Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 66)
CHAPITRE CCCXXXIV.
Comment ceux de la cité d’Usson se rendirent à messire Bertran, et comment messire Robert Canolle fut mal du roi d’Angleterre, et comment sa paix fut faite.
Quand les Anglois, qui s’étoient tenus en la cité d’Usson vaillamment, virent la manière et ordonnance du connétable et des François, et ils entendirent que messire Thomas de Veulkefaire étoit parti de ses forteresses de Rouergue, et que confort ne leur apparoit de nul côté, si se commencèrent à conseiller et aviser qu’ils se rendroient par traité et non autrement. Si traitèrent devers le connétable si bellement et si sagement, qu’ils se partirent sans danger et sans blâme, et emportèrent tout le leur, ce que porter pouvoient devant eux, et avecques ce on les devoit envoyer jusques à Sainte-Sévère, en Limosin. Cette ordonnance fut tenue : les Anglois s’en partirent et rendirent tout ce qu’ils tenoient d’Usson, cité et châtel, et furent menés sans péril jusques à la garnison dessus dite. Ainsi acquit le dit messire Bertran en ce voyage grand’foison de pays que les Anglois avoient tenus ; et se tourna François, dont il acquit grand’grâce, et puis retourna en France.
Vous avez ci-dessus ouï parler de la chevauchée monseigneur Robert Canolle, qu’il fit en France, et comment il retourna en son pays de Derval, en Bretagne. Et est bien vérité que aucuns Anglois à leur retour parlèrent grandement contre son honneur en Angleterre, et tant que le roi et son conseil furent informés contre lui et mal contents. Mais quand ledit messire Robert le sçut, il se envoya excuser par deux de ses écuyers d’honneur, tellement que le roi et son conseil se tinrent pour mal informés en devant du dit monseigneur Robert, et de lui bien se contentèrent, parmi ce que messire Alain de Bouqueselle et aucuns autres chevaliers bien aimés et prochains du roi l’en aidèrent à excuser. Et en fut trouvé en son tort, tant qu’il le compara chèrement, monseigneur Jean Mestreourde ; car il en fut pris et justicié publiquement en la cité de Londres. Par celle justice fut loué et excusé de toutes paroles maldites le dit monseigneur Robert, et demeura en la grâce du roi et du prince.
CHAPITRE CCCXXXIX.
Comment grands alliances et confédérations furent faites et scellées entre le roi de France et le roi Henry d’Espaigne.
Ces nouvelles vinrent en Castille au roi Henry et aux barons du dit royaume, qui ahers et alliés à lui étoient de foi et de hommage, comment sa nièce avoit épousé le duc de Lancastre, et encore supposoit-on que sa mains-née sœur Isabel épouseroit le comte de Cantebruge, le dit duc retourné en Angleterre. Si fut plus pensif le dit roi Henry que devant, et mit son conseil ensemble. Si fut adonc conseillé qu’il envoyât grands messages devers le roi de France, et qui bien sçussent parler et remontrer son affaire, et qui de ce mariage étoit fout informé. À ce conseil et avis se tint le roi Henry ; et ordonna sages hommes et les plus authentiques de son royaume, pour aller en France. Si se mirent au chemin en grand arroy ; et firent tant par leurs journées qu’ils vinrent en la cité de Paris, où ils trouvèrent le roi, qui les reçut à grand’joie, ainsi que bien le sçut faire.
Entre le roi dessus dit et le conseil du roi Henry qui avoient procurations scellées, bonnes et justes, de faire, traiter et procéder en toutes choses au nom du roi leur seigneur, eut plusieurs parlemens, conseils et traités, secrets et autres, lesquels tournèrent à effet. Finablement en ce temps furent accordées, ordonnées et confirmées alliances et confédérations moult grandes, et jurées solennellement de toutes parties à tenir fermement et non briser, ni aller à l’encontre par aucune voie, que ces deux rois demeureroient en unité de paix, d’amour et d’alliance ; et jura adonc le roi de France ; en parole de roi, qu’il aideroit et conforteroit le roi de Castille en toutes ses besognes, et ne feroit paix ni accord aucunement au roi d’Angleterre que il ne fût mis dedans. À ces traités, accords et alliances faire rendit grand’peine messire Bertran du Guesclin, qui moult aimoit le roi Henry.
Après toutes ces choses faites, confirmées et scellées, se départirent les ambassadeurs du roi et retournèrent en Espaigne, et trouvèrent leur seigneur à Léon en Espaigne, qui fut moult joyeux de leur revenue et de ce qu’ils avoient si bien exploité ; et se tint depuis, parmi ces alliances, le roi Henry plus assuré et conforté que devant.
CHAPITRE CCCXXXV.
Comment le comte de Herefort déconfit en Bretagne sur mer plusieurs Flamands qui envahi l’avoient.
Le roi d’Angleterre, qui se véoit harié et guerroyé des François malement, acquéroit amis ce qu’il pouvoit par deçà la mer ; et avoit pour lui le duc de Guerle, son neveu, et le duc de Juliers ; et devoient mettre en celle saison sus une grand’quantité de gens d’armes, et bien étoit en leur puissance, pour entrer en France. Et de ce et d’eux se doutoit bien le roi de France.
En ce temps envoyoit le roi d’Angleterre le comte de Herefort et les chevaliers de son hôtel moult ordonnément en Bretagne, pour parler au duc sur certaines ordonnances qui devoient être entre lui et le duc, et pour lors n’étoient point amis les Anglois et les Flamands, et s’étoient celle saison hardoiés et envahis sur mer, et tant que les Flamands avoient perdu, dont il leur déplaisoit. Si se trouvèrent d’aventure devant un havèle en Bretagne que on dit à la Bay ces Anglois et ces Flamands. Si étoit patron de la navire des Flamands Jean Pietresone, et des Anglois messire Guy de Brianne. Si très tôt comme ils se furent trouvés, ils férirent ensemble et assemblèrent de leurs vaisseaux : et là eut grand’bataille et dure malement. Et étoient là des chevaliers du dit roi avec le comte de Hereford, messire Richard Slury, messire Thomas de Wisk et des autres. Si se combattirent ces chevaliers et leurs gens moult âprement à ces Flamands et se portèrent très vaillamment, combien que les François fussent plus grand’foison et pourvus de leur fait : car ils n’avoient désiré toute la saison autre chose que qu’ils pussent avoir trouvé les Anglois : mais pour ce ne l’eurent-ils mie d’avantage. Si dura celle bataille sur mer bien trois heures ; et là eut fait plusieurs grands appertises d’armes, et maint homme navré et blessé du trait. Et avoient leurs nefs attachées à crochets et à chaînes de fer, par quoi ils ne pussent fuir. Et finablement la place demeura aux Anglois, et furent les dits Flamands déconfits, et sire Jean Pietresone, leur patron, pris, et tout le demeurant mort ou pris : oncques nul n’en échappa. Et retournèrent les dits Anglois arrière en Angleterre, et amenèrent leurs conquêts et leurs prisonniers, et ne firent point leur voyage pour lors. Si contèrent ces nouvelles au roi d’Angleterre leur seigneur, qui fut moult joyeux de leur avenue, quand il entendit que les Flamands qui envahis les avoient étoient déconfits. Si furent tantôt envoyés en prison fermée Jean Pietresone et les autres, et épars par Angleterre.
CHAPITRE CCCXXXVI.
Comment le roi d’Angleterre mit grands gens d’armes sur mer pour aller contre les Flamands, et comment paix fut faite entre eux.
Après cette déconfiture qui fut faite sur les Flamands devant le Bay en Bretagne, le roi d’Angleterre mit grands gens sur mer à l’encontre des Flamands, et les commanda guerroyer et clorre les pas, par quoi rien ne leur vînt, fors à grand danger. Quand ceux de Bruges, d’Ypre et de Gand entendirent ces nouvelles, si mirent leur conseil ensemble, et dirent, tout imaginé et considéré, que profitable ne leur étoit mie d’avoir la guerre ni la haine aux Anglois, qui leur étoient voisins et marchissans à eux, pour l’opinion de leur seigneur le comte aider à soutenir, combien qu’il en touchoit aucunement à eux aussi bien que au comte. Si se dissimulèrent les bonnes villes, et envoyèrent de par eux suffisans hommes et bons traiteurs en Angleterre devers le roi et son conseil, lesquels exploitèrent si bien avant leur retour qu’ils apportèrent paix au pays de Flandre et aux Flamands sur certains articles et ordonnances scellées entre l’une partie et l’autre. Si demeura la chose en bon et en sûr état.
Or parlerons un petit du royaume de Mayogres.
CHAPITRE CCCXXXVII.
Comment le roi de Mayogres fut rançonné du roi Henry d’Espaigne, et comment il fit guerre au roi d’Arragon, et comment il mourut.
Vous avez bien ouï ci-dessus recorder comment le roi James de Mayogres fut pris au Val-d’Olif en Castille, au reconquêt que le roi Henry fit en Espaigne, et demeura prisonnier au dit roi Henry. Quand la roine de Naples, sa femme, et la marquise de Monferrat, sa sœur, entendirent ces nouvelles, si furent moult courroucées de l’avenue, et y pourvéirent de remède et de conseil ; je vous dirai par quelle manière. Celles traitèrent et firent traiter par sages et vaillans hommes devers le roi Henry, et tant que le roi de Mayogres fut mis à finance et rançonné à cent mille francs, les quels les deux dames dessus dites payèrent si courtoisement que le roi Henry leur en sçut gré. Tantôt que le roi de Mayogres se put partir, il retourna à Naples, et ne voult mie séjourner ; mais quist or et argent à grands pouvoirs et amis de tous lez, et se remit au chemin de rechef, en intention de guerroyer le roi d’Arragon, son adversaire, qu’il ne pouvoit aimer ; car il lui avoit son père tué et lui tenoit son héritage. Si exploita tant le dit roi qu’il vint en Avignon devers le pape Grégoire XI, et là se tint plus d’un mois ; et fit ses complaintes si bien et si à point au dit saint père, qu’il descendit assez à ses prières, et consentit au dit roi de Mayogres qu’il fît guerre au roi d’Arragon ; car il avoit cause qui le mouvoit à ce : c’étoit pour son héritage. Donc se pourvéy le dit roi de Mayogres de gens d’armes, là où il les pouvoit avoir, et les acheta bien et cher, Anglois, Gascons, Allemands, Bretons et gens de Compagnies, desquels messire Garsion du Châtel, messire Jean de Malestroit, Sevestre Budes et Jacquet de Bray étoient capitaines : si pouvoient être environ douze cents combattans. Et passèrent outre, et entrèrent en Navarre, et séjournèrent là par le consentement du dit roi de Navarre, et entrèrent en Arragon, et commencèrent, ces chevaliers et gens d’armes, et leurs routes, à faire guerre au roi d’Arragon et à courir son pays, à prendre et à assaillir petits forts et à travailler le plat pays, où ils pouvoient habiter et entrer, et rançonner hommes et femmes ; et tant que le roi d’Arragon, qui bien se doutoit de celle guerre, envoya grands gens d’armes sur les frontières, desquels le vicomte de Roquebertin et le vicomte de Rodez furent capitaines.
Celle guerre pendant, qui étoit jà tout ouverte et moult felle, le roi James de Mayogres s’accoucha malade de rechef, au val de Sorie, de laquelle maladie il mourut. Par ainsi eurent les Arragonnois paix de ce côté un grand temps ; et se départirent ces Compagnies qui là avoient guerroyé, et s’en retournèrent en France devers leur seigneur, dont ils pensoient avoir plus grand profit.
Or parlerons du duc de Lancastre.
CHAPITRE CCCXXXVIII.
Comment le duc de Lancastre épousa la fille aînée du roi Dan Piètre d’Espaigne ; et comment elle fut reçue à grand honneur en la cité de Bordeaux.
Le duc Jean de Lancastre, qui se tenoit en la bonne cité de Bordeaux sur Garonne, et de-lez lui plusieurs barons et chevaliers d’Aquitaine, car encore y étoient les choses en bon état pour la partie des Anglois, combien que aucuns barons de Poitou et de Limousin fussent retournés François, faisoit souvent des issues et chevauchées sur les ennemis, où rien ne perdoit ; et bien le ressoingnoient au pays ceux qui tenoient les frontières pour le duc d’Anjou.
Cil duc étoit veuf et sans femme, car madame Blanche de Lancastre et de Derby étoit trépassée de ce siècle. Si avisèrent les barons de Gascogne et monseigneur Guichart d’Angle que le roi Dan Piètre avoit deux filles de son premier mariage de la sœur au roi de Portingal, lesquelles étoient en la cité de Bayonne, et là à garant affuies ; et les avoient amenées par mer aucuns chevaliers de la marche de Séville, pour la doute du roi Henry, sitôt qu’ils sçurent la mort de leur père le roi Dan Piètre. Si se tenoient là les filles toutes égarées, dont on pouvoit avoir grand’pitié ; car elles étoient héritières de Castille qui bien leur fit droit, par la succession du roi leur père. Si fut ce remontré au duc de Lancastre, en disant ainsi : « Monseigneur, vous êtes à marier, et nous savons là un grand mariage, dont vous ou votre hoir serez encore roi de Castille ; et c’est très grand’aumône de reconforter et conseiller pucellettes, et filles de roi espécialement, qui sont en tel état comme elles sont : si prenez l’ains-née en mariage, nous le vous conseillons ; car de présent nous ne savons où vous pourriez plus hautement marier, ni de quoi si grand profit vous peut naître. » Ces paroles et autres entamèrent tellement le cœur du dit duc et si bien lui plurent, qu’il y entendit volontiers, et envoya tantôt et sans délai querre les damoiselles, qui s’appeloient Constance et Isabel, par quatre de ses chevaliers. Et partit de Bordeaux le dit duc, quand il sçut et entendit qu’elles venoient, et alla contre elles en grand arroy, et épousa l’ains-née, madame Constance, sur ce chemin, en un village de-lez la cité de Bordeaux, qui s’appelle Rochefort, et eut illec, au jour des épousailles, grand’fête et grand revel et grand’foison de seigneurs et de dames, pour la fête plus enforcer. Tantôt après les épousailles, le duc amena madame sa femme à Bordeaux, et là eut de rechef grand’fête ; et furent la dite dame et sa sœur moult conjouies et fêtées des dames et damoiselles de Bordeaux ; et leur furent donnés grands dons et beaux présens pour l’amour du dit duc.
CHAPITRE CCI.
Comment le roi de France rendit à Clisson sa terre ; et comment le duc de Bretagne fut marié à la fille de la princesse de Galles ; comment le captal de Buch devint homme du roi de France et puis y renonça.
Avec toutes ces choses, parmi l’ordonnance de la paix, r’eut le sire de Clisson toute sa terre que le roi Philippe jadis lui avoit tollue et ôtée ; et lui rendit le roi Charles de France, et encore de l’autre assez. Celui sire de Clisson depuis s’acointa du roi de France, et faisoit tout ce qu’il vouloit ; et sans lui n’étoit rien fait. Si fut tout le pays de Bretagne tout joyeux, quand ils se trouvèrent en paix ; et prit le dit duc les fois et les hommages des cités, des villes, des châteaux et de tous les prélats et gentilshommes. Assez tôt après, se maria le dit duc à la fille madame la princesse de Galles, que elle avoit eue de messire Thomas de Hollande ; et en furent les noces faites en la bonne cité de Nantes, moult grandes et moult nobles. Encore avint en cel hiver, que la roine Jeanne, ante du roi de Navarre, et la roine Blanche, sa sœur germaine, pourchassèrent et exploitèrent tant, que paix fut faite et accordée entre le roi de France et le roi de Navarre, parmi l’aide et le grand sens de monseigneur le captal de Buch, qui y rendit grand’heure et grand’diligence. Et parmi tant il fut quitte de sa prison ; et lui montra et fit de fait le roi de France grand signe d’amour, et lui donna le beau châtel de Nemours et toutes les appendances de la châtellerie, où bien appartiennent trois mille francs par an de revenue. Et en devint homme au roi de France le dit captal : duquel hommage le dit roi fut moult rejoui, car il aimoit grandement le service d’un tel chevalier comme le dit captal étoit pour le temps. Mais il ne le fut mie trop longuement ; car quand il revint en la principauté, devers le prince qui étoit informé de cette ordonnance, on le blâma durement, et dit qu’il ne se pouvoit acquitter loyaument à servir deux seigneurs, et qu’il étoit trop convoiteux, quand il avoit pris terre en France où il n’étoit ni aimé ni honoré. Quand il se vit en ce parti et si durement reçu et appelé du prince de Galles son naturel seigneur, il se vergogna et dit en lui excusant, qu’il n’étoit mie trop avant lié au roi de France, et que bien pouvoit défaire tout ce que fait en étoit. Si renvoya par un sien écuyer son hommage au roi de France, et renonça à tout ce que donné lui avoit ; et demeura depuis le dit captal de-lez le prince.
Parmi la composition et ordonnance de la paix qui se fit entre le roi de France et le roi de Navarre, demeurèrent au dit roi de France la ville de Mante et de Meulan, et le roi lui rendit autres châteaux en Normandie. En ce temps se partit de France messire Louis de Navarre, et passa outre en Lombardie pour épouser la roine de Naples : mais à son département il emprunta au roi de France, sur aucuns châteaux qu’il tenoit en Normandie, soixante mille francs. Lequel messire Louis, depuis qu’il eut épousé la dite roine, ne vesqui point longuement : Dieu lui pardoint ses deffautes ; car il fut moult courtois chevalier.
CHAPITRE CCII.
Comment les Compagnies gâtoient et exiloient le royaume de France, et comment moult de gens en murmuroient contre le roi d’Angleterre et le prince de Galles son fils.
En ce temps étoient les Compagnies si grandes en France, que on ne savoit que faire ; car les guerres du roi de Navarre et de Bretagne étoient faillies. Si avoient ces compagnons qui poursuivoient les armes, appris à piller et à vivre d’avantage : si ne s’en pouvoient, et aussi ne vouloient tenir ni abstenir ; et tout leur recours étoit en France, et appeloient ces Compagnies le royaume de France leur Chambre. Toutevoies ils n’osoient converser en Aquitaine, la terre du prince, ni on ne les y eût mie soufferts ; et aussi au voir dire, la plus grand’partie des capitaines étoient Gascons et Anglois et hommes au roi d’Angleterre ou du prince : aucuns Bretons y avoit, mais c’étoit petit. De quoi moult de bonnes gens au royaume de France murmuroient et parloient sur la partie du roi d’Angleterre et du prince ; et disoient couvertement qu’ils ne se acquittoient mie bien envers le roi de France, quand ils n’aidoient à bouter hors ces males gens du dit royaume. Néanmoins ils les avoient plus chers arrière d’eux que de-lez eux. Si considérèrent les sages hommes du royaume de France que, si on n’y mettoit remède et conseil, ou que on les combattît, ou que on les envoyât hors par grand’mise d’argent, ils détruiroient le noble royaume de France et sainte chrétienté. Adonc avoit un roi en Honguerie qui les voulsist bien avoir de-lez lui, et les eût trop bien embesognés contre les Turcs, à qui il guerroyoit, et qui lui portoient moult de dommages. Si en escripsit devers le pape Urbain Ve, qui étoit pour le temps en Avignon, qui volontiers en eût vu la délivrance du royaume, et aussi devers le roi de France et devers le prince de Galles. Si traita-t-on devers les capitaines et leur offrit-on grand argent et passages ; mais oncques ne s’y voulurent consentir ; et répondirent que jà ils n’iroient si loin guerroyer ; car il fut là dit entre eux d’aucuns compagnons, qui bien connoissoient le pays de Honguerie, que il y avoit tels détroits que, s’ils y étoient embattus, jamais n’en ystroient, et les y feroit-on mourir de male mort. Cette chose les effréa si qu’ils n’eurent talent de y aller.
CHAPITRE CCIII.
Comment la guerre commença entre le roi Dam Piètre de Castille et son frère Henry le Bastard ; et comment le roi de France envoya messire Bertran du Guesclin atout les Compagnies avec le dit Henry contre Dam Piètre.
Quand le pape Urbain et le roi de France virent qu’ils ne viendraient point à leur entente de ces mal-dites gens qui ne se vouloient vider ni départir du royaume de France, mais y monteplioient tous les jours, si regardèrent et avisèrent une voie.
En ce temps avoit un roi en Castille qui s’appeloit Dam Piètre, de merveilleuses opinions plein ; il étoit durement rebelle à tous commandemens et ordonnances de l’église, et vouloit soumettre tous ses voisins chrétiens, et espécialement le roi d’Arragon qui s’appeloit Pierre, lequel étoit bon et catholique, et lui avoit tollu une grand’partie de sa terre, et encore se mettoit-il en peine de lui tollir le demeurant. Avec tout ce, le roi Dam Piètre de Castille avoit trois frères, enfans du bon roi Alfons son père et d’une dame qui s’appela la Riche-Done. L’ains-né avoit nom Henry, le second Dam Tilles, et le tiers Sances. Ce roi Dam Piètre les haïoit durement et ne les pouvoit voir de-lez lui ; et volontiers par plusieurs fois les eût mis à fin et décolés, si il les eût tenus. Néantmoins ils avoient été moult aimés du roi leur père ; et avoit, dès son vivant, donné le roi Alfons à Henry son ains-né fils la comté d’Astures ; mais le roi Dam Piètre son frère la lui avoit tollue ; et tous les jours guerroyoient ensemble.
Ce bastard Henry étoit, et fut moult hardi et preux chevalier, et avoit grand temps conversé en France et poursui les guerres, et servi le roi de France, et l’aimoit durement. Ce roi Dam Piètre, si comme fame et commune renommée couroit, avoit fait mourir la mère de ces enfans moult diversement ; de quoi il leur en déplaisoit ; c’étoit raison. Avec ce aussi avoit fait mourir plusieurs barons du royaume de Castille ; et étoit si crueux et si plein d’horreur et d’austérité, que tous ses hommes le doutoient et ressoingnoient et le haioient, si montrer lui osassent. Et avoit fait mourir une très bonne dame et sainte dame qu’il avoit eue à femme, madame Blanche de Bourbon, fille au duc Pierre de Bourbon et sœur germaine à la roine de France et à la comtesse de Savoye ; de laquelle mort il déplaisoit très grandement à son lignage qui est un des nobles du monde.
Encore couroit fame, des gens de ce roi Piètre mêmement, que il s’étoit amiablement composé au roi de Grenade et au roi de Bellemarine et au roi de Tresmessaines, qui étoient ennemis de Dieu et incrédules ; et se doutoient ses gens qu’il ne fit aucuns griefs et molestes à son pays et ne violât les églises ; car jà leur tolloit-il leurs rentes et revenues, et tenoit les prélats de sainte église de son royaume en prison, et les contraignoit par manière de tyrannie ; dont les plaintes grandes et grosses venoient tous les jours à notre saint père le pape, en suppliant qu’il voulsist pourvoir de remède. Auxquels plaintes et prières le pape Urbain descendit et entendit, et envoya tantôt ses messagers en Castille devers le roi Dam Piètre, en lui mandant et commandant qu’il venist tantôt et sans délai en cour de Rome, en propre personne, pour lui laver et purger des vilains méfaits dont il étoit inculpé. Cil roi Dam Piètre, comme orgueilleux et présomptueux, ne daigna obéir, mais villena encore grandement les messagers du saint père ; dont il enchéy grandement en l’indignation de l’église et du chef de l’église, notre saint père le pape. Si persévéra toujours cil roi Dam Piètre en son péché. Adonc fut regardé et avisé comment ni par quel voie on le pourroit battre ni corriger ; et fut dit qu’il n’étoit mie digne de porter nom de roi, ni de tenir royaume ; et fut, en plein consistoire en Avignon et en la chambre du pape, excommunié publiquement et réputé pour bougre et incrédule ; et fut adonc avisé et regardé que on le contraindroit par ces Compagnies qui se tenoient au royaume de France. Si furent mandés en Avignon le roi d’Arragon, qui durement haïoit ce roi Dam Piètre, et Henry le Bâtard d’Espagne. Là fut de notre saint père le pape légitimé Henry à obtenir le royaume, et maudit et condamné de sentence de pape le roi Dam Piètre. Là dit le roi d’Arragon qu’il ouvriroit son royaume et livreroit passage, et administreroit vivres et pourvéances pour toutes gens d’armes et leurs poursuivans, qui en Castille voudroient aller et entrer, pour confondre ce roi Dam Piètre et bouter hors de son royaume.
De cette ordonnance fut moult réjoui le roi de France, et mit peine et conseil à ce que messire Bertran du Guesclin, que messire Jean Chandos tenoit, fût mis à finance. Il le fut parmi cent mille francs qu’il paya : si en payèrent une partie le pape, le roi de France et Henry le Bâtard. Tantôt après sa délivrance, on traita pardevers les capitaines des Compagnies ; et leur promit-on grands profits à faire, mais qu’ils voulsissent aller en Castille. Ils s’y accordèrent légèrement, parmi grand argent qu’ils eurent pour départir entre eux. Et fut adonc cil voyage signifié en la principauté aux chevaliers du prince et aux écuyers ; et par espécial messire Jean Chandos en fut prié qu’il voulsist être un des chefs avecques monseigneur Bertran du Guesclin : mais il se excusa et dit que point n’iroit. Pour ce ne se demeura mie cil voyage à faire : si y allèrent, de la principauté et des chevaliers du prince de Galles, messire Eustache d’Aubrecicourt, messire Hue de Cavrelée, messire Gautier Huet, messire Matthieu de Gournay, messire Perducas de Labreth et plusieurs autres.
Si se fit tout souverain chef de cette emprise messire Jean de Bourbon comte de La Marche, pour contrevenger la mort de sa cousine germaine la roine d’Espagne, et devoir user et ouvrer, ainsi qu’il fit, par le conseil de monseigneur Bertran du Guesclin : car le dit comte de La Marche étoit adonc un moult jeune chevalier. En ce voyage-ci se mit aussi en grand’route le sire de Beaujeu qui s’appeloit Antoine, et plusieurs autres bons chevaliers, et tels que messire Arnoul d’Andrehen, maréchal de France, messire Le Bègue de Vilaine, messire Le Bègue de Villiers, le sire d’Antoing en Hainaut, messire Allard de Briffeuil, messire Jean de Neufville, messire Gauvain de Bailleul, messire Jean de Berguetes, l’Allemand de Saint-Venant, et moult d’autres que je ne puis mie tous nommer. Et se approchèrent toutes ces gens d’armes et avancèrent leur voyage et se mirent au chemin, et firent leur assemblée en la Languedoc et à Montpellier et là environ ; et passèrent tous à Narbonne pour aller à Perpaignan, et pour entrer de ce côté au royaume d’Arragon.
Si pouvoient ces gens d’armes être environ trente mille. Là étoient tous les chefs des compagnies : c’est à savoir, messire Robert Briquet, Jean Carsuelle, Naudon de Bagerant, Lamit, le petit Meschin, le bourg Camus, le bourg de l’Espare, le bourg de Breteuil, Batillier, Espiote, Aimemon d’Ortige, Perrot de Savoye et moult d’autres, tous d’un accord et d’une alliance, et en grand’volonté de bouler hors ce roi Dam Piètre du royaume de Castille, et de y mettre le comte d’Esturge son frère, le bâtard Henry. Et envoyèrent ces gens d’armes, quand ils durent entrer en Arragon, pour colorer et embellir leur fait, certains messages de par eux devers le roi Dam Piètre, qui jà étoit informé de ces gens d’armes qui vouloient venir sur lui au royaume de Castille. Mais il n’en faisoit nul compte ; ainçois assembloit ses gens pour résister contre eux et combattre bien et hardiment à l’entrée de son pays. Et lui mandèrent qu’il voulsist ouvrir les pas et les détroits de son royaume, et administrer vivres et pourvéances aux pèlerins de Dieu, qui avoient entrepris, et par grand’dévotion, d’entrer et aller au royaume de Grenade, pour venger la souffrance Notre-Seigneur, et détruire les incrédibles et exaulcer notre foi. Le roi Dam Piètre de ces nouvelles ne fit que rire, et répondit qu’il n’en feroit rien, et que jà il n’obéiroit à telle truandaille.
Quand ces gens d’armes et ces compagnies sçurent sa réponse, ils tinrent ce roi Dam Piètre à moult orgueilleux et présomptueux, et se hâtèrent et avancèrent tantôt de lui faire du pis qu’ils purent. Si passèrent parmi le royaume d’Arragon et le trouvèrent ouvert et appareillé, et partout vivres et pourvéances à bon marché ; car le roi d’Arragon avoit grand’joie de leur venue, pourtant que ces gens d’armes lui reconquirent tantôt sur le roi de Castille toute la terre entièrement que le roi Dam Piètre avoit jadis conquise, et la tenoit sur lui de force ; et passèrent ces gens d’armes la grand’rivière qui départ Castille et Arragon, et entrèrent au dit royaume d’Espagne. Quand ils eurent tout reconquis, villes, cités, châteaux, détroits, ports et passages que le roi Dam Piètre avoit attribués à lui du royaume d’Arragon, si les rendirent messire Bertran du Guesclin et ses routes au roi d’Arragon, parmi tant que de ce jour il aideroit et conforteroit Henry le Bâtard contre le roi Dam Piètre.
Ces nouvelles vinrent au roi de Castille que François, Bretons, Normands, Anglois, Picards et Bourguignons, étoient entrés en son royaume, avoient passé la grosse rivière qui départ Castille et Arragon, et avoient tout reconquis ce qui étoit par de là l’yeau, où tant avoit eu de peine au conquerre. Si fut durement courroucé et dit que la chose ne demeureroit pas ainsi. Si fit un très espécial mandement et commandement par tout son royaume, en disant et signifiant à tous ceux auxquels ses lettres et ses messages se adressoient que il vouloit tantôt et sans délai aller combattre ces gens d’armes qui étoient entrés en son royaume de Castille. Trop peu de gens obéirent à ses commandemens, et quand il cuida avoir une grand’assemblée de ses hommes, il n’eut nullui, mais le relenquirent et refusèrent tous les barons et chevaliers d’Espagne, et se tournèrent devers son frère le bâtard Henry. Et l’en convint fuir, ou autrement il eût été pris aux mains, tant étoit-il fort haï de ses hommes. Ni nul ne demeura en ce temps de-lez lui, fors un loyal chevalier qui s’appeloit Ferrant de Castres. Cil ne le voulut oncques relenquir, pour aventure qu’il avenist. Et s’en vint le roi Dam Piètre en Séville, la meilleure cité d’Espagne. Quand il y fut venu, il ne se sentit mie trop assur ; mais fit trousser et mettre en nefs et en coffres son trésor, sa femme et ses enfans, et se partit de Séville, Dam Ferrant de Castres avec lui. Si arriva le roi Dam Piètre, à privée maisnie, et comme un chevalier desbaraté et déconfit, en Galice en un port qu’on dit la Colongne, où il y a un fort châtel durement. Si se boutèrent là-dedans le roi Dam Piètre, sa femme et deux filles, jeunes damoiselles qu’il avoit, Constance et Isabel ; et n’avoit de tous et de tout son conseil, fors seulement le dessus dit chevalier Dam Ferrant de Castres.
Or vous dirons de Henry le Bâtard son frère, comment il persévéra.
CHAPITRE CCIV.
Comment tous les prélats, comtes, barons et chevaliers d’Espagnie arrivèrent au bâtard Henry et le couronnèrent à roi en la cité d’Esturges.
Ainsi que j’ai dit ci-devant, cil roi Dam Piètre étoit si haï de ses hommes par tout le royaume de Castille, de chef en chef, pour les grands et merveilleuses justices qu’il avoit faites, et l’occision et destruction des nobles de son royaume qu’il avoit mis à fin et occis de sa main, que si très tôt qu’ils virent Henry, son frère le bâtard, entrer en Castille à si grand’puissance, ils se trairent tous pardevers lui et le reçurent à seigneur, et chevauchèrent partout avecques lui, et firent ouvrir cités, bourgs, villes et châteaux, et toutes manières de gens faire hommage ; et crioient d’une voix les Espaignols : « Vive Henry, et muire Dam Piètre qui nous a été si cruel et si austère ! » Ainsi menèrent, tout parmi le royaume de Castille, c’est à sçavoir, messire Gomez Garilz, le grand-maître de Calestrave et le maître de Saint-Jacques, le dit bâtard ; et firent toutes manières de gens obéir à lui, et le couronnèrent à roi en la cité d’Esturges ; et lui firent tous prélats, comtes, barons et chevaliers révérence comme à roi ; et lui jurèrent qu’ils le tiendroient à toujours mais, et serviroient pour leur seigneur et leur roi ; et en tel état, si besoin étoit, ils mourroient.
Si chevaucha le dit roi Henry de cité en cité, de ville en ville ; et partout lui fit-on révérence, et fut reçu partout comme roi. Si donna le dit roi Henry aux chevaliers étrangers, qui remis au royaume de Castille l’avoient, grands dons et riches joyaux, tant et si largement que tous le recommandoient pour large et honorable seigneur ; et disoient communément François, Normands et Bretons, que en lui avoit toute largesse, et qu’il étoit digne de vivre et de tenir terre, et régneroit encore puissamment et en grand’prospérité. Ainsi se vit le bâtard d’Espagne en la seigneurie du royaume de Castille ; et fit ses deux frères, D. Tille et Sanse chacun comte ; et leur donna grand’revenue et grand profit. Si demeura roi de Castille, de Gallice, de Séville, de Toulète et de Léon, jusques adonc que la puissance du prince de Galles et d’Aquitaine le mit hors, et remit le roi Dam Piètre son frère de rechef en la possession et seigneurie des royaumes dessus dits, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire.
CHAPITRE CCIX.
Comment le roi de Navarre accorda au prince et au roi Dam Piètre passage par son royaume ; et comment le dit prince envoya querre ses gens qui étoient en Espagne avec le roi Henry.
Au jour que ce parlement fut assigné en la cité de Bayonne vinrent le prince, le roi d’Espaigne, le comte d’Armignac, le sire de Labreth et tous les barons de Gascogne, de Poitou, de Quersin, de Rouergue, de Xaintonge, de Limousin, et là fut le roi de Navarre personnellement, auquel le prince et le roi Dam Piètre firent moult d’honneur, pour ce qu’ils en pensoient à mieux valoir ; et eut en la cité de Bayonne de rechef grand parlement et long, et dura cinq jours. Et eurent le dit prince et son conseil moult de peine et de travail ainçois qu’ils pussent avoir le roi de Navarre de leur accord ; car il n’étoit mie léger à entamer là où il véoit qu’on avoit besoin de lui. Toutes fois le grand sens du prince le mena à ce que il promit, jura et scella au roi Dam Piètre paix, amour, alliances et confédérations, et le roi Dam Piètre ainsi à lui, sur certaines compositions qui furent là ordonnées, desquelles le prince de Galles fut moyen traictierre et devissierre ; c’est à savoir que le roi Dam Piètre, comme roi de toute Castille, donna, scella et accorda au roi de Navarre et à ses hoirs, pour tenir héritablement, toute la terre du Groing, ainsi comme elle s’étend pardeçà et delà la rivière, et toute la terre et la contrée de Sauveterre, la ville et le châtel et toutes les appartenances, et la ville de Saint-Jean-du-Pié-des-Ports et la marche de là environ : lesquelles terres, villes et châteaux et seigneuries il lui avoit tollues de jadis et tenues de force. Avec tout ce, le dit roi de Navarre devoit avoir six-vingt mille francs pour ouvrir son pays, et laisser passer parmi paisiblement toutes gens d’armes, et eux faire administrer vivres et pourvéances, leurs derniers payans : de laquelle somme de florins il fit sa dette envers le roi de Navarre.
Quand les barons de la prinçauté et d’Aquitaine sçurent que parlemens et traités se portoient ainsi que on étoit d’accord au roi de Navarre, ils voulurent sayoir qui les paieroit et délivreroit de leurs gages. Et là le prince, qui grand’affection avoit en ce voyage, en fit sa dette envers eux ; et le roi Dam Piètre au prince.
Quand toutes ces choses furent ordonnées et confirmées, et que chacun sçut quelle chose il devoit faire et avoir, et ils eurent séjourné en la cité de Bayonne plus de douze jours, et joué et révélé ensemble moult aimablement, le roi de Navarre prit congé et se retraist au royaume de Navarre dont il étoit parti ; et si se départirent tous ces seigneurs les uns des autres, et se retraist chacun en son lieu : mêmement le prince s’en revint à Bordeaux, et le roi Dam Piètre demeura à Bayonne. Si envoya tantôt le dit prince ses hérauts en Espagne devers ses chevaliers et aucuns capitaines des Compagnies, qui étoient Anglois et Gascons favorables et obéissans à lui, eux dire et signifier que ils se retraissent tout bellement et prissent congé du dit bâtard Henry ; car il avoit mestier d’eux et les emploieroit ailleurs.
Quand les hérauts, qui ces lettres et ces nouvelles apportèrent en Castille devers les chevaliers du prince, vinrent devers eux, et ils virent et connurent qu’il les redemandoit, si prirent congé du roi Henry, au plus tôt qu’ils purent et au plus courtoisement, sans eux découvrir, ni l’intention du prince. Le roi Henry qui étoit large, courtois et honorable, leur donna moult doucement de beaux dons, et les remercia grandement de leur service, et leur départit au partir de ses biens tant que tous s’en contentèrent. Si vidèrent d’Espagne messire Eustache d’Aubrecicourt et messire Hue de Cavrelée, messire Gautier Huet, messire Mathieu dit de Gournay, messire Jean Devereux et leurs routes, et plusieurs autres chevaliers et écuyers que je ne puis mie tous nommer, de l’hôtel du prince, et revinrent au plus tôt et au plus hâtivement qu’ils purent.
Encore étoient les Compagnies éparses parmi le pays ; si ne sçurent mie sitôt ces nouvelles que les dessus nommés chevaliers firent. Toutes fois quand ils les sçurent, ils se recueillirent ensemble et se mirent au retour, messire Robert Briquet, Jean Carsuelle, messire Robert Ceni, messire Perducas de Labreth, messire Garsis du Chastel, Naudon de Bagerant, le bourg de l’Espare, le bourg de Camus, le bourg de Breteuil. Et ne sçut mie sitôt le roi Henry les nouvelles, ni la volonté du prince, que il vouloit ramener le roi Dam Piètre son frère en Espagne, ainsi que firent les dessus dits et bien leur besogna ; car s’il les eût sçues, ils ne se fussent mie partis si légèrement qu’ils firent ; car bien étoit en sa puissance d’eux porter contraire et destourber. Toutes fois quand il en sçut la certaineté, il n’en fit mie trop grand compte, par semblant, et en parla à messire Bertran du Guesclin qui étoit encore de-lez lui, et dit : « Dam Bertran, regardez du prince de Galles ; on nous a dit qu’il nous veut guerroyer et remettre ce juif qui s’appeloit roi d’Espagne, par force, en notre royaume ; et vous qu’en dites ? » — « Monseigneur, répondit messire Bertran, il est bien si vaillant chevalier, puisqu’il a entrepris, qu’il en fera son pouvoir. Si vous dis que vous fassiez bien garder vos détroits et vos passages de tous lez, par quoi nul ne puist entrer ni issir en votre royaume, fors par votre congé ; et tenez à amour toutes vos gens. Je sçais de vérité que vous aurez en France grand’aide de chevaliers et d’écuyers, qui volontiers vous serviront. Je m’en retournerai par delà, par votre congé, et vous y acquerrai tous les amis que je pourrai. » — « Par ma foi, dit le roi Henry, vous dites bien, et du surplus je me ordonnerai par votre conseil et par votre avis. »
Depuis ne demeura guères de temps que messire Bertran se partit du roi Henry, et s’en vint en Arragon où le roi le recueillit liement ; et fut bien quinze jours de-lez lui, et puis s’en partit et fit tant par ses journées que il vint à Montpellier ; et là trouva le duc d’Anjou qui le reçut aussi liement, car moult l’aimoit. Quand il eut été un terme de-lez lui, il s’en partit et s’en revint en France devers le roi qui le reçut à grand’joie.
CHAPITRE CCL.
Comment le roi Henry retourna en Espagne ; et comment la cité de Burgues se rendit à lui, et aussi la cité du Valdolif, où il prit le roi de Mayogres.
La plus grand’partie de l’état du prince et de son affaire savoient les rois voisins, tels que le roi Pierre d’Arragon et le roi Henry ; car ils metloient grand’eure au sçavoir, et bien avoient entendu comment les barons de Gascogne étoient allés à Paris de-lez le roi et se commençoient tous à troubler et à rebeller contre le prince. De ce n’étoient mie les dessus dits courroucés, et par espécial le roi Henry, qui tiroit à revenir au conquêt de Castille qu’il avoit perdue par la puissance du prince. Si se partit du roi d’Arragon et prit congé de lui à Valence le Grand, et se partirent en sa compagnie, du royaume d’Arragon, le vicomte de Roquebertin et le vicomte de Rodez, et furent bien trois mille de cheval et six mille de pied, parmi aucuns Gennevois qui là étoient soudoyers. Si chevauchèrent ces gens d’armes vers Espaigne, et jusques en la cité de Burgues, qui tantôt se rendit et ouvrit contre le roi Henry, et le reçurent à seigneur ; et de là vinrent devant le Val-d’Olif, car le roi Henry entendit que le roi de Mayogres y étoit, de laquelle avenue il fut moult joyeux. Quand ceux de la ville du Val-d’Olif entendirent que ceux de Burgues étoient tournés et rendus au roi Henry, ils n’eurent mie conseil d’eux tenir ni faire assaillir. Si se rendirent ; et recueillirent le dit roi Henry comme leur seigneur, ainsi que jadis avoient fait. Sitôt que le roi Henry fut entré en la ville, il demanda où le roi de Mayogres étoit ; et on lui enseigna volontiers. Tantôt le roi Henry vint celle part, et entra en l’hôtel et en la chambre où il étoit encore tout pesant de sa maladie. Le roi Henry vint à lui et lui dit ainsi : « Roi de Mayogres, vous avez été notre ennemi, et à main armée êtes entré en notre royaume de Castille, pourquoi nous mettons main en vous, et vous rendez notre prisonnier ou vous êtes mort. » Le roi de Mayogres qui se voyoit en dur parti, et que défense n’y valoit, répondit et dit : « Sire, je suis mort voirement si vous voulez ; volontiers je me rends à vous votre prisonnier, et non à autre ; et si vous me voulez mettre, par quelque manière que ce soit, en autres mains que ès vôtres, si le dîtes, car je aurois plus cher être mort que remis ès mains de mon adversaire le roi d’Arragon. » Le roi Henry répondit et dit : « Nennil ; car je ne vous ferois pas loyauté, et si seroit grandement à mon blâme. Vous demeurerez mon prisonnier, pour quitter ou pour rançonner si je veux. »
Ainsi fut pris et sermenté le roi James de Mayogres du roi Henry, qui mit sur lui au Val-d’Olif grands gardes pour plus espécialement garder ; et puis chevaucha outre vers la cité de Léon en Espagne, qui tantôt s’ouvrit contre lui, quand ils ouïrent dire qu’il venoit celle part.
CHAPITRE CCLI.
Comment le roi Dan Piètre s’allia au roi de Grenade, au roi de Bellemarine et au roi de Tramesannes, et comment messire Bertran arriva en l’ost du roi Henry.
Quand la ville et la cité de Léon en Espaigne se fut rendue au roi Henry, tout le pays de la marche de Gallice se commença à tourner ; et s’en vinrent au dit roi Henry plusieurs hauts barons et seigneurs qui avoient paravant fait hommage au roi Dan Piètre. Car quelque semblant d’amour qu’ils lui eussent montré, présent le prince, ils ne le pouvoient aimer, tant leur avoit fait de grands’cruautés jadis ; et étoient en doute que encore de rechef il ne leur en fit. Et le roi Henry les avoit tenus aimablement et portés doucement ; et leur promettoit bien à faire ; pour ce se traioient-ils tous devers lui. Encore n’étoit mie messire Bertran du Guesclin en sa compagnie ; mais il approchoit durement, atout deux mille combattans, et étoit parti du duc d’Anjou qui avoit achevé sa guerre en Provence et défait son siége de devant Tarascon, par composition ; je ne sçais mie à dire quelle. Si s’étoient partis avec le dessus dit messire Bertran aucuns chevaliers et écuvers de France qui désiroient les armes ; et étoient jà entrés en Arragon, et chevauchoient fortement pour venir devers le roi Henry, qui avoit mis le siége devant Toulette.