viendroit les rafraîchir, et combattre les François, ou à tout le moins le duc de Lancastre, qui étoit à Calais, les mettroit en son traité de trêves ou de répit ; parquoi les François ne seroient mie seigneurs d’une si belle forteresse que Saint-Sauveur est. Ainsi, en considérant ces choses à leur profit, se tenoient vaillamment les compagnons qui dedans étoient, et se donnoient du bon temps, car ils avoient vins et pourvéances. La chose du monde qui plus les grévoit c’étoient les grands engins qui continuellement, nuit et jour, jetoient ; car les grosses pierres de faix leur dérompoient et effondroient les combles et les tuiles des toits. Ainsi se tinrent-ils tout cel hiver, le duc d’Angou à Saint-Omer et le duc de Lancastre à Calais.
CHAPITRE CCCLXXXIII.
Comment le duc de Bretagne arriva en Bretagne où il prit plusieurs villes et châteaux par force, et des trêves qui furent données entre les rois de France et d’Angleterre et leurs alliés aussi.
Tant allèrent de l’un à l’autre, amoyennant les besognes, les deux prélats et légats dessus nommés que ils approchèrent ces traités, et que les deux ducs d’Anjou et de Lancastre se accordèrent à ce que de comparoir à Bruges l’un devant l’autre ; car, au voir dire, les traiteurs alloient à trop grand’peine de Saint-Omer à Calais et de Calais à Saint-Omer. Et quand ils avoient tant allés et tant venus, si ne faisoient-ils rien ; car sur trois ou quatre jours que ils mettoient, tant que en allant et retournant, et parlant aux parties, se muoit bien nouvel conseil.
Quand le duc de Lancastre se dut partir de Calais, le duc de Bretagne, qui s’étoit là tout le temps tenu avec lui, prit congé et retourna en Angleterre, et rapporta nouvelles des traités au roi, et sur quel état ils étoient. À son retour qu’il fit, il exploita si bien au roi, parmi les bons moyens qu’il eut, et monseigneur Alain de Bouqueselle, chambrelan du roi, que le dit roi lui accorda et délivra deux mille hommes et quatre cents archers, et par espécial en sa compagnie, pour mieux exploiter de ses besoignes, monseigneur Aymon, son fils, comte de Cantebruge, monseigneur le comte de la Marche, monseigneur Thomas de Hollande, qui depuis fut comte de Quent en Angleterre, aîné fils de la princesse, le seigneur Despensier, qui pas n’étoit encore mort, mais il mourut au retour de ce voyage, le seigneur de Manne, messire Hugue de Hastingues, monseigneur Bryant de Staplelonne, messire Simon Burlé, monseigneur Richard de Ponchardon, monseigneur Thomas Tinfort, le seigneur de Basset, monseigneur Nicole Stamvort, monseigneur Thomas de Grantson et plusieurs autres. Si firent leurs pourvéances à Hamptonne et là montèrent en mer, et quand ils se partirent, ils avoient intention que de venir combattre sur mer la navie du roi de France qui gissoit devant Saint-Sauveur-le-Vicomte ; mais ils eurent vent contraire qui les bouta en Bretagne. Si prirent terre devant Saint-Mahieu de Fine Poterne, Sitôt que ils furent hors de leurs vaisseaux, ils se trairent devers le châtel qui sied au dehors de la ville. Si l’assaillirent fortement et durement, et le conquirent de force ; et furent tous cils morts qui dedans étoient. Adonc se rendit la ville de Saint-Mahieu au duc de Bretagne. Si entrèrent les Anglois dedans la ville : si y atrairent leurs pourvéances là dedans et s’y rafraîchirent.
Or vinrent ces nouvelles au connétable, au seigneur de Cliçon et aux seigneurs et barons de France, de Normandie et de Bretagne qui devant Saint-Sauveur se tenoient, que le duc de Bretagne efforcément étoit arrivé à Saint-Mahieu, et avoit jà pris la ville et le châtel. Si eurent conseil entre eux comment il s’en pourroient chevir ; donc fut regardé, pour le meilleur et ségur état, que on envoieroit contre eux faire frontière trois cents ou quatre cents lances qui les ensonnieroient, et hériroient leurs coureurs, si ils s’abandonnoient de trop avant chevaucher au pays ; et toudis tiendroient-ils le siége devant Saint-Sauveur, et ne s’en partiroient, ainsi que en propos l’avoient, si l’auroient conquis. Adonc furent ordonnés principalement quatre barons de Bretagne, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval et le sire de Beaumanoir à faire frontière contre les Anglois. Si s’en vinrent à Lamballe, et là se tinrent.
Le duc de Bretagne, le comte de Cantebruge, le comte de la Marche, le sire Despensier et les barons et chevaliers d’Angleterre qui étoient arrivés à Saint-Mahieu de Fine Poterne, ne séjournèrent guère en la ville depuis qu’elle se fut rendue, mais s’en vinrent devant Saint-Pol de Léon et là s’arrêtèrent. Si l’assaillirent fortement et la prirent de force : si fut toute courue et exilée ; et de là ils s’en vinrent devant Saint-Brieu des Vaulx, une ville malement forte, et l’assiégèrent ; et avoient grand intention du prendre ; car ils mirent mineurs en œuvre qui se ahâtirent que, devant quinze jours, ils exploiteroient si bien que ils feroient renverser un tel pan de mur que sans danger ils entreroient bien en la ville.
Quand les Anglois qui dedans Saint-Sauveur étoient entendirent que le duc de Bretagne et le comte de Cantebruge, et grand’foison de seigneurs d’Angleterre, étoient efforcément arrivés en Bretagne, si en furent moult joyeux ; car ils en cuidèrent grandement mieux valoir et que par eux fut cil siége levé. Si s’avisèrent, car il leur besognoit, que ils traiteroient devers ces seigneurs de France afin que ils eussent un répit, un mois ou cinq semaines ; et si là en dedans ils n’étoient confortés ils rendroient la ville et le châtel de Saint-Sauveur. Au voir dire, ils ne pouvoient tenir en avant, car ils étoient si travaillés des engins qui nuit et jour jetoient, qu’ils n’osoient aller aval la ville, mais se tenoient ès tours. Et avint, une fois que Quatreton, le capitaine, gissoit en une tour, sur un lit, car il étoit moult deshaitié ; si entra une pierre d’engin en celle tour par un treillis de fer qu’elle rompit ; et fut adonc proprement avis à Quatreton que le tonnerre fût descendu laiens ; et ne fut mie asseguré de sa vie ; car celle pierre d’engin, qui étoit ronde, pour le fort trait que on lui donna, carola tout autour de la tour par dedans, enfondra le plancher et entra en un autre étage, ainsi que Quatreton recorda depuis à ses compagnons ; si que, pour eux ôter de ce danger, fût par paix ou par bataille, entre eux se conseillèrent pour le meilleur que ils traiteroient unes trêves. Si le firent, et envoyèrent par un héraut querre un sauf-conduit au connétable, que ils pussent ségurement venir parlementer en l’ost. On leur accorda ; et le reporta le héraut tout scellé. Donc vinrent en l’ost traiter messire Thomas Trivet et messire Jean de Bourcq au connétable et au duc de Bourbon qui là étoient. Si exploitèrent si bien que : si dedans la close Pâque, ils n’étoient confortés du duc de Bretagne personnellement ils rendroient la forteresse ; et c’étoit environ la mi-quarème ; et ce terme pendant on ne leur devoit faire point de guerre, et aussi ils n’en feroient point ; et si deffaute étoit que du duc de Bretagne ils ne fussent secourus dedans le jour qui expressément y étoit mis, ils livreroient promptement bons ôtages pour rendre la forteresse. Ainsi demeura Saint-Sauveur en composition.
Les deux ducs d’Anjou et de Lancastre et leurs consaulx étoient à Bruges, qui savoient et oyoient tous les jours nouvelles de Bretagne et de Normandie ; et par espécial le duc d’Anjou les avoit plus fraîches que n’eût son cousin le duc de Lancastre ; si s’avisoit selon ce. Là étoient les deux légats moyens pour toutes parties, qui portoient tous les jours de l’un à l’autre ces traités ; et quand on étoit sur voie d’accord, Bretagne et Espaigne dérompoient tout. Je vous dirai pourquoi et comment. Le duc de Lancastre ne se vouloit nullement assentir à traiter de paix ni à composition nulle, si le duc de Bretagne ne r’avoit tout entièrement ce que le roi de France avoit appliqué à l’héritage de France et au domaine, par l’accord de tous les barons, les prélats, les cités et les bonnes villes de Bretagne. Or regardez si ce n’étoit point fort à ôter. Castille, que on entend Espaigne, le roi de France vouloit que tout entièrement elle demeurât au roi Henry, dont le duc de Lancastre, se tenoit hoir de par madame sa femme qui avoit été fille au roi Dam Piètre, et dont le dessus dit duc se escripsoit sire et roi, et des armes il se équarteloit. Or avoit le roi de France juré solemnellement que jamais paix ne feroit au roi d’Angleterre, que le roi de Castille n’y fût aussi avant en la paix comme il seroit. D’autre part le roi d’Angleterre avoit aussi juré au duc de Bretagne que, traité ni accord qu’il fît au roi de France, il resteroit en son héritage de Bretagne ; si que ces choses étoient fortes à dérompre ni à briser. Mais, les deux légats, qui sages et avisés étoient, et bien enlangagés, et volontiers ouys de toutes les parties par leur attemprée promotion, et qui considéroient bien toutes ces choses, disoient que, s’il plaisoit Notre Seigneur, ils trouveroient bien ententes, ordonnances et aucun moyen parquoi ils se départiroient par accord. Or revenrons-nous au fait de Bretagne et aux guerres qui y étoient fortes et dures.
Vous devez savoir, comment que Saint-Sauveur-le-Vicomte, et les Anglois qui dedans étoient, se fussent mis sus certains articles de composition, le connétable de France et les barons de Bretagne et de Normandie, qui à siége avoient été là tout l’hiver, ne se délogèrent mie pour ce ; mais se ordonnèrent et établirent assez plus forts que devant ; et signifièrent tout leur état au roi de France, en remontrant sus quel parti ils gissoient, et comment le duc de Bretagne, qu’ils appeloient Jean de Montfort, étoit arrivé efforcément au pays. Et pouvoient être les Anglois dix mille combattans, et espéroient que ils les viendroient combattre, et rescourre la ville et le châtel de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Le roi de France, qui ne vouloit mie que ses gens fussent entrepris, ni que ils reçussent par faute de puissance blâme ni villenie avec blâme et dommage, manda et escripsit partout là où il pensoit à recouvrer de droites fleurs de gens d’armes, en Flandre, en Brabant, en Haynaut, en Hasbain, en la duché de Guerles, en Bar, en Lorraine, en Bourgogne, en Champagne, que tous fussent, au plus étoffêment qu’il pourroient, à celle journée devant Saint-Sauveur-le-Vicomte en Cotentin. Tous bons chevaliers et écuyers, et gens d’armes, qui mandés ou priés en étoient, obéirent et s’appareillèrent du plus tôt qu’ils purent, et se mirent à voie et à chemin par devers Normandie pour être à celle journée.
Ce terme pendant et ces choses faisant, toudis parlementoient les deux ducs d’Anjou et de Lancastre à Bruges, et aussi leurs consaulx ; et aussi d’autre part le siége se tenoit grand et fort du duc de Bretagne et du comte de Cantebruges, et des barons et des chevaliers d’Angleterre, devant Saint-Brieuc des Vaulx. Entrues que ils étoient là assiégés, et que ils espéroient fort à conquerre la ville, par le fait de leurs mineurs qui ouvroient en leur mine, lesquels s’étoient ahâtis, qu’ils leur rendroient la ville dedans quinze jours, nouvelles leur vinrent de ceux de Saint-Sauveur, en remontrant comment de long temps ils avoient été assiégés, et le danger que ils avoient souffert ; de quoi, sur la fiance de leur confort, ils s’étoient mis en composition ; et convenoit la ville et le châtel rendre aux François, si, dedans la close Pâques qu’ils attendoient, le siége n’étoit levé ; et pour ce tenir et accomplir ils avoient livré bons ôtages. Le duc de Bretagne, le comte de Cantebruge, le comte de la Marche, le sire Despensier et les barons qui là étoient, eurent bon mestier d’avoir avis et conseil de cette chose, et comment à leur honneur ils en useroient ; si eurent sur ce plusieurs imaginations. Les aucuns disoient que ce seroit bon que on allât les François combattre ; et les autres disoient le contraire ; car plus honorable et profitable leur étoit de tenir le siége devant Saint-Brieuc des Vaulx, puisque si avant l’avoient mené qu’ils le devoient dedans six jours avoir, que soudainement eux partir de là et faire nouvelle emprise ; et que encore, après le conquêt de Saint-Brieuc des Vaulx, tout à temps pouvoient-ils retourner à Saint-Sauveur. Tant fut cil propos démené et débatu que finablement, tout considéré et d’une science, ils s’accordèrent à tenir le siége devant Saint-Brieuc des Vaulx, et leur sembla le plus profitable.
CHAPITRE CCCLXXXIV.
Comment messire Jehan d’Éverues donna soins à un nouvel fort et comment il fut assiegé par les François, puis rescous par le duc de Bretagne.
Messire Jean d’Éverues, comme hardi et entreprenant chevalier et bon homme d’armes de la partie des Anglois, étoit pour ce temps en l’île de Camperlé, et avoit toute celle saison faite sa route à part lui, et fortifié une motte à deux lieues près dudit Camperlé, que on appeloit au pays le Nouvel Fort ; et avoit le dit messire Jean d’Éverues, parmi l’aide de ses gens, et le retour et mansion de ce nouvel fort où il tenoit bonne garnison, tellement travaillé, hérié et guerroyé le pays que nul n’osoit aller de ville à autre. Ni on ne parloit d’autre chose en toute marche ni en l’île de Camperlé que de ce nouvel fort ; et proprement les enfans en Bretagne et les jeunes fillettes en avoient fait une cançon que on y cantoit tout communément ; et disoit la cançon ainsi :
CANÇON.
Gardés vous dou Nouviau Fort,
Vous qui allez ces allues ;
Car laiens prent son déport
Messire Jehan d’Évrues.
Il a gens trop bien d’accord,
Car bom tout leur est viés et nues :
Il n’espargnent foible ne fort ;
Tantost ils aront plains leurs crues
De la Mote-Marciot
D’autre avoir que de viés oes,
Et puis meneront à bom port
Leurs pillages et leur conqües.
Gardés vous dou Nouviau Fort.
Vous qui allez ces allues ;
Car laiens prent son déport
Messire Jehan d’Évrues.
Clichon, Rohem, Rochefort,