Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 69)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tout en telle manière et à l’opposite faisoit le roi d’Angleterre ses remontrances et ses excusations en Allemagne, là où il pensoit que elles lui pussent aider et valoir. Le duc de Guerles, neveu au roi d’Angleterre, fils de sa sœur, et le duc de Juliers cousin germain à ses enfans, lesquels étoient pour le temps bons Anglois et loyaux, avoient pris en grand dépit l’ordonnance des défiances que le roi de France avoit faites faire par un garçon, et en reprenoient le roi de France et blâmoient grandement, et son conseil, quand par telle manière l’avoient fait ; car guerre de si grands seigneurs et renommés comme du roi de France et du roi d’Angleterre, devoit être ouverte et défiée par gens notables, tels que grands prélats, évêques, ou abbés ; et disoient que les François l’avoient conseillé au roi à faire, par grand’orgueil et présomption. Si envoyèrent les dessus dits défier le roi de France moult notablement ; et scellèrent plusieurs chevaliers d’Allemagne avec eux ; et étoit leur intention que d’entrer temprement en France, et d’y faire un si grand cram, que il y parût vingt ans après. Mais de ce ne firent-ils rien : car leur propos fut brisé par autre voie qu’ils ne cuidoient adonc, si comme vous orrez recorder avant en l’histoire.

CHAPITRE CCLXII.

Comment le duc de Bourgogne fut marié à la fille du comte de Flandre ; et comment le roi de Navarre s’allia au roi d’Angleterre.

Vous devez savoir, et avez ci-dessus ouï parler du grand pourchas que le roi d’Angleterre fit et mit par l’espace de cinq ans et plus, pour avoir la fille du comte de Flandre en mariage pour son fils monseigneur Aymon comte de Cantebruge. Les devises et les ordonnances en seroient trop longues à demener ; si m’en passerai briévement. Et sachez que oncques le roi d’Angleterre ne put tant exploiter par quelque voie ni moyen que ce fût, que le pape Urbain les voulsist dispenser. Si demeura ce mariage à faire. Le comte de Flandre qui étoit prié d’autre part du roi de France pour son frère le duc de Bourgogne, quand il vit que ce mariage ne passeroit point en Angleterre, et que sa fille demeureroit à marier, et si n’avoit plus d’enfans, entendit, par le promouvement de madame sa mère la comtesse d’Artois, au jeune duc de Bourgogne ; car c’étoit un grand mariage et haut, et bien pareil à lui. Si envoya grands messages en Angleterre pour traiter au dit roi quittances. Ceux qui envoyés y furent exploitèrent si bien que le roi d’Angleterre, qui ne vouloit que toute loyauté, quitta le comte de Flandre de toutes convenances ; et retournèrent les messages à Bruges et recordèrent au comte leur seigneur comment ils avoient exploité. De cet exploit fut le comte tout lie. Depuis ne demeura guères de temps que ce mariage se fît, de Flandre et de Bourgogne, parmi grants traités et conseils, convenances et alliances des uns aux autres. Et me fut adonc dit que le ccmte de Flandre, pour ce mariage laisser passer, reçut grand profit, plus de cent mille francs, et demeurèrent encore la ville de Lille et celle de Douay à lui, en charge de grand argent que le dit roi donnoit à son frère en mariage et au comte de Flandre, qui prit la saisine et la possession des dessus dites villes et y mit ses gens ; et furent ces villes attribuées à Flandre pour cause de gage. Je n’en sçais plus avant.

Tantôt après cette ordonnance on procéda au mariage, qui se fit et confirma en la ville de Gand, et là eut grand’fête et grand’solemnité, au jour des noces, devant et après. Et y eut grand’foison de seigneurs, barons et chevaliers, et par espécial le gentil sire de Coucy y fut, qui bien afféroit à une fête et mieux le savoit faire que nul autre ; car le roi de France l’envoya. Si furent ces noces bien et grandement fêtoyées et joutées, et en après chacun retourna en son pays. Le roi d’Angleterre, qui véoit que le comte de Flandre, pour la cause du mariage, étoit allié en France, ne savoit que supposer si le comte de Flandre feroit partie contre lui avec le duc de Bourgogne son fils, qui par succession devoit être son hoir de la comté de Flandre, ni quels convenances il avoit entre le dit comte et le roi de France. Si se tint le dit roi plus dur et plus fel contre les Flamands, et leur montra griefs et fit montrer par ses gens, sur mer et ailleurs en son pays, ainsi que on les y trouvoit et que ils venoient en marchandise. De ce n’étoit mie le roi de France courroucé, car il eût vu volontiers que la guerre eût été ouverte entre les Flamands et les Anglois. Mais les sages hommes de Flandre et les bourgeois des bonnes villes n’en avoient nulle volonté ; et soutenoient tojours plus les communautés de Flandre la querelle et opinion du roi d’Angleterre à être bonne et juste que celle du roi de France.

Le roi Édouard d’Angleterre, qui acquéroit amis de tous côtés, et bien lui besoignoit selon les grands guerres et rébellions qui lui apparoient en ses pays de deçà la mer, sentit et entendit bien que le roi Charles de Navarre son cousin, qui se tenoit en la basse Normandie, seroit assez tôt de son accord ; car il étoit en haines et en grignes contre le roi de France, pour aucunes terres qui étoient en débat, que le dit roi de Navarre réclamoit de son héritage, et le roi de France lui devéoit : si en avoient été leurs gens et leurs conseillers par plusieurs fois ensemble ; mais ils n’y avoient pu trouver moyen ni accord. Si étoit la chose demeurée en ce parti que chacun se tenoit sur sa garde ; et avoit le dit roi de Navarre fait grossement et bien pourvoir ses villes et ses châteaux en Cotentin et en la comté d’Évreux sur les bondes de la Normandie ; et se tenoient à Chierebourch et par toutes ses garnisons gens d’armes.

En ce temps étoit de-lez lui messire Eustache d’Aubrecicourt, maître et gouverneur d’une ville outre les Guets de Saint-Clément, au clos de Cotentin, qui se tenoit du roi de Navarre, car c’étoit de son héritage, et cette ville appelle-t-on Quaranten ; et étoit le dit messire Eustache le plus espécial de tout son conseil : si que le roi d’Angleterre envoya vers lui, car il étoit aussi son homme et son chevalier, pour savoir l’intention du roi de Navarre. Or le trouva-t-il tel : et si bien exploita le dit messire Eustache que le dit roi de Navarre, à privée maisnie, entra en un vaissel que on appelle un Lin, et vint en Angleterre parler au dit roi, qui lui fit grand’chère et bonne. Et eurent là ensemble grand parlement et long ; et furent si bien d’accord que le roi de Navarre, lui retourné à Chierebourch, devoit défier le roi de France et recueillir et mettre par tous ses châteaux les Anglois.

Après ces ordonnances et confédérations entre ces deux rois faites et confirmées, le roi de Navarre retourna arrière en Normandie en la ville de Chierebourch, et là fut reconduit par chevaliers et écuyers de l’hôtel du roi d’Angleterre et de madame la roine, auxquels à leur retour il meschéy moult mal ; car endementres que le roi de Navarre, qui nouvellement étoit venu d’Angleterre de parlementer avec le roi, si comme j’ai dit ci-devant, estioit ces chevaliers d’Angleterre qui raconduit et ramené l’avoient, sçurent aucuns Normands et Bretons, et autres écumeurs de mer, cette avenue du roi de Navarre et des Anglois, et comment ils s’en devoient tantôt retourner en Angleterre. Si s’ordonnèrent et mirent en aguet, sur mer, et assez tôt rencontrèrent ces chevaliers d’Angleterre, qui partis étoient de Chierebourch et du roi de Navarre et s’en retournoient en leur pays, ni point ne se donnoient de garde. Si rencontrèrent ces nefs Normandes et ces écumeurs de mer, qui tantôt les envahirent et assaillirent fièrement, si qu’ils furent plus forts d’eux. Si conquirent les dits Normands les Anglois, et les mirent tous hors bord ; oncques homme ne prirent-ils à merci. Ainsi alla de cette aventure : de quoi le roi d’Angleterre fut moult courroucé quand il le sçut ; mais amender ne le put tant que à cette fois.

Assez tôt après la revenue du roi de Navarre qui étoit retourné à Chierebourch, messire Eustache d’Aubrecicourt, qui avoit été mandé et prié du prince de Galles et envoyé quérir par messages et par hérauts, prit congé du dit roi de Navarre pour aller en la prinçauté servir le prince. Lequel roi lui donna congé moult envis : mais le dit messire Eustache lui montra tant de raisons que finablement il se partit et entra en mer avec ce qu’il avoit de gens ; et vint arriver à Saint-Malo de l’Isle en Bretagne, et là prit terre et puis chevaucha vers Nantes, pour là passer la rivière de Loire, par l’accord du duc et de ceux du pays, qui encore ne se mouvoient ni de l’un lez ni de l’autre. Et exploita tant par ses journées le dit messire Eustache qu’il entra en Poitou et vint en la ville d’Angoulême devers le prince qui le reçut à grand’joie, et qui assez tôt après l’envoya devers messire Jean Chandos et le captal de Buch, qui se tenoient à Montalban et faisoient là frontière contre les François. Si fut le dit messire Eustache le bien-venu entre les compagnons si très tôt qu’il y vint.

CHAPITRE CCLXXIII.

Comment le connétable de France et le connétable de Hainaut mirent sus une chevauchée de gens d’armes pour assaillir Ardre.

En ce temps mirent sus les chevaliers de Picardie une chevauchée de gens d’armes, sur l’intention de chevaucher et aller voir ceux d’Ardre ; de laquelle furent adonc chefs, monseigneur Moreau de Fiennes, connétable de France, et messire Jean de Werchin, sénéchal de Hainaut, par le commandement du roi de France. Si s’assemblèrent en la bonne ville de Saint-Omer ; et étoient bien mille lances, chevaliers et écuyers. Si vinrent ces gens d’armes faire leur monstre par devant la bastide d’Ardre, qui bien étoit garnie et pourvue d’Anglois, et se logèrent pardevant, et donnèrent à entendre que ils leur tiendroient là le siége. Les Anglois qui pour ce temps étoient adonc dedans Ardre n’en furent néant ébahis, mais se ordonnèrent et appareillèrent pour défendre si on les assailloit. Si se ordonnèrent et arroièrent un jour les seigneurs de France et de Hainaut qui là étoient, et se trairent tous sur les champs, en moult frisque et noble arroy, et là étoit grand’beauté de voir les bannières des seigneurs mettre en avant et faire leur monstre. Si assaillit-on ce jour à petit de profit ; car il y en eut des navrés et des blessés, et si n’y conquirent rien. Et me semble, selon ce que je fus adonc informé, que au cinquième jour ils se départirent d’Ardre sans autre exploit, et se retournèrent chacun en son lieu. Ainsi se dérompit cette chevauchée.

CHAPITRE CCLXXIV.

Comment la forteresse de Royauville fut prise et conquise par mine, et tous les Anglois qui dedans étoient morts sans nulle mercy.

Nous reviendrons aux besognes des lointaines marches. Si conterons du siége qui se tenoit devant Royauville en Quersin, que les François y avoient mis et établi, qui étoient plus de douze mille combattans parmi les Compagnies, et toutes bonnes gens d’armes. Et encore à deux journées près d’eux se tenoient les gens du duc de Berry, messire Jean d’Armignac, messire Jean de Villemure, le sire de Beaujeu et les autres d’Auvergne et de Bourgogne, qui bien étoient trois mille combattans, qui tantôt se fussent traits avant si besoin eût été. Messire Jean Chandos et le captal, et messire Guichard d’Angle et les autres qui faisoient frontière à Montalban savoient bien le siége des François devant Royauville, et quel nombre de leur côté ils étoient sur le pays : si ne trouvèrent mie gens assez pour eux combattre ni lever le siége. Car le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch qui étoient à siége devant Bourdille ne vouloient nullement briser leur siége.

Or avint ainsi que les François, qui avoient devant Royauville mis leurs mineurs en mine, et qui avoient leurs engins qui jetoient jour et nuit, si contraignirent ceux de Royauville que les dits mineurs vinrent à leur entente, et firent renverser un grand pan de mur, parquoi la ville fut prise et tous les Anglois qui dedans étoient morts sans prendre à merci, dont ce fut dommage, car il y avoit de bons écuyers. Ceux de la nation de la ville furent pris à merci, parmi ce que, dès ce jour avant, ils vinrent à être bons François et loyaux. Si ordonnèrent les seigneurs qui là étoient capitaines et gens d’armes, pour garder la ville si mestier étoit, et pour donner conseil et avis du réparer. Si se départirent ces gens d’armes après le conquêt de Royauville, sur le pays de Quersin et de Rouergue, pour eux rafraîchir et être mieux à leur aise, et s’en vinrent les compagnies en la cité de Caours et là environ. Si en furent capitaines Aymemon d’Ortinge, Perrot de Savoie, le petit Meschin, Jaquet de Bray et Ernaudon de Pans, et détruisoient tout le pays. Si retournèrent le comte de Pierregord, le comte de Lisle, le comte de Comminges, le vicomte de Carmaing, et les autres Gascons en leurs terres ; car messire Hue de Cavrelée, messire Robert Briquet, Jean Gresuelle, Lamit, Naudon de Bagerant, le Bourg Camus, le Bourg de Breteuil, le Bourg de l’Esparre et toutes ces gens de Compagnies, y faisoient grand’guerre, et avoient mort, ars et détruit la terre du comte d’Armignac et celle du sire de Labreth.

En ce temps étoit un sénéchal en Rouergue très vaillant homme et bon chevalier durement, Anglois, qui s’appeloit messire Thomas de Witevale qui tenoit la ville et le châtel de la Milau, à une journée de Montpellier. Combien que le pays autour de lui fût tourné et conquis François, si tint-il la dite garnison plus d’an et demi, et une forteresse en Rouergue, que on appelle Wauclère ; et fit en ce temps plusieurs belles chevauchées et issues honorables sur les François, et de bons conquêts, et jut là très honorablement jusques à ce que monseigneur Bertran du Guesclin le bouta hors, ainsi que vous l’orrez recorder avant en l’histoire. Et toujours se tenoit le siége devant Bourdille.

CHAPITRE CCLXXIX.

Comment messire Robert Canolle et Chandos se partirent de Domme sans rien faire, et prirent Gramath et Rochemadour et plusieurs autres villes qui étoient tournées Françoises.

Assez tôt après que Chandos se fut parti de ses maîtres, du siége de Domme, messire Jean Chandos, messire Robert de Canolle, messire Thomas de Felleton, le captal de Buch, messire James d’Audelée et les autres seigneurs et chevaliers qui là étoient, eurent conseil et avis ensemble qu’ils defferoient leur siége, car là à seoir rien ne conquêtoient, et chevaucheroient plus avant sur le pays, et conquerroient villes et garnisons qui étoient tournées Françoises nouvellement par l’effort des compagnies et des gens du duc de Berry. Si se délogèrent et se départirent de Domme et se mirent au chemin ; et s’en vinrent par devant Gramath, qui tantôt se rendirent et tournèrent Anglois qu’ils furent là venus. Si se rafraîchirent les seigneurs et leurs gens dedans la ville de Gramath par trois jours, et pendant ce avisèrent-ils où ils se trairoient quand ils partiroient. Ils chevauchèrent devers une forteresse que les Compagnies avoient nouvellement prise, que on appelle Foars. Sitôt que ceux de celle garnison sentirent les Anglois venir à si grand effort, et que ceux de Gramath s’étoient tournés, ils se tournèrent aussi et devinrent Anglois ; et jurèrent qu’ils le demeureroient à toujours ; mais ils en mentirent. Si passèrent outre les Anglois et vinrent devant Rochemadour. Ceux de la ville étoient malement fortifiés, si n’eurent mie volonté d’eux rendre. Quand les Anglois furent venus jusques à la dite ville, et ils eurent avisé et considéré la manière de ceux de la dite ville de Rochemadour, si firent traire avant leurs gens et leur artillerie, et là commencèrent à assaillir de grand’façon et bonne ordonnance. Là eut, je vous dis, moult grand assaut et dur, et plusieurs hommes navrés et blessés du trait dedans et dehors.

Si dura cel assaut un jour tout entier. Quand ce vint au vêpre, les Anglois se retrairent à leurs logis et en avoient bien intention de l’assaillir à lendemain. Mais celle nuit ceux de Rochemadour se conseillèrent, qui avoient ce jour senti la force et la vertu de ceux de l’ost, et comment ils les avoient fort assaillis et pressés. Si ouïrent bien les plus sages et mieux avisés que à la longue ils ne se pouvoient tenir, et s’ils étoient pris par force, ils seroient tous morts et perdus, et leur ville arse sans merci. Si que, tout considéré, le bien contre le mal, quand ce vint au matin, ils traitèrent aux Anglois pour eux rendre ; et se porta traité si bien qu’ils churent en accord devers les dessus dits chevaliers d’Angleterre, parmi ce que, de ce jour en avant ils seroient bons Anglois, et le jurèrent solemnellement. Avec tout ce, ils durent à leurs frais mener et conduire, le terme de quinze jours, cinquante sommiers de vivres après l’ost, pour eux avitailler des pourvéances de la ville ; mais on les paieroit courtoisement, parmi un certain fuer qui y fut ordonné. Et ainsi demeura Rochemadour en paix. Et puis chevauchèrent les Anglois outre pardevers Villefranche en Toulousain, gâtant et exillant tout le plat pays et mettant les povres gens en grand’misère, et conquérant villes et châteaux qui s’étoient tournés François. Si se retournoient Anglois, les uns par traités, et les autres par force ; si vinrent les dessus dits seigneurs et leurs gens devant Villefranche, qui étoit assez bien fermée et pourvue de vivres et d’artillerie, car tout le plat pays de là environ se y étoit retrait.

Quand ils furent là venus, ils l’assiégèrent et assaillirent de grand’volonté, et y eut, en quatre jours qu’ils furent pardevant, maint grand assaut et fort, et plusieurs navrés de ceux de dedans et de dehors. Tout considéré, ils regardèrent que longuement ils ne pouvoient tenir, et qu’ils ne seroient aidés ni confortés de nul côté ; au moins ne leur étoit-il point apparent. Si se tournèrent et rendirent Anglois, par composition telle, que on ne leur devoit point porter de dommage. Ainsi devint Villefranche sur les marches de Toulousain, Anglesche. De quoi le duc d’Anjou qui se tenoit à Toulouse fut moult courroucé et dolent, quand il en sçut les nouvelles ; mais amender ne le put quant à celle fois. Si mit et laissa messire Jean Chandos dedans à gouverneur, et à capitaine un chevalier anglois qui s’appeloit messire Robert Rouse, et puis passèrent outre en exillant tout le pays.

Or retournerons au siége de Bourdille, en Pierregord, et conterons comment le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch en persévérèrent.

CHAPITRE CCLXXV.

Comment le sénéchal de Poitou ardit et exilla la terre du seigneur de Chauvigny, et prit par force d’assaut sa maître ville de Briouse.

Sur les marches de Poitou se tenoient messire Jean de Breuil, messire Guillaume des Bordes, monseigneur Louis de Saint-Julien, Kerauloet le Breton, à plus de douze cents combattans, qui étudioient et imaginoient nuit et jour comment ils pourroient prendre, écheler et embler villes, châteaux et forteresses en Poitou. Donc il avint qu’ils emblèrent et prirent par échellement, de nuit, le châtel que on dit la Roche de Posoy, à l’entrée du Poitou, séant sur la rivière de Creuse, à deux lieues de la Haie en Touraine, et assez près de Châteaulerault sur cette même rivière. Si en fut durement tout le pays de Poitou effrayé ; car les François en firent une grand’garnison, et la réparèrent, pourvurent et rafraîchirent d’artillerie bien et grossement. Quand ces nouvelles vinrent au prince, si en fut durement courroucé, mais amender ne le put. Si manda tantôt monseigneur Guichart d’Angle, monseigneur Louis de Harecourt, le seigneur de Parthenay, le seigneur de Poiane, et plusieurs autres qui se tenoient à Montalban de-lez monseigneur Jean Chandos, qu’ils revinssent appertement et qu’il les vouloit envoyer ailleurs. Ces dessus dits seigneurs de Poitou, à l’ordonnance du prince, se partirent de Montalban, et exploitèrent tant par leurs journées qu’ils vinrent en la ville d’Angoulême devers le prince, qui tantôt les envoya à Poitiers pour garder la cité et faire frontière aux François.

Assez nouvellement s’étoit tourné François un grand baron de Poitou, le sire de Chauvigny, vicomte de Briouse, et sa ville aussi, et l’avoit garnie de Bretons et de gens d’armes ; mais point n’étoit en sa terre, ains étoit venu en France de-lez le roi. De cette aventure furent le prince et tous les barons de Poitou moult courroucés. Si fut soupçonné le vicomte de Rochechouart, et en fut informé le prince, qu’il vouloit se tourner François ; dont il avint que le prince le manda en Angoulême, où il étoit, et lui dit son intention. Le vicomte s’en défendit et excusa au mieux qu’il put ; mais pour ce ne demeura-t-il mie qu’il ne lui convînt tenir prison fermée, et demeura un grand temps en ce danger.

En ce temps étoit grand sénéchal de Poitou messire James d’Audelée, un moult sage et vaillant chevalier, qui mit sus une chevauchée de tous les barons et chevaliers de Poitou. Et là étoient messire Guichard d’Angle, messire Louis de Harecourt, le sire de Pons, le sire de Parthenay, le sire de Poiane, messire Geffroy d’Argenton, messire Maubrun de Linières, le sire de Tonnai-Bouton, et monseigneur Guillaume de Montendre, et plusieurs autres chevaliers et écuyers de Poitou, et étoient bien douze cents lances. Et encore y étoit messire Baudoin de Franville, sénéchal de Saintonge. Si firent ces seigneurs leur assemblée à Poitiers, et puis s’en partirent en grand arroy, et chevauchèrent tant qu’ils entrèrent en Berry. Si commencèrent à ardoir et à exiller le pays et à honnir povres gens ; et y firent moult de dommages et puis s’en retournèrent par Touraine. Et partout où ils conversoient, le pays étoit tourmenté en grand’tribulation ; ni nul ne leur alloit au devant, car ils étoient si forts qu’ils tenoient les champs. Et entrèrent ces gens d’armes en la terre du seigneur de Chauvigny, qui étoit tourné François ; si l’ardirent et exillèrent toute sans déport, hormis les forteresses ; et vinrent devant sa maître ville de Briouse. Si l’assiégèrent et assaillirent, et firent assaillir un jour tout entier par leurs gens : mais rien n’y conquêtèrent. Donc s’allèrent-ils loger, et dirent qu’ils ne partiroient mie ainsi, et qu’elle étoit bien prenable. Si se levèrent au point du jour et s’armèrent et ordonnèrent, et sonnèrent leurs trompettes d’assaut. Si approchèrent ces Poitevins et ces Anglois, et se mirent en ordonnance par connétablies, chacun sire entre ses gens et dessous sa bannière. Là eut, par un samedi, grand assaut et dur, et bien continué ; car il avoit dedans la ville gens d’armes et compagnons qui se défendoient du mieux qu’ils pouvoient ; car ils savoient bien que c’étoit sur leurs vies. Si y firent maintes belles appertises d’armes. Le sénéchal de Poitou et le sénéchal de Xaintonge, qui étoient en grand’volonté et désir de conquerre la forteresse, faisoient leurs archers traire si ouniement que à peine n’osoit nul montrer aux guérites pour défendre. Si furent à ce jour et ce samedi au matin ceux de Briouse si fort assaillis et si continuellement, par traire et lancer et escarmoucher à eux, que finablement la ville fut conquise et la porte jetée par terre, et entrèrent ens tous ceux qui entrer y vouldrent. Si furent pris les hommes d’armes du vicomte ; et tantôt en firent pendre les seigneurs de l’ost jusques à seize, en leurs propres armures, en dépit du dessus dit vicomte qui n’y étoit pas, mais se tenoit à Paris de-lez le roi de France. Si fut toute la ville courue et arse, et y perdirent les habitans et les demeurans tout le leur, et encore en y eut foison de morts et de noyés. Et puis s’en retournèrent les Anglois et leurs routes en la cité de Poitiers pour eux mieux à leur aise rafraîchir. Et aussi y trouvèrent-ils mieux quant qu’il leur convenoit et à qui vendre et délivrer leur pillage et ce qu’ils avoient ravi et pillé.

CHAPITRE CCLXXVI.

Comment le prince fit messire Robert Canolle maître et gouverneur de tous les chevaliers et écuyers de son hôtel ; et comment messire Perducas de Labreth se retourna Anglois.

Messire Robert Canolle qui se tenoit en Bretagne où il avoit grand et bel héritage, et qui toujours avoit été bon et loyal Anglois, et servi et aimé le roi d’Angleterre et le prince de Galles, son ains-né fils, et été en leurs armées et chevauchées, quand il entendit que les François faisoient ainsi si forte guerre au dit prince, et qu’ils lui tolloient et vouloient tollir son héritage d’Aquitaine, lequel il avait jadis aidé à conquerre, si lui vint à grand’admiration et déplaisance. Et s’avisa en soi même qu’il prendroit ce qu’il pourroit avoir de gens d’armes et s’en iroit servir le prince à ses propres frais et dépens. Tout ainsi, comme il y imagina et considéra, il fit ; et cueillit et manda tous ses féaux, et pria ses amis, et eut environ soixante hommes d’armes et autant d’archers de sa délivrance ; et fit sa pourvéance sur la mer, en quatre grosses nefs, en une ville de Bretagne et port de mer que on appelle Kaouke. Quand toutes ses pourvéances furent faites et accomplies, il se partit de Derval et se traist celle part. Si entra en son vaissel, et ses gens ès leurs ; et singlèrent tant au vent et aux étoiles qu’ils arrivèrent au kay de la Rochelle. Si lui firent les bourgeois de la Rochelle grand’fête arrière cœur ; mais ils n’en osèrent autre chose faire. Et là trouva-t-il messire Jean d’Évreux qui étoit capitaine de la Rochelle de par le prince ; car le sénéchal étoit avec messire Jean Chandos et messire Thomas de Persy. Messire Jean d’Évreux reçut le dit messire Robert moult liement et lui fit toute la meilleure compagnie qu’il put faire. Si se refreschit messire Robert, et ses gens par deux jours, et au troisième ils partirent et se mirent au chemin devers Angoulème, et tant exploitèrent par leurs journées qu’ils y arrivèrent.

De la venue messire Robert Canolle fut le prince grandement réjoui, et ne le put par semblant trop conjouir ni fêtoyer, et aussi madame la princesse. Tantôt le prince le fit maître et souverain de tous les chevaliers de son hôtel, pour cause d’amour, et de vaillance et d’honneur, et leur commanda à obéir à lui comme à leur souverain ; et ils dirent que si feroient-ils volontiers.

Quand le dit messire Robert eut été de-lez le prince environ cinq jours, et ceux furent appareillés qui devoient aller en sa chevauchée, et aussi qu’il sçut quelle part il se trairoit, il prit congé au prince, et se partit d’Angoulême bien accompagné, les chevaliers du prince avec lui ; tels que monseigneur Richard de Pontchardon, monseigneur Étienne de Counsenton, messire d’Angouses, monseigneur Néel Lorinch, messire Guillaume Toursiel, monseigneur Hugues de Hastingues, monseigneur Jean de Trivet, messire Thomas le Despenser, monseigneur Richard Tanton, messire Thomas Banastre, messire Nicolas Bond, messire Guillaume le Moine, sénéchal d’Agénois, monseigneur Baudouin de Frainville et plus de soixante chevaliers. Si étoient environ cinq cents hommes d’armes et cinq cents archers et autant de brigands, et tous en volonté de trouver les François et de combattre. Si chevauchèrent les gens du prince, dont messire Robert étoit chef et gouverneur, par devant Agen, pour venir en Quersin, où les compagnies se tenoient ; et tant exploitèrent qu’ils vinrent en la cité d’Agen ; et se tinrent là un petit pour eux rafraîchir et attendre leurs ennemis. Pendant ce que ledit messire Robert Canolle séjournoit à Agen, et ses gens là environ, il entendit que messire Perducas de Labreth, un grand capitaine des Compagnies, et qui en avoit plus de trois cents de sa route dessous lui, étoit sur le pays en cette saison, par le pourchas du duc d’Anjou, tourné François. Si envoya tantôt le dit messire Robert Canolle devers lui hérauts et certains messages, et fit tant que, sur sauf-conduit, il vint parler à lui sur les champs, en un certain lieu qu’ils ordonnèrent. Quand le dit messire Robert vit le dit messire Perducas, il lui fit grand’chère et liée, et puis, petit à petit, entra en paroles. Si lui commença à remontrer comment il avoit grandement fait son blâme quand il étoit tourné François et issu hors du service du prince qui tant l’avoit aimé, honoré et avancé. Que vous ferois-je long conte ? Messire Robert Canolle, comme sage et subtil, prêcha tant au dit messire Perducas de Labreth qu’il le retourna Anglois, et toutes ses gens ; et se retournèrent adonc des compagnons gascons plus de cinq cents, dont le duc d’Anjou fut moult courroucé ; et tint moins de compte et de sûreté au dit messire Perducas ; et aussi firent tous les autres qui étoient de la partie des François, et en ressoingnièrent trop plus les Anglois.

CHAPITRE CCLXXVII.

Comment messire Robert Canolle assiégea les compagnies en la garnison de Durviel ; et comment messire Jean Chandos prit la forteresse de Montsac.

Les nouvelles vinrent en la cité de Caours aux autres compagnons, à Aimemon d’Ortinge, à Petit-Meschin, à Jacquet de Bray, à Perrot de Savoie et à Ernaudon de Pans, qui tenoient là une très grand’garnison et avoient tenu tout le temps, que messire Perducas de Labreth étoit retourné Anglois et toute sa route aussi. Si en eurent les dessus dits capitaines grand ennui au cœur et effroi ; et regardèrent et considérèrent entre eux que la cité de Caours étoit de trop grand’garde et trop foible pour eux tenir contre les Anglois. Si s’en partirent de là et la recommandèrent à l’évêque du dit lieu et aux bourgeois de la ville ; et s’en vinrent en une prioré assez près de là, que ils avoient tout le temps malement fortifiée, laquelle on appelle Durviel. Cette forteresse n’étoit point de grand’garde ; et se boutèrent tous dedans, et mirent en bonne ordonnance pour attendre leurs ennemis, lesquels vinrent celle part tantôt et sans délai qu’ils sçurent qu’ils s’étoient là retraits ; et assiégèrent et environnèrent la dite forteresse, et puis y établirent et firent maint assaut. Mais ils étoient si avisés et si drus d’armes et aussi bien pourvus d’artillerie qu’ils n’en faisoient compte.

Quand messire Jean Chandos, messire Thomas de Felleton, le captal de Buch, messire Jean de Pommiers, messire Thomas de Percy, messire Eustache d’Aubrecicourt et les chevaliers du prince qui se tenoient à Montalban, entendirent que messire Robert Canolle avoit assiégé les capitaines des compagnies en la garnison de Durviel, si eurent conseil qu’ils se trairoient celle part ; car la chose s’ordonnoit assez bien qu’ils trouveroient là aucuns grands faits d’armes.

Si se départirent de Montalban une grand’route, plus de trois cents lances ; et y laissèrent bien deux cents en garnison, desquels étoient capitaines messire Aymeri de Tartres, messire le soudich de l’Estrade, messire Bernardet de Labreth sire de Géronde. Si chevauchèrent les dessus dits bien et moult efforcément pour venir au siége de Durviel. Ainsi qu’ils chevauchoient, ils trouvèrent en leur chemin une ville assez forte, Françoise, qui s’appelle Montsac ; et étoit tant seulement en la garde des hommes de la ville, car il n’y avoit nul gentilhomme. Si envoyèrent de premier leurs coureurs devant, pour aviser et considérer la ville. Si rapportèrent leurs coureurs qu’elle étoit assez forte, et que sans siége et assaut on ne la pouvoit avoir. Donc se conseillèrent les seigneurs sur les champs pour savoir quelle chose en étoit bonne à faire. Adonc ils trouvèrent en conseil que ce ne seroit pas bon d’eux là arrêter et de briser leur emprise pour aller devant Durviel. Si passèrent outre, et étoit encore assez matin. Ainsi qu’ils pouvoient être une lieue outre, ils encontrèrent quatre sommeliers tout chargés de vitailles ; si furent tantôt pris et arrêtés les sommeliers, et leur fut demandé d’où ils venoient et où ils alloient. Cils connurent vérité : qu’ils étoient partis de Toulouse et avoient intention d’entrer en la ville de Montsac et de là mener leur vitaille. Donc furent examinés plus avant de l’état de la ville, et quelles gens ils étoient là dedans. Les sommeliers répondirent qu’ils n’oseroient mentir ; que la ville étoit moult étreinte de famine, et n’y pensoient là dedans avoir de tous vivres, si assiégés étoient, pour vivre quatre jours, et qu’il n’y avoit nul gentilhomme, ni autre défense que des bons hommes de la ville. Donc se mirent les gentils hommes ensemble et eurent conseil qu’ils n’iroient plus avant, si auroient rendu peine à conquerre la dite ville. Si retournèrent et retinrent la vitaille pour eux, et rendirent aux quatre sommeliers leurs chevaux, et leur dirent qu’ils r’allassent aux nouvelles pourvéances ; et puis s’en vinrent mettre le siége devant Montsac et se commencèrent à loger bien et faiticement, ainsi que s’ils dussent là demeurer un mois ; et firent ce premier jour semblant qu’ils assaudroient à lendemain, et levèrent devant les murs aucuns canons qu’ils portoient. Quand ceux de Montsac en virent la manière, si se commencèrent à effrayer, et sentirent bien qu’ils ne se pouvoient longuement tenir ; car ils n’avoient nulles pourvéances. Si commencèrent à traiter devers les dessus dits seigneurs d’Angleterre ; et se portèrent les traités si bien qu’ils reconnurent le prince à seigneur et à tenir la dite ville de lui à toujours mais, sans fraude et sans engin ; et parmi ce ils demeurèrent en paix, et ne leur ôta-t-on rien du leur. Si ordonnèrent les chevaliers, messire Jean Chandos et les autres, à la requête de ceux de la ville, un chevalier à capitaine, lequel on appeloit messire Robert Miton, et vingt hommees d’armes et quarante archers avec lui, aux frais et gages des hommes de la ville ; puis chevauchèrent outre tant qu’ils vinrent devant Durviel où messire Robert Canolle et les autres étoient. Si eut là grands approchements et grands reconnoissances d’amour, quand ils se trouvèrent tous ensemble ; et se mirent au siége avec les autres, tous par bonne ordonnance.

CHAPITRE CCLXXVIII.

Comment messire Robert Canolle et messire Jean Chandos se partirent de Durviel sans rien faire et vinrent assiéger la garnison de Domme.

Le siége pendant devant Durviel, il y eut plusieurs assauts, escarmouches, paletis et grands faits d’armes, car c’étoient toutes bonnes gens d’armes qui tenoient le siége devant, et ceux de dedans étoient tous bien combattans et bien usés d’armes : autrement ils ne se fussent point longuement tenus. Si vous dis que les Anglois, et ceux de leur côté qui là gissoient au siége, ne l’avoient mie d’avantage, mais étoient en trop dur parti, par deux manières car il pleuvoit nuit et jour si onniement que trop grévoit aux hommes et aux chevaux ; et avec tout ce ils avoient si grand’deffaute de vivres, qu’ils ne savoient que manger ; et y vendoit-on un pain trois vieux gros ; encore n’en pouvoit-on recouvrer pour son argent bien souvent ; de vins avoient-ils assez et largement, et ce leur faisoit grand confort.

En tel état furent-ils plus de cinq semaines. Quand ils virent que rien ne faisoient, et que la garnison de Durviel point ils ne prendroient, et séjournoient là en grand malaise, si avisèrent qu’ils se délogeroient, et se trairoient pardevant la ville et le châtel de Domme en plus gras pays, ainsi qu’ils firent. Et étoit sire et gouverneur de la dite ville et du dit châtel messire Robert de Domme, qui en étoit seigneur, et avoit avec lui un sien cousin chevalier, qui s’appeloit messire Pierre Sanglier. Si avoient, en au devant, ces deux chevaliers les vivres du plat pays-là tous retraits là dedans. Quand les Anglois et les Gascons, qui étoient là quinze cents hommes d’armes et deux mille que archers, que brigands, furent là venus, si se ordonnèrent et mirent en arroy de siége bien et faiticement, et commencèrent à assaillir la forteresse de grand’volonté : si y levèrent plusieurs grands engins, assauts et escarmouches où il y eut fait, le siége durant, de grands appertises d’armes. Quand ils eurent là été quinze jours, et ils eurent vu que rien n’y faisoient ni rien n’y conquêtoient, et si y gissoient en grand’peine et grands frais, si se avisèrent et conseillèrent les uns par les autres qu’ils signifieroient leur état et leur affaire au prince de Galles leur seigneur, qui se tenoit en Angoulême. Si fut ordonné d’aller de celle part et de faire ce message Chandos le héraut, lequel se partit de ses maîtres et exploita tant par ses journées qu’il vint en Angoulême, où il trouva le prince à moult privée maisnie ; car tous ses chevaliers et écuyers étoient d’une part et d’autre. Quand le héraut Chandos fut là venu, il se mit à genoux devant le prince et lui recommanda tous ses maîtres dessus nommés, lesquels il avoit laissés au siége devant Domme, et puis lui recorda et remontra bien et sagement l’état et l’affaire de leur ordonnance, ainsi que informé et chargé l’avoient, avec lettres de créance qu’il apportoit à monseigneur le prince. Le prince entendit à ce bien et volontiers, et dit qu’il en auroit avis, et fit demeurer le héraut de-lez lui, et y fut cinq jours. Au sixième il lui fit délivrer sous son scel lettres écrites et scellées, et lui dit au départir : « Chandos, saluez-nous les compagnons. » Cil répondit : « Monseigneur, volontiers. » Lors se départit du prince le dit héraut et se mit au retour par devers Quersin.

Or vous recorderai de ceux de l’ost comment ils exploitèrent, et quelle chose ils firent, pendant que le dit héraut alla et vint et fit son message.

CHAPITRE CCLXXX.

Comment le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch prirent la garnison de Bourdille par grand avis.

Pendant que les dessus nommés barons et chevaliers d’Angleterre et leurs routes, faisoient leurs chevauchées et leurs conquêts, tant en Rouergue, en Quersin, que en Agénois, où ils furent une moult longue saison, se tenoit le siége devant la garnison de Bourdille, qui y fut plus de neuf semaines. Et vous dis que, ce siége-là tenant, il y eut plusieurs assauts, escarmouches et paletis, et plusieurs grands appertises d’armes presque tous les jours ; car ceux de dedans venoient par usage tous les jours, à main armée, jusques à leurs barrières hors de la porte, et là escarmouchoient moult vaillamment et hardiment, et si bien se portoient que proprement de l’ost ils avoient grand’louange. Ainsi se tinrent en cel état un grand temps et fussent tenus encore trop plus, si orgueil et présomption ne les eussent tentés ; car ils étoient gens assez, et tous hardis compagnons pour tenir et défendre leur forteresse, et bien pourvus de vivres et d’artillerie, et ceux de i’ost se commençoient à tanner, combien qu’ils gesissent là moult honorablement ; mais ils regardoient qu’ils y étoient à grands frais et que trop peu y conquéroient. Or avint un jour qu’ils eurent conseil et avis comment ils se maintiendroient pour leur affaire approcher. Si ordonnèrent que à lendemain, à heure de prime, ils feroient toutes leurs gens armer et eux tenir secrètement en leurs logis, et envoyeroient aucune d’eux escarmoucher à ceux de la forteresse ; car ils les sentoient de si grand’volonté que tantôt ils istroient hors et se mettroient sur les champs bien appertement pour eux combattre. En ce faisant, leurs gens, qui là seroient envoyés escarmoucher, se feindroient et se retourneroient tout combattant petit à petit devers leurs logis, ainsi que déconfits, pour ceux du dit fort attraire plus avant, et ils auroient ordonné une bataille de leurs gens tout à cheval, qui se mettroient entre leurs ennemis et la forteresse, par quoi, quand ils voudroient retourner, ils ne pourroient. Cet avis fut arrêté entre eux ; et dirent que si on ne les avoit par celle voie, on ne les auroit point à son aise. Si que à lendemain, ils firent très le matin armer secrètement toutes leurs gens, et en envoyèrent jusques à deux cents escarmoucher à ceux de Bourdille. Quand les compagnons qui dedans étoient, et les capitaines Ernaudon et Bernardet, les virent venir, si en furent joyeux, et s’armèrent appertement, et firent armer leurs gens. Si pouvoient bien être environ sept vingt, tous jeunes et légers compagnons. Et firent ouvrir leur porte toute arrière, et vinrent à leurs barrières, et recueillirent aux lances et aux pavais les Anglois bien et faiticement ; et y firent tant que les Anglois reculèrent et perdirent terre ; et aussi il étoit ordonné ainsi. Les compagnons de Bourdille firent passer leur pennon devant, et dirent : « Avant ! avant ! par le chef Saint Antoine ! ceux-ci sont nôtres. » Lors les envahirent-ils de grand’volonté, et en eux chassant ils en jetèrent aucuns par terre et blessèrent et prirent pour prisonniers. Et pour ce qu’ils vouloient tout avoir, et ainsi que on dit, grand’convoitise fait petit mont, ils éloignèrent si leur forteresse que, quand ils voulurent retourner, ils ne purent ; car messire Jean de Montagu, qui étoit sur l’embûche à plus de cinq cents combattans, et qui droit sur la place fut fait chevalier de monseigneur le comte de Cantebruge, se mit à toute sa route entre la forteresse et eux, et descendirent pied à pied droit devant eux, et puis les envahirent de grand’volonté.

Quand les compagnons de Bourdille se virent ainsi attrapés, si connurent bien qu’ils avoient trop follement chassé. Néanmoins ils se mirent et recueillirent tous ensemble comme vaillans gens, et se commencèrent à combattre et faire tant de grands appertises d’armes que merveilles seroit à recorder ; et se tinrent sans eux déconfire bien l’espace de deux heures, toujours lançant et eux combattant, entrans et retraians moult vaillamment de leurs ennemis ; et tant y firent d’appertises d’armes que proprement les seigneurs d’Angleterre qui là étoient y prirent grand’plaisance. Et là fut le dit messire Jean de Montagu très bon chevalier et vaillant, et bien se combattit et assaillit ses ennemis. Finablement ceux de Bourdille furent là déconfits, tous morts et pris, que oncques pied ne s’en échappa, et les prisonniers rescous que pris avoient, et les deux écuyers capitaines, Ernaudon et Bernardet de Batefol, pris et prisonniers au dit monseigneur Jean de Montagu. Pendant que cil estour avoit là été, le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch s’étoient avancés et avoient conquis les barrières et la porte, et étoient entrés dedans, la bannière du comte de Cantebruge devant. Ainsi eurent les Anglois la garnison de Bourdille, et firent les hommes de la ville jurer foi et sûreté à eux, et à tenir la ville de par le prince. Si ordonnèrent les seigneurs à demeurer pour la garder le seigneur de Mucident et ses gens, et lui baillèrent soixante archers ; et puis depecèrent leur siége et eurent conseil qu’il se retrairoient en Angoulême devers le prince, pour savoir quelle chose il voudroit qu’ils fissent. Ainsi se défit le siége de Bourdille, et se mirent tous les seigneurs et leurs routes au retour.

Or retournerons aux dessus dits chevaliers d’Angleterre et de Gascogne qui chevauchèrent en Quersin, et parlerons de Chandos le héraut, et des nouvelles qu’il apporta de par le prince de Galles.

CHAPITRE CCLXXXI.

Comment messire Robert Canolle, messire Jean Chandos, messire Thomas de Felleton et le captal de Buch ordonnèrent de leurs gens et s’en retournèrent devers le prince.

Ainsi que les dessus dits et leurs routes, et les compagnies avec eux, chevauchoient ès marches de Rouergue et de Quersin, et qu’ils faisoient tourner villes et châteaux, et mettoient le pays où ils conversoient en grand’tribulation, Chandos le héraut revint, qui les trouva devant une forteresse en Quersin que ils avoient moult astreinte. Sitôt qu’ils virent le héraut revenu, si lui firent grand’chère et lui demandèrent des nouvelles. Il leur dit que monseigneur le prince les saluoit tous et les désiroit moult à voir ; et à ces mots il leur bailla les lettres que le prince leur envoyoit. Si les prirent les barons et les lurent. Si trouvèrent, avec saluts et amitiés, qu’il ordonnoit et vouloit que messire Jean Chandos, messire Thomas de Felleton, monseigneur le captal de Buch, retournassent en Angoulême devers lui, et messire Robert Canolle et ses gens, et toutes les Compagnies, demeurassent en l’état où ils étoient et fissent guerre. Quand ces quatre seigneurs, qui là étoient chefs de toutes ces gens d’armes, entendirent ces nouvelles, si regardèrent tous l’un l’autre, et puis demandèrent quelle chose en étoit bonne à faire. Si se adressèrent d’une voix devers messire Robert Canolle et lui dirent : « Messire Robert Canolle, vous véez et entendez comment monseigneur le prince nous remande, et veut et ordonne que vous demeuriez sur ce pays et soyez chef et gouverneur de toutes ces gens d’armes. » — « Seigneurs, répondit messire Robert, monseigneur le prince me fait plus d’honneur que je ne vaudrai jamais ; mais sachez que jà sans vous je n’y demeurerai, et si vous partez je partirai. » Depuis, il ne se vouit autrement laisser informer ni conseiller, mais dit toujours qu’il partiroit. Si eurent conseil de retourner tous quatre devers le prince savoir plus pleinement son entente.

Ainsi se dérompit cette grande chevauchée ; et quand ce vint au département, ils envoyèrent messire Perducas de Labreth en la ville de Rochemadour, et toutes ses gens, pour là faire frontière contre les François ; et dirent ainsi les seigneurs aux autres compagnies et à leurs capitaines : « Seigneurs, vous oyez comment monseigneur le prince nous remande ; si nous faut obéir ; et ne savons de vérité qu’il nous veut. Si vous dirons que vous ferez : vous recueillerez vos gens et vous remettrez ensemble, et monterez amont sur les marches de Limousin et d’Auvergne, et ferez la guerre ; car sans guerre ne pouvez vous vivre ni ne savez ; et nous vous jurons et promettons loyaument, que si vous prenez ou conquérez ville, châtel ou forteresse en France, en quelque lieu que ce soit ni en quelque marche, et vous y êtes assiégés, nous vous irons conforter tellement que nous lèverons le siége, » Ceux qui ces paroles et promesses ouïrent dirent : « C’est bien dit, et nous le recevons ainsi ; car espoir en aurons-nous mestier. » Ainsi se départirent les uns des autres, et se dérompit cette grosse chevauchée, les compagnies d’un lez et les seigneurs d’autre, qui s’en revinrent tout par accord devers le prince en la ville d’Angoulême, qui leur fit grand’chère. Or étoient revenus aussi de la comté de Pierregord, un petit en devant, le comte de Cantebruge et le comte de Pennebroch, messire Jean de Montagu et tous les autres.

Or vous parlerons des compagnies et gens d’armes qui partis étoient de monseigneur Jean Chandos, comment ils persévérèrent.

CHAPITRE CCLXXXII.

Comment les Compagnies anglesches prirent le châtel de Belleperche en Bourbonnois et la mère du duc de Bourbon qui étoit dedans, et aussi le châtel de Sainte-Sévère.

Entre les compagnons avoit là trois écuyers de la terre du prince, grands capitaines des compagnies et hardis et apperts hommes d’armes durement, grands aviseurs et écheleurs de forteresses. Si appeloit-on l’un Ortinge, l’autre Bernard de Wiske et le tiers Bernard de la Sale. Ces trois compagnons ne voulurent mie séjourner qu’ils ne fissent parler d’eux et aucun exploit d’armes. Si s’en vinrent avec leurs routes eux refreschir en Limousin.

En ce temps en étoit sénéchal et gouverneur, de par le prince, messire Jean d’Évreux. Ces trois dessus dits jetèrent leurs avis à prendre en France aucunes forteresses ; et regardèrent que Belleperche en Bourbonnois étoit un beau châtel et fort ; et y demeuroit la mère du duc de Bourbon et de la roine de France. Si entendirent par leurs espies que la bonne dame étoit là seule entre ses gens, et n’avoit audit château point trop grand’garde ; encore le châtelain du lieu alloit et venoit souvent hors, et n’en étoit point trop soigneux de le garder. Ces compagnons et une partie des leurs, ceux qu’ils vouldrent élire, ne sommeillèrent point trop sur leur entente, mais chevauchèrent un jour et une nuit et vinrent sur l’ajourner à Belleperche, et l’échellèrent et prirent, et madame la mère de la roine de France qui étoit dedans, et fut leur ce qu’ils trouvèrent dedans. Si regardèrent que la forteresse étoit belle et bonne et en gras pays, et dirent qu’ils la tiendroient contre tout homme. Encore en cette propre nuit ils prirent une autre forteresse qui s’appeloit Sainte-Sévère, sur les marches de Limousin, et cette donnèrent-ils à monseigneur Jean d’Évreux.

Ces nouvelles furent tantôt sçues en France, que Belleperche étoit prise et emblée des Anglois, et la mère de la roine de France dedans. Si en fut le roi fortement courroucé, et aussi furent la roine et le duc de Bourbon ; mais amender ne le purent quant à cette fois.

En ce temps fut élu en France pour être l’un des maréchaux des guerres messire Louis de Sancerre, vaillant homme et hardi chevalier durement. Encore vivoit messire Arnoul d’Audrehen ; mais il étoit si vieux et si froissé d’armes et de travail du temps passé, que bonnement aider ne se pouvoit ni plus embesogner de l’office ; mais encore s’armoit-il volontiers quand il venoit à point.

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