Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 63)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À lendemain, quand ils les vinrent voir, et ils se mirent en ordonnance pour assaillir, ils virent bien qu’il n’y avoit point d’avantage ; et passèrent outre la comté de Guines et entrèrent en la comté de Fauquembergue et l’ardirent toute, et vinrent devant la cité de Therouenne : mais point n’y assaillirent ; car elle étoit si bien pourvue de bonnes gens d’armes, qu’ils eussent perdu leur peine. Si prirent leur chemin tout parmi le pays de Therouénois pour entrer en Artois, Et ainsi qu’ils chevauchoient trois ou quatre lieues le jour, ni plus n’étoit-ce point, pour la cause de leur charroy et des gens de pied, ils se logeoient ès gros villages et de haute heure, à midi ou à nonne. Si vinrent ainsi, leur ost atraînant, tant qu’ils furent devant la cité d’Arras ; et se logèrent les seigneurs et les capitaines en l’abbaye du mont Saint-Éloy, assez près d’Arras, et leur gens là environ, qui couroient et pilloient tout le pays si loin qu’ils s’osoient étendre. Le roi de France avoit, celle saison, par toutes ses cités, châteaux forteresses et bonnes villes, à ponts et à passages, mis grand’foison de bonnes gens d’armes pour les garder et défendre s’ils étoient assaillis ; et ne vouloit que nul issit contre eux. Quand messire Robert Canolle et ses gens se départirent du mont Saint-Éloy et de là environ, et ils se furent refreschis et leurs chevaux deux jours, ils s’ordonnèrent et passèrent outre, au dehors de la cité d’Arras. Lors messire Guillaume de Nuefville et messire Geffroy Oursellé, qui étoient maréchaux de l’ost, ne se purent abstenir que ils n’allassent voir ceux d’Arras de plus près : si se départirent de leur grosse bataille, environ deux cents lances et quatre cents archers, et s’avalèrent ès faubourgs d’Arras, et vinrent jusques aux barrières, qu’ils trouvèrent bien pourvues de bons arbalêtriers et de gens d’armes. Adonc étoit dedans la ville d’Arras messire Charles de Poitiers de-lez madame d’Artois ; mais il n’en fit nul semblant d’issir hors, ni de combattre les Anglois. Quand les Anglois eurent fait leur course, et ils se furent un petit arrêtés devant les barrières, et ils virent que nul n’issoit contre eux, ils se mirent au retour devers leurs compagnons, qui les attendoient en une grosse bataille rangée et ordonnée sur les champs. Mais au partir, ils voulurent donner souvenance qu’ils avoient là été ; car ils boutèrent le feu ès faubourgs d’Arras, pour attraire hors ceux de la ville, qui nulle volonté n’en avoient : lequel feu fit grand dommage, car il ardit un grand monastère des Frères-Prêcheurs, cloître et tout, qui étoit au dehors de la ville.

Après celle empeinte, les Anglois passèrent outre et prirent le chemin de Bapaumes, ardant et exillant tout le pays. Si firent tant par leurs journées qu’ils entrèrent en Vermandois, et vinrent à Roye : si fut la ville arse ; et puis passèrent outre et cheminèrent vers Ham en Vermandois. Là avoient retrait tous ceux du plat pays et aussi à Saint-Quentin, à Péronne et à Noyon, tout le leur, pourquoi les Anglois ne trouvoient rien, fors les granges pleines de blé, car c’étoit après août. Si chevauchoient courtoisement, sans eux trop lasser ni travailler, deux ou trois lieues le jour. Et quand ils trouvoient une grasse marche, ils y séjournoient deux jours ou trois ; et envoyoit messire Robert Canolle courir devant une ville ou un châtel qui étoit chef du pays d’environ ; et parloient les maréchaux aux capitaines, sur assurances, en disant : « Combien donnerez-vous en purs deniers pour ce pays de ci environ, et nous le respiterons d’ardoir ou de courir vilainement ? » Là se composoit sur certains traités et ordonnances le plat pays à monseigneur Robert Canolle, et payoit une quantité de florins : si étoient, parmi celle composition, respités d’ardoir. Et y profita le dit messire Robert en ce voyage, par cette ordonnance, de la somme et de la valeur de cent mille francs : dont depuis il fut mal de cour, et accusé au roi d’Angleterre qu’il n’avoit point bien faite la besogne, si comme il vous sera recordé avant en l’histoire. Toutes fois la terre du seigneur de Coucy demeura toute en paix, ni oncques les Anglois n’y forfirent à homme ni à femme qui y fût ; mais qu’il dit seulement : « Je suis à monseigneur de Coucy ; » qui vaulsist un denier, et s’il étoit pris ou levé, il étoit rendu au double.

CHAPITRE CCCXIII.

Comment messire Robert Canolle vint devant la cité de Noyon, et comment un chevalier Escot y fit une grand’appertise d’armes.

Tant exploitèrent les Anglois qu’ils vinrent devant la bonne cité de Noyon, qui bien étoit pourvue et garnie de gens d’armes. Si s’arrêtèrent là environ, et l’approchèrent de moult près, et là avisèrent moult bien si nul assaut leur pourroit valoir. Si la trouvèrent, à leur avis, bien breteschiée et guéritée et appareillée de défendre, si mestier étoit. Et étoit messire Robert logé en l’abbaye d’Orkans, et ses gens là environ ; et vinrent un jour devant la cité, rangés et ordonnés par manière de bataille, pour savoir si ceux de la garnison et de la communauté de la ville istroient point ; mais ils n’en avoient nulle volonté. Là eut un chevalier d’Écosse qui fit une grande appertise d’armes ; car il se partit de son conroy, son glaive en son poing, monté sur son coursier, son page derrière lui, et brocha des éperons tout contreval la montagne. Si fut tantôt devant la barrière ; et appeloit-on le dit chevalier messire Jean Asneton, hardi homme et courageux malement, et aussi avisé et arrêté en toutes ses appertises, là et ailleurs. Quand il fut devant les barrières de Noyon, il mit pied à terre jus de son coursier, et dit à son page : « Ne te pars point de ci ; » et prit son glaive en ses poings, et s’en vint jusques aux barrières, et se écueillit, et saillit outre par dedans les barrières. Là avoit de bons chevaliers du pays, messire Jean de Roye, messire Lancelot de Lorris, et bien dix ou douze autres, qui furent tous émerveillés qu’il vouloit faire ; néanmoins ils le recueillirent moult faiticement. Là dit le chevalier Escot : « Seigneurs, je vous viens voir ; vous ne daignez issir hors de vos barrières, et je y daigne bien entrer ; je vueil éprouver ma chevalerie à la vôtre, et me conquérez si vous pouvez. » Après ces mots, il jeta et lança grands coups à eux de son glaive, et eux à lui des leurs ; et fut en cel état, lui tout seul sur eux, escarmouchant et faisant grands appertises d’armes plus d’une heure, et navra un ou deux des leurs ; et prenoit si grand’plaisance à lui là combattre, que il s’entr’oublioit ; et le regardoient les gens de la ville et de la porte, et des guérites, à grand’merveille, et lui eussent porté grand dommage du trait si ils eussent voulu : mais nennil ; car les chevaliers françois leur avoient défendu, Tant fut en cel état, que son page vint sur son coursier, moult près des barrières, et lui dit tout en haut en son langage : « Monseigneur, partez-vous, il est heure ; car nos gens se partent. » Le chevalier, qui bien l’entendit, s’appareilla sur ce, et lança depuis deux ou trois coups, et quand il eut fait, il prit son glaive et se relança à l’autre lez sans nul dommage ; et tout armé qu’il étoit, il se jeta sur son coursier derrière son page. Quand il fut sus, il dit aux François : « Adieu, adieu, seigneurs, grands mercis. » Si brocha des éperons et fut tantôt à ses compagnons. Laquelle appertise d’armes de monseigneur Jean Asneton fut durement prisée de toutes gens.

CHAPITRE CCCXIV.

Comment ceux de Noyon prirent les Anglois qui avoient ars la ville du Pont l’Évêque ; et comment le roi Charles manda à messire Bertran qu’il vint à Paris.

Messire Robert Canolle, à son département qu’il fit de la marche de Noyon, ses gens ardirent la ville du Pont l’Évêque sur la rivière d’Oise, où il avoit grand’foison de bons hôtels. Les chevaliers et écuyers qui étoient en la cité de Noyon eurent grand’déplaisance de ce feu, et entendirent que messire Robert et sa route étoient partis et retraits. Si vinrent de la cité de Noyon environ soixante lances ; et vinrent encore si à point en la ville du Pont l’Évêque, qu’ils trouvèrent ceux qui le feu y avoient bouté, et des autres aussi pour entendre au pillage. Si furent réveillés de grand’manière ; car la plus grand’partie furent morts et occis, et demeurèrent sur la place ; et y gagnèrent les François plus de quarante chevaux, et rescouirent plusieurs prisonniers qu’ils en vouloient mener, et encore de beaux hôtels qui eussent été tous ars si ils ne fussent venus à point ; et ramenèrent à Noyon plus de quinze prisonniers anglois auxquels on coupa les têtes.

Or chevauchèrent les Anglois en leur ordonnance, et montèrent amont pour venir en Laonnois, et pour passer à leur aise la rivière d’Oise, et aussi celle d’Aisne. Si ne forfirent rien en la terre et comté de Soissons, pourtant qu’elle étoit au seigneur de Coucy. Bien est vérité qu’ils étoient poursuivis et côtoyés d’aucuns seigneurs et chevaliers de France, tels que du comte Guy de Saint-Pol, du vicomte de Meaux, du seigneur de Chauny, de monseigneur Raoul de Coucy, de monseigneur Guillaume de Melun, fils au comte de Tancarville, et de leurs gens, par quoi les Anglois ne s’osoient point dérouter, mais se tenoient ensemble. Et aussi les François ne se féroient point entr’eux, mais se logeoient tous les soirs ès forts et dedans les bonnes villes ; et les Anglois sur le plat pays, où ils trouvoient assez à vivre de ces nouveaux vins, dont ils faisoient grand’largesse,

Et chevauchèrent ainsi tout ardant et exillant et rançonnant le pays, tant qu’ils passèrent la rivière de Marne et entrèrent en Champagne ; et puis la rivière d’Aube, puis retournèrent en la marche de Provins. Et passèrent et repassèrent par plusieurs fois la rivière de Saine ; et tiroient à venir devant la cité de Paris ; car on leur avoit dit que le roi de France avoit là fait un grand mandement de gens d’armes, desquels le comte de Saint-Pol et le sire de Cliçon devoient être chefs et gouverneurs. Si les désiroient les Anglois durement fort à combattre, et par semblant ils montroient qu’ils ne vouloient autre chose que la bataille ; et pour ce le roi de France escripsit à monseigneur Bertran du Guesclin, qui étoit avec le duc d’Anjou en Aquitaine, que, ses lettres vues, il se retraist en France ; car il le vouloit embesogner autre part.

En ce temps revint en la cité d’Avignon le pape Urbain Ve, qui avoit demeuré à Rome et là environ quatre ans, et revint en espérance comment paix se pourroit faire entre les deux rois ; car la guerre étoit renouvelée, qui trop lui déplaisoit. De la revenue du pape et de tous les cardinaux furent la cité d’Avignon et la marche d’environ moult réjouis ; car ils en pensoient à mieux valoir.

CHAPITRE CCCXIX.

Comment messire Bertran du Guesclin commença à guerroyer en la vicomté de Limoges et y prit le châtel de Saint-Yrier.

Pendant que messire Robert Canolle faisoit son voyage, et le prince de Galles et ses deux frères, séoient devant la cité de Limoges, messire Bertran du Guesclin et sa route, où il pouvoit avoir deux cents lances, chevauchoit à l’un des côtés du pays de Limousin. Mais point ne gissoit de nuit aux champs, pour la doute des rencontres des Anglois ; mais dedans forteresses qui étoient tournées françoises ; lesquelles étoient à messire Louis de Maleval, à messire Raymon de Mareuil, et à des autres. Et tous les jours chevauchoient et se mettoient en grand’peine de conquérir villes et forts. Bien le savoit le prince, et en venoient à lui les plaintes tous les jours ; mais il ne vouloit mie défaire son siége, car il avoit pris trop au cœur l’avenue de Limoges. Et entra le dit messire Bertran en la vicomté de Limoges, un pays qui se tenoit et rendoit au duc de Bretagne, monseigneur Jean de Montfort ; et là commença à courir au nom de madame la femme à monseigneur Charles de Blois, à laquelle l’héritage avoit été jadis. Si fit là grand guerre, et nul ne lui alla au devant ; car le duc de Bretagne ne cuidoit point que messire Bertran le dût guerroyer. Et vint devant Saint-Yrier, où il n’avoit nul gentilhomme qui le sçût défendre. Si furent si effrayés quand ils sçurent la venue de monseigneur Bertran, et aussi que on les assailloit si efforcément, que, combien que leur ville fût assez forte, si se rendirent-ils en l’obéissance de madame de Bretagne pour qui il faisoit guerre. De Saint-Yrier firent les Bretons une grande garnison, et la réparèrent et fortifièrent malement, qui gréva depuis malement au pays, et par laquelle ils prirent plusieurs villes et châteaux en la vicomté de Limoges.

Si retournerons-nous au prince de Galles.

CHAPITRE CCCXL.

Comment le duc de Lancastre ordonna gouverneurs en Guyenne et en Poitou, et en Xaintonge ; et s’en retourna en Angleterre et emmena sa femme avec lui.

Nous retournerons au duc de Lancastre, qui se tenoit en la bonne cité de Bordeaux ; et eut avis, environ la Saint-Michel, qu’il retourneroit en Angleterre pour mieux informer le roi son père des besognes d’Aquitaine : si se ordonna et appareilla sur ce. Un petit devant ce qu’il dût mouvoir ni partir, il assembla en la cité de Bordeaux tous les barons et chevaliers de Guyenne, qui pour Anglois se tenoient ; et quand ils furent tous venus, il leur remontra qu’il avoit désir et intention de retourner en Angleterre, pour certaines choses et le profit d’eux tous et de la duché d’Aquitaine, et que, à l’été prochain venant, il retourneroit, si le roi son père l’accordoit. Ces paroles plurent bien à tous ceux qui les entendirent. Là institua et ordonna le dit duc monseigneur le captal de Buch, le seigneur de Mucident et le seigneur de l’Esparre pour être gouverneurs de tout le pays de Gascogne qui pour eux se tenoit ; et en Poitou, monseigneur Louis de Harecourt et le sire de Parthenay, et en Xaintonge monseigneur Geffroy d’Argenton et monseigneur Guillaume de Montendre ; et laissa tous les sénéchaux et officiers ainsi comme ils étoient pardevant. Là furent ordonnés d’aller en Angleterre avec le dit duc, de par le conseil des Gascons, Xaintongiers et Poitevins, pour parler et remontrer les besognes et l’état d’Aquitaine plus pleinement, messire Guichart d’Angle, le sire de Poiane et messire Aymery de Tarste ; et encore, pour eux attendre, détria et délaia le duc un petit. Quand ils furent tous appareillés et les nefs chargées et ordonnées, ils entrèrent dedans sur le hâvre de Bordeaux, qui est beau et large. Si se partit le dit duc à grand’compagnie de gens d’armes et d’archers ; et avoit bien soixante vaisseaux en sa route, parmi les pourvéances ; et emmena avec lui sa femme et sa sœur ; envis les eût laissées. Si exploitèrent tant les mariniers, par le bon vent qu’ils eurent, qu’ils arrivèrent au hâvre de Hantonne en Angleterre, et là issirent-ils des vaisseaux et entrèrent en la ville. Si se reposèrent et rafraîchirent par deux jours, et puis s’en partirent et chevauchèrent tant qu’ils vinrent à Windesore où le roi se tenoit, qui reçut son fils le duc, les dames et damoiselles, et les chevaliers étrangers en grand’fête ; et par espécial il vit volontiers monseigneur Guichart d’Angle.

En ce temps trépassa ce gentil chevalier messire Gautier de Mauny en la cité de Londres, dont tous les barons d’Angleterre furent moult courroucés, pour la loyauté et bon conseil que en lui avoient toujours vu et trouvé. Si fut enseveli à grand’solemnité en un monastère de Chartreux, qu’il avoit fait édifier au dehors de Londres ; et furent au jour de son obsèque là le roi d’Angleterre et tous ses enfants et les prélats et barons d’Angleterre. Si chéy toute sa terre de delà la mer et deçà au comte Jean de Pennebroch qui avoit à femme madame Anne sa fille. Si envoya le dit comte de Pennebroch relever sa terre en Hainaut, qui échue lui étoit, par deux de ses chevaliers qui en firent leur devoir au duc Aubert, ainsi qu’il appartenoit, et qui tenoit la comté de Hainaut pour le temps en bail.

CHAPITRE CCCXLI.

Comment le roi d’Angleterre ordonna le comte de Pennebroch, gouverneur et souverain de tout le pays de Poitou.

Tout cel hiver se portèrent ainsi les besognes en Angleterre ; et y eut plusieurs conseils et imaginations entre les seigneurs sur l’état du pays, à savoir comment ils se maintiendroient sur l’été qui venoit. Et avoient les Anglois intention de faire deux voyages, l’un en Guyenne et l’autre en France par Calais ; et acquerroient amis de tous lez, ce qu’ils pourroient, tant en Allemagne comme ès marches de l’Empire, où plusieurs chevaliers et écuyers étoient de leur accord. Avec tout ce, ils faisoient le plus grand appareil et de toutes choses nécessaires pour un ost, aussi grand comme on eût vu de grand temps faire. Bien savoit le roi de France aucuns des secrets des Anglois, et sur quel état ils étoient, et quelles choses ils se proposoient à faire. Si se conseilloit et avisoit sur ce ; et faisoit pourvoir ses cités, villes et châteaux moult grossement en Picardie, et tenoit partout en garnisons grand’foison de gens d’armes, par quoi le pays ne fût surpris de nulle male aventure.

Quand l’été fut venu, et le roi d’Angleterre eut tenu sa fête et solemnité de Saint-George au châtel de Windesore, ainsi qu’il avait d’usage chacun an de faire, et que messire Guichart d’Angle y fut entré comme confrère, avec le roi et ses enfans et les barons d’Angleterre, qui se nommoient en confraternité les chevaliers du Bleu-Jaretier, le dit roi s’avala à Londres en son palais de Westmoustier ; et là eut grand conseil et parlement de rechef sur les besognes du pays. Et pourtant que le duc de Lancastre devoit celle saison passer en France par les plains de Picardie, et le comte de Cantebruge son frère avec lui, le roi ordonna et institua, à la prière de monseigneur Guichart d’Angle et des Poitevins, le comte de Pennebroch à aller en Poitou, pour visiter le pays et faire guerre aux François de ce côté. Car les Gascons et Poitevins avoient prié et requis au roi d’Angleterre, par lettres et par la bouche de monseigneur Guichart d’Angle, que si il étoit si conseillé que nul de ses enfans ne fit en cette saison ce voyage, il leur envoyât le comte de Pennebroch, que moult aimoient et désiroient à avoir : car ils le sentoient bon chevalier et hardi durement. Si dit le roi d’Angleterre au comte de Pennebroch, présens plusieurs barons et chevaliers qui là étoient assemblés au conseil : « Jean, beau fils, je vous ordonne et institue que vous alliez en Poitou, en la compagnie de monseigneur Guichart ; et là serez gouverneur et souverain de toutes les gens d’armes que vous y trouverez, dont il y a grand’foison, si comme de ce je suis informé et de ceux aussi que vous y mènerez. »

Le comfe de Pennebroch s’agenouilla devant ic roi et dit : « Monseigneur, grands mercis de la haute honneur que me faites ; je serais volontiers ès parties delà un de vos petits maréchaux. » Ainsi sur cel état se départit cil parlement, et retourna le dit roi à Windesore, et emmena messire Guichart avec lui, auquel il parloit souvent des besognes de Poitou et de Guyenne. Messire Guichart lui disoit : « Monseigneur, mais que notre capitaine et meneur le Comte de Pennebroch soit arrivé pardelà, nous ferons bonne guerre ; car nous y trouverons entour quatre ou cinq mille lances qui tous obéiront à vous, mais qu’ils soient payés de leurs gages. » Lors répondit le roi : « Messire Guichart, messire Guichart, ne vous souciez point d’avoir or et argent pour faire pardelà bonne guerre ; car j’en ai assez ; et si l’emploierai volontiers en telle marchandise, puisqu’il me touche, et les besognes de mon royaume. »

CHAPITRE CCCXLII.

Comment le comte de Pennebroch se partit d’Angleterre pour venir en Poitou ; et comment les Espaignols au hâvre de la Rochelle durement le combattirent.

Ainsi et de plusieurs autres paroles s’ébattoit souvent en parlant le roi d’Angleterre au dit monseigneur Guichart, que moult aimoit et créoit ; c’étoit bien raison. Or fut le comte de Pennebroch tout appareillé, et la saison vint et ordonnance qu’il dût partir : si prit congé au roi qui lui donna liement et à tous ceux qui en sa compagnie devoient aller ; et me semble que messire Othe de Grantson d’outre la Saône y fut ordonné et institué d’y aller. Le comte de Pennebroch n’eut mie adonc trop grands gens en sa compagnie, fors ses chevaliers tant seulement, sur l’information que monseigneur Guichart avoit faite au roi ; mais il emportoit en nobles et en florins telle somme de monnoie que pour payer trois mille combattans un an.

Si exploitèrent tant les dessus dits, après le congé, pris du roi, qu’ils vinrent à Hantonne. Là séjournèrent-ils quinze jours, en attendant vent, qui leur étoit contraire. Au seizième, ils eurent vent à volonté. Si entrèrent en leurs vaisseaux et se partirent du Hâvre, et se commandèrent en la garde de Dieu et de Saint George, et puis cinglèrent devers Poitou.

Le roi Charles de France, qui savoit la greigneur partie des consaulx d’Angleterre, mie ne sçais comment ni par qui ils étoient révélés, et comment monseigneur Guichart d’Angle et ses compagnons étoient allés en Angleterre et sur quel état, pour impétrer au roi qu’ils eussent un bon meneur et capitaine, et jà savoit que le comte de Pennebroch y étoit ordonné de venir et toute sa charge ; si étoit le dit roi de France avisé sur ce et avoit secrètement mis sus une armée de gens d’armes par mer, voire à sa prière et requête ; car ces gens étoient au roi Henry de Castille, lesquels il lui avoit envoyés, parmi les alliances et confédérations que ils avoient ensemble. Et étoient ces Espaignols d’une flotte quarante grosses nefs et treize barges bien pourvues et breteschées, ainsi que nefs d’Espaigne sont. Si en étoient patrons et souverains quatre vaillans hommes, Ambroise de Bouquenegre, Cabesse de Vake, Dan Ferrant de Pion et Radigo-le-Roux.

Si avoient ces Espaignols un grand temps ancré sur mer, en attendant le retour des Poitevins et la venue du comte de Pennebroch ; car bien savoient qu’ils devoient venir en Poitou, et s’étoient mis et ancrés devant la ville de la Rochelle. Or avint ainsi que, le jour devant la vigile Saint-Jean-Baptiste que on compta l’an mil trois cents soixante douze, le comte de Pennebroch et sa route durent arriver au hâvre de la Rochelle ; mais ils trouvèrent les dessus dits Espaignois au devant, qui leur destourbèrent le rivage et furent moult lies de leur venue. Quand les Anglois et les Poitevins virent les Espaignols, et que combattre les convenoit, si se confortèrent en eux-mêmes combien qu’ils ne fussent mie bien partis tant de gens comme de grands vaisseaux ; et s’armèrent et ordonnèrent ainsi que pour tantôt combattre, et mirent leurs archers au-devant d’eux ; et puis les nefs Espaignols vinrent qui bien étoient pourvues et guéritées ; et dedans grand’foison de gens d’armes et de brigands qui avoient arbalêtres et canons ; et les plusieurs tenoient grands barreaux de fer et plommées de plomb pour tout effondrer. Tantôt furent approchées en démenant grand’noise et grand’huée. Ces grosses nefs prirent le vent d’amont pour prendre leur tour sur ces nefs angloises, que peu doutoient et prisoient, et puis s’en vinrent fendant à plein voile sur eux. Là eut à ce commencement grand’traierie des uns aux autres, et s’y portoient les Anglois moult bien. Là fit le comte de Pennebroch aucuns de ses écuyers chevaliers pour honneur. Là eut grand’bataille et dure, et eurent les Anglois bien à quoi entendre ; car ces Espaignols qui étoient en leurs grands vaisseaux, qui se montroient tout dessus ces vaisseaux d’Angleterre, tenoient grands barreaux de fer et pierres et les jetoient et lançoient contre val pour effondrer les nefs angloises, et blessoient gens et hommes d’armes moult malement.

Là étoit entre les chevaliers d’Angleterre et de Poitou chevalerie remontrée et prouesse très grandement. Le comte de Pennebroch se combattoit et requéroit ses ennemis moult fièrement, et y fit ce jour plusieurs grands appertises d’armes ; et aussi firent messire Othe de Grantson et messire Guichart d’Angle, le sire de Poiane et tous les autres chevaliers.

CHAPITRE CCCXLIII.

Comment ceux de la Rochelle ne vouldrent secourir le comte de Pennebroch, et comment le sénéchal de la Rochelle et trois autres chevaliers le vinrent secourir.

À ce que j’ai ouï recorder à ceux qui furent à celle besogne devant la Rochelle, bien montrèrent les Anglois et les Poitevins qui là étoient, qu’ils désiroient moult à conquerre et à avoir grand prix d’armes : car oncques gens ne se tinrent si vaillamment, ni si bien ne se combattirent. Car ils n’étoient que un petit au regard des Espaignols, et en menus vaisseaux ; et se pouvoit-on émerveiller comme tant duroient : mais la grand’prouesse et chevalerie d’eux les reconfortoit et tenoit en force et en vigueur. Et si ils eussent été pareils de nefs et de vaisseaux, les Espaignols ne l’eussent mie eu d’avantage : car ils tenoient leurs lances acérées, dont ils lançoient les horions si grands que nul ne les osoit approcher, si ils n’étoient trop bien armés et pavoisés ; mais le trait et le jet qui venoient d’amont, de pierres, et de plommées de plomb et des barreaux de fer, les grévoit et tempêtoit durement ; et navra et blessa de leurs chevaliers et écuyers ce premier jour plusieurs.

Bien véoient les gens de la Rochelle la bataille, mais point ne s’avançoient d’aller ni de traire celle part pour conforter leurs gens qui se combattoient si vaillamment, ainçois les laissoient convenir. En tel estrif et en celle riote furent-ils jusques à la nuit, qu’ils se départirent les uns des autres et se mirent à l’ancre : mais les Anglois perdirent ce premier jour deux barges de pourvéances, et furent tous ceux mis à mort qui dedans étoient. Toute celle nuit fut messire Jean de Harpedane, qui pour le temps étoit sénéchal de la Rochelle, en grands prières envers ceux de la ville, le maieur, sire Jean Chauderon, et les autres, que ils se voulsissent armer et faire armer la communauté de la ville, et entrer en barges et en nefs qui sur le kay étoient, pour aller aider et conforter leurs gens qui tout ce jour si vaillamment s’étoient combattus. Ceux de la Rochelle, qui nulle volonté n’en avoient, s’excusoient et disoient qu’ils avoient leur ville à garder, et que ce n’étoient mie gens de mer, et que combattre ne se savoient sur mer, ni aux Espaignols ; mais si la bataille étoit sur terre, ils iroient volontiers.

Si demeura la chose en tel état, ni oncques il ne les put amener à ce, pour prières qu’il sçût faire, qu’ils y voulsissent aller. À ce jour, étoient dedans la Rochelle le sire de Tonnai-Bouton, messire Jacques de Surgières, messire Maubrun de Linières, qui bien s’acquittèrent aussi de prier avec le dessus dit ceux de la Rochelle. Quand ces quatre chevaliers virent qu’ils ne pourroient rien exploiter, ils s’armèrent et firent armer leurs gens, ce qu’ils en avoient ; ce n’étoit point foison ; et entrèrent en quatre barges qu’ils prirent sur le kay ; et au point du jour, quand le flot fut revenu, ils se firent nager jusques à leurs compagnons, qui leur sçurent grand gré de leur venue ; et disoient bien au comte de Pennebroch et à monseigneur Guichart d’Angle que de ceux de la Rochelle ils ne seroient point secourus ni confortés, et que sur ce ils s’avisassent. Et ceux qui amender ne le pouvoient, répondirent qu’il leur convenoit la merci Dieu et l’aventure attendre, et que un temps viendroit que ceux de la Rochelle s’en repentiroient.

CHAPITRE CCCXLIV.

Comment le comte de Pennebroch fut pris des Espaignols et tous ceux qui avec lui étoient, morts ou pris.

Quand ce vint au jour que la marée fut revenue, et que plein flot étoit, ces Espaignols se désancrèrent en démenant grand’noise de trompettes et de trompes, et se mirent en bonne ordonnance, ainsi que le jour devant ; et arroutèrent toutes leurs grosses nefs, pourvues et armées grandement, et prirent l’avantage du vent pour enclorre les nefs des Anglois, qui n’étoient point grand’foison au regard d’eux ; et étoient leurs quatre patrons, qui ci-dessus sont nommés, tout devant en bonne ordonnance. Les Anglois et Poitevins, qui bien véoient leur convine, s’ordonnèrent selon ce et recueillirent tous ensemble ; et ce qu’ils avoient d’archers ils les mirent tous devant. Et puis vinrent les Espaignols à plein voile, Ambroise Bouquenegre, Cabesse de Vake, Dan Ferrant de Pion et Radigo le Roux, qui les gouvernoient, et commencèrent bataille félonnesse et périlleuse.

Quand ils furent tous ensemble, les Espaignols jetèrent grands crochets et chaînes de fer et se attachèrent aux Anglois, par quoi ils ne se pouvoient départir ; car ils les comptoient ainsi que pour eux. Avec le comte de Pennebroch et messire Guichart d’Angle avoit vingt-deux chevaliers de grand’volonté et de bon hardement, qui vaillamment se combattoient de lances, et d’épées et d’armures qu’ils portoient. Là furent en cel état un grand temps, lançans et combattans l’un à l’autre ; mais les Espaignols avoient trop grand avantage d’assaillir et de défendre envers les Anglois : car ils étoient en grands vaisseaux plus grands et plus forts assez que les Anglois, parquoi ils lançoient d’amont barreaux de fer, pierres et plommées, qui moult travailloient les Anglois. En cel estrif et en celle riote, combattant et défendant, lançant et traiant l’un sur l’autre, furent-ils jusques à heure de tierce, que oncques gens sur mer ne prirent si grand travail que les Anglois et Poitevins firent là : car il en avoit le plus de leurs gens, du trait et du jet des pierres et fondes d’amont, blessés, et tant que messire Aimery de Tarste, ce vaillant chevalier de Gascogne, y fut occis, et messire Jean de Lantonne, qui étoit chevalier du corps du comte de Pennebroch.

Au vaisseau du dit comte étoient arrêtées quatre nefs espaignoles, desquelles Cabesse de Vake et Dan Ferrant de Pion étoient gouverneurs. En ces vaisseaux, ce vous dis, avoit grand’foison de dures gens ; et tant au combattre, au traire et au lancer travaillèrent le comte et ses gens, qu’ils entrèrent en leur vaissel, où l’on fit mainte grand’appertise d’armes ; et là fut pris le dit comte, et tous ceux morts ou pris qui étoient en son vaissel. Tout premièrement de ses chevaliers pris, messire Robert Tinfort, messire Jean Tourson et messire Jean de Gruières, et morts, messire Symon Housagre, messire Jean de Mortaing et messire Jean Touchet.

D’autre part se combattoient les Poitevins, messire Guichart d’Angle, le sire de Poiane, le sire de Tonnai-Bouton et aucuns chevaliers de leur route, et en une autre nef messire Othe de Grantson à Ambroise de Bouquenegre et à Radigo le Roux. Si avoient plus que leur faix, et tant que iceux chevaliers furent tous pris des Espaignols, ni oncques nul n’en échappa qu’il ne fût mort ou pris, Anglois ni Poitevins, et toutes leurs gens au danger des Espaignols, de prendre ou de occire. Mais quand ils eurent les seigneurs, et ils en furent saisis, depuis ils ne tuèrent nuls des varlets ; car les seigneurs en prièrent que on leur laissât leurs gens, et qu’ils fineroient bien pour tous.

CHAPITRE CCCXLIX.

Comment messire Bertran du Guesclin attaqua Montcontour ; et comment ceux du dit fort se rendirent, sauves leurs vies.

Tant exploitèrent le connétable de France, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le sire de Cliçon, le vicomte de Rohan, le sire de Laval, le sire de Beaumanoir, le sire de Sully, et tous les barons et les chevaliers et leurs routes, qu’ils vinrent devant Montcontour, un très bel châtel à six lieues de Poitiers. Quand ils furent là venus, si l’assiégèrent de grand’façon, et se mirent tantôt à assaillir par bonne ordonnance ; et pour ce qu’il avoit à l’environ des murs grands fossés et parfons, et qu’ils ne pouvoient approcher les murs de près à leur aise et volonté, ils envoyèrent querre et couper par les vilains du pays grand’foison de bois et d’arbres, et les firent là amener et apporter à force d’harnois et de corps, et renverser tout ès fossés, et jeter grand’foison d’estrain et de terre sus ; et eurent tout ce fait en quatre jours, tant qu’ils pouvoient bien aller jusques aux dits murs à leur aise. Et puis, quand ils eurent tout ce fait, si commencèrent à assaillir de grand’volonté et par bon exploit ; et ceux du fort à eux défendre ; car il leur étoit bien mestier ; et eurent un jour tout entier l’assaut, où ils reçurent moult de peine, et furent en grand’aventure et péril d’être pris ; mais ils étoient là dedans tant de bonnes gens que, en ce cinquième jour, ils n’eurent garde.

Au sixième, le connétable et ses Bretons s’ordonnèrent et se trairent avant pour assaillir plus fort que devant ; et s’en venoient tous pavoisés, portant pics et hoyaux en leurs mains, et vinrent jusques aux murs. Si commencèrent à férir et à frapper, et à traire hors pierres, et à pertuiser le dit murage en plusieurs lieux ; et tant firent que les compagnons qui dedans étoient se commencèrent à ébahir : néanmoins, ils se défendirent si vaillamment que oncques gens firent. Jean Cresuelles et David Hollegrave, qui capitaines étoient, imaginèrent le péril, comment messire Bertran et ses gens les assailloient, et à ce qu’ils montroient, point de là ne partiroient, si les auroient ; et si de force étoient pris, ils seroient tous morts ; et véoient bien que nul confort ne leur apparoit de nul côté. Si entrèrent en traités pour eux rendre, sauves leurs vies et leurs corps.

Le connétable, qui ne vouloit mie fouler ni gréver ses gens, ni ceux du fort trop presser, pourtant que ils étoient droites gens d’armes, entendit à ces traités, et les laissa passer, parmi tant que sauf leurs corps ils se partirent, mais nuls de leurs biens n’emportèrent, fors or et argent ; et les fit conduire jusques à Poitiers. Ainsi eut le connétable le châtel de Montcontour ; si en prit la saisine et le fit réparer ; et se tint illec pour lui et ses gens rafraîchir ; car il ne savoit encore quelle part il se trairoit, ou devant Poitiers, ou ailleurs.

CHAPITRE CCCXLV.

Comment les Espaignols se partirent du hâvre de la Rochelle atout leurs prisonniers ; et comment ce propre jour le captal arriva à la Rochelle.

Qui se trouve en tel parti d’armes que le comte de Pennebroch et messire Guichart d’Angle et leurs gens se trouvèrent devant la Rochelle en ce jour devant nommé, il faut prendre l’aventure en gré telle que Dieu ou fortune lui envoie. Et sachez que pour ce jour, combien que les barons et chevaliers et écuyers, qui là furent morts ou pris, le comparassent, le roi d’Angleterre y perdit plus que nul ; car par celle déconfiture se perdit depuis tout le pays, si comme vous orrez avant en l’histoire.

On me dit que la nef angloise où la finance étoit, dont messire Guichart devoit payer les soudoyers en Guyenne, fut périe, et tout l’avoir qui dedans étoit, et ne vint à nul profit. Tout ce jour, qui fut la vigile Saint-Jean-Baptiste, et la nuit, et le lendemain jusques après nonne, se tinrent les Espaignols ancrés devant la Rochelle, en démenant grand’joie et grand revel, dont il en chéy bien à un chevalier de Poitou qui s’appeloit messire Jacques de Surgières ; car il parla si bellement à son maître qu’il fut quitte, parmi trois cents francs que il paya là tous appareillés, et vint le jour de la Saint-Jean dîner en la ville de la Rochelle. Par lui sçut-on comment la besogne avoit lors allé, et les quels étoient morts ou pris. Plusieurs des bourgeois de la ville remontrèrent, par semblant, qu’ils en étoient courroucés, qui tous joyeux en étoient ; car oncques n’aimèrent naturellement les Anglois. Quand ce vint après nonne, ce jour de la Saint-Jean-Baptiste, que le flot fut venu, les Espaignols et desancrèrent et sachèrent les voiles amont, et se départirent, en démenant grand’noise de trompes et de trompettes, de muses et de tambours. Si avoient dessus leurs mâts grands estrannières à manière de pennons, armoyés des armes de Castille, si grands et si longs que les bouts bien souvent en frappoient en la mer, et étoit grand’beauté à regarder. En cel état se départirent les dessus dits ; et prirent leur tour de la haute mer pour cheminer devers Galice.

En ce propre jour, que on dit le jour Saint-Jean, au soir, vinrent en la ville de la Rochelle grand’foison de gens d’armes, Gascons et Anglois, lesquels encore de celle avenue n’avoient point ouï parler ; mais bien savoient que les Espaignols gissoient et avoient geu un temps devant la Rochelle. Si venoient celle part pour ceux de la ville reconforter ; desquels gens d’armes étoient capitaines messire Bérard de la Lande, messire Pierre de Landuras, monseigneur le Soudich, messire Bertran du Franc ; et des Anglois monseigneur Thomas de Percy, messire Richard de Pont-Chardon, monseigneur Guillaume de Ferritonne, monseigneur d’Angouse, monseigneur Baudoin de Frainville, monseigneur Gautier Huet et monseigneur Jean d’Évreux. Quand ces seigneurs et leurs routes, où bien avoit six cents hommes d’armes, furent venus en la Rochelle, on leur fit grand’chère de bras ; car on n’en osoit autre chose faire.

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