Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 64)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Adonc furent-ils informés par monseigneur Jacques de Surgières, de la bataille des Espaignols comment elle avoit allé, car il y avoit été, et les quels y étoient morts ni pris. De ces nouvelles furent les barons et les chevaliers trop durement courroucés, et se tinrent bien pour infortunés quand ils n’y avoient été ; et regrettèrent durement et longuement le comte de Pennebroch et monseigneur Guichart d’Angle, quand ils avoient ainsi perdu leur saison. Si se tinrent en la Rochelle, ne sçais quants jours, pour avoir avis et conseil comment ils se maintiendroient ni quelle part ils se trairoient.

Nous lairons à parler un petit d’eux et parlerons de Yvain de Galles, et comment il exploita en celle saison.

CHAPITRE CCCXLVI.

Comment Yvain de Galles déconfit les Anglois de l’île de Grenesie ; et comment le roi de France l’envoya en Espaigne quérir gens d’armes pour assiéger la Rochelle.

Cil Yvain de Galles avoit été fils à un prince de Galles, lequel le roi Édouard d’Angleterre avoit fait mourir, je ne sçais mie pour quelle raison, et saisi la seigneurie et prinçauté et donnée à son fils le prince de Galles. Si étoit cil Yvain venu en France et complaint au roi Charles des injures que le roi d’Angleterre lui avoit faites et faisoit encore, que, mort son père, il lui tolloit son héritage. Dont le roi de France l’avoit retenu et jà moult avancé, et donné en charge et gouvernement grand’foison de gens d’armes. Encore en cel été dont je parole présentement lui avoit-il délivré trois mille combattans et envoyé sur mer, de quoi le dit Yvain s’en étoit bien acquitté et loyaument, si comme je vous dirai. Quand il eut sa charge de gens d’armes, ainsi que ci-dessus est dit, il entra en mer en ses vaisseaux, que le roi de France lui avoit fait appareiller et pourvoir au hâvre de Harefleu, et se départit ; et cingla à plein voile devers Angleterre en l’île de Grenesie, à l’encontre de Normandie, de la quelle île Aymon Rose, un écuyer d’honneur du roi d’Angleterre, étoit capitaine. Quand il sçut que les François étoient là arrivés, les quels Yvain de Galles menoit, si en eut grand mal-talent, et vint tantôt au-devant ; et fit son mandement parmi la dite île, qui n’est mie grande ; et assembla, que de ses gens que de ceux de la dite île, environ huit cents, et s’en vint sur un certain pas combattre bien et hardiment le dit Yvain et ses gens ; et là eut grand’bataille et dure, et qui longuement se tint. Finablement les Anglois furent déconfits, et en y eut de morts plus de quatre cents sur la place ; et convint le dit Aymon fuir, autrement il eût été mort ou pris ; et se sauva à grand meschef, et s’en vint bouter en un châtel, qui siéd à deux lieues près de là où la bataille fut, que on appelle Cornet, qui est beau et fort ; et l’avoit le dit Aymon en celle saison fait bien pourvoir de tout ce qu’il appartenoit à forteresse.

Après celle déconfiture, le dit Yvain chevaucha avant et recueillit ses gens, et entendit que Aymon s’étoit bouté au châtel de Cornet ; si se retrait tantôt celle part, et y mit le siége et l’environna de tous côtés, et y fit plusieurs assauts : mais le château étoit fort et bien pourvu de bonne artillerie, si ne l’avoient mie les François à leur aise.

Ce siége pendant devant Cornet avint l’aventure de la prise du comte de Pennebroch et de monseigneur Guichart d’Angle et des autres devant la Rochelle, si comme ci-dessus est contenu ; de quoi le roi de France, quand il en ouït les nouvelles, fut durement réjoui ; et entendit plus fort aux besognes de Poitou que oncques mais ; car il sentit que assez légèrement si les Anglois venoient encore un petit à leur déclin, les cités et les bonnes villes se retourneroient. Si eut avis et conseil le dit roi que en Poitou, en Xaintonge et en Rochelois il envoieroit pour celle saison son connétable et toutes gens d’armes ; et feroit chaudement guerroyer les dits pays par mer et par terre, pendant que les Anglois n’avoient nul souverain capitaine, car le pays gissoit en grand branle. Pourquoi il envoya ses messages et ses lettres au dit Yvain de Galles, qui se tenoit au siége devant Cornet, du quel siége il savoit tout l’état, et que le château étoit imprenable, et que tantôt, ses lettres vues, il partît et défît son siége, et entrât en mer en un vaisseau qui ordonné pour lui étoit, et s’en allât en Espaigne devers le roi Henry pour impétrer à avoir barges et gallées, et son amiral et gens d’armes, et de rechef vînt mettre le siége devant la Rochelle, par mer.

Le dit Yvain, quand il vit les messages et le mandement du roi, si obéit, ce fut raison ; et défit son siége et donna congé â ses gens, et leur prêta navire pour retourner à Harefleu ; et là endroit il entra en une grosse nef qui ordonnée lui étoit et prit le chemin d’Espaigne. Ainsi se défit le siége de devant Cornet.

CHAPITRE CCCXLVII.

Ci dit des grosses paroles qui furent en Espaigne entre Yvain de Galles et le comte de Pennebroch.

Vous devez savoir que le roi d’Angleterre fut moult courroucé quand il sçut les nouvelles de l’armée qu’il envoyoit en Poitou, qui étoit ruée jus des Espaignoïs, et aussi furent tous ceux qui l’aimoient ; mais amender ne le purent pour celle fois. Si imagina lui et les sages gens d’Angleterre que le pays de Poitou et de Xaintonge se perdoit par tel affaire, et le remontrèrent bien au roi et au duc de Lancastre. Si furent un grand temps sur cel état que le comte de Sallebery, atout cinq cents hommes d’armes et autant d’archers, iroit celle part. Mais combien qu’il fût conseillé et avisé, il n’en fut rien fait ; car ils vinrent autres traités et conseils de Bretagne qui tous ceux empêchèrent : de quoi le dit roi se repentit depuis, quand il n’y put mettre remède.

Or avint qüe les Espaignols qui pris avoient le comte de Pennebroch et les autres dont le livre fait mention, eurent un petit de séjour sur mer, par vent contraire et détriance, plus d’un mois : toutefois ils arrivèrent au port de Saint-André en Galice ; et entrèrent en la ville ainsi que à heure de midi, et là amenèrent en un châtel tous leurs prisonniers loiés en chaînes de fer selon leur usage. Autre courtoisie ne savent les Espaignoïs faire ; ils sont semblables aux Allemands.

Celle propre journée au matin étoit là arrivé en sa nef le dessus dit Yvain de Galles et entré en ce châtel où Dan Ferrant de Pion et Cabesse de Vake avoient amené le comte de Pennebroch et ses chevaliers : si fut dit ainsi à Yvain là où il étoit en sa chambre : « Sire, venez voir ces chevaliers d’Angleterre que nos gens ont pris ; ils entreront tantôt céans. » Yvain, qui fut désirant de les voir, pour savoir lesquels étoient, passa outre et encontra en la salle de son hôtel, à l’issue de sa chambre, le comte de Pennebroch : bien le connut, combien qu’il l’eût petit vu. Si lui dit en reprochant : « Comte de Pennebroch, venez-vous en ce pays pour me faire hommage de la terre que vous tenez en la prinçauté de Galles, dont je suis hoir, et que votre roi me tolt et ôte par mauvais conseil ? » Le comte de Pennebroch, qui fut tout honteux, car il se véoit et sentoit prisonnier en étrange pays, et point ne connoissoit cel homme qui parloit son langage, répondit : « Qui êtes-vous, qui m’accueillez de telles paroles ? » — « Je suis Yvain, fils au prince Aymon de Galles, que votre roi d’Angleterre fit mourir à tort et à péché, et m’a déshérité ; et quand je pourrai, par l’aide de mon très cher seigneur le roi de France, je y pourverrai de remède ; et vueil bien que vous sachiez que, si je vous trouvois en place ni en lieu que je me pusse combattre à vous, je vous montrerois la loyauté que vous m’avez faite, et aussi le comte de Hereford et Édouard le Despensier ; car par vos pères, avec autres conseillers, fut trais à mort monseigneur mon père, dont il me doit bien déplaire, et l’amenderai quand je pourrai. »

Adonc saillit avant messire Thomas de Saint-Aubin, qui étoit chevalier du comte, et se hâta de parler, et dit : « Yvain, si vous voulez dire ni maintenir que en monseigneur ait, ni eût été oncques nulle lâcheté quelconque, ni en monseigneur son père, ni qu’il vous doie foi ni hommage, mettez votre gage avant, vous trouverez qui le lèvera. » Donc répondit Yvain et dit : « Vous êtes prisonniers ; je ne puis avoir nulle honneur de vous appeler ; vous n’êtes point à vous, ains êtes à ceux qui vous ont pris ; et quand vous serez quittes, je vous parlerai plus avant ; car la chose ne demeurera pas ainsi. » Entre ces paroles se boutèrent aucuns chevaliers et vaillans hommes d’Espaigne qui là étoient, et les départirent. Depuis ne demeura mie grandement que les quatre amiraux dessus nommés amenèrent les prisonniers devers la cité de Burgues en Espaigne, pour rendre au roi, à qui ils étoient, qui pour le temps se tenoit droit là.

Quand le roi Henry sçut que les dessus dits venoient et approchoient Burgues, si envoya son ains-né fils qui s’appeloit Jean, et lequel on nommoit pour le temps l’infant de Castille, à l’encontre des dessus dits, et grand’foison de chevaliers et écuyers pour eux honorer ; car bien savoit le dit roi quelle chose il appartenoit à faire ; et lui même les honora de paroles, quand ils furent venus jusques à lui. Assez tôt en ouvra le roi par ordonnance ; et furent épars en divers lieux parmi le royaume de Castille.

CHAPITRE CCCXLVIII.

Comment le duc de Berry, le duc de Bourbon, messire Bertran et plusieurs autres grands seigneurs de France prirent le châtel de Montmorillon.

Nous retournerons aux besognes de Poitou, qui pour ce temps ne furent mie petites ; et parlerons comment les chevaliers gascons et anglois qui, le jour de Saint-Jean-Baptiste au soir, vinrent en la ville de la Rochelle, si comme vous avez ouï ci-dessus, persévérèrent, ainsi que ceux qui moult courroucés furent de ce que le jour devant ils n’étoient venus à la bataille, et que ils n’avoient trouvé à point les Espaignois. Or eurent ils entre eux conseil et avis quelle chose ils feroient, ni où ils se trairoient ; car jà se commençoient-ils à douter de ceux de la Rochelle. Si trouvèrent là messire Jean d’Évreux, qui avoit été à la bataille du jour devant et s’étoit sauvé ; lequel le captal et les autres, ordonnèrent et instituèrent à être sénéchal de la Rochelle, et à lui tenir au châtel à trois cents armures de fer et le garder ; car tant comme ils en seroient seigneurs, ceux de la ville ne s’oseroient rebeller.

Cette ordonnance faite, monseigneur le captal qui étoit tout chef et gouverneur de cette chevauchée, et messire Thomas de Percy, messire d’Angouses, messire Richard de Pontchardon, monseigneur le Soudich, messire Berars de la Lande et les autres, et leurs routes, se départirent de la Rochelle ; et pouvoient être environ quatre cents lances ; et prirent le chemin de Soubise ; car là avoit Bretons qui tenoient églises et petits forts, et les avoient fortifiés. Sitôt que ces seigneurs et leurs routes furent là venus, ils les boutèrent hors et en délivrèrent la dite marche.

En ce temps tenoient les champs sur les marches d’Anjou, d’Auvergne et de Berry, le connétable de France, le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le Dauphin d’Auvergne, messire Louis de Sancerre, le sire de Sully, le vicomte de Meaux, le vicomte d’Aunoy, messire Raoul de Raineval, le sire de Cliçon, le sire de Laval, le vicomte de Rohan, le sire de Beaumanoir et grand’foison de baronnie de France, et étoient plus de trois mille lances. Si chevauchèrent tant ces seigneurs, qui se tenoient au connétable, qu’ils entrèrent en Poitou où ils tiroient à venir, et vinrent mettre le siége devant un châtel qui s’appelle Montmorillon. Sitôt qu’ils furent là venus, ils l’assaillirent vitement et roidement, et le conquirent de force, et furent morts tous ceux qui dedans étoient ; si le rafraîchirent d’autres gens. Après ils vinrent devant Chauvigny, qui siéd devant la rivière de Creuse, et l’assiégèrent et y furent deux jours. Au tiers jour ceux de Chauvigny se rendirent, et furent pris à merci. Et après ils chevauchèrent outre et vinrent devant Luzach où il y a ville et châtel. Si se rendirent tantôt sans eux faire assaillir. Et puis s’en vinrent devant la cité de Poitiers et geurent une nuit dedans les vignes : de quoi ceux de la cité étoient moult ébahis, et se doutoient d’avoir le siége. Mais non eurent, tant que à celle fois ; car ils se partirent à lendemain et se trairent devant le châtel de Montcontour, dont Jean Cresuelle et David Hollegrave étoient capitaines, et avoient dessous eux bien soixante compagnons preux et hardis, et qui moult avoient contraint le pays et la marche d’Anjou et de Touraine, et aussi toutes les garnisons françoises. Pourquoi le connétable dit qu’il n’entendroit à autre chose, si l’auroit,

CHAPITRE CCCXV.

Comment le duc de Lancastre arriva à Bordeaux ; et comment le duc d’Anjou dérompit sa chevauchée

Or parlerons du prince de Galles comment il persévéra. Vous avez ci-dessus ouï recorder comment le prince de Galles avoit fait son commandement à Congnach, sur l’intention d’aller et de chevaucher contre le duc d’Anjou qui lui ardoit et gâtoit son pays. Si s’avancèrent de venir à son mandement, au plus tôt qu’ils purent, les barons, chevaliers et écuyers de Poitou, de Xaintonge, de la terre qui se tenoit du prince ; et se partit le comte de Pennebroch de sa garnison atout cent lances, et s’en vint devers le prince.

En ce temps arriva au hâvre de Bordeaux le duc Jean de Lancastre et son armée, dont ceux du pays furent moult réjouis, pour tant qu’ils le sentoient bon chevalier et grand capitaine de gens d’armes. Le duc de Lancastre et ses gens ne firent point de long séjour en la cité de Bordeaux ; mais s’en partirent tantôt ; car ils entendirent que le prince vouloit aller contre ses ennemis. Si se mirent tantôt au chemin, et trouvèrent à une journée de Congnach le comte de Pennebroch qui tiroit celle part. Si se firent grands reconnoissances quand ils se retrouvèrent ; et chevauchèrent ensemble, et vinrent à Congnach où ils trouvèrent le prince et madame la princesse et le comte de Cantebruge, qui furent moult réjouis de la venue des dessus dits. Et tous jours venoient gens d’armes de Poitou, dé Xaintonge, de la Rochelle, de Bigorre, de Gaurre et de Gascogne, et aussi des marches voisines obéissans au prince.

Le duc d’Anjou, le comte d’Armignac, le sire de Labreth, les comtes et vicomtes, les barons et les chevaliers de leur accord, si comme ci-dessus est dit, qui avoient conquis cités, villes, châteaux et forteresses en leur venue plus de quarante, et avoient approché de la cité de Bordeaux, à cinq lieues près, et gâté tout le pays environ Bergerac et la Linde, entendirent que le prince de Galles avoit fait un mandement et étoit venu à Congnach, et aussi le duc de Lancastre étoit arrivé à grand’foison de gens d’armes et d’archers au pays. Si eurent conseil ensemble comment ils se pourroient chevir.

Pour le temps de lors étoit nouvellement mandé messire Bertran du Guesclin du roi de France et du duc de Berry, qui se tenoit à siége devant la cité Limoges, et les avoit tellement de astreints qu’ils étoient sur tel point que pour eux rendre jamais qu’il y eût bons moyens. À ce conseil du duc d’Anjou et des barons et chevaliers qui étoient de lez lui et mis ensemble pour conseiller, fut appelé messire Bertran du Guesclin ; c’étoit raison. Là eut plusieurs paroles dites et mises avant. Finalement il fut conseillé au duc d’Anjou de dérompre pour celle saison sa chevauchée et d’envoyer toutes ses gens ès garnisons et de guerroyer par garnisons ; car ils en avoient assez fait pour ce temps. Aussi il besognoit et venoit grandement à point les seigneurs de Gascogne qui là étoient, le comte d’Armignac, le comte de Pierregord, le sire de Labreth et les autres, de retraire en leurs pays pour les garder et faire frontière ; car ils ne savoient que le prince, qui avoit fait si grand’assemblée, avoit empensé. Si se départirent tous par commun accord les uns des autres, et s’en vint le duc d’Anjou en la cité de Caours. Si se espardirent ses gens et les Compagnies parmi le pays que conquis avoient, et se boutèrent ès garnisons. Le comte d’Armignac, le sire de Labreth et les autres retournèrent en leur pays, et pourvurent leurs villes et leurs châteaux grandement, ainsi que ceux qui espéroient à voir la guerre ; et firent aussi appareiller leurs gens pour garder et défendre leur pays si besoin étoit.

Or parlerons de monseigneur Bertran du Guesclin, qui se partit du duc d’Anjou, et fit tant, lui et sa route, qu’il vint au siége de Limoges, où le duc de Berry et le duc de Bourbon, et grand’chevalerie de France se tenoient.

CHAPITRE CCCXVI.

Comment ceux de Limoges se rendirent au duc de Berry ; et comment le dit duc dépeça son armée, et t’en alla chacun en son pays.

Quand messire Bertran fut venu au siége, si s’en réjouirent grandement les François, et fut grands nouvelles de lui et dedans la cité et dehors. Tantôt il commença à aherdre les traités qui étoient entamés entre l’évêque de Limoges et ceux de la cité et le duc de Berry, et les poursuivit si soigneusement et si sagement qu’ils se firent et se tournèrent François, l’évêque et ceux de la cité de Limoges ; et entrèrent le duc de Berry, le duc de Bourbon, messire Guy de Blois et les seigneurs de France dedans à grand’joie, et en prirent les fois et les hommages, et s’y refreschirent et reposèrent par trois jours. Là dessus eurent les dits seigneurs conseil et avis qu’ils déromproient leur chevauchée pour celle saison, ainsi que le duc d’Anjou avoit fait, et s’en retourneroient à leur pays pour prendre garde à leurs villes et forteresses, pour monseigneur Robert Canolle, qui tenoit les champs en France ; et qu’ils avoient bien exploité quand ils avoient pris une telle cité comme Limoges est. Ce conseil et avis ne furent point brisés. Si se départirent les seigneurs les uns des autres, et demeura messire Bertran au pays de Limousin atout deux cents lances. Si se bouta ès châteaux du seigneur de Maleval qui étoit tourné François. Quand le duc de Berry se partit de Limoges, il ordonna et institua à demeurer en la dite cité, à la requête de l’évêque du dit lieu, monseigneur Jean de Villemur, messire Hugue de la Roche et Roger de Beaufort, à cent hommes d’armes ; et puis se retraist en Berry, et le duc de Bourbon en Bourbonnois ; et les autres seigneurs de lointaines marches s’en revinrent en leur pays.

Or parlerons du prince comment il exploita.

CHAPITRE CCCXVII.

Comment le prince se partit de Congnac et alla mettre le siége devant la cité de Limoges et la commanda à miner.

Quand les nouvelles vinrent au prince de Galles que la cité de Limoges étoit tournée Françoise, et que l’évêque du dit lieu, qui étoit son compère, en qui il ayoit eu du temps passé grand’fiance, avoit été à tous ses traités et l’avoit aidée à rendre, si en fut durement courroucé, et en tint moins de bien et de compte des gens d’église, où il ajoutoit en devant grand’foi. Si jura l’âme de son père, que oncques il ne parjura, qu’il n’entendroit jamais à autre chose si la r’auroit et auroit aux traîtres fait comparer leur forfait chèrement. Quand la plus grand’partie de ses gens furent venus, on les nombra à douze cents lances, chevaliers et écuyers, mille archers et trois mille hommes de pied. Si se départirent de la ville de Congnac. Avec le prince étoient ses deux frères, le duc de Lancastre, le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch qui s’appeloit aussi leur frère ; messire Thomas de Felleton et le captal de Buch étoient demeurés à Bergerac pour garder la frontière contre les François et les Compagnies qui se tenoient sur le pays. Avecques le prince étoit messire Guichard d’Angle, messire Louis de Harecourt, le sire de Pons, le sire de Parthenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnai-Bouton, messire Percevaux de Cologne, messire Geoffroy d’Argenton, Poitevins : et Gascons, le sire de Montferrant, le sire de Chaumont, le sire de Langueren, messire Aymery de Tarste, le sire de Pommiers, messire Hélie de Pommiers, le sire de Mucident, îe sire de l’Esparre, le soudich de l’Estrau, le sire de Condon, messire Bernardet de Labreth seigneur de Géronde, et plusieurs autres : Anglois, monseigneur Thomas de Percy, le sire de Ros, monseigneur Guillaume de Beauchamp, messire Michel de la Poule, monseigneur Étienne de Cousenton, messire Richart de Pontchardon, messire Baudouin de Franville, messire Simon Burlé, monseigneur d’Angouse, messire Jean d’Évreux, messire Guillaume de Neville ; et des autres que je ne puis mie tous nommer : et Hannuyer, messire Eustache d’Aubrecicourt ; et des Compagnies, monseigneur Perducas de Labreth, Naudon de Bagerant, Lamit, le Bourg de l’Esparre, le Bourg de Breteuil, Espiote, Bernardet de Wîst et moult d’autres. Si se mirent toutes ces gens d’armes au chemin, en grand’ordonnance, et tinrent les champs, et commença tout le pays à frémir contre eux. Dès lors ne pouvoit le prince chevaucher ; mais se faisoit mener et charrier en litière par grand’ordonnance. Si prirent le chemin de Limosin pour venir devant Limoges ; et tant exploitèrent les Anglois qu’ils y parvinrent. Si se logèrent tantôt et sans délai tout autour ; et jura le prince que jamais il ne s’en partiroit, si l’auroit-il à sa volonté. L’évêque du lieu et les bourgeois de la ville sentoient bien qu’ils s’étoient trop forfaits et qu’ils avoient grandement courroucé le prince, de quoi ils se repentoient moult ; et si n’y pouvoient remédier ; car ils n’étoient mie seigneurs ni maîtres de leur cité. Messire Jean de Villemur, messire Hugues de la Roche et Roger de Beaufort qui la gardoient et qui capitaines en étoient, réconfortoient, grandement les gens de la ville, quand ébahir les véoient, et disoient : « Seigneurs, ne vous effrayez de rien ; nous sommes forts et gens assez pour nous tenir contre la puissance du prince ; par assaut ne nous peut-il prendre ni gréver ; car nous sommes bien pourvus d’artillerie. » Au voir dire, quand le prince et ses maréchaux eurent bien imaginé et considéré la circuite et la force de Limoges, et ils sçurent le nombre des gentilshommes qui dedans étoient, si dirent bien que par assaut ils ne l’auroient jamais : lors jouèrent-ils d’un autre métier. Et menoit par usage le prince toujours avec lui en ses chevauchées grand’foison de hurons qu’on dit mineurs. Iceux furent tantôt mis en œuvre et commencèrent à miner efforcément et à faire leur ouvrage. Les chevaliers qui étoient dedans connurent bien que on les minoit ; si commencèrent à fossoyer à l’encontre pour briser leur mine.

Or parlerons-nous un petit de messire Robert Canolle.

CHAPITRE CCCXVIII.

Comment messire Robert Canolle se logea un jour et deux nuits devant Paris ; et comment un chevalier de sa route, qui hurta aux barrières de Paris, fut occis.

Messire Robert Canolle, si comme ci-dessus est dit, étoit à grand nombre de gens d’armes entré au royaume de France. Si chevauchoit à petites journées et à grands frais parmi le royaume, et tout comparoient les povres gens et le plat pays ; car les Anglois, ainsi qu’ils alloient et venoient, faisoient moult de desrois ; et à ce que ils montroient, ils ne vouloient que la bataille. Et quand ils eurent passé tout le pays, Artois, Vermandois, l’évêché de Laon, l’archévêché de Reims, Champagne, et furent retournés en Brie, ils prirent leur tour pardevant la cité de Paris et s’y logèrent un jour et deux nuits. Pour ce temps de lors le rot Charles de France y étoit, qui bien pouvoit voir de son hôtel de Saint-Pol le feu et les fumées qu’ils faisoient au-lez devers Gâtinois.

À ce jour étoient en la ville de Paris le connétable de France nmssire Moreau de Fiennes, le comte de Saint-Pol le comte de Tancarville, le comte de Sallebruche, le vicomte de Meaux, messsire Raoul de Coucy, le sénéchal de Hainaut, messire Oudart de Renty, messire Enguerran d’Eudin, les seigneurs de Cliçon, de Château-Villain, messire Jean de Vienne, le sire de la Rivière et plusieurs grands chevaliers et vaillans hommes de France ; mais point n’en issoient ; car le roi ne le vouloit souffrir et le défendoit. Car le sire de Cliçon, qui étoit aussi le plus espécial de son conseil et le mieux cru de tous, y mettoit grand detry, et disoit : « Sire, vous n’avez que faire d’employer vos gens en ces forcenés ; laissez-les aller et eux fouler ; ils ne vous peuvent tollir votre héritage, ni bouter hors par fumières. »

À la porte Saint-Jacques et aux barrières étoient le comte de Saint-Pol, le vicomte de Rohan, messire Raoul de Coucy, le sire de Cauny, le sire de Cresques, messire Oudart de Renty, messire Enguerran d’Eudin. Or avint ce mardi au matin qu’ils se délogèrent, et que les Anglois boutèrent le feu ès villages où ils avoient été logés, tant que on les véoit tout clairement de Paris. Un chevalier de leur route avoit voué le jour devant qu’il viendroit si avant jusques à Paris qu’il hurteroit aux barrières de sa lance. Il n’en mentit point, mais se partit de son conroi, le glaive au poing, la targe au col, armé de toutes pièces ; et s’en vint éperonnant son coursier, son écuyer derrière lui sur un autre coursier, qui portoit son bassinet. Quand il dut approcher Paris, il prit son bassinet et le mit en sa tête : son écuyer lui laça par derrière. Lors se partit cil brochant des éperons, et s’en vint de plein élai férir jusques aux barrières. Elle étoient ouvertes ; et cuidoient les seigneurs qui là étoient qu’il dût entrer dedans ; mail il n’en avoit avoit nulle volonté. Ainçois quant il eut fait et hurté aux barrières, ainsi que voué avoit, il tira sur frein et se mit au retour. Lors dirent les chevaliers de France qui le virent retraire : « Allez-vous-en, allez ; vous vous êtes bien acquitté. » À son retour, cil chevalier, je ne sais comment il avoit nom, ni de quel pays il étoit, mais il s’armoit de gueules à deux fasses noires et à une bordure noire endentée, eut un dur encontre ; car il trouva un boucher sur le pavement un fort loudier, qui bien l’avoit vu passer, qui tenoit une hache tranchant à longue poignée et pesant durement. Ainsi que le chevalier s’en r’alloit tout le pas, et que de ce ne se donnoit de garde, cil vaillant loudier lui vient sur le côté et lui desclique un coup entre le col et les épaules si très durement qu’il le renversa tout en deux sur le col de son cheval ; et puis recueuvre et le fiert au chef fort, et lui embat sa hache tout là dedans. Le chevalier, de la grand’douleur qu’il sentit, chéy à terre, et le coursier s’enfuit jusques à l’écyuer qui l’attendoit au tournant d’une rue sur les champs. Cil écuyer prend le coursier et fut tout émerveillé qu’il étoit avenu à son maître : car bien l’avoit vu chevaucher et aller jusques aux barrières, et là hurter de son glaive et puis retourner arrière. Si s’en vint celle part ; et n’eut guères allé avant, quand il le vit entre quatre compagnons qui féroient sur lui ainsi que sur une enclume ; et fut si effréé qu’il n’osa aller plus avant ; car bien véoit qu’il ne lui pouvoit aider : il se mit au retour au plus tôt qu’il put. Ainsi fut là mort ledit chevalier ; et le firent les seigneurs, qui étoient en la porte, enterrer en sainte terre ; et le dit écuyer retourna en l’ost, qui recorda l’aventure qui étoit à son maître avenue. Si en furent tous les compagnons courroucés ; et vinrent ce soir gésir entre Mont-le-Héry et Paris sur une petite rivière, et se logèrent de haute heure.

CHAPITRE CCCXX.

Comment le prince de Galles et ses gens prirent la cité de Limoges, et comment les trois capitaines de la dite cité firent grands appertises d’armes.

Environ un mois, non plus, fut le prince de Galles devant la cité de Limoges ; et oncques n’y fit assaillir ni escarmoucher, mais toujours embesogner de mine. Les chevaliers qui dedans étoient et ceux de la ville, qui bien savoient que on les minoit, firent miner aussi à l’encontre, pour occire les mineurs anglois : mais ils faillirent à leur mine. Quand les mineurs du prince, qui, tout ainsi comme ils minoient, étayoient et étanchoient l’eau de leur mine, furent au-dessus de leur mine et ouvrage, ils dirent au prince : « Monseigneur, nous ferons renverser quand il vous plaira un grand pan de mur dedans les fossés, parquoi vous entrerez dedans la cité tout à votre aise sans danger. » Ces paroles plurent grandement au prince : « Oil, dit-il, je vueil que demain à l’heure de prime votre ouvrage se montre. » Lors boutèrent ces mineurs le feu en leur mine quand ils sçurent que point fut. Au lendemain, ainsi que le prince l’avoit ordonné, renversa un grand pan de mur qui remplit les fossés à cet endroit où il étoit chu. Tout ce virent les Anglois volontiers ; et étoient tous armés et ordonnés sur les champs pour entrer en la ville.

Ceux de pied y pouvoient bien entrer par là tout à leur aise, et y entrèrent ; et coururent à la porte, et coupèrent les fléaux et l’abattirent par terre, et toutes les barrières ; car il n’y avoit point de défense. Et fut tout ce fait si soudainement que les gens de la ville ne s’en donnèrent de garde. Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de Cantebruge, le comte de Pennebroch, messire Guichard d’Angle et tous les autres, et leurs gens, qui entrèrent dedans, et pillards à pied qui étoient tous appareillés de mal faire et de courir la ville, et de occire hommes et femmes, et enfans ; et ainsi leur étoit-il commandé. Là eut grand’pitié : car hommes et femmes, et enfans, se jetoient à genoux devant le prince et crioient : « Mercy, gentil sire ! » Mais il étoit si enflammé d’ardeur que point n’y entendoit, ni mul, ni nulle n’étoit ouïe, mais tous mis à l’épée quant que on trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n’en étoient. Ni je ne sçais comment ils n’avoient pitié des povres gens qui n’étoient mie taillés de faire nulle trahison ; mais ceux le comparoient et comparèrent plus que les grands maîtres qui l’avoient fait. Il n’est si dur cœur, que, s’il fût adonc en la cité de Limoges, et il lui souvînt de Dieu, qui n’en plorât tendrement du grand meschef qui y étoit ; car plus de trois mille personnes, hommes et femmes, et enfans, y furent délivrés et décolés celle journée : Dieu en ait les âmes ; car ils furent bien martyrs.

En entrant en la ville une route d’Anglois s’en allèrent devers le palais de l’évêque : si fut là trouvé et pris aux mains, et amené sans conroy et sans ordonnance devant le prince, qui le regarda moult fellement ; et la plus belle parole qu’il lui sçut dire, ce fut qu’il lui feroit trancher la tête, par la foi qu’il devoit à Dieu et à Saint George ; et le fit ôter de sa présence.

Or parlerons des chevaliers qui laiens étoient, messire Jean de Villemur, messire Hugues de la Roche, Roger de Beaufort fils au comte de Beaufort, capitaines de la cité. Quand ils virent la tribulation et la pestilence qui ainsi couroit sur eux et sur leurs gens, ils dirent : « Nous sommes tous morts : Or, nous vendons chèrement, ainsi que chevaliers doivent faire. » Là dit messire Jean de Villemur à Roger de Beaufort : « Roger, il vous faut être chevalier. » Roger répondit et dit : « Sire, je ne suis pas encore si vaillant que pour être chevalier, et grand merci quand vous me le ramentevez. » Il n’y eut plus dit. Si sachez qu’ils n’avoient mie bien loisir de parler longuement ensemble. Toutefois ils se recueillirent en une place et accostèrent un viel mur ; et développèrent là leurs bannières messire Jean de Villemur et messire Hugues de la Roche, et se mirent ensemble en bon état. Si pouvoient être tous rassemblés environ quatre vingt. Là vinrent le duc de Lancastre et le comte de Cantebruge, et leurs gens, et mirent tantôt pied à terre, comme ils les virent, et les vinrent requerre de grand’volonté. Vous devez savoir que leurs gens ne durèrent point planté à l’encontre des Anglois ; mais furent tantôt ouverts, morts et pris.

Là se combattirent longuement main à main le duc de Lancastre et messire Jean de Villemur, qui étoit grand chevalier, et fort, et bien taillé de tous membres ; et le comte de Cantebruge, et messire Hugues de la Roche ; et le comte de Pennebroch et messire Robert de Beaufort, qui étoit lors écuyer ; et firent ces trois contre trois plusieurs grands appertises d’armes ; et les laissoient tous les autres convenir : mal pour ceux qui se fussent traits avant. Proprement le prince en son charriot vint cette part, et les regarda moult volontiers, et se rapaisa, et adoucit, en eux regardant, grandement, son mautalent ; et tant se combattirent que les trois François d’un accord, en regardant leurs épées, dirent : « Seigneurs, nous sommes vôtres, et nous avez conquis : si ouvrez de nous au droit d’armes. » — « Par Dieu, messire Jean, ce dit le duc de Lancastre, nous ne le voudrions pas autrement faire, et nous vous recevons comme nos prisonniers. » Ainsi furent pris les trois dessus dits, si comme je fus informé depuis.

CHAPITRE CCCXXI.

Comment la cité de Limoges fut toute arse et détruite, et comment l’évêque du dit lieu fut délivré de mort à la prière du pape.

On ne cessa mie atant ; mais fut la cité de Limoges courue, pillée et robée sans déport et toute arse et mise à destruction ; et puis s’en partirent les Anglois, qui emmenèrent leurs conquêts et leur prisonniers et se retrairent vers Cognac, où madame la princesee étoit, et donna congé le prince à toutes ses gens d’armes ; et ne fit pour cette saison plus avant : car il ne se sentoit mie bien haitié, et tous les jours aggrévoit ; dont ses frères et ses gens étoient tout ébahis. Or vous dirai de l’évêque de Limoges comment il fina, qui fut en grand péril de perdre la tête. Le duc de Lancastre le demanda au prince, qui lui donna et accorda, et fit délivrer à faire sa volonté. Le dit évêque eut amis sur le chemin, et en fut le pape Urbain informé, qui nouvellement étoit venu de Rome en Avignon : dont trop bien en chéy au dit évêque : autrement il eût été mort. Si requit le dit pape au duc de Lancastre par si douces paroles et si traitables, qu’il lui voulsist donner, que le dit duc ne le voult point escondire : si lui octroya et envoya : dont le pape lui sçut grand gré.

Or parlerons des avenues de France.

CHAPITRE CCCXXII.

Comment messire Bertran du Guesclin, par le conseil et avis de tous ceux du royaume, fut fait connétable de France.

Or fut le roi de France informé de la destruction et du reconquêt de Limoges, et comment le prince et ses gens l’avoient laissée toute vague, ainsi comme une ville déserte. Si en fut durement courroucé, et prit en grand’compassion le dommage et ennui des habitants d’icelle. Or fut avisé et regardé en France, par l’avis et conseil des nobles et des prélats, et la commune voix de tout le royaume qui bien y aida, que il étoit de nécessité que les François eussent un chef et gouverneur, nommé connétable ; car messire Moreau de Fiennes se vouloit ôter et déporter de l’office, qui fut vaillant homme de la main et entreprenant aux armes, et aimé de tous chevaliers et écuyers. Si que, tout considéré et imaginé, d’un commun accord on y élit monseigneur Bertran du Guesclin, mais qu’il voulsist entreprendre l’office, pour le plus vaillant, mieux taillé et idoine de ce faire, et plus vertueux et fortuné en ses besognes qui en ce temps s’armât pour la couronne de France.

Adonc escripsit le roi devers lui et envoya certains messages qu’il vînt parler à lui à Paris. Ceux qui y furent envoyés le trouvèrent en la vicomté de Limoges, où il prenoit châteaux et forts, et les faisoit rendre à madame de Bretagne, femme à monseigneur Charles de Blois : et avoit nouvellement pris une ville qui s’appeloit Brandomme et étoient les gens rendus à lui. Si chevauchoit devant une autre. Quand les messages du roi de France furent venus jusques à lui, il les recueillit joyeusement et sagement, ainsi que bien le savoit faire. Si lui baillèrent les lettres du roi de France et firent leur message bien à point. Quand messire Bertran se vit espécialement mandé, si ne se voult mie excuser de venir vers le roi de France, pour savoir quelle chose il vouloit : si se partit au plus tôt qu’il put, et envoya la plus grand’partie de ses gens ès garnisons qu’il avoit conquises, et en fit souverain et gardien messire Olivier de Mauny son neveu ; puis chevaucha tant par ses journées qu’il vint en la cité de Paris, où il trouva le roi et grand’foison des seigneurs de son hôtel et de son conseil, qui le recueillirent liement et lui firent tous grand’révérence. Là lui dit et remontra le roi, comment on l’avoit élu et avisé à être connétable de France. Adonc s’excusa messire Bertran grandement et sagement ; et dit qu’il n’en étoit mie digne, et qu’il étoit un povre chevalier et un petit bachelier, au regard des grands seigneurs et vaillants hommes de France, combien que fortune l’eût un peu avancé. Là lui dit le roi qu’il s’excusoit pour néant et qu’il convenoit qu’il le fût ; car il étoit ainsi ordonné et déterminé de tout le conseil de France, lequel il ne vouloit pas briser. Lors s’excusa encore le dit messire Bertran, par une autre voie, et dit : « Cher sire et noble roi, je ne vous veuil, ni puis, ni ose dédire de votre bon plaisir ; mais il est bien vérité que je suis un povre hom et de basse venue. Et l’office de la connétablie est si grand et si noble qu’il convient, qui bien le veut acquitter, exercer et exploiter et commander moult avant, et plus sur les grands que sur les petits. Et veci mes seigneurs vos frères, vos neveux et vos cousins qui auront charge de gens d’armes en osts et en chevauchées ; comment oserois-je commander sur eux ? Certes, sire, les envies sont si grandes que je les dois bien resoingner. Si vous prie chèrement que vous me déportez de cet office, et que vous le baillez à un autre, qui plus volontiers le prendra que moi, et qui mieux le sache faire. » Lors répondit le roi et dit : « Messire Bertran, messire Bertran, ne vous excusez point par celle voie ; car je n’ai frère, cousin, ni neveu, ni comte, ni baron en mon royaume qui ne obéisse à vous ; et si nul en étoit au contraire, il me courrouceroit tellement qu’il s’en apercevroit : si prenez l’office liement ; et je vous en prie. » Messire Bertran connut bien que excusances qu’il sçût faire ni pût montrer ne valoient rien : si s’accorda finablement à l’opinion du roi ; mais ce fut à dur et moult envis. Là fut pourvu à grand’joie, messire Bertran du Guesclin de l’office de connétable de France ; et pour le plus avancer, le roi l’assit de-lez lui à sa table ; et lui montra tous les signes d’amour qu’il put ; et lui donna avec l’office plusieurs beaux dons et grands terres et revenus, en héritage, pour lui et pour ses hoirs. Et en cette promotion mit grand’peine et grand conseil le duc d’Anjou.

CHAPITRE CCCXXIII.

Comment messire Bertran du Guesclin et le sire de Cliçon déconfirent à Pont-Voisin les gens de monseigneur Robert Canolle.

Assez tôt après que messire Bertran du Guesclin fut revêtu de cel office, il dit au roi qu’il vouloit chevaucher vers les ennemis, monseigneur Robert Canolle et ses gens qui se tenoit sur les marches d’Anjou et du Maine. Ces paroles plurent bien au roi, et dit : « Prenez ce qu’il vous plaît et que bon vous semblera de gens d’armes ; tous obéiront à vous. » Lors se pourvéy le dit connétable et mit sus une chevauchée de gens d’armes, Bretons et autres, et se partit du roi et chemina vers le Mayne, et emmena avec lui en sa compagnie le sire de Cliçon. Si s’en vint ledit connétable en la cité du Mans, et là fit sa garnison ; et le sire de Cliçon et une autre ville qui étoit assez près de là ; et pouvoient être environ cinq cents lances.

Encore étoit messire Robert Canolle et ses gens sur le pays ; mais ils n’étoient mie bien d’accord ; car il y avoit un chevalier en leur route, Anglois, qui s’appeloit messire Jean Mentreurde, qui point n’étoit de leur volonté, ni de l’accord des autres : mais déconseilloit toujours la chevauchée, et disoit qu’ils perdroient leur temps et qu’ils ne se faisoient que lasser et travailler à point de fait et de conquêt. Et étoit le dit chevalier hardi et entreprenant, et moult redouté de tous ses ennemis, et mêmement en tous les lieux où il hantoit et conversoit ; car il menoit toujours avec lui moult grand’route et tenoit des gens plus grand’partie des autres. Messire Robert Canolle et messire Alain de Bouqueselle tenoient toujours leur route et étoient logés assez près du Mans. Messire Thomas de Grantson, mesure Gilbert Giffart, messire Geffroy Oursellé, messire Guillaume de Neville, se tenoient à une bonne journée arrière d’eux.

Quand messire Robert Canolle et messire Alain de Bouqueselle sçurent le connétable de France et le sire de Cliçon venus au pays, si en furent grandement réjouis et dirent : « Ce seroit bon que nous nous recueillissions ensemble et nous tinssions à notre avantage sur ce pays : il ne peut être que messire Bertran en sa nouvelleté ne nous vienne voir et qu’il ne chevauche ; il le lairoit trop envis. Nous avons jà chevauché tout le royaume de France, et si n’avons trouvé nulle aventure plus avant : mandons notre entente à messire Hue de Cavrelée qui se tient à Saint-Mor sur la Loire, et à messire Robert Briquet, et à messire Robert Ceni, et à Jean Carsuelle, et aux autres capitaines des Compagnies qui sont près de ci, et qui viendront tantôt et volontiers. Si nous pouvons ruer jus ce nouvel connétable et le seigneur de Cliçon qui nous est si grand ennemi, nous aurions trop bien exploité. »

Entre messire Robert et messire Alain, et messire Jean Asneton n’y avoit point de désaccord ; mais faisoient toutes leurs besognes par un même conseil. Si envoyèrent tantôt lettres et messages secrètement par devers monseigneur Hue de Cavrelée et monseigneur Robert Briquet et les autres, pour eux aviser et informer de leur fait, et qu’ils se voulsissent traire avant, et ils combattroient les François. Et aussi ils signifièrent celle besogne à monseigneur Thomas de Grantson, à monseigneur Gilbert Giffart et à messire Geffroy Oursellé, et aux autres, pour être sur un certain pas que on leur avoit ordonné : car ils espéroient que les François qui chevauchoient seroient combattus.

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