Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 60)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Biaumanoir, Laval, entrues

Que li dus à Saint Brieu

Dort, chevauciez les frans allues.

Fleur de Bretaigne, oultre bort

Estre à renommés sues,

Et maintenant outes mort ;

Dont c’est pités et grans dues.

Gardés vous dou Nouviau Fort,

Vous qui allez ces allues ;

Car laiens prent son déport

Messire Jehan d’Évrues.

Remonstre là ton effort,

Se conquerre tu le pues ;

Tu renderas maint sourcot

À nos mères se tu voes.

En ce païs ont à tort

Pris et moutons et cras bues :

Or paieront il leur escot

À ce cop, se tu t’esmues.

Gardés vous dou Nouviau Fort.

Vous qui allez ces allues ;

Car laiens prent son déport

Messire Jehan d’Évrues.

Ainsi étoit messire d’Éverues, par sa chevalerie, crié et renommé au pays. Et tant se multiplièrent ces cançons qu’elles vinrent en la connoissance de ces seigneurs de Bretagne qui se tenoient à Lamballe. Si commencèrent à penser sus et à dire : « Dieu le veut ! les enfans nous apprendront à guerroyer. Voirement n’est-ce pas chose bien séante que nous savons nos ennemis si près de nous, qui ont toute celle saison robé et pillé le pays, et si ne les allons point voir : il nous convient chevaucher vers ce nouveau fort et tant faire que nous l’ayons, et messire Jean d’Éverues dedans. Il ne nous peut nullement échapper qu’il ne soit nôtre ; et nous rendra compte de tout son pillage. »

Adonc s’émurent ces seigneurs, et leurs gens une partie, et une partie en laissèrent en Lamballe pour la garder ; et chevauchèrent environ deux cents lances vers le Nouveau Fort, et firent tant qu’ils y vinrent. Si s’arrêtèrent par devant et l’environnèrent de tous lez, afin que nul n’en pût issir ; et se mirent tantôt en ordonnance pour aller assaillir, et messire Jean d’Éverues et ses gens en bon arroi pour eux deffendre. Là eut par trois nuits grands assauts, et des blessés d’une part et d’autre. Et tellement l’avoient empris le sire de Cliçon et cils barons de Bretagne, que de là ne partiroient si auroient conquis ce nouveau fort et ceux qui dedans étoient, que ils n’en eussent point failli que voirement ne l’eussent ils eu ; car le Nouveau Fort n’étoit point tel que pour tenir à la longue contre tels gens d’armes ; et l’eussent eu très le premier jour, si n’eût été leur bonne apperte deffense, et la bonne artillerie qui dedans étoit, et dont ils l’avoient pourvue.

Entrues que cils barons de Bretagne étoient devant ce Nouveau Fort assez près de Camperlé, et qu’ils hérioient et oppressoient durement monseigneur Jean d’Éverues, trois nouvelles en un moment vinrent au duc de Bretagne, au comte de Cantebruge, au comte de la Marche et aux barons d’Angleterre qui devant Saint-Brieuc des Vaulx étoient : les premières, furent telles, que les mineurs avoient perdu leur mine, et que il leur en convenoit refaire une autre nouvelle, si on vouloit avoir par mine la ville de Saint-Brieuc des Vaulx, laquelle chose leur étoit grandement déplaisant ; et en étoient tout péneux et merancolieux, quand Chandos le héraut leur apporta les secondes nouvelles, qui venoient tout droit de Bruges et du duc de Lancastre. Si envoyoit par ses lettres closes au duc de Bretagne, à son frère le comte de Cantebruge et au comte de la Marche la manière et l’ordonnance du traité, et sur quel état ils étoient entre lui et le duc d’Anjou, quand le dit Chandos partit de Bruges. La tierce nouvelle fut, qui tous les réveilla, comment le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Beaumanoir, le sire de Laval et le sire de Rochefort, avoient enclos et assiégé monseigneur Jean d’Éverues en son nouvel fort, et le faisoient assaillir tellement et si fortement qu’il étoit en péril d’être pris et en grand’aventure.

Quand le duc de Bretagne ouït ce, si dit : « Tôt à cheval ! si chevauchons coiteusement celle part : j’aurois jà plus cher la prise de ces cinq chevaliers que de ville ni de cité qui soit en Bretagne ; ce sont cils, avec monseigneur Bertran de Claiquin, qui m’ont plus fait à souffrir et lesquels je désire le plus. Nous ne les pouvons plus aisément avoir que en ce parti où ils sont. Et nous attendront là, je n’en fais nulle doute, mais que nous nous hâtons ; car ils désirent à avoir le chevalier, messire Jean d’Éverues, qui vaut bien que on le secoure et r’ôte de ce danger. » À ces paroles evvous ces seigneurs tantôt armés et montés, et une partie de leurs gens ! et se partirent chacun qui mieux mieux, sans attendre l’un l’autre ; et écuyers et varlets commencèrent à courir et à suivir leurs maîtres. Ainsi soudainement se défit le siége de Saint-Brieuc des Vaulx.

Certes le duc de Bretagne, le comte de Cantebruge, le comte de la Marche, le sire Despensier, et cils barons et cils chevaliers d’Angleterre, avoient si grand’hâte et tel désir de venir devant ce Nouveau Fort pour trouver leurs ennemis, qu’ils ne firent sur le chemin le plus que r’alainer, et que leurs coursiers étoient tout mouillés de sueur ; mais oncques ne se purent ni sçurent si hâter que le sire de Cliçon et les barons de Bretagne, qui devant le Nouveau-Fort étoient, ne fussent signifiés de ces nouvelles. Et leur fut dit ainsi : « Or tôt, seigneurs, montez sur vos chevaux et vous sauvez ; autrement vous serez pris aux mains ; car veci le duc de Bretagne, le comte de Cantebruge et toutes leurs gens qui viennent. » Quand cils seigneurs ouïrent ces nouvelles, si furent moult ébahis et à bonne cause. Or eurent-ils tant d’avantage que leurs chevaux étoient ensellés ; car si ils ne le fussent, ils ne l’eussent point été à temps, tant étoient-ils et furent hâtés. Et si très tôt qu’ils furent montés et qu’ils se partoient, ils regardèrent derrière eux et virent la grosse route et épaisse du duc de Bretagne qui venoit les grands galops. Adonc sçurent bien chevaux que éperons valoient en la route du seigneur de Cliçon ; car quant que ils pouvoient brocher ils brochoient le chemin de Camperlé ; et le duc de Bretagne et sa route après. Ce aida moult au seigneur de Cliçon et à sa compagnie, et leur fit grand avantage, que leurs chevaux étoient frais, et cils du duc de Brelagne travaillés : autrement ils eussent été r’ataints sur le chemin.

Le sire de Cliçon et ses gens trouvèrent les portes de Camperlé toutes ouvertes ; si leur vint grandement à point, et entrèrent ens ; et à fait qu’ils entroient, ils descendoient et prenoient leurs lances et s’ordonnoient aux barrières pour deffendre et attendre leurs compagnons ; mais les plus lointains n’étoient mie le trait d’un arc loin. Si furent tous recueillis et se sauvèrent par grand’aventure ; et levèrent les ponts et clorrent les barrières et les portes de Camperlé. Evvous le duc de Bretagne, le comte de Cantebruge, et les barons et les chevaliers d’Angleterre tous venus, qui font leur course et leur montre devant les barrières ! et ainsi qu’ils venoient ils s’arrêtoient et descendoient de leurs chevaux qui étoient tout blancs de sueur. Là vouloit le duc de Bretagne que tantôt on les assaulsît ; mais il lui fut dit : « Sire, il vaut trop mieux que nous nous logeons, et regardons par quelle ordonnance nous les assaudrons, que nous nous hâtions avec le travail que nous avons. Ils sont enclos ; ils ne vous peuvent nullement échapper, si ils ne s’envolent en l’air. Camperlé n’est pas si forte contre votre host que vous ne les doiviez avoir. » Adonc se logèrent toutes manières de gens, et se mirent en bonne ordonnance tout autour de la ville ; car quand ils furent tous venus ils se trouvèrent gens assez pour ce faire. Ainsi fut messire Jean d’Éverues délivré de grand péril et de grand danger, et son nouveau fort.

CHAPITRE CCCLXXXIX.

Comment on ne put trouver aucun traité de paix entre les deux rois, et aussi de la mort du roi d’Angleterre.

Sitôt que le roi de France fut signifié de la mort de son cousin le prince de Galles, il lui fit faire son obsèque moult révéramment en la sainte chapelle du roi à Paris ; et y furent ses frères et grand’foison des plus hauts barons et chevaliers de France ; et dit bien le roi de France et affirma que le prince de Galles avoit régné puissamment et vaillamment.

Or vint la Toussaint, que le roi d’Angleterre envoya aux parlemens à Bruges, ainsi que ordonnance se portoit, monseigneur Jean de Montagu, le seigneur de Gobehem, l’évêque de Herefort et le doyen de Saint-Pol de Londres ; et le roi de France le comte de Salebruce, le seigneur de Chastillon, monseigneur Philibert de l’Espinace ; et toudis y étoient les deux légats traiteurs. Si se tinrent cils seigneurs et cils traiteurs tout le temps à Bruges ; et peu exploitèrent, car toutes leurs choses tournoient à nient ; car les Anglois demandoient, et les François aussi.

En ce temps étoit le duc de Bretagne en Flandre dalez son cousin le comte Louis de Flandre, lequel il trouvoit assez traitable et amiable ; mais point ne s’ensonnioit de ces traités.

Environ le quarême, se fit un secret traité entre les Anglois et les François ; et durent les Anglois porter leur traité en Angleterre et les François en France, et chacun devers son seigneur le roi ; et devoient retourner, ou autres commis que le roi renvoyeroit, à Montreuil sur Mer ; et sur cel état furent les trêves ralongées jusques au premier jour de mai. Si en allèrent les Anglois en Angleterre, et les François revinrent en France et rapportèrent leur traité, et recordèrent sur quel état ils s’étoient partis l’un de l’autre. Si furent envoyés à Montreuil sur Mer, du côté des François, le sire de Coucy, le sire de la Rivière, messire Nicolas Bracque et Nicolas le Mercier ; et du côté des Anglois, messire Guichart d’Angle, messire Richard Sturi et Joffroi Chaucier, et parlementèrent cils seigneurs et ces parties grand temps sur le mariage du jovène Richard, fils du prince, et de mademoiselle Marie, fille du roi de France ; et revinrent arrière en Angleterre et rapportèrent leur traité ; et aussi les François en France, et furent les trêves ralongées d’un mois.

Nous avons oublié à recorder comment le roi d’Angleterre, le jour de la Nativité Notre Seigneur, l’an dessus dit, tint son palais à Westmoustier et fit une grande fête et solennelle ; et y furent, par mandement et commandement du roi, tous les prélats, les comtes, les barons et les chevaliers d’Angleterre ; et là fut élevé Richard le fils du prince, et le fit le roi porter devant lui, et le revêtit, présents les susdits, de l’héritage et royaume d’Angleterre à tenir après son décès ; et l’assit dalez lui ; et fit jurer tous prélats, barons, chevaliers et officiers des cités et des bonnes villes, des ports et des passages d’Angleterre que ils le tiendroient à roi. Après ce, le vaillant roi eschéi en une foiblesse de laquelle il mourut en l’année, ainsi que vous orrez recorder temprement ; mais nous persévérons de des parlements et de ces traités qui ne vinrent à nul profit.

À ces parlements et secrets traités qui furent assignés en la ville de Montreuil, furent envoyés, de par le roi de France, le sire de Coucy et messire Guillaume de Dormans, chancelier de France. Si s’en vinrent tenir à Montreuil. De la partie des Anglois furent envoyés à Calais le comte de Salsiberi, messire Guichart d’Angle, l’évêque d’Herford et l’évêque de Saint-David, chancelier d’Angleterre. Et étoient là les traiteurs qui alloient de l’un à l’autre, et qui portoient les traités, l’archevêque de Ravenne et l’évêque de Carpentras. Et furent toudis leur parlement et leur traité sur le mariage devant dit, et offroient les François, avec leur dame fille du roi de France, douze cités au royaume de France ; c’est à entendre en la duché d’Aquitaine ; mais ils vouloient voir Calais abattu. Si se dérompirent cils parlements et cil traité sans rien faire ; car onques, pour chose que les traiteurs sçussent dire, prier ni requérir, ni remontrer, ces parties ne se voulrent ou osèrent oncques assegurer sur certaine place entre la ville de Montreuil et Calais pour iceux comparoir l’un devant l’autre. Si demeurèrent les choses ainsi, et ne furent les trêves plus ralongées, mais la guerre renouvelée, et retournèrent les François en France.

Quand le duc de Bretagne vit ce, qui se tenoit à Bruges dalez son cousin le comte de Flandre, et les légats furent là retournés, qui dirent qu’ils ne pouvoient rien faire ; si escripsit devers le comte de Salebrin et monseigneur Guichart d’Angle qui étoient à Calais, que, à tel jour, atout gens d’armes et archers, ils fussent contre lui ; car il s’en vouloit r’aller en Angleterre, et il se doutoit des embûches sur les frontières de Flandre et d’Artois : si que les dessusdits, le comte de Salsiberich et messire Guichart d’Angle se partirent de Calais atout cent hommes d’armes et deux cents archers, et vinrent requérir bien avant en Flandre le duc de Bretagne, et le ramenèrent sauvement jusques à Calais.

Quand notre saint père le pape Grégoire onzième sentit et entendit que la paix entre le roi de France et le roi d’Angleterre ne se pouvoit trouver, pour moyen ni pour traité que on sçût ni pût mettre avant, ce lui fut une chose moult déplaisante ; et dit à ses frères cardinaux que il se vouloit partir d’Avignon et que ils se ordonnassent, car il vouloit aller tenir son siége à Rome. Les cardinaux ne furent mie trop réjouis de ces nouvelles ; et lui débatirent par plusieurs raisons et voies raisonnables, et lui remontrèrent bien que si il alloit là il mettroit l’Église en grand trouble. Nonobstant toutes paroles, il dit que il avoit ce de vu, et qu’il iroit, comment que fût. Si se ordonna, et les constraindit de aller avec lui. Toutes fois quand ils virent que ils n’en auroient autre chose, ils se mirent avec lui, et montèrent en mer à Marseille, et singlèrent tant qu’ils vinrent à Jennes. Là se rafreschirent, et puis rentrèrent de rechef en leurs galées, et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Rome. Si furent les Romains grandement réjouis de leur venue, et tout le pays de Romagne. Par celle motion que le pape fit avinrent depuis grands troubles en l’Église, si comme vous orrez recorder ci-après, et que cette histoire dure jusques à là.

Toute celle saison que cils traités et parlement de paix qui point n’avinrent furent à Bruges, le roi de France avoit ses pourvéances et son armée fait faire sur mer et appareillé très grossement, et avoit intention d’envoyer adonc en Angleterre ; et étoient ses gens pourvus de galées et de gros vaisseaux que le roi Henry d’Espaigne leur avoit envoyés, et l’un de ses maîtres amiraux qui s’appeloit Dam Ferran Sanses de Thomar ; et l’amiral de France étoit messire Jean de Vienne. Avec lui étoient messire Jean de Roye et plusieurs apperts chevaliers et écuyers de Bourgogne, de Champagne et de Picardie. Si vaucroient ces gens marins sur mer, et n’attendoient autre chose que nouvelles leur vinssent que la guerre fût renouvelée. Et bien s’en doutoient en Angleterre ; et l’avoient les capitaines des îles d’Angleterre, de Gersée, de Grenesée et du Wisk signifié au conseil du roi d’Angleterre ; car le roi étoit jà moult malade, et ne parloit-on point à lui des besognes de son royaume, fors à son fils le duc de Lancastre ; et étoit si très foible que les médecins n’y espéroient point de retour. Si fut envoyé à Hamptonne monseigneur Jean d’Arondel atout deux cents hommes d’armes et trois cents archers pour garder le havène, la ville et la frontière contre les François.

Quand le duc de Bretagne, ainsi que contenu est et devisé ci-devant, fut ramené à Calais du comte de Salebrin et de monseigneur Guichart d’Angle, il entendit que le roi son seigneur étoit durement malade et affaibli ; si se partit du plus tôt qu’il put et monta en mer ; et demeurèrent encore à Calais le comte de Salebrin et monseigneur le duc de Bretagne ; si prit terre à Douvres et puis chevaucha vers Londres et demanda du roi. On lui dit qu’il gisoit moult malade en un petit manoir royal qui est là sur la rivière de Tamise, à cinq lieues angloises de Londres que on dit Chenes. Là vint le duc de Bretagne : si y trouva le duc de Lancastre, le comte de Cambruge, monseigneur Thomas le mains-né et aussi le comte de la Marche ; et n’attendoient du roi fors l’heure de Notre Seigneur. Et aussi étoit là sa fille madame de Coucy, qui moult étoit abstreinte de grand’douleur et angoisse de ce qu’elle véoit son seigneur de père en ce parti.

Le jour devant la veille monseigneur saint Jean-Baptiste, en l’an mil trois cent soixante dix sept, trépassa de ce siècle le vaillant et le preux roi Édouard d’Angleterre, de la quelle mort tout le pays et le royaume d’Angleterre fut durement désolé ; et ce fut raison, car il leur avoit été bon roi. Oncques n’eurent tel ni le pareil puis le temps le roi Artus qui fut aussi jadis roi d’Angleterre, qui s’appeloit à son temps la grand’Bretagne. Si fut le dit roi embaumé et mis et couché sur un lit moult révéramment et moult puissamment, et porté tout ainsi aval la cité de Londres de vingt quatre chevaliers vêtus de noir, ses trois fils et le duc de Bretagne et le comte de la Marche derrière lui, et ainsi allant pas pour pas, à viaire découvert. Qui vit et ouït ce jour les grands lamentations que le peuple faisoit, les pleurs et les cris et les regrets qu’ils disoient et qu’ils faisoient, on en eut grand’pitié et grand’compassion au cœur.

Ainsi fut le noble roi apporté au long de Londres jusques à Westmoustier, et là mis et enseveli dalez madame sa femme Philippe de Haynaut, roine d’Angleterre, ainsi que à leur vivant avoient ordonné. Et fut fait l’obsèque du roi si noblement et si révéramment que on put oncques ; car bien le vaut ; et y furent tous les prélats, les comtes, les barons et les chevaliers d’Angleterre, qui pour ce temps y étoient.

Après celle obsèque, on regarda que le royaume d’Angleterre ne pouvoit être longuement sans roi, et que profitable étoit pour tout le royaume de couronner tantôt le roi qui être le devoit, et lequel le vaillant roi qui mort étoit avoit ordonné et revêtu du royaume très son vivant. Si ordonnèrent là les prélats, les comtes, les barons, les chevaliers et les communautés d’Angleterre, et assignèrent un certain jour, et bien bref, que on couronneroit l’enfant, le jeune Richard, qui fils avoit été du prince ; et furent à ce donc tous d’accord.

En celle semaine que le roi fut trépassé, retournèrent de Calais en Angleterre le comte de Sallebrin et messire Guichart d’Angle, qui furent moult tristes et fort courroucés de la mort le vaillant roi ; mais souffrir leur convint puisque Dieu le vouloit. Si furent tous les pas clos en Angleterre, ni nul n’en partoit, de quel côté que ce fût, pour tant que on vouloit mettre tantôt les besognes du pays en bonne et estable ordonnance, ainçois que la mort du vaillant roi fût sçue. Or parlerons de l’armée françoise qui étoit sur mer.

CHAPITRE CCCLXXXV.

Des barons de Bretagne qui furent enclos dans Camperlé, et des trêves qui bien à point leur arrivèrent.

Le premier jour entendirent les Anglois à eux loger bien et faiticement ; et disoient les seigneurs, que ils ne voulsissent être autre part que là, tant avoient grand’plaisance en ce qu’ils sentoient les barons de Bretagne, que le plus désiroient à tenir, enclos dedans Camperlé. Si se tinrent ce premier jour tout aises et la nuit aussi, et firent bon guet. À lendemain, environ soleil levant, ils se mirent en ordonnance pour assaillir, et se trairent tout devant Camperlé.

Bien savoient le sire de Cliçon et les autres, qu’ils seroient assaillis et que on leur porteroit du pis que on pourroit. Si étoient eux, et leurs gens aussi, ordonnés selon ce, et mis en bon convenant ; car ils étoient bien gens, puisqu’ils avoient un peu d’avantage, qui n’étoient mie légers à déconfire. Là eut ce jour, jusques à haute nonne, fort assaut et dur ; et n’y avoit homme ni femme en la ville de Camperlé qui ne fût ensonnié d’aucune chose faire, ou de porter pierres et dépaver les chaussées, ou d’emplir pots pleins de chaux, ou d’apporter à boire aux compagnons qui se deffendoient et que de sueur tout mouillés étoient. En cel état furent-ils jusques à la nuit, par trois ou par quatre assauts ; et en y eut de ceux de l’ost, en assaillant, aucuns blessés et navrés. À lendemain, on refit tout autel ; et assaillirent les Anglois, ce second jour, jusques à la nuit. Le sire de Cliçon et les barons qui là étoient et qui en ce danger se véoient, et qui en sus de tous conforts se véoient, n’étoient mie bien à leur aise. Si regardèrent que trop mieux leur valoit à eux rendre et payer rançon que attendre l’aventure d’être pris ; car bien connoissoient que longuement ils ne se pouvoient tenir en cel état. Si faisoient doute que, s’ils étoient pris de force, trop grand meschef ne leur avint ; car, par espécial, ils se sentoient fort haïs du duc, pourtant que ils lui avoient été trop contraires. Si envoyèrent devers le duc de Bretagne un héraut qui remontra leur entente, avec lettres de créance qu’il portoit. Le duc à leurs offres ne voult onques entendre, mais en répondit tantôt et dit : « Héraut, retournez et leur dites de par moi, que je n’en prendrai jà nul, s’ils ne se rendent simplement. » Donc dit le héraut (je ne sais s’il en étoit chargé de parler si avant ; je crois bien oil) : « Cher sire, ce seroit grand’dureté, si pour loyaument servir leur seigneur ils se mettoient en tel danger. » — « Leur seigneur ! répondit le duc de Bretagne ; ils n’ont autre seigneur que moi ; et si je les tiens, ainsi que j’ai espérance que je ferai, je leur remontrerai que je suis leur sire : si que, héraut, retournez ; vous n’emporterez autre chose de moi. » Le héraut retourna, et fit sa réponse à ses seigneurs, tout ainsi, ni plus ni moins, que vous avez ouï.

De ces nouvelles ne furent mie le sire de Cliçon ni les autres bien réjouis ; car tantôt ils eurent l’assaut à la main, et les convint r’aller à leur labeur, ainsi qu’il faut gens d’armes qui sont en dur parti ; car très le premier jour eussent-ils été pris et conquis si très vassaument ils ne se fussent deffendus. Finablement ils regardèrent que il ne se pourroient tenir que, dedans cinq ou six jours, de force ils ne fussent pris et conquis ; et encore ne savoient-ils si on les minoit ou non : c’étoit une chose qui bien faisoit à ressoigner pour eus. Si eurent un autre conseil de traité, lequel ils mirent avant ; et envoyèrent devant le duc de Bretagne, que si, dedans quinze jours, ils n’étoient secourus ou confortés par quelque manière que ce fût, ils se rendroient simplement en la volonté du duc. Quand le duc de Bretagne ouït ces traités, si lui furent plus plaisans assez que les autres ; et s’en conseilla au comte de Cantebruge et aux barons d’Angleterre qui là étoient. En ce conseil y eut plusieurs paroles retournées ; et regardoient trop fort, en imaginant les aventures, de quel part confort leur pourroit venir ; mais nullement ils ne lui savoient voir ni trouver, si ce n’étoit du comté de Saint-Sauveur-le-Vicomte où le connétable de France et les François étoient efforcément. De ce faisoient-ils la greigneur doute, et pourtant ils se assentirent à ce traité : mais ils ne vouldrent donner que huit jours de souffrance ; encore ne le faisoient-ils mie volontiers. Et furent tout joyeux le sire de Cliçon et ses compagnons quand ils les purent avoir.

Ainsi demeurèrent cils cinq barons de Bretagne en souffrance, et la ville de Camperlé aussi ; et toudis se tenoit le siége. Si devez bien croire et savoir qu’ils n’étoient mie à leur aise, quand ils se sentoient en tel danger que en la volonté de leurs ennemis, et par espécial du duc qui les haïoit à mort, et qui bien disoit que jà n’en prendroit nulle rançon. De leur fortune et de leur aventure se doutoit bien le roi de France, et avoit cinq ou six coureurs à cheval nuit et jour allans et venans de Paris en Bretagne et de Bretagne à Paris, et qui du jour à lendemain rapportoient nouvelles de cent ou de quatre-vingt lieues long, par les chevaux de quoi ils se rafreschissoient de ville en ville. Et en tel manière il avoit autres messages qui ainsi s’exploitoient de Bruges à Paris et de Paris à Bruges ; par quoi tous les jours il savoit les traités qui là se faisoient.

Si très tôt qu’il sçut l’avenue de Camperlé, il se hâta d’envoyer devers son frère le duc d’Anjou ; et lui manda étroitement, à quel meschef que ce fût, il fit clorre ces traités et prit trêves aux Anglois pour toutes les mettes et limitations de France, et lui spécifia la cause pour quoi. Tantôt le duc d’Anjou, qui avoit les légats à la main, mit main à l’œuvre, et accorda unes trêves, sur quel état il étoit, à durer jusques au premier jour de mai l’an mil trois cents soixante seize. Et eurent en convent les deux ducs de revenir et de retourner à la Toussaints à Bruges ; et devoit le duc de Lancastre amener avec lui le duc de Bretagne ; et le duc d’Anjou promettoit que il seroit pour lui en tous états, et le mettroit à accord de la duché de Bretagne envers son frère le roi de France.

Tantôt la chartre de la trêve fut escripte, grossée et scellée, et du duc de Lancastre à deux de ses chevaliers délivrée, lesquels on appeloit l’un monseigneur Nicolle de Carsuelle et l’autre monseigneur Gautier de Urswich. Le duc d’Anjou, pour hâter la besogne et pour ces deux chevaliers montrer le chemin, prit deux des sergents d’armes de son frère le foi, et leur dit : « Hâtez-vous et faites hâter ces chevaliers, et renouvelez de chevaux partout où vous viendrez ; et ne cessez ni nuit ni jour tant que vous ayez trouvé le duc de Bretagne. » Avec tout ce, il en pria et fit prier par les légats les deux chevaliers espéciaument ; et aussi leur sire le duc de Lancastre leur rechargea. Si exploitèrent tant et si vigoureusement que, sur cinq jours, ils furent de Bruges devant Camperlé ; et trouvèrent le duc qui jouoit aux échecs au comte de Cantebruge dedans son pavillon. Si se agenouillèrent devant lui et devant le comte, et les saluèrent en anglois. Les deux chevaliers furent les très bien venus de ces seigneurs, pourtant qu’ils venoient de leur frère le duc de Lancastre ; et demandèrent des nouvelles. Tantôt messire Nicoles Urswich mit ayant la chartre de la trêve où la commission étoit annexée ; et commandoit le duc de Lancastre, qui plein pouvoir et autorité avoit au lieu du roi d’Angleterre son père, que, en quelque état qu’ils fussent, ils se partissent tantôt et sans délai. Or regardez si cette chose vint bien à point pour les barons de Bretagne qui étoient enclos en tel danger en Camperlé, qui n’avoient mais que un jour de répit. Oncques chose ne chéit si bien à gens qu’il leur en chéit. Vous devez savoir que le duc de Bretagne fut étrangement courroucé quand il ouït ces nouvelles ; et crola la tête, et ne parla en grand temps ; et le premier parler qu’il dit ce fut : « Maudite soit l’heure quand oncques je m’accordai à donner trêves à mes ennemis ! » Ainsi se défit le siége de Camperlé, voulsit ou non le duc de Bretagne, par la vertu de la chartre et de la commission le duc de Lancastre ; et se délogèrent tantôt tout courroucés, et se retrairent vers Saint-Mathieu de Fine Poterne où toute leur navie étoit. Quand le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval et les autres qui en Camperlé étoient, virent ce département, et sçurent par quelle condition, car le duc d’Anjou leur en envoya lettres, si furent trop grandement réjouis ; car au matin ils voulsissent avoir payé de deux cents mille francs, et qu’ils fussent à Paris.

Ainsi se dérompit cette armée du duc de Bretagne faite en Bretagne, et retournèrent le comte de Cantebruge, le comte de la Marche, le sire Despensier et tous les Anglois, en Angleterre ; et le duc s’en vint à son châtel d’Auroy où la duchesse sa femme étoit qu’il désiroit moult à voir, car il ne l’avoit vue plus d’un an avoit. Si se tint là un terme et regarda à ses besognes, et fit tout à ordonnance à son loisir, et puis s’en retourna en Angleterre et emmena sa femme avec lui. Aussi le duc de Lancastre retourna à Calais, et de là en Angleterre, sur l’entente que de revenir à Bruges à la Toussaints qui venoit. D’autre part aussi le duc d’Anjou s’en vint à Saint-Omer et se tint là toute la saison, si ce ne fut un petit qu’il s’en vint ébattre à Guise en Tierache, où madame sa femme étoit ainsi que sur son héritage ; et puis retourna tantôt à Saint-Omer, et les deux légats traiteurs se tinrent à Bruges.

Or revenons à ceux de Saint-Sauveur-le-Vicomte qui étoient mis en composition devers le connétable de France. Les Anglois, quand ils partirent de Bretagne, cuidèrent que cil siége là se dût aussi bien lever que il s’étoit levé de devant Camperlé ; mais non fit ; ainçois y eut, au jour qui estimé y étoit, plus de dix mille lances, chevaliers et écuyers. Quatreton, messire Thomas Trivet, messire Jean de Bourcq et les compagnons qui dedans étoient, à leur pouvoir débattirent assez la journée ; car ils avoient ouï parler de cette trêve : si se vouloient ens enclorre aussi. Mais les François ne l’entendoient mie ainsi ; ainçois disoient que la première convenance passoit la darrenière ordonnance, et qu’ils avoient mis au traité de leur composition que, si le duc de Bretagne proprement ne venoit lever le siége, ils se devoient rendre, et mettre leur garnison en la volonté du connétable. « Encore est le duc au pays, ce disoient les François ; pourquoi ne trait-il avant ? Nous sommes tout pourvus et appareillés de l’attendre et du combattre, et vous demandons, par votre serment, si vous lui avez point signifié. » Ils disoient bien oui. « Et pourquoi ne trait-il avant ? » Ils répondoient : « Il maintient, et nos gens aussi, que nous sommes au traité de la trêve. » Les François disoient qu’il n’en étoit rien ; et les avisa le connétable en tant que, si ils ne rendoient la forteresse, ainsi que obligés y étoient, tout premièrement il feroit mourir leurs ôtages, et puis les contraindroit des assauts plus que ils n’eussent oncques été. Bien étoit en sa puissance du conquerre, et quand par force ils seroient conquis ils fussent tout certains que on n’en prendroit jà nul à merci que tous ne fussent morts. Ces paroles ébahirent Quatreton et les compagnons, et eurent conseil sur ce ; et regardèrent, tout considéré, que confort ne leur apparoit de nul côté, et ne voulrent mie perdre leurs ôtages : si que finablement ils se rendirent, et s’en partirent sauvement, et emportèrent tout le leur et r’eurent leurs ôtages ; ce fut raison. Si entrèrent en une nef ; si mirent leurs harnois oultre en une autre, et puis singlèrent vers Angleterre ; et le connétable de France prit la saisine de Saint-Sauveur-le-Vicomte au nom du roi de France. Adonc se départirent toutes gens d’armes, et se retrait chacun en son lieu, les ducs, les comtes et les barons ; et les Compagnies firent leur route à part eux, qui se retrairent en Bretagne et sur la rivière de Loire. Là les envoya le roi de France reposer jusques à tant qu’il orroit autres nouvelles.

CHAPITRE CCCLXXXVI.

De la chevauchée que le sire de Coucy mena en Osteriche des Compagnies.

Ces gens de Compagnies qui avoient appris à piller et à rober, et qui ne s’en savoient abstenir, firent en celle saison trop de maux en le royaume de France, tant que les plaintes en vinrent au roi. Le roi, qui volontiers eût adressé son peuple, et qui trop grand’compassion en avoit, car trop lui touchoit la destruction de son royaume, n’en savoit que faire. Or fut adonc regardé en France que le sire de Coucy, qui jà avoit demeuré six ans ou cinq environ hors du pays, et qui étoit un frisque et gentil chevalier, de grand’prudence et de grand sens, seroit remandé ; car on lui avoit ouï dire plusieurs fois que il clamoit à avoir grand droit à la duché d’Osteriche par la succession de sa dame de mère qui sœur germaine avoit été du duc darzainement mort ; et cil qui pour le temps possessoit la duché d’Osteriche n’étoit que cousin germain, plus lointain assez de droit lignage que le sire de Coucy ne fut. Si fut proposé au conseil du roi de France, que le sire de Coucy se aideroit trop bien de ces Compagnies, et en feroit son fait en Osteriche, et en délivreroit le royaume de France. Adonc fut remandé le gentil sire de Coucy, messire Enguerrand, qui s’étoit tenu en Lombardie un grand temps, et depuis sur la terre du patrimoine de saint Pierre, et avoit fait guerre pour la cause de l’Église aux seigneurs de Milan et aux autres, aussi aux Florentins et aux Pisans ; et si vaillamment s’y étoit porté que il en avoit grandement la grâce et la renommée du saint père, le pape Grégoire onzième.

Quand il fut revenu en France premièrement devers le roi, on lui fit grand’fête ; et le vit le roi moult volontiers, et lui demanda des nouvelles. Il l’en dit assez. Depuis revint le sire de Coucy en sa terre, et trouva madame sa femme, la fille du roi d’Angleterre, à Saint-Gobain. Si se firent grands reconnoissances ensemble ; ce fut raison ; car ils ne s’étoient depuis grand temps vus. Ainsi petit à petit se racointa le sire de Coucy en France, et se tint dalez le roi, qui le véoit moult volontiers. Adonc lui fut demandé couvertement, du seigneur de la Rivière et Nicolas le Mercier qui étoient instruits quant que le roi pouvoit faire, si il voudroit point se charger ni ensonnier de ces Bretons et des Compagnies pour mener en Osteriche. Il répondit qu’il en auroit avis. Si s’en conseilla à ses amis, et le plus en soi-même. Si en répondit son entente, que volontiers s’en ensonnieroit, mais que le roi y voulut mettre aucune chose du sien, et lui prêter aussi aucune finance pour payer leurs menus frais, et pour acquerre amis et les passages, tant en Bourgogne et en Aussay que sur la rivière du Rhin, où il leur convenoit passer et aller, si ils vouloient entrer en Osteriche. Le roi de France n’avoit cure quel marché il fît, mais que il vît son royaume délivré de ces Compagnies. Si lui accorda toutes ses demandes ; et fina pour lui par devers les Compagnies, et leur délivra grand argent, mal employé, ainsi que vous orrez recorder temprement ; car oncques gens ne s’acquittèrent pis envers seigneurs qu’ils se acquittèrent envers le seigneur de Coucy. Ils prirent son or et son argent ; et si ne lui firent nul service.

Environ la Saint-Michel trois cent soixante et quinze se départirent ces Compagnies et ces gens d’armes, Bretons et autres nations, du royaume de France, et passèrent parmi Lorraine où ils firent moult de destourbiers et de dangers ; et pillèrent plusieurs villes et châteaux, et foison du plat pays ; et eurent de l’or et de l’argent à leur entente de ceux de Metz en Lorraine. Quand cils d’Aussay, qui se tenoient pour le duc de Lucembourg et de Brabant, en virent la manière, si se doutèrent de ces males gens que ils ne leur fissent à souffrir, et se cloyrent. Et mandèrent les barons d’Aussay au seigneur de Coucy et aux barons de Bourgogne qui avec lui étoient, le seigneur de Vergy et autres, que point ne passeroient parmi leur pays au cas que ils se voudroient ainsi maintenir. Le sire de Coucy mit son conseil ensemble, car il avoit là grand’foison de bonne chevalerie de France, monseigneur Raoul de Coucy son oncle, le vicomte de Meaux, le seigneur de Roye, monseigneur Raoul de Raineval, le seigneur de Hangest, messire Hue de Roussi et plusieurs autres. Si que, eux conseillés, ils regardèrent que les seigneurs et le pays d’Aussay avoient droit. Si prièrent moult doucement aux capitaines des Compagnies et aux Bretons et Bourguignons, que ils voulsissent courtoisement passer et faire passer leurs gens parmi Aussay, parquoi le pays leur fût ouvert, et qu’ils pussent faire leur fait et leur emprise. Ils l’eurent tout en convent volontiers, mais depuis ils n’en tinrent rien. Toutes fois au passer et à l’entrer en Aussay ils furent assez courtois.

CHAPITRE CCCLXXXVII.

Ci parle des parlements qui de rechef furent assignés à Bruges, et des fêtes qui furent données à Gand.

Or parlerons des parlements qui furent assignés à Bruges. Et est vérité que à la Toussaints le duc de Lancastre et le duc de Bretagne, pour la partie du roi d’Angleterre, y vinrent moult étoffément et en grand arroy : aussi firent le duc d’Anjou et le duc de Bourgogne. Et remontroit chacun de ces seigneurs sa grandeur et sa puissance.

Si fit le duc de Bourgogne en ce temps une très grand’fête de joûte en la ville de Gand en Flandres, de cinquante chevaliers et de cinquante écuyers de dedans. Et furent à celle fête grand’foison de hauts seigneurs et de nobles dames, tant pour honorer le duc de Bourgogne que pour voir l’état des ducs qui là étoient, le duc d’Anjou, le duc de Lancastre et le duc de Bretagne. Si y furent le duc de Brabant et madame sa femme, et le duc Aubert et sa femme, et la ducoise de Bourgogne. Si furent ces joûtes bien fêtées et dansées, et par quatre jours joûtées. Et tint là adonc le comte de Flandre grand état et puissant, en honorant et exhaussant la fête de son fils et de sa fille, et en remontrant sa richesse et sa puissance à ces seigneurs étrangers de France, d’Angleterre et d’Allemagne. Quand ces joûtes furent passées et les seigneurs retraits, si retournèrent à Bruges le duc d’Anjou, le duc de Bourgogne et leurs consaux : ainsi firent le duc de Lancastre, le duc de Bretagne et les consaux d’Angleterre et les deux légats traiteurs. Si se commencèrent à entamer et à proposer parlement et traité, et les légats à aller de l’un à l’autre, qui portoient ces paroles qui peu venoient à effet ; car chacun se tenoit si fier et si grand que raison n’y pouvoit descendre. Le roi d’Angleterre demandoit choses impossibles pour lui, ce que les François n’eussent jamais fait : toutes les terres que le roi de France ou ses gens avoient conquis sur lui, et tout l’argent qui étoit à payer quand la devant dite paix fut rompue, délivré le captal de Buch hors de prison. D’autre part le roi de France vouloit avoir la ville et le châtel de Calais abattue, quelque traité que il fît, et de cel argent tout l’opposite, mais toute la somme entièrement que le roi son père et il avoient payée, il vouloit ravoir ; ce que le roi d’Angleterre n’eût jamais fait, l’argent rendu et Calais abattu. Si furent grand temps sur cel état, et les légats alloient, proposoient et à leur pouvoir imaginoient et amoyennoient ces besognes et demandes ; mais se approchoient trop mal. Si furent les parties, tant de France comme d’Angleterre, un grand temps en Flandre ; et fus adonc informé que finablement Bretagne et Espaigne rompirent tous les traités. Si furent les trêves ralongées jusques au premier jour d’avril l’an mil trois cent soixante et seize, et se départirent de Bruges tous ces ducs. Les uns s’en allèrent en Angleterre et les autres en France, et les légats demeurèrent à Bruges ; mais chacune de ces parties devoient à la Toussaints renvoyer gens pour eux qui auroient plein pouvoir et autorité, autel comme les deux rois auroient si ils étoient personnellement, de faire paix ou accord ou de donner trêves.

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