Émaux et camées (page 6)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Émaux et Camées · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans la ballade de Zedlitz,

Où l’Empereur, ombre entrevue,

Compte les ombres d’Austerlitz.

Mais des spectres près du Gymnase,

À deux pas des Variétés,

Sans brume ou linceul qui les gaze,

Des spectres mouillés et crottés !

Avec ses dents jaunes de tartre,

Son crâne de mousse verdi,

À Paris, boulevard Montmartre,

Mob se montrant en plein midi !

La chose vaut qu’on la regarde :

Trois fantômes de vieux grognards,

En uniforme de l’ex-garde,

Avec deux ombres de hussards !

On eût dit la lithographie

Où, dessinés par un rayon,

Les morts, que Raffet déifie,

Passent, criant : « Napoléon ! »

Ce n’était pas les morts qu’éveille

Le son du nocturne tambour,

Mais bien quelques vieux de la vieille

Qui célébraient le grand retour.

Depuis la suprême bataille,

L’un a maigri, l’autre a grossi ;

L’habit, jadis fait à leur taille,

Est trop grand ou trop rétréci.

Nobles lambeaux, défroque épique,

Saints haillons, qu’étoile une croix,

Dans leur ridicule héroïque

Plus beaux que des manteaux de rois !

Un plumet énervé palpite

Sur leur kolback fauve et pelé ;

Près des trous de balle, la mite

A rongé leur dolman criblé ;

Leur culotte de peau trop large

Fait mille plis sur leur fémur ;

Leur sabre rouillé, lourde charge,

Creuse le sol et bat le mur ;

Ou bien un embonpoint grotesque,

Avec grand’peine boutonné,

Fait un poussah, dont on rit presque,

Du vieux héros tout chevronné.

Ne les raillez pas, camarade ;

Saluez plutôt chapeau bas

Ces Achilles d’une Iliade

Qu’Homère n’inventerait pas !

Respectez leur tête chenue !

Sur leur front par vingt cieux bronzé,

La cicatrice continue

Le sillon que l’âge a creusé.

Leur peau, bizarrement noircie,

Dit l’Égypte aux soleils brûlants ;

Et les neiges de la Russie

Poudrent encor leurs cheveux blancs.

Si leurs mains tremblent, c’est sans doute

Du froid de la Bérésina ;

Et s’ils boitent, c’est que la route

Est longue du Caire à Wilna ;

S’ils sont perclus, c’est qu’à la guerre

Les drapeaux étaient leurs seuls draps ;

Et si leur manche ne va guère,

C’est qu’un boulet a pris leur bras.

Ne nous moquons pas de ces hommes

Qu’en riant le gamin poursuit :

Ils furent le jour dont nous sommes

Le soir et peut-être la nuit.

Quand on oublie, ils se souviennent !

Lancier rouge et grenadier bleu,

Au pied de la colonne ils viennent

Comme à l’autel de leur seul dieu :

Là, fiers de leur longue souffrance,

Reconnaissants des maux subis,

Ils sentent le cœur de la France

Battre sous leurs pauvres habits.

Aussi les pleurs trempent le rire

En voyant ce saint carnaval,

Cette mascarade d’empire,

Passer comme un matin de bal ;

Et l’aigle de la grande armée,

Dans le ciel qu’emplit son essor,

Du fond d’une gloire enflammée,

Étend sur eux ses ailes d’or !

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