Le Capitaine Fracasse (page 18)

Théophile Gautier · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Capitaine Fracasse · 40 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À la cuisine, assis tristement entre Béelzébuth et Miraut, qui attachaient sur lui de longs regards interrogateurs, Pierre songeait. Il se disait : « Où est maintenant mon pauvre maître ?… » et une larme, essuyée par la langue du vieux chien, coulait sur la joue brune du vieux serviteur.

VIII LES CHOSES SE COMPLIQUENT

Bellombre, le lendemain de la représentation, tira Blazius à part, et desserrant les cordons d’une longue bourse de cuir, en fit couler dans sa main comme d’une corne d’abondance cent belles pistoles qu’il rangea en pile à la grande admiration du Pédant, qui restait contemplatif devant ce trésor étalé, roulant des yeux pleins de lubricité métallique.

Avec un geste superbe, Bellombre enleva les pistoles d’un seul coup et les plaqua dans la paume de son vieil ami. « Tu penses bien, dit-il, que je ne déploie pas cette monnaie pour irriter et titiller tes convoitises à la mode de Tantale. Prends cet argent sans scrupule. Je te le donne ou te le prête si tes fiertés se hérissent à l’idée de recevoir un régal d’un ancien camarade. L’argent est le nerf de la guerre, de l’amour et du théâtre. D’ailleurs ces pièces étant faites pour rouler, vu qu’elles sont rondes, s’ennuient de rester couchées à plat dans l’ombre de cette escarcelle où, à la longue, elles se couvriraient de barbe, rouille et fongosités. Ici je ne dépense rien, vivant à la rustique et tétant à la mamelle de la terre, nourrice des humains. Donc cette somme ne me fera pas faute. »

Ne trouvant rien à répondre à cette rhétorique, Blazius empocha les pistoles et donna une cordiale accolade à Bellombre. L’œil vairon du Pédant brillait plus que de coutume entre ses paupières clignotantes. La lumière s’y baignait dans une larme, et les efforts que le vieil histrion faisait pour retenir cette perle de reconnaissance imprimaient à ses sourcils en broussailles les mouvements les plus comiques. Tantôt ils remontaient jusqu’au milieu du front parmi un reflux de rides plissées, tantôt ils s’abaissaient presque jusqu’à voiler le regard. Ces manœuvres n’empêchèrent cependant pas la larme de se détacher et de rouler le long d’un nez chauffé au rouge cerise par les libations de la veille, sur la paroi duquel elle s’évapora.

Décidément, le vent de mauvaise fortune qui soufflait sur la troupe avait changé. La recette de la représentation, jointe aux pistoles de Bellombre, formait un total assez rondelet, car aux victuailles se trouvaient mêlées une certaine quantité de monnaies, et le chariot de Thespis, si dénué naguère, était maintenant grassement avitaillé. Pour ne pas faire les choses à demi, le généreux Bellombre prêta aux comédiens deux robustes chevaux de labour harnachés fort proprement, avec colliers peinturlurés et clarinés de grelots qui tintinnabulaient le plus agréablement du monde au pas ferme et régulier de ces braves bêtes.

Nos comédiens réconfortés et gaillards firent donc à Poitiers une entrée non pas si magnifique que celle d’Alexandre en Babylone, mais assez majestueuse encore. Le garçon qui devait ramener les chevaux se tenait à leur tête et modérait leur allure, car ils hâtaient le pas, subodorant de loin le chaud parfum de l’écurie. À travers les rues tortueuses de la ville, sur le pavé raboteux les roues grondaient, les fers sonnaient avec un bruit gai qui attirait le monde aux fenêtres et devant la porte de l’auberge ; pour se faire ouvrir, le conducteur exécuta une joyeuse mousquetade de coups de fouet, à laquelle les bêtes répondirent par de brusques frissons qui mirent en branle le carillon de leurs sonnettes.

Cela ne ressemblait pas à la façon piteuse, misérable et furtive dont les comédiens abordaient naguère les plus maussades bouchons. Aussi l’hôtelier des Armes de France comprit-il, à ce triomphant vacarme, que les nouveaux venus avaient de l’argent, et courut-il lui-même ouvrir à deux battants la porte charretière.

L’Hôtel des Armes de France était la plus belle auberge de Poitiers et celle où s’arrêtaient volontiers les voyageurs bien nés et riches. La cour où pénétra le chariot avait fort bon air. Des bâtiments très-propres l’entouraient, ornés sur les quatre façades d’un balcon couvert ou corridor en applique et soutenu par des potences de fer, disposition commode permettant d’accéder aux chambres dont les fenêtres prenaient jour à l’extérieur et facilitant le service des laquais. Au fond de la cour une arcade s’ouvrait, donnant passage sur les communs, cuisines, écuries et hangars.

Un air de prospérité régnait sur tout cela. Récemment crépies, les murailles égayaient l’œil ; le bois des rampes, les balustres des galeries n’avaient pas un grain de poussière. Les tuiles neuves, dont les cannelures conservaient encore quelques minces filets de neige, brillaient gaiement au soleil d’hiver avec leur teinte d’un rouge vif. Des cheminées montaient en spirale des fumées de bon augure. Au bas du perron, son bonnet à la main, se tenait l’aubergiste, gaillard de vaste corpulence, faisant l’éloge de sa cuisine par les trois plis de son menton, et celui de son cellier par la belle teinte pourpre de sa face, qui semblait frottée de mûres comme le masque de Silène, ce bon ivrogne, précepteur de Bacchus. Un sourire qui allait de l’une à l’autre oreille ballonnait ses joues grasses et rapetissait ses yeux narquois dont l’angle externe disparaissait dans une patte d’oie de rides facétieuses. Il était si frais, si gras, si vermeil, si ragoûtant, si bien à point, qu’il donnait envie de le mettre à la broche et de le manger arrosé de son propre jus !

Quand il vit le Tyran, qu’il connaissait de longue date et savait bonne paye, sa belle humeur redoubla, car les comédiens attirent du monde, et les jeunes gens de la ville se mettent en dépenses de collations, festins, soupers et autres régals pour traiter les actrices et gagner les bonnes grâces de ces coquettes par friandises, vins fins, dragées, confitures et telles menues délicatesses.

« Quelle bonne chance vous amène ? seigneur Hérode, dit l’hôtelier ; il y a longtemps qu’on ne vous a vu aux Armes de France.

— C’est vrai, répondit le Tyran, mais il ne faut pas toujours faire ses singeries sur la même place. Les spectateurs finissent par connaître tous vos tours et les exécuteraient eux-mêmes. Un peu d’absence est nécessaire. L’oublié vaut le neuf. Y a-t-il en ce moment beaucoup de noblesse à Poitiers ?

— Beaucoup, seigneur Hérode, les chasses sont finies et l’on ne sait que faire. On ne peut pas toujours manger et boire. Vous aurez du monde.

— Alors, dit le Tyran, faites apporter les clefs de sept ou huit chambres, ôter de la broche trois ou quatre chapons, retirer de derrière les fagots une douzaine de bouteilles de ce petit vin que vous savez, et répandez par la ville ce bruit : que l’illustre troupe du seigneur Hérode est débarquée aux Armes de France avec un nouveau répertoire, se proposant de donner plusieurs représentations. »

Pendant que le Tyran et l’aubergiste dialoguaient de la sorte, les comédiens étaient descendus de voiture. Des valets s’emparèrent de leurs bagages et les portèrent aux chambres désignées. Celle d’Isabelle se trouva un peu écartée des autres, les plus proches se trouvant occupées. Cet éloignement ne déplut point à cette pudique jeune personne qu’embarrassait parfois cette promiscuité bohémienne à quoi force la vie errante des comédiens.

Bientôt toute la ville, grâce à la faconde de maître Bilot, sut que des comédiens étaient arrivés, qui devaient jouer les pièces des plus beaux esprits du temps aussi bien qu’à Paris, sinon mieux. Les muguets et les raffinés s’informèrent de la beauté des actrices, en retroussant le bout de leur moustache avec un air de gloire et de fatuité parfaitement ridicule. Bilot leur faisait, en les accompagnant de grimaces significatives, des réponses discrètes et mystérieuses propres à tourner la cervelle et à enrager la curiosité de ces jeunes veaux.

Isabelle avait fait ranger ses hardes sur les planches de l’armoire, qui formait, avec un lit à pentes, une table à pieds tors, deux fauteuils et un coffre à bois, le mobilier de sa chambre, vaqua à ces soins de toilette que nécessite pour une jeune femme délicate et soignée de sa personne une longue route accomplie en compagnie d’hommes. Elle déploya ses longs cheveux plus fins que soie, les démêla, les peigna, y versa quelques gouttes d’essence à la bergamote, et les rattacha avec des non-pareilles bleues, couleur bienséante à son teint de rose pâle. Puis elle changea de linge. Qui l’eût vue ainsi aurait cru apercevoir une nymphe de Diane s’apprêtant, ses vêtements déposés sur la rive, à mettre le pied dans l’eau, en quelque vallon bocager de la Grèce. Mais ce ne fut qu’un éclair. Sur sa blanche nudité s’abattit subitement un jaloux nuage de toile, car Isabelle était chaste et pudibonde même en la solitude. Ensuite elle revêtit une robe grise ornée d’agréments bleus, et se regardant au miroir elle sourit de ce sourire que s’accorde la femme la moins coquette qui se trouve à son avantage.

Sous l’influence d’une température plus douce, la neige avait fondu et il n’en restait de trace que dans les endroits exposés au nord. Un rayon de soleil brillait. Isabelle ne put résister à la tentation d’ouvrir la fenêtre et de mettre un peu son joli nez dehors pour examiner la vue qu’on découvrait de sa chambre, fantaisie d’autant plus innocente que la croisée donnait sur une ruelle déserte, formée d’un côté par l’auberge et de l’autre par un long mur de jardin que dépassaient les cimes dépouillées des arbres. Le regard plongeait dans le jardin et pouvait y suivre le dessin d’un parterre marqué par des ramages de buis ; au fond s’élevait un hôtel dont les murailles noircies attestaient l’ancienneté.

Deux cavaliers s’y promenaient le long d’une charmille, jeunes tous deux et de bonne mine, mais non égaux de condition, à voir la déférence dont l’un faisait montre à l’endroit de l’autre, se tenant un peu en arrière et cédant le haut de l’allée toutes les fois qu’il fallait revenir sur ses pas. En ce couple amical le premier était Oreste et le second Pylade. Oreste, donnons-lui ce nom puisque nous ne connaissons pas encore le véritable, pouvait avoir de vingt à vingt-deux ans. Il avait le teint pâle, les yeux et les cheveux fort noirs. Son pourpoint de velours tanné faisait valoir sa taille souple et svelte : un manteau court de même couleur et de même étoffe que le pourpoint, bordé d’un triple galon d’or, lui pendait de l’épaule, retenu par une ganse dont les glands retombaient sur la poitrine ; des bottes molles en cuir blanc de Russie chaussaient ses pieds, que plus d’une femme eût jalousés pour leur petitesse et leur cambrure que faisait ressortir encore le talon haut de la botte. À l’aisance hardie de ses mouvements, à l’altière sécurité de son maintien, on devinait un grand seigneur, sûr d’être bien reçu partout et devant qui la vie s’ouvrait sans obstacles. Pylade, roux de cheveux et de barbe, vêtu de noir de la tête aux pieds, n’avait pas à beaucoup près, quoique assez joli garçon de sa personne, la même certitude triomphante.

« Je te dis, mon cher, que Corisande m’assomme, fit Oreste en retournant au bout de l’allée et continuant une conversation commencée avant qu’Isabelle n’eût ouvert la fenêtre ; je lui ai fait défendre ma porte et je vais lui renvoyer son portrait aussi maussade que sa personne, avec ses lettres plus ennuyeuses encore que sa conversation.

— Cependant Corisande vous aime, objecta timidement Pylade.

— Qu’est-ce que cela me fait si je ne l’aime point ? répliqua Oreste avec une sorte d’emportement. Il s’agit bien de cela ! Dois-je la charité d’amour à toutes les pécores et donzelles qui ont la fantaisie de s’enamourer de moi ? Je suis trop bon. Je me laisse aller à ces yeux de carpe pâmée, à ces pleurnicheries, à ces soupirs, à ces jérémiades, et je finis par être embéguiné, tout en maugréant de ma débonnaireté et couardise. Désormais je serai d’une férocité hyrcanienne, froid comme Hippolyte et fuyard des femmes, ainsi que Joseph. Adroite la Putiphar qui mettra la griffe sur le bord de mon manteau ! Je me déclare d’ores et en avant misogyne, c’est-à-dire ennemi du cotillon, qu’il soit de camelot ou de taffetas. Foin des duchesses et des courtisanes, des bourgeoises et des bergères ! qui dit femme dit tracasseries, mécomptes ou aventures maussades. Je les hais de la coiffe au patin, et je vais me confire en chasteté comme un moinillon en sa capuce. Cette Corisande maudite m’a dégoûté de son sexe à tout jamais. J’y renonce… »

Oreste en était là de son discours, lorsque, levant la tête comme pour prendre le ciel à témoin de sa résolution, il aperçut par hasard Isabelle à la fenêtre. Il poussa le coude à son compagnon et lui dit :

« Avise là-bas, à cette croisée, fraîche comme l’Aurore à son balcon d’Orient, cette adorable et délicieuse créature qui semble déité plutôt que femme, avec ses cheveux châtain-cendré, son clair visage et ses doux yeux. Qu’elle a bonne grâce, ainsi accoudée et un peu penchée en avant, ce qui fait voir à l’avantage, sous la gaze de la chemisette, les rondeurs de sa gorge ivoirine ! Je gage qu’elle a le meilleur caractère et ne ressemble point aux autres femelles. Son esprit doit être modeste, aimable et poli, son entretien agréable et charmant !

— Malpeste, répondit Pylade en riant, quels bons yeux vous avez de découvrir tout cela d’ici ! moi, je ne vois rien, sinon une femme à sa fenêtre, assez gentille pour dire vrai, mais qui n’a sans doute pas les incomparables perfections dont vous la dotez si libéralement.

— Oh ! je l’aime déjà tout plein. J’en suis féru ; il me la faut et je l’aurai, dussé-je pour y parvenir user des inventions les plus subtiles, vider mes coffres et pourfendre cent rivaux.

— Là, là, ne vous échauffez pas ainsi dans votre harnois, dit Pylade, vous pourriez en gagner une pleurésie. Mais qu’est devenue cette belle haine du sexe que vous affichiez tout à l’heure avec tant de jactance ? Il a suffi du premier minois pour la mettre en déroute.

— Quand je parlais et invectivais de la sorte, je ne savais point que cet ange de beauté existât, et tout ce que j’ai dit n’est que blasphème damnable, hérésie pure et monstruosité, que je supplie Vénus, déesse des amours, de me vouloir bien pardonner.

— Elle vous pardonnera, n’en doutez pas, car elle est indulgente aux amoureux fols dont vous êtes digne de porter la bannière.

— Je vais ouvrir la campagne, fit Oreste, et déclarer courtoisement la guerre à ma belle ennemie. »

Cela disant, il s’arrêta, planta son regard droit sur Isabelle, ôta d’une façon aussi galante que respectueuse son feutre, dont la longue plume balaya la terre, et envoya du bout des doigts un baiser dans la direction de la fenêtre.

La jeune comédienne, qui vit l’action, prit un air froid et composé comme pour faire comprendre à cet insolent qu’il se trompait, referma la fenêtre et rabattit le rideau.

« Voilà l’aurore cachée par un nuage, dit Pylade, cela n’est pas de bon augure pour le reste de la journée.

— Je regarde, au contraire, comme un signe favorable que la belle se soit retirée. Quand le soldat se dérobe derrière le créneau de la tour, cela veut dire que la flèche de l’assiégeant a porté. Elle en a dans l’aile, te dis-je, et ce baiser la forcera de penser à moi toute la nuit, ne fût-ce que pour m’injurier et me taxer d’effronterie, défaut qui ne déplaît pas aux femmes. Il y a maintenant quelque chose entre moi et cette inconnue. C’est un fil bien ténu, mais que j’enforcerai de manière à faire une corde pour monter au balcon de l’infante.

— Vous savez à merveille les théories et stratagèmes d’amour, dit Pylade respectueusement.

— Je m’en pique quelquefois, répondit Oreste, et maintenant rentrons, la belle effarouchée ne reparaîtra pas de sitôt. Ce soir, je mettrai mes grisons en campagne. »

Les deux amis remontèrent lentement les marches du vieil hôtel et disparurent. Revenons maintenant à nos acteurs.

Il y avait non loin de l’auberge un jeu de paume merveilleusement propre à établir une salle de spectacle. Les comédiens le louèrent, et un maître menuisier de la ville, sous la direction du Tyran, l’eut bientôt accommodé à sa nouvelle destination. Un peintre-vitrier, qui se mêlait de barbouiller des enseignes et de blasonner des armoiries sur les carrosses, rafraîchit les décorations fatiguées et déteintes, et même en peignit une nouvelle avec assez de bonheur. La chambre où se déshabillaient et se réhabillaient les joueurs de paume, fut disposée en foyer pour les comédiens avec des paravents qui entouraient les toilettes des actrices et formaient des espèces de loges. Toutes les places marquées étaient retenues d’avance, et la recette promettait d’être bonne.

« Quel dommage, disait le Tyran à Blazius en énumérant les pièces qu’il serait bon de jouer, quel dommage que Zerbine nous manque ! Une soubrette est à vrai dire le grain de sel, mica salis, et le piment des comédies. Sa gaieté étincelante illumine la scène ; elle ravive les endroits languissants, et force le rire qui ne veut point se décider, en montrant ses trente-deux perles orlées de carmin vif. Par son caquetage, son impertinence et sa lascivité, elle fait valoir les afféteries pudiques, mollesses de langage et roucoulements de l’amoureuse. Les couleurs tranchées de sa cotte hardie amusent l’œil, et elle peut découvrir jusqu’aux jarretières, ou peu s’en faut, une jambe fine moulée dans un bas rouge à coins d’or, perspective agréable aux jeunes comme aux vieux, aux vieux surtout dont elle réveille la salacité endormie.

— Certes, répondit Blazius, la soubrette est un condiment précieux, une boîte aux épices qui saupoudre à propos la fadeur des comédies du temps. Mais il faut bien nous en passer. Ni Isabelle ni Sérafine ne peuvent remplir ce rôle. D’ailleurs nous avons besoin d’une amoureuse et d’une grande coquette. Le diable soit de ce marquis de Bruyères qui nous a enlevé la perle, le phénix et le parangon des soubrettes en la personne de l’incomparable Zerbine ! »

La conversation entre les deux comédiens en était là, quand une sonnerie argentine de grelots se fit entendre devant le porche de l’hôtel ; bientôt des pas vifs et cadencés tintèrent sur le pavé de la cour, et les causeurs s’accoudant à la balustrade de la galerie où ils se promenaient, aperçurent trois mules harnachées à l’espagnole, avec plumets sur la tête, broderies, houppes de laine, grappes de clochettes et couvertures rayées. Le tout fort propre et magnifique, ne sentant en rien la bête de louage.

Sur la première était monté un maraud de laquais, en livrée grise, portant le couteau de chasse à la ceinture et l’arquebuse en travers de l’arçon, l’air insolent comme un grand seigneur et qui autrement vêtu eût bien pu passer pour maître. Il tirait après lui par une longe entortillée autour de son bras la seconde mule chargée de deux énormes paquets équilibrés de chaque côté du bât et recouverts d’une cape de muestra valencienne.

La troisième mule, de meilleure mine et de plus fière allure encore que les deux autres, portait une jeune femme chaudement embossée dans un manteau garni de fourrures et coiffée d’un chapeau de feutre gris à plume rouge rabattu sur les yeux.

« Hé, dit Blazius au Tyran, ce cortège ne te rappelle-t-il point quelque chose ? Il me semble que ce n’est pas la première fois que j’entends tinter ces grelots.

— Par saint Alipantin ! répondit le Tyran, ce sont les propres mules qui vinrent enlever Zerbine au carrefour de la Croix. Quand on parle du loup…

— On en voit la plume, interrompit Blazius ; ô jour trois et quatre fois heureux, notable à la craie blanche ! C’est bien la señora Zerbine elle-même ; elle saute à bas de sa monture avec ce mouvement coquin de hanches qui n’appartient qu’à elle et jette sa mante au bras du laquais. La voilà qui ôte son feutre et secoue ses cheveux comme un oiseau ses plumes. Allons au-devant d’elle et dégringolons les montées quatre à quatre. »

Blazius et le Tyran descendirent dans la cour et rencontrèrent Zerbine au bas du perron. La joyeuse fille sauta au col du Pédant et lui prenant la tête :

« Il faut, s’écria-t-elle en joignant l’action à la parole, que je t’accole et baise ton vieux masque à pleine bouche avec le même cœur que si tu étais un joli garçon, pour la joie que j’ai de te revoir. Ne sois pas jaloux, Hérode, et ne fronce pas tes gros sourcils noirs comme si tu allais ordonner le massacre des Innocents. Je vais t’embrasser aussi. J’ai commencé par Blazius parce que c’est le plus laid. »

Zerbine accomplit loyalement sa promesse, car c’était une fille de parole et qui avait de la probité à sa manière. Donnant une main à chacun des deux acteurs, elle monta dans la galerie où maître Bilot lui fit préparer une chambre. À peine entrée, elle se jeta sur un fauteuil et se mit à respirer bruyamment comme une personne débarrassée d’un grand poids.

« Vous ne sauriez imaginer, dit-elle aux deux comédiens, après un moment de silence, le plaisir que j’éprouve à me retrouver avec vous ; n’allez pas croire pour cela que je sois amoureuse de vos vieux museaux usés par la céruse et le rouge. Je n’aime personne, Dieu merci ! Ma joie tient à ce que je rentre dans mon élément, et l’on est toujours mal hors de son élément. L’eau ne convient pas aux oiseaux non plus que l’air aux poissons. Les uns s’y noient et les autres y étouffent. Je suis comédienne de nature et le théâtre est mon atmosphère. Là, seulement, je respire à mon aise ; l’odeur des chandelles fumeuses me vaut mieux que civette, benjoin, ambre gris, musc et peau d’Espagne. Le relent des coulisses flaire à mon nez comme baume. Le soleil m’ennuie et la vie réelle me semble plate. Il me faut des amours imaginaires à servir et pour déployer mon activité le monde d’aventures romanesques qui s’agite dans les comédies. Depuis que les poëtes ne me prêtent plus leurs voix, je me fais l’effet d’être muette. Donc, je viens reprendre mon emploi. J’espère que vous n’avez engagé personne pour me remplacer. On ne me remplace pas d’ailleurs. Si cela était, j’aurais bientôt mis les griffes au visage de la gaupe et je lui casserais les quatre dents de devant sur le rebord des tréteaux. Quand on empiète sur mes privilèges, je suis méchante comme un diable.

— Tu n’auras besoin, dit le Tyran, de te livrer à aucun carnage. Nous n’avons pas de soubrette. C’était Léonarde qui jouait tes rôles envieillis et tournés à la duègne, métamorphose assez triste et maussade, à quoi nous obligeait la nécessité. Si par quelqu’un de ces onguents magiques dont parle Apulée tu t’étais muée tout à l’heure en oiseau et fusses venue, te posant au bord du toit, écouter la conversation que je tenais avec Blazius, il te serait arrivé cette chose rare pour les absents, d’entendre ton éloge sur le mode lyrique, pindarique et dithyrambique.

— À la bonne heure, répondit Zerbine, je vois que vous êtes toujours les bons compagnons d’autrefois et que votre petite Zerbinette vous manquait. »

Des garçons d’auberge entrèrent dans la chambre et y déposèrent des paquets, des boîtes, des valises, dont la comédienne fit la revue et qu’elle ouvrit, en présence de ses deux camarades, avec plusieurs petites clefs passées dans un anneau d’argent.

C’étaient de belles nippes, du fin linge, des guipures, des dentelles, des bijoux, des pièces de velours et de satin de la Chine : tout un trousseau aussi galant que riche. Il y avait, en outre, un sac de peau long, large, lourd, bourré de pécune jusqu’à la gueule, dont Zerbine dénoua les cordons et qu’elle fit ruisseler sur la table. On eût dit le Pactole monnayé. La Soubrette plongeait ses petites mains brunes dans le tas d’or, comme une vanneuse dans un tas de blé, en soulevait ce que pouvaient contenir ses paumes réunies en coupe, puis les ouvrait et laissait retomber les louis en pluie brillante, plus épaisse que celle dont fut séduite Danaé fille d’Acrise en sa tour d’airain. Les yeux de Zerbine scintillaient d’un éclat aussi vif que celui des pièces d’or, ses narines se dilataient et un rire nerveux découvrait ses dents blanches.

« Sérafine crèverait de male rage si elle me voyait tant d’argent, dit la Soubrette à Hérode et à Blazius ; je vous le montre pour vous prouver que ce n’est pas la misère qui me ramène au bercail, mais le pur amour de l’art. Quant à vous, mes vieux, si vous êtes bas percés, plongez vos pattes là-dedans et prenez-en tant que vos cinq doigts en pourront tenir, et même mettez-y le pouce à la mode d’Allemagne. »

Les comédiens la remercièrent de sa générosité, affirmant qu’ils n’avaient besoin de rien.

« Eh bien ! dit Zerbine, ce sera pour une autre fois, je vous le garderai en ma cassette comme fidèle trésorière.

— Tu as donc abandonné ce pauvre marquis, dit Blazius d’un air de componction ; car tu n’es pas de celles qu’on délaisse. Le rôle d’Ariane ne te va point, mais bien celui de Circé. C’était pourtant un magnifique seigneur, bien fait de sa personne, ayant l’air de la cour, spirituel et digne en tout point d’être aimé plus longtemps.

— Mon intention, répondit Zerbine, est bien de le garder comme une bague à mon doigt et le plus précieux joyau de mon écrin. Je ne l’abandonne nullement, et si je l’ai quitté, c’est afin qu’il me suivît.

— Fugax sequax, sequax fugax, reprit le Pédant ; ces quatre mots latins à consonance cabalistique, qui semblent un coassement de batraciens emprunté à la comédie des Grenouilles du sieur Aristophane, poëte athénien, contiennent la moelle des théories amoureuses et peuvent servir de règle de conduite pour le sexe tant viril que féminin.

— Et que chante ton latin, vieux Pédant, fit Zerbine, tu as négligé de le translater en français, oubliant que tout le monde n’a pas été comme toi régent de collège et distributeur de férules.

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