Les Chroniques de Sire Jean Froissart (page 70)

Jean Froissart · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Chroniques de Sire Jean Froissart · 72 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Or vous parlerons un petit des besognes de Picardie, aussi bien que nous vous avons parlé de celles des lointaines marches, et d’une grand’assemblée qui fut faite à Tournehen.

CHAPITRE CCLCCCIII.

Comment le roi de France fit faire grand appareil de nefs pour envoyer en Angleterre ; et comment le duc de Lancastre, à grand’foison de gens d’armes, arriva à Calais.

Le roi de France, toute cette saison d’été, avoit fait très grand appareil de nefs, de barges et de vaisseaux, sur le port de Harefleu et sur la rivière de Saine, entre Rouen et Harefleu, et avoit intention d’envoyer en Angleterre une armée si grand et si étoffée de toutes bonnes gens d’armes, de chevaliers et d’écuyers, desquels messire Philippe son frère, duc de Bourgogne, seroit chef et gouverneur, ainsi que pour tout détruire en Angleterre. Et se tenoit et séjournoit proprement le roi de France en la cité de Rouen, pour mieux entendre à ses besognes ; et alloit toutes les semaines deux ou trois fois voir la navie, et avoit à ce très grand’affection. Avec tout ce, son mandement étoit si grand et si étendu par tout son royaume, que là environ Rouen, en Veguesin et en Beauvoisin venoient et apleuvoient gens d’armes tous les jours que merveilles seroit à penser. Et toujours se faisoient et approchoient les pourvéances en celle navire si grandes et si grosses comme ce fut pour aller en Castille ou Portingal. Mais le sire de Cliçon, qui étoit un des espéciaux du conseil du roi, ne s’y accordoit pas bien et déconseilloit au roi à tant de nobles de son royaume aller en Angleterre et y faire guerre, comme les Anglois étoient de passer la mer et de venir en France ; et alléguoit à ce assez de raisons, ainsi que cil qui mieux connoissoit la condition et la nature des Anglois et l’état du pays d’Angleterre que moult d’autres. Nonobstant ce, on ne pouvoit briser le propos du roi ni d’aucuns de son conseil, que cette armée ne partesist.

Le roi d’Angleterre et son fils le duc de Lancastre, et plusieurs de leur conseil, étoient assez avisés et informés de cette armée, et comment les François les devoient venir voir et guerroyer en leur pays, de la quelle chose ils étoient tout joyeux ; et avoient pourvus les passages, les ports et les hâvres sur mer à l’encontre de Ponthieu et de Normandie pour eux recueillir, si ils venoient, bien et suffisamment de bonnes gens d’armes et d’archers ; et étoit tout le royaume d’Angleterre avisé et conforté pour combattre les François si ils venoient. Et eut adoncques le roi d’Angleterre conseil et volonté d’envoyer son fils le duc de Lancastre, atout une charge de gens d’armes et d’archers, en la ville de Calais. Si ordonna et nomma proprement le roi ceux qui iroient avecques lui ; le comte de Sallebery, le comte de Warvich, messire Gautier de Mauny, le seigneur de Ros, monseigneur Henry de Persy, le sire de Basset, le sire de Willebi, le seigneur de la Ware, le seigneur de la Poule, monseigneur Thomas de Grantson, messire Alain de Boukeselle, monseigneur Richard Sturry et plusieurs autres ; si étoient six cents hommes d’armes et quinze cents archers. Si vinrent les dessus dits en la ville de Douvres et là environ, et puis passèrent quand leur navire fut toute prête et ils eurent vent à volonté, et arrivèrent en la forte ville de Calais : si issirent hors de leurs vaisseaux et en mirent petit à petit toutes leurs garnisons hors et se herbergèrent tous en la dite ville.

En celle saison avoit le roi d’Angleterre escript et prié espécialement messire Robert de Namur qu’il le voulsist servir, sa guerre faisant, à toute sa charge de gens d’armes. Le dit messire Robert, qui toujours avoit été bon Anglois et loyal, avoit répondu qu’il seroit appareillé sitôt que on le manderoït et qu’il sauroit que le roi ou un de ses enfans seroit à Calais, ou trait sur les champs pour chevaucher sur France. Si que, si très tôt qu’il entendit que le duc de Lancastre étoit arrivé à Calais, il semonni tous ses compagnons et ceux dont il vouloit être aidé et servi, et fit tout son harnois appareiller moult efforcément, ainsi comme à lui appartenoit.

Or retournerons-nous aux besognes de Poitou.

CHAPITRE CCLXXXIV.

Comment le châtel de la Roche sur Yon fut rendu aux Anglois, et comment le capitaine du dit lieu fut mis à mort par ordre du duc d’Anjou.

Vous devez savoir que quand le département fut fait des barons et des chevaliers de Guyenne qui avoient chevauché en Quersin et en Rouergue, et Chandos le héraut eut apporté les nouvelles du prince, ils retournèrent tous par un accord en la ville d’Angoulême, où ils trouvèrent le prince qui les reçut moult liement. En petit devant ce étoit retourné le comte de Cantebruge, le comte de Pennebroch et leurs gens, après le conquêt de Bourdille, si comme ci-dessus est dit et contenu. Si se conjouirent et firent grand’fête ces seigneurs et ces barons, quand ils se retrouvèrent tous ensemble, et se avisèrent et conseillèrent où ils se trairoient, pour mieux exploiter leur saison. Si regardèrent que, sur les marches d’Anjou, avoit un beau château et fort, qui se tenoit du ressort d’Anjou, lequel on appeloit la Roche sur Yon, et dirent tous et avisèrent qu’ils se trairoient celle part et y mettroient le siége, et le conquerroient si ils pouvoient. Si ordonnèrent leurs besognes en telle instance, et mirent au chemin, et se trairent tous de celle part. Encore leur revinrent depuis tous les barons et chevaliers de Poitou, monseigneur James d’Audelée, le sire de Pons, le sire de Partenay, messire Louis de Harecourt, messire Guichard d’Angle, le sire de Poyane, le sire de Tonnai-Bouton, messire Geffroy d’Argenton, monseigneur Maubrun de Linières et le sénéchal de la Rochelle, messire Thomas de Percy. Si se trouvèrent ces seigneurs et ces gens d’armes grand’foison, quand ils furent revenus tous ensemble, plus de trois mille lances. Si exploitèrent tant qu’ils vinrent devant ledit châtel de la Roche sur Yon qui étoit beau et fort et de bonne garde, et bien pourvu de bonnes pourvéances et d’artillerie. Si en étoit capitaine, de par le duc d’Anjou, un chevalier qui s’appeloit messire Jean Blondeau, et qui tenoit dessous lui au dit château moult de bons compagnons aux frais et dépens du dit duc. Si ordonnèrent les dessus nommés seigneurs et barons qui là étoient leur siége par bonne manière et grand’ordonnance ; et l’environnèrent tout autour, car bien étoient gens à ce faire ; et firent amener et charrier de la ville de Thouars et de la cité de Poitiers grands engins, et les firent dresser devant la forteresse, et encore plusieurs canons et espringalles qu’ils avoient de pourvéance en leur ost et pourvus de longtemps et usagés de mener. Si étoit leur ost durement plantureux de tous vivres ; car il leur en venoit grand’foison du Poitou et des marches prochaines.

Quand messire Jean Blondeau se vit ainsi assiégé et appressé de tant de bonnes gens d’armes, car là étoient presque tous les barons et chevaliers d’Aquitaine, et ne lui apparoît nul confort de nul côté, si se commença à effrayer ; car bien véoit que les seigneurs qui là étoient ne le lairoient jusques à temps qu’ils l’auroient pris par force ou autrement. En l’ost du comte de Cantebruge et de monseigneur Jean Chandos et des barons qui là étoient, avoit aucuns chevaliers des marches de Poitou qui bien connoissoient le dit capitaine, et qui l’avoient accompagné du temps passé ; et vinrent iceux jusques aux barrières, et firent tant que, sur assurances et sauf-conduit, ils parlèrent à lui ; et le menèrent tant par traités, car il n’étoit mie bien subtil combien qu’il fût assez bon chevalier, qu’il entra en traité de rendre la forteresse si elle n’étoit secourue et le siége levé dans le terme d’un mois, parmi ce qu’il devoit avoir six mille francs pour les pourvéances du châtel. Ce traité fut entamé et mis outre ; et demeurèrent ceux du châtel et le châtel aussi en sûr état, le dit terme, parmi la composition dessus dite ; et si dedans le mois ils n’étoient secourus, le château devoit être rendu. Cette chose accordée, le chevalier le signifia au roi de France, au duc d’Anjou et au duc de Berry et à tous les seigneurs dont il pensoit être secouru, afin qu’il se pût mieux excuser de blâme si il en étoit reproché. Nonobstant ce et toutes les significations, combien que le châtel fût bel et bon, et moult nécessaire à être François pour le pays d’Anjou et de Touraine, oncques il ne fut secouru ni conforté, de nullui. Si que, tantôt que le mois fut passé et expiré, les seigneurs anglois requirent au dit chevalier qu’il leur tenist convenant, et de ceil avoit livré bons pléges. Le dit messire Jean ne voulut mie aller à l’encontre, et dit ainsi à ses compagnons, puisque le roi de France et le duc d’Anjou vouloient perdre la forteresse, il ne la pouvoit mie tout seul garder et amender. Si la rendit aux Anglois qui là étoient, lesquels tantôt en prirent la saisine et possession, et en eurent grand’joie. Et eut aussi ce que convenancé lui étoit le dit messire Jean, six mille francs tous appareillés, pour les pourvéances du dit châtel, qui bien le valoient ; et fût convoyé lui et tous les siens en la ville d’Angers. Si très tôt que là il fut venu, il fut là pris et arrêté du gouverneur d’Angers et mis au châtel en prison. Si entendis ainsi, que de nuit il fût bouté en un sac et jeté en la rivière qui là court, et noyé par l’ordonnance et commandement du duc d’Anjou, pour ce qu’il avoit pris or et argent pour la forteresse, qui étoit bien taillée de se tenir un an si mestier eût été.

Ainsi eurent les Anglois le châtel de la Roche sur Yon en Anjou, et y mirent grands garnisons de par eux, et le réparèrent bien et faiticement, et puis s’en retournèrent en Angoulême devers le prince.

CHAPITRE CCLXXXIX.

Comment le comte de Pennebroch envoya un sien écuyer, environ minuit, à Poitiers, pour avoir secours de messire Jean Chandos.

Vous devez bien croire et savoir de vérité que les seigneurs, premièrement le comte de Pennebroch et les chevaliers qui là étoient assis et enclos de leurs ennemis dedans l’hôtel de Puirenon, n’étoient mie à leur aise, car ils sentoient leur forteresse, qui n’étoit pas trop forte pour durer à la longue encontre de tant de bonnes gens d’arme ; est si étoient mal pourvus d’artillerie, qui leur étoit un grand grief, et aussi de vivres ; mais de ce ne faisoient nul compte ; car au fort ils jeûneroient bien un jour et une nuit pour eux garder si mestier étoit. Quand ce vint en la nuit qu’il faisoit brun et épais, ils prièrent à un écuyer, appert homme d’armes, en qui ils avoient grand’fiance, et lui dirent qu’il se voulsist partir, et on lui feroit voie par derrière, et chevauchât appertement, et il seroit au jour à Poitiers ; là trouveroit-il messire Jean Chandos et ses compagnons ; si leur dit comment il leur étoit, et que encore viendroit-il bien à temps pour eux conforter : car ils se tiendroient bien encore en la dite maison jusqu’à nonne. L’écuyer, qui vit le grand danger où il et tous les seigneurs étoient, dit que il feroit volontiers ce message, et encore se vanta-t-il de trop bien savoir le chemin. Si se départit de l’hôtel dessus dit, environ heure de minuit, quand ceux de l’ost furent apaisés, par une fausse poterne, et se mit au chemin, au plus droit qu’il put et qu’il sçut, pour venir à Poitiers : mais tant y eut que oncques celle nuit il ne put ni ne sçut tenir voie ni chemin, et se fourvoya, et fut grand jour ainçois qu’il pût entrer en la voie de Poitiers. Quand ce vint à l’aube du jour, les François qui avoient ainsi assis les Anglois au Puirenon comme vous oyez, sonnèrent leurs trompettes et s’armèrent ; et dirent et regardèrent entre eux qu’ils assaudroient en la froidure du jour, car ce leur étoit plus profitable que la chaleur du jour.

Le comte de Pennebroch et les chevaliers qui dedans leur enclos étoient, et qui toute la nuit point dormi n’avoient, mais de ce qu’ils avoient pu fortifiés s’étoient, de pierres et de bancs que sur les murs apportés avoient, sentirent bien que les François s’ordonnoient pour eux venir assaillir. Si se confortèrent et avisèrent sur ce. Devant heure de soleil levant, une bonne espace, furent les dits François tous appareillés et ordonnés pour venir assaillir, et leur fut commandé par leurs seigneurs et capitaines de se traire avant. Lors s’en vinrent devant le dit hôtel par connétablies, et entrèrent de rechef en grand’volonté en l’ouvrage de leur assaut ; et trop bien en ce commencement s’en acquittèrent et firent leur devoir. Et avoient apporté échelles ; si les appuyoient contre le mur et montoient sus à l’estrivée, armés et garnis de pavais suffisamment : car autrement ; ils n’eussent point duré ; et tenoient à honneur et à grand vasselage celui qui pouvoit être monté premier ; aussi étoit-ce vraiment. Là n’étoient mie les Anglois oiseux ni recrus d’eux défendre ; car autrement ils eussent été pris : mais se défendoient si vaillamment que merveille seroit à penser, et jetoient pierres sur ces targes et bassinets, parquoi ils les rompoient et effondroient, et en navroient plusieurs et blessoient bien grièvement par celle défense. Ni on ne vit oncques gens eux si vaillamment tenir en si petit fort contre tant de bonnes gens d’armes. Ainsi fut cil assaut continué du matin jusques à prime.

CHAPITRE CCLXXXV.

Comment messire James d’Audelée, sénéchal de Poitou, trépassa de ce siècle ; et comment messire Jean Chandos en fut fait sénéchal.

Après le conquêt de la Roche sur Yon, si comme ci-dessus est dit, dont les François furent moult courroucés, les seigneurs s’en retournèrent en Angoulême, et là leur donna congé le prince à aucuns de retourner en leurs maisons. Si s’en alla messire James d’Audelée, cil vaillant chevalier et sénéchal pour le temps de Poitou, séjourner et demeurer à Fontenay le Comte. Là accoucha le dit chevalier, de maladie, qui moult le gréva, et tant qu’il en mourut : de quoi le prince et madame la princesse furent moult courroucés ; et aussi furent tous les barons et chevaliers de Poitou ; car il fut sage chevalier et vaillant homme d’armes durement ; et fut celui qui fut le premier assaillant à la bataille de Poitiers, là où le roi Jean fut pris et déconfit ; et fut tenu pour le plus preux et vaillant homme d’armes pour la journée, de la partie des Anglois. Si lui fit-on son obsèque moult révéremment en la cité de Poitiers, et y fut le prince personnellement.

Assez tôt après, par la prière et requête de tous les barons et chevaliers de Poitou, messire Jean Chandos, qui étoit sénéchal d’Aquitaine, fut sénéchal de Poitou, et s’en vint séjourner et demeurer en la cité de Poitiers. Si faisoit souvent des issues et des chevauchées sur les François, et les tenoit si court qu’ils n’osoient chevaucher, fors en grand’route.

En ce temps fut délivré de prison le vicomte de Rochechouart, que le prince avoit fait tenir pour ce qu’il le soupçonnoit François : si que, à la prière et requête de ses amis de Poitou qui étoient pour lors de-lez le prince, le dit prince le délivra et lui rendit toute sa terre. Quand le dit vicomte fut délivré de prison, il s’en vint couvertement au plus tôt qu’il put à Paris pardevers le roi ; et se tourna François et revint arrière en sa terre, sans ce que on sçût encore rien de son affaire, et mit Thibaut du Pont, Breton, un moult bon homme d’armes, en sa forteresse : et envoya tantôt défier le prince, et lui fit grand’guerre.

Or parlerons un petit du duc de Lancastre.

CHAPITRE CCLXXXVI.

Comment le duc de Bourgogne se partit de Rouen pour venir combattre le duc de Lancastre ; et comment les deux ducs se logèrent l’un devant l’autre à Tournehen.

Quand le duc de Lancastre fut venu à Calais, ainsi que ci-dessus est dit, et ses gens furent un petit refreschis, si ne vouldrent point là plenté séjourner que ils ne fissent aucun exploit d’armes en France. Si se départirent un jour ses deux maréchaux, à bien trois cents lances et autant d’archers, et passèrent outre Guines, et chevauchèrent si avant que ils vinrent jusques outre la rivière d’Oske ; et coururent tout le pays de là environ, et prirent leur tour vers l’abbaye de Liques ; et accuellirent toute la proie, et ramenèrent à sauveté en la ville de Calais ; et lendemain ils firent un autre chemin et vinrent devant Boulogne, et portèrent moult grand dommage au plat pays. À ce donc se tenoit le comte Guy de Saint-Pol et messire Galeran son fils en la cité de Térouenne, atout grands gens d’armes ; mais point n’en issirent contre les dits Anglois quand ils chevauchèrent, car ils ne se sentoient mie assez forts pour eux combattre ni tollir les champs. Ces nouvelles vinrent au roi de France, qui se tenoit en la cité de Rouen, et qui là avoit le plus grand appareil et le plus bel du monde, comment le duc Lancastre efforcément étoit venu et arrivé à Calais, et couroient ses gens tous les jours en France. Quand le roi et son conseil entendirent ce, si eurent nouvelles imaginations. En celle propre semaine devoit le duc de Bourgogne, atout sa charge, où plus avoit de trois mille chevaliers, entrer en mer pour aller en Angleterre. Là regardèrent le roi, les prélats et son conseil, qu’il étoit mieux séant et appartenant, au cas que on sentoit et savoit les Anglois pardeçà la mer, les venir combattre et requérir que d’aller en Angleterre. Si fut tout le premier propos brisé, et cil arrêté et signifié parmi l’ost des François, que chacun se délogeât de Rouen et de là environ, au plustôt qu’il pourroit, et se appareillât et avançât de venir devers la ville de Calais avec le duc de Bourgogne, et du commandement du roi, car on vouloit aller combattre les Anglois pardeçà la mer. Adonc vissiez gens d’armes réjouir et appareiller. Ce fut tantôt tout tourné et délogé ; et se mirent à voie chacun qui mieux pouvoit. Le duc de Bourgogne atout son arroy se mit à chemin, et prit son adresse pour venir passer la rivière de Somme au pont d’Abbeville, et fit tant par ses journées qu’il vint à Montreuil sur mer et là environ, à Hesdin et à Saint-Pol ; et sur celle marche attendirent les François l’un l’autre. Là étoient venues les nouvelles au duc de Lancastre que les François approchoient fort pour eux venir combattre : de quoi le duc de Lancastre, à toutes ses gens, étoit issu de Calais et venu loger et prendre terre en la vallée de Tournehen. Guères ne demeura après ce qu’il fut là venu, que cil gentil chevalier, messire Robert de Namur, en grand arroi le vint servir à cent lances de bien bonnes gens d’armes et foison de chevaliers et d’écuyers en sa compagnie. De sa venue fut le duc de Lancastre moult réjoui et lui dit : « Mon bel oncle, vous nous êtes le bien-venu ; on nous donne à entendre que le duc de Bourgogne approche fort et nous veut combattre. » — « Sire, répondit messire Robert, Dieu y ait part : si le verrons volontiers. »

Là se logèrent moult faiticement et arréement les Anglois droit au val de Tournehen, et se fortifièrent de bonnes haies au plus faible lez de leur ost. Et tous les jours leur venoient vivres et pourvéances de Calais, et si couroient leurs coureurs en la comté de Guines, qui en conquéroient ; mais c’étoit petit, car tout le plat pays de là environ étoit perdu et avoit-on tout mis dedans les forteresses.

Or vint le duc de Bourgogne et sa grande chevalerie. Si se logea sur le mont de Tournehen ; et commandèrent ses maréchaux à loger toutes gens d’armes à l’encontre des Anglois. Si se logèrent les dits François bien et ordonnément tantôt et sans délai ; et comprenoit leur logis moult grand’foison, et bien y avoit raison ; car je ouïs donc recorder pour certain que le duc de Bourgogne eut là avecques lui quarante cents chevaliers ; considérez donc si le remenant n’étoit point grand. Et se tinrent là un grand temps l’un devant l’autre sans rien faire ; car le duc de Bourgogne, combien qu’il fût le plus fort, et qu’il vît de bonnes gens d’armes sept contre un, si ne vouloit-il point combattre sans l’ordonnance et congé du roi son frère, qui n’avoit mie adonc conseil de ce faire. Et sachez de vérité que si les François se fussent traits avant pour combattre, les Anglois ne les eussent point refusés ; mais étoient tous les jours appareillés et avisés pour eux recevoir, et avoient tous leurs conrois ordonnés, et savoit chacun quelle chose il devoit faire si ils traioient avant : mais pour ce qu’ils étoient petit et en lieu fort, ils ne vouloient point partir nicement de leur avantage. Si venoient bien souvent aucuns compagnons escarmoucher aux François : une heure y perdoient, autre heure ils y gagnoient, ainsi que les aventures aviennent souvent en tels faits d’armes.

En ce temps étoit le comte Louis de Flandre moult enclin à l’honneur et prospérité du duc de Bourgogne son fils, et se tenoit en une belle maison de-lez Gand que nouvellement avoit fait édifier. Si oyoit souvent nouvelles du dit duc, et le duc de lui, par messagers allans et venans ; et bien conseilloit le dit comte à son fils, pour son honneur, qu’il ne passât point outre l’ordonnance du roi son frère ni de son conseil.

Or retournerons-nous aux besognes des lointaines marches ; car les chevaliers et les écuyers y avoient plus souvent à faire, et y trouvoient des aventures plus souvent qu’ils ne fissent autre part, pour les guerres qui étoient plus chaudes.

CHAPITRE CCLXXXVII.

Comment Jean Chandos fit moult de maux au pays d’Anjou ; et comment il gâta et exilla la terre du vicomte de Rochechouart, excepté les forteresses.

Le terme pendant que cette chevauchée fut faite à Tournehen et là environ, avinrent en Poitou aucuns faits d’armes qui ne sont mie à oublier ; car messire Jean Chandos, qui étoit sénéchal de Poitou et un très hardi et vaillant chevalier, et qui très grand désir avoit de trouver les François et combattre, ne vouloit point plenté séjourner. Si mit, pendant ce qu’il se tenoit à Poitiers, une chevauchée sus de gens d’armes, Anglois et Poitevins, et dit qu’il vouloit chevaucher en Anjou et revenir en Touraine, et voir les François qui se tenoient sur les frontières. Tout son propos et sa chevauchée il signifia au comte de Pennebroch, qui se tenoit en garnison atout deux cents lances à Mortagne sur mer. Le comte de Pennebroch de ces nouvelles fut moult réjoui, et volontiers y fût allé ; mais ses gens et aucuns chevaliers de son conseil lui brisèrent son propos et lui dirent : « Monseigneur, vous êtes un jeune seigneur et un sire à parfaire : Si vous vous mettez maintenant en la compagnie et en la route de messire Jean Chandos, il en aura la voix et la renommée, et vous n’y serez jà nommé, fors que son compain : si vaut mieux que vous, qui êtes un grand sire et de haute extraction, que vous fassiez votre fait à part et laissiez faire Chandos, qui n’est que un bachelier au regard de vous, le sien à part. » Ces paroles et autres refroidirent si le comte de Pennebroch qu’il n’y eut nulle volonté d’aller, et s’excusa devers messire Jean Chandos. Pour ce ne voult-il mie briser son emprise, mais fit son assemblée à Poitiers bien et ordonnément, et s’en partit atout trois cents lances, chevaliers et écuyers, et deux cents archers. Et là furent messire Thomas de Persy, messire Étienne de Cousenton, messire Richard de Pontchardon, messire Eustache d’Aubrecicourt, messire Richard Tanton, messire d’Angouses, messire Thomas Banastre, messire Jean Trivet, messire Guillaume de Montendre, messire Maubrun de Linières, messire Geffroy d’Argenton et plusieurs autres. Si chevauchèrent ces gens d’armes et ces archers, arréement et hardiment et par bonne ordonnance, ainsi que pour faire un grand fait, et trépassèrent en Poitou, et entrèrent en Anjou. Si très tôt que ils s’y trouvèrent, ils commencèrent à loger sur le pays et à envoyer leurs coureurs devant ardoir et exiller le plat pays. Si firent en ce dit bon pays et gras d’Anjou ces gens d’armes moult d’ennuis et de maux ; et nul ne leur en vint audevant ; et y séjournèrent plus de quinze jours, et espécialement en un pays qui est durement bon et plantureux, que on appelle Loudunois. Et puis se mirent au retour entre Anjou et Touraine et tout contre val la rivière de Creuse ; et entrèrent messire Jean Chandos et ses gens en la terre du vicomte de Rochechouart, et l’ardirent et gâtèrent malement et n’y laissèrent rien, fors les forteresses, que tout ne fût exillé ; et furent devant la ville de Rochechouart et l’assaillirent de grand’façon ; mais rien n’y conquirent, car il y avoit dedans bonnes gens d’armes, desquels Thibaut du Pont et Alliot de Calais étoient capitaines ; si la gardèrent de blâme et de prendre.

Si passèrent outre les dits Anglois et vinrent à Chauvigny. Là entendit messire Jean Chandos que le maréchal de France messire Louis de Sancerre et gens d’armes, étoient en la Haie en Touraine. Si eut très grand’volonté d’aller celle part, et signifia son intention moult hâtivement au comte de Pennebroch, en lui priant qu’il voulsist être et aller avec lui devant la Haie de Touraine, et qu’il le trouveroit à Châteauleraut. Si fut Chandos le héraut noncierre et porteur de ce message, et trouva ledit comte de Pennebroch à Mortagne sur mer, qui là faisoit son amas et son assemblée de gens d’armes, et vouloit faire, ainsi qu’il apparoit, une chevauchée. Si s’excusa encore le dit comte par l’information de ses gens et de son conseil, et dit qu’il n’y pouvoit être.

Au retour que le héraut fit, il trouva son maître et ses gens à Châteauleraut. Si lui dit réponse de son message. Quand messire Jean Chandos entendit ce, si fut tout mélencolieux, et connut tantôt que par orgueil et présomption le comte laissoit ce voyage à faire : si répondit à ces paroles et dit : « Dieu y ait part. » Et donna là à la plus grande partie de ses gens congé et les départit, et il même retourna en la cité de Poitiers.

CHAPITRE CCLXXXVIII.

Comment messire Louis de Sancerre surprit le comte de Pennebroch et ses gens et en occit grand’quantité ; et comment le dit comte fut assiégé en une forte maison.

Or vous conterons du comte Jean de Pennebroch quelle chose il fit. Si très tôt comme il put savoir que messire Jean Chandos fut retrait à Poitiers, et qu’il eut donné à ses gens congé, il mit sa chevauchée sus, où bien avoit trois cents lances Anglois et Poitevins, et se partit de Mortagne ; et encore y eut aucuns chevaliers et écuyers de Poitou et de Xaintonge, qui avoient été avecques Chandos, qui se remirent en sa route. Si chevauchèrent ces gens d’armes, des quels le comte de Pennebroeh étoit chef et souverain, et passèrent parmi Poitou, et prirent à l’adresse ce propre chemin que messire Jean Chandos et ses gens avoient fait ; et entrèrent en Anjou, et parardirent et exillèrent du plat pays grand’foison, que les premiers en avoient laissé, qui s’étoit rançonné, et se reposèrent et refreschirent en ce pays de Loudunois ; et puis reprirent leur adresse et s’en vinrent en la terre du vicomte de Rochechouart, où ils firent grand dommage.

Les François qui se tenoient ès garnisons françoises sur les marches de Poitou, de Touraine et d’Anjou, où moult avoit grand’foison de bonnes gens d’armes, entendirent et sçurent la vérité de ces deux chevauchées, comment par orgueil le comte de Pennebroch, qui étoit un jeune homme, n’avoit voulu venir en la compagnie de messire Jean Chandos : si se avisèrent qu’ils le mettroient jus s’ils pouvoient, et seroit ce trop plus aisément que le dessus dit messire Jean Chandos. Si firent un mandement secrètement de toutes les garnisons de là environ ; et se fit chef messire Louis de Sancerre, maréchal de France. Si s’avalèrent ces gens d’armes de nuit tout secrètement en la Roche de Posoy en Poitou qui étoit françoise. Là étoit messire Robert de Sancerre, cousin au dit maréchal, messire Jean de Vienne, messire Jean de Bueil, messire Guillaume des Bordes, messire Louis de Saint-Julien, et Kerauloet le Breton ; et étoient bien sept cents combattans.

Le comte de Pennebroch avoit pris son retour et étoit rentré en Poitou et parars toute la terre du vicomte de Rochechouart. En sa compagnie étoient messire Baudouin de Franville, sénéchal de Saintonge, messire Thomas de Percy, messire Thomas le Despensier, messire d’Angouses, messire Jean Orsuich, messire Jean Harpedaine, messire Jacques de Surgères, messire Jean Courson, messin Thomas de Saint-Aubin, messire Robert Tinfort, messire Simon Housagre, messire Jean de Mortaing, messire Jean Couchet et plusieurs autres. Si chevauchèrent ces Anglois et Poitevins sans nul esmay ; et n’avoient encore ouï nouvelles de nuls gens d’armes, et s’en étoient rentrés atout grand pillage et grand avoir en Poitou. Si vinrent un jour, de haute nonne, loger en un village que on appelle Puirenon, ainsi comme ceux qui cuidoient être tous assurés. Et si comme leurs varlets entendoient à establer leurs chevaux, et appareiller à souper, lors vinrent ces François, qui savoient bien leur convine, tous avisés de ce qu’ils devoient faire ; et entrèrent en ce village de Puirenon, les lances abaissées, en écriant leurs cris : « Notre-Dame ! Sancerre ! au maréchal ! » et puis commencèrent à abattre et à découper gens par les rues et dedans leurs hôtels. Le cri et la noise commença tantôt à élever, et gens à entrer en très grand effroi ; car ils étoient soudainement surpris.

Ces nouvelles vinrent au comte de Pennebroch, à monseigneur Thomas de Percy, à monseigneur Baudouin de Franville et aux autres chevaliers, que c’étoient les François qui les avoient envahis et assaillis. Si furent tantôt ces seigneurs et leur gens appareillés, et se trairent hors de leurs hôtels, et se commencèrent à recueillir ensemble ; mais ils n’y purent tous venir ; car la force des François fut là si grande que les Anglois et Poitevins d’un côté ne les purent souffrir ; et en y eut à celle première empainte, que morts que pris, plus de six vingt ; et n’eut le comte de Pennebroch et aucuns chevaliers, qui là étoient, plus de remède ni d’avis fors que d’eux retraire au plus tôt qu’ils purent, en une plate maison de templiers, séant tout au sec, et tant seulement fermée en pierres. Là se recueillirent, boutèrent et enfermèrent ceux qui y purent venir à temps. Tout le demeurant y furent morts et pris, et la plus grand’partie de leur harnois et de leurs chevaux perdus, et perdit le dit comte de Pennebroch toute sa vaisselle.

Les François, qui les poursuivoient de près, entendirent que ils étoient là recueillis et enclos ; si en furent tous joyeux, et dirent entre eux : « Ils ne nous peuvent échapper ; tous seront nôtres. Nous leur ferons chèrement comparer les dommages qu’ils ont faits en Anjou et en Touraine. » Donc se trairent devers celle maison moult ordonnément et trop bien appareillés, et en grand’volonté pour assaillir. Quand ils furent là venus, il étoit heure de remontée : si regardèrent le dit châtel devant et derrière, et considérèrent assez que il étoit bien prenable. Si le commencèrent à assaillir durement et aigrement, et eut là faite mainte belle appertise d’armes ; car les François étoient grand’foison et bonnes gens ; si assailloient en plusieurs lieux, et donnoient le comte de Pennebroch et ses gens moult à faire aux François ; et les Anglois, qui n’étoient pas grand’foison, se penoient moult de bien faire la besogne et d’eux défendre ; car il leur touchoit. Si y eut ce jour aucunes échelles dressées et compagnons aventureux montans amont, les pavais sur leurs têtes, pour eux contregarder des pierres et du trait ; et quand ils venoient tout amont, ils n’avoient rien fait ; car ils trouvoient bien à qui parler, gens d’armes, chevaliers et écuyers tenans lances et épées en leurs mains, qui les combattoient vaillamment main à main, et qui les faisoient descendre plus tôt qu’ils n’étoient montés. Avec tout ce, il y avoit archers d’Angleterre entrelardés entre ces gens d’armes, à deux pieds tous droits sur le mur, et traioient assez ouniement ; lequel trait les François qui étoient dessous et assaillans ressoingnoient moult. En cet effroi, assaut et riote ils furent jusqu’à la nuit, que les François, qui étoient tous lassés et travaillés d’assaillir et de combattre, se retrairent et sonnèrent leurs trompettes de retrait, et dirent qu’ils en avoient assez fait pour ce jour, jusques au matin que de rechef on les viendroit assaillir. Tout considéré, entre eux disoient les François : « Ils ne nous peuvent échapper ni éloigner qu’ils ne soient nôtres ; car nous les tenons pour enclos et affamés. » Si s’en vinrent en leurs logis lies et joyeux, et se aisèrent de ce qu’ils avoient, et firent grand guet par devant la dite maison de Puirenon, pour être mieux assurés de leur affaire, et que ces Anglois ne vuidassent et s’en allassent par nuit.

CHAPITRE CCV.

Comment le roi Henry eut en propos de faire guerre au roi de Grenade, et comment il fit messire Bertran du Guesclin connétable d’Espagne.

Quand le roi Henry se vit en cel état et ainsi au dessus de toutes ses besognes, et que toutes gens, francs et villains, en Castille, obéissoient à lui, et le tenoient et appeloient leur seigneur et leur roi, et encore n’étoient apparant de nul contraire que on lui voulût débattre, si imagina et jeta son avis, pour son nom exaulcer et pour employer ces gens de Compagnies qui étoient issus hors du royaume de France, que il feroit un voyage sur le roi de Grenade. Si en parla à plusieurs chevaliers qui là étoient ; et en furent bien d’accord. Encore retenoit toujours de-lez lui le roi Henry les chevaliers du prince, messire Eustache d’Aubrecicourt et messire Hue de Cavrelée et les autres ; et leur faisoit et montroit grand semblant d’amour, en intention de ce qu’il en vouloit être aidé et servi au voyage de Grenade, où il espéroit à aller.

Assez tôt après son couronnement, se partirent de lui et prirent congé la plus grand’partie des chevaliers de France ; et leur fit grand profit au partir. Et retournèrent le comte de la Marche et messire Arnoul d’Andrehen, le sire de Beaujeu et plusieurs autres. Encore demeurèrent en Castille de-lez le dit roi Henry messire Bertran du Guesclin, messire Olivier de Mauny et les Bretons, et aussi les compagnies, jusques adonc que autres nouvelles leur vinrent. Et fut messire Bertran du Guesclin connétable de tout le royaume de Castille par l’accord du roi Henry premièrement et de tous les barons du pays.

Or vous parlerons du roi Dam Piètre comment il s’étoit maintenu.

CHAPITRE CCVI.

Comment le roi Dam Piètre envoya ses messagers par devers le prince en lui suppliant qu’il le voulût secourir contre le bâtard Henry ; et comment le dit roi arriva à Bayonne.

Vous avez bien ouï recorder comment il s’étoit bouté dedans le châtel de la Colongne-sur-Mer, sa femme avecques lui et ses deux filles et Dam Ferrant de Castres tant seulement. Si que pendant que le bâtard son frère, par la puissance des gens d’armes qu’il avoit attraits hors du royaume de France, conquéroit Castille, et que tout le pays se rendoit à lui, si comme ci-dessus est dit, il avoit été durement effréé ; et ne s’étoit mie du tout assuré au dit châtel de la Colongne : car il doutoit trop malement son frère le bâtard ; et bien sentoit que là où on le sçauroit, on le viendroit querre de force et assiéger. Si n’avoit mie attendu ce péril ; mais étoit parti de nuit et mis dans une nef, sa femme avecques lui et ses deux filles et Dam Ferrant de Castres et tout ce qu’il avoit d’or et d’argent et de joyaux : mais ils eurent le vent si contraire que oncques ils ne purent éloigner de la Colongne ; et les y convint retourner, et rentrer de rechef en la forteresse. Adonc demanda Dam Piètre à Dam Ferrant de Castres, son chevalier, comment il se maintiendroit, et en lui complaignant de fortune qui lui étoit si contraire. « Monseigneur, dit le chevalier, ainçois que vous partez de ci, ce seroit bon que vous envoyassiez devers votre cousin le prince de Galles, à savoir si il vous voudroit recueillir, et que, pour Dieu et par pitié, il voulsist entendre à vous ; car en aucunes manières il y est tenu, pour grands alliances que le roi son père et le vôtre eurent ensemble. Le prince de Galles est bien si noble et si gentil de sang et de courage, que quand il sera informé de votre ennui et tribulation, il y prendra grand’compassion ; et si il vous vouloit aider à remettre en votre royaume, il n’est aujourd’hui sire qui le pût faire devant lui, tant est craint et redouté par tout le monde, et aimé de toutes gens d’armes ; et vous êtes ici encore bien et en bonne forteresse pour vous tenir un temps, tant que les nouvelles vous seront retournées d’Aquitaine. »

À ce conseil s’accorda légèrement le roi Dam Piètre ; et furent lettres escriptes moult piteuses et amiables, et un chevalier et deux écuyers priés de faire ce message. Ceux l’emprirent volontiers, et se boutèrent en un lin, en mer, et arrivèrent à Bayonne, une cité qui se tient du roi d’Angleterre. Si demandèrent du prince. On leur dit qu’il étoit à Bordeaux. Doncques montèrent-ils à cheval et firent tant par leur exploit qu’ils vinrent en la bonne cité de Bordeaux ; et descendirent à hôtel, et puis assez tôt après ils se trairent pardevers l’abbaye de Saint-Andrieu, où le prince se tenoit. Si dirent aux chevaliers du dit prince qu’ils trouvèrent en la place, qu’ils étoient Espaignols et messagers de Dam Piètre de Castille.

Ces nouvelles vinrent tantôt au prince : si les voulut voir, et savoir quelle chose ils demandoient. Ceux s’en vinrent pardevant lui et se jetèrent à genoux ; et le saluèrent à leur usage, et recommandèrent le roi leur seigneur à lui, et lui baillèrent leurs lettres. Le prince fit lever les dits messagers, et prit les lettres et les ouvrit ; et puis les lut par deux fois à grand loisir, et regarda comment piteusement le roi Dam Piètre avoit écrit à lui et lui signifioit ses duretés et ses povretés, et comment son frère le bâtard, par la puissance des grandes alliances qu’il avoit faites au pape premièrement, au roi de France, au roi d’Arragon, et aux Compagnies, l’avoit bouté hors de son héritage, le royaume de Castille. Si lui prioit, pour Dieu et pour pitié, qu’il y voulsist entendre et pourvoir de conseil et de remède ; si feroit bien et aumône, et en acquerroit grâce à Dieu et à tout le monde ; car ce n’est mie droit d’un roi chrétien déshériter, et ahériter, par puissance et tyrannie, un bâtard. Le prince, qui étoit vaillant chevalier et sage durement, cloy les lettres en ses mains, et puis dit aux messagers qui là étoient en présence : « Vous nous êtes les bienvenus de par notre cousin le roi de Castille ; vous demeurerez ci de-lez nous et ne vous partirez point sans réponse. » Adonc furent tantôt appareillés les chevaliers du prince, qui trop bien savoient quel chose ils devoient faire, et emmenèrent le chevalier Espaignol et les deux écuyers, et les tinrent tout aise.

Le prince, qui étoit demeuré dans sa chambre et pensoit grandement à ces nouvelles et sur les lettres que le roi Dam Piètre lui avoit envoyées, manda tantôt monseigneur Jean Chandos, monseigneur Thomas de Felleton, les deux plus espéciaux de son conseil ; car l’un étoit grand sénéchal d’Aquitaine, et l’autre connétable. Quand ils furent venus pardevant lui, si leur dit, tout en riant : « Seigneurs, véez ci grands nouvelles qui nous viennent d’Espaigne : le roi Dam Piètre, notre cousin, se complaint grandement du bâtard Henry son frère, qui lui tolt de fait son héritage, et l’en a bouté hors, si comme vous avez ouï recorder par ceux qui en sont revenus. Si nous prie moult doucement sur ce de confort et d’aide, ainsi comme il appert par ses lettres. » Adonc de rechef les lut le dit prince par deux fois, de mot en mot ; et les chevaliers volontiers y entendirent. Quand il eut lues les dites lettres, si dit ainsi : « Vous, messire Jean, et vous, messire Thomas, vous êtes les plus espéciaux de mon conseil et ceux où plus je me affie et arrête : si vous prie que vous me veuilliez conseiller quelle chose en est bonne à faire. » Adonc regardèrent les deux chevaliers l’un l’autre, sans rien parler ; et le prince de rechef les appela et dit : « Dites, dites hardiment ce qu’il vous en semble. » Et fut le dit prince de Galles conseillé de ces deux chevaliers, si comme je fus depuis informé, qu’il voulsist envoyer devers ce roi Dam Piètre de Castille gens d’armes jusques à la Colongne où il se tenoit, si comme ses lettres et ses messagers disoient ; et fut amené avant jusques à Bordeaux, pour savoir plus pleinement quelle chose il voulsist dire ; et adonc sur ses paroles ils auroient avis, et seroit si bien conseillé que par raison il lui devroit suffire. Cette réponse plut bien au prince. Si en furent priés et ordonnés de par le prince d’aller en ce voyage et querre à la Colongne en Galice ce roi Dam Piètre et son remenant, premièrement messire Thomas de Felleton, souverain et chef de cette emprise et armée, messire Richard de Pontchardon, messire Neel Lornich, messire Simon de Burlé, messire Guillaume de Troussiaux. Et devoit avoir en celle armée douze nefs chargées d’archers et de gens d’armes. Si firent ces chevaliers dessus nommés leurs pourvéances et leurs ordonnances tout ainsi que pour aller en Galice ; et se partirent de Bordeaux et du prince, les messagers du roi Dam Piètre en leur compagnie ; et chevauchèrent devers Bayonne, et tant firent qu’ils y parvinrent. Si séjournèrent là trois jours ou quatre, en attendant vent, et chargeant leurs vaisseaux, et ordonnant leurs besognes. Au cinquième jour, ainsi comme ils devoient partir, le roi Dam Piètre de Castille arriva à Bayonne ; et étoit parti de la Colongne en grand doute, et n’y avoit osé plus demeurer, son remenant avecques lui, qui n’étoit mie grand, et une partie de son trésor, ce qu’il en avoit pu amener. Si furent les nouvelles de sa venue moult grandes entre les Anglois ; et se trairent tantôt messire Thomas de Felleton et les chevaliers devers lui, et le recueillirent moult doucement, et lui contèrent et remontrèrent comment ils étoient appareillés et émus, par le commandement du prince leur seigneur, de lui aller querre jusques à la Colongne ou ailleurs, si mestier étoit. De ces nouvelles fut le roi Dam Piètre moult joyeux, et en remercia grandement monseigneur le prince et les chevaliers qui là étoient.

CHAPITRE CCVII.

Comment le roi Dam Piètre se complaint au prince du Bâtard son frère et de ses hommes ; et comment le prince le réconforta moult doucement et eut sur ce conseil.

La venue du roi Dam Piètre, qui étoit arrivé à Bayonne, signifièrent messire Thomas de Felleton et les autres au prince, qui en fut tout réjoui. Depuis ne séjournèrent guères de temps les dessus dits chevaliers du prince en la cité de Bayonne ; et amenèrent le roi Dam Piètre de Castille pardevers la cité de Bordeaux ; et exploitèrent tant qu’ils y vinrent. Mais le prince, qui moult désiroit à voir ce roi Dam Piètre son cousin, et pour le plus honorer et mieux fêter, issit hors de Bordeaux, bien accompagné de chevaliers et d’écuyers, et vint contre le dit roi, et lui fit grand’révérence. Quand il l’encontra, il l’honora de fait et de paroles moult grandement ; car bien le savoit faire, et nul prince à son temps mieux de lui. Et quand ils se furent recueillis et conjoints, ainsi comme il appartenoit, ils chevauchèrent vers Bordeaux ; et mit le dit prince le roi Dam Piètre au-dessus lui, ni oncques il ne le voult faire ni consentir autrement. Là, en chevauchant, remontroit le roi Dam Piètre au prince, envers qui moult s’humilioit, ses povretés et comment son frère le bâtard l’avoit bouté et chassé hors de son royaume de Castille ; et se plaignoit aussi grandement de la déloyauté de ses hommes ; car tous l’avoient relenqui, excepté un chevalier qui là étoit, qu’il lui enseignoit, qui s’appeloit Dam Ferrant de Castres. Le prince moult sagement et courtoisement le reconfortoit et le prioit qu’il ne se voulût mie trop ébahir ni déconforter ; car si il avoit perdu, il étoit bien en la puissance de Dieu de lui rendre toute sa perte et plus avant, et avoir vengeance de ses ennemis. Ainsi, en parlant plusieurs paroles unes et autres, chevauchèrent-ils jusques à Bordeaux, et descendirent en l’abbaye de Saint-Andrieu, l’hôtel du prince et de la princesse ; et fut le roi Dam Piètre mené en une chambre qui étoit ordonnée pour lui. Et quand il fut appareillé, ainsi que à lui appartenoît, il vint devers la princesse et les dames, qui le reçurent liement et courtoisement, ainsi que bien le savoient faire.

Je vous pourrois cette matière trop demener de leurs fêtes et de leurs conjouissemens ; si m’en passerai brièvement, et vous conterai comment ce roi Dam Piètre exploita devers le prince son cousin, lequel il trouva grandement courtois et amiable et descendant à ses prières et volontiers, combien que aucuns de son conseil lui eussent remontré et dit, ainsi que je vous dirai, ainçois que ce roi Dam Piètre fût venu à Bordeaux, aucuns sages seigneurs et imaginatifs, tant de Gascogne comme d’Angleterre, qui étoient du conseil du prince, et qui loyaument à leur avis le devoient et vouloient conseiller : si avoient dit féablement, quand il en avoit bourdé et parlé à eux, ainçois que oneques l’eût vu : « Monseigneur, vous avez ouï dire par plusieurs fois, qui trop embrasse, mal étreint. Il est vérité que vous êtes un des princes du monde le plus prisé, le plus douté et le plus honoré ; et tenez pardeçà la mer grand’terre et grand’seigneurie, Dieu mercy, bien et en paix : ni il n’est nul roi, tant soit prochain ni lointain, qui au temps présent vous osât courroucer, tant êtes-vous renommé de bonne chevalerie, de grâce et de fortune : si yous devroit par raison suffire ce que vous en avez et non acquerre nul ennemi. Nous le disons pourtant que ce roi Dam Piètre de Castille, qui maintenant est bouté hors de son royaume, est un homme, et toujours a été, moult hautain et moult cruel et plein de merveilleuses semilles ; et par lui ont été faits et élevés maints maux au royaume de Castille, et maints vaillans hommes décollés et mis à fin sans raison ; et par lesquels vilains faits, qu’il a faits et consentis, il s’en trouve maintenant deçu et bouté hors de son royaume. Avec tout ce, il est ennemi de l’église et excommunié du Saint-Père ; et est réputé, et a un grand temps été, comme un tyran ; et sans nul titre de raison il a toujours grevé et guerroyé ses voisins, le roi d’Arragon et le roi de Navarre, et eux par puissance voulu déshériter ; et fit, si comme fame et commune renommée court parmi son royaume, et de ses gens même, mourir sa moillier, une jeune dame votre cousine, fille au duc de Bourbon. Pourquoi vous y devriez bien penser et regarder ; car tout ce qu’il a à souffrir maintenant, ce sont verges de Dieu, envoyées sur lui pour lui châtier et pour donner aux autres rois chrétiens et princes de terre exemple que ils ne fassent mie ainsi. » De tels paroles avoit été avisé et conseillé le prince devant ce que le roi Dam Piètre fût arrivé à Bayonne : mais à ces paroles et conseil avoit répondu trop vaillamment, et dit ainsi : « Seigneurs, je tiens et crois certainement que à votre loyal pouvoir vous me conseillez : je vous dis que je suis tout informé de la vie et de l’état de ce roi Dam Piètre ; et sçais bien que sans nombre il a fait de maux assez, dont maintenant il se trouve deçu ; et ce qui en présent nous meut et encourage de lui vouloir aider, la cause est telle que je vous dirai. Ce n’est pas chose afférant, due, ni raisonnable, d’un bâtard tenir royaume à héritage et bouter hors de son royaume et héritage un sien frère, et hoir de la terre par loyal mariage ; et tous rois et enfans de rois ne le doivent nullement vouloir ni consentir ; car c’est un grand préjudice contre l’état royal. Avec tout ce, monseigneur mon père et ce roi Dam Piètre de Castille ont eu grand temps, cela sais-je bien de vérité, grands alliances et confédérations ensemble, par lesquelles nous sommes tenus de lui aider, au cas qu’il nous en prie et requiert. » Ainsi fut le dit prince mu et encouragé de vouloir aider et conforter ce roi Dam Piètre en son grand besoin ; ainsi répondit à ceux de son conseil quand avisé en fut ; ni oncques on ne lui put ôter ni briser son dit propos, que toudis il ne fût en un, et encore plus ferme et entier quand le roi Dam Piètre fut venu de-lez lui, en la dite cité de Bordeaux ; car le dit roi s’humilioit moult envers lui, et lui offroit et promettoit grands dons et grand profit à faire ; et disoit qu’il feroit Édouard, son ains-né fils, roi de Gallice ; et départiroit à lui et à ses hommes très grand avoir qu’il avoit laissé arrière au royaume de Castille, lequel il n’avoit point pu amener avecques lui, et étoit si bien caché et enfermé que nul ne le sçavoit, fors lui tant seulement.

À ces paroles entendoient volontiers les chevaliers du prince ; car Anglois et Gascons, de leur nature, sont volontiers convoiteux. Si fut conseillé au prince qu’il assemblât tous les barons de la duché d’Aquitaine et son espécial conseil, et eût à Bordeaux un général parlement, et là remontrât le roi Dam Piètre à tous comment il se vouloit maintenir, et de quoi il les satisferoit, s’il étoit ainsi que le prince entreprît de lui remener en son pays et fît son pouvoir du remettre. Donc furent lettres écrites, et messagers employés, et seigneurs mandés de toutes parts : premièrement le comte d’Armignac, le comte de Comminges, le sire de Labreth, le vicomte de Carmaing, le captal de Buch, le sire de Taride, le vicomte de Chastillon, le sire de l’Escun, le sire de Rosem, le sire de l’Espare, le sire de Chaumont, le sire de Mucident, le sire de Courton, le sire de Pincornet, et tous les autres barons de Gascogne et de Berne. Et en fut prié le comte de Foix ; mais il ne vint mie, ainçois s’excusa, pourtant qu’il avoit adonc mal en une jambe et ne pouvoit chevaucher ; mais y envoya son conseil qui l’excusa bien et sagement envers le prince.

CHAPITRE CCVIII.

Comment le roi d’Angleterre accorda au prince de Galles son fils qu’il mit le roi Dam Piètre arrière en son royaume.

En ce parlement qui fut assigné en la bonne ville de Bordeaux, vinrent tous les comtes, les vicomtes, les barons et tous les sages hommes d’Aquitaine, tant de Poitou, de Xaintonge, de Rouergue, de Quersin, de Limosin, comme de Gascogne. Quand ils furent tous venus, ils entrèrent en parlement, et parlementèrent par trois jours sur l’état et ordonnance de ce roi Dam Piètre d’Espagne, qui étoit et se tenoit toujours présent en my le parlement de-lez le dit prince son cousin, qui parloit et langageoit pour lui, en colorant ses besognes. Finablement, il fut dit et conseillé au prince qu’il en envoyât suffisans messagers devers le roi son père, en Angleterre, pour savoir quelle chose il en diroit et conseilleroit à faire, ainçois que de lui il entreprit ce voyage à faire ; et quand on auroit eu la réponse du dit roi d’Angleterre, les barons se remettroient ensemble et conseilleroient si bien le dit prince, que par raison il lui devroit suffire. Adonc furent nommés et ordonnés quatre chevaliers du prince, qui devoient aller en Angleterre ; le sire de la Ware, messire Neel Lornich, messire Jean et messire Helie de Pommiers. Si se départit adonc ce parlement ainsi, et s’en r’alla chacun en son lieu ; et demeura le roi Dam Piètre à Bordeaux de-lez le prince et la princesse qui moult l’honoroient. Adonc se partirent de Bordeaux les dessus dits quatre chevaliers qui étoient ordonnés pour aller en Angleterre, et entrèrent en deux nefs ordonnées et appareillées pour eux ; et exploitèrent tant par mer, à l’aide de Dieu et du vent, qu’ils arrivèrent à Hantonne. Et reposèrent là un jour pour eux rafraîchir et traire hors de vaisseaux leurs chevaux et leurs harnois ; et puis montèrent le second jour, et chevauchèrent tant par leurs journées, qu’ils vinrent en la cité de Londres. Si demandèrent du roi où il étoit. On leur dit qu’il se tenoit à Windesore. Si allèrent celle part ; et furent grandement bien venus et recueillis du roi et de la roine, tant pour l’amour du prince leur fils, comme pour ce qu’ils étoient seigneurs et chevaliers de grand’recommandation. Si montrèrent ces dits seigneurs et chevaliers leurs lettres au roi, qui les ouvrit et fit lire ; et en répondit quand il eut un petit pensé et visé, et dit : « Seigneurs, vous vous retrairez à Londres, et je manderai aucuns barons et sages hommes de mon conseil ; si vous en répondrons et expédierons assez brièvement. » Cette réponse plut assez bien adonc à ces chevaliers ; et se trairent lendemain à Londres.

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