Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 67)
Les nouvelles du reconquêt, et comment le pays se tournoit devers son frère le bâtard, vinrent au roi Dam Piètre, qui se tenoit en la marche de Séville et de Portingal où il étoit petitement aimé et douté. Quand le roi Dan Piètre entendit ce, si fut durement courroucé sur son frère le bâtard et les barons de Castille qui le relinquissoient ; et dit et jura qu’il en prendroit si cruelle vengeance que ce seroit exemple à tous autres. Si fit tantôt un mandement et commandement partout à tous ceux dont il espéroit à avoir aide et service. Si manda et pria tels qui point ne vinrent et s’excusèrent au mieux qu’ils purent, et les aucuns de rechef, sans feintise, se tournèrent devers le roi Henry et lui renvoyèrent leur hommage. Et quand le roi Dan Piètre vit que ses gens lui failloient, si se commença à douter, et se conseilla à Dam Ferrant de Castres qui oncques ne lui faillit : lequel lui conseilla qu’il prît gens d’armes partout là où il les pourroit avoir, tant en Grenade comme ailleurs, et qu’il se hâtât de chevaucher contre son frère le bâtard, avant qu’il se efforçât plus au pays, ni multipliât de gens d’armes.
Le roi Dan Piètre ne voult mie séjourner sur ce propos, mais pria au royaume de Portingal dont le roi étoit son cousin germain, et y eut grands gens ; et envoya devers le roi de Grenade et le roi de Bellemarine et le roi de Tramesainnes et fit alliances à eux, parmi que trente ans il les devoit tenir en leur état et point faire de guerre, parmi ce que ces trois rois lui envoyeroient plus de vingt mille Sarrasins pour aider à faire sa guerre. Si fit le roi Dan Piètre tant qu’il eut bien, que de chrétiens que de Sarazins, quarante mille hommes, tous assemblés en la marche de Séville. En ces traités et pourchas qu’il faisoit, et pendant que le siége étoit devant Toulette, descendit en l’ost du roi Henry messire Bertran du Guesclin atout deux mille combattans, qui y fut reçu à grand’joie ; ce fut bien raison ; et furent tous ceux de l’ost réjouis de sa venue.
CHAPITRE CCLII.
Comment, par le conseil de messire Bertran, le roi Henry se partit de devant Toulette pour aller à l’encontre du roi Dan Piètre ; et comment ils s’entretrouvèrent.
Le roi Dan Piètre, qui avoit fait son amas de gens d’armes à Séville et à l’environ, si comme ci-dessus est dit, et qui désiroit à combattre le bâtard son frère, se partit de Séville, et son grand ost pour venir lever le siége de devant Toulette. Entre Séville et Toulette peut avoir neuf journées de pays. Si vinrent les nouvelles en l’ost du roi Henry, que le roi Dan Piètre approchoit, en sa compagnie plus de quarante mille hommes que uns que autres, et sur ce il eut avis. À ce conseil furent appelés les chevaliers de France et d’Arragon qui là étoient, et par espécial messire Bertran du Guesclin par lequel on vouloit du tout ouvrer. Le dit messire Bertran donna un conseil qui fut tenu, que tantôt, avec la plus grand’partie de ses gens, le roi Henry partît et chevauchât à effort devers le roi Dan Piètre, et en quel état que on le trouvât on le combattît ; « Car, dit-il, nous sommes informés qu’il vient à grand’puissance sur nous. Et trop nous pourroit gréver, s’il venoit par avis jusques à nous ; et si nous allons à lui sans ce qu’il le sache, nous le prendrons bien lui et ses gens en tel parti et si dépourvu que nous en aurons l’avantage, et seront déconfits ; je n’en doute mie. » Le conseil de messire Bertran fut tenu et ouï. Et se partit le dit roi, sur un soir, de l’ost, en sa compagnie tous les meilleurs combattans par élection qu’il eût, et laissa le demeurant de son ost en la garde du comte Dan Tille son frère et puis chevaucha outre. Et avoit ses espies allans et venans, qui savoient et rapportoient soigneusement le convine du roi Dan Piètre et de son ost ; et le roi Dan Piètre ne savoit rien du roi Henry, ni que ainsi il chevauchât contre lui : de quoi il et ses gens en chevauchoient plus épars et en plus petite ordonnance. Et avint que, sur un ajourner, le roi Henry et ses gens durent encontrer le roi Dan Piètre et ses gens, qui celle nuit avoient geu en un châtel assez près de là, appelé Montiel, et l’avoit le sire de Montiel recueilli et honoré ce qu’il pouvoit, Si en étoit au matin parti et mis au chemin, et chevauchoit assez éparsement, car il ne cuidoit mie être combattu en ce jour. Et vinrent soudainement à bannières déployées, et tous pourvus de leurs faits, le roi Henry, le comte Sanses son frère, qui avoit relenqui le roi Dan Piètre, messire Bertran du Guesclin, par lequel conseil tout ils ouvrèrent, messire le Bègue de Vilaines, le vicomte de Roquebertin, le vicomte de Rodez et leurs routes ; et étoient bien six mille combattans, et chevauchoient tous serrés de grand randon ; et s’en viennent férir de plain élai, de grand’volonté et sans faire nul parlement ès premiers qu’ils encontrèrent, en écriant : « Castille au roi Henry ! et Notre Dame Guesclin ! »
Si reculèrent et abattirent ces premiers roidement et merveilleusement, qui furent tantôt déconfits et reboutés bien avant. Là en y eut plusieurs d’occis et de rués par terre, car nul n’étoit pris à rançon : et ainsi étoit ordonné du conseil messire Bertran du Guesclin, dès le jour devant, pour la grand’plenté des mécréants juifs et autres, qui là étoient. Quand le roi Dan Piètre entendit ces nouvelles, qui chevauchoit en la plus grand’route, que ses gens étoient assaillis, envahis, et reboutés vilainement de son frère le bâtard Henry et des François, si fut durement émerveillé dont il venoit ; et vit bien qu’il étoit trahi et deçu, et en aventure de tout perdre ; car ses gens étoient moult épars. Nonpourquant, comme bon chevalier et hardi qu’il étoit, et de grand’confort et emprise, il s’arrêta tout coi sur les champs et fit sa bannière développer et mettre avant pour recueillir ses gens, et envoya dire à ceux de derrière qu’ils se hâtassent de traire avant, car il se combattoit aux ennemis.
Donc s’avancèrent toutes manières de bonnes gens, et se trairent pour leur honneur devers la bannière du roi Dan Piètre qui ventiloit sur les champs. Là eut grand’bataille, dure et merveilleuse, et maint homme renversé par terre et occis, du côté du roi Dan Piètre ; car le roi Henry, messire Bertran et leurs routes les requéroient de si grand’volonté que nul ne duroit contre eux. Mais ce ne fut mie sitôt achevé ; car ceux du roi Dan Piètre étoient si grand’foison que bien six contre un : mais tant y avoit de mal pourvus qu’ils furent pris si sur un pied que ce les déconfisoit et ébahissoit plus que autre chose.
CHAPITRE CCLIII.
Comment le roi Dan Piètre et toutes ses gens furent déconfits ; et comment le dit roi s’enfuit au châtel de Montiel.
Cette bataille des Espaignols l’un contre l’autre, et des deux rois et leurs alliés, assez près du châtel de Montiel, fut en ce jour moult grande et moult horrible. Et moult y furent bons chevaliers du côté du roi Henry, messire Bertran du Guesclin, messire Geffroy Ricon, messire Arnoul Limosin, messire Yons de Lakonnet, messire Jean de Berguettes, messire Gauvain de Bailleul, messire le Bègue de Vilaines, Alain de Saint-Pol et Alyot de Calais, et les Bretons qui là étoient ; et aussi du royaume d’Arragon le vicomte de Roquebertin et le vicomte de Rodez, et plusieurs autres bons chevaliers et écuyers que je ne puis mie tous nommer. Et y firent maintes grands appertises d’armes ; et bien leur étoit besoin ; car ils trouvèrent contre eux gens aussi assez étranges, tels que Sarrazins et Portingalois. Car les Juifs qui là étoient tournèrent tantôt le dos, ni point ne se combattirent ; mais ce firent ceux de Grenade et de Bellemarine ; et portoient arcs et archegaies dont ils savoient bien jouer, et dont ils firent plusieurs grands appertises d’armes de traire et de lancer. Et là étoit le roi Dan Piètre, hardi homme durement, qui se combattoit moult vaillamment et tenoit une hache dont il donnoit les coups si grands que nul ne l’osoit approcher. Là s’adressa la bannière du roi Henry son frère devers la sienne, bien épaisse et bien pourvue de bons combattans, en écriant leurs cris et en boutant fièrement de leurs lances. Lors se commencèrent à ouvrir ceux qui de-lez le roi Dan Piètre étoient et à ébahir malement. Dam Ferrand de Castres, qui avoit à garder et à conseiller le roi Dan Piètre son seigneur, vit bien, tant eut-il de sentiment, que leurs gens se espardoient et déconfisoient ; car tous se ébahissoient, pourtant que trop sur un pied pris on les avoit. Si dit au roi Dan Piètre : « Sire, sauvez-vous et vous recueillez en ce châtel de Montiel dont vous êtes à ce matin parti : si vous êtes là retrait, vous serez en sauve-garde ; et si vous êtes pris de vos ennemis, vous êtes mort sans merci. » Le roi Dan Piètre crut ce conseil et se partit au plus tôt qu’il put et se retrait devers Montiel. Si y vint si à point que il trouva les portes ouvertes et le seigneur qui le reçut lui douzième tant seulement.
Pendant ce, se combattoient les autres qui étoient épars sur les champs, et faisoient les aucuns ce qu’ils pouvoient ; car les Sarrazins qui là étoient, et qui le pays point ne connoissoient, avoient aussi cher qu’ils fussent morts que longuement chassés ; si se vendoient aussi les aucuns moult durement. Les nouvelles vinrent au roi Henry et à messire Bertran du Guesclin, que le roi Dam Piètre étoit retrait et enclos au châtel de Montiel, et que le Bègue de Vilaines et sa route l’avoient poursuivi jusques là ; et si n’y avoit au dit châtel que un seul pas par où on y entroit et issoit, et devant celle entrée se tenoit le Bègue de Vilaines dessus dit, et avoit là mis son pennon.
De ces nouvelles furent durement réjouis le dit roi Henry et messire Bertran du Guesclin ; et se trairent de celle part tout en combattant et occiant à monceaux gens ainsi que bêtes, et tant qu’ils étoient tout lassés d’occire et de découper et de abattre. Si dura celle chasse plus de trois grands lieues ; et y eut ce jour morts plus de vingt quatre mille hommes, que uns que autres ; et trop petit s’en sauvèrent, si ce n’étoient ceux du pays qui savoient les refuges et les adresses ; car les Sarrazins, qui ne savoient ni connoissoient nient le pays, ne savoient où fuir ; si leur convenoit attendre l’aventure ; si furent tous morts. Cette bataille fut dessous Montiel et là environ, en Espagne, le treizième jour du mois d’août l’an de grâce 1368.
CHAPITRE CCLIV.
Comment le roi Dan Piètre fut pris du Bègue de Vilaines ; et comment il fut mis à mort.
Après celle grand’déconfiture sur le roi Dan Piètre et ses assemblées, assez près de Montiel, et que le roi Henry et messire Bertran du Guesclin eurent obtenu la place devant le dit châtel de Montiel, ils se logèrent et aménagèrent tout environ ; et bien disoient qu’ils n’avoient rien fait ni exploité s’ils ne prenoient le dit châtel de Montiel et le roi Dan Piètre dessus dit, qui étoit dedans. Si mandèrent tout leur état et gouvernement à leurs gens qui se tenoient devant Toulette, afin qu’ils en fussent plus réconfortés. De ces nouvelles furent tout réjouis le comte Dan Tille et tous ceux qui là le siége tenoient.
Le châtel de Montiel étoit assez fort pour bien tenir un grand temps, si pourvu eût été de vivres ; mais de tous vivres, quand le roi Dan Piètre y entra, il n’en y avoit point assez pour vivre plus haut de quatre jours ; et se ébahissoit durement le roi Dam Piètre et les compagnons ; car ils étoient de si près guettés de nuit et de jour que un oiseau ne se pût partir du châtel qu’il ne fût vu et aperçu. Le roi Dan Piètre qui étoit là dedans en grand’angoisse de cœur et qui voyoit ses ennemis logés autour de lui, et qui bien savoit que à nul traité de paix ni d’accord ils ne voudroient entendre, eut grand’imagination ; si que, tout considéré, les périls où il se trouvoit et la faute de vivres qui laiens étoit, il fut conseillé que à heure de mie-nuit du châtel lui douzième ils partiroient et se mettroient en la garde de Dieu, et auroient guêtes qui les mèneroient à l’un des corons de l’ost à sauveté. Si se arrêtèrent au dit châtel en tel état ; et se partit secrètement environ heure de mie nuit, le roi Dan Piètre, Dan Ferrant de Castres, et tant qu’ils furent eux douze ; et faisoit cette nuit durement épais et brun. À ce donc, faisoit le guet, à plus de trois cents combattans, messire le Bègue de Vilaines. Ainsi que le roi Dam Piètre étoit issu du châtel et sa route, et s’en venoient par une haute voie qui descendoit en bas, et se tenoient si cois, qu’il sembloit qu’il n’y eût nullui, le Bègue de Vilaines, qui étoit toudis en doute et en soin de son fait et en crémeur de tout perdre, ouït, ce lui sembla, le son de passer sur le pavement, et dit à ceux qui de-lez lui étoient : « Seigneurs, tenez-vous tout cois ; ne faites nul effroi ; j’ai ouï gens ; tantôt sachons qui ils sont qui viennent à cette heure. Je ne sçais si ce seroient gens vitailliers qui vinssent rafraîchir ce châtel de vivres, car il n’en est mie bien pourvu. » Adonc s’avança le dit Bègue, sa dague en son poing, ses compagnons de-lez lui, et vint à un homme près du roi Dam Piètre et demanda : « Qui es-tu là ? Parlez, ou vous êtes morts ! » Cil à qui messire le Bègue s’adressa étoit Anglois ; si se refusa à parler, et s’élança outre en le eschivant. Et le dit Bègue le laissa passer et se radressa sur le roi Dan Piètre, et lui sembla, quoiqu’il fît moult brun, que ce fût il, et le revisa pour le roi Henry son frère le bâtard ; car trop bien se ressembloient. Si lui demanda, en portant la dague sur sa poitrine, « Et vous, qui êtes-vous ? Nommez-vous et vous rendez tôt, ou vous êtes mort ! » Et en ce parlant il le prit par le frein de son cheval, et ne voulut mie qu’il lui échappât, ainsi que le premier avoit fait, quoiqu’il fût pris de ses gens.
Le roi Dan Piètre, qui voyoit une grosse route de gens d’armes devant lui, et qui bien sentoit que échapper ne pouvoit, dit au Bègue de Vilaines qu’il reconnut : « Bègue, Bègue, je suis le roi Dan Piètre de Castille, à qui on fait moult de torts par mauvais conseil ; je me rends ton prisonnier et me mets, et tous mes gens qui ci sont, et tous comptés n’en y a que douze, en ta garde et volonté. Si te prie, en nom de gentillesse, que tu nous mettes à sauveté, et me rançonnerai à toi si grandement comme tu voudras, car, Dieu mercy ! j’ai bien encore de quoi ; mais que tu m’eschives des mains du bâtard Henry mon frère. » Là dut répondre, si comme je fus depuis acertené et informé, le dit Bègue, qu’il venît tout sûrement lui et sa route, et que jà son frère par lui ne sauroit rien de cette avenue. Sur cel état s’en allèrent-ils ; et fut mené le roi Dan Piètre au logis du Bègue de Vilaines, et proprement en la chambre de messire Yons de Lakonnet. Il n’eut point là été une heure, quand le roi Henry et le vicomte de Roquebertin et leurs gens, non pas grand’foison, vinrent au logis dessus dit. Sitôt que le roi Henry entra en la chambre où son frère le roi Dan Piètre étoit, il dit ainsi par tel langage : « Où est ce fils de putain, juif, qui se appelle roi de Castille ? » Adonc s’avança le roi Dan Piètre qui fut moult hardi et cruel homme, et dit : « Mais tu es fils de putain, car je suis fils du bon roi Alphonse. » Et à ces mots il prit à bras le roi Henry son frère, et le tira à lui en luttant, et fut plus fort de lui, et l’abattit dessous lui, sous une ambarde, que on dit en françois, une coute de matelas de soie, et mit main à sa coustille, et l’eût là occis sans remède, si n’eût été le vicomte de Roquebertin, qui prit le pied du roi Dan Piètre et le renversa par dessous lui et mit le roi Henry dessus ; lequel traist tantôt une coustille longue de Castille, que il portoit en écharpe, et lui embarra au corps tout en affilant dessous en amont, et tantôt saillirent ses gens, qui lui aidèrent à partuer. Et là furent morts aussi de-lez lui un chevalier d’Angleterre qui s’appeloit messire Raoul Elme, qui jadis avoit été nommé le Vert-écuyer, et un écuyer qui s’appeloit Jacques Rollans, pourtant qu’ils s’étoient mis à défense. Mais à Dan Ferrant de Castres ni aux autres on ne fit point de mal ; ains demeurèrent prisonniers à monseigneur le Bègue de Vilaines et à messire Yons de Lakonnet.
CHAPITRE CCLIX.
Comment le roi de France envoya ajourner le prince par un appel en la chambre des pairs à Paris contre les barons de Gascogne.
Tant fut le roi de France conseillé et ennorté de ceux de son conseil et soigneusement supplié des Gascons que un appeau fut fait et formé, pour aller en Aquitaine appeler le prince de Galles en parlement à Paris. Et s’en firent le comte d’Armagnac, le sire de Labreth, le comte de Pierregord, le comte de Comminges, le vicomte de Carmaing, le sire de la Barde, messire Bertrau de Terride, le sire de Pincornet et plusieurs autres, cause et chef. Et contenoit le dit appel comment sur grands griefs, dont iceux seigneurs se plaignoient que le prince de Galles et d’Aquitaine vouloit faire à eux et à leurs terres, ils appeloient et en traioient à ressort au roi de France, lequel, si comme de son droit, ils avoient pris et ordonné pour leur juge.
Quand le dit appel fut bien fait, écrit et formé, et bien corrigé et examiné au mieux que les sages de France sçurent et purent faire, et plus doucement toutes raisons gardées, on le chargea à un clerc de droit bien enlangagé pour mieux exploiter de la besogne, et à un chevalier de Beauce que on appeloit messire Capponnel de Chaponval. Ces deux, en leur arroy et avec leurs gens, se départirent de Paris et se mirent au chemin par devers Poitou, et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils passèrent Berry, Touraine, Poitou et Xaintonge, et vinrent à Blayes, et là passèrent la rivière de Garonne et arrivèrent à Bordeaux, où le prince et madame la princesse pour le temps de lors se tenoient plus que autre part. Et partout disoient les dessus dits que ils étoient messagers au roi de France. Si étoient et avoient été partout les bien-venus, pour la cause du dit roi de qui ils se renommoient. Quand ils furent entrés en la cité de Bordeaux, ils se trairent à hôtel ; car jà étoit tard, environ heure de vêpre. Si se tinrent là tout ce jour jusques à lendemain, que à heure compétenté ils s’en vinrent vers l’abbaye de Saint-André, où le dit prince se logeoit et tenoit son hôtel. Les chevaliers et les écuyers du prince les recueillirent moult doucement, pour la révérence du roi de France de qui ils se renommoient. Et fut le dit prince informé de leur venue, et les fit assez tôt traire avant. Quand ils furent parvenus jusques au prince, ils s’inclinèrent moult bas, et le saluèrent, et lui firent toute révérence, ainsi comme à lui appartenoit, et que bien le savoient faire, et puis lui baillèrent lettres de créance. Le prince les prit et les lut, et puis leur dit : « Vous nous soyez les bien-venus ! or nous dites avant ce que vous voulez dire. » — « Très cher sire, dit le clerc de droit, veci unes lettres qui nous furent baillées à Paris de notre sire le roi de France, lesquelles nous promîmes par nos fois que nous publierions en la présence de vous ; car elles vous touchent. » Le prince lors mua couleur, qui adonc fut tout émerveillé que ce pouvoit être ; et aussi furent aucuns chevaliers qui de-lez lui étoient : néanmoins il se refréna, et dit : « Dites ; dites ; toutes bonnes nouvelles oyons-nous volontiers. » Adonc prit le dit clerc la lettre, et la lut de mot à mot, laquelle lettre contenoit :
CHAPITRE CCLV.
Comment le roi Henry demeura paisiblement roi de Castille ; et comment messire Lion d’Angleterre mourût en ce temps.
Ainsi fina le roi Dan Piètre de Castille, qui jadis avoit régné en si grand’prospérité ; et encore le laissèrent ceux qui occis l’avoient trois jours sur terre ; dont il me semble que ce fut pitié pour humanité ; et se gaboient les Espaignols de lui. À lendemain le sire de Montiel se vint rendre au roi Henry, qui le reçut et prit à merci, et aussi tous ceux qui se vouloient retourner devers lui. Ces nouvelles s’épandirent par toute Castille, que le roi Dan Piètre étoit mort ; si en furent courroucés ses amis et tout réjouis ses ennemis. Quand les nouvelles vinrent au roi de Portingal, que son cousin le roi Dan Piètre étoit mort par telle manière, si en fut durement courroucé, et dit et jura que ce seroit amendé. Si envoya tantôt défiances au roi Henry et lui fit guerre, et tint la marche de Séville une saison contre lui. Mais pour ce ne laissa mie le roi Henry à poursuivir son emprise, et s’en retourna devant Toulette, qui tantôt se rendit et tourna à lui, quand ils sçurent la mort du roi Dan Piètre. Et aussi fit tout le pays ; et mêmement le roi de Portingal n’eut mie conseil de longuement tenir la guerre contre le roi Henry. Si en fut fait accord et paix par les moyens des prélats et barons d’Espaigne. Si demeura le roi Henry tout en paix dedans Castelle, et messire Bertran du Guesclin de-lez lui, et messire Olivier de Mauny et les autres chevaliers de France et de Bretagne, auxquels le roi Henry fit grand profit ; et moult y étoit tenu ; car sans l’aide d’eux il ne fût jà venu à chef de ses besognes. Si fit le dit messire Bertran du Guesclin connétable de toute Castille ; et lui donna la terre de Soria, qui bien valoit par an vingt mille francs, et à messire Olivier de Mauny, son neveu, la terre d’Ecrette, qui bien valoit aussi dix mille francs, et aussi à tous les autres chevaliers. Si vint tenir son état à Burgues, et sa femme et ses enfans, en régnant comme roi. De la prospérité et bonne aventure de lui furent moult réjouis le roi de France et le duc d’Anjou, qui moult l’aimoient, et aussi le roi d’Arragon.
En ce temps trépassa de ce siècle, en Ast en Piémont, messire Lion d’Angleterre, qui en celle saison étoit passé outre. Si comme ci-dessus est dit, il avoit pris à femme la fille à monseigneur Galéas, seigneur de Milan. Et pourtant qu’il mourut assez merveilleusement, messire Édouard Despensier, son compagnon, qui là étoit, en fit guerre au dit monseigneur Galéas et le haria et rua jus plusieurs fois de ses gens. En la fin monseigneur le comte de Savoie s’en informa et les mit à accord.
Or reviendrons-nous aux besognes et aux avenues de la duché d’Aquitaine.
CHAPITRE CCLVI.
Comment le roi de France fit lire et examiner les chartres des traités faits entre lui et le roi d’Angleterre.
Vous avez ci-dessus ouï recorder comment le prince étoit informé et conseillé que de élever un fouage en sa terre, dont toutes ses gens se tenoient à trop chargés, et par espécial ceux de Gascogne ; car ceux des basses marches de Poitou, de Xaintonge et de la Rochelle, s’y accordèrent assez bien, pourtant qu’ils étoient plus prochains au séjour du prince, et aussi ont été toudis plus obéissans et descendans aux ordonnances de leurs seigneurs, et plus fermes et estables que ceux des lointaines marches. Pour cette chose mettre à l’intention du prince et de son conseil, en furent plusieurs parlemens assemblés à Niort, à Angoulême, à Poitiers, à Bordeaux, à Bergerac ; et toudis maintenoient ceux de Gascogne que point n’en payeroient, ni jà en leurs terres courir ne le souffriroient ; et mettoient avant que ils avoient ressort en la chambre du roi de France. De ce ressort étoit durement le prince courroucé ; et répondoit bien à l’encontre, et disoit que non avoient, et que le roi de France avoit quitté tous ressorts et toutes juridictions quand il rendit les terres à son seigneur de père, ainsi que bien étoit apparent par les traités et chartres de la paix, qui de ce faisoient pleinement et clairement mention, et que nul article de ressort n’y avoient les traiteurs de la paix pour le roi de France réservé. À ce propos répondoient les Gascons, et disoient qu’il n’étoit mie en l’ordonnance et puissance du roi de France, ni oncques ne fut, que il pût quitter du ressort ; car les prélats, les barons, les cités et les bonnes villes de Gascogne ne l’eussent jamais souffert ni souffriroient, si il étoit à faire, pour toujours demeurer le royaume de France et le royaume d’Angleterre en guerre. Ainsi étoient en grignes le prince et les seigneurs de Gascogne, et soutenoient chacun son opinion et disoient qu’ils avoient bon droit. Et se tenoient tous cois à Paris, de-lez le roi de France, le comte d’Armignac, le sire de Labreth, le comte de Pierregord, le comte de Comminges et plusieurs autres barons de Gascogne, qui tâtoient et informoient le roi tous les jours, par grand loisir, que le prince, par orgueil et présomption les vouloit suppéditer et élever choses indues en leurs terres, lesquelles ils ne souffriroient jamais êtres faites ; et disoient et remontroient au roi qu’ils avoient ressort à lui. Si vouloient que le prince fût appelé en parlement, en la chambre des pairs, sur les griefs et les molestes que il vouloit leur faire. Le roi de France, qui se véoit poursuivi de ces seigneurs de Gascogne, et qui le requéroient de confort et d’aide, comme leur souverain, ou ils se trairoient en autre cour, et disoient qu’il perdroit cette seigneurie, descendoit envis à leur requête, pourtant qu’il sentoit bien que la chose ne pouvoit venir à autre chose que à guerre, laquelle, sans grand titre de raison, il ne vouloit émouvoir. Et encore voyoit-il son royaume trop grévé et trop pressé de compagnies et de ennemis : si étoit son frère le duc de Berry hostagier en Angleterre ; si vouloit ces choses faire tout mûrement.
En ce temps étoit revenu en France messire Guy de Ligny, comte de Saint-Pol, sans prendre congé aux Anglois, et par grand’soubtiveté. La matière en seroit trop longue à deviser, je m’en passerai briévement. Lequel comte héoit tant les Anglois que il n’en pouvoit nul bien dire, et rendoit grand’peine à ce que le roi de France descendit à la prière des Gascons ; car bien savoit que si le prince étoit appelé en parlement, ce seroit un mouvement de grand’guerre. À l’opinion du comte de Saint-Pol étoient descendans plusieurs prélats, comtes, barons et chevaliers du royaume de France ; et disoient bien au roi que le roi d’Angleterre ni le prince de Galles n’avoient en rien tenu la paix, ni ce qu’ils avoient juré et scellé, selon la teneur des traités, qui furent faits à Bretigny de-lez Chartres et depuis confirmés à Calais ; car les Anglois avoient toujours couvertement et soutivement guerroyé le royaume de France, plus depuis la paix faite que en devant. « Et tout ce que nous vous disons et montrons, vous le trouverez en vérité, si vous faites lire les chartres de la paix, et en quoi le roi d’Angleterre et son ains-né fils le prince de Galles se soumirent par foi et par serment. »
Adonc le roi de France, pour lui mieux informer de vérité et contenter ses gens, et garder les droitures de son royaume, fit mettre avant et apporter en la chambre du conseil, toutes les chartres de la paix, et là les fit lire par plusieurs jours et à grand loisir pour mieux examiner les points et les articles qui dedans étoient. Si en furent vues et lues, ce terme pendant, plusieurs, pour mieux avenir au fond de leur matière ; et entre les autres y en y eut une des soumissions où le roi et son conseil s’arrêtèrent le plus, pourtant qu’elle parloit pleinement et clairement de ce dont il vouloit ouïr parler.
CHAPITRE CCLVII.
Ci s’ensuit la forme de la lettre sur laquelle le roi de France plus se fonda de faire guerre au roi d’Angleterre et au prince de Galles.
Édouard, par la grâce de Dieu roi d’Angleterre, seigneur d’Irlande et d’Aquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Sachent tous : que en l’accord et paix finale faite entre notre très cher frère le roi de France sont contenus deux articles contenant la forme qui s’ensuit. Item ; que les dessus dits seront tenus de faire confirmer toutes les choses dessus dites par notre saint père le pape, et seront vallées par serment, sentences, et censures de cour de Rome, et tous autres liens, en la plus forte manière que faire se pourra, et seront impétrées dispensations et absolutions et lettres de la dite cour de Rome touchant la perfection et accomplissement de ce présent traité ; et seront baillées aux parties au plus tard dedans trois semaines après ce que le roi de France sera arrivé à Calais.
Item ; afin que les choses dessus dites traitées et parlées soient plus fermes et stables et valables, seront faites et données les fermetés qui s’ensuivent ; c’est à savoir, lettres scellées des sceaux des rois et des ains-nés fils d’eux, les meilleures qui pourront être faites et ordonnées par le conseil des dits rois : et jureront les dits rois et leurs ains-nés fils et autres enfans, et aussi les autres des lignages des dits seigneurs et autres grands des royaumes, jusques au nombre de vingt, de chacune partie, qu’ils tiendront et aideront à tenir, pour tant comme à chacun d’eux touche, les dites choses traitées et accordées, et accompliront sans jamais venir au contraire, sans fraude et sans mal engin, et sans faire nul empêchement ; et si il avoit aucun du royaume de France ou du royaume d’Angleterre qui fussent rebelles, ou ne voulussent accorder les choses dessus dites, les deux rois ensemble feront tout leur pouvoir de corps, de biens et d’amis, de mettre les dits rebelles en obéissance, selon la forme et teneur du dit traité. Et avec ce se soumettront les deux rois et leurs hoirs et royaumes à la cohercion de notre saint père le pape, afin qu’il puisse contraindre par sentences, censures d’église et autres voies dues, celui qui sera rebelle, selon ce qu’il sera de raison. Et parmi les fermetés et sûretés dessus dites, renonceront les deux rois, pour eux et leurs hoirs, par foi et serment, à toutes guerres et procès de fait. Et si par désobéissance, rébellion ou puissance d’aucuns sujets du royaume de France, le roi de France ou ses hoirs ne pouvoient accomplir toutes les choses dessus dites, le roi d’Angleterre, ses hoirs, ni son royaume, ou aucuns pour eux, ne feront ou devront faire guerre contre le roi de France, ses hoirs, ni son royaume ; mais tous ensemble s’efforceront de mettre les dits rebelles en obéissance, et d’accomplir les choses dessus dites. Et aussi si aucuns du royaume et obéissans du roi d’Angleterre ne vouloient rendre les châteaux, villes ou forteresses qu’ils tiennent au royaume de France, et obéir au traité dessus dit, ou par juste cause ne pourrait accomplir ce qu’il doit faire par ce présent traité, le roi de France ni ses hoirs ou aucuns pour eux ne feront point de guerre au roi d’Angleterre ni à son royaume, mais les deux rois feront leur pouvoir de recouvrer les châteaux, villes et forteresses dessus dites, et que toute obéissance et accomplissement soient faits aux traités dessus dits. Et seront aussi faites et données d’une partie et d’autre, selon la nature du fait, toutes manières de fermetés et sûretés que on pourra et saura l’en deviser, tant par le pape et le collège de la cour de Rome, comme autrement, pour tenir et garder perpétuellement la paix et toutes les choses pardessus accordées. Et nous, désirant avoir et nourrir perpétuelle paix entre nous et notre dit frère et le royaume de France, avons renoncé et par ces présentes renonçons à toutes guerres et autres procès de fait contre notre dit frère, ses hoirs et successeurs, et le royaume de France et ses sujets, et promettons et jurons, et juré avons, sur le corps Jésus-Christ pour nous, nos hoirs et successeurs, que nous ne ferons, ni viendrons, ni faire venir souffrirons par fait ou par parole contre cette présente renonciation et contre aucune des choses contenues ès dessus dits articles. Et si nous faisons ou souffrons être fait le contraire par quelconque manière, ce que Dieu ne veuille, nous voulons être tenu et réputé pour faux, mauvais et parjure, et encourre tel blâme et diffame comme roi sacré doit encourre en tel cas. Et renonçons à impétrer toutes dispensations et absolutions du pape ou d’autres contre le dit serment, et si impétrée étoit, nous voulons qu’elle soit nulle et de nulle valeur, et que nous ne nous en puissions aider en aucune manière ; et pour tenir plus fermement les choses dessus dites, soumettons nous, nos hors et successeurs à la juridiction et cohercion de l’église de Rome, et voulons et conservons que notre saint père le pape confirme toutes ces choses en donnant monitions et mandemens généraux d’icelles contre nous, nos hoirs et successeurs, et contre nos sujets, soient communes, universités, colléges, ou personnes singulières quelconques, et en donnant sentences généraux d’excommuniement, de suspension ou d’interdit, pour être encourus pour nous ou pour eux, sitôt comme nous ou eux ferons ou attempterons le contraire, en occupant villes, forteresses, ou châteaux, ou autres choses quelconques faisant, ratifiant ou agréant, ou en donnant conseil, confort, faveur, ni aide celéement ou en appert contre les choses dessus dites. Et avons fait semblablement par notre très cher et ains-né fils Édouard, prince de Galles, jurer les dites choses, et par nos fils puis-nés, Lyonnel, comte d’Ulnestre, et Jean, comte de Richemont, et Aymon de Langley, et nos très chers cousins messire Philippe de Navarre, et les ducs de Lancastre et de Bretagne, les comtes de Stafford et de Sallebery, le sire de Mauny, Gui de Brianne, Regnault de Gobehen, le captal de Buch, le seigneur de Montferrant, James d’Audley, Roger de Beauchamp, Jean Chandos, Raoul de Ferriers, Édouard le Despensier, Thomas et Guillaume de Felleton, Eustache d’Aubrecicourt, Franque de Halle, Jean de Moutbray, Barthélémy de Bruhes, Henry de Persy, Nichole de Tambourne, Richard de Stafford, Guillaume de Grandeson, Raoul Speingreniel, Gastonnet de Grailli et Guillaume de Bourtonne, chevaliers, et ferons aussi jurer semblablement, au plus tôt que nous pourrons bonnement, nos autres enfans et la plus grand’partie des prélats des églises, comtes, barons et autres nobles de notre royaume. En témoin de laquelle chose nous avons fait mettre notre scel à ces présentes. Données en notre ville de Calais l’an de grâce 1360, le vingt quatrième jour du mois de octobre.
CHAPITRE CCLVIII.
Comment les prélats et les barons de France dirent au roi Charles qu’il avoit juste cause de faire guerre au roi d’Angleterre et au prince son fils.
Entre les autres lettres qui avoient été données tant à Bretigny de-lez Chartres, comme en la ville de Calais, quand le roi Jean se y tenoit au temps dessus dit, fut cette lettre adonc du roi Charles son ains-né fils, très bien levée et grandement et à loisir examinée et visitée, présens les plus espéciaux de son conseil. Et là disoient bien les prélats et les barons de France, qui à ce conseil étoient appelés, que le roi d’Angleterre ni le prince de Galles ne l’avoient en rien tenue ni accomplie : mais pris avoient forts, châteaux et villes, et séjourné et demeuré au dit royaume à grand dommage, rançonné et pillé le peuple, pourquoi le paiement de la rédemption du roi étoit encore ou en partie à payer ; et que sur ce et par ce point le roi de France et ses sujets avoient bon droit et juste cause de briser la paix et de guerroyer les Anglois, et eux tollir l’héritage que ils tenoient deçà la mer. Encore fut adonc dit au roi secrètement et par grand’délibération : « Cher sire, entreprenez hardiment la guerre, vous y avez cause, et sachez que sitôt que vous l’aurez entreprise, vous verrez et trouverez que les trois parts du pays de la duché d’Aquitaine se tourneront devers vous, prélats, comtes, barons, chevaliers et écuyers, et bourgeois de bonnes villes. Veci pourquoi et comment : le prince procède à élever ce fouage, dont pas ne viendra à chef, mais en demeurera en la haine et malveillance de toutes personnes. Et sont ceux de Poitou, de Xaintonge, de Quersin, de Limosin, de Rouergue, de la Rochelle, de telle nature qu’ils ne peuvent aimer les Anglois, quelque semblant qu’ils leur montrent. Et les Anglois aussi, qui sont orgueilleux et présomptueux ; ne les peuvent aussi aimer, ni ne firent-ils oncques, et encore maintenant moins que oncques : mais les tiennent en grand dépit et vileté. Et ont les officiers du prince si surmonté toutes gens en Poitou, en Xaintonge et en la Rochelle, qu’il prennent tout en abandon : et y font si grands levées, au titre du prince, que nul n’a rien ou sien. Avec ce, tous les gentilshommes du pays ne peuvent venir à nul office ; car tout emportent les Anglois et les chevaliers du prince. »
Ainsi étoit, tard et tempre, le roi de France induit et conseillé à mouvoir guerre. Et mêmement le duc d’Anjou, qui pour le temps se tenoit en la cité de Toulouse, y mettoit grand’peine et désiroit moult que la guerre fût renouvelée, comme celui qui ne pouvoit aimer les Anglois, pour aucunes déplaisances que au temps passé lui avoient faites. D’autre part, les Gascons soigneusement disoient au roi de France : « Cher sire, nous tenons à avoir notre ressort en votre cour ; si vous supplions que vous nous faites droit et loi, si comme votre cour est la plus droiturière du monde, du prince de Galles, sur les grands griefs qu’il nous veut faire et à nos gens ; et si vous nous faillez de faire droit, nous nous pourchasserons ailleurs, et rendrons et mettrons en cour de tel seigneur qui nous fera avoir raison, et vous perdrez votre seigneurie. » Le roi de France, qui enuis eût ce perdu, car à grand blâme et préjudice lui fût tourné, leur répondit moult courtoisement que jà par faute de loi et de conseil ils ne se trairoient en autre cour que en la sienne ; mais il convenoit user de telles besognes par grand avis. Ainsi les démena-t-il près d’un an, et les fesoit tenir tous cois à Paris ; mais il payoit leurs frais et leur donnoit encore grands dons et grands joyaux, et toudis enquéroit secrètement si la paix étoit brisée entre lui et les Anglois, et si ils la maintiendroient. Et ils répondoient que jà de la guerre au lez de delà ne lui faudroit ensoinnier ; car ils étoient assez forts pour guerroyer le prince et sa puissance. Le roi, de l’autre côté, tâtoit aussi tout bellement et secrètement ceux d’Abbeville et de Ponthieu, quels ils les trouveroit, et s’ils demeureroient Anglois ou François. Ceux d’Abbeville ne désiroient autre chose que d’être François, tant haioient-ils les Anglois. Ainsi acquéroit le roi de France amis de tous lez ; car autrement il n’eût osé faire ce qu’il fit.
En ce temps fut né, par un advent, Charles de France, ains-né fils au roi de France, l’an 1368 dont le royaume fut tout réjoui. En devant ce avoit été né Charles de Labreth, fils au seigneur de Labreth. De la nativité de ces deux enfans, qui étoient cousins germains, fut le royaume réslescié et par espécial le roi de France.
CHAPITRE CCLX.
Ci s’ensuit la forme de l’appel que les barons de Gascogne firent faire contre le prince de Galles.
Charles, par la grâce de Dieu roi de France, à notre neveu le prince de Galles et d’Aquitaine, salut. Comme ainsi soit que plusieurs prélats, barons, chevaliers, universités, communes et colléges des marches et limitations de Gascogne, demeurans et habitans ès bondes de notre royaume, avec plusieurs autres de la duché d’Aquitaine, se soient traits en notre cour, pour avoir droit sur aucuns griefs et molestes indues, que vous par foible conseil et simple information leur avez proposé à faire, de laquelle chose nous sommes tout émerveillés. Donc pour obvier et remédier à ces choses, nous nous sommes ahers avec eux et aherdons, tant que, de notre majesté royale et seigneurie, nous vous commandons que vous venez en notre cité de Paris en propre personne, et vous montrez et présentez devant nous en notre chambre des pairs, pour ouïr droit sur les dites complaintes et griefs émus de par vous à faire sur votre peuple qui clame à avoir ressort en notre cour, et à ce n’y ait point de défaut, et soit au plus hâtivement que vous pourrez, après ces lettres vues. En témoin de laquelle chose nous avons à présentes mis notre scel. Données à Paris le vingt cinquième jour du mois de janvier.
CHAPITRE CCLXI.
Comment le prince de Galles fit mettre en prison ceux qui avoient porte l’appel contre lui.
Quand le prince de Galles eut ouï lire cette lettre, si fut plus émerveillé que devant, et crola la tête et regarda de côté sur les dessus dits François ; et quand il eut un petit pensé, il répondit par telle manière : « Nous irons volontiers à notre ajour à Paris, puisque mandé nous est du roi de France, mais ce sera le bassinet en la tête et soixante mille hommes en notre compagnie. » Donc s’agenouillèrent les deux François qui là étoient, et dirent : « Cher sire, pour Dieu merci, ne prenez mie cet appel en trop grand dépit, ni en trop grand courroux ; nous sommes messagers envoyés de par notre seigneur le roi de France à qui nous devons toute obéissance, si comme les vôtres vous doivent, et nous convint par commandement apporter cet appel, et tout ce que vous nous chargerez, nous le dirons volontiers au roi notre seigneur. » — « Nennil, dit le prince, je ne vous en sais nul maugré, fors à ceux qui ci vous envoient. Et votre roi n’est pas bien conseillé, qui se ahert avec nos sujets et se veut faire juge de ce dont à lui n’appartient rien, ni où il n’a point droit ; car bien lui sera montré que au rendre et mettre en la saisine de monseigneur mon père ou ses commis de toute la duché d’Aquitaine, il en quitta tous les ressorts. Et tous ceux qui ont formé leur appel contre moi n’ont autre ressort que en la cour d’Angleterre de monseigneur mon père ; et ainçois qu’il soit autrement, il coûtera cent mille vies. »
À ces paroles se départit le prince d’eux et entra en une chambre ; si les laissa là tous cois ester. Adonc vinrent chevaliers Anglois avant et leur dirent : « Seigneurs, partez de cy et retournez à votre hôtel ; vous avez bien fait ce pourquoi vous êtes venus, vous n’aurez autre réponse que celle que vous avez eue. » Lors se départirent le chevalier et le clerc, et retournèrent en leur hôtel et là dînèrent, et tantôt après dîner ils troussèrent et montèrent à cheval, et se départirent de Bordeaux et se mirent au chemin pour revenir vers Toulouse et rapporter au duc d’Anjou ce qu’ils avoient exploité.
Le prince de Galles, ci comme ci-dessus est dit, étoit tout mérencolieux de cet appel que on lui avoit fait ; aussi étoient ses chevaliers, et voulsissent bien, et le conseilloient au prince, que les deux messagers qui l’appel avoient apporté fussent occis pour leur salaire ; mais le prince les en défendoit. Si avoit-il sur eux mainte dure imagination ; et quand on lui dit qu’ils étoient partis et qu’ils tenoient le chemin de Toulouse, il appela messire Thomas de Felleton, le sénéchal de Rouergue, messire Richard de Pontchardon, messire Thomas de Percy, et son chancelier l’évêque de Bathe, et leur demanda : « Ces François qui s’en revont emportent-ils sauf-conduit de moi ? » Les dessus dits répondirent qu’ils n’en avoient ouï nulles nouvelles : « Non, dit le prince qui crola la tête : ce n’est pas bon qu’ils se partent si légèrement de notre pays, et voisent recorder leurs jangles et leurs bourdes au duc d’Anjou qui nous aime tout petit, et qu’ils disent comment ils m’ont ajourné en mon hôtel même. Aussi, tout considéré, ils sont plus messagers à mes sujets, le comte d’Armignac, le sire de Labreth, le comte de Pierregord, et celui de Comminges et de Carmaing, qu’ils ne sont au roi de France : si que, à leur contraire, et pour le dépit qu’ils nous ont fait et empris à faire, nous accordons bien qu’ils soient retenus et mis en prison. »
De ces paroles furent ceux du conseil du prince tout joyeux, et dirent ainsi, que on y avoit trop mis au faire. Tantôt en fut chargé le sénéchal d’Agénois, qui s’appeloit messire Guillaume le Moine, un moult appert chevalier d’Angleterre, lequel monta tantôt à cheval avec ses gens, et se départit de Bordeaux, et poursuivit tant, en lui-hâtant, les François, que il les raconsui sur la terre d’Agénois. Si les arrêta et mit main à eux d’office, et trouva autre cautelle que du fait du prince ; car en eux arrêtant il ne nomma point le prince, mais dit que leur hôte du soir s’étoit plaint d’un cheval que on lui avoit changé en son hôtel. Le chevalier et le clerc furent tout émerveillés de ces nouvelles et s’en excusèrent moult ; mais pour excusation qu’ils fissent ils ne purent être desarrêtés : ains en furent menés en la cité d’Agen, et là mis en prison au châtel. Et laissèrent bien les Anglois partir aucuns de leurs garçons, qui retournèrent en France au plus tôt qu’ils purent, et passèrent parmi la cité de Toulouse, et recordèrent au duc d’Anjou l’affaire ainsi qu’il alloit, qui n’en fut mie trop courroucé, pourtant qu’il se pensoit que c’étoit commencement de guerre et de haine ; et se pourvut et avisa couvertement selon ce.
Les nouvelles vinrent au roi de France, car les varlets y retournèrnt, qui recordèrent tout ce qu’ils avoient vu et ouï dire à leurs maîtres de l’état et convenant du prince. De la quelle avenue le roi fut moult courroucé, et le tint en grand dépit ; et s’avisa selon ce, et sur les paroles que le prince avoit dites, qu’il viendroit à son ajour, contre l’appel qui fait étoit, personnellement, le bassinet en la tête et soixante mille hommes en sa compagnie.
CHAPITRE CCLXII.
Comment le duc de Berry et plusieurs seigneurs de France qui étoient en otage en Angleterre s’en retournèrent eh France.
De cette réponse grande et fière n’en pensèrent mie le roi de France ni son conseil moins, et se ordonnèrent et pourvurent selon ce grandement, coiement, et couvertement. Adoncques étoit retourné en France d’Angleterre, par la grâce que le roi d’Angleterre lui avoit faite, messire Jean de France duc de Berry, et avoit congé un an. Si se dissimula et porta si bellement que oncques puis n’y retourna, et prit tant d’excusations et d’autres moyens que la guerre fut ouverte, si comme vous orrez assez briévement.
Aussi messire Jean de Harecourt étoit retourné en son pays, et lui avoit le dit roi d’Angleterre fait grâce à la prière de monseigneur Louis de Harecourt son oncle, qui étoit de Poitou et pour le temps des chevaliers du prince ; lequel comte de Harecourt eut une maladie qui trop bien lui chut à point ; car elle lui dura tant que la guerre fut toute renouvelée, pourquoi oncques puis ne rentra en Angleterre. Guy de Blois, qui pour le temps étoit un jeune écuyer et frère au comte de Blois, s’étoit délivré franchement d’Angleterre ; car quand il aperçut que le roi de France, pour qui il étoit en otage, ne le délivreroit point, il fit traiter devers le seigneur de Concy, qui avoit à femme la fille du roi d’Angleterre, et qui tenoit à ce jour grand’revenue en Angleterre, de par sa femme, assignée sur les coffres du roi. Si se porta si bien traité et accord entre le dit roi et le seigneur de Coucy son fils et Guy de Blois, que le dit Guy, par la volonté et consentement de ses deux frères Louis et Jean, et l’accord du roi de France, résigna purement et absolument, ès mains du roi d’Angleterre, la comté de Soissons, laquelle comté le dit roi d’Angleterre rendit et donna à son fils le seigneur de Coucy ; et parmi ce, le seigneur de Coucy le quitta de quatre mille livres de revenue par an. Ainsi se firent ces pactions et convenances. Le comte Pierre d’Alençon, aussi par grâce que le roi lui avoit faite, étoit retourné en France, où il demeura tant et trouva plusieurs excusations, que oncques depuis il ne retourna en otage dont il étoit parti. Mais je crois bien que en la fin il paya trente mille francs pour sa foi acquitter. Par avant ce en étoit trop bien chu au duc Louis de Bourbon, qui pour cette cause étoit en otage en Angleterre ; car, par grâce que le roi lui avoit faite, il étoit retourné en France.