Génie du christianisme (page 65)
On ne peut douter que ces institutions ne servissent puissamment au maintien des mœurs, en entretenant la cordialité et l’amour entre les parents. Nous sommes déjà bien loin de ces temps où une femme à la mort de son mari venait trouver son fils aîné, lui remettait les clefs et lui rendait les comptes de la maison comme au chef de la famille. Nous n’avons plus cette haute idée de la dignité de l’homme que nous inspirait le christianisme. Les mères et les enfants aiment mieux tout devoir aux articles d’un contrat que de se fier aux sentiments de la nature, et la loi est mise partout à la place des mœurs.
Ces fêtes chrétiennes avaient d’autant plus de charmes qu’elles existaient de toute antiquité, et l’on trouvait avec plaisir, en remontant dans le passé, que nos aïeux s’étaient réjouis à la même époque que nous. Ces fêtes étant d’ailleurs très multipliées, il en résultait encore que, malgré les chagrins de la vie, la religion avait trouvé moyen de donner de race en race à des millions d’infortunés quelques moments de bonheur.
Dans la nuit de la naissance du Messie, les troupes d’enfants qui adoraient la crèche, les églises illuminées et parées de fleurs, le peuple qui se pressait autour du berceau de son Dieu, les chrétiens qui, dans une chapelle retirée, faisaient leur paix avec le Ciel, les alleluia joyeux, le bruit de l’orgue et des cloches, offraient une pompe pleine d’innocence et de majesté.
Immédiatement après le dernier jour de folie, trop souvent marqué par nos excès, venait la cérémonie des Cendres, comme la mort le lendemain des plaisirs. " O homme ! disait le prêtre, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. " L’officier qui se tenait auprès des rois de Perse pour leur rappeler qu’ils étaient mortels, ou le soldat romain qui abaissait l’orgueil du triomphateur, ne donnait pas de plus puissantes leçons.
Un volume ne suffirait pas pour peindre en détail les seules cérémonies de la Semaine Sainte ; on sait de quelle magnificence elles étaient dans la capitale du monde chrétien : aussi nous n’entreprendrons point de les décrire. Nous laissons aux peintres et aux poètes le soin de représenter dignement ce clergé en deuil, ces autels, ces temples voilés, cette musique sublime, ces voix célestes chantant les douleurs de Jérémie, cette Passion mêlée d’incompréhensibles mystères, ce saint sépulcre environné d’un peuple abattu, ce pontife lavant les pieds des pauvres, ces ténèbres, ces silences entrecoupés de bruits formidables, ce cri de victoire échappé tout à coup du tombeau, enfin ce Dieu qui ouvre la route du ciel aux âmes délivrées et laisse aux chrétiens sur la terre, avec une religion divine, d’intarissables espérances.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 381-382).
Chap. IV. Des solennités de l’Église. — Du Dimanche Chap. VI. Cérémonies et prières de la messe Chap. V. Explication de la Messe
Il y a un argument si simple et si naturel en faveur des cérémonies de la messe, que l’on ne conçoit pas comment il est échappé aux catholiques dans leurs disputes avec les protestants. Qu’est-ce qui constitue le culte dans une religion quelconque ? C’est le sacrifice. Une religion qui n’a pas de sacrifice n’a pas de culte proprement dit. Cette vérité est incontestable, puisque chez les divers peuples de la terre les cérémonies religieuses sont nées du sacrifice, et que ce n’est pas le sacrifice qui est sorti des cérémonies religieuses. D’où il faut conclure que le seul peuple chrétien qui ait un culte est celui qui conserve une immolation.
Le principe étant reconnu, on s’attachera peut-être à combattre la forme. Si l’objection se réduit à ces termes, il n’est pas difficile de prouver que la messe est le plus beau, le plus mystérieux et le plus divin des sacrifices.
Une tradition universelle nous apprend que la créature s’est jadis rendue coupable envers le Créateur. Toutes les nations ont cherché à apaiser le ciel ; toutes ont cru qu’il fallait une victime ; toutes en ont été si persuadées, qu’elles ont commencé par offrir l’homme lui-même en holocauste : c’est le sauvage qui eut d’abord recours à ce terrible sacrifice, comme étant plus près, par sa nature, de la sentence originelle, qui demandait la mort de l’homme.
Aux victimes humaines on substitua dans la suite le sang des animaux ; mais dans les grandes calamités on revenait à la première coutume ; des oracles revendiquaient les enfants même des rois : la fille de Jephté, Isaac, Iphigénie, furent réclamés par le ciel ; Curtius et Codrus se dévouèrent pour Rome et Athènes.
Cependant le sacrifice humain dut s’abolir le premier, parce qu’il appartenait à l’état de nature, où l’homme est presque tout physique. On continua longtemps à immoler des animaux ; mais quand la société commença à vieillir, quand on vint à réfléchir sur l’ordre des choses divines, on s’aperçut de l’insuffisance du sacrifice matériel ; on comprit que le sang des boucs et des génisses ne pouvait racheter un être intelligent et capable de vertu. On chercha donc une hostie plus digne de la nature humaine. Déjà les philosophes enseignaient que les dieux ne se laissent point toucher par des hécatombes, et qu’ils n’acceptent que l’offrande d’un cœur humilié : Jésus-Christ confirma ces notions vagues de la raison. L’Agneau mystique, dévoué pour le salut universel, remplaça le premier né des brebis ; et à l’immolation de l’homme physique fut à jamais substituée l’immolation des passions, ou le sacrifice de l’homme moral.
Plus on approfondira le christianisme, plus on verra qu’il n’est que le développement de lumières naturelles et le résultat nécessaire de la vieillesse de la société. Qui pourrait aujourd’hui souffrir le sang infect des animaux autour d’un autel, et croire que la dépouille d’un bœuf rend le ciel favorable à nos prières ? Mais l’on conçoit fort bien qu’une victime spirituelle, offerte chaque jour pour les péchés des hommes, peut être agréable au Seigneur.
Toutefois, pour la conservation du culte extérieur, il fallait un signe, symbole de la victime morale. Jésus-Christ, avant de quitter la terre, pourvut à la grossièreté de nos sens, qui ne peuvent se passer de l’objet matériel : il institua l’Eucharistie, où, sous les espèces visibles du pain et du vin, il cacha l’offrande invisible de son sang et de nos cœurs. Telle est l’explication du sacrifice chrétien, explication qui ne blesse ni le bon sens ni la philosophie ; et si le lecteur veut la méditer un moment, peut-être lui ouvrira-t-elle quelques nouvelles vues sur les saints abîmes de nos mystères.
François-René de Chateaubriand Génie du christianisme Garnier Frères, 1828 (p. 382-385).
Chap. V. Explication de la Messe Chap. VII. La Fête-Dieu Chap. VI. Cérémonies et prières de la messe
Il ne reste donc plus qu’à justifier les rites du sacrifice [NOTE 29]. Or, supposons que la messe soit une cérémonie antique dont on trouve les prières et la description dans les jeux séculaires d’Horace, ou dans quelques tragédies grecques : comme nous ferions admirer ce dialogue qui ouvre le sacrifice chrétien !
V) Faites luire votre lumière et votre vérité ; elles m’ont conduit dans vos tabernacles et sur votre montagne sainte.
R) Je m’approcherai de l’autel de Dieu, du Dieu qui réjouit ma jeunesse.
V) Je chanterai vos louanges sur la harpe, ô Seigneur ! Mais, mon âme, d’où vient ta tristesse, et pourquoi me troubles-tu ?
Ce dialogue est un véritable poème lyrique entre le prêtre et le catéchumène : le premier, plein de jours et d’expérience, gémit sur la misère de l’homme pour lequel il va offrir le sacrifice ; le second, rempli d’espoir et de jeunesse, chante la victime par qui il sera racheté.
Vient ensuite le Confiteor, prière admirable par sa moralité. Le prêtre implore la miséricorde du Tout-Puissant pour le peuple et pour lui-même.
Alors le sacrificateur monte à l’autel, s’incline, et baise avec respect la pierre qui dans les anciens jours cachait les os des martyrs.
En ce moment le prêtre est saisi d’un feu divin : comme les prophètes d’Israël, il entonne le cantique chanté par les anges sur le berceau du Sauveur, et dont Ezéchiel entendit une partie dans la nue.
" Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel, et paix aux hommes de bonne volonté sur la terre ! Nous vous louons, nous vous bénissons, nous vous adorons, Roi du ciel, dans votre gloire immense ! etc. "
L’épître succède au cantique. L’ami du Rédempteur du monde, Jean, fait entendre des paroles pleines de douceur, où le sublime Paul, insultant à la mort, découvre les mystères de Dieu. Prêt à lire une leçon de l’Evangile, le prêtre s’arrête et supplie l’Eternel de purifier ses lèvres avec le charbon de feu dont il toucha les lèvres d’Isaïe. Alors les paroles de Jésus-Christ retentissent dans l’assemblée : c’est le jugement sur la femme adultère ; c’est le Samaritain versant le baume dans les plaies du voyageur ; ce sont les petits enfants bénis dans leur innocence.
Que peuvent faire le prêtre et l’assemblée, après avoir entendu de telles paroles ? Déclarer sans doute qu’ils croient fermement à l’existence d’un Dieu qui laissa de tels exemples à la terre. Le symbole de la foi est donc chanté en triomphe. La philosophie, qui se pique d’applaudir aux grandes choses, aurait dû remarquer que c’est la première fois que tout un peuple a professé publiquement le dogme de l’unité d’un Dieu : Credo in unum Deum.
Cependant le sacrificateur prépare l’hostie pour lui, pour les vivants, pour les morts. Il présente le calice : " Seigneur, nous vous offrons la coupe de notre salut. " Il bénit le pain et le vin. " Venez, Dieu éternel, bénissez ce sacrifice. " Il lave ses mains,
" Je laverai mes mains entre les innocents… Oh ! ne me faites point finir mes jours parmi ceux qui aiment le sang. "
Tout étant préparé, le célébrant se tourne vers le peuple, et dit :