Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 65)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À ces nouvelles entendirent les dessus dits volontiers ; et s’ordonnèrent et appareillèrent sur ce bien et à point, et se mirent à point et à voie pour venir vers leurs compagnons ; et pouvoient être environ deux cents lances. Oncques si secrètement ni si coiement ne sçurent mander ni envoyer devers leurs compagnons, que messire Bertran et le sire de Cliçon ne sçussent tout ce que ils vouloient faire. Quand ils en furent informés, ils s’armèrent de nuit et se partirent avec leurs gens de leurs garnisons, et tournèrent sur les champs. Celle propre nuit étoient partis de leurs logis monseigneur Thomas de Grantson, messire Geffroy Oursellé, messire Gilbert Giffard, messire Guillaume de Neuville et les autres ; et venoient devers monseigneur Robert Canolle et monseigneur Alain de Bouqueselle sur un pas là où ils les espéroient à trouver : mais on leur escourcit leur chemin ; car droitement dans un lieu que on appelle le pas Pont-Volain furent-ils rencontrés et rataindus des François ; et coururent sus et les envahirent soudainement ; et étoient bien quatre cents lances, et les Anglois deux cents. Là eut grand’bataille et dure, et bien combattue, et qui longuement dura, et fait de grands appertises d’armes, de l’un côté et de l’autre. Car sitôt qu’ils s’entretrouvèrent, ils mirent tous pied à terre et vinrent l’un sur l’autre moult arréement, et se combattirent de leurs lances et épées moult vaillamment. Toutes fois la place demeura aux François, et obtinrent contre les Anglois ; et furent tous morts et pris ; oncques ne s’en sauva, si il ne fût des varlets ou des garçons ; mais de ceux, aucuns, qui étoient montés sur les coursiers de leurs maîtres, quand ils virent la déconfiture, se sauvèrent et se partirent.

Là furent pris messire Thomas de Grantson, messire Gilbert Giffard, messire Geffroy Oursellé, messire Guillaume de Neuville, messire Philippe de Courtenay, messire Hue le Despensier, et plusieurs autres chevaliers et écuyers, et tous emmenés prisonniers en la cité du Mans. Ces nouvelles furent tantôt sçues parmi le pays, de monseigneur Robert Canolle et des autres, et aussi de monseigneur Hue de Cavrelée, et de monseigneur Robert Briquet et de leurs compagnons. Si en furent durement courroucés ; et brisa leur emprise pour celle aventure ; et ne vinrent ceux de Saint-Mor sur Loire point avant ; mais se tinrent tous cois en leurs logis ; et messire Robert Canolle et monseigneur Alain de Bouqueselle se retrairent tout bellement. Et se dérompit leur chevauchée, et rentrèrent en Bretagne ; ils n’en étoient point loin ; et vint le dit messire Robert à son châtel de Derval, et donna à toutes manières de gens d’armes et d’archers congé pour leur profit, là où ils le pourroient faire ni trouver. Si se retrairent les plusieurs en Angleterre dont ils étoient partis, et messire Alain de Bouqueselle s’en vint hiverner et demeurer en sa ville de Saint-Sauveur le Vicomte que le roi d’Angleterre lui avoit donnée.

CHAPITRE CCCXXIV.

Comment le pape Urbain mourut, et comment Grégoire XI fut élu en pape, dont le roi de France fut moult joyeux.

Après celle déconfiture de Pont-Volain, où une partie des Anglois furent rués jus, pourquoi leur chevauchée se dérompit et défit toute, messire Bertran du Guesclin, qui en sa nouvelleté de l’office de connétable de France se usoit, qui en eut grand’grâce et grand’recommandation, s’en vint en France et le sire de Cliçon avec lui, et emmenèrent la plus grand’partie de leurs prisonniers en leur compagnie en la cité de Paris. Là les y tinrent-ils tout aises sans danger, et les reçurent sur leur foi courtoisement, sans autre contrainte. Ils ne les mirent point en prison, en fers, ni en ceps, ainsi que les Allemands font leurs prisonniers, quand ils les tiennent, pour attraire plus grand’finance : maudits soient-ils ! ce sont gens sans pitié et sans honneur, et aussi on n’en devroit nul prendre à merci. Les François firent bonne compagnie à leurs prisonniers, et les rançonnèrent courtoisement sans eux trop gréver ni presser.

De l’avenue de Pont-Volain et du dommage des Anglois furent moult courroucés le prince de Galles, le duc de Lancastre et ceux de leur côté qui se tenoient à Congnac, après l’avenue et le reconquêt de Limoges.

En cet temps et environ Noël, trépassa de ce siècle en Avignon, le pape Urbain Ve, qui tant fut vaillant clerc, preud’om et bon François. Et adonc se mirent les cardinaux en conclave, et élurent entre eux un pape, et le firent par commun accord du cardinal de Beaufort ; et fut ce pape appelé Grégoire XI de la création de divine providence. De lui fut durement lie le roi de France, pourtant qu’il le sentoit bon François et preud’om. Et étoit au temps de sa création de-lez lui en Avignon le duc d’Anjou, qui y rendit grand’peine qu’il le fût.

En ce temps avint à monseigneur Eustache d’Aubrecicourt une moult dure aventure : car il chevauchoit en Limousin ; si vint un soir dedans le châtel du seigneur de Pierre-Buffière, qu’il tenoit pour ami, et pour compagnon et pour bon Anglois : mais il mit Thibaut du Pont, un homme d’armes Breton et sa route dedans son châtel ; lequel prit pour prisonnier monseigneur Eustache, qui de ce ne se donnoit point de garde, et le mena avecques lui comme son prisonnier, et le rançonna depuis douze mille francs, dont il en paya les quatre mille, et son fils François d’Aubrecicourt demeura en ôtage pour le demeurant devers le duc de Bourbon, qui l’avoit raplegié et rendu grand’peine à sa délivrance, pour la cause de ce que monseigneur Eustache avoit aussi rendu grand’peine à la délivrance de madame sa mère que les Compagnie prirent à Belleperche. Depuis sa délivrance, messire Eustache s’en vint demeurer en Quarenten, outre les gués Saint-Clément en la basse Normandie, en une bonne ville que le roi de Navarre lui avoit donnée ; et là mourut. Dieu en ait l’âme ! car il fut, tant comme il vesqui et dura, moult vaillant chevalier.

CHAPITRE CCCXXIX.

Comment le duc de Lancastre prit les quatre chevaliers de Montpaon et leurs gens à rançon, et prit la saisine de la ville.

Si comme je vous ai ci-dessus dit, il y avoit tous les jours assaut à Montpaon ; et trop bien les chevaliers qui dedans étoient se défendoient, et y acquirent haute honneur ; car jusques adonc que on leur fit renverser un pan de leur mur, ils ne se effrayèrent. Mais je vous dis que les Anglois ordonnèrent manteaux et atournements d’assauts quand ils purent approcher, parmi les fossés remplis jusques aux murs ; et là avoit brigands et gens pavoisés bien et fort, qui portoient grands pics de fer, par quoi ils piquèrent tant le mur qu’ils en firent cheoir sur une remontée plus de quarante pieds de large ; et puis tantôt les seigneurs de l’ost ordonnèrent et établirent une grande bataille de leurs archers, à l’encontre, qui traioient si omniement à ceux de dedans, que nul ne s’osoit mettre au devant, ni apparoir.

Quand messire Guillaume de Longval, messire Alain de la Houssaie, messire Louis de Mailly et le sire d’Arcy se virent en ce parti, si sentirent bien que ils ne se pouvoient tenir : si envoyèrent tantôt un de leurs hérauts monté à cheval, tout premièrement pour parler au duc de Lancastre ; car ils vouloient entrer en traité s’ils pouvoient. Le héraut vint jusques au duc, car on lui fit voie, et remontra ce pour quoi il étoit là envoyé. Le duc, par le conseil des barons qui là étoient, donna répit à ceux de dedans, tant qu’ils eussent parlementé à lui. Le héraut retourna et fit celle relation à ses maîtres ; et tantôt tous quatre ils se trairent avant. Si envoya le dit duc parler à eux monseigneur Guichart d’Angle. Là sur les fossés furent-ils en traité ; et demandèrent en quelle manière le duc les vouloit prendre ni avoir. Messire Guichard, qui étoit chargé de ce qu’il devoit dire et faire, leur dit : « Seigneurs, vous avez durement courroucé monseigneur : car vous l’avez ci tenu plus de onze semaines, où il a grandement frayé et perdu de ses gens ; pourquoi il ne vous recevra jà ni prendra, si vous ne vous rendez simplement ; et encore veut-il avoir tout premièrement messire Guillaume de Montpaon, et faire mourir, ainsi qu’il a desservi, comme traître envers lui. » Lors répondit messire Louis de Mailly et dit : « Messire Guichart, tant que de monseigneur Guillaume de Montpaon que vous demandez à avoir, nous vous jurons bien en loyauté que nous ne savons où il est, et que point il ne s’est tenu en cette ville, depuis que vous mîtes le siége devant : mais il nous seroit moult dur de nous rendre en la manière que vous nous voulez avoir, qui ci sommes envoyés comme soudoyers gagnans notre argent, ainsi que vous envoieriez les vôtres, ou vous-mêmes iriez personnellement ; et avant que nous fissions tel marché, nous nous vendrions si chèrement que on en parleroit cent ans à venir : mais retournez devets monseigneur le duc, et lui dites qu’il nous prenne courtoisement sur certaine composition de rançon, ainsi qu’il voudroit qu’on fît les siens, si ils étoient enchus en ce danger. » Lors répondit messire Guichard et dit : « Volontiers, j’en ferai mon plein pouvoir. »

À ces paroles retourna le dit maréchal devers le duc et prit en sa compagnie le captal de Buch, le seigneur de Rosem et le seigneur de Mucident, pour mieux abréger le duc. Quand ces seigneurs furent devant lui, si lui remontrèrent tant de belles paroles, unes et autres, qu’il descendit à leur entente et prit les quatre chevaliers bretons dessus dits, et Sevestre Budes et leurs gens à mercy, comme prisonniers. Ainsi eut-il de rechef la saisine et possession de la forteresse de Montpaon, et prit la féauté des hommes de la ville et y ordonna deux chevaliers Gascons pour la garder, à quarante hommes d’armes et autant d’archers ; et la firent ceux tantôt réparer bien et à droit par les maçons de là environ, et la rafraîchirent de vivres et d’artillerie.

CHAPITRE CCCXXV.

Comment messire Raymon de Mareuil fut pris des Anglois, et comment il échappa de prison par grand’aventure.

En ce temps s’en r’alloit de Paris en son pays messire Raymon de Mareuil, qui s’étoit tourné François. Si eut un assez dur rencontre pour lui ; car il trouva une route d’Anglois et de gens monseigneur Hue de Cavrelée, que un chevalier de Poitou menoit. Si chéy si à point entre leurs mains qu’il ne put fuir ; et fut pris et amené prisonnier en Poitou au châtel du dit chevalier. La prise de messire Raymon fut sçue en Angleterre, et tant que le roi en fut informé. Si escripsit tantôt le dit roi devers le chevalier, en lui mandant qu’il lui envoyât tantôt son ennemi et traître monseigneur Raymon ; car il en prendroit si grand’vengeance que ce seroit exemple à tous autres, et pour sa prise il lui donneroit six mille francs. Messire Geffroy d’Argenton, qui le tenoit, et en quelle prison il étoit, ne voult mie désobéir au roi son seigneur, et dit que tout ce feroit-il volontiers. Messire Raymon de Marueil fut informé comment le roi d’Angleterre le vouloit avoir et l’avoit mandé, et comment son maître étoit tout avisé de lui envoyer. Quand messire Raymon sçut ces nouvelles, si fut plus ébahi que devant ; ce fut bien raison ; et commença en sa prison à faire les plus grands et les plus piteux regrets du monde, et tant que cil qui le gardoit, et qui étoit Anglois de la nation d’Angleterre, en eut grand’pitié et le commença à reconforter moult doucement. Messire Raymon, qui ne véoit nul reconfort en ses besognes, puisque mener en Angleterre on le devoit devers le roi, se découvrit envers sa garde et lui dit : « Mon ami, si vous me voulez ôter et délivrer de ce danger où je suis, je vous enconvenance et promets par ma loyauté que je vous partirai moitié à moitié de toute ma terre et vous en hériterai, ni jamais ne vous faudrai. » L’Anglois, qui étoit un povre homme, considéra que messire Raymon étoit en péril de sa vie, et qu’il lui promettoit grand’courtoisie, si en eut pitié et compassion, et dit qu’il se mettroit en peine de le sauver,

Adonc messire Raymon, qui fut moult réjouit de cette réponse, lui jura sa foi qu’il lui tiendroit ce que promis lui avoit, et encore outre s’il vouloit ; et sur cel état, s’assurèrent et avisèrent comment il se pourroient chevir. Quand ce vint à la nuit, cil Anglois qui portoit les clefs du châtel et de la tour où monseigneur Raymon étoit, ouvrit la prison et une poterne du châtel, et fit tant qu’ils furent hors, et se mirent aux champs, et dedans un bois pour eux détourner, parquoi ils ne fussent rataints. Et eurent celle nuit tant de povreté que nul ne la pourroit penser ; car ils cheminèrent plus de sept lieues tout à pied ; et si avoit gelé, parquoi ils descirèrent tous leurs pieds ; et firent tant qu’ils vinrent à lendemain en Anjou, en une forteresse françoise, où ils furent recueillis des compagnons qui la gardoient, auxquels messire Raymon conta son aventure. Si en louèrent tous Dieu quand ils le sçurent.

Bien est voir que à lendemain, quand on se fut aperçu qu’ils étoient partis, on les quist à gens à cheval partout ; mais on n’en put nul trouver. Ainsi échappa de grand péril monseigneur Raymon de Marueil ; et retourna en Limousin, et recorda à ses amis comment cil écuyer anglois lui avoit fait grand’courtoisie. Si fut depuis le dit Anglois moult honoré entre eux ; et bailler lui vouloit messire Raymon la moitié de son héritage ; mais cil ne voult oncques tant prendre, fors seulement deux cents livres de revenue, et étoit assez, ce disoit, pour lui et son état maintenir.

CHAPITRE CCCXXVI.

Comment le prince de Galles laissa le duché d’Aquitaine en la garde du duc de Lancastre et s’en retourna en Angleterre, sa femme et ses enfans avec lui.

En ce temps, trépassa de ce siècle, en la cité de Bordeaux, l’ains-né fils du prince et de la princesse : si en furent durement courroucés ; ce fut bien raison. Pour le temps de lors fut conseillé au dit prince de Galles et d’Aquitaine qu’il retournât en Angleterre, sur sa nation, et espoir, il recouvreroit plus grand’santé qu’il n’avoit encore eue. Ce conseil lui donnèrent les syrurgiens et médecins qui se connoissoient en sa maladie. Le prince s’y accorda assez bien, et dit que volontiers il y retourneroit. Si fit ordonner sur ce toutes ses besognes ; et me semble que le comte de Cantebruge, son frère, et le comte Jean de Pennebroch furent ordonnés de retourner avecques lui atout leurs gens pour lui faire compagnie.

Quand le dit prince dut partir d’Aquitaine, et que sa navire fut toute prête sur la rivière de Garonne au hâvre de Bordeaux, et proprement il étoit là, et madame sa femme, et le jeune Richard leur fils, il fit un mandement très espécial en la cité de Bordeaux, de tous les barons et chevaliers de Gascogne, de Poitou, et de tout ce dont il étoit sire et avoit l’obéissance. Quand ils furent tous venus et mis ensemble en une chambre en sa présence, il leur remontra comment il avoit été leur sire, et les avoit tenus en paix tant qu’il avoit pu, et en grand’prospérité et puissance contre tous leurs voisins, et que pour recouvrer santé, dont il avoit grand besoin, il avoit espoir et intention de retourner en Angleterre : si leur prioit chèrement que le duc de Lancastre son frère il voulsissent croire et servir et obéir à lui, comme ils avoient fait du temps passé à lui ; car ils le trouveroient bon seigneur et courtois, et accordable ; et aussi en toutes ses besognes ils le voulsissent aider et conseiller. Les barons d’Aquitaine, de Gascogne, de Poitou et de Xaintonge, lui eurent tous enconvenancé ; et lui jurèrent par leurs fois que jà en eux ne trouveroit deffaute ; et firent la féauté et hommage au dit duc, et lui reconnurent toute amour, service et obéissance ; et lui jurèrent, présent le prince, et le baisèrent tous en la bouche.

Après ces ordonnances faites, le prince ne séjourna point planté en la cité de Bordeaux, mais entra en son vaissel, et madame la princesse, et son fils, et le comte de Cantebruge, et le comte de Pennebroch ; et étoient bien en cette flotte cinq cents combattans sans les archers. Si cinglèrent tant que, sans péril et sans dommage, ils arrivèrent au hâvre de Hantonne. Là issirent-ils des vaisseaux et s’y refraîchirent par trois jours, et puis montèrent à cheval, et le prince en sa litière ; et exploitèrent tant qu’ils vinrent à Windesore, où le roi se tenoit, qui reçut ses enfans moult doucement, et s’informa par eux de l’état de Guyenne. Et quand le prince eût été de-lez le roi tant que bien lui suffisoit, il prit congé et se retrait en son hôtel de Berkamestade, à vingt lieues de la cité de Londres.

Nous nous souffrirons à parler tant que à présent du prince, et parlerons des besognes d’Aquitaine.

CHAPITRE CCCXXVII.

Comment quatre chevaliers bretons et leurs gens prirent le châtel de Montpaon, et comment le duc de Lancastre et les barons de Guyenne les vinrent assiéger.

Assez tôt après que le prince fut parti de Bordeaux, le duc de Lancastre entendit à faire l’obsèque de son neveu Édouard, le fils du prince son frère : si le fit faire moult grandement et moult révéremment en la dite cité de Bordeaux ; et là furent tous les barons de Gascogne et de Poitou qui avoient juré obéissance à lui. Pendant que ces ordonnances se faisoient, et que on entendoit à faire cel obsèque, et que ces seigneurs se tenoient à Bordeaux, issirent hors de la garnison de Pierregord bien deux cents lances de Bretons qui là se tenoient, que le duc d’Anjou y avoit envoyés, des quels étoient capitaines quatre bons chevaliers et hardis hommes malement : si les nommerai : messire Guillaume de Longval, messire Alain de la Houssaie, messire Louis de Mailly et le sire d’Arcy. Si chevauchèrent ces seigneurs et leurs routes jusques à un châtel bel et fort que on dit Montpaon, dont un chevalier étoit sire. Quand ces barons furent venus jusques là, et ils eurent couru devant les barrières, ils montrèrent grand semblant d’assaut, et l’environnèrent moult faiticement. Messire Guillaume de Montpaon, à ce qu’il montra, avoit le courage plus françois qu’il n’avoit anglois, et se tourna et rendit François à peu de fait ; et mit les dessus dits chevaliers et leurs gens en sa forteresse ; lesquels dirent qu’ils la tiendroient contre tout homme. Si le réparèrent et rappareillèrent tantôt et rafraîchirent de ce qu’il appartenoit.

Ces nouvelles furent sçues à Bordeaux tantôt, comment le duc de Lancastre et les barons de Guyenne n’exploitoient mie bien ; car les Bretons chevauchoient et avoient pris Montpaon qui marchist assez près de lui : de quoi le dit duc et tous les seigneurs qui là étoient eurent grand’vergogne quand ils le sçurent ; et s’ordonnèrent et appareillèrent tous pour traire celle part, et partirent de la cité de Bordeaux sur un mercredi après boire.

Avec le duc de Lancastre étoit le sire de Pons, le sire de Parthenay, messire Louis de Harecourt, messire Guichard d’Angle, messire Percevaux de Couloingne, messire Geffroy d’Argenton, messire Jacques de Surgières, messire Maubrun de Linières, messire Guillaume de Montendre, messire Hugues de Vivones, le sire de Crupegnac et plusieurs autres barons et chevaliers de Poitou et de Xaintonge. Si y étoient de Gascogne : le captal de Buch, le sire de Pommiers, messire Hélie de Pommiers, le sire de Chaumont, le sire de Montferrant, le sire de Langueren, le soudich de l’Estrau, messire Bernardet de Labreth sire de Géronde, messire Aymeri de Tarstes et plusieurs autres ; et d’Angleterre, messire Thomas de Fellelon, messire Thomas de Percy, le sire de Ros, messire Michel de la Poule, le sire de Villebi, messire Guillaume de Beauchamp, messire Richard de Pontchardon, messire Baudouin de Franville, messire d’Agouses, et plusieurs autres. Si étoient bien sept cents lances et cinq cents archers. Si chevauchèrent moult arréement et ordonnément par devers Montpaon, et firent tant qu’ils y parvinrent.

Quand messire Guillaume de Montpaon sçut que le duc de Lancastre et tous ses gens le venoient assiéger, si ne fut mie trop assuré ; car bien savoit que s’il étoit pris, il le feroit mourir de male mort, et que point ne seroit reçu à merci ; car trop il s’étoit forfait. Si s’en découvrit aux quatre chevaliers dessus dits et leur dit qu’il se partiroit et iroit soi tenir à Pierregord, et que du châtel ils fissent leur volonté. Adonc se partit le dessus dit ainsi que proposé l’avoit, et s’en vint en la cité de Pierregord qui est moult forte, et laissa son châtel en la garde des quatre chevaliers dessus dits.

CHAPITRE CCCXXVIII.

Comment les quatre chevaliers de Montpaon se défendirent vaillamment contre le duc de Lancastre ; et comment Sevestre Budes les vint aider.

Quand le duc de Lancastre, les barons, et les chevaliers de leurs routes furent venus devant le châtel de Montpaon, si l’assiégèrent et environnèrent de tous côtés, et aussi bien que s’ils y dussent demeurer sept ans. Et ne séjournèrent mie quand ils y furent venus ; mais s’ordonnèrent et se mirent tantôt à assaillir de grand’volonté, et envoyèrent querre et couper par les vilains du pays grand’foison de bois et d’arbres et de merriens et autres choses ; si les firent là amener et charrier, et renverser dedans les fossés ; et furent bien sur cel état vingt jours que on n’entendoit à autre chose que de remplir les fossés ; et sur ce bois et merrien on mettoit estrain et terre ; et tant firent les dits seigneurs par l’aide de leurs gens, qu’ils remplirent une grand’quantité des fossés, et tant qu’ils pouvoient bien venir jusques aux murs pour escarmoucher à ceux de dedans, ainsi que ils faisoient tous les jours par cinq ou par six assauts. Et y avoit les plus beaux estours du monde ; car les quatre chevaliers bretons qui dedans se tenoient, et qui entrepris à garder l’avoient, étoient droites gens d’armes, et qui si bien se défendoient et qui si vaillamment se combattoient qu’ils en sont moult à recommander : ni quoique les Anglois ni les Gascons les approchassent de si près que je vous dis, point ne s’en effrayoient, ni sur eux rien on ne conquéroit.

Assez près de là, en la garnison de Saint-Macaire se tenoient autres Bretons, desquels Jean de Malestroit et Sevestre Budes étoient capitaines. Ces deux écuyers, qui tous les jours oyoient parler des grands appertises d’armes que on faisoit devant Montpaon, avoient grand désir et grand’envie que ils y fussent. Si en parlèrent ainsi ensemble plusieurs fois, en disant : « Nous savons nos compagnons près de ci et si vaillans gens que tels et tels, si les nommoient, qui ont tous les jours par cinq ou six fois estours et la bataille à la main ; et point n’y allons, qui ci séjournons, à rien de fait : certainement nous ne nous en acquittons pas bien. »

Là étoient en grand estrif d’aller vers eux ; et quand ils avoient tous parlé, et ils considéroient le péril de laisser leur forteresse sans l’un de eux, ils ne par-osoient. Si dit une fois Sevestre Budes : « Par Dieu ! Jean, ou je irai, ou vous irez : or regardez lequel ce sera. » Jean répondit : « Sevestre, vous demeurerez et je irai. » Là furent de rechef en estrif tant que, par accord et par serment fait et juré, présens tous les compagnons, ils durent traire à la plus longue, et cil qui auroit la plus longue iroit, et l’autre demeureroit. Si trairent tantôt, et eschéit à Sevestre Budes la plus longue. Lors y eut de leurs compagnons grand’risée. Le dit Sevestre ne le tint mie à fable, mais s’appareilla tantôt et monta à cheval, et partit lui douzième d’hommes d’armes ; et chevaucha tant que sur le soir il vint bouter en la ville et forteresse de Montpaon ; dont les chevaliers et les compagnons qui là dedans étoient eurent grand’joie et tinrent grand bien du dit Sevestre.

CHAPITRE CCCXXX.

Comment le duc donna congé à toutes ses gens et s’en retourna en la cité de Bordeaux.

Après le conquêt de Montpaon, et que le duc de Lancastre l’eut repourvue de bonnes gens d’armes et de capitaines, ils se délogèrent, et donna le dit duc congé à toutes ses gens, pour retraire chacun en son lieu. Si se départirent les uns des autres, et retournèrent en leurs nations ; et s’en revint le duc en la cité de Bordeaux, et les Poitevins en leur pays ; et les seigneurs de Gascogne s’en r’allèrent en leurs villes et châteaux.

Si se commencèrent les Compagnies à étendre sur le pays, lesquels faisoient moult de maux, aussi bien en terre d’amis comme d’ennemis. Si les soutenoit le dit duc et souffroit à faire leurs aises, pour ce qu’il en pensoit avoir à besogner ; et par espécial les guerres étoient pour le temps de lors plus dures et plus fortes sans comparaison en Poitou que autre part ; et se tenoit une grand’garnison au châtel de Montcontour, à quatre lieues de Thouars, et à six de Poitiers, desquels messire Pierre de la Gresille et Jourdain de Couloingne étoient capitaines et souverains. Si couroient presque tous les jours devant Thouars, ou devant Poitiers, et y faisoient grands contraires ; et moult les ressoingnoient ceux du pays. D’autre part à Châteauleraut se tenoient Kerlouet le Breton et bien cinq cents Bretons qui trop dommageoient le pays ; et ceux de la Roche Posoy et ceux de Saint-Savin couroient aussi presque tous les jours ; et n’osoient les barons et les chevaliers de Poitou, qui Anglois se tenoient, chevaucher, fors en grand’route, pour la doute des François qui étoient enclos en leur pays.

CHAPITRE CCCXXXI.

Comment le sire de Pons se tourna François, et comment le sénéchal de Poitou fit son mandement pour aller assiéger Montcontour.

Assez tôt après la revenue de Montpaon, et que ces seigneurs de Poitou furent retraits en leur pays, qui tenoient frontière aux François, il eut secrets traités entre monseigneur Louis de Saint-Julien, le vicomte de Rochechouart et autres François, d’un côté, et le seigneur de Pons ; et tant parlementèrent et tant exploitèrent les François, parmi grands pourchas qui vinrent du roi de France, qui nuit et jour travailloit à attraire ceux de Poitou à son accord, que le sire de Pons se tourna François, outre la volonté de madame sa femme, et ceux de sa ville de Pons en Poitou ; et demeura à ce donc la dame Angloise et le sire François. De ces nouvelles furent moult courroucés les barons et les chevaliers de Poitou qui Anglois étoient ; car le sire de Pons étoit malement grand seigneur.

Quand le duc de Lancastre l’entendit, si en eut grand mautalent ; et tint grand mal du seigneur de Pons et grand bien de madame sa femme et de ceux qui se vouloient tenir Anglois, qui demeuroient dans la dite ville de Pons ; et pour aider et conseiller la dame, fut ordonné un chevalier, qui s’appeloit messire Aymemon de Bourg, hardi homme et vaillant durement. Si couroit presque tous les jours le sire de Pons devant la ville, et ne les déportoit en rien ; et telle fois y venoit qu’il en étoit rebuté et rechassé, et qu’il s’en retournoit à dommage.

Ainsi étoient là les choses entouillées, et les seigneurs et les chevaliers l’un contre l’autre ; et y fouloit le fort le foible, ni on n’y faisoit droit, ni loi, ni raison à nullui ; et étoient les villes et les châteaux entrelacés les uns dedans les autres, les uns Anglois et les autres François, qui couroient et rançonnoient et pilloient l’un sur l’autre sans point de déport.

Or s’avisèrent aucuns barons et chevaliers du Poitou, qui Anglois se tenoient, que ceux de la garnison de Montcontour les travaillolent plus que nuls autres, et qu’ils se trairoient celle part, et qu’ils les iroient assiéger. Si firent un mandement en la ville de Poitiers, au nom du sénéchal de Poitou, messire Thomas de Percy, auquel commandement obéirent tous chevaliers et écuyers ; et furent bien cinq cents lances et deux mille brigands pavoisés, parmi les archers qui là étoient. Là étoient messire Guichard d’Angle, messire Louis de Harecourt, le sire de Parthenay, le sire de Poiane, le sire de Tonnai-Bouton, le sire de Crupegnac, messire Percevaux de Couloingne, messire Geffroy d’Argenton, messire Hugues de Vivone, le sire de Tarste, le sire de Puisances, messire James de Surgières, messire Maubrun de Linières et plusieurs autres ; et aussi des chevaliers anglois qui pour le temps se tenoient en Poitou, pour cause d’office ou pour aider à garder le pays, tels que monseigneur Baudouin de Franville, messire d’Angouse, messire Gautier Huet, monseigneur Richard de Pontchardon et des autres. Quand ils se furent tous assemblés à Poitiers, et ils eurent ordonné leurs besognes, leur arroy et leur charroy, ils s’en partirent à grand exploit, et prirent le chemin de Montcontour, tous ordonnés et appareillés, ainsi que pour l’assiéger.

CHAPITRE CCCXXXII.

Comment le sénéchal de Poitou prit Montcontour, et le donna à messire Gautier Huet, à Cresuelle, et à David Holegrave.

Le château de Montcontour siéd sur les marches d’Anjou et de Poitou, et est malement fort et beau, à quatre lieues de Thouars. Tant exploitèrent les dessus dits Poitevins, qui étoient bien en compte trois mille combattans, qu’ils y parvinrent. Si l’assiégèrent et environnèrent tout autour. Et avoient fait amener et charrier avec eux grands engins de Thouars et de la cité de Poitiers : si les firent, tantôt qu’ils furent venus, dresser par devant le dit châtel de Montcontour, lesquels jetoient nuit et jour à la dite forteresse. Avecques ce les seigneurs envoyoient tous les jours assaillir et escarmoucher à ceux du dit fort. Et là eut fait plusieurs grands appertises d’armes ; car avec les Poitevins étoient gens des Compagnies qui point ne vouloient séjourner, tels que Jean Cresuelle et David Holegrave. Ces deux, avecques messire Gautier Huet en étoient capitaines. Messire Pierre de la Gresille et Jourdain de Couloingne, qui dedans étoient, se portoient vaillamment et s’en venoient tous les jours combattre aux Anglois à leurs barrières.

Entre les assauts qui là furent faits, dont il y en eut plusieurs, au dixième jour que les Anglois et Poitevins furent là venus, ils s’avancèrent tellement et de si grand’volonté, et par si bonne ordonnance, que de force ils percèrent les murs du château ; et entrèrent dedans et conquirent les François ; et y furent tous morts et occis ceux qui dedans étoient, excepté messire Pierre et Jourdain et cinq ou six hommes d’armes que les compagnons prirent à merci.

Après cette avenue et cette prise de Montcontour, messire Thomas de Percy, messire Louis de Harecourt, messire Guichart d’Angle, par l’accord et conseil des autres barons et chevaliers, donnèrent le châtel à monseigneur Gautier Huet, à Jean Cresuelle et à David Holegrave et aux compagnons, qui bien étoient cinq cents combattans, pour faire la frontière contre ceux d’Anjou et du Maine, et puis se départirent les seigneurs et retournèrent chacun en son lieu. Ainsi demeura le châtel de Montcontour en la garde et ordonnance des dessus dits, qui y firent tantôt une grande garnison et le réparèrent grandement, et le tinrent depuis moult longuement, et moult grévèrent le pays d’environ ; car tous les jours ils couroient en Anjou et au Maine.

CHAPITRE CCCXXXIII.

Comment messire Bertran prit plusieurs villes et châteaux en Rouergue, et comment il assiégea la cité d’Usson.

Nous retournerons à parler de monseigneur Bertran du Guesclin, connétable de France, qui s’étoit tenu à Paris de-lez le roi, depuis la revenue de Pont-Volain, où lui et le sire de Cliçon avoient rué les Anglois jus, si comme ci-dessus est dit. Et bien avoit entendu que les Anglois en Poitou et en Guyenne tenoient les champs ; si que, tantôt après la Chandeleur, que le printemps commença à retourner, le dit messire Bertran s’avisa qu’il mettroit sus une grand’armée et assemblée des seigneurs et de gens d’armes, et chevaucheroit d’autre part, ainsi que les Anglois chevauchoient au pays de Poitou, de Quersin et de Rouergue ; car là avoit aucuns Anglois qui se tenoient trop honorablement, et étoient tenus depuis la guerre renouvelée : et encore les gens de monseigneur Jean d’Évreux se tenoient de nouvel au pays de Limosin, et avoient en Auvergne pris un châtel, cité et ville tout ensemble, qui s’appelle Uzès qui mie ne faisoit à souffrir. Si disoit le connétable qu’il vouloit traire de celle part. Si fit, par le congé du roi, un grand mandement de seigneurs, de gens d’armes et d’archers, et se partit de Paris à grand’route, et toujours lui croissoient gens ; et tant exploita le dit connétable qu’il vint en Auvergne.

Adonc étoient de-lez lui et en sa compagnie, le duc de Berry, le duc de Bourbon, le comte d’Alençon, le comte du Perche son frère, le comte de Saint-Paul, le comte Dauphin d’Auvergne, le Comte de Vendôme, le comte de Porcien, le sire de Sully, le sire de Montagu, messire Hugues Dauphin, le sire de Beaujeu, le sire de Rochefort, le sire de Chalençon et grand’foison de bons barons et chevaliers des marches de France : si exploitèrent tant ces gens d’armes avec le dessus dit connétable qu’ils vinrent devant la cité d’Uzès. Si se logèrent et y furent quinze jours. Là en dedans y eut plusieurs assauts grands et forts ; mais oncques en celle empainte ils ne purent prendre la forteresse, car il y avoit dedans Anglois qui trop vaillamment la gardèrent. Si se partirent ces gens d’armes et chevauchèrent outre avec le connétable ès parties de Rouergue, et les aucuns chefs des seigneurs vinrent en Avignon, vote le pape Grégoire, et le duc d’Anjou qui se tenoit de-lez lui.

Tantôt après celle visitation, que ces seigneurs eurent parlé au pape et au duc d’Anjou, ils se départirent de la cité d’Avignon et se retrairent devers le connétable, qui chevauchoit en Rouergue et conquéroit villes et châteaux sur les Anglois. Si s’en vinrent devant la ville de la Millau et l’assiégèrent ; laquelle messire Thomas de Veulkefaire tenoit et avoit tenue tout le temps, et aussi la Roche Vauclère : mais les dessus dits chevaliers anglois par composition, à ce donc quand messire Bertran fut venu au pays, s’en partirent, et les Anglois qui de sa route se tenoient ; et lui rendirent, et encore aucuns autres châteaux sur les frontières de Limosin. Et quand messire Bertran les eut rafraîchis, il prit son chemin et son retour, et tous les seigneurs de France en sa compagnie, pour venir de rechef devant la cité d’Usson, en Auvergne, et l’assiégèrent ; et firent là le duc de Berry, le duc de Bourbon et le connétable, amener et charrier grands engins de Rion et de Clermont, et dresser devant la dite forteresse, et avec tout ce appareiller grands atournemens d’assauts.

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