Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 61)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

CHAPITRE CCCLXXXVIII.

Comment fut mise à fin l’emprise du seigneur de Coucy en Osteriche ; et de la mort du prince de Galles.

Or revenons au seigneur de Coucy qui étoit en Aussay et avoit fait défier le duc d’Osteriche et tous ses aidans et lui cuidoit faire une grand’guerre ; et moult s’en doutoient les Ostrisiens. Nequedent, comme très vaillans gens d’armes et bons guerroyeurs qu’ils sont, ils allèrent au devant et obvièrent grandement à l’encontre de ces besognes ; car quand ils sentirent le seigneur de Coucy et ses gens, et ces compagnies approcher, eux-mêmes ardirent et détruisirent au-devant d’eux bien trois journées de pays.

Quand cils Bretons et ces compagnies furent outre Aussay et sur la rivière du Rhin, et ils durent approcher les montagnes qui départent Aussay et Osteriche, et ils virent un povre pays, et trouvèrent tout ars et dérobé, non pas pays de telle ordonnance comme il est sur la rivière de Marne et Loire, et ne trouvoient que genestres et broussis, et plus alloient avant et plus trouvoient povre pays et dérobé d’eux-mêmes, que ils avoient après ces beaux vignobles et ce gras pays de France, de Berry et de Bretagne, et ils ne savoient que donner à leurs chevaux, si furent tout ébahis. Si s’arrêtèrent sur la rivière du Rhin ensemble les Compagnies ; et eurent parlement les Bretons et les Bourguignons ensemble pour savoir comment ils se maintiendroient. « Et comment ! disent-il, est telle chose la duché de Osteriche ? Le sire de Coucy nous avoit donné à entendre que c’étoit l’un des gras pays du monde et nous le trouvons le plus povre : il nous a déçu laidement. Si nous étions de là cette rivière du Rhin, jamais ne le pourrions repasser que ne fussions tous morts et pris, et en la volonté des Allemands, qui sont gens sans pitié. Retournons, retournons en France ; ce sont mieux nos marches ; mal-de-hait ait qui ira plus avant ! » Ainsi furent-ils d’accord d’eux loger, et se logèrent tout contreval le Rhin, et firent le seigneur de Coucy loger tout emmy eux ; lequel, tantôt quand il vit cette ordonnance, se commença à douter qu’il n’y eût trahison. Si leur dit : « Seigneurs, vous avez pris mon or et mon argent, dont je suis grandement endetté, et l’argent du roi de France, et vous êtes obligés, par foi et par serment, que de vous acquitter loyaument en ce voyage. Si vous vous en acquittez autrement, je suis le plus déshonoré homme du monde. » — « Sire de Coucy, répondirent à ce premier les capitaines des Compaignies et les Bourguignons, la rivière du Rhin est encore moult grosse, on ne la peut passer à gué sans navire. Nous séjournerons ci ; entrues viendra le bau temps. Nous ne savons les chemins en ce pays ; passez devant, nous vous suivrons. On ne met mie gens d’armes hors du bon pays comme mis nous avez : vous nous disiez et affiez que Osteriche est un des bons et gras pays du monde, et nous trouvons tout le contraire. » — « Par ma foi ! répondit le sire de Coucy, c’est mon, mais ce n’est mie ci à l’entrée : par delà cette rivière et outre ces montagnes que nous véons, trouverons nous le bon pays. » — « Or, passez donc devant et nous vous suivrons. »

Ce fut la plus courtoise réponse que il put à cette heure avoir d’eux, mais se logèrent, et le seigneur de Coucy emmy eux, par tel manière que, si il s’en voulsit adonc être parti, il ne put, tant étoit-il adonc près guetté ; de laquelle chose il avoit grand doute ; et aussi avoient tous les Picards, les Anglois et les François desquels il y avoit bien trois cents lances.

Or vinrent nouvelles en l’ost que le duc d’Osteriche se vouloit accorder et composer au seigneur de Coucy, et lui vouloit donner une moult belle terre qui vaut bien vingt mille francs par an, que on clame la comté de Buir ; et voirement en furent-ils aucuns traités, mais ils ne continuèrent point ; car ce sembloient au seigneur de Coucy et à son conseil trop petites offres.

Quand le sire de Coucy vit que ces gens que il avoit là amenés ne voudroient aller plus avant, et qu’ils ne faisoient que se répandre à la traverse du pays, si fut durement merencolieux ; et s’avisa de soi-même, comme sage et imaginatif chevalier, que ces Compagnies le pourroient déshonorer, car si de force ils le prenoient ils le pourroient délivrer au duc d’Osteriche et vendre pour la cause de leurs sauldées ; car voirement demandoient-ils argent sur le temps avenir, si il vouloit que ils allassent plus avant ; et si ainsi étoit que ils le délivrassent par celle manière aux Allemands, jamais ne s’en verroit délivré. Si eut conseil secret à aucuns de ses amis, à trop de gens ne fut ce pas, que il s’embleroit d’eux et se mettroit au retour. Tout ainsi que il le pensa et imagina il le fit ; et se partît de nuit en habit deconnu, et chevaucha lui troisième tant seulement. Toutes manières de gens d’armes et de Bretons et ses gens aussi, excepté cinq ou six, cuidoient qu’il fût encore en son logis ; et il étoit jà éloigné et hors du péril bien deux journées, et ne tenoit nul droit chemin ; mais il fit tant qu’il s’en revint en France. Si fut durement le roi de France émerveillé, aussi furent le duc d’Anjou, le duc de Berry et le duc de Bourgogne, quand ils se virent en ce parti que le seigneur de Coucy revenu, et ils le cuidoient en Osteriche : ce leur sembla un droit fantôme ; et lui demandèrent de ses besognes comment il en alloit, et du duc d’Osteriche, son cousin, quel chère il lui avoit faite. Le sire de Coucy, qui ne fut mie ébahi de remontrer son affaire, car il étoit richement enlangagé et avoit excusance véritable, si fit connoître au roi et à ces ducs toute vérité ; et leur conta de point en point l’état des Compagnies, et comment ils s’étoient maintenus et quel chose ils avoient répondu ; et tant fit, et de voir, qu’il demeura sur son droit, et les Compagnies en leur tort et blâme ; et se tint en France dalez le roi et ses frères. Et tantôt après Pâques il eut congé du roi de France d’aller l’hiver en Angleterre et d’y mener sa femme, la fille du roi d’Angleterre ; et eut adonc aucuns traités secrets entre lui et le roi de France, qui ne furent mie sitôt ouverts ; et fut adonc regardé en France des plus sages que c’étoit un sire de grand’prudence et bien taillé de traiter paix et accord entre les deux rois, et que on n’avoit vu en lui fors que tout bien et toute loyauté. Si lui fut dit : « Sire de Coucy, c’est l’intention du roi et de son conseil que vous demeuriez dalez nous en France ; si nous y aiderez à conseiller et à traiter devers ces Anglois, et encore vous prions-nous que en ce voyage que vous ferez couvertement et sagement, ainsi que bien faire saurez, vous substanciez du roi d’Angleterre et de son conseil sur quel état on pourroit trouver paix ni accord entre eux et nous. » Le sire de Coucy leur eut ainsi en convent. Si se appareilla du plus tôt qu’il put et partit de France, et madame sa femme, et tout leur arroy. Si exploitèrent tant que ils vinrent en Angleterre.

Or parlons de ces Compagnies qui se tinrent pour trop déçus quand ils sçurent que le sire de Coucy leur étoit échappé et retourné en France. Si disoient les aucuns qu’il avoit bien fait, et les autres disoient qu’il s’étoit fait et porté grand blâme. Si se mirent au retour et retournèrent en France, en ce bon pays, que ils ne appeloient mie Osteriche, mais leur chambre. Quand le sire de Coucy eut été une espace en Angleterre dalez le roi son grand seigneur, qui lui fit bonne chère et à sa fille aussi, et il eut visité le prince de Galles, qui gisoit malade à Londres en mains de surgiens et de médecins, et aussi visité ses autres frères le duc Jean de Lancastre et madame sa femme, le comte de Cambruge et messire Thomas le mains-né, et le jeune Richard, fils du prince, qui étoit en la garde et doctrine de ce gentil et vaillant chevalier monseigneur Guichard d’Angle, il prit congé à tous et à toutes et laissa là sa femme et sa mains-née fille, la damoiselle de Coucy, et puis s’en retourna en France.

En ce temps paya le roi Édouard d’Angleterre aux barons et aux chevaliers d’Angleterre son Jubilé ; car il avoit été cinquante ans roi. Mais ainçois fut trépassé messire Édouard son aîné fils, prince de Galles et d’Aquitaine, fleur de toute chevalerie du monde en ce temps, et qui le plus avoit été fortuné en grands faits d’armes et accompli de belles besognes. Si trépassa le vaillant homme et gentil prince de Galles en le palais de Westmoustier dehors la cité de Londres. Si fut moult plaint, et sa bonne chevalerie moult regretée ; et eut le gentil prince à son trépas la plus belle reconnoissance à Dieu et la plus ferme créance et repentance que on vit oncques grand seigneur avoir : ce fut le jour de la Trinité en l’an de grâce de Notre Seigneur mil trois cents soixante et seize. Et pour plus authentiquement et révéramment faire la besogne, et que bien avoit du temps passé conquis, par sa bonne chevalerie, que on lui fit toute l’honneur et révérence que on pourroit, il fut enbaumé et mis en un sarcueil de plomb, et là tout enseveli, excepté le viaire, et ainsi gardé jusques à la Saint-Michel que tous prélats, tous barons et chevaliers d’Angleterre, furent à son obsèque à Westmoustier.

CHAPITRE CCCV.

Comment le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch emmenèrent de Belle-Perche madame de Bourbon et les Compagnies qui dedans étoient.

Quand ce vint au jour que mis et ordonné y avoient, ils sonnèrent au matin leurs trompettes ; si s’armèrent et appareillèrent toutes gens et se trairent sur les champs, tout en arroy de bataille à pied et à cheval, ainsi que pour combattre, bannières et penons devant eux ; et là leva ce jour bannière messire Jean de Montagu, neveu au comte de Sallebery. En cel état où ils étoient, tous ordonnés et appareillés, ainsi que je vous recorde, et pipoient et cornoient leurs ménestrels en grand revel, à heure de tierce, ils firent vider et partir ceux de la forteresse de Belle-Perche et madame de Bourbon, et la firent monter sur un palefroy bien ordonné et arréé pour elle, et ses dames et ses damoiselles avec elles. Tout ce pouvoient voir les François qui étoient en leur logis, si ils vouloient ; et bien le virent, mais oncques ne s’en murent ni bougèrent. Si se départirent les Anglois et leurs routes à heure de midi ; et adressoient la dite dame messire Eustache d’Aubrecicourt et messire Jean d’Évreux. Si se retrairent en cel état en la prinçauté ; et demeura la dite dame une espace de temps prisonnière aux dites Compagnies en la Roche-Vauclère en Limousin. Mais oncques ne plut bien sa prise au prince ; et disoit, quand on en parloit, que si autres l’eussent fait que Compagnies, il leur eût fait remettre arrière tantôt et sans délai ; et quand les dits compagnons, qui prisonnière la tenoient, lui en parloient, il leur disoit, quelque traité ni marché qu’ils fissent, il r’eût son chevalier, messire Simon de Burlé, que les François tenoient.

CHAPITRE CCCVI.

Comment le duc de Bourbon prit Belle-Perche et la répara et fortifia ; et comment messire Robert Canolle s’en alla en Angleterre.

Vous devez savoir que le duc de Bourbon fut ce jour moult courroucé que les Anglois emmenèrent madame sa mère. Assez tôt après leur département, il se traist avant, et envoya ses gens prendre et saisir comme sien le châtel de Belle-Perche que les Anglois avoient laissé tout vague. Si le fit le dit duc réparer et fortifier plus que devant.

Ainsi se défit et départit cette grande chevauchée : chacun se retrait sur son lieu ; et s’en r’allèrent les François en leurs garnisons ; et le duc de Bourbon retourna en France sans rien profiter en leur voyage ; et si avoient eu leurs ennemis plus de quinze jours devant eux, et si ne les combattirent point combien que ils étoient trois François contre un Anglois ; et le comte de Cantebruge se tint en Angoulême de-lez son frère le prince : et le comte de Pennebroch et ceux de sa charge s’en vint tenir en Mortaigne sur mer, en Poitou. Si s’épardirent ces Compagnies et ces gens d’armes qui étoient retournés de Belle-Perche, en Poitou et en Xaintonge, et vidèrent tout le pays de vivres ; et encore y faisoient-ils moult de vilains faits, ni ils ne s’en savoient ni pouvoient abstenir.

Assez tôt après se départit du prince messire Robert Canolle et retourna en Bretagne, en son châtel de Derviel. Si n’eut pas là été un mois, quand le roi d’Angleterre lui manda qu’il passât la mer et le vint voir en Angleterre. À ce mandement obéit le dit messire Robert, et se ordonna et appareilla sur ce, et entra en mer, et singla tant qu’il vint en Cornouaille. Là prit-il terre à la Roche Saint-Michel, et puis chevaucha tant parmi le pays qu’il vint à Windesore, où il trouva le roi qui le reçut liement, et aussi firent tous les barons d’Angleterre, pourtant qu’ils en pensoient bien avoir besoin, et qu’il étoit un grand capitaine et meneur de gens d’armes.

CHAPITRE CCCVII.

Comment le duc d’Anjou s’en vint de Toulouse à Paris ; et comment le roi Charles envoya le dit duc d’Anjou et le duc de Berry en Aquitaine contre les Anglois.

En ce temps se partit le duc d’Anjou de la ville de Toulouse et chevaucha en grand’arroy parmi le royaume de France ; et exploita tant par ses journées qu’il vint en la bonne ville de Paris. Là trouva-t-il le roi son frère, le duc de Berry et le duc de Bourgogne, ses autres frères, qui le reçurent liement et doucement ; et eurent adonc, les quatre frères, le terme pendant qu’ils se tinrent ensemble, à Paris, plusieurs consaulx et consultations ensemble sur l’état des besognes du royaume, à savoir comment ils guerroieroient et se maintiendroient sur l’été à venir. Et fut adonc ordonné et proposé que on feroit deux grands et grosses armées et chevauchées en Aquitaine, desquelles le duc d’Anjou et sa route gouverneroient l’une, et entreroient en Guyenne par devers la Réole et Bergerac, et le duc de Berry au lez devers Limoges et Quersin ; et se devoient, ces deux armées, trouver devers la ville d’Angoulême, et là dedans assiéger le prince.

Encore fut adonc proposé et avisé par grand’délibération de conseil, que on remanderoit en Castille messire du Guesclin, ce vaillant chevalier, qui si vaillamment et loyaument s’étoit combattu pour la couronne de France ; et qu’il seroit prié qu’il voulsist être connétable de France. Quand le roi de France et ses frères, et leur conseil, eurent tout ordonné et jeté leur propos ainsi qu’ils vouloient qu’il se fît, et ils furent ébattus un grand temps ensemble, et ce vint à l’entrée du mois de mai, le duc d’Anjou prit congé à eux pour retourner tout premièrement en son pays, pourtant qu’il avoit à faire le plus lointain chemin. Si fut convoyé des barons et des chevaliers de France, pour ce qu’il en étoit durement bien aimé et recommandé. Si chevaucha le dit duc par ses journées tant, et si bien exploita qu’il vint à Montpellier, et là séjourna plus d’un mois, et puis revint à Toulouse. Si se pourvéy tantôt de gens d’armes partout où il les pouvoit avoir ; et jà en avoit-il grand’foison qui se tenoient sur les champs et faisoient frontière aux Anglois, en Rouergue et en Quersin ; car le petit Meschin, Ernaudon de Pans, Perrot de Savoie, le Bourg Camus, Antoine le Nègre, Lamit, Jaquet de Bray, et grand’foison de leurs routes s’étoient tenus toute la saison environ Caours, et avoient honni et apovri tout le pays.

D’autre part le duc de Berry s’en vint à Bourges en Berry, et fit un très grand mandement de chevaliers et écuyers de France, de Bourgogne et d’Auvergne. Aussi le duc de Bourbon se retraist en son pays et fit sa semonce, pour être en cette chevauchée, et assembla grand’foison de chevaliers et d’écuyers de la comté de Forez et de Bourbonnois. Le comte Pierre d’Alençon et messire Robert d’Alençon, son frère, se pourvurent d’autre part bien et efforcément.

En celle saison, étoit revenu de Prusse messire Guy de Blois, qui là avoit été chevalier fait nouvellement, et avoit levé bannière à une escarmouche et grande rèse qui fut faite sur les ennemis de Dieu. Si que, sitôt que le gentil chevalier fut revenu en Hainaut, et il ouït nouvelles de cette chevauchée qui se faisoit et devoit faire de ses cousins de France en la duché d’Aquitaine, il se pourvéy bien et grossement pour y aller, et se partit de Hainaut à tout son arroy, et s’en vint à Paris se présenter au roi qui le vit moult volontiers, et qui l’ordonna d’aller avec le duc de Berry en cette chevauchée, à une charge de gens d’armes, chevaliers et écuyers. Si se partit messire Guy de Blois de la cité de Paris et chevaucha vers Orléans pour venir à Blois et puis en Berry.

CHAPITRE CCCVIII.

Comment le roi d’Angleterre envoya le duc de Lancastre en Aquitaine, et messire Robert Canolle en Picardie atout grand’foison de gens d’armes.

Tout en telle manière que le roi de France avoit ordonné ses armées et ses chevauchées, ordonna le roi d’Angleterre en celle saison deux armées et chevauchées ; et fut ainsi fait, que le duc de Lancastre s’en iroit, à quatre cents hommes d’armes et autant d’archers, en la duché d’Aquitaine, pour conforter ses frères ; car on supposoit bien que en ce pays-là se trairoient les plus fortes guerres pour la saison. Avec tout ce le roi d’Angleterre et son conseil jetèrent leur avis qu’ils feroient une armée de gens d’armes et d’archers pour envoyer en Picardie, de laquelle seroit chef messire Robert Canolle, qui bien se savoit embesogner de mener et gouverner gens d’armes et routes ; car il avoit appris de grand temps. Messire Robert, à la prière et ordonnance du roi d’Angleterre et de son conseil, descendit liement et emprit ce voyage à faire et arriver à Calais, et de passer parmi le royaume de France et de combattre les François, si ils se mettoient sur les champs contre lui. De ce se tenoit-il tout conforté. Si se pourvéy selon ce bien et grandement ; et aussi firent tous ceux qui avec lui devoient aller en ce voyage.

En ce temps fut délivrée de prison la mère du duc de Bourbon, en échange de monseigneur Simon de Burlé, chevalier du prince, et aida grandement à faire les traités et les pourchas de la délivrance messire Eustache d’Aubrecicourt ; de quoi le duc de Bourbon et la roine de France lui sçurent bon gré. Toute celle saison avoient été grands traités et grands parlements entre le conseil du roi de France et le conseil du roi de Navarre, qui se tenoit à Chierebourch, et tant s’embesognèrent les parties de l’un roi et de l’autre, tant que on remontra au roi de France qu’il n’avoit que faire de tenir haine à son serourge le roi de Navarre, et qu’il avoit pour le présent assez guerre aux Anglois, et trop mieux valoit qu’il laissât aucune chose aller du sien, que plus grands maux en sourdissent ; car si il vouloit consentir à arriver les Anglois en ses forteresses du clos de Cotentin, il gréveroit trop le pays de Normandie ; laquelle chose faisoit bien à considérer et à ressoigner. Tant fut le roi de France induit et pressé, qu’il s’accorda à la paix, et vint en la ville de Rouen ; et là furent tous les traités remis avant et confirmés ; et allèrent devers le roi de Navarre l’archevêque de Rouen, le comte d’Alençon, le comte de Sallebruch, messire Guillaume de Dormans et messire Robert de Lorris, et le trouvèrent à Vernon. Là y eut grands dinés et beaux et grands fêtes, et puis amenèrent les dessus nommés le dit roi de Navarre devers le dit roi de France. Là furent de rechef toutes les alliances et confédérations faites et jurées, écrites et scellées. Et me semble que le roi de Navarre, par paix faisant, devoit renoncer à tous convents et procès d’amour faits, qui étoient entre lui et le roi d’Angleterre ; et, lui revenu en Navarre, il devoit faire défier le roi d’Angleterre, et pour plus grand’sûreté d’amour tenir et nourrir entre lui et le roi de France, il devoit laisser ses deux fils, Charles et Pierre, de-lez leur oncle, le roi de France. Sur cel état se partirent de Rouen, et vinrent à Paris ; et là eut de rechef grands fêtes et grands solemnités ; et quand ils eurent assez joué et festoyé ensemble, congé fut pris ; et se partit le roi de Navarre moult amiablement du roi de France, et laissa ses deux enfans avec leur oncle ; et puis prit le chemin de Montpellier, et retourna par là en la comté de Foix et puis en son pays de Navarre.

Or retournerons nous aux besognes d’Aquitaine.

CHAPITRE CCCX.

Comment ceux de Moysach, d’Agen, de Montpellier, d’Aiguillon se rendirent au duc d’Anjou, et comment le duc de Berry assiégea la cité de Limoges.

Or se partit le duc d’Anjou de la cité de Toulouse en très grand arroy et bien ordonné. Là étoient le comte d’Armignac, le sire de Labreth, le comte de Pierregord, le comte de Comminges, le vicomte de Carmaing, le comte de Lisle, le vicomte de Brunikiel, le vicomte de Narbonne, le vicomte de Talar, le sire de la Barde, le sire de Pincornet, messire Bertran de Terride, le sénéchal de Toulouse, le sénéchal de Carcassonne, le sénéchal de Beaucaire, et plusieurs autres ; et étoient deux mille lances, chevaliers et écuyers, et six mille brigands à pied, à lances et à pavais. Et de toutes ces gens d’armes étoit connétable et gouverneur messire Bertrand du Guesclin. Et prirent le chemin d’Agénois ; et trouvèrent encore sur les champs plus de mille combattans, gens de compagnies et routes, qui les avoient attendus toute la saison Quersin, et chevauchèrent devers Agen.

La première forteresse où ils vinrent, ce fut devant Moysach. Le pays étoit si effréé de la venue du duc d’Anjou, pour le grand nombre des gens qu’il menoit, qu’ils frémissoient tous devant lui, et n’avoient les villes et les châteaux nulle volonté d’eux tenir. Quand ils furent venus devant Moysach, ils se rendirent tantôt et se retournèrent François. Et puis chevauchèrent outre devers la cité d’Agen, qui se tourna aussi et rendit Françoise ; et puis vinrent devant Thonneins sur Garonne, et chevauchèrent les François à leur aise, poursuivant la rivière pour trouver plus gras pays, et vinrent au port Sainte-Marie, qui se tourna tantôt Françoise : et partout mettoient les François gens d’armes et faisoient garnisons. Et prirent la ville de Thonneins, et tantôt se rendit et retourna le châtel : si y établirent un chevalier et vingt lances pour le garder. En après ils prirent le chemin de Montpellier et d’Aiguillon, ardant et exillant tout le pays. Quand ils furent venus à Montpellier, qui étoit bonne ville et fort châtel, ils furent si effrayés du duc d’Anjou, qu’ils se rendirent au roi de France. Et puis vinrent devant le fort châtel d’Aiguillon : là furent-ils quatre jours. Pour le temps de lors il n’y avoit mie dedans la ville et châtel d’Aiguillon si vaillans gens que quand messire Gautier de Mauny et ses compagnons l’eurent en garde ; car ils se rendirent tantôt au duc d’Anjou : dont ceux de Bergerac furent moult émerveillés comment ils s’étoient sitôt rendus. À ce jour étoient capitaines de Bergerac le captal de Buch et messire Thomas de Felleton, à cent lances, Anglois et Gascons. Tout en telle manière comme le duc d’Anjou et ses gens étoient entrés en la terre du prince, au lez pardevers Agen et Toulousin, chevauchoient le duc de Berry et ses routes en Limousin, à bien douze cents lances et trois mille brigands, conquérant villes et châteaux, et ardant et exillant le pays. Avec le duc de Berry étoient le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, messire Guy de Blois, messire Robert d’Alençon, comte du Perche, messire Jean d’Armignac, messire Hugues Dauphin, messire Jean de Villemur, messire Hugues de la Roche, le sire de Beaujeu, le sire de Villars, le sire de Sérignac, messire Geffroy de Montagu, messire Loys de Maleval, messire Raymon de Mareuil, messire Jean de Boulogne, messire Godefroy son oncle, le vicomte d’Uzès, le sire de Sully, le sire de Chalençon, le sire de Cousant, le sire d’Apchier, le sire d’Apchon, messire Jean de Vienne, messire Hugues de Vianne, Ymbaut du Peschin, et plusieurs autres bons chevaliers, et écuyers.

Si entrèrent ces gens d’armes en Limousin, et y firent moult de desrois ; et s’en vinrent mettre le siége devant la cite de Limoges. Par dedans avoit aucuns Anglois en garnison, que messire Hue de Cavrelée, qui étoit sénéchal du pays, y avoit ordonnés et établis ; mais ils n’en étoient mie maîtres, ainçois la tenoit et gouvernoît l’évêque du dit lieu, auquel le prince de Galles avoit grand’fiance, pour tant qu’il étoit son compère.

CHAPITRE CCCXC.

Du couronnement du jeune roi Richard, et comment plusieurs villes furent arses en Angleterre par la grand’navie des François.

Droitement la vigile saint Paul et saint Pierre vinrent les François prendre terre à un port en la comté d’Excestre, vers les marches de la comté de Kent à une assez bonne ville pleine de pêcheurs et de maronniers que on dit Rye. Si la pillèrent et robèrent, et ardirent tout entièrement, et puis rentrèrent en leur navie en mer et prirent le parfont et les côtières de Hamptonne ; mais point n’y approchèrent à celle fois.

Quand ces nouvelles furent venues à Londres où tout le pays s’assembloit pour couronner leur seigneur le jeune roi Richard, si en furent toutes gens durement émus ; et dirent ainsi les seigneurs et toutes gens d’un accord : « il nous faut hâter de couronner notre roi et puis aller contre ces François, ainçois que ils nous portent plus grand dommage. » Si fut couronné au palais et en la chapelle de Westmoustier à roi d’Angleterre le jeune Richard, le huitième jour du mois de juillet l’an dessus dit, en l’onzième an de son âge. Si fit ce jour le dit roi Richard neuf chevaliers et cinq comtes ; les chevaliers ne sais-je mie nommer, si m’en tairai ; mais les comtes vous nommerai. Premier monseigneur Thomas son oncle, comte de Boucquinghem ; monseigneur Henri sire de Persi, comte de Northombrelande ; monseigneur Thomas de Hollande son frère, comte de Kent ; monseigneur Guichart d’Angle son maître, comte de Hotindon ; et le seigneur de Moutbray, comte de Notinghen. Tantôt après celle fête et le couronnement du roi, on ordonna lesquels iroient à Douvres pour là garder le passage, et lesquels iroient d’autre part. Si furent élus le comte de Cambruge, et le comte de Bouquinghem, les deux frères, d’aller à Douvres atout quatre cents hommes d’armes et six cents archers, et le comte de Salebrin et messire Jean de Montagu son frère à une autre ville et bon port que on dit Pesk atout deux cents hommes d’armes et trois cents archers.

Or vous parlerons nous des François, comment ils exploitèrent, entrues que ces ordonnances se firent et le couronnement du jeune roi, où on détria dix ou douze jours ainçois que cils seigneurs fussent, et leurs gens, où ils devoient aller, excepté messire Jean d’Arondel. Cil fut toudis tout cois avec ses gens, et sa charge à Hamptonne ; et bien y besogna ; car si il n’y eût été en l’état que je vous dis, la ville eût été détruite des François, car ils y vinrent prendre terre en l’île de Wick, et là se arrêtèrent et mirent leurs chevaux hors de leurs nefs pour courir sur le pays. Et y coururent et ardirent ces villes que je vous nommerai : Yamoude, Dartemoude, Pleuvemoude et Wesinsé, qui étoient bons gros villages ; si les pillèrent et robèrent ; et y prirent sur le pays et ès dites villes plusieurs riches hommes à prisonniers ; et puis s’en retournèrent à leur navie et mirent ens tout leur conquêt et leurs chevaux, et rentrèrent ens et se desancrèrent et allèrent vers Hamptonne. Si cuidèrent là arriver de haute marée ; et vinrent devant le havène, et firent grand semblant de prendre terre. Messire Jean d’Arondel et ses gens qui étoient tout avisés de leur venue, car ils les avoient vus nager sur mer et prendre leur tour pour arriver et prendre terre à Hamptonne, étoient tout ordonnés, armés et mis ensemble en bataille devant le havène. Là eut un peu d’escarmouche ; et virent bien les François que ils n’y pouvoient rien conquérir : si se retrairent et boutèrent en mer en côtoyant l’Angleterre et en revenant vers Douvres. Si singlèrent tant que ils y vinrent, et à un autre port que on dit Pesk, où il y a une bonne ville, et voulurent là prendre terre ; mais messire Guillaume de Montagu comte de Salebrin et messire Jean son frère et leurs gens leur furent audevant, et se mirent ordonnément en bataille pour eux attendre. Là eut un petit escarmouehé, mais ce ne fut mie grandement ; car ils rentrèrent en mer et singlèrent en côtoyant Angleterre et approchant Douvres. Là sont plusieurs villages sur celle côte séants sur mer, qui en leur venant eussent été tous ars et gâtés ; mais le comte de Salebrin et son frère et leurs gens les poursuivoient et côtoyoient à cheval ; et quand ils vouloient prendre terre, ils leur étoient audevant, et leur défendoient vaillamment ; et remontroient bien que c’étoient droites gens d’armes et de bonne ordonnance et qui avoient à garder l’honneur de leur pays.

Tout ainsi en côtoyant Angleterre, messire Jean de Vienne et messire Jean de Raix, et l’amiral d’Espaigne hérioient le pays, et mettoient grand’entente et grand’peine à ce qu’ils pussent prendre sur Angleterre à leur plus grand avantage. Et tant allèrent en cel état qu’ils vinrent à un bon gros village sur mer où il y a un bon prieuré que on dit Lyaus. Là étoient les gens du pays venus et recueillis avec le prieur et deux chevaliers leurs chevetain, par lequel conseil ils se vouloient ordonner et combattre si les François venoient. Les chevaliers étoient nommés messire Thomas Cheni et messire Jean Affasselée. Là ne purent le comte de Salebrin ni ses frères venir à temps, pour les divers chemins et le mauvais pays qui est entre Lyaus et la marche où ils se trouvoient. Là vinrent à ce port les dessus dits François et leurs galées moult ordonnément, et ancrèrent du plus près de terre qu’ils purent ; et prirent terre, voulsissent ou non les Anglois qui leur défendirent ce qu’ils purent. Là eut à l’entrer en la ville grand hutin et forte escarmouche, et plusieurs hommes navrés des François à ce commencement par le trait ; mais ils étoient si grand’foison qu’ils reculèrent leurs ennemis, lesquels se recueillirent moult faiticement en une place devant le moutier et attendirent leurs ennemis, lesquels s’en vinrent sur eux hardiement combattre main à main très ordonnément. Là furent faites plusieurs grands appertises d’armes des uns et des autres, et se deffendirent les Anglois moult bien selon leur quantité, car ils n’étoient que un petit au regard des François. Si se prenoient près de bien faire la besogne. Aussi les François, avec le bon désir, avoient grand’entente d’eux porter dommage. Là obtinrent-ils la place, et furent les Anglois déconfits ; et y eut bien deux cents morts et grand foison de pris des plus notables riches hommes de la marche qui là étoient venus pour leurs corps avancer ; et furent pris les deux chevaliers et le prieur de Lyaus. Si fut la ville toute courue, arse et détruite, et aucuns petits villages marchissans illec ; et puis quand la marée fut revenue, ils rentrèrent en leurs vaisseaux et se désancrèrent. Si se départirent et emmenèrent leur pillage et leurs prisonniers, parquoi ils sçurent la mort du roi Édouard et le couronnement du roi Richard. Adonc messire Jean de Vienne se avança de signifier ces nouvelles au roi de France : si fit partit un sien chevalier et trois écuyers qui portoient lettres de créance en une barge grosse espaignole qui traversa la mer et vint arriver à Crotoy dessous Abbeville. Là prirent ils terre, et montèrent à cheval, et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent à Paris. Là trouvèrent ils le roi de France, le duc de Berry, le duc de Bourgogne et le duc de Bourbon, et grand foison de nobles seigneurs : si firent leur message bien et à point, et furent bien crus, parmi les lettres de créance qu’ils portoient.

Quand le roi de France sçut la mort de son adversaire le roi d’Angleterre et le couronnement du roi Richard, si ne fut mie moins pensieux que devant ; nient moins il n’en montra nul semblant, mais se voult acquitter de la mort de son cousin le roi d’Angleterre, lequel, la paix durant, il appeloit frère. Et lui fit faire son obsèque aussi notablement et aussi puissamment en la sainte chapelle à Paris, que dont que si le roi d’Angleterre eût été son cousin germain. Et là remontra le roi de France qu’il étoit plein de toute honneur ; car il s’en fût bien passé à moins si il voulsist. Or parlerons-nous de monseigneur Jean de Vienne et conterons comment il persévéra.

CHAPITRE CCCXCI.

De la grosse navie de France qui singla devant Calais et vint se dérompre à Harfleur.

Après la déconfiture de Lyaus, ainsi que vous avez ouy, ils rentrèrent en leur navie et singlèrent devers Douvres où tout le pays étoit assemblé ; et là étoient les deux oncles du roi, le comte de Cambruge et le comte de Bouquinghem, et bien quatre cents lances et huit cents archers ; et eussent volontiers vu que les François se fussent avancés pour là prendre terre, et avoient ordonné ainsi, que on ne leur devéeroit point à prendre terre pour combattre mieux à leur aise ; car ils se sentoient forts assez pour iceux combattre. Si se tenoient tout cois en la ville par manière de bataille ; et véoient bien avant en la mer la navie monseigneur Jean de Vienne qui approchoit et venoit avec la mer tout droit vers Douvres. Si se tenoient les seigneurs et les Anglois qui là étoient pour tous confortés que il viendroit jusques à là, et que ils auroient bataille. Et furent voirement devant le havène et droit à l’entrée, et n’eurent point conseil de là prendre terre ; mais tournèrent leurs singles et s’en vinrent de celle marée tout droit devant Calais, et là ancrèrent. De quoi cils de la ville de Calais furent moult émerveillés quand ils les virent si soudainement là venir, et se coururent tantôt armer et appareiller ; car ils cuidèrent tantôt avoir l’assaut ; et clorrent leurs portes et leurs barrières ; et furent en grand effroi, car messire Hue de Cavrelée, qui pour ce temps étoit capitaine de Calais, n’y étoit point : mais il revint au soir ; car en ce propre jour il avoit chevauché hors devant Saint-Omer, en sa compagnie monseigneur Jean de Harleston, gouverneur de Guines, et le sire de Gommignies, capitaine d’Arde. Si fut fait nouveau chevalier en celle chevauchée, l’aîné fils du seigneur de Gommignies, messire Guillaume. Si retournèrent au soir, sans rien faire fors eux montrer, ces capitaines en leurs garnisons. Si trouva, ainsi que je vous dis, messire Hue de Cavrelée celle grosse navie de France et d’Espaigne devant Calais. Si firent bon guet et grand celle première nuit ; et à lendemain toute jour furent ils armés ; car ils cuidèrent avoir l’assaut et la bataille. On supposoit adonc en France, et aussi le cuidèrent bien adonc les Anglois de Calais, que celle armée de terre dût assiéger Calais ; mais quand ils eurent été à l’ancre sept jours, au huitième jour un vent contraire s’éleva qui les prit soudainement, et les convint par force partir, tant étoit le vent fort et dur et mauvais, et la fortune périlleuse sur mer. Si se désancrèrent et levèrent les singles et se mirent aval vent : si furent moult tôt éloignés, et vinrent de celle course prendre terre et férir au havène de Harfleur en Normandie. Ainsi se dérompit pour celle saison l’armée de mer du roi de France, ni je n’ai point ouy parler qu’ils en fissent plus en grand temps.

CHAPITRE CCCXCII.

Comment le captal de Buch mourut prisonnier à Paris en tour du Temple.

Vous avez bien ci-dessus ouy parler et recorder comment messire Jean de Grailli, dit captal de Buch, fut pris devant Soubise de l’armée Yvain de Galles et Radigo de Roux, et comment il fut amené à Paris comme prisonnier, et mis en la tour du Temple et là bien gardé. Trop de fois le roi d’Angleterre et ses consaux offrirent pour lui le comte de Saint-Pol et encore trois ou quatre bons prisonniers, que ils n’eussent mie rendu pour cent mille francs ; mais le roi de France n’en vouloit rien faire, car il sentoit le captal de Buch trop durement un bon capitaine de gens d’armes et un grand guerrier, et que par lui, si il étoit délivré, se feroient trop de belles recouvrances et recueillettes de gens d’armes ; car sur cinq jours ou huit, un tel chevalier comme le captal étoit bien taillé par sa hardie emprise d’entrer en un pays, et de courir, et de porter cent mille ou deux cents mille francs de dommage. Si le vouloit tenir en prison ; et lui promettoit bien que jamais ne partiroit de là, si il ne se tournoit François ; mais s’il vouloit être François, il lui donneroit en France si grand’terre et si belle revenue que bien lui devroit suffire, et le marieroit bien et hautement. Le captal répondit que jà, s’il plaisoit à Dieu, il ne feroit ce marché ; et puis remontroit courtoisement aux chevaliers qui le venoient voir que on ne lui faisoit mie le droit d’armes, quand par bataille pris étoit en servant loyaument son seigneur, ainsi que tous chevaliers doivent faire, et on ne le vouloit mettre à finance ; et que ce on voulsist remontrer au roi de France, que on ne lui faisoit mie la chose pareille que le roi d’Angleterre et ses enfans avoient du temps passé fait à ses gens, tant à monseigneur Bertran du Guesclin que aux autres les plus notables de tout le royaume de France, qui n’étoient mie morts en prison, ainsi que on lui faisoit mourir et perdre son temps vilainement. Les chevaliers de France qui le venoient voir, au voir dire en avoient grand’pitié ; et disoient bien que il remontroit raison. Et par espécial l’écuyer qui pris l’avoit, qui s’appeloit Pierre de Longvillers, qui étoit moult appert homme d’armes, et qui n’en avoit eu pour sa prise que douze cents francs, disoit bien que on faisoit tort au captal quand on ne le mettoit à finance courtoise selon son état ; et en avoit tel pitié où il en oyoit parler, et comment il faisoit ses regrets, que il eût voulu que oncques ne l’eût pris. Si fut en espécialité remontré au roi de France, et prié par plusieurs chevaliers et bonnes gens de son royaume que il voulsist être plus doux au captal que il n’avoit été ; car par droit d’armes toutes gens disoient que on lui faisoit tort. Adonc se rafrena un petit le roi, et demanda quelle grâce on voudroit que on lui fit. Le sire de Coucy, si comme je fus adonc informé, y trouva adonc un moyen, et dit : « Sire, si vous le faisiez jurer que jamais ne s’armât contre le royaume de France, vous le pourriez bien délivrer, et si feriez votre honneur. » — « Et nous le voulons, dit le roi, mais qu’il le veuille. » Adonc fut demandé à monseigneur le captal si il se voudroit obliger en cette composition. Le captal répondit qu’il en auroit avis. En ce temps qu’il s’en devoit aviser, tant de merancolies et d’abusions le prirent et aherdirent de tous lez que il entra en une frenesie et ne vouloit ni boire ni manger ; si affoiblit du corps durement, et entra en une langueur qui le mena jusques à la mort. Ainsi mourut prisonnier, après cinq ans d’étroite garde, le captal de Buch. Si lui fit faire le roi de France son obsèque moult honorablement, et ensevelir, pour le bien et pour la vaillance dudit captal ; et aussi il étoit du sang et du lignage du roi, du côté du comte de Foix et d’Arragon, par quoi il y étoit plus tenu.

Assez tôt après la mort dudit captal, qui tant avoit été preux chevalier, si accoucha la roine de France d’une fille qui fut nommée Catherine. En celle gésine prit la roine une maladie dont elle mourut. Cette roine, qui avoit été pleine de moult bonnes mœurs, fut fille au gentil duc de Bourbon, qui mourut en la bataille de Poitiers. Si fit-on son obsèque en l’abbaye de Saint-Denis, où elle fut sépulturée moult solennellelement ; et y furent priés tous les nobles et prélats de France, voire ceux des marches prochaines de Paris.

CHAPITRE CCCXCIII.

Comment les François prirent et recouvrèrent le château d’Ardre et plusieurs forteresses et châteaux à l’encontre de Calais.

En celle saison que cette guerre de France et d’Angleterre fut renouvelée, et messire Jean de Vienne, si comme ci-dessus est dit, courut et ardit en Angleterre, et qu’il eut été devant Calais et qu’il se fut retrait en Normandie, messire Hue de Cavrelée, capitaine de Calais, et le sire de Gommignies, capitaine de Ardre, avec leurs gens couroient souvent sur le pays devant Saint-Omer, devant Therouane, en la comté de Saint-Pol, en la comté d’Artois et de Boulogne ; ni rien ne demeuroit dehors les forteresses que tout ne fût pris et pillé et amené en leurs garnisons ; de quoi les plaintes en étoient venues et venoient encore tous les jours au roi de France. Le roi, à qui ces choses déplaisoient, et qui vouloit obvier à ce, s’en conseilla à aucuns de son royaume comment on pourroit à ces garnisons angloises étant en la marche d’Artois et de Calais, porter contraire. On lui dit que la bastide d’Ardre étoit bien prenable, mais que on y allât chaudement, sans ce que ceux de Calais en sçussent rien ; car on avoit entendu, par aucuns capitaines et compagnons de la garnison qui s’en étoient découverts, que elle n’étoit point bien pourvue d’artillerie ; car le sire de Gommignies, qui capitaine en avoit été et étoit, en avoit été moult négligent. Ces paroles plaisirent moult bien au roi, et dit qu’il y envoieroit hâtement. Lors lui fut dit que ce fût secrètement, par quoi nulles nouvelles n’en fussent au pays devant que on fût venu là. Et si on pouvoit tant faire que on l’eût françoise, on ne se doutoit point que on ne dût tout reconquerre, jusques aux portes de Calais ; et si on étoit seigneur des frontières, on auroit meilleur avantage pour contraindre Calais.

Adonc le roi, tout avisé et pourvu de son fait, mit sus une grande assemblée de gens d’armes, et escripsit à son frère le duc de Bourgogne que il se traisît à Troyes en Champagne, et là fit ses pourvéances ; car il vouloit que il fût chef de toutes ces gens d’armes. Le duc obéit au commandement du roi, ce fut raison ; et s’en vint à Troyes ; et là vinrent tous les Bourguignons qui en furent priés et mandés, et aussi délivrés et payés tout secs de leurs gages pour trois mois. D’autre part le roi fit son mandement à Paris des Bretons et des François ; et là furent aussi tout prestement payés de leurs gages, et des Vermendisiens et Artisiens en la cité d’Arras. Adonc s’avalèrent le duc de Bourgogne et ses gens de Troyes, et s’en vinrent à Paris. Si se mirent là ensemble, Bourguignons, Bretons et les François ; et sçurent adonc aucuns capitaines, et non mie tous, quelle part ils devoient aller. Si se départirent sur la darraine semaine d’août ; et s’en vinrent à Arras en Picardie et de là à Saint-Omer. Si se trouvèrent bien vingt-cinq cents lances de bonne étoffe, pourvus de quant qu’il appartenoit à gens d’armes, et toute fleur de gens d’armes, chevaliers et écuyers. Si se départirent de Saint-Omer sur un samedi moult ordonnément et arrément, et s’en vinrent devant Ardre.

Cils de la garnison d’Ardre ne s’en donnoient garde, quand ils les virent tous rangés et ordonnés devant leur ville et si bien que merveilles. Là étoient avec le duc de Bourgogne, que je ne l’oublie, tous premiers bannerets bourguignons : le comte de Guines, le comte de Grant-Pré, monseigneur Louis de Châlons, le seigneur de la Rivière, le seigneur de Vergi, monseigneur Thibaut du Neufchâtel, messire Hugue de Vienne, Pierre de Bar, le seigneur de Soubrenon, le seigneur de Poix, le seigneur d’Enghien, le seigneur de Rougemont ; et puis bannerets bretons : le seigneur de Cliçon, le seigneur de Beaumanoir, le seigneur de Rochefort, le seigneur de Rieux, monseigneur Charles de Dignant ; bannerets normands : le seigneur de Blainville maréchal de France, le seigneur de Hambue, le seigneur de Riville, le seigneur d’Estouteville, le seigneur de Graville, le seigneur de Clère, le seigneur d’Aineval, le seigneur de Franville ; bannerets françois : monseigneur Jacques de Bourbon, monseigneur Hue d’Antoing, le comte de Dammartin, messire Charles de Poitiers, le sénéchal de Haynaut, le seigneur de Wauvrin, le seigneur de Helly, le seigneur de la Fère, l’évêque de Beauvais, monseigneur Hue d’Amboise, le seigneur de Saint-Dizier ; Vermendisiens : le seigneur d’Auffemont, le seigneur de Moreuil, le vicomte des Quesnes, le seigneur de Fransières, le seigneur de Raineval ; Artisiens : le vicomte de Meaux, le seigneur de Villers et le seigneur de Cresèques. Et là étoient tous cils barons en tel arroy et si bien accompagnés que merveilles seroit à recorder. Si se logèrent les plusieurs de feuillées, et les autres de rien fors à nud ciel ; car ils vouloient montrer qu’ils ne seroient mie là longuement et qu’ils assaudroient continuellement ; car ils firent dresser et appareiller leurs canons qui portoient carreaux de deux cents pesant.

Quand le sire de Gommignies se vit ainsi environné de tels gens d’armes et de si grand’foison dont il ne se donnoit de garde, et si sentoit sa forteresse mal pourvue d’artillerie, si se commença à ébahir ; et demanda conseil à ses compagnons comment il s’en cheviroit ; car il ne véoit mie que longuement contre tels gens d’armes il se pût tenir. Avec lui étoient trois chevaliers de Haynaut assez apperts d’hommes d’armes, messire Eustache, sire de Vertaing, et messire Pierre, son frère, et monseigneur Jaquemin du Sart et plusieurs bons écuyers et apperts, qui étoient en bonne volonté d’eux deffendre.

Ce premier jour que les François furent venus devant Ardre, s’en vint le sire de Hangest, un moult appert chevalier vermendisien, armé de toutes pièces, la lance au poing, monté sur un coursier, courir jusques aux barrières d’Ardre ; et dit, quand il fut là venu en frétillant et remuant son coursier, par quoi il ne fût avisé du trait : « Entre vous, Hainuiers–Anglois, que ne rendez-vous celle forteresse à monseigneur de Bourgogne ? » Adonc répondirent deux écuyers frères qui là étoient, Yreux et Hutin du Lay : « Nous ne la rendrons pas ainsi, non. Pensez-vous que nous soyons déconfits, pour ce que vous êtes ci venus grand’foison de gens d’armes ? Dites au duc de Bourgogne que il ne l’aura pas si légèrement qu’il cuide. » Adonc répondit le sire de Hangest : « Sachez que si vous êtes pris par force, ainsi que vous serez, il n’est mie de doute, si nous vous assaillons, il n’y aura homme nul pris à merci ; car je l’ai ainsi ouï dire à monseigneur le duc de Bourgogne. » À ces paroles retourna le sire de Hangest.

Je vous vueil recorder comment cils d’Ardre finèrent. Là étoit en l’ost le sire de Raineval, cousin germain au seigneur de Gommignies, qui savoit en partie l’intention du duc. Si s’avança de venir vers son cousin, et fit tant qu’il y eut asségurances d’eux deux, et parlementèrent dedans la ville d’Ardre moult longuement ensemble ; et là remontra le sire de Raineval au seigneur de Gommignies, en grand’espécialité et fiance de lignage, comment le duc et tous cils de l’ost le menaçoient et ses gens aussi, non pas pour prendre à rançon, si par force étoient conquis, mais de tous faire mourir sans merci. Si lui prioit qu’il se voulsist aviser et laisser conseiller, et rendre la forteresse ; si s’en partiroient, il et ses gens, sauvement, et si istroit de grand péril ; car confort ni secours ne leur apparoit de nul côté.

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