Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 68)
Donc il avint, pendant le temps qu’il étoit en France et à Paris de-lez le roi son serourge, que l’évêque de Wincestre, chancelier d’Angleterre, trépassa de ce siècle. Et en ce temps régnoit en Angleterre un prêtre qui s’appeloit messire Guillaume Wikans. Icelui messire Guillaume étoit si très bien en la grâce et amour du roi d’Angleterre que par lui étoit tout fait, ni sans lui l’en ne faisoit rien. Quand icelui office de chancellerie et le dit évêché furent vacans, tantôt le roi d’Angleterre, par l’information et prière du dit Wikans, escripst au duc de Bourbon qu’il voulsist tant pour l’amour de lui travailler, qu’il allât devers le saint père le pape Urbain, pour impétrer pour son chapelain l’évêché de Wincestre, et il lui seroit courtois à sa prison. Quand le duc de Bourbon vit les messagers du roi d’Angleterre et ses lettres, il en fut moult réjoui : si montra toute l’affaire au roi de France, et ce de quoi le roi d’Angleterre et messire Guillaume Wikans le prioient. Le roi lui conseilla d’aller devers le pape ; si se partit ledit duc à son arroy ; et exploita tant par ses journées qu’il vint à Avignon où le pape Urbain pour le temps se tenoit ; car encore n’étoit-il point parti pour aller à Rome. Auquel saint père le duc de Bourbon fit sa prière, à laquelle le pape descendit, et donna au dit duc l’évêché de Wincestre pour en faire à sa volonté : et s’il trouvoit tel le roi d’Angleterre qu’il lui fût courtois et aimable à sa composition pour sa délivrance, il vouloit bien que le dit Wikans eût le dit évêché. Sur ce retourna le duc de Bourbon en France et puis en Angleterre, et traita de sa délivrance devers le roi et son conseil, ainçois qu’il voulût montrer ses bulles. Le roi, qui moult aimoit ce Wikans, fit tout ce qu’il voult, et fut le dit duc de Bourbon quitte de sa prison. Mais encore il paya vingt mille francs, et messire Guillaume Wikans demeura évêque de Wincestre et chancelier d’Angleterre. Ainsi se délivrèrent les seigneurs de France qui étoient otagers en Angleterre.
Or revenons au fait de Gascogne, où les guerres commencèrent premièrement pour cause de l’appel et du ressort.
CHAPITRE CCLXIII.
Comment le comte de Pierregord, le vicomte de Carmaing, et autres barons de Gascogne, déconfirent le sénéchal de Rouergue.
Vous devez savoir que le prince de Galles prit en grand dépit l’ajournement que on lui avoit fait à être à Paris ; et bien étoit son intention, selon la réponse qu’il avoit dite et faite aux messagers du roi, que, sur l’été qui venoit, il viendroit tenir son siége et remontrer sa personne à la fête du Lendit. Et envoya tantôt devers les capitaines des compagnies Anglois et Gascons qui étoient de son accord, et lesquels se tenoient sur la rivière de Loire, que ils n’éloignassent mie trop : car bref il en auroit à faire et les embesogneroit. Desquelles nouvelles le plus des compagnies furent tout joyeux. À ce n’eût point le prince failli ; mais il aggrévoit de jour en jour d’enflure et de maladie, laquelle il avoit prise en Espaigne ; dont ses gens étoient tout ébahis ; car déjà ne pouvoït-il point chevaucher. Et de ce étoit le roi de France tout informé, et de l’état et l’affaire de lui, et avoit par recette toute sa maladie. Si le jugeoient les médecins et cyrurgiens de France plein d’hydropisîe et de maladie incurable.
Assez tôt après la prise de Caponnel de Chaponval et du clerc de droit, qui furent pris et arrêtés de messire Guillaume le Moine et menés prisonniers en la cité d’Agen, si comme dessus est dit, le comte de Comminges, le comte de Pierregord, le vicomte de Carmaing avec monseigneur Bertran de Terride, le seigneur de la Barde et le seigneur de Pincornet, qui se tenoient en leurs terres, prirent en grand dépit des dessus dits messagers la prise ; car au nom d’eux et pour eux ils avoient eu ce dommage. Si se avisèrent que ils se contrevengeroient et ouvriroient la guerre par aucun lez et reprendroient des gens du prince ; car si grand dépit ne faisoit mie à souffrir. Si entendirent que messire Thomas de Wakefaire devoit chevaucher à Rodès pour entendre à la forteresse, et se tenoit à Villeneuve d’Agénois, et devoit partir de là à soixante lances tant seulement. Quand les dessus dits entendirent ces nouvelles, si en furent tout joyeux, et se mirent en embûche sur le dit messire Thomas, trois cents lances en leur compagnie : si que au dehors de Montalban, environ deux lieues, ainsi que le dit sénéchal de Rouergue chevauchoit à soixante lances et deux cents archers, cette grosse embûche de Gascons leur saillit au-devant. Les Anglois furent tous ébahis, qui ne se donnoient garde de cette embûche. Toutes voies ils se mirent à défense bien et faiticement. Mais les François, qui étoient pourvus de leur fait, les envahirent et assaillirent fièrement ; et là en eut de première encontre grand’foison de rués par terre. Et ne purent les dits Anglois lors porter le faix, ni souffrir les Gascons de Pierregord, de Comminges et de Carmaing. Si se ouvrirent et déconfirent et tournèrent le dos. Et là en y eut grand’foison de morts et de pris ; et convint le dit messire Thomas fuir ; autrement il eût été pris. Si se sauva à grand’peine et à grand meschef par la bonté de son coursier, et s’en vint bouter en la garnison de Montalban. Là fut-il à sauveté. Les dessus dits François retournèrent en leur pays : si emmenèrent leurs prisonniers et leurs conquêts.
Ces nouvelles vinrent tantôt au prince, qui se tenoit pour le temps en Angoulême, comment son sénéchal de Rouergue avoit été rué jus du comte de Pierregord et de ceux qui l’avoient fait appeler en la chambre des pairs à Paris. De cette avenue fut durement courroucé, et dit bien que ce seroit amendé chèrement et hâtivement sur ceux et leurs terres qui cet outrage avoient fait. Si escripsit tantôt le prince devers messire Jean Chandos, qui se tenoit en Cotentin à Saint-Sauveur le Vicomte, en lui mandant que, ces lettres vues, il se tirât, sans point de délai, avant. Le dit messire Jean Chandos voult obéir et se hâta du plus tôt qu’il put, et s’en vint en Angoulême devers son seigneur le prince qui le reçut à grand’joie. Et tantôt le dit prince l’envoya, à grand’foison de gens d’armes et d’archers, en la ville de Montalban, pour l’affaire aux Gascons François qui multiplioient tous les jours et couroient sur la terre du prince. Le dit messire Thomas de Wakefaire, sénéchal de Rouergue, se recueillit au mieux qu’il put, et s’en vint à Rodès, et pourvut et rafraîchit grandement la cité et aussi la ville et le châtel de la Milau sur les marches de Montpellier, et partout mit gens d’armes et archers.
Messire Jean Chandos, qui se tenoit à Montalban, tint là franchement la marche et la frontière contre les François, avec les autres barons et chevaliers que le prince y envoya, tels que monseigneur le captal de Buch, les deux frères de Pommiers, messire Jean et messire Hélie, le soudich de l’Estrau, le sire de Partenay, le sire de Pons, messire Louis de Harecourt, le seigneur de Poiane, le seigneur de Tonnai-Boutone, monseigneur Richard de Pont-Chardon. Si faisoient souvent des issues, iceux chevaliers et leurs routes, sur les gens du comte d’Armignac et le sire de Labreth, qui illec faisoient aussi la frontière, et le comte de Pierregord, le comte de Comminges, le vicomte de Carmaing, le sire de Téride, le sire de la Barde, et plusieurs autres tous d’une alliance. Si gagnoient les uns, puis les autres, ainsi que telles aventures aviennent en faits d’annes.
Encore se tenoit le duc d’Anjou tout coi, qu’il ne se mouvoit pour chose qu’il ouït dire, car le roi de France son frère lui avoit défendu qu’il ne fît point de guerre au prince de Galles, jusques à tant qu’il orroit et auroit certaines nouvelles de lui. Car il vouloit savoir avant comment les Gascons se maintiendroicot contre le prince.
CHAPITRE CCLXIV.
Comment le roi de France retraist devers lui plusieurs capitaines de compagnies ; et comment il envoya défier le roi d’Angleterre.
Le roi de France, toute celle saison, secrètement et soubtivement avoit retrait plusieurs capitaines de compagnies, Gascons et autres, qui s’étoient partis des Anglois et étoient montés contre mont la rivière de Loire sur les marches de Berry et d’Auvergne, et les consentoit là le roi de France à vivre et à demeurer. Mais point ne se nommoient encore ces compagnies François, car le roi de France ne vouloit mie être nommé, par quoi il perdesist son fait et la comté de Ponthieu qu’il tendoit fort à r’avoir. Car si le roi d’Angleterre sentit que le roi de France lui voulût avoir fait guerre, il eût bien obvié au dommage qu’il reçut de Ponthieu : car il eût si grossement pourvu la bonne ville d’Abbeville d’Anglois et de gens de par lui, que ils en eussent été maîtres et souverains, et aussi de toutes les garnisons appendans à la dite comté.
Lors étoit sénéchal de la dite comté de Ponthieu, de par le roi d’Angleterre, un bon chevalier Anglois qui s’appeloit messire Nicolas de Louvaing, et auquel le roi d’Angleterre avoit grand’fiance et à bon droit ; car pour les membres esrachier, il n’eût aucunement consenti ni pensé nulle lâcheté à faire. En ce temps étoient envoyés en Angleterre le comte de Sallebruche et messire Guillaume de Dormans, de par le roi de France, pour parler au roi d’Angleterre et à son conseil, et à eux remontrer comment de leur partie le pays, ainsi qu’ils disoient, avoit été et encore étoit malmené tous les jours, tant par le fait des compagnies qui guerroyoient et avoient guerroyé depuis six ans en çà le royaume de France, et par autres accidens dont le roi de France et son conseil étoient informés ; et se contenoient mal le roi d’Angleterre et son fils le prince. Si avoient les deux dessus dits demeuré en Angleterre le terme de deux mois, et en ce terme pendant proposé plusieurs articles et raisons au corps du roi, dont plusieurs fois l’avoient mélencolié et courroucé ; mais ils n’y comptoient que un petit ; car de ce dire et faire étoient-ils chargés du roi de France et de son conseil.
Or avint ainsi que quand le roi de France eut la sûreté secrètement de ceux d’Abbeville qu’ils se retourneroient François, et que les guerres étoient ouvertes en Gascogne, et toutes gens d’armes du royaume de France appareillés et en grand’volonté de faire guerre au prince et d’entrer en la prinçauté, il, qui ne vouloit mie au temps présent ni avenir être reproché qu’il eût envoyé ses gens sur la terre du roi et du prince, et prendre villes, cités, châteaux et forteresses sus eux, sans défiances, eut conseil qu’il envoieroit défier le roi d’Angleterre, ainsi qu’il fit par ses lettres closes. Et les porta un de ses varlets de cuisine ; et passa le dit varlet, qui étoit Breton, si à point, qu’il trouva à Rouvres les dessus dits, le comte de Sallebruche et messire Guillaume de Dormans, qui retournoient d’Angleterre en France et avoient accompli leur message : auxquels le dit Breton conta une partie de son intention ; car ainsi en étoit-il chargé. Et quand les dessus dits entendirent celui, ils partirent d’Angleterre au plutôt qu’ils purent et passèrent la mer. Si furent tout joyeux quand ils se trouvèrent en la ville et la forteresse de Boulogne.
En ce temps avoit été envoyé à Rome devers le pape Urbain Ve, de par le prince de Galles, pour les besoins de la duché d’Aquitaine, messire Guichard d’Angle maréchal d’Aquitaine. Si avoit trouvé le pape assez aimable et descendant à ses prières. Si que au retour, le dit messire Guichard ouït nouvelles que on faisoit guerre au prince et que les François couroient sur la prinçauté : si en fut tout ébahi comment il pourroit être retourné. Nonobstant ce, il s’en vint devers monseigneur le gentil comte de Savoie, lequel en ce temps il trouva en Piémont et en la ville de Pinerol ; car il faisoit guerre contre le marquis de Saluces. Le dit comte de Savoie reçut liement et grandement le dit messire Guichard d’Angle et toute sa route, et les tint deux jours tout aises, et leur donna grands dons, beaux joyaux, ceintures et autres présens ; et par espécial messire Guichard en eut la meilleure partie ; car le gentil comte de Savoie l’honoroit et recommandoit grandement pour sa bonne chevalerie. Et quand le dit messire Guichard et ses gens se furent départis du comte de Savoie, ils passèrent sans nul danger parmi la comté de Savoie ; et plus approchoient les mettes de France et de Bourgogne, et tant oyoient de dures nouvelles et déplaisantes à leur propos ; si que, tout considéré, messire Guichard vit bien que nullement en l’état où il chevauchoit, il ne pourroit retourner en Guyenne. Si se dissimula et différa, et mit et donna tout son état et son arroy en la gouvernance et ordonnance d’un chevalier qui en sa compagnie étoit, qui s’appeloit messire Jean Ysore. Cil avoit sa fille épousée, et étoit bon François des marches de Bretagne. Le dit messire Jean prit en charge et en conduit toutes les gens à monseigneur Guichard d’Angle son père, et s’en vint en la terre du seigneur de Beaujeu ; et là passa la rivière de Sône, et s’accointa si bellement du dit seigneur de Beaujeu, que le dit seigneur de Beaujeu amena le dit chevalier et toute sa route à Riom en Auvergne devers le duc de Berry. Si se offrit là à être bon François, ainsi qu’il étoit. Parmi tant il passa paisiblement et vint chez soi en Bretagne. Et le dit messire Guichard en guise et état d’un povre chapelain, mal monté et tout desciré, repassa parmi France les marches de Bourgogne et d’Auvergne, et fit tant que, en grand péril et en grand’peine, il entra en la prinçauté et vint en Angoulême devers le Prince, où il fut moult liement recueilli et bien-venu, et un autre chevalier de sa route, de Poitou, qui étoit parti en légation avec lui, qui s’appeloit messire Guillaume de Sens, qui s’en vint bouter en l’abbaye de Clugny en Bourgogne, et là se tint plus de cinq ans, que oncques ne s’osa partir ni bouger, et en la fin se rendit-il François.
Or revenons au Breton qui porta les défiances du roi Charles de France au roi Édouard d’Angleterre.
CHAPITRE CCLXIX.
Comment messire Simon de Burlé et messire d’Angouse furent déconfits des François, dont le roi de France fut grandement joyeux.
En la garnison de Bourdille, en la comté de Pierregord, avec les deux dessus nommés capitaines, avoit grand’foison de bons compagnons, que le comte de Pierregord y avoit ordonnés et établis pour aider à garder la forteresse, laquelle étoit bien pourvue de toute artillerie, de vins et de vivres et de toutes autres pourvéances, pour la tenir bien et longuement, et aussi ceux qui la gardoient en étoient en bonne volonté. Si eurent devant Bourdille, le siége pendant, plusieurs grands appertises d’armes faites, maint assaut et mainte envaye, mainte recueillette et mainte escarmouche, et presque tous les jours ; car les écuyers dessus dits étoient hardis, entreprenans et orgueilleux, et qui petit aimoient les Anglois. Si venoient souvent à leurs barrières escarmoucher : une fois perdoient, et l’autre gagnoient, ainsi que les aventures aviennent en tels faits d’armes et en semblables. Et d’autre part en Poitou, sur la marche du pays d’Anjou et de Touraine, étoient bien mille combattans François, Bretons, Bourguignons, Picards, Normands et Angevins ; et couroient moult souvent et tous les jours en la terre du prince, et y faisoient grand dommage : desquels étoient capitaines messire Jean de Bueil, messire Guillaume des Bordes, messire Louis de Saint-Julien et Kerauloet le Breton.
À l’encontre de ces gens d’armes se tenoient aussi, sur les frontières de Poitou et de Xaintonge, aucuns chevaliers du prince, et par espécial messire Simon de Burlé et messire d’Angouses ; mais ils n’avoient mie la quarte partie de gens que les François, quand ils chevauchoient, se trouvoient ; car ils étoient toujours mille combattans ou plus ensemble, et les Anglois deux ou trois cents du plus ; car le prince en avoit envoyé en trois chevauchées grand’foison, à Montalban plus de cinq cents avec messire Jean Chandos, et ès terres du comte d’Armignac et du seigneur de Labreth ; aussi grand’foison avec messire Hue de Cavrelée, et la plus grand’partie avec le comte de Cantebruge son frère devant Bourdille. Pour ce ne demeuroit mie que ceux qui étoient en Poitou contre ces François ne s’acquittassent bien et loyaument de faire leur devoir de chevaucher et de garder les frontières à leur pouvoir ; et toujours l’ont ainsi fait les Anglois et toutes manières de gens de leur côté, ni n’ont point ressoingnié ni refusé, pour ce s’ils n’étoient moult grand’foison. Donc il avint un jour que les François furent informés de vérité que les Anglois chevauchoient et étoient sur les champs ; et de ce furent-ils tout joyeux, et se ordonnèrent et recueillirent selon ce, et se mirent en embûche toutes leurs routes. Ainsi que les Anglois retournoient, qui lors une chevauchée avoient faite entre Lusignan et Mirebel, sur une déroute chaussée qui est là, les François leur saillirent au-devant, qui bien étoient sept cents combattans, dont les dessus dits capitaines étoient meneurs, conduiseurs et gouverneurs : messire Jean de Bueil, messire Guillaume des Bordes, messire Louis de Saint-Julien et Kerauloet. Là eut grand hutin et dur, et fort rencontre et maint homme renversé par terre. Car les Anglois se mirent à défense bien et hardiment, et se combattirent bien et vaillamment tant qu’ils purent durer, et y firent les aucuns grands appertises d’armes, et y furent très bons chevaliers messire Simon de Burlé et messire d’Angouses. Mais finablement ils n’eurent point le meilleur ; car ils n’avoient que une poignée de gens au regard des François. Si furent déconfits et leur convint fuir. Si se sauva messire d’Angouses au mieux qu’il put, et s’en vint bouter au châtel de Lusignan ; et messire Simon de Burlé fut si près poursuivi que, sur une déroute chaussée, il fut r’atteint et ne put plus fuir ni échapper des François. Si fut là pris le dit chevalier, et toutes ses gens morts ou pris ; petit s’en sauvèrent. Et retournèrent les François en leurs garnisons, qui furent grandement réjouis de cette aventure ; et aussi fut le roi de France, quand il le sçut ; et le prince de Galles durement courroucé de cette avenue, qui moult plaignit la prise de son chevalier messire Simon de Burlé, que moult il prisoit et aimoit. Et c’étoit bien raison ; car au voir dire ce avoit été par tout son temps un appert homme d’armes, hardi et courageux, et qui vaillamment s’étoit porté pour son seigneur le roi d’Angleterre et sa partie. Si avoient fait les autres compagnons qui furent là pris ou morts sur cette chaussée, dont non pas seulement le prince, mais ceux de son conseil furent très dolens ; et ce n’étoit pas merveille, car on dit communément que un homme vaut cent et que cent ne valent pas un. Et au voir dire, aucunes fois il advient que par un homme un pays en est tout radressé et réjoui, par son sens et par sa prouesse, et d’un autre un pays tout perdu et désespéré. Or va ainsi à la fois des choses.
CHAPITRE CCLXV.
Comment les défiances furent baillées au roi d’Angleterre ; et comment le comte de Saint-Pol et le sire de Châtillon conquirent la comté de Ponthieu.
Tant exploita le dit varlet qu’il vint à Londres ; et entendit que le roi d’Angleterre et son conseil étoient au palais de Westmoutier et avoient là un grand temps parlementé et conseillé sur les besognes et l’affaire du prince, qui étoit des barons et des chevaliers de Gascogne guerroyé, à savoir comment ils se maintiendroient et quels gens d’Angleterre on y enverroit pour conforter le prince. Et vous venir autres nouvelles, qui leur donnèrent plus à penser que devant ! Car le varlet qui les lettres de dëfiances apportoit, fit tant qu’il entra en la dite chambre où le roi et son conseil étoient, et dit que il étoit un varlet de l’hôtel du roi de France, là envoyé de par le roi, et apportoit lettres qui s’adressoient au roi d’Angleterre, mais mie ne savoit de quoi elles parloient, ni point à lui n’en appartenoit de parler ni de savoir. Si les offrit-il à genoux au roi. Le roi, qui désiroit à savoir que elles contenoient, les fit prendre et ouvrir et lire. Or fut tout émerveillé, le roi et tous ceux qui là étoient qui les ouïrent lire, quand ils entendirent les défiances ; et regardèrent bien et avisèrent dessous et dessus le scel, et connurent assez clairement que les défiances étoient bonnes. Si fit-on le garçon partir ; et lui fut dit qu’il avoit bien fait son message, et qu’il se mît hardiment au chemin et au retour, et qu’il ne trouveroit point d’empêchement ; ainsi qu’il fit ; et retourna au plus tôt qu’il put parmi raison.
Encore étoient à ce jour hostagiers en Angleterre, pour le fait du roi de France, le comte Dauphin d’Auvergne, le comte de Porcien, le sire de Maulevrier et plusieurs autres, qui furent en grand souci de cœur quand ils ouïrent ces nouvelles, car mie ne savoient que le roi d’Angleterre ni son conseil voudroient faire d’eux. Vous devez savoir que adonc le roi d’Angleterre et son conseil prirent en grand dépit et déplaisance les défiances apportées par un garçon ; et disoient que ce n’étoit pas chose appartenant, que guerre de si grands seigneurs, comme du roi de France et du roi d’Angleterre, fût nonciée ni défiée par un varlet, mais bien valoit que ce fût par un prélat ou par un vaillant homme, baron ou chevalier. Néanmoins ils n’en eurent autre chose.
Si fut dit et conseillé là au roi qu’il envoyât tantôt et sans délai grands gens d’armes en Ponthieu pour là garder la frontière, et par espécial en la ville d’Abbeville qui gissoit en grand péril d’être prise. Le roi entendit volontiers à ce conseil, et y furent ordonnés de là aller le sire de Percy, le sire de Neuville, le sire de Carbestonne, messire Guillaume de Windesore, à trois cents hommes d’armes et mille archers.
Pendant ce que ces jeunes seigneurs et leurs gens s’ordonnèrent et appareillèrent du plus tôt qu’ils purent, et jà étoient traits et venus à Douvres pour passer la mer, autres nouvelles leur revinrent de Ponthieu, qui ne leur firent mie trop de joie, ni ne leur furent mie plaisantes. Car si très tôt que le comte Guy de Saint-Pol et messire Hue de Châtillon, maître pour le temps des arbalétriers de France, purent penser, aviser ni considérer que le roi d’Angleterre étoit défié, ils se trairent avant pardevers Ponthieu ; et avoient fait secrètement leur mandement de chevaliers et d’écuyers d’Artois et de Hainaut, de Cambrésis, de Vermandois, de Vimeu et de Picardie ; et étoient bien six vingt lances, et vinrent à Abbeville. Si leur furent tantôt les portes ouvertes ; car c’étoit chose pourparlée et avisée ; et entrèrent ces gens d’armes ens, sans mal faire à nul de ceux de la nation de la ville. Messire Hue de Châtillon, qui étoit meneur et conduiseur de ces gens, se traist tantôt de celle part, où il pensoit à trouver le sénéchal de Ponthieu messire Nichole de Louvaing, et fit tant qu’il le trouva, et le prit, et le retint son prisonnier ; et prit encore un moult riche clerc et vaillant homme durement, qui étoit trésorier de Ponthieu. Ce jour eurent les François maint bon et riche prisonnier, et se saisirent du leur ; et perdirent les Anglois à ce jour tout ce qu’ils avoient en la dite ville d’Abbeville. Encore coururent ce jour même les François chaudement à Saint-Valery, et y entrèrent de fait et s’en saisirent ; et aussi au Crotoy et le prirent, et aussi la ville de Rue sur la mer. Assez tôt après vint le comte de Saint-Pol au pont de Remy-sur-Somme où aucuns Anglois de là environ étoient recueillis. Si les fit assaillir le dit comte, et là eut grand’escarmouche et forte, et y fut fait chevalier Galeran, son ains-né fils, lequel se porta bien et vaillamment en sa nouvelle chevalerie. Si furent ces Anglois qui là étoient si durement assaillis, qu’ils furent déconfits et morts et pris, et le dit pont et forteresse conquis, et demeura aux François. Et briévement tout le pays et la comté de Ponthieu furent délivrés des Anglois, ni oncques nul n’y en demeura qui pût gréver le pays.
Ces nouvelles vinrent au roi d’Angleterre, qui se tenoit à Londres, comment ceux de Ponthieu l’avoient relenqui et s’étoient tournés François. Si en fut le dit roi moult courroucé ; et eut mainte dure imagination sur aucuns hostagiers de France, qui étoient encore à Londres ; mais il s’avisa que ce seroit cruauté si il leur faisoit comparer son mautalent. Néanmoins il envoya tous les bourgeois des cités et des bonnes villes de France, qui là étoient hostagiers, en autres villes et forteresses parmi son royaume, et ne les tint mie si au large comme ils avoient été au temps passé. Et le comte Dauphin d’Auvergne il rançonna à trente mille francs, et le comte de Porcien à dix mille francs. Et encore demeura le sire de Roye en prison, en grand danger, car il n’étoit mie bien de cour. Si lui convint souffrir et endurer le mieux qu’il put, tant que jour de délivrance vint pour lui par grand’fortune et aventure, si comme vous orrez avant en l’histoire.
CHAPITRE CCLXVI.
Comment le roi d’Anglelerre envoya grands gens d’armes sur les frontières d’Escosse, et comment le duc de Berry et le duc d’Anjou firent leurs mandements pour aller contre le prince.
Quand le roi d’Angleterre se vit défier du roi de France, et la comté de Ponthieu perdue, qui tant lui avoit coûté au réparer châteaux, villes et maisons, car il y avoit mis cent mille francs pardessus toutes revenues, et il se vit guerroyé de tous côtés, car dit lui fut que les Escots étoient alliés au roi de France, qui lui feroient guerre, si fut durement courroucé et mélencolieux. Et toutes fois il douta plus la guerre des Escots que des François, car bien savoit que les Escots ne l’aimoient pas bien, pour les grands dommages que du temps passé il leur avoit faits. Si envoya tantôt grands gens sur les frontières d’Escosse, à Bervich, à Rochebourck, au Nuef-Chasteau sur Tine et là partout sur les frontières ; et aussi il mit grands gens d’armes sur mer au lez devers Hantonne, Grenesée, l’île de Wisk et Gersé ; car on lui dit que le roi de France faisoit un trop grand appareil de navées et de vaisseaux pour venir en Angleterre. Si ne se savoit de quel part guetter ; et vous dis que les Anglois furent adonc bien ébahis.
Sitôt que le duc d’Anjou et le duc de Berry sçurent que les défiances étoient faites et la guerre ouverte, si ne voulurent mie séjourner, mais firent leurs mandemens grands et espéciaux, l’un en Auvergne et l’autre à Toulouse, pour envoyer en la prinçauté. Le duc de Berry avoit de son mandement tous les barons d’Auvergne et de l’archevêché de Lyon, et de l’évêché de Mâcon : le seigneur de Beaujeu, le seigneur de Villars, le seigneur de Tournon, messire Godefroy de Boulogne, monsire Jean d’Armignac son serourge, monseigneur Jean de Villemur, le seigneur de Montagu, le seigneur de Chalençon, messire Hue Dauphin, le seigneur d’Achier, le seigneur d’Apchon, le seigneur de Rochefort et moult d’autres. Si se trairent tantôt ces gens d’armes en Touraine et sur les marches de Berry, et commencèrent fort à guerroyer et à hérier le bon pays de Poitou ; mais ils le trouvèrent garni de gens d’armes, de bons chevaliers et écuyers. Si ne l’eurent mie d’avantage.
Adonc étoient sur les marches de Touraine et en garnison ès forteresses françoises messire Louis de Saint-Julien, messire Guillaume de Bordes, et Kerauloet Breton. Ces trois étoient compagnons et grands capitaines de gens d’armes. Si firent en ce temps plusieurs grands appertises d’armes sur les Anglois, ainsi comme vous orrez avant en l’histoire.
CHAPITRE CCLXVII.
Comment le roi d’Angleterre envoya le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch au prince son fils ; et comment ils passèrent parmi Bretagne.
Le duc de Lancastre de son héritage tenoit un château en Champagne, entre Troyes et Châlons, qui s’appeloit Beaufort, duquel un écuyer anglois, qui s’appeloit le Poursuivant d’Amour, étoit capitaine. Quand cil écuyer vit que la guerre étoit ainsi renouvelée entre le roi de France et le roi d’Angleterre, il avoit si enamouré le royaume de France qu’il se tourna François, et jura foi et loyauté à tenir de ce jour en avant, comme bon François, au roi de France, et le roi de France pour ce lui fit grand profit et lui laissa en sa garde, avec un autre écuyer de Champagne, le dit châtel de Beaufort. Cil Poursuivant d’Amour et Yvain de Galles étoient grands compagnons ensemble, et firent depuis sur les Anglois et ceux de leur côté maintes grands appertises d’armes. Et aussi messire le chanoine de Robertsart avoit paravant été bon et loyal François ; mais à celle guerre renouvelée, il se tourna Anglois, et devint homme de foi et de hommage au roi d’Angleterre, qui fut de son service moult joyeux.
Ainsi se tournoient les chevaliers et les écuyers d’un lez et de l’autre. Et tant avoit procuré le duc d’Anjou devers les compagnies Gascons messire Perducas de Labreth, le petit Meschin, le bourg de Breteuil, Aymemon d’Ortinge, Pierre de Savoie, Raoul de Bray, et Ernaudon de Pans, qu’ils se tournèrent François, dont les Anglois furent moult courroucés, car leur force en affoiblit grandement. Et demeurèrent Anglois : Naudon de Bagerant, le Bourg de Lesparre, le Bourg Camus et les plus grands capitaines des leurs, messire Robert Briquet, Robert Ceny, Jean Cresuelle, Gaillart de la Mote et Aymeri de Rochechouart. Si se tenoient ces compagnies, Anglois et Gascons, de leur accord, en l’évêché du Mans et sur la basse Normandie ; et avoient pris une ville que on appelle la Vire, et détruisoient et honnissoient tout le pays de là environ. Ainsi tournèrent toutes les Compagnies ou d’un lez ou d’autre, et se tenoient tous ou Anglois ou François.
Le roi d’Angleterre eut conseil d’envoyer son frère le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch en la duché d’Aquitaine, devers son frère le prince de Galles atout une charge de gens d’armes et d’arbalétriers. Si furent nommés et ordonnés ceux qui avec lui iroient. Si me semble que le sire de Carbestonne en fut l’un, et messire Brian de Strappletonne, messire Thomas Banaster, messire Jean Trivet et plusieurs autres. Si montèrent sur mer au plus tôt qu’ils purent ; et étoient en somme quatre cents hommes d’armes et quatre cents archers. Si singlèrent devers Bretagne, et eurent bon vent à souhait. Si arrivèrent au hâvre de Saint-Malo de l’Isle. Quand le duc de Bretagne, messire Jean de Montfort, put savoir qu’ils étoient arrivés sur son pays, si en fut moult durement joyeux ; et envoya tantôt aucuns de ses chevaliers devers eux, pour eux mieux conjouir et festoier, tels que monseigneur Jean de Lackingay et monseigneur Jean Augustin.
De la venue des chevaliers du duc de Bretagne furent moult contents le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch. Encore ne savoient-ils de vérité, si les barons, les chevaliers et les bonnes villes de Bretagne les laisseroient passer en leur pays pour entrer en Poitou : si en firent les dessus dits seigneurs d’Angleterre requête et prière au duc et au pays. Le duc, qui moult étoit favorable aux Anglois, et qui bien envis les eût courroucés, s’y accorda légèrement ; et exploita tant devers les barons et chevaliers et les bonnes villes de son pays, qu’il leur fut accordé qu’ils passeroient sans danger et sans riote, parmi payant ce qu’ils prendroient sur le pays. Et les Anglois liement l’accordèrent ainsi. Si traitèrent le comte de Cantebruge, le comte de Pennebroch et leur conseil devers ces Compagnies qui se tenoient au pays du Maine, à Châtel-Gontier et à Vire, et qui tout honni et appovri avoient le pays de là environ, qu’ils passeroient outre avec eux. Si se porta traité et accord, qu’ils se partiroient de là et viendroient passer la rivière de Loire au pont de Nantes, sans porter dommage au pays. Ainsi l’accordèrent les Bretons.
En ce temps étoit messire Hue de Cavrelée, à une grosse route de compagnons, sur la marche d’Arragon, qui nouvellement étoient issus d’Espaigne. Sitôt qu’il put savoir et entendre que les François faisoient guerre au prince, il se partit atout ce qu’il avoit de gens d’armes, compagnies et autres, et passa entre Foix et Arragon et entra en Bigorre, et fit tant qu’il, de bien guerroyer pourvu, vint devers le prince, qui se tenoit en la cité d’Angoulême. Quand le prince le vit venir, si lui fit grand’chère et lie, et lui sçut grand gré de ce secours, et le fit un petit demeurer de-lez lui, tant que les Compagnies qui étoient issues hors de Normandie, et qui avoient vendu les forteresses qu’ils tenoient, furent venues ; car les Bretons les laissèrent passer parmi leur pays, parmi ce qu’ils ne portoient nul dommage. Sitôt qu’ils furent venus en Angoulême et là environ, le prince ordonna monseigneur Hue de Cavrelée à être capitaine d’eux ; et étoient bien, parmi ceux qu’il avoit amenés avec lui d’Arragon, deux mille combattans. Si les envoya tantôt ledit prince ès terres du comte d’Armignac et du seigneur de Labreth, pour les ardoir et exiller ; et y firent grand’guerre et y portèrent grand dommage.
CHAPITRE CCLXVIII.
Comment le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch arrivèrent en Angoulême ; et comment le prince les envoya à courir la comté de Pierregord.
Le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch s’étoient tenus à Saint-Malo de l’Isle atout leur charge, si comme ci-dessus est dit, tant que toutes les compagnies de leur côté furent passées outre, par raccord du pays de Bretagne et par la bonne diligence que le dit duc de Bretagne y mît. Quand ils se furent là rafraîchis, et ils eurent le congé et l’accord de passer, ils se départirent de Saint-Malo et s’en vinrent par leurs journées en la cité de Nantes, et là les reçut le dit duc grandement et honorablement ; et se tinrent de-lez lui trois jours, et y rafraîchirent eux et leurs gens. Au quatrième jour ils passèrent outre la grosse rivière de Loire, au pont de Nantes en Bretagne, et puis cheminèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent en Angoulême, où ils trouvèrent le prince et madame la princesse. De la venue du comte de Cantebruge son frère et du comte de Pennebroch fut le prince grandement réjoui, et leur demanda du roi leur père et de madame la roine leur mère et de ses autres frères comment ils le faisoient. Et les dessus dits en parlèrent bien à point, ainsi que il appartenoit. Quand ils eurent séjourné de-lez le prince trois jours et ils s’y furent rafraîchis, le prince leur ordonna de partir d’Angoulème et de faire une chevauchée en la comté de Pierregord. Les deux dessus dits seigneurs d’Angleterre, et les chevaliers qui avec eux étoient venus, se consentirent et accordèrent légèrement, et se ordonnèrent et pourvurent selon ce qu’il appartenoit ; et se départirent et prirent congé du prince, et s’en allèrent en grand arroy : et étoient bien trois mille combattans, parmi plusieurs chevaliers et écuyers de Poitou, de Xaintonge, de Quersin, de Limosin, de Rouergue, que le prince ordonna et commanda d’aller en leur compagnie. Si chevauchèrent iceux seigneurs et ces gens d’armes, et entrèrent efforcément en la comté de Pierregord. Si la chevauchèrent et commencèrent à courir et assaillir, et y tirent plusieurs grands dommages. Et quand ils eurent ars et couru la plus grand’partie du plat pays, ils s’en vinrent mettre le siége devant une forteresse que on appelle Bourdille de laquelle étoient capitaines deux écuyers de Gascogne et frères, Ernaudon et Bernardet de Batefol, lesquels s’ordonnèrent à eux défendre bien et hardiment.
CHAPITRE CCLXX.
Comment messire Jean Chandos prit Terrières ; et comment le comte de Pierregord et plusieurs autres seigneurs assiégèrent Royauville en Quersin.
Après cette avenue qui avint entre Mirabel et Lusignan, si comme ci-dessus est dit, chevauchèrent les Anglois et les Poitevins mieux ensemble et plus sagement. Or parlerons de messire Jean Chandos, de messire Guichard d’Angle et des autres qui se tenoient à Montalban, à sept lieues de Toulouse, et faisoient souvent des issues honorables et profitables pour eux sur les François ; car ils étoient bien mille combattans et plus ; si désiroient moult à trouver les François pour eux combattre. Pendant qu’ils étoient là, ils regardèrent qu’ils n’employoient mie trop bien leur saison, fors que de garder la frontière : si se avisèrent qu’ils viendroient mettre le siége devant la ville de Terrières en Toulousain. Si se ordonnèrent selon ce qu’il appartenoit, et se départirent un jour en grand arroy de Montalban et s’en vinrent devant Terrières. Quand ils furent là tous venus, ils l’assiégèrent tout environ, et là imaginèrent et considérèrent bien que de assaut ils ne l’auroient point à leur aise, si ils ne l’avoient par mine. Si mirent leurs mineurs en œuvre, lesquels exploitèrent si bien, que au chef de quinze jours ils la prirent par mine. Et furent morts tous ceux qui dedans étoient, et la ville robée et courue.
Encore en celle chevauchée ils avoient avisé de prendre une autre ville à trois lieues de Toulouse qu’on appelle Laval, et avoient mis leur embûche assez près d’illec en un bois ; et s’en venoient devant, environ quarante de leurs lances armés couvertement, en vêtemens de vilains ; mais ils furent déçus par un garçon qui venoit pied à pied avec eux, lequel découvrit la besogne ; et par ce ils faillirent à avoir la ville et à leur entente, et s’en retournèrent arrière à Montalban.
En ce temps tenoient les champs le comte de Pierregord, le comte de Comminges, le comte de l’Isle, le vicomte de Carmaing, le vicomte de Brunikel, le vicomte de Talar, le vicomte de Murendon, le vicomte de Lautrec, messire Bertran de Torride, le sire de la Barde, le sire de Pincornet, messire Perducas de Labreth, le Bourg de l’Esparre, le Bourg de Breteuil, Aymemon d’Ortinge, Jaquet de Bray, Perrot de Savoie et Ernaudon de Pans, et étoient bien ces gens d’armes, parmi les compagnies, dix mille hommes combattans. Si entrèrent par le commandement du duc d’Anjou, qui pour le temps se tenoit en la cité de Toulouse, en Quersin moult efforcément, et contournèrent le pays en grand’tribulation, et ardirent et exillèrent le pays, et s’en vinrent devant Royauville en Quersin, et l’assiégèrent. Le sénéchal de Quersin l’avoit paravant pourvue bien suffisamment de tout ce qu’il appartenoit à une ville gardée, et de bons compagnons Anglois qui jamais ne se fussent rendus pour mourir, combien que ceux de la ville en fussent en bonne volonté, si ils eussent pu. Quand ces barons et chevaliers de France l’eurent assiégée, ils envoyèrent querre quatre moult grands engins en la cité de Toulouse, et tantôt on leur envoya et fit-on charrier. Si furent dressés et mis en ordonnance par devant la garnison de Royauville. Si jetoient nuit et jour pierres et mangonneaux, par dedans la ville, qui moult les contraignit et affoiblit. Et avec tout ce ils avoient mineurs avec eux, qu’ils mirent en leurs mines, et qui se vantèrent qu’ils prendroient la ville. Et toujours se tenoient les Anglois comme bonnes gens et vaillans, et se confortoient bien de ces mineurs, ni n’en faisoient pas, par semblant, trop grand compte.
CHAPITRE CCLXXI.
Comment l’archevêque de Toulouse convertit à la partie du roi de France la cité de Caours et plusieurs autres cités et villes ; et comment le duc de Guerle et cil de Juliers défièrent le roi de France.
Entrementes que ces gens d’armes François se tenoient si efforcément en Quersin sur les marches de Limousin et d’Auvergne, le duc de Berry étoit autre part en Auvergne, là où il avoit et tenoit grand nombre de gens d’armes, tels que monseigneur Jean d’Armignac son serourge, monseigneur Jean de Villemur, Roger de Beaufort, le seigneur de Beaujeu, le seigneur de Villars, le seigneur de Serignac, le seigneur de Chalençon, monseigneur Griffon de Montagu, monseigneur Hugue Dauphin, avec grand foison de bonnes gens d’armes ; et couroient sur les marches de Rouergue, de Limousin et de Quersin, et appovrissoient, dommageoient et honnissoient durement le pays où ils conversoient ; ni nul ne duroit devant eux. Donc il avint pour lors que, par le promouvement de monseigneur le duc d’Anjou, qui voyoit ses besognes en bon parti, et que le duc de Berry et ses gens tenoient les champs en Quersin et en Rouergue, il fit partir de Toulouse celui qui en étoit archevêque, lequel étoit un grand clerc et vaillant homme durement, et icelui il fit chevaucher et aller vers la cité de Caours dont son frère étoit évêque. Le dit archevêque de Toulouse prêcha là tellement et par si bonne manière la querelle du roi de France, que la dite cité de Caours se tourna Françoise, et jurèrent foi et loyauté de ce jour en avant à tenir au roi de France.
En après le dit archevêque chevaucha outre, et partout prêchoit et montroit le bon droit du roi de France, et tellement se portoit que tout le pays se tournoit. Et fit lors tourner plus de soixante que cités, que villes, que châteaux, que forteresses, parmi le confort des gens du duc de Berry, c’est à savoir, messire Jean d’Armignac, et les autres qui chevauchoient au pays. Si fit tourner Figeac, Gramat, Capedenac et plusieurs autres bonnes villes et forts châteaux ; car il prêchoit que le roi de France avoit si grand droit et si bon en cette querelle que les gens qui l’oyoient parler le croyoient du tout. Et aussi de nature et de volonté, ils étoient trop plus François qu’ils n’étoient Anglois, qui bien aidoit à la besogne. En telle manière, comme le dit archevêque alloit prêchant et montrant la querelle et le droit du roi de France ès mettes et limitations du pays de Languedoc, étoient en Picardie plusieurs prélats et clercs de droit qui bien et suffisamment en faisoient leur devoir de prêcher et montrer aux gens et communautés des cités et bonnes villes. Et par espécial messire Guillaume de Dormans prêchoit la dite querelle du roi de France, de cité en cité, de bonne ville en bonne ville, si sagement et si notablement, que toutes gens y entendoient volontiers ; et étoient les besognes du royaume par lui et par ses paroles tellement colorées que merveilles seroit à ouïr et recorder.
Et avecques ce le roi de France, mu de dévotion et de humilité, faisoit continuellement faire en la ville de Paris processions de tout le clergé, et lui-même, tout déchaux et nuds pieds, et madame la roine aussi, en tel état y alloient, en suppliant et requérant dévotement à Dieu qu’il voulsist entendre à eux et aux faits et besognes du royaume, qui long-temps avoit été en grand’tribulation. Et faisoit le dit roi de France partout son royaume être son peuple, par contrainte des prélats et des gens d’église, en cette affliction.
Tout par semblable manière faisoit le roi d’Angleterre en son royaume ; et avoit un évêque pour le temps â Londres, qui en faisoit plusieurs grands et belles prédications ; et disoit et montroit au peuple en ses sermons et prédications, que le roi de France et les François, à leur trop grand tort et préjudice, avoient renouvelé la guerre, et que c’étoit contre droit et raison par plusieurs points et articles qu’il leur montroit. Au voir dire, il étoit de nécessité à l’un roi et à l’autre, puisque guerroyer vouloient, qu’ils fissent mettre en termes et remontrer à leur peuple l’ordonnance de leur querelle, parquoi chacun entendît de plus grand’volonté à conforter son seigneur ; et de ce étoient-ils tous réveillés en l’un royaume et en l’autre. Le roi d’Angleterre avoit envoyé en Brabant et en Hainaut pour savoir s’il en seroit point aidé ; et avoit par lignage souvent prié le duc Aubert, qui tenoit en bail pour ce temps la comté de Hainaut, qu’il voulsist ouvrir son pays pour passer, aller, demeurer et séjourner, si mestier étoit, pour entrer par cestui pays au royaume de France et y faire guerre. Le duc Aubert, à la prière du roi d’Angleterre son oncle et de madame la roine sa tante, fut assez légèrement descendu en bonne volonté, par le pourchas et monition de monseigneur Édouard de Guerles qui faisoit partie pour le dit roi, et qui avoit sa fille épousée, et du duc de Juliers son cousin germain. Ces deux, pour ce temps, étoient de foi et hommage loiés et enconvenancés au roi d’Angleterre, et avoient jà été priés et avisés du roi d’Angleterre, qui avoit envoyé devers eux grands messages, qu’ils retinssent gens chacun jusques à mille lances et ils seroient délivrés pour un an. Ces deux seigneurs y avisèrent. Et eût volontiers le roi d’Angleterre vu que le duc Aubert eût été de leur alliance. Et en étoit ledit duc grandement tenté, parmi grands dons et grands profits que le roi d’Angleterre lui promettoit à donner et à faire, par ses chevaliers qu’il avoit envoyés devers lui, et par le seigneur de Gommignies qui se tenoit de-lez le roi, et qui étoit des chevaliers du roi, et qui, pour cette cause en partie, étoit retourné en Hainaut. À ce donc et en ce temps avoit en Hainaut grand conseil et bon de monseigneur Jean de Werchin, sénéchal de Hainaut, par qui tout le pays étoit gouverné, et lequel étoit sage homme et vaillant chevalier durement, et bon François. Le sénéchal étoit tant cru et tant aimé du dit duc et de madame la duchesse, qu’il brisa tous les propos des Anglois, parmi l’aide du comte de Blois et de messire Jean de Blois son frère, et du seigneur de Barbançon et du seigneur de Ligne, que le duc Aubert et tout le pays demeurèrent neutres et ne se durent tourner ni d’une partie ni d’autre, et ainsi répondit madame Jeanne duchesse de Brabant. Le roi Charles de France, qui étoit sage et subtil, avoit charpenté et ouvré tous ces traités trois ans en devant ; et bien savoit-il qu’il avoit de bons amis en Hainaut et en Brabant, et par espécial la plus grand’partie des consaulx des seigneurs. Et pour sa guerre embellir et colorer, il fit copier par ses clercs plusieurs lettres touchans à la paix confirmée à Calais, et là en dedans enclorre toute la substance du fait, et quelle chose le roi d’Angleterre et ses enfans avoient juré à tenir, et en quoi par leurs lettres scellées ils s’étoient soumis, et des renonciations aussi qu’ils avoient faites, et des commissions qu’ils devoient avoir sur ce baillées à leurs gens, et tous les points et articles qui étoient pour lui, en condamnant le fait des Anglois, et ces lettres publier ens ès chambres et compagnies des seigneurs et de leur conseil, afin que ils en fussent mieux informés.