Le Héraut de l'amour divin (Révélations de sainte Gertrude) (page 5)
1. A Helfta comme à Cluny on avait l'usage de réciter certains psaumes de surérogation qui. allongeaient beaucoup l'office. Ces psaumes étaient appelés Psalmi familiares par abréviation, pour Psalmi pro familiaribus tam vivis quam pro defunctis. Les Psaumes Graduels prescrits pour certains jours sont un reste de cette coutume. Les Psalmi familiares étaient récités au chœur, au commencement ou à la fin de chaque heure canoniale. La coutume de réciter le psautier entier soit chaque jour, soit chaque semaine, existait aussi parmi les moines et les moniales dès les premiers temps monastiques, mais comme dévotion privée surajoutée aux heures canoniales. I1 est cependant possible qu'en certaines communautés on se soit partagé le psautier, ou bien que le psautier entier ait été récité par une seule religieuse députée par le convent, soit chaque jour, soit chaque semaine. Ceci est une simple conjecture, car nous n'avons trouvé aucun fait à l'appui, sauf pour les suffrages des défunts qui étaient une pratique commune. Il paraîtrait d'après cela que le psautier auquel il est fait allusion ici désigne plutôt certains des Psalmi familiares mentionnés plus haut, pour la récitation desquels, à Helfta, une moniale était désignée par semaine (noter que c'est le terme d'hebdomadière qui est employé), récitation qu'elle faisait en dehors du temps de l'office, seule, ou avec quelques autres moniales. D'un autre côté, il est évident que certains des Psalmi familiares se disaient en commun, par exemple le Miserere pendant le chapitre, à la veille de Noël, comme il est rapporté au Livre IV, ch. II.
A côté de ces coutumes, on trouve celle de réciter certains offices votifs en plus de celui du jour ; par exemple l'office de la sainte Trinité composé du temps d'Alcuin, l'office de la sainte Vierge recommandé par saint Pierre Damien, et l'office de tous les Saints, beaucoup moins répandu. Nos suffrages sont un souvenir de ces offices qui s'étaient beaucoup multipliés jusqu'au xv siècle, mais seulement comme dévotion privée.
CHAPITRE LXXXIII.
UTILITé DE LA SUJéTION 1Celle-ci priait le Seigneur de corriger lui-même le défaut d'un de ses supérieurs ; elle reçut cette réponse:
« Ignores-tu que non seulement cette personne, mais encore celles qui sont à la tête de cette Congrégation si aimée, ont toutes quelques défauts? Personne ici-bas n'en est exempt. C'est là un effet de la bonté, de la douceur et de la tendresse excessives avec lesquelles j'ai choisi cette Congrégation. Ses mérites prendront par là de merveilleux accroissements, car il faut bien plus de vertu pour se soumettre à une personne dont on connaît les défauts qu'à une autre dont les actions semblent irréprochables. » Elle reprit : « Bien que j'éprouve une joie extrême, ô mon Seigneur, à voir s'accroître les mérites des inférieurs, je désirerais cependant aussi que les supérieurs ne fussent pas en faute, et je crains que cela ne leur arrive quelquefois par fragilité. » Le Seigneur répondit : « Moi qui connais tous leurs défauts, je permets que dans les divers travaux de leur charge ils en manifestent quelque chose, sans cela ils n'arriveraient peut-être jamais à posséder une grande humilité.
De cette façon, au contraire, les mérites des inférieurs s'accroissent par les défauts et les qualités des supérieurs, et les mérites des supérieurs gagnent autant par les défauts que par les progrès des inférieurs, comme tous les membres d'un même corps contribuent à son bien-être général.
»
2Celle-ci comprit alors la bonté et la sagesse infinies du Seigneur qui prépare avec tant d'industrie le triomphe des élus en se servant merveilleusement des défauts pour faire progresser les vertus. Si l'éclatante miséricorde de Dieu ne se fût montrée à elle que dans cette seule circonstance, toutes les créatures ne pourraient cependant jamais en louer assez le Seigneur.
CHAPITRE LXXXIV. DE LA VRAIE PURIFICATION DE L'HOMME. 1Elle priait ensuite pour une personne affligée et reçut cette réponse : « Ne crains pas ; je ne permets jamais que mes élus soient accablés au-dessus de leurs forces, et je suis toujours auprès d'eux pour mesurer leur fardeau. Une mère qui veut réchauffer son petit enfant devant un foyer, tient toujours sa main entre le feu et l'enfant; de même quand je trouve à propos de purifier mes justes par la tribulation, mon but n'est pas de les perdre, mais de les éprouver et de les sauver. » 2Elle priait également pour une personne qu'elle avait trouvée en défaut. Dans l'ardeur de ses désirs, elle dit entre autres choses au Seigneur : « O Seigneur, bien que je sois la dernière des créatures, j'ose, dans l'intérêt de votre gloire, vous prier pour cette personne ; mais vous, Puissance infinie à qui rien ne résiste, pourquoi ne m'exaucez-vous pas ? » Le Seigneur répondit: « Comme par ma puissance infinie je puis toutes choses ; de même, par mon insondable sagesse, je les connais et les dispose toutes comme il convient. Quand un roi de la terre, maître des forces et des volontés, veut voir ses écuries parfaitement propres, il n'abaisse pas sa majesté jusqu'à faire le travail de ses mains royales; ainsi je ne retire jamais un homme du mal où il est tombé par sa propre faute, à moins que lui-même se faisant violence et changeant de volonté, ne se montre digne de mon amour. »
CHAPITRE LXXXV. COMMENT LE SEIGNEUR SUPPLéE POUR LA CRéATURE. Celle-ci considérait une sœur qui circulait dans le chœur pendant Matines, pour avertir les moniales d'observer certaines règles, dont l'oubli pouvait produire certaines confusions dans l'office divin. Elle demanda au Seigneur comment il agréait ce zèle. Le Seigneur répondit : « Si quelqu'un, dans l'intention de me glorifier, prend soin d'éviter toute négligence durant l'office divin, et s'il avertit les autres dans le même but, je supplée à l'imperfection inévitable de sa dévotion et de son attention. »
CHAPITRE LXXXVI.
DE L'OFFRANDE DES ADVERSITèS ET DE LA PERTE DE CEUX QUI NOUS SONT CHERS.
Comme elle priait pour une personne très désolée de voir une de ses amies malade à en mourir, elle reçut du Seigneur cette instruction : « Un homme craint de perdre, ou même a déjà perdu un ami qui lui est cher, près duquel il trouvait non seulement les consolations de l'amitié, mais aussi les conseils nécessaires pour le progrès de son âme.
Cet homme m'offre avec une volonté droite le chagrin qui oppresse son cœur, et se voyant dans l'impossibilité de garder son ami, il consent à le perdre si j'y trouve une plus grande gloire, préférant ainsi ma volonté à la sienne. Certes, s'il maintient son âme dans cette disposition, ne fût-ce qu'une heure, ma bonté divine gardera à son offrande toute la perfection qu'il lui avait donnée, et tout ce qu'il souffrira dans la suite à cause de la fragilité humaine contribuera à son salut éternel. Car des pensées s'élèveront de son cœur brisé;
il se dira: « Quel secours ! quelle consolation, quel soulagement j'aurais reçus de cet ami, et j'en suis privé! » Mais, parce qu'il m'a offert sa douleur, ces pensées disposeront son cœur à recevoir la divine consolation qui se répandra dans son âme en proportion des regrets poignants qui l'ont saisi par ma permission. Ma bonté naturelle me force pour ainsi dire à agir de la sorte ; l'orfèvre n'est-il pas obligé d'enchâsser dans son travail d'or ou d'argent autant de pierreries qu'il a préparé de cavités pour les recevoir? Ma divine consolation est représentée par les pierres précieuses, parce qu'on attribue à certaines de ces pierres des propriétés spéciales. Et en effet, cette consolation céleste achetée par l'homme au prix de souffrances passagères possède une telle vertu, que nul en ce monde ne peut subir une perte si grande qu'il n'en soit dédommagé au centuple dès ici-bas par ce divin secours, et mille fois plus encore dans l'éternité. »
CHAPITRE LXXXVII. COMMENT LE SEIGNEUR REPARE LES FAUTES DE FRAGILITE. Elle priait une autre fois pour une personne qui désirait extrêmement posséder devant Dieu le mérite de la virginité, et qui craignait avoir contracté quelque souillure par suite de la fragilité humaine. Cette personne lui apparut entre les bras du Seigneur. Elle était revêtue d'une robe blanche comme la neige, dont les plis étaient disposés avec un grand art. Le Seigneur voulut bien, à ce sujet, donner à celle-ci l'instruction suivante : «Lorsque, par suite de la faiblesse humaine, une souillure ternit un peu la virginité ; si l'âme regrette ce mal et fait pénitence, ma bonté transforme ces fautes en ornements analogues aux plis qui donnent à un vêtement sa grâce et sa beauté. Cependant, comme cette parole de l'écriture demeure toujours vraie : « Iricorruptio proximum facit esse Deo : La parfaite pureté rapproche l’homme de Dieu » (Sagesse, vi, 20) ces mêmes taches pourraient se contracter par le fait de péchés si graves qu'ils mettraient obstacle aux douceurs de l'amour divin, comme la multiplicité des vêtements de l'épouse gêne, en quelque sorte, les embrassements de l'époux.
CHAPITRE LXXXVIII. DES OBSTACLES APPORTéS PAR L'ATTACHEMENT AU PROPRE SENS. Celle-ci priait pour une âme qui désirait obtenir le secours des consolations divines, et elle reçut du Seigneur cette réponse : « Cette âme met elle-même obstacle à l'effusion de la grâce. Lorsque j'attire mes élus par le goût très suave de mon amour, celui qui tient obstinément à son propre sens, agit comme un homme qui se couvrirait le nez avec son vêtements pour ne pas respirer le doux parfum des aromates. Mais celui qui, pour mon amour, renonce à ses propres lumières, afin de suivre celles d'autrui, acquiert d'autant plus de mérites qu'il s'est fait plus de violence. Il a en effet pratiqué l'humilité et remporté une complète victoire. C'est pourquoi l'Apôtre a dit : « Non coronabitur nisi qui legitime certaverit : Nul ne sera couronné s'il n'a légitimement combattu. » (II Timoth., II, 5.)
CHAPITRE LXXXIX. LA VOLONTé EST ACCEPTéE POUR LE FAIT. Comme elle priait pour une personne qui trouvait beaucoup de difficultés dans un travail qu'on lui avait enjoint, le Seigneur daigna l'instruire par cette comparaison : « Voilà un homme qui pour mon amour veut entreprendre un grand travail dans lequel il redoute de telles difficultés, que sa dévotion en subira peut-être du détriment. Si dans ce cas il préfère l'accomplissement de ma volonté au bien de son âme, j'estimerai tellement sa bonne intention que je la prendrai pour un fait accompli. Cet homme pourrait ne jamais même commencer son travail, et je l'en récompenserais cependant comme s'il l'avait achevé et n'avait mis aucune négligence à l'accomplir. »
CHAPITRE XC.
NE PAS PRéFéRER LES CHOSES EXTéRIEURES AUX CHOSES INTéRIEURES.
Comme celle-ci priait pour une personne souvent ennuyée par suite de certaines combinaisons qui dépendaient pourtant de sa volonté, le Seigneur lui fit cette réponse: « Ces peines la purifient des souillures qu'elle a contractées en préférant parfois, pour des raisons humaines, les avantages extérieurs au profit intérieur. -- Nous ne pouvons cependant vivre sans l'usage des biens extérieurs, reprit celle-ci : comment donc cette personne a-t-elle péché en y pourvoyant, puisque cette charge lui est confiée ? » Le Seigneur répondit: « C'est pour une noble damoiselle un honneur et un ornement de porter un manteau doublé de fourrure tigrée. Mais si elle s'avisait de retourner le manteau et de porter les fourrures à l'extérieur, ce qui était pour elle une parure honorable deviendrait une cause de confusion. Sa mère ne pourrait souffrir cet affublement ridicule et se hâterait de jeter au moins sur les épaules de sa fille un second vêtement, dans la crainte qu'on ne la prît pour une insensée. Et moi, parce que j'aime tendrement cette personne qui est ma fille, je dissimule son défaut sous un manteau, c'est-à-dire sous les ennuis qui résultent de ses occupations elles-mêmes, sans pourtant qu'il y ait de sa faute. De plus, je la revêts de la patience comme d'un ornement de choix, car j'ai ordonné dans l'évangile de chercher avant tout le royaume de Dieu (Luc, xvi, 31), c'est-à-dire le progrès des choses intérieures. Quant à ces choses extérieures, je n'ai même pas dit de les chercher en second lieu, mais j'ai promis de les donner par surcroît. » Tout religieux qui désire être l'ami particulier de Dieu, devra peser attentivement la vérité de cette grande parole.
FIN DU LIVRE TROISIèME.
APPENDICE DU LIVRE TROISIEME
_______________________ Note du Chapitre LXVI Tu animae meae vita,
Tecum sit affectio cordis mei unita,
Vi amatorii ardoris conflata.
In omni ad quod sine te tendit,
Reddatur exanimata. Quia tu es amoenitas omnium colorum,
Dulcor omnium saporum,
Fragrantia omnium odorum,
Delectatio omnium sonorum,
Suavis amoenitas amplexuum intimorum. In te voluptas deliciosa,
Ex te supereffluentia copiosa,
Ad te allicientia amoenosa,
Per te influentia affectuosa. Tu supereffluens abyssus divinitatis,
O regum Rex dignissime,
Imperator excellentissime,
Princeps illustrissime,
Dominator mitissime,
Tutor validissime. Tu vivificans gemma humame nobilitatis.
Opifex artificiosissime,
Instructor mansuetissime,
Consulter sapientissime,
Adjutor benignissime,
Amice fidelissime. Tu saporosa unio intimae suavitatis,
O blanditor delicatissime, affector lenissime,
Amator ardentissime,
Sponse dulcissime,
Zelator castissime. Tu vernans flos iugcnuae venustatis,
O frater amabilissime,
Juvenis ftoridissime,
Comes jucundissime,
Hospes liberalissime,
Ministrator curialissime. Te omni creaturae praeeligo,
Propter te omni delectationi abrenuntio,
Pro te omni adversitati obvio ;
In his omnibus te unicum laudatorem requiro. Te vegetatorem horum omniumque bonorum corde et ore contestor,
In virtute tui fervoris adjungo intentionem mea devotionis efficaciae tuae orationis,
Ut per integritatem divinae unionis
Ducar ad apicem summae perfcetionis,
Consumpto ontiti motu rebellionis.
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Le Héraut de l'Amour Divin - livre 4
LES RéVéLATIONS DE SAINTE GERTRUDE
VIERGE DE L'ORDRE DE SAINT-BENOIT AU MONASTèRE D’HELFTA PRèS D’EISLEBEN EN SAXE LE HéRAUT DE L'AMOUR DIVIN
Traduction de « Insinuationes divinæ pietatis » par des moines bénédictins en 1884 Imprimatur : Ryde, le 16 septembre 1904, Fr. P. DELATTE Abbé de Solesmes
Imprimatur : Tours le 16 février 1926, C. BERGEAULT Vicaire général
LIVRE QUATRIèME.
PRéFACE d'après LANSPERG Ce quatrième livre contient plusieurs révélations salutaires qui peuvent instruire le lecteur et le former à la perfection chrétienne. On y voit en outre de quelle manière et par quels exercices nous devons honorer Jésus-Christ et les saints, principalement dans les fêtes que la sainte église a établies en leur honneur ; comment encore nous pouvons obtenir facilement par ce très doux Médiateur les grâces que nous avons à demander, soit pour nous, soit pour les autres; suppléer abondamment à tout ce qui nous manque, et enrichir notre indigence des richesses de sa vie et de sa passion. Toutefois une âme dévote pourra se servir de ces exercices pour son propre bien et pour celui du prochain, non seulement aux jours de fête auxquels ils sont assignés, mais indifféremment en tout autre temps. On voit aussi dans ce livre combien Dieu a pour agréable l'hommage de notre culte et les cérémonies de la sainte église. Bien des choses sont exprimées par des comparaisons et des images, parce que cette vierge sainte, malgré la plénitude de la lumière divine qui l'éclaira, n'a pu traduire autrement et faire saisir à notre intelligence les choses qu'en raison de leur nature spirituelle elle avait comprises elle-même sans ces paraboles, ces comparaisons et ces images ; (les auteurs inspirés de la sainte écriture ont du reste agi de cette manière). Ce qu'elle comprit dans ses extases sans formes et sans images, à peine a-t-elle pu trouver des paroles pour l'expliquer.
Enfin ce livre, comme tous les autres, exhale le merveilleux parfum de cette douceur divine avec laquelle le Seigneur aime si tendrement ses élus, les gouverne avec tant de sagesse, les rappelle à lui s'ils s'égarent, les attire lorsqu'ils reviennent et les reçoit dans son sein, montrant que sa Providence divine ne manque jamais aux vœux de ses élus et qu'elle supplée à leur indigence par le trésor de ses propres mérites.
PROLOGUE. Comme c'est aux jours de fête qu'on doit s'appliquer davantage à la dévotion, celui qui désirera ranimer sa ferveur trouvera par ordre dans ce livre ce qui pourrait lui être plus utile parmi les consolations spirituelles dont celle-ci fut favorisée par le Seigneur à chaque fête de l'année, lorsque sa faiblesse1 l'empêchait de suivre dans leur rigueur les observances de l'Ordre.
1. II faut donc conclure que ces révélations au sujet des mystères du Seigneur ou des mérites des saints furent accordées à Gertrude, particulièrement pendant ses maladies.
CHAPITRE PREMIER.
PRéPARATION A LA FêTE DE LA NATIVITé DU SEIGNEUR.
1La nuit qui précède la Vigile de la très sainte Nativité, elle passa avant Matines sans dormir une longue heure, méditant avec délices les paroles de ce Répons: De illa occulta habitatione 1, etc. Elle vit que le Seigneur Jésus jouissait tranquillement du plus doux repos dans 1e sein du Père, tandis que tous les désirs des personnes qui se préparaient à célébrer la fête prochaine montaient vers lui comme de légères vapeurs. Le Seigneur Jésus, plein de charme et de jeunesse, envoyait de son Cœur divin une admirable lumière sur toutes ces petites nuées, et la lumière semblait leur tracer le chemin pour arriver jusqu'à Lui. Tandis que par cette voie elles montaient vers Dieu, celle-ci vit en esprit les âmes qui s'étaient humblement recommandées aux prières des autres, marcher vers Dieu sans dévier, illuminées par la clarté de son Cœur divin : elles paraissaient conduites par la main sur une voie directe garantie à droite et à gauche. Celles qui ne comptaient que sur leurs propres efforts et leurs prières pour se disposer à célébrer la fête, quittaient la route et s'égaraient quelque temps, puis revenaient dans le chemin et s'approchaient du Seigneur à la faveur de la lumière divine. 2Comme celle-ci désirait beaucoup savoir de quelle manière la divine Bonté accueillait chacune de ces âmes, elle les vit soudain transportées dans le sein même du Père auprès du Fils de Dieu, et là chacune s'enivrait de délices proportionnées à son désir et à sa capacité.
L'une n'était en rien gênée par l'autre, mais chaque âme jouissait pleinement de Dieu suivant son désir, et comme si le Seigneur se fût donné à elle seule. Certaines l'embrassaient comme un tout petit Enfant incarné pour nous; d'autres s'adressaient à lui comme à un ami très fidèle à qui elles pouvaient confier tous les secrets de leur cœur ; d'autres enfin comblaient des caresses de leur amour cet époux plein de charmes et choisi entre des milliers de mille. Enfin il était donné à chacune de se réjouir en Lui, suivant l'attrait de son amour.
3Celle-ci s'avança, se prosterna humblement selon sa coutume aux pieds du Seigneur et dit : « Maintenant, ô Seigneur très aimé, quelle sera ma préparation, ou quels hommages pourrai-je rendre à votre bienheureuse Mère en cette fête de son très saint Enfantement? J'ai omis, non seulement à cause de ma santé, mais hélas ! aussi par négligence, de réciter les heures en son honneur, et cependant j'y étais obligée par mes vœux de Religion. » Le Seigneur miséricordieux eut pitié de sa détresse et parut réunir toutes les paroles qu'elle avait dites durant l'Avent pour louer Dieu ou gagner les âmes, soit en les instruisant, soit en dissipant leurs doutes. Il les offrit avec tendresse à sa très douce Mère qui siégeait avec honneur auprès de lui dans 1a gloire, afin de réparer la négligence que celle-ci avait mise à servir et honorer la Reine du ciel. Il y ajoutait tout le fruit que ces paroles pourraient produire en se transmettant d'une personne à l'autre jusqu'à la fin des temps. La Mère du Seigneur accepta volontiers cette offrande qui lui composait une admirable parure. L'âme s'approcha et la pria avec ferveur d'intercéder pour elle auprès de son Fils unique. Aussitôt la tendre Mère s'inclina vers cette âme avec un visage serein et rempli de bonté ; puis embrassant son cher Fils et le couvrant de baisers, elle le pria en ces termes : « Que votre amour, ô mon très cher Fils, uni à mon amour, vous dispose à exaucer les prières de cette bien-aimée. » Celle-ci dit ensuite au Seigneur: « O douceur de mon âme, Jésus très aimant et très désirable, ô vous que j'aime par-dessus tout ! »
4Après avoir redit plusieurs fois ces exclamations d'amour et d'autres encore, elle interrogea le Seigneur : « Quel peut être le fruit de ces paroles que mon indignité doit vous rendre insipides ? » Le Seigneur répondit : « Peu importe que les parfums proviennent de telle ou telle essence d'arbre, s'ils donnent une odeur également agréable. De même si quelqu'un me dit : ô très Doux, très aimé, etc., bien qu'il s'estime une indigne créature, la douceur essentielle de ma Divinité, émue jusqu'en ses profondeurs, me fait exhaler un arôme d'une merveilleuse suavité, qui embaume des parfums du salut éternel celui qui l'a provoquée par ces paroles de tendresse. »
1. R/. De illa occulta habitatione sua egressus est Filius Dei. *Descendet visitare et consolari omnes qui eum de totocorde desiderabant.
V/. Ex Sion species decoris ejus, Deus noster manifeste veniet. * Descendet….
R/. Le Fils de Dieu est sorti de sa demeure cachée. Il descend visiter et consoler tous ceux qui le désiraient de tout leur cœur.
V/. De Sion apparaît sa splendeur. Notre Dieu viendra visiblement. Il descend…
(Répons de l'ancien office de la Nativité.)
CHAPITRE II
DE LA DOUCE VIGILE DE LA NATIVITé.
1Le lendemain, comme elle était encore éveillée un certain temps avant Matines, elle se rappela devant Dieu, dans l'amertume de son cœur, une faute d'impatience où l'avait fait tomber la négligence de celles qui la servaient. Bientôt elle entendit le premier son des Matines et, d'une âme joyeuse, se mit à louer Dieu, car cette cloche annonçait la fête si prochaine de la très douce Nativité de son Seigneur. Alors le Père céleste lui adressa doucement la parole. « J'envoie à ton âme, dit-il, cet amour que j'ai envoyé devant la face de mon Fils unique afin de purifier le monde du péché; (les Sodomites en sont une preuve manifeste, car tous ont subi la mort en cette nuit même de la Nativité, selon la tradition). Je te l'envoie afin que purifiée de toute tache de péché, lavée de toute trace de négligence, tu viennes à la fête dignement préparée. »
Après avoir reçu ce don, elle tournait et retournait cependant en son cœur le triste souvenir de sa faute, s'estimant très indigne des grâces divines, puisqu'un si léger oubli avait pu la faire tomber dans une telle impatience. Alors la divine miséricorde éclaira son intelligence par cet enseignement : « Toutes les pensées que l'homme garde au sujet de ses fautes, après la pénitence dont l'écriture a dit : « In quacumque hora conversas fuerit peccator et ingemuerit, omnium peccatorum suorum non recordabor amplius :
A quelque heure que le pécheur se convertisse et gémisse, je ne me souviendrai plus de ses péchés 1 » ; toutes ces pensées n'ont pas un autre but que de le rendre plus apte à recevoir la grâce de Dieu. »
2Au second son de la cloche, comme elle s'appliquait encore à louer le Seigneur, Dieu le Père lui dit : « Voici que j'envoie de nouveau à ton âme cet amour que j'ai envoyé devant la face de mon Fils pour racheter tous les défauts de la fragile nature humaine ; cet amour corrigera en même temps toutes les défectuosités qui sont en toi et qui ne peuvent te procurer aucun avantage. En effet, certains défauts qu'on voit en soi entretiennent l'humilité et la componction, et font avancer par conséquent dans les voies du salut. Ces défauts-là, je les laisse subsister parfois chez mes plus intimes amis, afin de les exercer dans la vertu. Il y en a d'autres qu'on blâme quand on les reconnaît, mais que l'on défend quelquefois comme on défendrait la justice, parce qu'on ne veut pas s'en corriger. Ce sont ces défauts-là qui mettent l'homme en péril et danger de damnation. Ton âme en est maintenant absolument purifiée. »
3Au troisième signal, elle s'efforçait encore de louer le Seigneur. Alors le Père céleste lui donna toutes les vertus qu'il avait mises avant la naissance de son Fils unique dans le cœur des anciens pères, c'est-à-dire des patriarches, des prophètes et de ses autres serviteurs fidèles qui ont soupiré après son avènement. Ces vertus sont l'humilité, le désir, la connaissance, l'amour, l'espérance et d'autres encore ; c'est par ces vertus que celle-ci pouvait aussi se préparer à célébrer dignement la fête. Le Seigneur lui en composa donc une sorte de vêtement, une parure semblable à de brillantes étoiles ; puis il la plaça devant sa face et lui dit: « Que choisis-tu, ma fille, ou d'être servie par moi ou de me servir ? » Elle avait en effet pour jouir de Dieu deux manières différentes :
- par la première, elle était si complètement portée en Dieu par l'extase, qu'elle ne pouvait ensuite dire que bien peu de choses pour l'utilité de son prochain ;
- par la seconde, elle pénétrait le sens profond des saintes écritures ; son intelligence éclairée par Dieu y trouvait une saveur étonnante et délicieuse; il semblait alors, pour ainsi dire, qu'elle jouait devant le Seigneur face à face, comme un ami s'assied dans l'intimité devant son ami pour jouer la partie d'échecs. Dans ce cas, elle pouvait ensuite faire profiter les autres de ce qu'elle avait reçu.
C'est pour cette raison que le Seigneur lui demandait si elle voulait être servie ou le servir. Mais elle, méprisant son avantage pour chercher celui de Jésus son Seigneur, choisit de le servir laborieusement pour sa gloire, plutôt que de goûter passivement combien le Seigneur est doux et de se donner ainsi une agréable satisfaction. Son choix parut plaire singulièrement à Dieu.
4Au commencement des Matines, elle implora le secours de Dieu par le Deus in adjutorium : Dieu viens à mon aide. Au Domine labia mea aperies : Seigneur, ouvre mes lèvres, trois fois répété, elle salua l'incommensurable puissance de Dieu le Père, l'insondable sagesse de Dieu le Fils, la bonté infiniment douce du Saint-Esprit et adora de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces le Dieu Un dans sa Trinité et la Trinité dans son Unité.
Aux cinq premiers versets du Psaume : Domine, quid multiplicati sunt :Seigneur, qu’ils sont nombreux (Ps. III), elle s'approcha des plaies vermeilles de Jésus et les baisa amoureusement. Pendant le sixième verset du même psaume, prosternée aux pieds du Seigneur, elle l'adora et lui rendit ses dévotes actions de grâces pour avoir obtenu la pleine rémission de ses péchés. Pendant le septième, s'adressant aux mains du Seigneur, elle le remercia pour tous les bienfaits reçus de sa gratuite bonté. Pendant le huitième, elle salua la plaie d'amour qui est au sacré côté droit du Seigneur. Pendant le Gloria Patri, elle fit une profonde inclination pour louer en union avec toute créature la radieuse et toujours tranquille Trinité ; enfin au Sicut erat :comme il était.., s'approchant du cœur de Jésus, elle le salua avec une profonde affection et le glorifia de ce qu'il contient en lui-même tous les mystères incompréhensibles de la Divinité.
5Continuant ainsi, elle se prosterna, pendant le premier verset du psaume Venite exultemus :Venez, crions de joie ..(Psaume XCIII=94), devant la plaie du pied gauche, et implora l'entier pardon de tous ses péchés de pensées et de paroles. A la plaie du pied droit, elle obtint par le second verset le supplément à toutes ses imperfections de pensées et de paroles. A la plaie de la main gauche, elle reçut pendant le troisième verset la rémission de tout ce qu'elle avait commis par actions mauvaises. A la plaie de la main droite, elle obtint pendant le quatrième verset le supplément à toutes ses omissions dans les bonnes oeuvres 6Enfin durant le cinquième verset elle s'approcha de la très sacrée plaie qui est au Cœur de son doux Amant (lequel abonde et surabonde de tous les biens), la baisa avec dévotion et fut purifiée de toute tache dans l'eau mêlée de sang que fit jaillir la lance du soldat. Après être devenue ainsi blanche comme la neige, elle fut ornée de toutes les vertus par le précieux sang et enfin attirée, par les vapeurs embaumées qui s'échappent de cette plaie, jusque dans la source même de tous les biens. C'est ainsi qu'elle chanta le Gloria Patri à l'honneur et gloire de l'adorable Trinité et conclut par le Sicut erat, le disant par le cœur de Jésus, réceptacle de toutes les divines influences.
7Par l'invitatoire Hodie scietis :aujourd’hui sachez, qui se chante cinq fois pendant le Venite, et se répète deux fois après le psaume, elle reçut de Dieu le Père la purification de ses sept puissances affectives qui, par l'union aux très saintes affections de Jésus-Christ, furent merveilleusement ennoblies. Pendant les psaumes qui suivirent, elle se tint devant Dieu dans son vêtement orné des vertus comme d'étoiles brillantes. Puis elle éleva ses désirs vers Dieu afin d'obtenir qu'en la gloire de la douce Nativité de Jésus, tous ses exercices spirituels et même corporels fussent une louange à l'adorable Trinité. Pendant le coup des Laudes, le Seigneur lui dit : « De même que le son de ces cloches annonce la fête de ma naissance, ainsi je t'accorde que toutes tes oeuvres en cette solennité : chant, lectures, prières, méditation et même les exercices corporels comme le travail, le repas, le sommeil, tout enfin résonne à la louange de la sainte Trinité, en union de mes désirs et de mon amour qui jamais ne firent dissonance avec la volonté de Dieu le Père. » Et comme on allumait les sept cierges, le Seigneur orna son âme des sept dons du Saint-Esprit, dans la même mesure (autant que faire se peut) dont le Seigneur Jésus en fut lui-même orné.
8Elle demanda ensuite au Seigneur, par la condescendance qui l'a fait naître dans une étable, de daigner la préparer selon son bon plaisir. Le très clément Seigneur agréa sa requête et mit dans son cœur, en guise de murs et de toit, sa toute-puissance, sa sagesse et sa bonté. Pendant ce temps, elle se réjouissait au fond de son âme comme si elle eût été dans l'étable, car elle voyait, sous forme de jolies clochettes, suspendues le long du toit et des murs, les oeuvres accomplies à l'aide de la puissance, de la sagesse et de la bonté divines par toutes les créatures humaines, et ces oeuvres lui étaient données pour l'aider à célébrer la fête d'une manière plus agréable à Dieu. Au milieu de ces douces jouissances, qui ressemblaient à celles du paradis, le Seigneur Jésus lui apparut pour y ajouter encore des dons nouveaux ; puis il daigna, dans son aimable condescendance, s'établir lui-même en ce lieu avec ses serviteurs, les princes célestes. A ce moment, elle récita pour tous les membres de son corps deux cent vingt-cinq fois : Laudo, adoro etc., et il lui sembla que chacune de ces petites prières venait présenter à Dieu, comme une louange, l'hommage de chacun de ses membres. Après quoi le Seigneur parut, par un doux embrassement, purifier tous ses sens, intérieurs et extérieurs, les renouveler en les purifiant, et en les renouvelant les sanctifier efficacement par l'union à tous ses membres sacrés.
9Comme on sonnait ensuite le Chapitre, celle-ci loua de nouveau le Seigneur par ce son de cloche, et lui rendit grâces de ce qu'il daignait présider en personne ce chapitre, ainsi qu'il avait daigné le révéler à Dame Mechtilde, d'heureuse mémoire. Elle connut alors en esprit que la dévotion avec laquelle la plupart des membres de la communauté se rendaient à ce Chapitre, à cause de la révélation faite à la susdite Dame Mechtilde 2 ; que cette dévotion, disons-nous, était pour le Seigneur une véritable provocation, de sorte qu'il attendait l'arrivée de la communauté avec une joie immense. Il était assis déjà à la place de la Dame Abbesse, présidait en sa personne et (chose plus extraordinaire) il semblait régner au-dessus d'elle dans la gloire de sa divine Majesté, entouré d'une multitude d'esprits bienheureux des divers ordres, porté sur son siège royal par le ministère des trônes.
10Lorsque la communauté eut pris place au Chapitre, le Seigneur, incapable pour ainsi dire de se contenir plus longtemps, exprima sa joie par cette exclamation : « Les voilà enfin, mes très chers amis ! » Lorsque la jeune fille 3 chanta Jube domine benedicere :Ordonne, Seigneur, de bénir, l'abbesse répondit : In via mandatorum tuorum, etc.. :ceux qui suivent tes commandements.., et le Seigneur étendit sa main vénérable pour bénir le convent et il dit : « De par la toute-puissance de Dieu mon Père, je donne mon assentiment à ces paroles. » La même jeune fille continua : « Jesus Christus Filius Dei vivi in Bethleern Judae nascitur : Jésus-Christ Fils du Dieu vivant naît en Bethléem de Judée » ; aussitôt les chœurs des saints anges, entendant proclamer la douce Nativité du Seigneur Dieu leur roi, furent remplis d'une joie inconcevable et par révérence se prosternèrent jusqu'à terre pour l'adorer.
11Le convent se prosterna aussi selon la coutume pour réciter le psaume Miserere mei Deus (Ps. L=51); et, pendant ce temps, chacun des anges présenta joyeusement au Seigneur le cœur de la personne confiée à sa garde. De chacune de ces âmes qui disaient Miserere mei Deus, le Seigneur semblait recevoir un nœud enroulé4 qu'il plaçait en son sein :
- Lorsque les cœurs présentés étaient plus fervents dans l'amour, le service était dévolu aux anges du chœur des Séraphins, qui soulevaient les bras du Seigneur et fixaient en lui ces cœurs.
- Quand venait le tour des âmes plus éclairées de la divine connaissance, les Chérubins servaient le Seigneur;
- les Vertus venaient les remplacer pour offrir les âmes plus exercées dans les vertus.
Et ainsi de suite les chœurs des anges prêtaient leur ministère pour l'offrande des âmes ayant avec eux une particulière ressemblance. Quant aux sœurs que la révélation citée plus haut n'excitait point à une spéciale dévotion, leurs cœurs n'étaient pas présentés au Seigneur par le ministère des anges, mais leurs corps restaient simplement prosternés contre terre.
12Alors celle-ci s'approcha du Seigneur, en humilité d'esprit, et lui offrit le premier Miserere mei Deus qu'on a coutume de réciter pour soi, lui disant: « Ah ! mon époux, je renonce volontiers à ma part tout entière, et je vous offre ce psaume en éternelle louange et gloire! Daignez vous en servir pour le bien de mes amis particuliers selon le bon plaisir de votre miséricorde.» Le Seigneur accepta cette offrande, qui prit alors la forme d'une pierre précieuse de brillante couleur et de très belle eau ; il la mit au milieu d'un collier suspendu à son cou, déjà orné de pierres étincelantes et de fleurs d'or artistement travaillées. Puis il dit : « Cette pierre d'amour que tu viens de me donner, je l'ai mise à la place d'honneur au milieu de mon collier; tous ceux qui se recommandent à tes prières ou pensent seulement à souhaiter ton intervention en recevront le salut, de même que les Hébreux, piqués par les serpents venimeux, étaient guéris en regardant le serpent d'airain que j'avais ordonné à Moise d'élever dans le désert. »
13Lorsque les psaumes furent terminés, le convent se releva de sa prostration, et deux princes de la cour céleste parurent, apportant une table d'or. Ils la déposèrent devant le Seigneur, qui détacha les nœuds enlacés réunis en son sein.
Soudain l'on vit, sur la table d'or, toutes les paroles des psaumes et des oraisons récités par le convent, sous forme de perles précieuses aux couleurs vives et variées. Ces pierres rayonnaient chacune de tous leurs feux et faisaient aussi résonner une douce harmonie ; tous ces rayons venaient se jouer ensemble sur le visage du Seigneur, tandis que la suave mélodie l'invitait à offrir à chacune une double récompense pour le fruit qui revenait à l'église universelle de toutes les paroles qu'elles avaient prononcées. Celle-ci comprit que le Seigneur avait daigné agir de la sorte à cause de la dévotion spéciale du convent au Chapitre, tenu ce jour-là, comme elle le savait, sous la présidence du Seigneur lui-même.
14On proclama enfin la liste des sœurs qui devaient lire ou chanter à Matines. Le Seigneur semblait, pendant ce temps, regarder avec amabilité et saluer par un signe de tête les personnes qui écoutaient attentivement les prescriptions à suivre: la langue humaine ne saurait exprimer ces choses. Devant les sœurs qui murmuraient tout bas de ce que tel ou tel Répons ne leur était pas assigné, le Seigneur prenait l'attitude d'un consolateur très caressant, désireux d'adoucir leur peine.
15Celle qui voyait le Seigneur en esprit dit alors : « Eh bien, Seigneur, si le convent s'apercevait du regard bienveillant dont vous honorez les sœurs qui sont nommées, celles qui n'entendent pas proclamer leur nom seraient bien tristes ! -- Mais si quelqu'une désire lire ou chanter, répondit le Seigneur, et s'afflige parce que cette tâche est au-dessus de ses forces, je la consolerai par les mêmes caresses et je récompenserai sa bonne volonté autant que l'action même. » Il ajouta : « Si chaque sœur, lorsqu'elle s'entend désigner, incline sa volonté en même temps que sa tête, dans l'intention d'accomplir sa tâche à ma louange et de s'en remettre à moi pour l'aider à le faire dignement, elle peut se tenir pour assurée qu'elle s'attirera chaque fois ma tendresse d'une manière si efficace, que je ne pourrai m'empêcher de lui accorder mon baiser. »
16Enfin les sœurs, selon les statuts de l'Ordre, dirent leurs coulpes, la Prieure en tête, devant la Dame Abbesse, et quand elles s'inclinèrent pour recevoir l'absolution, le Seigneur ajouta avec une douce sérénité : « Et moi je vous absous, par l'autorité de ma Divinité, de toutes les négligences que vous venez d'accuser en ma présence, et je vous promets que si la fragilité humaine vous fait de nouveau commettre les mêmes fautes, vous me trouverez toujours plus miséricordieux et plus prompt à pardonner. » Pendant la récitation accoutumée des sept psaumes pénitentiaux pour réparer les fautes et les négligences, tous les mots apparurent sous forme de perles fines, mais sans éclat, rangés sur la table dont nous avons parlé, autour des pierres d'un éclat vif et brillant. L'esprit de celle-ci comprit bien pourquoi les psaumes étaient représentés par des perles ternes et obscures : le convent ne les avait acquittés que par routine, sans spéciale dévotion. Ce fait nous apprend que les suffrages acquittés par habitude sont présentés au Seigneur pour l'accroissement de nos mérites, mais que les prières faites avec une dévotion actuelle sont infiniment plus nobles et plus agréables à Dieu.
17Pendant l'hymne des Vêpres, au Gloria tibi Domine, elle aperçut une grande multitude d'anges qui volaient autour des sœurs, et faisaient résonner joyeusement avec elles ce même verset. Elle s'enquit auprès du Seigneur du profit qui revient aux hommes de ce que les saints anges s'unissent à eux dans la divine louange et psalmodient avec eux. Mais le Seigneur la laissait sans réponse et elle continuait à chercher laborieusement, cette solution, lorsqu'elle comprit enfin, par une inspiration divine, comment les anges présents à nos solennités de la terre, demandent au Seigneur de donner à ceux qui les imitent dans leur dévotion l'égalité avec eux, par la véritable pureté du corps et de l'esprit.
18La crainte lui vint alors (crainte bien naturelle aux humains) que cette lumière procédât non du divin Esprit, mais de son propre sens. A ce doute répondit une parole consolante: « Ne crains plus, dit le Seigneur, car ta volonté est tellement unie à ma divine Volonté qu'elle ne peut faire d'autre choix que le mien. Par conséquent, tu désires en toutes choses, premièrement et par-dessus tout ma gloire ; dès lors les esprits angéliques sont soumis à ta volonté de telle sorte que s'ils n'avaient pas prié pour vous comme tu viens de le comprendre, ils le feraient à l'heure même, uniquement parce qu'il te plairait qu'ils le fissent. Oui, depuis que moi, qui possède le titre suprême d'Empereur, je t'ai faite Impératrice, tous mes célestes princes s'inclinent devant ta volonté au point que si tu leur commandais ce qu'ils n'ont jamais accompli, ils agiraient aussitôt selon tes ordres et voleraient à l'instant pour accomplir en hâte ton bon plaisir. »
19Après les vêpres, pendant qu'on portait en procession selon l'usage les reliques et l'image de la bienheureuse Vierge, elle se rappelait avec peine comment la maladie l'avait empêchée pendant l'Avent de multiplier ses hommages et ses prières afin de les offrir à la Vierge Mère en une fête qui lui est si chère.
Mais instruite soudain par l'onction du Saint-Esprit, elle sut ce qu'elle devait faire et offrit à la Vierge sans tache le très noble et très doux Cœur de Jésus-Christ pour suppléer à toutes ses négligences. La bienheureuse Vierge l'accepta avec grande joie et reconnaissance et y trouva des délices qui l'emportent sur tous les honneurs et les services, car ce Cœur très noble qui contient en lui seul tous les biens, lui offrait l'ensemble de tout ce que la dévotion et la prière des fidèles pourront jamais faire pour honorer sa divine Maternité.
3. Puella : Ce mot pourrait désigner une jeune religieuse, mais nous préférons le traduire littéralement -- jeune fille », puisqu'il y avait évidemment des enfants confiées à Helfta pour y être élevées. C'était une coutume bien connue dans les monastères que de donner aux jeunes filles une part active à l'office divin, par exemple le chant des répons ou du Martyrologe en certaines fêtes.
4. Nexum quemdam convolutum. L'idée renfermée sous ce symbole est celle d'un gage de mutuelle affection. Nous verrions donc ici les « cordelières » ou « lacs d'amour » employés dans la langage héraldique en France, en Allemagne et ailleurs, pour embellir l’écusson des abbesses et même des veuves de distinction. Ces cordelières se mettaient aussi parfois autour de l'écu d'une abbaye de moniales. D'après le contexte du chapitre, le symbole ici nommé nous semble bien coïncider avec l'emblème héraldique dont nous venons de parier. CHAPITRE III.
DE LA TRèS DOUCE NATIVITé DU SEIGNEUR.
1A Matines, comme elle s'efforçait de pratiquer les exercices de la nuit précédente, le Seigneur voulut récompenser sa fidélité, et il l'attira en lui-même avec une telle puissance que, par un très doux écoulement de Dieu en cette âme, et par un reflux de gratitude de l'âme vers Dieu, son esprit jouit d'une incomparable douceur pendant le chant des psaumes et des répons. Tandis qu'elle goûtait ces délices, elle vit le Seigneur, Roi des rois, assis sur le trône de sa Majesté, et le convent, rangé respectueusement autour de lui, célébrait avec grande dévotion les Matines en son honneur.
2Elle se souvint alors de plusieurs personnes qui s'étaient dévotement recommandées à ses prières, et dans l'humilité de son âme elle dit au Seigneur : « Convient-il que moi qui suis si indigne, je prie pour ces personnes qui se tiennent devant vous et célèbrent vos louanges avec zèle et dévotion, tandis que, retenue par l'infirmité, je ne puis les imiter? » Le Seigneur répondit : « Tu peux très bien prier pour elles, parce que je t'ai choisie parmi ces âmes et je t'ai placée dans le sein de ma bonté paternelle pour que tu demandes et obtiennes tout ce que ton coeur désire. » Elle reprit : « Seigneur, s'il vous plaît que je prie pour ces personnes, veuillez me fixer un moment où je sois fidèle à le faire afin de procurer votre gloire et le bien de ces âmes, sans me priver des douceurs du céleste festin auquel vous daignez me donner part en ce moment. » Le Seigneur répondit : «Recommande chacune d'entre elles à cette science divine et à cet amour, qui m'ont fait sortir du sein de Dieu le Père et descendre sur la terre pour sauver les hommes. » Elle obéit à cet avis et recommanda chaque personne en prononçant simplement son nom. Le Seigneur céda au doux mouvement de sa tendresse, et connaissant en sa science divine les besoins de ces âmes, il les secourut l'une après l'autre avec une amoureuse compassion.
3La Vierge Mère apparut aussi dans la gloire des cieux, elle siégeait avec honneur auprès de son Fils. Pendant le Répons « Descendit de cælis : Il descendit des cieux », le Seigneur sembla se souvenir de cette ineffable condescendance qui l'avait arraché du sein du Père et fait descendre dans le sein d'une Vierge sans tache, pour habiter cette terre misérable de notre exil. II se sentit alors comme liquéfié par l'amour et attacha sur la Vierge sa Mère un regard souriant, plein d'une si tendre affection, que cette Vierge bénie tressaillit jusqu'au fond de son être.
II déposa ensuite sur ses lèvres un baiser divin, pour renouveler, avec une force redoublée, les joies que cette Vierge sainte avait puisées sur la terre dans la très sainte Humanité.
4Elle aperçut aussi la personne immaculée de la glorieuse Vierge, transparente comme un pur cristal, à travers lequel son chaste sein, pénétré et rempli de la Divinité, brillait comme un lingot d'or enveloppé dans un fin tissu de soie aux couleurs variées. Il lui sembla que le petit Enfant, Fils unique du Père, trouvait ses délices à puiser avidement sa vie au sein de la Vierge sa Mère. Cette vue lui fit comprendre que si l'Humanité du Christ fut nourrie d'un lait virginal, sa Divinité fut réjouie par le festin que lui offrit la pureté du coeur le plus innocent et le plus tendre qui ait jamais existé.
5Au Répons XII , « Verbum caro factum est : le Verbe s’est fait chair » les sœurs s'inclinèrent profondément, et celle-ci entendit le Seigneur dire ces paroles: « Chaque fois qu'en prononçant ces mots une personne s'incline avec reconnaissance et me remercie de ce que j'ai daigné m'incarner par amour pour elle; autant de fois, excité par ma bonté, je m'incline à mon tour, et, dans tout l'amour de mon cœur, j'offre à Dieu le Père le fruit double pour ainsi dire de ma bienheureuse Humanité, afin d'augmenter la béatitude éternelle de cette âme.
6A ces mots : « et veritatis : et de vérité », qui se disent à la fin de ce répons, la Vierge Marie s'avança, admirablement parée de la double gloire de la virginité et de la maternité. Elle vint d'abord à la première sœur du chœur de droite, l'entoura de son bras droit, et la serrant étroitement contre elle, déposa dans son âme ce noble petit Enfant, beau par-dessus tous les fils des hommes. Puis elle fit le tour du chœur et par un très doux embrassement, déposa de même dans l'âme de chacune l'aimable et tendre enfant. Tandis que toutes le tenaient spirituellement dans les bras de leur âme, certaines paraissaient lui soutenir la tête avec grande précaution, comme si elles la posaient sur un très doux coussin ; d'autres, moins soigneuses à soutenir la tête du petit Enfant, la laissaient retomber d'une manière incommode pour lui. Celle-ci comprit par cette vision que les âmes qui offraient de tout coeur à Dieu leur volonté pour la soumettre à son bon plaisir, posaient la tête du très aimé Jésus sur un moelleux coussin ; mais celles dont la volonté conservait de la raideur et demeurait imparfaite laissaient tomber au contraire très incommodément la tête de l'Enfant. 7O mes bien-aimées, bannissons donc de nos coeurs et de nos consciences tout obstacle et toute contradiction, et d'une volonté libre et entière, offrons-nous à Dieu pour l'accomplissement de son bon plaisir, car il désire par-dessus tout le progrès de nos âmes. Puissions-nous ne jamais troubler, ne fût-ce que pour un instant, le repos d'un si doux et si petit Enfant qui a daigné s'incliner vers nous et se laisser déposer au plus profond de notre âme.
8A la Messe Dominus dixit..: le Seigneur m’a dit : tu es mon fils.., le Seigneur combla l'âme de celle-ci d'une douceur incomparable, à propos de chacune des paroles saintes. Au Gloria in excelsis, lorsqu'on en vint à ces mots : primogenitus Mariæ Filius1, elle trouva que le Seigneur serait appelé plus exactement unigenitus, fils unique, que primogenitus, premier-né, puisque la Vierge immaculée n'eut pas d'autre enfant que ce Fils unique qu'elle mérita de concevoir par l'oeuvre du Saint-Esprit. La bienheureuse Vierge, la regardant avec bonté, lui dit : « Mon très doux Jésus n'est pas unigenitus, fils unique, mais bien primogenitus, parce que je l'ai conçu d'abord dans mon sein ; mais après lui, ou plutôt par lui, je vous ai tous conçus en vous adoptant dans les entrailles de mon amour maternel, afin que vous fussiez ses frères en même temps que mes enfants. »
9A l'offertoire elle connut en esprit que les soeurs de la Congrégation offraient chacune au Seigneur les prières qu'elles avaient récitées pendant l'Avent. Quelques-unes déposaient leur offrande dans le sein même du divin Enfant qui avait établi sa demeure dans leurs âmes. La bienheureuse Vierge, venant les trouver à leur place, s'occupait de chacune, et préparait avec affection la poitrine et les mains de son Fils bien-aimé afin qu'il reçût leurs présents. D'autres paraissaient s'avancer vers l'autel, au milieu du choeur, et là elles offraient leurs prières à la Vierge Mère, qui tenait son divin Fils entre ses bras. Mais comme l'Enfant n'était pas tenu par sa Mère de façon à les recevoir commodément, il semblait ne pouvoir les porter à cause de sa délicatesse. Elle comprit alors que les soeurs qui déposaient leur offrande dans le sein du Seigneur étaient celles qui le contemplaient, né spirituellement au fond de leur coeur, et la bienheureuse Vierge les aidait à présenter leurs hommages, tout en se réjouissant de leur amour et de leur progrès. Mais les soeurs qui se bornaient à considérer seulement le Seigneur dans sa naissance à Bethléem, ainsi que nous le montre la sainte église, celles-là paraissaient simplement venir au milieu du choeur et remettre leur offrande à la Vierge Mère.
10Celle dont nous parlons s'approcha ensuite du Roi de gloire et lui offrit les prières récitées par quelques personnes avant la fête, et aussi la bonne volonté de quelques autres. qui eussent volontiers présenté ce même tribut d'amour si des travaux indispensables n'avaient occupé leur temps. Elle vit donc en esprit que les prières récitées avec dévotion étaient rangées comme des pierres précieuses sur la table dont nous avons parlé. La bonne volonté de celles qui n'avaient pu offrir leurs prières, en éprouvaient du regret et s'en humiliaient, cette bonne volonté, dis-je, paraissait trouver place dans l'admirable collier que le Seigneur portait sur la poitrine. Ces âmes obtenaient par là un accès facile auprès du divin Coeur comme une personne qui tient la clef d'une cassette a le pouvoir de l'ouvrir et d'y choisir ce qui lui plaît.
1. Ces mots, « primogenitus Maniæ Filius : Fils premier né de Marie » font partie des tropes qu'on avait coutume d'intercaler dans les chants liturgiques. CHAPITRE IV.
DE SAINT JEAN L’éVANGéLISTE.
1Un jour, au temps de l'Avent, tandis qu'elle priait l'apôtre et évangéliste saint Jean, celui-ci lui apparut portant des vêtements jaunes tout parsemés d'aigles d'or. Ces vêtements signifiaient que, pendant sa vie mortelle, saint Jean, élevé au-dessus de lui-même par les ravissements de la contemplation, s'efforçait toujours cependant de s'abaisser dans la vallée de l'humilité par la vue de son propre néant. En regardant avec plus d'attention les vêtements de l'apôtre, elle remarqua un liséré rouge qui débordait un peu autour des aigles d'or. Cètte couleur signifiait que saint Jean, pour s'élever dans la contemplation, prenait toujours son point de départ dans le souvenir de la Passion du Seigneur dont il avait été témoin oculaire et qu'il avait ressentie jusqu'au fond du coeur par une compassion très intime. C'est ainsi que montant peu à peu, il s'envolait jusque dans les hauteurs de la Majesté divine, et là, fixait de son regard d'aigle le centre du vrai soleil. Il portait aussi deux lis d'or l'un à l'épaule droite, l'autre à l'épaule gauche. Sur celui de droite, ces mots étaient admirablement gravés : « Discipulus quem diligebat Jesu : le disciple que Jésus aimait a (Jean xiii, 23), et sur le lis de gauche : « Iste custos Virginis 1, etc. : Celui-ci est le gardien de la Vierge », témoignage du privilège qu'il eut de recevoir le nom et d'être en vérité, parmi les apôtres, le Disciple que Jésus aimait; d'être ensuite jugé digne par le Seigneur mourant sur la croix, d'avoir en sa garde le lis très pur, c'est-à-dire la Vierge Mère.
2Il portait aussi sur la poitrine un rational merveilleux, pour rappeler le privilège qu'il avait eu de reposer à la cène sur le très doux sein de Jésus. On y lisait ces mots gravés en lettres d'or brillantes : In principio erat Verbum : Au commencement était le Verbe, ce qui indique la force pleine de vie des paroles sublimes par lesquelles il débute en son évangile. Celle-ci dit alors au Seigneur : « Pourquoi, ô Seigneur, me présentez-vous votre disciple bien-aimé, à moi qui suis si indigne ? »
Le Seigneur répondit : « Afin d'établir entre vous une amitié spéciale ; puisque tu n'as point d'apôtre pour protecteur, je te donne celui-ci qui te sera un très fidèle patron auprès de moi dans les cieux. » Elle reprit: « Enseignez-moi, très aimé Seigneur, quels hommages je puis lui rendre? » Le Seigneur répondit: « Chacun pourra dire tous les jours un Pater noster en l'honneur de son apôtre, pour lui rappeler les sentiments de douce fidélité qui jaillirent de son coeur lorsque j'enseignai cette prière ; on lui demander aussi d'obtenir à son client la faveur de persévèrer dans mon amour jusqu'à la fin de la vie. »
3En la fête du même apôtre, comme elle assistait aux Matines avec plus de dévotion, le disciple que Jésus aimait si tendrement, et qui pour cela doit être aimé de tous, lui apparut et la combla de marques d'amitié. Elle lui recommanda alors plusieurs membres de la Congrégation qui s'étaient confiés à elle, et le saint reçut avec bienveillance les voeux de tous en disant: « Je ressemble à mon Seigneur, j'aime ceux qui m'aiment. » Celle-ci lui dit : « Et quelle grâce pourrai-je obtenir en votre très douce fête, moi pauvre petite? » Il répondit : «Viens avec moi, tu es l'élue de mon Dieu, reposons ensemble sur le sein du Seigneur, dans lequel sont cachés les trésors de toute béatitude. » Et la prenant avec lui, il la conduisit en la douce présence du Seigneur notre Rédempteur, la plaça à droite et se plaça lui-même à gauche. Tandis que tous deux reposaient ainsi doucement sur la poitrine du Seigneur, le bienheureux Jean toucha du doigt avec une respectueuse tendresse cette poitrine sacrée et dit : « Voici le Saint des saints qui attire à lui tout le bien du ciel et de la terre. » Alors elle demanda à saint Jean pourquoi il avait choisi pour lui le côté gauche sur la poitrine du Seigneur et l'avait placée au côté droit. Il lui répondit : « Parce que j'ai vaincu toutes choses et suis devenu un même esprit avec Dieu, je puis pénétrer avec subtilité là où la chair ne peut atteindre, c'est pourquoi j'ai choisi le côté fermé. Mais je t'ai placée à l'ouverture du divin Coeur parce que, vivant encore sur la terre, tu n'aurais pu comme moi pénétrer ce qui est caché, tandis que là il te sera facile de puiser la douceur et la consolation que la force du divin Amour répand sans cesse en tous ceux qui les désirent. » Comme elle éprouvait une ineffable jouissance en écoutant battre le Coeur sacré du Sauveur, elle dit au bienheureux Jean : « O bien-aimé de Dieu, j'éprouve maintenant de si grandes délices en écoutant les battements de ce très doux Coeur : n'en avez-vous pas ressenti de semblables lorsque vous reposiez à la Cène sur la poitrine du Sauveur. » Il répondit : « En vérité, je les ai senties, profondément ressenties, et leur suavité a pénétré en moi comme l'hydromel parfumé imprègne de sa douceur une bouchée de pain frais; de plus, mon âme en est devenue aussi ardente que pourrait l'être un vase placé au-dessus d'un feu violent.
» Elle reprit : « Pourquoi donc avez-vous gardé sur ce sujet un silence aussi absolu, et n'en avez-vous rien écrit pour le profit de nos âmes ? » Il répondit : « Ma mission était de manifester à l'église nouvelle, par une seule parole, le Verbe incréé de Dieu le Père; et cette unique parole peut servir jusqu'à la fin du monde pour satisfaire l'intelligence de la race humaine tout entière, bien que personne ne parvienne jamais à la comprendre pleinement. La douce éloquence des battements du Coeur sacré est réservée pour les derniers temps, afin que le monde vieilli et engourdi se réchauffe dans l'amour de son Dieu. »
4Tandis qu'elle admirait la beauté de saint Jean, qui lui avait apparu, reposant sur la poitrine du Seigneur, le saint apôtre lui dit : « Jusqu'à ce jour je me suis montré à toi en cette forme que j'avais sur la terre, lorsque je reposai sur le sein du Sauveur, mon ami et mon unique bien-aimé. Si tu le désires, j'obtiendrai que tu me voies tel que je suis à présent où je goûte dans les cieux les délices de la Divinité.
»
5Celle-ci désira jouir de cette faveur. Aussitôt elle vit l'océan sans limite de la Divinité renfermé dans le sein de Jésus, et dans cet océan le bienheureux Jean, sous la forme d'une abeille, nageait comme un petit poisson, avec une liberté et des délices ineffables. Elle comprit aussi qu'il se tenait habituellement au lieu où le courant de la Divinité se porte avec plus d'efficacité vers les hommes. L'apôtre bien-aimé, tout rempli et enivré de ces torrents de délices, semblait projeter de son coeur une sorte de canal, duquel coulait abondamment sur toute la surface du monde les gouttes de la suavité divine : c'étaient les enseignements de sa doctrine salutaire et particulièrement de l'évangile: In principio erat Verbum.
6Une autre fois encore, en la même fête, elle trouvait de grandes délices à entendre si souvent célébrer par des paroles plus douces que le nectar l'intégrité de la virginité chez saint Jean. Elle se tourna enfin vers cet insigne ami de Dieu et le supplia. de nous obtenir par ses prières de garder si fidèlement la chasteté que, selon la mesure de nos forces, nous puissions nous associer, dans la vie éternelle, aux louanges qu'il fait entendre lui-même avec tant de douceur à la gloire de Dieu. Elle reçut de saint Jean cette réponse : « Celui qui voudra partager avec moi le prix de la victoire dans la béatitude éternelle doit fournir pendant sa vie une carrière semblable. » II ajouta: « Au cours de mon existence, je me suis fréquemment souvenu de la tendre familiarité avec laquelle mon très aimable Maître et Seigneur Jésus a jeté sur moi son regard, et comment il a récompensé cette chasteté qui me fit abandonner une épouse et quitter les noces pour le suivre 2. Ensuite dans mes paroles et mes actions, j'ai toujours veillé avec le plus grand soin à ne pas porter la moindre atteinte, ni en moi ni dans les autres, à cette vertu qui plaît tant à mon Maître.
Les autres apôtres se contentaient d'éviter tout ce qui aurait pu être suspect, et agissaient avec plus de liberté en tout ce qui ne l'était pas : Erant cum mulieribus et Maria Mater Jesu : tous étaient assidus à la prière avec quelques femmes et la Mère de Jésus, disent les Actes des apôtres (Act.
1,14). Pour moi, je me conduisais avec tant de circonspection que, sans refuser de subvenir aux nécessités corporelles ou spirituelles d'une femme, cependant jamais je n'omis de m'entourer de précautions. J'avais coutume, chaque fois qu'une occasion se présentait de rendre quelque service, d'invoquer la divine Bonté; c'est pourquoi on chante de moi : In tribulatione invocasti me et exaudivi te : dans la détresse tu as crié, je t’ai sauvé(Ps. Lxxx=81, 8), car le Seigneur ne permit jamais que mon affection blessât la pureté de personne. Pour récompenser cette chasteté, mon bien-aimé Maître a voulu que cette vertu fût louée en moi plus qu'en tout autre saint, et il m'a donné dans le ciel une place d'une dignité spéciale. Là, assis au milieu d'une gloire et d'une splendeur éclatantes, je reçois plus directement et avec une enivrante volupté le rayonnement de cet amour qui est le miroir sans tache et la splendeur de la lumière éternelle (Sag., vii, 26).
Chaque fois que dans l'église on fait mémoire de ma chasteté, le Seigneur qui m'aime me salue par un geste plein d'amour et de tendresse, et remplit mon coeur d'une joie ineffable. Cette joie, comme une douce liqueur, pénètre les parties les plus intimes de mon âme, c'est pourquoi on chante à ma louange : Je le placerai comme un sceau en ma présence (Livre d’Aggée, II, 24), c'est-à-dire comme le réceptacle qui doit recevoir les émissions de mon amour le plus ardent et le plus suave. »
7Celle-ci, élevée ensuite à une connaissance d'un ordre plus élevé, comprit que d'après ces paroles du Seigneur: « In domo Patris mei mansiones multæ sunt : Il y a beaucoup de demeures en la maison de mon Père » (Jean.
xiv, 2), il existait plus spécialement trois demeures dans lesquelles ceux qui gardent l'intégrité de la pureté virginale jouissent de la béatitude :
-La première demeure est pour ceux qui, comme il a été dit des apôtres, fuient ce qui est suspect et accueillent raisonnablement ce qui ne l'est pas. Si quelque tentation vient assaillir leur âme, ils en triomphent par une lutte généreuse ; s'ils succombent par suite de la faiblesse humaine, leur faute est aussitôt effacée par la pénitence.
8La seconde demeure est pour ceux qui, en toute occasion suspecte ou non, fuient absolument ce qui pourrait leur être un sujet de tentation. Ils châtient leur chair et la réduisent en servitude au point qu'elle pourrait à peine regimber contre l'esprit. Dans cette seconde demeure semblent être saint Jean-Baptiste et quelques autres saints personnages : d'une part, la bonté de Dieu les a sanctifiés gratuitement, et, d'autre part, ils ont coopéré activement à la grâce en fuyant le mal et en pratiquant le bien.
9La troisième demeure est pour ceux qui, prévenus de la douceur des bénédictions divines, semblent avoir l'horreur naturelle du mal. Cependant, lorsque les circonstances les mettent en rapport soit avec les bons, soit avec les méchants, ils gardent avec fermeté la même répugnance pour le mal et le même attachement pour le bien, et travaillent à conserver sans tache leur âme et celle des autres. Ces hommes connaissent toutefois la faiblesse de la nature, mais ils en retirent un profit, lorsque dans l'exercice des devoirs de la charité, ils sentent qu'ils doivent se défier de leur propre coeur. Ils trouvent là une occasion de s'humilier et s'excitent à veiller davantage sur eux-mêmes, selon cette parole de saint Grégoire 3 : « C'est le propre des âmes vertueuses de craindre une faute là où il n'y en a pas. » Parmi ceux-ci, saint Jean l'évangéliste a le premier rang. C'est pourquoi on chante à sa fête : Celui qui sera vainqueur 4 , c'est-à-dire qui sera vainqueur de l'affection humaine; je ferai de lui une colonne de mon temple, c'est-à-dire la base très fertile qui supportera l'abondance des délices divines. Et j'écrirai sur lui mon nom : je manifesterai que je l'ai marqué de la douceur de ma divine familiarité. Et le nom de la cité, la nouvelle Jérusalem:
c'est-à-dire, il recevra intérieurement et extérieurement une récompense spéciale pour chaque personne dont il aura cherché le salut sur la terre.
10A ceci se rattache une autre vision qu'elle eut plus tard : elle se demandait pourquoi on exaltait à ce point 1a virginité de saint Jean, puisqu'on dit que le Seigneur l'appela à lui au moment de ses noces, tandis que saint Jean-Baptiste, qui n'avait connu aucun des désirs terrestres, était cependant moins loué pour cette vertu. Le Seigneur, qui scrute les pensées et distribue les dons, lui montra ces deux saints dans la vision suivante : saint Jean-Baptiste semblait assis sur un trône très élevé, placé au-dessus d'une mer déserte; tandis que l'évangéliste se trouvait debout au milieu d'une fournaise si ardente que les flammes l'entouraient de toutes parts. Celle-ci regardait et admirait ce spectacle. lorsque le Seigneur daigna lui en donner l'explication : « Que trouves-tu de plus admirable, ou que Jean l'évangéliste ne s'embrase pas, ou que JeanBaptiste ne soit pas submergé ? » Elle comprit alors que la récompense est très différente, selon que la vertu a été fortement combattue ou tranquillement conservée dans la paix.
11Une nuit où elle s'adonnait à la prière. et s'efforçait avec une particulière dévotion de s'approcher du Seigneur, elle vit le bienheureux Jean appuyé sur son Maître: il le tenait étroitement embrassé et lui donnait mille marques de tendresse. Alors elle se prosterna humblement aux pieds du Seigneur afin d'obtenir le pardon de ses fautes. Saint Jean lui adressa la parole avec bonté: « Que ma présence, dit-il, ne t'éloigne pas : voici le cou qui suflit aux embrassements de mille et mille amants, la bouche qui offre tant de charmes à leurs baisers, les oreilles qui gardent fidèlement les secrets qu'on leur a confiés.
»
12Pendant l'office des Matines, comme on chantait « Mulier ecce fllius tuus: Femme, voilà ton fils » (Jean, xix, 26), elle vit sortir du Coeur de Dieu une splendeur merveilleuse qui se dirigea sur le bienheureux Jean, attirant aussi vers lui les regards et la respectueuse admiration de tous les saints. La bienheureuse Vierge, qui s'entendait nommer la Mère de ce disciple bien-aimé, lui en témoigna avec joie toute sa tendresse ; et le disciple, à son tour, la salua avec des marques d'un amour tout particulier. Lorsqu'on parlait dans l'office des privilèges spéciaux dont saint Jean avait été honoré, tels que: Celui-ci est Jean qui se reposa sur la poitrine du Seigneur pendant la cène. C'est le disciple qui fut digne de connaître les secrets du ciel. C’est le disciple que Jésus aimait, etc., le saint apôtre paraissait revêtu d'une nouvelle gloire aux yeux de tous les saints. Ceux-ci alors louaient Dieu avec plus d'ardeur afin de glorifier le Disciple bien-aimé qui en ressentait d'ineffables délices.
13A cette parole: « Apparuit charo suo Joanni 5, etc. : il apparut à Jean qu'il aimait », elle comprit que dans cette visite qu'il fit au bienheureux Jean, le Seigneur lui renouvela les douces et familières tendresses dont l'apôtre avait fait l'expérience durant sa vie. Le bienheureux Jean fut alors comme changé en un autre homme et parut goûter déjà les délices du festin éternel, principalement par trois faveurs pour lesquelles il rendit grâces à Dieu à l'heure de sa mort. Il exprima la première par ces paroles: « J'ai vu votre face, et il m'a semblé que je sortais du sépulcre ». De la seconde il dit: « Vos parfums, ô Seigneur Jésus, ont excité en moi le désir des biens éternels ». Enfin de la troisième:
« Votre voix pleine d'une douceur comparable au miel etc. »
La douce présence du Seigneur lui avait conféré pour ainsi dire la joie de l'immortalité; par la vertu de l'appel divin il avait reçu l'espérance des plus douces consolations, enfin la tendresse des paroles divines lui avait fait ressentir la joie des délices suprêmes.
14A ces mots : « Jean se leva à l'appel du Seigneur et se mit à marcher comme s'il voulait suivre son Maître au Ciel », elle comprit que le bienheureux Jean avait une confiance assurée dans la. bonté du Seigneur, et croyait que ce divin Maître l'enlèverait de ce monde sans lui faire ressentir les douleurs de la mort: ce fut parce que l'amour lui inspira cette audace qu'il mérita d'en voir la réalisation. Celle-ci alors s'étonna de voir écrit que Jean s'en alla en l'autre monde sans passer par la mort, pour la raison qu'au pied de la croix il avait souffert dans son âme la Passion de son Maître, et aussi parce qu'il avait gardé intacte sa virginité ; comment alors pouvait-elle comprendre que cette faveur avait récompensé la confiance de Jean? Le Seigneur répondit: « J'ai récompensé par une gloire spéciale l'intégrité virginale de Jean et sa compassion à mes douleurs et à ma mort. Mais il m'a plu de reconnaître dans la vie présente cette confiance assurée, qui l'engageait à croire que ma bonté infinie ne pouvait rien lui refuser.
Aussi je l'ai retiré triomphalement de son corps sans qu'il ressentît les douleurs de la mort, et j'ai glorifié d'une manière spéciale ce corps virginal en lui donnant l'incorruptibilité et une sorte de glorification. »
1. De la séquence : Verbum Dei Deo natum, tirée des anciens missels d'Allemagne. (Voir l'Année liturgique de dom Guéranger, au temps de Noël, t. 1, p. 517.)
5. Cette antienne, jadis en usage dans beaucoup d'églises, et spécialement dans l'église d'Halberstadt, est ainsi conçue: « Apparuit charo suo Johanni Dominus Jesus Christus cum discipulis suis, et dixit illi : Veni, dilecte meus, ad me, quia tempus est ut epuleris in convivio meo cum fratribus meis (Histoires apostoliques d'Abdias. 1. V) : Le Seigneur Jésus-Christ apparut à Jean son bien-aimé et lui dit: Viens à moi, mon bien-aimé, le temps est venu de t'asseoir à ma table avec mes frères. » CHAPITRE V.
SALUTATION AU NOM DE JéSUS EN LA CIRCONCISION. 1Au saint jour de la Circoncision, elle offrit au Seigneur quelques courtes salutations du très doux nom de Jésus que plusieurs personnes avaient récitées pour le louer. Ces salutations apparurent aussitôt sous la forme de roses blanches suspendues pour ainsi dire à la voûte du ciel en présence du Seigneur. De chaque rose pendait une clochette d'or dont le son harmonieux ne cessait d'exciter un sentiment ineffable dans le Coeur divin, en lui rappelant sa bonté, sa douceur et ses autres perfections exprimées par les saluts adressés à son saint nom ; c'était par exemple: Je vous salue, ô Jésus très aimant, très désirable, très clément, et autres appellations. Elle voulut alors trouver pour le nom de Jésus des qualifications si excellentes que le Coeur divin en fût pénétré plus profondément et avec plus de douceur encore. Tandis qu'elle travaillait avec amour à faire ce choix, elle ressentit une subite défaillance; et le Seigneur, attiré ou plutôt vaincu par l'ardeur de sa tendresse, s'inclina vers elle avec bonté.
2Dans un élan de son divin amour il déposa sur les lèvres de son épouse un baiser plus doux que la coupe d'hydromel et lui dit: « Voici que j'ai imprimé sur ta bouche mon nom très saint. Je veux que tu le portes devant tous, et chaque fois que tu remueras les lèvres pour le prononcer, tu feras résonner à mon oreille la plus agréable mélodie. » Par ces mots elle comprit que le nom de Jésus était profondément gravé, d'une manière ineffable, sur la lèvre supérieure de son âme en lettres brillantes comme l'or, étincelantes comme les astres. Sur la lèvre inférieure se trouvait écrit en lettres également brillantes comme l'or le mot Justus. Par l'inscription du mot Jésus, c'est-à-dire Sauveur, elle devait annoncer la miséricorde et le salut à tous ceux qui en auraient le désir, et par le mot Justus elle devait représenter les vengeances rigoureuses de la divine justice et effrayer par des menaces sévères les âmes dures qui n'avaient pas voulu être amenées vers Dieu par de doux avertissements.
3Ensuite elle dit au Seigneur: « O très doux Ami, daignez, comme un amoureux époux, souhaiter la bonne année à cette communauté qui vous est si chère. » Le Seigneur répondit : « Renovamini spirite mentis vestræ : Renouvelez-vous dans l'esprit de votre âme. » (Ephes. iv, 23.). Elle reprit : « Que votre tendresse n'oublie pas, ô Père très miséricordieux, en ce jour, de votre très sainte Circoncision, de retrancher tous nos défauts. » Le Seigneur répondit encore : « Que l'observance de votre Règle vous serve de circoncision. » Elle dit alors : « O très aimé Seigneur, pourquoi répondez-vous avec une sorte de sévérité, comme si vous ne vouliez pas pour cela nous offrir le secours de votre grâce et que nous fussions réduites à nos propres forces, quand cependant, selon votre parole, nous ne pouvons rien faire sans vous ? » Le Seigneur, profondément touché par la douceur de ces paroles, fit reposer l'âme sur son sein, et la caressant avec tendresse : « Je veux si bien, dit-il, vous accorder mon secours que si quelqu'un, pour ma gloire et mon amour, s'applique en ce premier jour de l'année à repasser avec componction tous ses manquements à la Règle, et se propose de les éviter à l'avenir, je veux être pour lui comme un bon maître qui prend sur ses genoux son petit élève, lui apprend les lettres en les montrant du doigt, corrige ses fautes et répare ses omissions. De même je corrigerai miséricordieusement les défauts de celui-là, et ma bonté paternelle suppléera à ses négligences. Si, en enfant distrait, il a commis quelque oubli, je le remarquerai à sa place et je le réparerai. »
Le Seigneur ajouta : « Celui qui détournera sa volonté de tout mal pour ne chercher que mon bon plaisir, recevra de mon Coeur divin la lumière de la connaissance, et je dirigerai ses doigts pour qu'il me prépare les étrennes les plus conformes à ma gloire et à ma dignité et les plus utiles à son salut. Ainsi chaque année l'âme pourra, comme une épouse fidèle, m'offrir ce présent, c'est-à-dire m'offrir les arrhes de l'union, à moi qui suis son époux brillant de beauté. »
4Ensuite elle se mit en prière pour une personne qui désirait ardemment obtenir de Dieu, par sa recommandation et comme étrenne, une fidélité parfaite dans l'adversité comme dans la prospérité. Le Seigneur répondit avec bonté : « Puisqu'elle a la volonté de m'adresser cette demande, c'est moi qui reçois d'elle des étrennes de prix. Mais comme il est convenable de lui rendre un présent afin d'exaucer sa prière, je désire lui offrir des étrennes qui nous soient communes, c'est-à-dire profitables pour elle et agréables pour moi : je trouverai dans ma part une gloire nouvelle, tandis qu'elle pourra travailler, avec le secours de ma grâce, à embellir la sienne d'heure en heure. Quand une mère enseigne sa fille, elle la laisse exécuter elle-même le travail, mais elle la dirige par son expérience ; de même mon éternelle sagesse préparera les étrennes avec l'aide de cette personne. »
5Elle comprit aussi que les perles et les pierreries qui devaient orner ces étrennes étaient l'amour et les saints désirs, les pensées qui avaient Dieu pour objet et procédaient de la crainte ou de l'amour, de l'espérance, de la joie, etc., car loin de négliger une seule pensée, Dieu les fait toutes servir au salut éternel. Alors elle pria pour plusieurs personnes, et spécialement pour l'une d'elles à qui elle avait jadis involontairement donné une occasion de trouble. Le Seigneur lui répondit : « Par ce trouble j'ai dilaté son âme et préparé sa main afin qu'elle soit en état de recevoir mes dons avec plus d'abondance et d'une manière plus digne. » Elle répondit : « Hélas ! Seigneur, pour purifier cette personne que vous aimez, j'ai été, moi misérable, comme un fléau dans votre main ! -- Pourquoi, dis-tu : hélas ! reprit le Seigneur, puisque celui lui purifie mes élus sans avoir l'intention de leur nuire et en compatissant au contraire à leur souffrance, est entre mes mains comme un fléau léger, dont le mérite s'accroît tandis qu'il sert à purifier les autres? »
CHAPITRE VI.
D'UNE TRIPLE OFFRANDE EN L'éPIPHANIE DU SEIGNEUR.
1En la fête de l'épiphanie du Seigneur, elle voulut, à l'exemple des rois, présenter à Dieu son oblation.
Afin de satisfaire pour tous les péchés des hommes, depuis Adam jusqu'au dernier de ses fils, elle offrit comme myrrhe le corps du Christ avec toutes les souffrances qu'il endura, et spécialement les douleurs de sa Passion. Pour encens, elle présenta l'âme très sainte du Christ afin que les ardentes prières qui s'élevèrent de cet encensoir, suppléassent à toutes les négligences des créatures. Enfin elle offrit comme or, pour réparer l'imperfection de tous les êtres créés, la très parfaite Divinité et les délices dont elle est la source. Le Seigneur Jésus lui apparut portant cette offrande même, comme un trésor infiniment précieux, afin de la présenter à l'adorable Trinité.
Tandis qu'il s'avançait ainsi au milieu du ciel, toute la cour céleste, pénétrée de respect, paraissait fléchir le genou et s'incliner profondément, selon la coutume des personnes dévotes lorsque le Corps. du Seigneur passe devant elles.
2Elle se souvint alors que plusieurs personnes, dans un sentiment d'humilité, lui avaient demandé d'offrir à Dieu pour elles, et en mémoire des présents des Mages, certaines petites prières qu'elle avait récitées avant la fête. Comme elle le faisait avec toute la dévotion possible, le Seigneur Jésus lui apparut de nouveau traversant le ciel avec cette seconde offrande pour la présenter à Dieu le Père. Toute la cour céleste accourait au-devant de lui et célébrait les louanges de ce merveilleux présent.
Elle comprit alors que si une personne offre à Dieu ses prières et ses travaux, toute la cour céleste exalte ce don comme une étrenne très précieuse aux yeux du Seigneur. Et lorsque, non content d'apporter son propre bien, on y ajoute les oeuvres plus parfaites du Fils de Dieu, les saints, comme nous l'avons dit, témoignent tant de révérence à ce présent, qu'il semble que rien ne l'égale en grandeur, si ce n'est l'unique et adorable Trinité, qui est au-dessus de tout.
3Une autre fois, tandis qu'on lisait en la même fête, ces paroles de l'évangile: « Et procidentes adoraverunt eum :
et se prosternant ils l'adorèrent », elle fut excitée par l'exemple des bienheureux Mages, se leva en esprit dans une grande ferveur et se prosterna aux pieds sacrés du Seigneur avec la plus humble dévotion, pour les adorer au nom de tout ce qui existe au ciel, sur la terre et dans les enfers. Comme elle ne trouvait cependant aucune offrande digne de Dieu, elle se prit à parcourir le monde avec un désir anxieux, cherchant dans toute la création quelque chose qui pût être offert à son unique Bien-Aimé.
Tandis qu'elle courait dans la soif de ses fervents désirs, haletante et brûlante d'amour, elle trouva des choses méprisables, que toute créature aurait rejetées, comme ne pouvant pas contribuer à la louange et à la gloire du Sauveur. Elle s'en empara cependant avec avidité, afin de les rapporter à Celui que toute créature doit seul servir :
-Elle attira donc dans son coeur toutes les peines, les douleurs, les craintes et les anxiétés que les créatures ont pu souffrir, non pour la gloire du Créateur, mais par suite de l'infirmité humaine, et les offrit au Seigneur comme une myrrhe de choix
-En second lieu elle rassembla toute la fausse sainteté, la dévotion de parade qu'ont affectée les hypocrites, les pharisiens, les hérétiques et gens de même sorte, et la présenta au Seigneur comme le sacrifice d'un encens d'agréable odeur.
-Pour la troisième offrande, elle s'efforça de recueillir l'affection naturelle et même l'amour faux et impur dépensé en vain par tant de créatures, afin de les présenter à Dieu comme un or très précieux. En vertu de son ardent et amoureux désir qui s'efforçait de ramener toutes choses à la gloire de son Bien-Aimé, ces misérables offrandes devinrent comme l'or purifié dans la fournaise et séparé par la fusion de toutes ses scories. Elle les présenta ainsi au Seigneur après leur avoir communiqué cette valeur merveilleuse. 4Le Seigneur trouva ses délices dans la variété de ces offrandes qu'il estimait comme des étrennes de grand prix. Il les recueillit sous forme de pierres précieuses et les attacha à son diadème royal: « Voici ces pierreries que tu viens de m'offrir, dit-il, je les accepte avec joie à cause de leur rareté. En souvenir de ton amour très spécial, je les porterai toujours sur le diadème qui orne ma tête, et je me glorifierai devant toute la milice céleste de les avoir reçues de toi, ô mon épouse: c'est ainsi que l'empereur de la terre fixe sur sa couronne la pierre appelée vulgairement ein Besant 1 ; il la porte à cause de sa beauté, car il ne s'en trouve pas de semblable dans tout l'univers. 5Elle se souvint alors d'une personne qui maintes fois l'avait priée d'offrir quelque chose pour elle au Seigneur en ce jour ; et lorsqu'elle eut demandé à Dieu ce qui lui serait agréable, il répondit : « Offre-moi ses pieds, ses mains et son cœur :
-Les pieds désignent les désirs : puisque cette personne voudrait me dédommager pour les douleurs de ma mort, qu'elle s'applique à supporter toutes ses propres douleurs physiques et morales. Qu'elle les souffre en union avec ma Passion, pour la louange et la gloire de mon Nom, l'utilité de l'église mon épouse; j'accepterai ce présent comme une myrrhe choisie
-Les mains symbolisent l’action ; qu'elle ait soin d'accomplir ses oeuvres corporelles et spirituelles en les unissant aux oeuvres très parfaites de ma sainte Humanité. Cette intention ennoblira, sanctifiera tous ses actes et me sera aussi agréable que le sacrifice d'un encens parfumé.
-Enfin le coeur désigne la volonté : que, pour connaître mon bon plaisir, elle ait soin de consulter humblement un homme prudent, et se tienne pour assurée que toutes les paroles de ce conseiller seront l'expression de ma volonté. Si elle s'applique à suivre ses avis, j'accepterai tous ses actes comme la parfaite oblation d'un or très pur. Pour cette humble confiance qui l'a portée à rechercher mes désirs par un intermédiaire, sa volonté sera unie à ma divine volonté, aussi étroitement que l'or et l'argent soumis ensemble à l'action du feu forment un alliage indissoluble. »
6Comme elle voulait offrir à Dieu ensuite les prières que certaines personnes lui avaient dévotement confiées, elle vit le Seigneur porter à son côté gauche, quoique dissimulée sous son bras et à portée de sa main droite, une bourse dans laquelle étaient déposées les prières que ces personnes lui avaient adressées : le Seigneur puisait souvent dans cette bourse pour combler de bienfaits ses amis particuliers. Lorsque, selon la demande de ces personnes, elle offrit ces mêmes prières, elles apparurent placées devant le Seigneur sous la forme de présents et de bijoux variés, et il les distribuait à ceux qui se présentaient moins préparés et moins ornés.
Elle comprit que le Seigneur acceptait ces prières d'une double manière, pour récompenser la confiance avec laquelle ces personnes les avaient remises à celle-ci, leur libéralité estimant chose égale qu'elle les présentât en son propre nom ou de leur part, pourvu que le Seigneur daignât les avoir pour agréables.
1. Différentes éditions ont conservé ce mot, ainsi écrit dans l'allemand. C'est en réalité le nom d'une monnaie byzantine, dont on peut supposer qu'on donnait le nom et la forme à cette pierre réservée à la couronne impériale. (Note de l'édition latine.) CHAPITRE VII.
VéNéRATION DE LA SAINTE FACE DU SEIGNEUR AU DIMANCHE Omnis terra 1.
1Au dimanche Omnis terra, vers le soir, et selon la coutume des fidèles de Rome 2 qui désirent vénérer l'image de la très aimable Face du Seigneur, elle se prépara à cet acte par une confession spirituelle. Le souvenir de ses péchés la fit paraître si méprisable à ses propres yeux qu'elle se prosterna aux pieds du Seigneur Jésus pour y déposer sa misère et implorer le pardon de ses fautes. Le Seigneur, élevant la main, la bénit par ces paroles : « Par les entrailles de ma bonté toute gratuite, je te donne le pardon et la rémission de tous tes péchés.» Il ajouta : « Pour l'amendement de tes fautes, tu accompliras la satisfaction que je t'impose : chaque jour de l'année tu pratiqueras une bonne oeuvre quelconque, en t'unissant à la tendresse infinie par laquelle je t'ai remis tous tes péchés. »
2Elle accueillit d'abord cette pénitence avec gratitude, mais la faiblesse humaine la fit ensuite hésiter quelques instants : « Que ferai-je, ô mon Dieu, dit-elle, si j'omets d'accomplir cette bonne oeuvre quand l'occasion s'en présentera ? » Le Seigneur répondit : « Pourquoi négligerais-tu une chose si facile ? Car ma bonté acceptera un seul pas fait à cette intention, un fétu ramassé à terre, une parole un signe d'amitié, même un Requiem que tu auras dit pour les défunts ou toute autre prière récitée pour les pécheurs ou les justes. » Rassurée par cette réponse, elle se mit à prier pour ses plus intimes amis, afin qu'ils reçussent de la divine miséricorde la même consolation. Le Seigneur en accédant à sa demande, lui dit: « Tous ceux qui voudront accomplir avec toi la pénitence que je t'ai imposée, recevront également la rémission de leurs péchés en vertu de ma bénédiction. » Puis, étendant de nouveau sa main adorable, il donna sa bénédiction.
3Le Seigneur dit ensuite : « Avec quelle bienveillante affection je recevrais celui qui viendrait m'apporter les fruits des oeuvres de son amour au bout d'une année, en si grand nombre, qu'il dépasserait celui des fautes commises ! » Mais elle objecta : « Comment cela serait-il possible, ô mon Dieu, puisque l'homme est tellement enclin au mal, qu'il lui arrive de pécher plusieurs fois dans une heure? » Le Seigneur répondit : «Pourquoi serait-ce si difficile, puisque moi Dieu j'y prévois tant de joie que si l'homme voulait y apporter le moindre zèle, je l'aiderais par ma toute-puissance? Ma divine sagesse prévaudrait. » Celle-ci ajouta : « Que donneriez-vous, ô mon Dieu, à celui qui aurait accompli ces choses avec le secours de votre grâce ? » Le Seigneur répondit : « Je ne peux te l'exprimer que par ces paroles : Ce que l'oeil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté dans le coeur de l'homme. » (I Cor. ii, 9.) Oh quel bonheur goûterait celui qui aurait pratiqué cet exercice de l'amour au cours de sa vie pendant une seule année ou même un seul mois ! Assurément il pourrait espérer recevoir de la bonté du Seigneur cette récompense.
4Le lendemain, comme elle priait pour celles qui s'approchaient de la sainte communion d'après ses avis, malgré l'absence du confesseur, le Seigneur parut les revêtir d'une robe éclatante de blancheur qui symbolisait sa pureté divine. Cette robe était ornée de pierres précieuses ayant la forme et le parfum des violettes, pour marquer l'humilité que ces âmes avaient montrée en suivant le conseil de celle-ci. Elles reçurent ensuite un vêtement rose parsemé de fleurs d'or, pour figurer la Passion que le Seigneur a subie pour notre amour et qui procure à tout homme le mérite d'une digne préparation. Le Seigneur dit : « Que l'on place pour elles des sièges auprès de moi, et toutes les créatures sauront que ses âmes occupent les premières places, non par hasard, mais de par ma volonté. Car de toute éternité il a été prévu qu'elles recevraient aujourd'hui. en vertu de leur humilité et par ton intervention, les dons les plus précieux. » Les personnes qui, n'ayant pu se confesser, s'approchaient aussi de la communion, non pour suivre les conseils de celle-ci, mais parce que la grâce de Dieu et la confiance en sa bonté les y engageaient, recevaient seulement un vêtement rose parsemé de fleurs d'or, mais elles s'asseyaient aussi à table avec le Seigneur. Celles qui s'étaient abstenues de la communion, avec humilité et tristesse, se tenaient debout devant la table, et goûtaient cependant encore de grandes délices.
5Ensuite le très doux Seigneur, entraîné par sa bonté naturelle, leva sa main sacrée pour bénir, en disant : «Tous ceux qui, attirés par le désir de mon amour, garderont le souvenir de la vision de ma face, recevront par la vertu de mon Humanité l'impression vivante et lumineuse de ma Divinité. Cette lumière éclairera toujours les profondeurs de leur âme, et dans la gloire éternelle la Cour céleste admirera sur leurs traits plus de ressemblance avec ma divine face. »
2. Voir Livre de la Grâce spéciale, L 1, chap. x.
CHAPITRE VIII.
DE LA BIENHEUREUSE AGNèS, VIERGE ET MARTYRE.
1Durant l'office de la nuit où la sainte église fêtait Agnès, la vierge aimée de Dieu, celle-ci trouvait ses délices à voir le Seigneur se glorifier avec un extrême plaisir dans la louange, par laquelle toute la cour céleste exaltait les paroles de cette Bienheureuse, redites alors par l'église. Mais son infirmité la contrista soudain et elle dit au Seigneur : « Hélas ! ô mon Dieu, quelles joies m'auraient fait goûter ces douces paroles, si mon infirmité n'y avait mis obstacle ! » Le Seigneur répondit : « J'ai recueilli pour toi ces grâces en moi-même, tu pourras les y puiser et goûter d'autant plus leur suavité, que tu y mêleras moins la fadeur de ta volonté propre. »
D'où elle comprit qu'un obstacle involontaire ne peut enlever aucun mérite à l'homme, puisqu'il ne le rend coupable d'aucune faute. Comme on lisait dans la sixième leçon 1 : « Un accusateur vint dire que la bienheureuse Agnès était chrétienne depuis son enfance et si adonnée aux arts magiques, qu'elle appelait le Christ son fiancé, » celle-ci s'écria en gémissant : « Hélas, Seigneur Dieu, quelles injures votre infinie Majesté ne supporte-t-elle pas de la part de l'homme ! » Le Seigneur répondit : « Les délices surabondantes de mon union avec Agnès me dédommagent de cette injure. - Ah ! Dieu de bonté, reprit-elle aussitôt, donnez à tous vos élus de s'attacher à vous avec tant d'amour et de fidélité, que vous ne teniez aucun compte des injures que vos ennemis vous adressent ! » 2Le jour de saint Augustin, comme les mérites de plusieurs saints lui avaient été révélés, elle désira connaître aussi quelque chose des vertus de cette chère petite vierge qu'elle avait tendrement aimée dès l'enfance. Le Seigneur exauça aussitôt sa demande et lui montra la bienheureuse Agnès sous des traits doux et aimables. Il la tenait serrée contre son divin Coeur afin de manifester et de prouver l'incomparable pureté de cette Vierge ; il est dit de la pureté : « Incorruptio proximum facit esse Deo : la parfaite pureté rapproche l'homme de Dieu ». (Sag. VI, 20.) Cette illustre enfant lui parut donc si proche de Dieu, qu'on pouvait à peine trouver dans le Ciel une autre sainte comparable à la douce Agnès, pour l'innocence et la tendresse de l'amour. Elle comprit ensuite comment à chaque instant le Seigneur attirait à lui toutes les délices qui ont jamais rempli et remplissent encore les coeurs, les excitent à l'amour et à la dévotion, lorsqu'on redit les paroles plus douces que le miel prononcées par cette bienheureuse vierge et dont l'église fait un fréquent usage dans ses offices. Toutes ces consolations, en passant par le Coeur du Seigneur, se trouvaient ennoblies et distillaient ensuite comme les gouttes d'un doux nectar dans l'âme de la bienheureuse Agnès étroitement serrée contre le coeur de Dieu.
La vierge alors paraissait ornée de parures nouvelles et variées, et répandait une merveilleuse splendeur sur les âmes dont la dévotion lui procurait tant de joie.
1. Ces leçons se trouvent dans les anciens bréviaires.
Elles sont tirées des actes de la bienheureuse Agnès qui furent longtemps attribués à saint Ambroise. CHAPITRE IX.
DE LA PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.
1En la douce fête de la Purification de la bienheureuse Vierge Marie, celle-ci au premier coup de Matines, sentit la joie spirituelle se répandre dans son âme, et dit au Seigneur : « Voici que mon cœur et mon âme vous saluent, ô mon très aimé Seigneur, à ce premier signal qui annonce la fête de la Purification de votre très chaste Mère. » Le Seigneur daigna lui répondre : « Et tout ce qu'il y a de tendresse en moi frappe en ton nom à la porte de ma divine miséricorde, afin d'obtenir la pleine rémission de tes péchés. » Au dernier coup des Matines, le Seigneur voulut lui rendre au centuple la salutation qu'elle lui avait faite au premier son et il lui dit: « Ma Divinité toute entière te salue, ô joie de mon âme ; elle envoie au-devant de toi tous les mérites de ma très sainte Humanité qui te prépareront à cette fête, de la manière qui me sera le plus agréable. »
2Un peu plus tard, elle désira savoir ce que l'on chantait au chœur mais on n'en pouvait rien entendre où elle se trouvait retenue sur sa couche; aussi, toute attristée, elle dit au Seigneur: « O mon Seigneur, si je n'étais pas aussi éloignée du chœur, j'aurais pu entendre quelques paroles des chants sacrés, et je me serais délectée en vous ! » Le Seigneur répondit : « Si tu ignores, ô ma Bien-Aimée, ce qui se chante maintenant au chœur, tourne-toi vers moi, et considère avec attention ce qui se passe en mon être, car il contient tout ce qui pourra jamais te procurer une jouissance. »
3Aussitôt elle connut en esprit ce qui va suivre : de même qu'une personne épuisée de fatigue aspire l'air fréquemment, ainsi chacun des membres du Seigneur aspire sans cesse toutes les bonnes oeuvres qui s'accomplissent dans l'église, les purifie, les ennoblit et les offre à l'adorable Trinité en louange éternelle.
Mais les oeuvres que l'homme accomplit avec l'intention de procurer la gloire de Dieu sont aspirées par le Cœur sacré lui-même, d'une manière ineffable et merveilleuse, et y sont recouvertes de noblesse et de perfection. Sans doute les bonnes oeuvres attirées par les très saints membres du Seigneur servent à procurer le salut de l'âme d'une façon admirable et qui surpasse toute intelligence humaine; mais ces oeuvres que le Cœur sacré veut bien absorber en lui et rendre parfaites par cette union divine, sont plus nobles et par conséquent plus salutaires. L'homme ou l'animal vivant ne l'emportent-ils pas en valeur sur un être privé de vie ?
4Ensuite, comme elle écoutait chanter le second répons et regrettait de n'avoir pas entendu le premier : Adorna : Orne, elle dit au Seigneur : « Enseignez-moi, très aimé Seigneur, comment je dois orner le lit nuptial de mon cœur afin qu'il vous plaise davantage. » Le Seigneur lui dit : « Ouvre ton cœur comme autrefois on étalait des tables d'or dans les temples des idoles pour inviter le peuple à venir sacrifier dans les fêtes païennes ;
puis montre-moi, peintes sur ce cœur, des images où mon âme puisse trouver un ineffable et merveilleux plaisir. » Ces paroles lui firent comprendre que le Seigneur trouve ses délices dans le cœur qui s'ouvre et se déploie par le souvenir perpétuel de ses misères et des bienfaits gratuits de Dieu.
5Au second nocturne, on chantait l'antienne : « Post partum virgo : Vierge après l'enfantement ». A ces mots : Intercede pro nobis, elle vit la bienheureuse Vierge balayer avec son manteau tout ce qui souillait les âmes de la communauté entière, repousser ces balayures dans un coin et se placer devant elles, afin de les dérober aux yeux de la divine justice. Ensuite, comme on chantait l'antienne : Beata Mater, ces mots intercede revenant encore, la Vierge pleine de grâce parut donner à son Fils le Roi des rois, près de qui elle était assise sur un trône de gloire, un très suave baiser qui exprimait la dévotion de tout le convent. Cette dévotion unie au très pur amour de la Vierge-Mère acquérait une valeur merveilleuse.
6Celle-ci se plaignit de nouveau des obstacles suscités par la maladie, et le Seigneur lui dit : « Siméon et Anne, (c'est-à-dire l'infirmité), t'empêchent d'entrer dans le temple pour prendre part à l'office divin, viens donc à l'écart, au mont du Calvaire, là tu trouveras gisant étendu un jeune et bel amant. » Elle s'y rendit en esprit, et après avoir pendant quelque temps goûté de grandes délices dans le très doux souvenir de la Passion du Seigneur, il lui sembla qu'elle se dirigeait ensuite par une porte vers le nord pour entrer dans un temple magnifique. 7Là elle vit le bienheureux vieillard Siméon, debout devant l'autel. Il disait avec dévotion cette prière : «Quand viendra-t-il? Quand le verrai-je! Crois-tu que je vivrai encore ? Crois-tu que je verrai le jour de sa naissance ? »
8Tandis qu'il répétait ces paroles et d'autres semblables, son esprit fut rempli de joie, et se retournant tout à coup, il vit la Bienheureuse Vierge debout devant l'autel. Elle tenait dans ses bras son petit Enfant Jésus, le plus beau parmi les fils des hommes. Dès que Siméon l'aperçut, il fut illuminé par le Saint-Esprit et le reconnut pour le Rédempteur du monde. C'est pourquoi, le prenant dans ses bras avec une grande joie, il s'exclama et dit : « Nunc dimittis: Maintenant, Seigneur, laissez aller en paix voire serviteur » (Luc. 11, 22); puis à ces mots : «Quia viderunt : Parce que mes yeux ont vu le Sauveur », il le baisa tendrement. A cette autre parole: « Quod parasti : Que vous avez préparé », il l'éleva devant l'arche de l'autel, l'offrant à Dieu le Père pour le salut des peuples. Alors l'arche de l'autel resplendit comme un miroir transparent ; et l'on vit s'y former l'image du tendre et aimable Enfant Jésus tout enveloppé de lumière. Par ce signe le divin Enfant affirmait et déclarait ouvertement que c'était bien de lui que toute offrande, tant du nouveau que de l'ancien Testament, recevait son achèvement et sa perfection. A cette vue Siméon s'écria avec un ardent amour : « Lumen ad revelationem gentium : I1 est la lumière qui éclairera les nations » (Luc. 11, 32). Ensuite il rendit l'Enfant à sa Mère en disant ces paroles : « Et tuam ipsius animam pertransibit gladius : et un glaive transpercera votre âme » (Ibid.
35). La Vierge-Mère déposa son divin Fils sur l’autel, et offrit pour lui deux petits de colombes d'une blancheur éclatante, que le royal Enfant sembla présenter lui-même de sa petite main. Ces colombes figuraient la vie simple et innocente des fidèles qui agissent avec discrétion, à la manière des colombes, rejetant ce qui est mauvais, et choisissant le bon grain, c'est-à-dire cherchant à imiter les plus beaux exemples de la vie des saints. S'il est permis de le dire, les fidèles semblent de cette manière racheter le Seigneur, c'est-à-dire que, dans leur sainte vie, ils réalisent des choses comprises dans la doctrine du Seigneur, et qu'il a eu dessein de ne pas accomplir par lui-même.
9Pendant le chant du verset du huitième Répons : « Ora pro populo, etc.: Priez pour le peuple », etc., la Reine des vierges s'avança, fléchit les genoux avec respect, et se présenta comme Médiatrice entre Dieu et la Congrégation, priant très dévotement pour chacun. Mais le Roi son Fils la releva avec grande déférence, et la plaçant à ses côtés sur le trône de sa gloire, lui donna puissance illimitée de commander à son gré. Aussitôt elle ordonna aux Puissances célestes d'entourer promptement le convent et de le défendre d'une main forte contre les mille embûches de l'antique ennemi. Les anges obéirent sur l'heure à la Reine des cieux, et, rapprochant leurs boucliers les uns des autres, ils entourèrent le convent de toutes parts. Celle-ci dit à la Bienheureuse Vierge : « O Mère de miséricorde, est-ce que cette grâce puissante ne protège pas aussi celles qui ne se trouvent pas au chœur en ce moment? » La douce Mère répondit: « Cette protection ne s'étend pas seulement à la communauté réunie au chœur, mais bien à tous ceux qui se trouvent représentés par elle, et désirent avec ardeur la conservation et l'augmentation de l'observance religieuse en ce lieu et partout. Quant à ceux qui se préoccupent moins de la conservation de la religion et négligent de la garder eux-mêmes ou de la promouvoir chez les autres, ceux-là n'ont aucune part à la protection des saints anges. » Le Seigneur ajouta ces paroles : « Si quelqu'un désire une telle protection, il considérera que ces boucliers sont petits et étroits dans leur partie inférieure, tandis qu'ils s'élargissent dans la partie supérieure; que de même l'âme s'humilie et se fasse petite à ses propres yeux, mais qu'elle s'élève vers moi par une ferme confiance, qui lui fera tout attendre de ma bonté infinie. »
10A la procession dans la chapelle, comme on chantait le verset : Ora pro nobis, sancta Dei Genitrix : Priez pour nous, sainte Mère de Dieu, la glorieuse Mère déposa son Fils sur l'autel, se prosterna devant lui avec révérence, et le pria pour la Congrégation.
Le royal Enfant à son tour s'inclina vers elle pour montrer que non seulement il recevait ses prières, mais qu'il accomplissait volontiers tous les désirs de cette Mère bien-aimée.
CHAPITRE X.
DE SAINT GRéGOIRE PAPE.
1En la fête solennelle de cet homme de grand mérite, le bienheureux pape Grégoire, elle s'appliqua pendant la Messe à lui rendre les hommages de sa vénération. Ce digne pontife de Dieu lui apparut entouré d'une gloire incomparable : il semblait réunir en lui-même les mérites de tous les saints et ne le céder à aucun. Sa prévoyance paternelle et les soins diligents dont il entourait l'église de Dieu l'égalaient aux patriarches. Il était comparable aux prophètes, parce que dans ses écrits salutaires se trouvent prédites les diverses embûches que l'ennemi a préparées au genre humain, et parce qu'il y avait joint des avis très utiles sur les précautions à prendre pour lui résister : aussi recevait-il plus de gloire qu'aucun autre prophète. Il égalait en mérites les saints apôtres par son fidèle attachement au Seigneur dans l'adversité comme dans la prospérité, et parce qu'il avait répandu largement dans toute l'église la semence de la parole de Dieu. Il était encore assimilé aux martyrs et aux confesseurs pour sa rigoureuse mortification, sa dévotion et la perfection de sa sainteté. Il ne se distinguait pas moins par la virginale dignité de sa chasteté. Toutes les pensées, les paroles et les actions par lesquelles il avait veillé à conserver l'intégrité de son corps et de son âme, et enseigné aux autres dans ses avis ou ses écrits une vigilance semblable, venaient augmenter encore sa gloire suréminente. 2Le Seigneur dit ensuite à celle-ci : « Considère à quel point ce passage des psaumes convient à mon élu : « Quod secundum multitudinem dolorum in corde hominis, consolationes divinæ lætificent animam fidelem : Les consolations divines réjouissent l'âme fidèle, en proportion de la multitude des douleurs du cœur de l'homme » (Ps. xciii=94, 19), car pour chaque acte, chaque parole ou chaque pensée qui lui furent pénibles, le voilà comblé d'inestimables délices. A l'approche du jour de son trépas que nous célébrons aujourd'hui, il n'éprouvait aucun repos dans son corps, car ce corps qui traversait le torrent de la mort, était en proie à l'angoisse et à la douleur. Tous ceux qui l'entouraient, l'église même tout entière, se voyant privée d'un tel père et d'un si sage administrateur, déploraient avec douleur ce jour de deuil ; et maintenant, chaque fois que le cycle ramène cet anniversaire, on le célèbre avec une immense vénération et des concerts de louange, comme un jour de bonheur et de solennité. »
3Celle-ci dit à son tour : « Seigneur, quelle récompense a-t-il reçue pour avoir enrichi et éclairé l'église par tant d’écrits salutaires ? » Le Seigneur répondit : « Ma Divinité se complaît merveilleusement dans chacun de ses écrits, et tous les sens de mon Humanité y goûtent de suaves délices. Lui-même partage avec moi cette jouissance : chaque fois qu'un passage de ses écrits est lu dans l'église, et qu'une âme en est touchée de componction, excitée à la dévotion ou enflammée d'amour, il reçoit autant d'honneur et de gloire en présence de la Cour céleste, qu'un soldat auquel on remet la même décoration qu'à son chef, ou qu'on assied à la table de son maître pour prendre part au même festin. » Le Seigneur ajouta : « Les deux saints Augustin et Bernard que tu aimes particulièrement, jouissent aussi de cette prérogative spéciale ; les autres docteurs de l'église également, chacun selon l'importance et l'utilité de sa doctrine. »
4Ensuite on chanta le répons XII : O Pastor 1, et le bienheureux Grégoire parut se lever, puis fléchir les genoux, élever les mains et prier avec dévotion pour la sainte église. Le Seigneur, avec une douce bonté, lui ouvrit son divin Cœur afin qu'il y prît à profusion tout ce qui serait nécessaire à l'église et qu'il le distribuât avec. largesse. Le Bienheureux, puisant des deux mains la grâce des consolations célestes dans ce Cœur divin, se préparait à la répandre sur la surface de la terre, lorsque le Seigneur parut l'entourer comme d'une ceinture d'or éclatante. Cet acte signifiait que la divine justice retenait pour ainsi dire la céleste consolation suspendue dans les airs, en sorte que, ne descendant pas sur la terre, elle ne pût se répandre sur des indignes et des ingrats. Celui qui voulait l'obtenir devait la mériter, en s'élevant le plus haut possible, par l'ardeur de son désir.
1. R/. O Pastor Apostolice, Gregori sanctissime, tuo posce precamine incrementum Ecclesiæ. * Tuo rigatæ dogmate ac defensatæ opere
V/. Memor esto Congregationis Catholicæ, et dextra Dei plantatæ vineæ.* O Pastor
R/. O pasteur apostolique, ô Grégoire très saint; demandez par votre prière l'accroissement de l'église arrosée par votre doctrine et défendue par votre labeur.
V/. Souvenez-vous de l'église catholique, de la vigne plantée par la droite de Dieu.
CHAPITRE XI.
DU BIENHEUREUX BENOîT NOTRE PèRE. -- CEUX QUI GARDENT LA VIE RéGULIèRE SONT HEUREUX.
1En la glorieuse fête de notre très saint Père Benoît, tandis qu'à Matines elle s'appliquait à Dieu avec plus de ferveur, pour l'honneur et la révérence d'un si grand saint ; elle vit en esprit ce glorieux Père dans une attitude pleine de majesté; debout en présence de la resplendissante et toujours tranquille Trinité. A chaque articulation de ses membres, on voyait germer et s'épanouir d'une façon merveilleuse de très belles roses, dont la vigueur et la fraîcheur étaient incomparables et le parfum délicieux. Chacun de ses membres produisait donc comme un rosier magnifique, car du centre de chaque rose germait une autre rose, de celle-ci une troisième. Ainsi, d'une seule rose en sortaient plusieurs. et la dernière semblait toujours l'emporter sur la précédente, autant par sa beauté, sa vigueur et sa fraîcheur que par la suavité de son parfum. Ainsi fleuri et plein de charmes, ce Père très saint, vraiment Benedictus (c'est-à-dire béni)
par la grâce et par le nom, était pour la Trinité toujours adorable et pour la milice céleste un sujet de délices incomparables et provoquait les saints à le féliciter de la béatitude dont il jouissait.
2Les roses épanouies sur ses membres désignaient les divers exercices par lesquels il avait dompté sa chair pour la soumettre à l'esprit, et tous les actes de vertu de sa très sainte vie. Elles figuraient encore les oeuvres de ses disciples qui, stimulés par son exemple et sa doctrine, ont renoncé au siècle pour le suivre dans cette voie royale de l'observance régulière et sont déjà arrivés au port de la céleste patrie ou doivent y parvenir dans la suite des siècles. Pour chacun de ces élus, le vénérable Père reçoit une gloire spéciale, l'assemblée des saints prend part à son triomphe et à sa joie, et loue le Seigneur éternellement. 3Le bienheureux Benoît portait aussi en guise de crosse un sceptre magnifique, orné sur ses deux faces de pierres brillantes et très précieuses. Tandis qu'il le tenait à la main, les pierres qui se trouvaient sur la partie du sceptre tournée de son côté faisaient rayonner sur lui la félicité de tous ceux qui se son amendés et perfectionnés en suivant la règle de son Ordre, et par un effet de la bonté divine, il en recevait une douceur incomparable. L'autre partie du sceptre tournée du côté du Seigneur, redisait la grandeur de la divine justice, qui avait condamné aux supplices éternels, par un équitable jugement, ceux qui, après avoir été admis par un don gratuit dans les rangs d'un si grand Ordre, s'en étaient rendus indignes par leurs fautes. En effet, plus le Seigneur élève une âme par une vocation supérieure, plus il la condamne justement lorsqu'elle vit d'une manière indigne.
4Comme celle-ci présentait au bienheureux Père, au nom de la Congrégation, un psautier récité en son honneur ; il se leva et offrit avec joie au Seigneur les fleurs qui ornaient ses membres, car selon ce qui a été dit plus haut, ces fleurs semblaient s'épanouir pour le salut de tous ceux qui ont recours à sa protection et désirent marcher sur ses traces par l'observance de la Règle.
5Tandis qu'on chantait le répons : Grandi Pater fiducia 1, celle-ci lui dit: « Père saint, quel honneur avez-vous reçu au ciel, après avoir quitté la terre par une mort si glorieuse? » Il répondit : « J'ai exhalé mon dernier soupir en même temps que ma dernière prière, de sorte que mon souffle exhale un parfum plus suave que celui de tous les saints, et leur procure à tous une grande douceur. » Elle lui demanda ensuite, en vertu de ce glorieux trépas, de vouloir bien assister fidèlement à l'heure de la mort chaque membre de la Congrégation. Le vénérable Père répondit : « Quiconque me rappellera cette dignité par laquelle le Seigneur a voulu m'honorer et me béatifier en me donnant une mort si glorieuse, je l'assisterai fidèlement à l'heure du trépas et je m'opposerai à toutes les attaques que l'ennemi dirigera contre lui. Protégé par ma présence, il sera en sécurité malgré les pièges du tentateur, et s'élancera heureux vers les joies éternelles. »
1.R/. Grandi Pater fiducia morte stetit pretiosa. * Qui elevatis manibus coelos scandit in precibus. V/ Fecit, Christe, quod jussisti, te secutus spe proemii. * Grandi Pater.
R/. Plein de confiance, le bienheureux Père reçut debout la mort précieuse (des saints), lui qui les mains levées monta au ciel dans la prière. V/. Il a accompli vos préceptes, ô Christ, il vous a suivi dans l'espoir de la récompense.
CHAPITRE XII.
DE L'ANNONCIATION DU SEIGNEUR. 1En la vigile de l'Annonciation du Seigneur, comme on sonnait le Chapitre et que celle-ci élevait son âme vers Dieu, elle vit en esprit le Seigneur Jésus avec la Vierge-Mère dans la salle capitulaire.
II occupait le siège abbatial, attendant avec tranquillité l'arrivée des soeurs, et il accueillait chacune avec une ineffable bonté.
2Comma le calendrier prescrivait de proclamer l'Annonciation du Seigneur, Jésus se tourna vers sa Mère et la salua par une affectueuse inclination de tête, qui renouvelait en quelque sorte pour cette Vierge bénie les ineffables délices qu'elle avait ressenties. lorsque l'incompréhensible Divinité, prenant chair dans son sein, daigna s'unir à la nature humaine.
3Le convent se mit ensuite en prière et récita le psaume Miserere mei Deus, etc. Le Seigneur en recueillit toutes les paroles et les déposa dans les mains de la Vierge-Mère sous forme de perles de diverses couleurs. La royale Vierge paraissait tenir sur son coeur des petits flacons pleins de parfums qu'elle ornait avec ces perles, c'est-à-dire avec les prières récitées par le convent et que son Fils lui avait offertes. Celle-ci comprit que ces flacons de parfums désignaient une épreuve venue la veille frapper le monastère d'une façon inattendue, et sans qu'il y eût donné lieu. Cette peine avait été confiée à la Mère de Miséricorde. Comme celle-ci s'étonnait et recherchait pourquoi cette épreuve était symbolisée de cette manière, le Seigneur répondit: « Les femmes élégantes portent des flacons remplis de parfums plus volontiers que d'autres petits ornements, parce que ces senteurs leur sont très agréables. De même je prends mes délices dans les coeurs de ceux qui confient avec humilité, patience et reconnaissance, les misères de leur vie à ma bonté paternelle, laquelle transforme en biens pour ceux qui l'aiment, les prospérités ou les adversités de ce monde. »
4Elle se demandait ensuite pourquoi le Seigneur, cette fois comme tant d'autres, l'instruisait par des images si matérielles. Il lui fit remarquer alors que l'on rappelait, dans les chants de cette fête, la porte fermée que le prophète ézéchiel avait aperçue en esprit, et il lui dit : « Comme les prophètes ont vu d'avance l'ordre et le mode de l'Incarnation, de la Passion et de la Résurrection, sous des symboles mystiques, des formes et des images, de même les choses invisibles et spirituelles ne peuvent encore maintenant être exprimées à l'entendement humain que par des images connues. C'est pourquoi il ne faut pas rejeter ce qui est révélé sous des formes matérielles, mais s'efforcer plutôt de goûter les délices spirituelles cachées sous le symbole des choses sensibles.
5A Matines, pendant le chant de l'Invitatoire : Ave Maria, elle vit trois ruisseaux impétueux jaillir comme de leur source du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et couler dans le coeur de la Vierge Mère pour remonter avec la même rapidité à leur source divine.
Or cette influence de 1a sainte Trinité avait donné à la bienheureuse Vierge de devenir toute-puissante après le Père; après le Fils et le Saint-Esprit toute remplie de sagesse et de bonté. Celle-ci apprit encore qu'à chaque Ave Maria récité dévotement par les fidèles, ces trois ruisseaux venaient cerner de toutes parts la bienheureuse Vierge, traverser son coeur très saint et remonter vers leur source première en produisant d'admirables effets. Car ce flux et ce reflux se transforment en sources de joie, de délices et de bonheur sans fin qui jaillissent sur les anges et les saints, tandis que les fidèles, en répétant cette salutation, sentent se renouveler en eux tout le bien qui leur est venu par le mystère de l'Incarnation.
6Toutes les fois aussi qu'on récitait un texte concernant la pureté de la bienheureuse Vierge, comme : Hæc est quæ nescivit thorum, etc : Elle est celle qui n’a pas connu le lit nuptial ; Domus pudici, etc :Demeure de pureté ; Clausa parentis viscera, etc :Entrailles maternelles toujours scellées ; les saints de Dieu se levaient et offraient leurs respects à la Vierge et Dame souveraine, rendant au Seigneur de dévotes actions de grâces pour les dons accordés à sa bienheureuse Mère en vue du salut du monde. Saint Gabriel archange semblait aussi recevoir un nouveau rayon de la divine lumière, à chaque récitation des paroles qu'il prononça au jour de l'Annonciation. Lorsqu'on nommait le bienheureux Joseph, époux de la Vierge Mère, tous les saints inclinaient la tête en signe de respect, dirigeaient leurs regards vers lui et témoignaient la joie qu'ils ressentaient de sa dignité.
7Pendant la messe où celle-ci devait communier, elle vit la glorieuse Mère du Seigneur ornée de l'éclat de toutes les vertus.
Elle se prosterna humblement à ses pieds, et la supplia de vouloir bien la préparer à la réception du Corps et du Sang adorable de son Fils. La bienheureuse Vierge lui mit sur la poitrine un joyau splendide orné de sept pointes portant chacune une pierre précieuse. Ces pierres désignaient les principales vertus par lesquelles la bienheureuse Vierge avait plu au Seigneur : son attrayante pureté, son humilité féconde, son ardent désir, sa science lumineuse, son amour inextinguible, la jouissance suréminente qu'elle trouvait en Dieu et sa paisible tranquillité. L'âme, ornée de ce joyau, se montra aux regards divins, et le Seigneur fut tellement charmé et attiré par l'éclat de ces vertus, qu'il s'inclina vers cette âme avec la puissance de sa Divinité, l'attira tout entière à lui, la serra dans ses bras et lui prodigua les plus douces caresses.
8Comme on chantait à Tierce, l'antienne : « Arte mira :
Par un art merveilleux », l'Esprit-Saint parut sortir du Coeur du Seigneur sous le symbole d'un souffle très léger, qui effleurait et caressait pour ainsi dire les sept pierres précieuses incrustées dans le pectoral offert à l'âme comme joyau. Pour la gloire de la Trinité sainte, le souffle divin se jouait à la surface de ces pierres, et y faisait résonner l'harmonie de cette même antienne comme sur un instrument de musique.
9Tandis qu'on lisait dans l'évangile: Ecce ancilla Domini : Voici la servante du Seigneur, celle-ci salua la Mère de Dieu avec grande dévotion, lui rappelant la joie ineffable qu'elle avait ressentie, lorsqu'elle prononça ces paroles pour abandonner avec pleine confiance à la divine volonté sa personne et tout ce qui devait s'opérer en elle. La bienheureuse Vierge lui répondit avec une douce bonté: « A celui qui m'invoquera au nom de cette joie, je montrerai ce qui est demandé par ce vers de l'hymne d'aujourd'hu i: Monstra te esse Matrem : Montre que tu es Mère ; je lui apparaîtrai vraiment comme Mère du Roi et du Pontife suprême : du Roi, par la puissance; du Pontife, par l'excès de tendresse et de miséricorde dont j'userai à son égard. »
10Pendant vêpres, à l'antienne : Hæc est dies 1, on chanta : Hodie Deus homo factus est, et le convent se prosterna pour vénérer le grand mystère de l'Incarnation du Seigneur.
Le Fils de Dieu, le Roi suprême, touché de ces paroles, comme si elles lui rappelaient l'amour qui l'a forcé à se faire homme pour nous, se leva en hâte de son siège royal, et se tenant debout avec respect devant Dieu le Père, lui dit: « Fratres mei venerunt ad me: Mes frères sont venus vers moi. » (Gen. XLVI, 30.) Oh ! quel sentiment de douceur dut éprouver Dieu le Père, en entendant cette parole sortir de la bouche de ce Fils bien-aimé en qui il a mis toutes ses complaisances! Avec quel empressement dut-il faire part de ses dons les plus riches aux frères de ce Fils unique, et voulut-il dépasser de beaucoup le Pharaon d'égypte qui, d'après le récit de la Genèse, félicita Joseph et combla de bienfaits tous ses frères!
11Celle-ci voulut connaître ensuite quelle prière serait la plus agréable à la bienheureuse Vierge en cette fête.
Elle apprit de la Vierge-Mère elle-même que si chaque jour de l'octave on récitait avec dévotion quarante cinq Ave Maria, en mémoire des jours que le Seigneur Jésus mit à croître dans son sein, elle accepterait cet hommage aussi favorablement que si on l'avait servie et assistée de tout coeur, à partir du jour où elle conçut le Seigneur jusqu'à celui où elle l'enfanta. Et comme elle n'aurait pu rien refuser alors à ceux qui l'auraient servie; de même il lui serait impossible de ne pas exaucer ceux qui lui rendent cet hommage. Celle-ci comprit, par une lumière spéciale, comment il fallait réciter l'Ave Maria :
-A ce premier mot Ave, on devait demander le soulagement des personnes qui sont dans la peine ;
-au suivant, Maria, qui signifie mer d'amertume, prier pour la persévérance des pénitents;
-à ces mots : gratia plena, demander la saveur de la gràce pour ceux qui ne la goûtent pas;
-à : Dominus tecum, implorer le pardon des pécheurs ;
-à : benedicta tu in mulieribus, l'avancement de tous ceux qui entrent dans la bonne voie;
-par les mots : Jesus qui est splendor paternæ claritatis, demander la vraie science;
-par : Christus et figura substantiæ ejus, l'amour divin pour ceux qui ne le possèdent pas.
Car à chaque Ave Maria il fallait ajouter ces mots : « Jesu splendor paternæ claritatis et fgura substantiæ ejus : Jésus splendeur de la gloire du Père et figure de sa substance. » 1. Antienne: Hæc est dies quam fecit Dominus. Hodie Dominus afflictionem populi sui respexit et redemptionem misit. Hodie, mortem quam femina intulit, femina fugavit. (Genuflexion) Hodie, Deus homo factus id quod fuit permansit, et quod non erat assumpsit. Ergo exordium redemptionis devote recolamus, et exultemus dicentes : Gloria tibi Domine.
C'est le jour que le Seigneur a fait. Aujourd'hui le Seigneur a regardé l'affliction de son peuple et lui a envoyé la rédemption. Aujourd'hui la femme a mis en fuite la mort qu'une femme a apportée. (On se met à genoux.) Aujourd'hui le Dieu fait homme demeura ce qu'il fut toujours et se revêtit de ce qu'il n'était pas. Souvenons-nous donc avec amour du commencement de notre Rédemption et tressaillons disant: Gloire à vous S'igneur. CHAPITRE XIII.
DES INTENTIONS QUE L'ON DOIT AVOIR POUR L'éGLISE. DIMANCHE Circumdederunt 1.
1Le dimanche Circumdederunt, quoique se trouvant encore extrêmement faible, elle désira recevoir la sainte communion et s'y prépara le mieux possible. Cependant, sa mère spirituelle ayant été d'avis qu'elle ne pouvait communier sans manquer de discrétion, elle consentit à s'abstenir, mais elle offrit cette privation à Dieu en louange éternelle, et il lui sembla être debout devant le Seigneur, tandis que lui-même se penchait vers elle avec bonté et la recevait dans le sein de sa paternelle tendresse. Après l'avoir caressée comme une mère caresse son petit enfant, il lui dit : Parce que c'est uniquement pour me plaire que tu as consenti à t'abstenir de me recevoir, je veux te réchauffer sur mon sein, afin que tu ne te fatigues pas à me rechercher par un labeur extérieur. 2Tandis qu'elle goûtait d'ineffables délices dans le sein du Seigneur, elle lui dit : « O très doux ami, en ces temps où le monde tout entier est sous l'empire du malin: totus in maligno positus est (I Jean. v, 19), où il outrage plus que jamais votre honneur par l'ivresse et la débauche, je désire de tout coeur, pour expier ces crimes, promouvoir votre gloire en notre Congrégation. C'est pourquoi, si vous voulez, tout indigne servante que je suis, me recevoir à vos ordres et faire de moi votre héraut, j'annoncerai par quelle dévotion particulière les âmes pourraient en ces jours apaiser votre colère. » Le Seigneur répondit : « A celui qui sera mon héraut, je céderai comme récompense tous les biens qu'il aura acquis pour moi. » Elle comprit alors que si une personne écrit ou enseigne avec intention de procurer la gloire de Dieu et le salut du prochain, le bien que tous ces travaux produisent durant la suite des âges augmente les mérites de cette âme, à cause de l'intention surnaturelle qui l'animait dès le début.
3Le Seigneur dit aussi : « Que celui qui, pour obéir aux exigences de sa nature, mange, boit ou dort, ait soin de me dire de bouche ou de coeur : « Seigneur, je prends cette nourriture ou ce soulagement, uni à l'amour par lequel vous l'avez de toute éternité préparé pour mon bien, et à l'amour par lequel vous l'avez sanctifié, lorsque votre très sainte Humanité daigna se soumettre à ressentir la même nécessité pour la gloire de Dieu et le salut du genre humain. Je vous demande qu'en union de votre divin amour, ces actes servent à accroître la gloire des élus et à procurer le bien des habitants de la terre et des âmes du purgatoire. » Chaque fois qu'une personne jouira d'un bien-être quelconque avec cette pure intention, ce sera comme si elle étendait devant moi un bouclier très ferme qui me protégera contre les attaques des mondains. »
4Pendant la Messe, tandis que le convent communiait, le Seigneur la fit reposer avec une incroyable tendresse sur la blessure amoureuse de son sacré Côté, disant: « Parce que tu t'abstiens aujourd'hui par discrétion de me recevoir corporellement, viens t'abreuver à la source mystique de mon Coeur sacré, d'où s'écoule l'abondance très efficace de la suavité divine.
» Lorsqu'elle se fut désaltérée à ce torrent d'ineffables voluptés et qu'elle eut rendu grâces, elle vit en esprit tous ceux qui devaient communier ce jour-là se tenir debout devant Dieu. Le Seigneur donnait à chacun une robe splendide qui semblait avoir été formée de la préparation à la communion faite par celle-ci, et à ce vêtement la divine Bonté avait attaché un don spécial qui devait préparer ces âmes à recevoir le Corps du Seigneur.
Après avoir été enrichis d'un tel bienfait par les mérites de cette élue, tous s'approchèrent et offrirent à leur tour au Seigneur ce qu'ils avaient reçu par ces mêmes mérites, afin que Dieu en retirât sa gloire, et celle-ci une augmentation de biens et de béatitude éternelle. Elle comprit alors que si, après s'être préparé à la communion par des prières spéciales et autres dévotions, on s'abstient de communier par discrétion, humilité et obéissance, le Seigneur permet néanmoins que l'âme se désaltère au torrent de sa divine grâce, et les autres personnes qui reçoivent ce jour-là le Corps du Seigneur recueillent le fruit de cette préparation, en ce sens qu'elles sont rendues moins indignes d'un si grand mystère. Toutefois le bien que chacun en retire doit être attribué à celui qui, n'ayant pu communier, s'était cependant disposé de son mieux à le faire.
5Celle-ci dit alors : « O Seigneur, si celui qui ne fait pas la sainte communion reçoit tant de biens, n'est-il pas mieux de s'en abstenir? » Le Seigneur répondit : « Aucunement ; car celui qui, pour l'amour de ma gloire, se nourrit du divin sacrement, reçoit en vérité la très salutaire nourriture de mon corps déifié avec le nectar embaumé de la Divinité ; de plus, il est orné par l'incomparable splendeur des vertus divines. » Elle reprit : «Qu'en sera-t-il de ceux qui s'abstiennent de communier à cause de leurs négligences et afin de ne pas s'obliger à abandonner, même un seul jour, leurs légèretés et leurs infidélités ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui néglige de se préparer à la Communion et l'omet afin de suivre librement sa volonté, n'en devient que plus indigne et se prive en quelque sorte du fruit que ce sacrement communique chaque jour à l'église. » Elle dit encore : « Comment se fait-il, ô mon Seigneur, que certains, bien qu'ils s'estiment indignes et se préparent très peu, éprouvent cependant un si puissant attrait pour votre divin sacrement qu'ils ne s'en abstiennent jamais sans peine aux jours où la communion leur est permise ? » Le Seigneur répondit : « C'est parce que, enrichis d'une grâce spéciale, ils sont conduits par la douceur de mon esprit, comme le roi, accoutumé aux honneurs de son rang, trouve plus naturellement son plaisir à être entouré de cette gloire, qu'à errer dans les rues et sur les places publiques comme un enfant du peuple. »
1. Dimanche de la Septuagésime. Chant d’entrée : Les râles de la mort m’étouffaient… CHAPITRE XIV.
DE LA CONSTRUCTION DE L'ARCHE. DIMANCHE Exurge 1.
1Au dimanche Exurge, tandis qu'elle était encore retenue sur sa couche, elle entendit chanter à Matines Benedicens ergo 2 :Dieu, en bénissant Noé; et, se souvenant de la dévotion et des délices que ce répons lui avait procurées maintes fois, elle dit au Seigneur : « Oui, Seigneur, j'ai souvent chanté ce répons et d'autres avec une telle ferveur, que je semblais élevée au-dessus de moi-même et debout en face du trône de votre gloire : là, me servant de votre Cœur sacré comme d'un instrument mélodieux, je faisais résonner chaque parole et chaque note. Maintenant, hélas! accablée par la maladie, je néglige beaucoup de choses. » Le Seigneur reprit: « Ainsi que tu le dis, ô ma Bien-Aimée (et j'atteste que cela est vrai), tu as chanté souvent par l'organe de mon Cœur sacré; je veux en retour te récompenser et te chanter moi-même une douce mélodie. » Il ajouta : « Comme j'ai juré à mon serviteur Noé de ne plus amener les eaux du déluge sur la terre pour la détruire, de même je te jure par ma Divinité, que pas un de ceux qui auront écouté tes paroles avec humilité et les auront pratiquées ne pourra jamais errer 3 ; mais s'avançant dans une voie droite et sûre, il arrivera jusqu'à moi qui suis la voie, la vérité et la vie: Ego sum via, veritas et vita (Jean. xiv, 6). Je confirme ce serment par le sceau de ma très sainte Humanité (que je ne possédais pas en ce temps-là parce que je ne m'étais pas encore fait homme). »
2Elle reprit: «O Sagesse éternelle qui prévoyiez toute chose, et qui connaissiez comme si elles eussent été passées ou présentes, les offenses que ce monde devait commettre, pourquoi avez-vous ajouté le serment à votre promesse de ne plus engloutir le monde dans les eaux du déluge ? » Le Seigneur répondit : « J'ai voulu donner aux hommes un exemple très utile qui leur apprît à profiter du temps de la paix pour régler sagement leur conduite et s'engager en quelque sorte au bien. C'est ainsi qu'au jour de l'adversité ils seront obligés, ne fût-ce que par question d'honneur, à maintenir leur volonté dans la voie droite. »
3Elle dit encore : « O Seigneur Dieu, j'ai un grand désir d'apprendre de vous, pendant le cours de cette semaine, à servir dignement votre Majesté en lui construisant une arche. » Le Seigneur répondit : « Tu me construiras dans ton cœur une arche très agréable. Remarque bien que l'arche de Noé avait trois étages les oiseaux occupaient la partie supérieure, les hommes le milieu, et les animaux la partie inférieure. Partage donc ainsi tes journées :
« depuis le matin jusqu'à None tu me rendras du fond du cœur, au nom de toute l'église, des louanges et des actions de grâces pour tous les bienfaits dont j'ai comblé les hommes, depuis le commencement du monde jusqu'à présent, et spécialement pour cette immense miséricorde par laquelle chaque jour, depuis le matin jusqu'à None, je m'immole sur l'autel pour le salut du monde. Cependant les hommes ingrats semblent mépriser tous ces biens, pour s'adonner à l'ivresse et à la satisfaction de leurs goûts dépravés. En suppléant à leur ingratitude par les sentiments de reconnaissance que tu m'offrira en leur nom, j'estimerai que tu réunis les oiseaux dans la partie supérieure de l'arche.
4« Depuis None jusqu'au soir, exerce-toi en toutes sortes de bonnes oeuvres, en union des actes très saints que pratiqua mon Humanité. Agis dans l'intention de suppléer à la négligence universelle, par laquelle le monde répond à mes bienfaits. En faisant cela, tu rassembleras pour moi tous les hommes au centre de l'arche.
5« Au soir, souviens-toi dans l'amertume de ton cœur de l'impiété du genre humain ; car non seulement il m'a refusé les hommages de sa reconnaissance, mais il a encore provoqué ma colère par toutes sortes de péchés. En expiation de tous ces crimes, offre-moi tes peines unies aux amertumes de ma Passion et de ma mort; c'est ainsi que tu enfermeras les animaux dans la partie inférieure de l'arche. »
6Elle dit au Seigneur : « Comme le désir de cette instruction est le fruit de mon impulsion personnelle, je n'oserais affirmer en sécurité que je l'ai reçue de vous, ô le plus savant des Maîtres!
- Et pourquoi, dit le Seigneur, mes faveurs seraient-elles moins estimées, lorsque je fais coopérer à les obtenir ce que j'ai créé en toi pour mon service, puisqu'on admet bien et on admire même le conseil que j'ai pris en moi-même avant de créer l’homme en disant : Faisons l'homme à notre image, etc. (Gen. I, 26). Pour les autres créatures, tu sais que je me suis contenté de dire : Que la lumière soit. Que le firmament soit » (Gen.
I. 36). Elle objecta : « Si j'invoquais cette autorité, d'autres pourraient travailler d'après leur sens personnel à introduire bien des nouveautés, et les appuyer sur cette même autorité, sans les avoir reçues sous l'influence de votre grâce. »
Le Seigneur répondit : « Voici comment il faut discerner en ce cas : une âme qui a expérimenté que sa volonté est unie à la mienne en toutes choses, et tellement unie qu'en aucune bonne ou mauvaise fortune elle ne s'écarte de mon bon plaisir ; une âme qui de plus, dans tous ses actes personnels ou dans ceux qui lui sont imposés, cherche mon honneur et ma gloire, au point de renoncer en tout à son propre avantage, celle-là peut affirmer sans crainte tout ce que l'exercice de ses facultés lui fera connaître et goûter dans le secret de son cœur, pourvu que tout cela soit conforme au témoignage des écritures et utile au prochain. »
7Le Seigneur se présenta de nouveau avec de grandes démonstrations de tendresse, et lui dit : « Ma Dame et Reine, prodiguez-moi vos caresses, comme si souvent je vous ai prodigué les miennes ». En disant ces paroles, le Dieu tout-puissant, amant passionné de l'âme fidèle, s'inclinait vers elle avec un amour infini comme pour en recevoir un baiser. Mais l'âme, stupéfaite par la proposition de cette faveur inouïe, répondit avec humilité ces paroles qui jaillissaient des profondeurs intimes de son être : « Mais n'êtes-vous pas Dieu ! Créateur ! et moi créature? » A ces mots, une admirable opération de la vertu divine attira son âme pour la faire jouir en Dieu et avec Dieu d'une douce félicité. Elle lui dit alors : «O Père très miséricordieux, permettez à votre servante de goûter un moment le repos du sommeil, après avoir pris des aromates qui me rendront un peu vigueur pour recevoir le Sacrement de vie. » Le Seigneur répondit : « L'union qui joint maintenant ton âme à la mienne restaurera beaucoup mieux tes forces que ne le ferait un sommeil corporel. »
8Pendant la messe où elle devait communier, il lui sembla qu'elle se tenait devant le Seigneur et se plaignait de ne pouvoir assister à cette messe à cause de sa maladie. Le Seigneur lui dit : « Récite le Confiteor.» Quand elle l'eut achevé avec une humble dévotion, le Seigneur ajouta : « Que ma Divinité ait pitié de toi et te remette tous tes péchés ».
Puis il étendit sa main droite et la bénit. L'âme s'inclinait pour recevoir cette bénédiction, lorsque le Seigneur la reçut dans ses bras, et la tenant étroitement embrassée sur son Cœur il chanta : « Ad imaginem quippe Dei factus est homo: L'homme a été fait à l'image de Dieu » (Gen. I, 27).
Ensuite il lui baisa les yeux, la bouche et le cœur, les pieds et les mains; et à chaque fois il redisait et chantait avec douceur ces mêmes paroles, pour renouveler en elle la dignité de l'image et de la ressemblance divine.
9Le jeudi suivant, où les mondains s'adonnent le plus à la débauche et à l'ivrognerie, comme on sonnait à la cuisine aussitôt après Laudes, pour annoncer le déjeuner des serviteurs de la maison, elle dit au Seigneur en gémissant : « Hélas ! Seigneur, que les hommes se lèvent de bonne heure pour vous offenser par leurs festins !» Le Seigneur sourit de cette réflexion et lui dit : « Ne te mets pas en peine, ma très chère : ceux pour qui la cloche sonne ne sont pas du nombre des gens qui m'offensent par leur gloutonnerie : ce repas va leur donner des forces pour le travail ; aussi ai-je autant de plaisir à les voir assis à cette table, qu'un homme en trouve à donner de l'avoine au cheval qui doit le porter. »
3. Voir Livre I, chap. XVI.
CHAPITRE XV.
DE L'ALLéGEMENT DES PEINES. DIMANCHE Esto mihi 1.
1Le samedi qui précède le dimanche Esto mihi, après s'être éloignée des choses extérieures pour se recueillir en son âme, elle fut transportée dans le sein de la divine Bonté et y goûta l'abondance des célestes douceurs dans une paix si profonde, qu'elle semblait gouverner avec son Seigneur tous les royaumes du ciel et de la terre. Après avoir passé toute cette journée dans la joie spirituelle, un incident la jeta vers le soir dans un tel trouble, que toutes ses jouissances s'évanouirent. Elle s'efforça de faire diversion; mais tout en voyant que cette peine n'avait aucune importance, elle ne put cependant triompher de sa disposition et resta privée, dans une certaine mesure, du calme et de la sérénité dont elle avait auparavant joui.
2Avant les Matines, et après avoir passé presque toute la nuit sans sommeil à cause de ce trouble d'esprit, elle pria le Seigneur d'écarter cet obstacle, et de lui accorder, pour l'honneur et la gloire de Dieu, de jouir encore des mêmes délices. Le Seigneur lui répondit : « Si tu veux alléger mon fardeau, il te faut nécessairement porter le tien et te placer à ma gauche 2 afin que je puisse reposer sur ton sein, car lorsque je me repose sur le côté gauche, je repose sur le cœur, ce qui est un grand soulagement dans la fatigue. De plus, dans cette situation, je puis regarder directement dans ton cœur, et entendre le son mélodieux de tes désirs qui me charme sans cesse. L'agréable variété de tes sentiments me ravit ; je respire cette confiance assurée qui te fait tendre vers moi par tout l'élan de ton cœur, et je suis doucement ému par l'ardente charité de ton âme qui désire le salut éternel de tous les hommes. Le riche trésor de ton cœur demeure ouvert devant moi, et je puis distribuer au m onde entier assez de ta bonne volonté, pour que tous les nécessiteux en ressentent les bienfaits. Au contraire, si tu étais placée à ma droite, c'est-à-dire si ton âme ne connaissait que la consolation, je serais privé de toutes ces douceurs, car ma tête reposerait sur ton cœur, et tu sais que les objets placés sous la tête ne peuvent être vus par l’œil ni perçus par l'odorat, ni même touchés par la main sans difficulté.
»
3Elle désira ensuite que pendant ces trois jours 3 où les gens du monde commettent le crime avec plus d'insolence, il lui fût donné d'offrir à Dieu un hommage agréable. Le Seigneur lui répondit: « Tu ne peux m'offrir rien de plus agréable, que de supporter patiemment, en souvenir de ma Passion, les peines intérieures et extérieures qui pourront t'advenir, et de te contraindre à faire ce qui te répugne davantage. C'est ce que tu pourras accomplir avec fruit par la garde et la domination de tes sens extérieurs, car on peut espérer de ma divine bonté une grande récompense, si l'on pratique le renoncement en mémoire de ma Passion. »
4Elle dit encore: « Je voudrais que votre bonté m'apprît, ô Maître très aimé, quelles sont les prières les plus efficaces pour vous apaiser en ces jours, où les mondains vous offensent avec insolence. » Le Seigneur répondit : « J'accepterai volontiers que l'on dise trois fois Pater noster ou Laudate Dominum omnes gentes en offrant à Dieu le Père :
- la première fois, toutes les affections de mon très saint Cœur, par lesquelles je m'épuisais sur la terre en louange, en actions de grâces, en soupirs, en prières et en amour pour le salut des hommes, et pour l'expiation des affections terrestres et charnelles, ainsi que des volontés perverses qui entraînent les cœurs.
- La seconde fois, qu'on offre à Dieu le Père les exercices de ma bouche très pure qui garda l'abstinence et la tempérance dans les conversations aussi bien que dans les repas, qui se fatigua pour le salut des hommes par la prédication et la prière continuelle. Qu'on offre tout cela en expiation des péchés commis dans l'église universelle par la gourmandise et l'ivrognerie, par la multitude des paroles inutiles ou mauvaises.
- En troisième lieu, qu'on offre à Dieu le Père les actes de mon très saint corps, les mouvements de mes membres, et tout le cours de ma vie très parfaite. Qu'on y joigne les amertumes de la Passion et de la mort que j'ai souffertes pour la rédemption du genre humain et que cette offrande soit présentée en expiation de tous les péchés que le monde commet en ce temps, par tant d'actes et de démarches contraires au salut. »
5Vers l'heure de Tierce, le Seigneur Jésus lui apparut, tel qu'il était quand on l'attacha à la colonne pour le flageller:
deux bourreaux se trouvaient là, un le frappait avec des épines, l'autre avec un fouet noueux. Tous deux s'attaquaient au visage de Jésus, ce qui mettait sa très sainte face dans un état si pitoyable, que le cœur de celle-ci se fondit à cette vue. Elle fut émue d'une si profonde compassion, que pendant toute cette journée, elle ne pouvait retenir ses larmes quand ce spectacle se présentait à sa mémoire. Elle était persuadée que nul homme sur la terre n'eut jamais un aussi triste aspect que celui du Seigneur en ce moment. En effet, le côté du visage frappé par les épines lui parut tellement déchiré, que la prunelle de l’œil n'était même pas épargnée, tandis que l'autre côté était devenu livide et gonflé sous les coups du fouet noueux. Dans l'excès de sa douleur, le Seigneur détournait sa face ; mais s'il se dérobait à un bourreau, c'était pour être frappé plus cruellement par l'autre.
Se tournant alors vers celle-ci, il lui dit: « N'as-tu pas lu qu'il est écrit de moi : « Vidimus eum tanquam leprosum : Nous l'avons vu comme un lépreux, etc.? » (Isaïe, LIII, 2, 4.) -- Ah ! Seigneur, répondit-elle, comment pourrait-on calmer ces douleurs cruelles de votre très douce face ? » Le Seigneur répondit : « Celui qui se sentira touché d'amour en méditant ma Passion, et priera pour les pécheurs, m'apportera un remède excellent qui adoucira toute ma souffrance. »
6Dans les deux bourreaux, elle vit d'un côté les laïques qui pèchent publiquement et frappent ainsi le Seigneur avec des épines, et de l'autre, certains religieux qui frappent le Seigneur avec des fouets d'autant plus noueux qu'ils pèchent davantage contre leur Règle; mais les uns et les autres le frappent à la face, parce qu'ils ne rougissent pas de déshonorer les regards du Dieu qui règne dans les cieux. Elle comprit aussi que la Passion du Seigneur est relatée dans l'évangile, afin que les élus du Christ se la rappellent avec amour, tant pour l'honneur de Dieu que pour le bien de l'église. La douloureuse flagellation du Seigneur, telle qu'elle la vit en ce jour, est mentionnée deux fois dans le texte sacré.
7Dans l'épître de ce même dimanche, la charité est spécialement recommandée afin que nous nous exercions dans l'amour de Dieu et du prochain: de Dieu, en déplorant l'outrage qu'il a subi ; du prochain, en songeant avec compassion au jugement rigoureux qu'il se prépare. Notre meilleur moyen de réparer l'honneur de Dieu et de secourir nos frères sera le souvenir de la Passion du Seigneur : nous rendrons grâces alors à celui qui a tant souffert pour nous, et nous le prierons d'épargner ceux pour qui il a voulu mourir.
8A la messe, tandis qu'elle adressait au Seigneur les paroles de l'Introït, s'attribuant à lui-même ces paroles comme si elles lui eussent convenu dans ces temps où le peuple l'outrage, il lui dit : « Sois ma protectrice, ô toi ma bien-aimée, en te proposant de me défendre, s'il était possible, contre les insultes dont on m'accable particulièrement en ces jours; car maintenant, repoussé de tous et désirant me reposer, je viens me réfugier près de toi. » Alors elle le serra fortement dans ses bras, et chercha à l'introduire au plus intime de son être. Mais soudain, elle fut ravie hors de ses sens, et unie si intimement à Dieu, qu'elle négligea de se conformer aux mouvements du chœur pour se lever et s'asseoir. Une sœur l'en avertit. Elle s'aperçut alors qu'elle n'agissait plus comme les autres, et pria le Seigneur de l'aider à diriger ses mouvements, pour qu'elle évitât toute singularité. Le Seigneur lui répondit : « Confie-moi cette faculté affective qui s'appelle l'amour, afin qu'elle te remplace auprès de moi tandis que tu surveilleras les mouvements de ton corps. -- O Dieu très aimable, répondit-elle, si l'une de mes affections peut me remplacer quelque part, je préfère, et de beaucoup, abandonner à ma raison la conduite de mon corps pour être tout entière et plus librement à vous. » Dès lors elle obtint de Dieu la faveur de n'être jamais absorbée par l'attrait intérieur, au point de manquer de correction dans son attitude extérieure.
3. Avant Mercredi des Cendres
CHAPITRE XVI.
QUE TOUTES NOS BONNES OEUVRES SONT COMPTéES, ET COMMENT NOUS POUVONS LES ENNOBLIR PAR L'UNION AVEC LA PASSION DU SAUVEUR.
1La nuit suivante, le Seigneur Jésus lui apparut siégeant sur le trône de sa gloire. Saint Jean l'évangéliste écrivait, assis à ses pieds. Celle-ci demanda à l'apôtre ce qu'il écrivait ; mais le Seigneur, prenant la parole, répondit: « Je fais noter soigneusement les hommages que j'ai reçus hier de cette Congrégation, et ceux que je recevrai encore les deux jours suivants. Le Père m'a remis tout jugement; aussi je veux récompenser chacune, après sa mort, de la peine qu'elle aura prise pour pratiquer les bonnes oeuvres. En vertu des mérites de ma Passion et de ma mort, j'ajouterai aux actions de ces âmes une mesure pleine et pressée qui les relèvera admirablement. Ensuite je les conduirai devant mon Père avec la somme complète de leurs bonnes oeuvres, afin que dans sa puissante et paternelle bonté il ajoute encore une autre mesure pressée et débordante, pour les hommages de réparation qu'elles m'ont rendus en ces jours où les mondains m'offensent. Je suis l'ami le plus fidèle et ne puis omettre de récompenser ceux qui m'ont fait du bien. Puis-je faire moins que le roi David? Il avait toujours reconnu les services qu'on lui rendait, cependant, à l'approche de son dernier jour, il fit venir son fils Salomon, aux mains duquel il avait déjà remis le royaume, et lui dit : « Tu seras reconnaissant envers les fils de Berzellaï de Galaad, et ils mangeront à ta table, parce qu'ils sont venus à ma rencontre lorsque je fuyais devant ton frère Absalom : Filiis Berzellaï Galaaditis reddes gratiam, eruntque comedentes in mensa tua; occurrerunt enim mihi cum fugerem a facie fratris tui Absalom. » (III Rois, II, 7.) Un service rendu aux jours de l'adversité est mieux reçu et a plus de mérite que s'il est rendu au temps de la prospérité; de même je suis plus touché des preuves de fidélité qui me sont données en ces temps où le monde me persécute. »
2Cependant saint Jean, toujours assis, continuait à écrire;
il trempait parfois sa plume dans une corne qu'il tenait à la main et traçait des lettres noires; d'autres fois il la trempait dans la plaie amoureuse. du côté de Jésus ouverte devant lui, pour tracer des lettres rouges qu'il ornait ensuite de noir ou d'or pur. Celle-ci vit les oeuvres des religieux qui gardent leurs coutumes, désignées par les caractères noirs, comme par exemple le jeûne qu'ils observent tous à partir de cette deuxième férie. Les lettres rouges indiquaient les oeuvres faites en mémoire de la Passion de Jésus-Christ, avec le désir amoureux de venir en aide à la sainte église. Ces dernières lettres ornées de noir, désignaient les actes accomplis en mémoire de la Passion du Christ pour obtenir la grâce de Dieu ou quelque bien de ce genre, car le noir représente ce qui a trait au salut personnel ; entourées d'or, elles marquaient les oeuvres faites uniquement pour la gloire de Dieu, pour obtenir le salut de tous les hommes par les mérites de la Passion, avec renonciation complète à tout mérite, à toute récompense, afin d'offrir à Dieu un pur hommage d'amour et de louange. Si les premières reçoivent une large récompense, ces dernières ont un mérite beaucoup plus grand et assurent à l'homme un salut plus abondant.
3Elle vit encore qu'il restait un espace vide entre chaque couleur différente et demanda au Seigneur ce que cela signifiait, il répondit: « C'est votre coutume, en ce temps, de m'adresser tous vos désirs et vos prières en mémoire de ma Passion, aussi ai-je fait inscrire soigneusement les pensées et les paroles que vous me consacrez. Mais les espaces vides indiquent que ce n'est pas toujours votre habitude d'accomplir vos bonnes oeuvres en souvenir de ma Passion. » Elle dit : « Comment, très aimé Seigneur, devons-nous agir pour vous être agréables ? » Le Seigneur répondit : « Vous devez vous unir à ma Passion pour pratiquer les jeûnes, les veilles et toutes les observances de votre Règle. De plus, celui qui mortifie ses sens doit penser à l'amour qui a retenu tous mes sens aux heures de ma Passion. D'un seul regard j'aurais pu terrasser mes ennemis ou convaincre d'un seul mot tous mes contradicteurs ; mais comme la brebis qu'on mène à la boucherie (Isaïe, LIII, 7), j'ai incliné la tête et baissé les yeux. Devant le juge je n'ai pas ouvert la bouche (Ibid.) pour opposer une parole d'excuse à toutes les fausses accusations qui s'élevaient contre moi.
»
4Elle dit encore : « O le meilleur des Maîtres, veuillez m'enseigner une pratique en l'honneur de votre sainte Passion. » Le Seigneur répondit : « Prie les bras étendus afin de présenter à Dieu le Père une image de ma Passion ; que cette prière soit offerte pour l'église universelle, et en union de cet amour qui m'animait, lorsque j'étendis les bras pour me laisser attacher à la croix. » Elle dit : « Celui qui adoptera cette pratique devra se cacher dans un lieu écarté, car ce n'est pas l'usage de prier ainsi 1. - Ce soin de rechercher un lieu retiré pour me prier, dit le Seigneur, me sera déjà agréable, et relèvera l'acte lui-même comme une pierre embellit un collier. » Il ajouta : « Celui qui s'habituerait à prier en public, les bras étendus, sans crainte de contradiction, me procurerait l'honneur qu'on rend à un roi au jour de son intronisation. 5Aux intentions et aux prières inscrites sur le livre par saint Jean, était encore ajouté le nom de la personne dont les avis et les exemples avaient engagé les autres à réciter ces prières 2. C'était une évidente manifestation de la bonté infinie de Dieu, qui se réjouit de récompenser doublement le peu que notre faiblesse humaine s'efforce de lui offrir avec simplicité. Celle-ci dit alors : « O Seigneur, pourquoi avez-vous choisi saint Jean pour écrire ces notes, plutôt que saint Benoît, à l'Ordre duquel appartient notre monastère, ou que tout autre saint? » Le Seigneur répondit : « J'ai donné cette fonction à mon disciple bien-aimé, parce que c'est lui qui a le plus écrit sur l'amour de Dieu et du prochain : on peut avoir confiance en lui pour seconder les desseins de la libéralité divine et pour procurer votre bien. »
6Le mercredi suivant, comme elle se présentait devant le Seigneur, au nom de la sainte église (c'est-à-dire avec elle et pour elle) afin d'offrir l'expiation quadragésimale, ce Seigneur plein de bonté la reçut dans ses bras avec tant d'affabilité qu'elle connut par expérience l'amour du Christ époux envers son épouse la sainte église.
1. L'usage de prier les bras étendus est aujourd'hui assez général chez les catholiques des provinces Rhénanes, surtout dans le but d'honorer les cinq plaies du Seigneur.
2. Peut-être sainte Mechtilde. Voir au Livre de la Grâce spéciale, Livre V, chap. xxxii. CHAPITRE XVII.
OFFRANDE DU SEIGNEUR POUR L’âME DE GERTRUDE 1. LES TROIS VICTOIRES DU SEIGNEUR.
DIMANCHE Invocabit 2.
1Au dimanche Invocabit, comme elle trouvait insuffisante sa préparation à la communion, elle pria dévotement le Seigneur de daigner lui attribuer le très saint jeûne de quarante jours et de quarante nuits qu'il avait supporté ici-bas pour notre salut, afin de suppléer au jeûne du Carême qu'elle ne pouvait pratiquer à cause de ses infirmités. A cette demande, le Fils de Dieu se leva joyeux et empressé, et vint avec révérence fléchir les genoux devant Dieu son Père : « O Père, dit-il, parce que je suis votre Fils unique coéternel et consubstantiel, je connais dans mon insondable sagesse toute l'étendue de la faiblesse humaine; je la connais mieux que cette âme elle-même et que toute autre, aussi je compatis de mille manières à cette faiblesse. Dans le désir d'y suppléer je vous offre, ô Père très saint, l'abstinence de ma bouche sacrée pour réparer les paroles inutiles que cette élue a prononcées. Je vous offre aussi, ô Père très juste, la retenue imposée à mes oreilles très saintes, pour toutes les fautes où le sens de l'ouïe l'aura fait tomber. Je vous offre encore la mortification de mes yeux, pour effacer les taches qu'elle peut avoir contractées par des regards illicites, et la mortification de mes mains et de mes pieds pour toutes les imperfections de ses oeuvres et de ses démarches. Enfin, ô Père très aimant, j'offre à votre Majesté mon Cœur déifié, pour tous les péchés qu'elle aura commis par pensées, par désir et par volonté. »
2Alors l'âme sembla se tenir devant Dieu le Père, couverte de vêtements blancs et rouges, et parée de riches ornements, comme une fille de haute noblesse. Le vêtement blanc signifiait l'innocence dont son âme était enrichie par les privations du Christ ;
le vêtement rouge symbolisait le labeur de l'abstinence ; les divers ornements représentaient tout le travail que notre salut éternel coûta aux membres du Seigneur. Dieu le Père prit ensuite cette âme si noblement parée de la ressemblance du Christ, et la plaça entre lui et son Fils unique, comme à une table délicieuse. D'un côté c'était la splendeur de la toute-puissance divine du Père qui illuminait cette âme, afin de l'élever à une si haute dignité ; de l'autre, la lumière de l'insondable sagesse du Fils de Dieu, qui avait su la revêtir avec tant de perfection de ses oeuvres saintes et de ses vertus. Entre ces deux splendeurs qui éclairaient l'âme à droite et à gauche, il restait un étroit intervalle qui figurait l'indignité de cette âme. Celle-ci comprit la réalité de sa bassesse, et cet humble sentiment la rendit plus agréable à Dieu, et enflamma d'amour le Cœur du Roi.
3Le Fils de Dieu plaça ensuite devant elle, sous la forme de trois mets différents, ses trois victoires dont parle l'évangile de ce jour. Elle devait en retirer un antidote salutaire pour combattre les trois inclinations vicieuses qui entraînent les hommes :
- la concupiscence de la chair ou la recherche des plaisirs des sens ;
- la concupiscence des yeux ou le désir des richesses et des honneurs ;
- l'orgueil de la vie ou l'amour de sa propre excellence.
Premièrement lorsque le diable, pour exciter dans le Seigneur la délectation du goût, lui eut dit: Dis que ces pierres deviennent des pains ; le Seigneur le repoussa avec sagesse par ces mots : l'homme ne vit pas seulement de pain, or celle-ci trouva dans cette glorieuse victoire l'expiation de toute délectation naturelle, et aussi la force de résister à tout attrait de ce genre. En effet, plus on suit le penchant au mal, moins on a de force pour résister; c'est pourquoi chacun peut offrir à Dieu le Père cette première victoire du Fils de Dieu pour expier les péchés qu'il a commis par le mauvais usage des créatures et pour demander la force de résister à l'avenir.
Dans la seconde victoire du Seigneur, l'âme trouva le pardon de toutes les fautes commises par son libre consentement, et aussi la force de résister désormais. Chacun peut offrir cette victoire au Père tout-puissant pour expier les péchés de pensée, de parole et d'action qui ont blessé la conscience et pour obtenir la force de vaincre dans la suite.
La troisième victoire du Seigneur donna à l'âme le pardon des fautes qu'elle avait commises par concupiscence, en désirant avoir ce qu'elle n'avait pas ; elle lui donna aussi la force de résister à toute convoitise. Que chacun s'applique donc à obtenir la même grâce.
4Pendant la messe, elle écouta attentivement la lecture de l'épître, afin de choisir, parmi les vertus qui s'y trouvent énumérées, celle qu'elle pourrait imiter ou enseigner aux autres avec le plus d'utilité. Comme elle ne recevait à ce sujet aucune lumière, elle dit au Seigneur: « Enseignez-moi, ô très doux Ami des âmes, par quelles vertus je pourrai vous plaire davantage, puisque je ne puis les pratiquer toutes chaque jour. » Le Seigneur répondit :
« Considère que dans l'énumération des vertus se trouvent ces mots : In Spiritu sancto 3 ; et parce que l'Esprit-Saint est la Bonne Volonté, applique-toi par-dessus tout à posséder cette bonne volonté, alors tu pourras avoir la beauté et la perfection de chaque vertu, car la bonne volonté est plus fructueuse que tout. Celui qui a la bonne volonté de me louer, de m'aimer par-dessus toute créature, de me rendre grâces, de compatir à mes douleurs, de pratiquer les vertus de la manière la plus parfaite s'il le pouvait ; celui-là sera infailliblement récompensé par ma divine libéralité, et même avec plus de largesse qu'aucun homme ne l'aurait été en accomplissant réellement une bonne oeuvre »
5Ensuite l'Esprit Consolateur, s'avançant entre le Père et le Verbe et se tenant en face de l'âme, remplit de sa splendeur cet espace étroit dont nous avons parlé et qui figurait la profonde indignité de l'âme. Par la vertu de cette clarté divine, l'âme totalement dépouillée de sa misère fut heureusement plongée dans la source vivante de la lumière éternelle !
1. C’est un des rares endroits de ce livre où le nom de Gertrude est mentionné.
2. Le premier dimanche de Carême : Qu’il m’appelle, dit le Seigneur…
3. Dans l'épître (II Cor., vi, 6) qui est lue à la messe du 1er dimanche de Carême, parmi les vertus recommandées par l'Apôtre, le Saint-Esprit se trouve ainsi inséré : « In castitate, in scientia, in longanimitate, in suavitate, in Spiritu sancto, in charitate non ficta, etc : par la pureté et la science de Dieu, la tolérance et la douceur, la docilité à l’Esprit-Saint et une charité sincère… En effet, toute bonne volonté est produite en nous par l'opération du Saint-Esprit.
CHAPITRE XVIII.
DES OEUVRES DE MISéRICORDE SPIRITUELLE. SECONDE FéRIE 1.
Le jour suivant: comme on lisait dans l'évangile : « Venite, benedicti Patris mei : esurivi enim, etc. : Venez, les bénis de mon Père, car j'ai eu faim, etc. » elle dit au Seigneur : « O mon Seigneur, il ne nous est pas possible, à nous qui vivons sous une Règle et ne possédons rien en propre, de donner effectivement à manger à ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif ou d'exercer quelque oeuvre de miséricorde ; veuillez donc m'enseigner comment nous pourrons obtenir aussi cette très douce bénédiction promise dans l'évangile à ceux qui pratiquent ces oeuvres » Le Seigneur répondit : « Comme je suis en vérité le salut et la vie des âmes, j'ai toujours faim et soif de leur bien ; aussi celui qui s'appliquera chaque jour à lire quelques paroles édifiantes de la sainte écriture apaisera ma faim par cette suave réfection. Que s'il ajoute à cette lecture le désir d'obtenir la grâce de la dévotion et de la componction, il calmera ma soif. Celui qui au moins une heure par jour s'efforcera de penser à moi avec toute l'attention de son âme, celui-là m'offrira une agréable hospitalité. Je serai convenablement vêtu par l'âme qui s'exercera sans cesse dans les vertus, j'estimerai aussi que celui-là m'aura visité dans mon infirmité qui aura repoussé avec force la tentation. Enfin je recevrai les prières qui me serons offertes pour les pécheurs et les âmes du Purgatoire comme si, retenu moi-même dans une sombre prison, je me trouvais soulagé et consolé par une charitable visite. » Le Seigneur ajouta : « Celui qui, pour mon amour, aura pratiqué chaque jour ces oeuvres de miséricorde, surtout pendant le temps du Carême, sera récompensé par ma royale libéralité et par ma fidèle amitié. Mon incompréhensible puissance, mon insondable sagesse et mon infinie bonté sauront lui donner une abondante récompense. »
1. Le lundi da la première semaine de Carême.
CHAPITRE XIX.
OFFRANDE FAITE POUR L'éGLISE. DIMANCHE Reminiscere 1. 1Le dimanche appelé Reminiscere, elle fut introduite dans la chambre nuptiale de l'époux afin de jouir par le mode le plus sublime de ses dons les plus élevés. Elle savourait les délices de la divine tendresse, sans qu'il lui fût possible toutefois de rien exprimer en langage humain, aussi demanda-t-elle au Seigneur de vouloir bien indiquer un exercice utile à pratiquer pendant le cours de cette semaine. Le Seigneur lui répondit : «Apporte-moi deux excellents chevreaux, c'est-à-dire le corps et l'âme de tout le genre humain. » Elle comprit par ces paroles que Dieu exigeait d'elle une satisfaction qui s'étendrait à la sainte église tout entière. Sous l'inspiration du Saint-Esprit, elle récita
- cinq Pater en l'honneur des cinq plaies du Seigneur pour expier tous les péchés que les hommes ont commis par leurs sens ;
- puis trois Pater en réparation des péchés commis par les trois puissances de l'âme, c'est-à-dire la raison, l'appétit irascible et l'appétit concupiscible.
Elle offrit au Seigneur cette prière du Pater en union avec cette très parfaite intention qui la sanctifia à jamais dans son très doux Cœur et l'en fit jaillir pour le salut des hommes. Elle l'offrit à Dieu en réparation des fautes et des négligences que l'ignorance, la malice ou la fragilité humaine lui avaient fait commettre envers la Toute-Puissance invincible, l'inscrutable Sagesse et la Bonté infinie. 2Tandis qu'elle présentait ces offrandes, le Seigneur se montra plus apaisé qu'on ne peut l'exprimer, et il la bénit avec tendresse en traçant sur elle un signe de croix qui s'étendait de la tête jusqu'aux pieds. Ensuite, la tenant amoureusement embrassée, il la conduisit devant Dieu le Père, qui daigna la regarder avec bonté, l'accueillir et la bénir d'une manière ineffable.
II lui donna la bénédiction du genre humain, c'est-à-dire qu'elle reçut, à elle seule, les bénédictions qui seraient accordées à tous les hommes si chacun était disposé à recevoir une telle grâce. 3Efforçons-nous donc, durant cette semaine, de réciter :
- cinq Pater pour effacer les péchés que les humains commettent par des actes corporels
- et trois autres Pater pour réparer les fautes commises par des actes spirituels dans toute l'église. Puissions-nous alors recevoir l'effet de cette très salutaire bénédiction, par Jésus-Christ, Fils de Dieu, qui daigne être et se montrer le Chef et l'époux de l'église.
1. Deuxième dimanche de Carême : Souviens-toi, Seigneur, de tes bontés…
CHAPITRE XX.
COMMENT ON PEUT ACHETER LES MéRITES DU CHRIST. DIMANCHE Oculi 1. Le dimanche Oculi, afin de mettre sa dévotion en harmonie avec la liturgie, elle eut recours au Seigneur selon sa coutume, et le pria de lui enseigner quel exercice elle pourrait pratiquer plus spécialement en cette semaine. Le Seigneur répondit : « Vous lisez maintenant dans les offices de l'église que Joseph fut vendu pour trente deniers. Que cet exemple t'engage à m'acheter, par trente-trois Pater, la très sainte vie que j'ai menée ici-bas pour opérer le salut des hommes. Fais part ensuite; de ce profit à toute l'église, pour ma gloire et le salut des âmes. » Après avoir suivi ce conseil, elle vit en esprit la sainte église semblable à une épouse revêtue et ornée d'une façon admirable par tout le fruit de la vie très parfaite du Christ.
1. Troisième dimanche de Carême : Mes yeux restent toujours tournés vers le Seigneur CHAPITRE XXI.
LE BANQUET DU SEIGNEUR . DIMANCHE Lætare 1. 1Le dimanche Lætare, elle demanda encore au Seigneur ce qu'elle pourrait faire pour le glorifier durant cette semaine. Il répondit : « Amène-moi tous ceux que, pendant la semaine précédente, tu as revêtus de ma très sainte vie, car je veux les inviter à ma table. -- Et, comment pourrai-je vous les amener? dit-elle. En vérité, si malgré mon indignité, je pouvais conduire vers vous, ô mon Seigneur, toutes ces âmes dans lesquelles vous prendriez vos délices, dès cette heure jusqu'au jour du jugement je parcourrais volontiers pieds nus le monde entier, et prenant dans mes bras tous ceux qui ne vous connaissent pas et dont l'amour pourrait vous réjouir, je vous les présenterais, ô douceur de mon âme. Forcés alors, pour ainsi dire, de s'attacher à vous, ils satisferaient un peu les désirs de votre tendresse infinie. Je voudrais encore, si cela était possible, diviser mon cœur en autant de parties qu'il y a d'hommes vivants, afin de donner à chacun la bonne volonté de vous servir selon le désir suprême de votre divin Cœur. » Le Seigneur répondit : « Cette parfaite volonté que tu possèdes et qui m'est si agréable suffit à tout. » Elle connut aussitôt que l'église entière était amenée vers Dieu dans la splendeur des plus riches parures. Et le Seigneur dit : « C'est toi qui aujourd'hui serviras cette multitude. » Aussitôt, sous le mouvement de l'inspiration divine, elle se prosterna aux pieds du Seigneur et :
- baisa la plaie de son pied gauche pour expier les péchés commis dans toute l'église par des pensées, des désirs et des volontés perverses. Elle pria en même temps le Seigneur de rendre cette satisfaction utile, en l'unissant à la très précieuse offrande par laquelle il a effacé tous les péchés du monde. Elle reçut aussitôt l'effet de sa prière sous la forme d'un pain qu'elle présenta immédiatement au Seigneur en toute reconnaissance. Le Seigneur le reçut avec bonté et, levant les yeux, rendit grâces à Dieu le Père, bénit ce pain et. le remit à cette âme afin qu'elle le distribuât à toute l’église.
- Ensuite elle baisa la plaie du pied droit du Seigneur, pour suppléer à ce qui avait été omis dans l'église en fait de sages pensées, de saints désirs et de bonne volonté, et pria le Seigneur d'offrir lui-même la très digne compensation qui a acquitté la dette du genre humain.
- Elle se dirigea alors vers la plaie de la main gauche, la baisa avec dévotion pour réparer les péchés commis dans le monde par paroles et par actions, et demanda encore au Seigneur d'offrir les saintes expiations par lesquelles il effaça nos fautes.
- Elle baisa ensuite la plaie de la main droite pour suppléer aux fautes de négligence que les enfants de l'église ont contractées par l'omission de paroles ou d'oeuvres bonnes et pria le Seigneur de contrebalancer ces imperfections par le don de sa perfection infinie. Pour l'hommage rendu à chacune des plaies, elle recevait un pain et l'offrait aussitôt au Seigneur; le Seigneur bénissait ce pain et le lui rendait pour qu'elle le distribuât à la sainte église.
2En dernier lieu, elle s'approcha de la plaie amoureuse du côté de Jésus-Christ et, la baisant avec toute la tendresse de son coeur, demanda au Seigneur qu'après une si digne expiation des péchés et une si complète réparation des négligences, il voulût bien donner encore à la sainte église les mérites de sa très sainte vie, mérites qui le font resplendir d'une gloire éclatante à la droite de son Père, et doivent assurer à cette épouse très chère le comble de l'éternelle félicité. La divine bonté daigna l'exaucer encore, et elle put distribuer ce bienfait sous la forme d'un cinquième pain. Elle semblait agir ici comme les grands de ce monde, qui après avoir rassasié leurs nobles hôtes dans un grand festin, leur servent ensuite des pâtisserie, des fruits ou d'autres friandises, pour amuser leur appétit ou flatter leur goût. 3Elle dit ensuite au Seigneur: « Que me donnerez-vous à distribuer aujourd'hui à votre église pour les poissons dont il est parlé dans l'évangile ? » Le Seigneur répondit : « Je te donne l'exercice très saint des membres de mon corps immaculé, pour le communiquer à ceux qui ont négligé de me servir de toutes leurs forces et par tous leurs sens. Je te donne encore l'exercice de mon âme très noble pour tous ceux qui ne m'ont pas loué, aimé et rendu grâces avec toute la vigueur et la tendresse de leur âme. » Nous avons vu plus haut que le Seigneur, en acceptant les pains, rendait grâces à Dieu le Père; celle-ci reçut l'explication de cet acte :
si quelqu'un accomplit pour la gloire de Dieu une bonne oeuvre, si peu importante qu'elle soit, s'il récite un Pater, un Ave ou un seul psaume pour lui-même ou pour le salut de l'église, le Fils de Dieu acccpte cette offrande comme un fruit de sa très parfaite Humanité, rend grâces à Dieu le Père, bénit le fruit, le multiplie et le distribue à toute l'église pour avancer le salut éternel des hommes.
4Chacun peut donc, pendant cette semaine, réciter cinq Pater en l'honneur des très douces plaies du Seigneur et, après les avoir baisées dévotement prier comme il a été dit plus haut, pour expier les péchés des membres de la sainte église et suppléer à toutes les négligences.
Après avoir avoir accompli cet acte, on pourra espérer obtenir de la miséricorde de Dieu une grâce analogue.
1. Quatrième dimanche de Carême : Réjouis-toi,
Jérusalem CHAPITRE XXII.
UTILITé DU SOUVENIR DE LA PASSION DU SEIGNEUR . DIMANCHE Judica 1.
1Le dimanche Judica, où l'on commence à honorer plus spécialement la Passion du Seigneur, comme elle venait de s'offrir tout entière à Dieu pour souffrir et accomplir en son âme et en son corps tout ce qui plairait à la divine volonté, le Seigneur parut accepter cette offrande avec une ineffable reconnaissance. Bientôt, sous l'influence divine, elle salua du plus intime de son coeur chacun des membres très saints qui, pour notre salut, supportèrent divers tourments pendant la Passion.
2Lorsqu'elle saluait un membre du Seigneur, il s'en échappait aussitôt une splendeur divine qui venait illuminer son âme, et dans cette splendeur elle recevait communication de l'innocence que le Christ avait acquise à son église par la souffrance de ce membre. Lorsque tous ces membres sacrés l'eurent ainsi pénétrée de leur lumière et parée de leur innocence, elle dit: « O mon Seigneur, enseignez-moi à vous glorifier en célébrant votre sainte Passion avec cette innocence dont votre bonté toute gratuite a daigné m'enrichir ! » Le Seigneur répondit : « Considère souvent en toi-même, avec reconnaissance et compassion, l'angoisse qui me plongea dans une suprême agonie pendant laquelle, moi, ton Créateur et ton Maître, je prolongeai ma prière (Luc, xxii, 43); rappelle-toi cette sueur de sang dont j'arrosai la terre, sous la véhémence de mes désirs et de mon amour; et enfin confie-moi toutes tes oeuvres et tout ce qui te concerne en union avec cette soumission qui me faisait dire à mon Père: « Pater, non mea, sed tua voluntas fiat : Père, que votre volonté se fasse et non la mienne. » (Luc, xxii, 42). Accepte la prospérité ou l’adversité parce que c'est mon divin amour qui dispose toutes choses pour ton salut. Reçois avec reconnaissance la prospérité que mon amour condescendant accorder à ta faiblesse, afin que tu te souviennes de l'éternelle félicité et que tu apprennes à l'espérer. Reçois aussi l'épreuve, en t'unissant à cet amour paternel qui m'engage à te l'envoyer, afin que par elle tu puisses acquérir les biens de l'éternité. »
3Elle se proposa alors de saluer les membres du Christ dans le cours de cette semaine, par l'oraison : Salvete delicata membra, etc. : Sauvez, membres délicats etc, et elle vit que cette résolution plaisait au Seigneur. Aussi n'hésitons pas à l'imiter afin de goûter une joie semblable.
4A la messe, comme on lisait ce passage de l'évangile: « Dæmonium habes : tu es possédé du démon », elle fut profondément émue de l'injure faite au Seigneur, et ne pouvant supporter que le Bien-Aimé de son âme entendît d'aussi indignes outrages, elle s'efforça de leur opposer les expressions de sa tendresse : « Salut, perle vivifiante de la noblesse divine, dit-elle, salut, fleur immortelle de la dignité humaine, Jésus très aimable, mon suprême et unique salut ! » Le Seigneur, plein de bonté, voulut selon sa coutume la payer de retour et, s'inclinant vers elle, il la caressa et murmura à l'oreille de son âme ces très douces paroles : « Je suis ton Créateur, ton Rédempteur, celui qui t'aime ; je t'ai acquise dans les angoisses de la mort, au prix de toute ma béatitude. » En ce moment, tous les saints manifestèrent une profonde admiration pour l'ineffable condescendance du Seigneur envers cette âme et ils en bénirent Dieu avec une grande joie.
5Le Seigneur dit ensuite : « Au jugement rigoureux du jour de la mort, quand l'homme est en butte aux accusations des démons, je témoignerai une tendresse égale à celle que je viens d'avoir pour toi, à celui qui aura opposé, aux injures et aux outrages dont on m'accable sur la terre, les douces salutations que ton amour t'a inspirées. Je le consolerai par ces mêmes paroles : Moi, ton Créateur, ton Rédempteur, etc. Et si ces paroles inspirent aux saints du Ciel une si grande admiration, combien plus seront terrifiés et mis en fuite les ennemis de l'âme qui aura mérité de ma bonté divine une telle consolation au jour du jugement. »
6Efforçons-nous donc, avec toute l'affection de notre âme et de notre coeur, d'offrir au Seigneur des témoignages d’amour lorsque nous apprendrons qu'il a reçu quelque injure. Si nous ne pouvons le faire avec autant d'affection que celle dont nous parlons, offrons lui du moins la volonté et le désir de posséder un amour parfait, le désir et l'amour qui portent vers lui toute créature. Ensuite ayons confiance, car la généreuse bonté de Dieu ne méprise pas les humbles présents de ses pauvres, mais elle les accepte au contraire et les rend au centuple, selon les richesses de sa miséricorde et de sa douceur.
1. Dimanche de la Passion : Rends-moi justice, ô mon Dieu…
CHAPITRE XXIII.
COMMENT ON PRéPARE L'ARRIVéE DU SEIGNEUR ET COMMENT ON LUI DONNE L’HOSPITALITé . DIMANCHE DES RAMEAUX 1Le saint jour des Palmes, tandis qu'elle était plongée dans la douceur des jouissances divines, elle dit au Seigneur : « Enseignez-moi, ô mou Bien-Aimé, comment je pourrai vous glorifier en allant au-devant de vous, ô mon Seigneur et mon Dieu, qui venez aujourd'hui souffrir la Passion pour mon salut. » Le Seigneur répondit : « Donne-moi une monture, une foule qui vienne avec joie au-devant de moi, une foule qui me suive en chantant mes louanges, une foule qui m'accompagne et me serve. La contrition de ton coeur me servira de monture, si tu confesses avoir souvent refusé de suivre la voix de la raison et n'avoir pas plus remarqué que ne le ferait un animal, tout ce que ma bonté opérait pour ton salut. Cette négligence a troublé mon calme et ma sérénité ; et tandis que j'aurais dû ne goûter en toi que des joies spirituelles, je me vois contraint par la justice de te purifier par des peines corporelles ou spirituelles ; de cette façon, je souffre pour ainsi dire en toi, parce que l'amour de la divine bonté me force à compatir à toutes tes souffrances. Lorsque tu m'auras fourni cette monture, je m'y assiérai assez commodément.
2« Tu me donneras une foule venant joyeuse au-devant de moi, lorsque tu me recevras avec l'amour de toutes les créatures et en union avec la tendresse qui m'amena à Jérusalem en ce jour pour le salut de tous. Tu suppléeras ainsi aux louanges, aux actions de grâces, à l'amour et aux hommages qu'on a omis de me rendre pour ce bienfait.
3« Donne-moi ensuite une foule qui me suive en chantant mes louanges. Pour cela, confesse que tu ne t'es pas assez efforcée de suivre les exemples de ma très sainte vie. Offre-moi une volonté si généreuse, que si tu pouvais engager tous les hommes à imiter de la manière la plus parfaite ma vie et mes souffrances, tu y emploierais volontiers toutes tes forces, pour ma gloire. Demande en même temps qu'il te soit donné, autant qu'il est possible à l'homme, de m'imiter avec un zèle ardent, spécialement par la vraie humilité, la patience et la charité, vertus que j'ai pratiquées au suprême degré pendant ma Passion.
4« Donne-moi enfin une foule qui m'accompagne et qui m'assiste, en confessant que tu ne m'as jamais servi avec la fidélité requise lorsqu'il fallait défendre la vérité et la justice. Aie le désir de travailler à ces deux grandes causes autant qu'il me plaira par tes paroles, tes actes, et demande-moi d'avoir à toute heure cette bonne volonté afin de procurer ma gloire. »
5Le Seigneur ajouta : « Si quelqu'un, au nom de l'univers, se donne à moi de ces quatre manières, je viendrai à lui avec tant de bonté qu'il en recueillera le fruit du salut éternel. »
6A l'heure de la communion, comme elle offrait son coeur au Seigneur, ce coeur parut se dilater par la charité comme si la cité de Jérusalem s'était ouverte tout entière à l'arrivée de son Dieu. Le Seigneur y entra sous la forme d'un homme dans tout l'éclat de la jeunesse , et sembla préparer un fouet à trois cordes. Ce fouet désignait l'oeuvre de notre rédemption. La première corde se composait des oeuvres de son corps très innocent ; la seconde, du généreux amour de sa très sainte âme ; la troisième, de la sublime perfection de la très haute Divinité : trois qualités qui se rencontrent en chaque oeuvre de JésusChrist. Or, le Seigneur toucha légèrement de ce fouet le plus intime de l'âme de celle-ci pour secouer toute la poussière de fragilité humaine et de négligence qui pouvait s'y trouver; puis il déposa ce fouet au milieu de son coeur. Et voici que ces trois cordes semblèrent former au Seigneur un trône très tranquille. Lorsqu'il s'y fut assis, chaque corde produisit une fleur pleine de vie : la première était la sublime perfection de la Divinité qui s'élevait derrière le Seigneur et se recourbait au-dessus de sa tête, pour lui fournir une ombre d'une agréable fraîcheur. Les deux autres fleurs s'élevaient à droite et à gauche, et exhalaient en sa présence leurs plus suaves parfums.
7A l’hymne de Tierce, comme on chantait ces paroles : O Crux ave, spes unica, : Salut ô Croix, mon seul espoir, elle offrit au Seigneur la dévotion de toutes celles qui le salueraient par ce verset aux sept heures canoniales. Alors le Seigneur, prenant la fleur du fervent amour de sa très sainte âme, la présenta à toutes les personnes dont la dévotion venait de lui être offerte, et, au contact de cette fleur, chacune reçut une lumière et une joie spirituelle. Elle dit ensuite: « Mon Seigneur, si ces personnes retirent un si grand fruit de cette dévotion, que leur donnerez-vous après la procession, où elles vous serviront avec un amour plus grand encore, et vous salueront avec un désir plus fervent? » Le Seigneur répondit : « Je leur donnerai le charme et l'attrait de ces trois fleurs, puisqu'elles doivent alors me présenter leur dévotion de trois manières diflérentes :
- Quelques-unes en effet, qui sont privées du don de la dévotion et désirent l'obtenir, me présenteront leur travaîl et leurs exercices extérieurs, et je les soulagerai en leur donnant la fleur qui a germé par le laborieux exercice de mon très saint corps.
- D'autres, qui goûtent avec abondance les douceurs de la dévotion, me présenteront l'affection de leurs désirs, et je les rafraîchirai par la fleur qui sort de l'ardent amour de ma très sainte âme.
- Quelques-unes enfin dont la volonté est unie à ma divine volonté, et qui, par cela même, ne font plus qu'un seul esprit avec moi, s'abandonneront tout entières à mon bon plaisir et seront à jamais embaumées par la fleur de ma très haute Divinité. »
8Après la procession, le convent s'inclina au chant du Gloria Laus : Gloire Louange, et se prosterna à ces mots : Fulgentibus palmis :Par les palmes triomphantes. Le Seigneur lui présenta alors la fleur des laborieux exercices de son très saint corps. Son but était de réjouir les soeurs, de les fortifier et de les conserver dans son service. Il insinuait aussi par là que les travaux manuels se trouvent ennoblis par les saints labeurs que lui-même a supportés. 9Une personne ayant invité celle-ci à manger un peu à cause de son extrême faiblesse, elle repoussa avec énergie l’idée de rompre le jeûne avant d'avoir entendu le récit de la Passion du Seigneur. Cependant elle demanda l'avis de ce même Seigneur, et il lui dit : « Prends cette réfection, ma bien-aimée, en union avec l'amour par lequel moi ton Amant attaché à la croix, j'ai refusé de boire, après l'avoir goûté, le vin mêlé de myrrhe et de fiel qu'on me présentait.
» Comme à ces paroles elle soumit sa volonté et rendit grâces à Dieu, le Seigneur lui présenta son Cœur en disant : « Voici la coupe où se conserve le souvenir de cette parole : « cum gustasset, noluit bibere : lorsqu'il y eut goûté, il n'en voulut point boire. » (Matth., xxvii, 34.) Dans cette coupe je te présente le désir qui m'empêcha de boire ce breuvage afin de le réserver pour toi.. Tu peux maintenant le prendre avec sécurité, parce que en médecin expérimenté je l'ai goûté, et par cela même j'en ai fait pour toi une boisson salutaire. Ce vin mêlé de myrrhe et de fiel avait pour but d'accélérer ma mort ; mais comme j'avais le désir de beaucoup souffrir pour les hommes, je n'ai pas voulu y tremper mes lèvres. Toi au contraire, animée par un amour semblable, prends tout ce qui t'est nécessaire et profitable, afin de vivre plus longtemps pour me servir.
10« Dans cette coupe qui me fut offerte, considère trois choses. Elle contenait d'abord du vin : accomplis tous tes actes avec joie et pour ma plus grande gloire. Il s'y trouvait aussi de la myrrhe : reçois donc les soulagements avec intention de souffrir plus longtemps pour ma gloire ; c'est là le sens de la myrrhe qui préserve de la corruption. Enfin le fiel y était aussi mélangé, pour t'enseigner à demeurer volontiers sur la terre, privée des joies de ma douce présence, aussi longtemps qu'il me plaira. Quand les soulagements sont pris dans cette intention, ils ont pour moi le même effet que si un ami acceptait de boire tout le fiel présenté à son ami, et lui offrait en échange le nectar le plus exquis. »
11Ensuite à chaque bouchée de son repas, celle-ci redisait en son cœur ce verset : « Que la vertu de votre divin amour m'incorpore tout entière à vous, O très aimable Jésus.
» Lorsqu'elle buvait, elle disait cet autre verset : « Répandez et conservez en moi, ô très aimable Jésus, l'effet de cette charité qui dominait en vous si parfaitement qu'elle vous fit refuser le breuvage qui devait hâter votre mort, afin de souffrir davantage pour nous; qu'il pénètre toute ma substance et qu'il infiltre sa vigueur dans les puissances, les sentiments, les mouvements de mon âme et de mon corps pour votre gloire éternelle. »
Elle demanda au Seigneur comment il accepterait cette pratique de la part d'une autre personne. Le Seigneur répondit : « A chaque bouchée qu'elle mangerait, j'estimerais l'avoir prise avec elle pour me nourrir et me rassasier; lorsqu'elle boirait, je semblerais boire avec elle un breuvage d'amour qui enflammerait et exciterait notre mutuelle tendresse. Et quand l'heure en serait venue, je lui ferais sentir la force de mon amour, dans la mesure de ma toute-puissance. »
12Ensuite comme on lisait dans la Passion : « emisit spiritum : il rendit l'esprit » (Matth, xxvii, 50), elle se prosterna en terre avec un grand amour et dit : « Me voici, ô Seigneur, prosternée de tout mon corps, et je vous demande, par cet amour qui vous a forcé à mourir, vous qui donnez vie à toute créature, de faire mourir en mon âme tout ce qui peut vous déplaire. »
Le Seigneur répondit : « Exhale en ce moment, comme par ton souffle, tous les vices et toutes les négligences dont tu désires la mort en ton âme, et de par mon souffle divin aspire en toi tout ce que tu souhaites posséder de mes vertus et de ma perfection. Ce que tu auras exhalé maintenant, te sera pardonné sans aucun doute, et tu obtiendras l'effet salutaire de l'aspiration de mon souffle. Quand désormais tu travailleras à vaincre ces défauts déjà rejetés hors de toi, ou à obtenir les vertus que j'ai mises en germe dans ton âme, tu recueilleras le double fruit de la Passion que j'ai soufferte et de la victoire que tu as remportée. »
13Après le dîner, comme elle s'était étendue sur sa couche pour reposer ses membres fatigués, et moins pour dormir que pour se dérober à l'ennui de nombreuses visites, elle dit au Seigneur : « Voici, ô mon Dieu, qu'en mémoire de la très salutaire prédication que vous avez faite au temple durant ce jour, je m'éloigne de toute créature et désire être attentive à vous seul, ô mon Bien-Aimé, afin que vous parliez à mon âme ! » Le Seigneur répondit : « Comme la Divinité s'est reposée dans mon Humanité, de même elle trouve ses délices à se reposer dans ta lassitude. » Et comme celle-ci s'aperçut qu'on évitait de troubler son repos parce qu'on la croyait endormie, elle demanda au Seigneur si elle devait faire savoir qu'elle ne dormait pas, afin d'éviter cette gêne. Le Seigneur répondit : « Non, mais laisse-leur cette occasion de mériter par leur charité, car je serai si heureux de les récompenser » ; et il ajouta : « Voici deux points que je viens présenter à ta méditation ; en t'y exerçant, tu seras excitée à chercher des choses plus grandes encore : Considère que rien n'est plus utile à l'homme que de se fatiguer par des travaux qui puissent procurer à ma Divinité les délices du repos, et ensuite, d'aller jusqu'au prochain par les oeuvres de charité. » Vers le soir elle se rappela la condescendance du Seigneur qui, à la fin de ce jour, se retira à Béthanie chez Marie et Marthe, et elle fut tout enflammée du désir de lui donner l'hospitalité.
S'étant donc prosternée aux pieds du crucifix, elle baisa avec amour la plaie du très sacré Côté, attira en elle tout le désir du Cœur très aimant du Fils de Dieu, et supplia le Seigneur, par toute l'ardeur des prières qui sortirent jamais de son Cœur très doux, de daigner descendre dans la pauvre hôtellerie de son indigne cœur. Le Seigneur plein de bonté, qui se montre toujours prêt à écouter nos prières, daigna la favoriser de sa douce présence, et lui dire avec tendresse : « Me voici : que vas-tu me donner ? – Oh ! dit-elle, qu'il soit le bien venu celui qui est mon unique salut, mon tout, mon seul vrai bien ! » Elle ajouta : « Hélas ! mon Seigneur, indigne que je suis, je n'ai rien préparé qui puisse convenir à votre majesté ; mais je vous offre tout ce que je suis, vous priant et vous conjurant de vouloir bien préparer vous-même en moi ce qui peut agréer davantage à votre divine bonté.
» Le Seigneur répondit : « Si tu m'accordes cette liberté, donne-moi la clef qui me permette de prendre et de te remettre ensuite tout ce qui conviendra à mon bien-être et à ma réfection.-- Seigneur, dit-elle, quelle est cette clef ? -- C'est ta volonté propre », dit le Seigneur.
14Cette parole lui fit comprendre que si une âme désire offrir au Seigneur l'hospitalité, elle doit lui remettre la clef de sa volonté propre, s'abandonner à son bon plaisir et croire fermement que la divine bonté opérera son salut par tous les moyens possibles ; alors le Seigneur entre et accomplit dans ce cœur et dans cette âme sa volonté pleine d'amour. Guidée ensuite par l'inspiration divine, elle récita comme de la part de tous ses membres, trois cent soixante-cinq fois cette parole de l'Evangile : « non mea, sed tua voluntas fiat : que votre volonté se fasse et non la mienne (Luc, xxii, 42), très aimable Jésus » ; et elle comprit que cette prière était agréable au Seigneur.
15Elle lui demanda de quelle manière il recevrait la dévotion d'une personne qui célébrerait la fête de ce jour avec les dispositions qu'elle avait elle-même indiquées 1, en se basant sur le livre d'Esther et sur ces paroles du cantique : « Egredimini, filiæ Jerusalem : Sortez, filles de Jérusalem, etc. »
(Cantic. III, 11.) Le Seigneur répondit : « Mon divin Cœur accepte avec une grande satisfaction cette manière de célébrer la fête, car dans la vie éternelle celui qui l'aura pratiquée recevra d'abord la récompense de toutes ses oeuvres. Ensuite je lui préparerai dans ma royale munificence un festin nuptial où il recevra plus d'honneurs, de joies et de délices que les autres invités, comme l'épouse au festin des noces jouit davantage de tous ces biens, quoique le roi, par égard pour elle, prodigue aux autres convives les présents de sa libéralité.
»
1. Allusion à un poème que sainte Gertrude avait composé.
CHAPITRE XXIV.
GéNUFLEXIONS ACCEPTéES DE DIEU. FéRIE IVe DE LA SEMAINE SAINTE. 1A la férie quatrième1, comme on entonnait la Messe : In nomine Domini, etc. : Au nom de Jésus, que tout genou fléchisse au ciel, sur terre et dans les enfers…, celle-ci, dans toute l'affection de son cœur, fléchit les genoux en l'honneur de ce nom sacré pour suppléer à la négligence qu'elle avait apportée dans la révérence due à Dieu. Elle vit que cet hommage était agréable au Seigneur,
- et fléchit une seconde fois les genoux au mot cælestium, pour réparer la négligence avec laquelle les saints qui règnent dans les cieux avaient pu célébrer ici-bas la divine louange. Aussitôt tous les saints se levèrent avec une grande reconnaissance, louèrent le Seigneur de ce qu'il avait accordé une telle grâce à cette âme et prièrent pour elle.
- Ensuite au mot terrestrium, elle fléchit les genoux pour suppléer à l'imperfection que l'église a apportée et apporte encore dans la divine louange ; et le Fils de Dieu lui rendit avec joie tout le fruit de la prière que lui offre la sainte église.
- A ce mot : et infernorum, elle fléchit encore les genoux pour suppléer à tout ce qu'avaient négligé les réprouvés qui sont maintenant en enfer. Alors le Fils de Dieu se leva, et se tenant devant son Père, il dit : « Ceci m'appartient en propre, ô Père, parce que vous avez remis tout jugement entre mes mains, et que j'ai condamné ces âmes aux tourments éternels par le juste arrêt de mon équitable vérité. C'est pourquoi je suis très honoré par l'expiation que cette créature vient de m'offrir. L'esprit humain ne peut saisir quelle récompense est réservée à cet acte; cependant je la garde pour l'avenir, lorsque cette âme sera capable de la recevoir dans la béatitude éternelle. »
2Pendant la lecture de la Passion, lorsqu'on fut arrivé à ces mots: « Pater, ignosce illis : Mon Père, pardonnez-leur », elle demanda au Seigneur de tout son cœur, par ce divin amour qui l'avait porté à prier pour ses bourreaux, de daigner pardonner à tous ceux qui pouvaient l'avoir elle-même offensée. A ce moment les saints se levèrent en grande admiration et prièrent le Seigneur de lui remettre toutes les négligences qu'elle avait pu commettre en célébrant la fête de chacun d'eux, ou bien en ne leur rendant pas tous les honneurs possibles. A son tour, le Fils de Dieu se prosterna devant Dieu le Père, et offrit pour cette âme tout le mérite de sa très sainte vie, afin d'effacer les fautes de pensées, de paroles et d'actions qu'elle avait pu commettre contre la majesté divine.
3A ces paroles : Aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis, elle comprit qu'une âme qui fait pénitence au dernier moment de sa vie, a dû s'attirer cette grâce par quelque vertu pratiquée avec l'aide de Dieu durant le cours de son existence. Ce larron qui, réhabilité par une salutaire pénitence, entra le jour même au paradis, avait obtenu miséricorde parce que, tout en étant voleur et scélérat, il reculait toujours devant une injustice manifeste et la blâmait à l'occasion. C'est ce qu'il fit encore sur la croix, en reprochant à son compagnon les insultes qu'il adressait au Dieu de majesté, en s'avouant coupable et condamné avec justice. Ce fut par cette humble confession qu'il obtint miséricorde auprès de Dieu.
1.Mercredi saint. CHAPITRE XXV.
DE L'OFFICE EN LA CèNE DU SEIGNEUR.
1En la fête de la Cène du Seigneur, comme on chantait les Lamentations à Matines, elle se tint devant Dieu le Père et déplora, dans l'amertume de son cœur, tous les péchés que l'univers entier avait commis par fragilité contre la Toute-Puissance divine. A la seconde Lamentation, elle se présenta devant le Fils de Dieu, regrettant tous les péchés d'ignorance qui avaient outragé son insondable Sagesse. A la troisième Lamentation, elle s'affligea en présence du Saint-Esprit de tous les péchés commis par la malice humaine contre sa Bonté. Ensuite, tandis qu'au verset Jesu Chrisle, etc., les jeunes filles1 chantaient Kyrie eleison, elle s'approcha du très doux Coeur de Jésus, le baisa avec amour au nom de toute l'église, et obtint la rémission de tous les péchés commis par pensées, par désirs, par affections et volontés mauvaises. Au Christe eleison, elle imprima un baiser sur les lèvres bénies du Seigneur et lui demanda la rémission de tous les péchés commis par la langue.
A la reprise du Kyrie eleison, elle baisa les mains vénérables du Seigneur et obtint la rémission de tous les actes coupables commis en général par les chrétiens. Ensuite, comme le peuple chantait cinq fois Kyrie eleison, à l'hymne Rex Christe 2, elle baisa à chaque strophe les cinq plaies vermeilles du Seigneur, pour obtenir la rémission de tous les péchés commis par les cinq sens. Tandis qu'elle se livrait à cette dévotion, cinq ruisseaux abondants jaillirent tout à coup des plaies sacrées, qui répandirent par toute l'église une gràce salutaire et la purifièrent de tout péché : c'était l'obtention pleine et entière de ce que celle-ci avait demandé par les Lamentations, aussi bien que par les Kyrie eleison. En ces trois nuits chacun peut se livrer au même exercice et attendre les mêmes effets de la divine bonté, pourvu qu'il y apporte la ferveur requise. 2A Laudes, pendant le chant de l'antienne: Oblates est quia ipse voluit : Ofert parce qu’il l’a voulu, le Seigneur lui dit : « Si tu crois que j'ai été offert sur la croix à Dieu le Père parce que je l'ai ainsi voulu. crois aussi fermement que je désire encore m'offrir chaque jour pour tout pécheur avec autant d'amour que je me suis immolé pour le salut du monde entier. C'est pourquoi tout homme, bien qu'il se sente accablé sous l'énorme poids de ses crimes, doit espérer le pardon par l'offrande de ma Passion et de ma mort. Il est assuré d'obtenir le fruit salutaire de la rémission, car il n'existe pas sur la terre de remède plus efficace contre le péché, que le souvenir amoureux de ma Passion accompagné de la pénitence et d’une foi sincère.
»
3Pendant la lecture de l'évangile : Ante diem festum :avant le jour de la fête de Pâques, comme on arrivait à ces paroles: coepit lavare pedes discipulorum : il commença à laver les pieds de ses disciples, elle dit au Seigneur : « Hélas! mon Seigneur, puisque je suis indigne d'être lavée par vous, puissé-je au moins mériter qu'un de ces bienheureux Apôtres, dont vous, Dieu de l'univers, avez daigné laver les pieds, me purifie de toute souillure du péché, afin que je puisse recevoir dignement aujourd'hui le mystère de votre Corps et de votre Sang. »
Le Seigneur répondit : « J'ai véritablement lavé et essuyé aujourd'hui tes souillures et celles des personnes qui, pour suivre tes avis, m'ont demandé de purifier et d'ordonner les sept affections de leur âme. » Elle reprit: « Hélas ! Seigneur, bien que j'aie enseigné cette pratique au prochain, et que je me sois proposé de la suivre moi-même, je l'ai négligée pour porter ailleurs mon attention. -- J'ai accepté ta bonne volonté, dit le Seigneur, car il convient à mon indulgence toute gratuite, d'avoir égard au désir d'une âme et de la récompenser largement, lorsque s'étant proposé avec sincérité d'accomplir une bonne oeuvre elle néglige de l'exécuter, ou par suite de la fragilité humaine, ou par un empêchement quelconque. »
4Au moment de communier, elle dit au Seigneur : « Je vous offre, ô mon Dieu, les voeux de toutes les personnes qui se sont recommandées à mes indignes prières. » Il lui répondit :
« Tu as embrasé mon coeur d'autant de flammes d'amour que tu m'as présenté de personnes. -- Alors, veuillez m'enseigner, dit-elle comment je pourrai dignement prier pour toutes les âmes qui sont dans l'église, et embraser davantage encore votre Coeur sacré. » Et le Seigneur répondit : « Si tu le désires, tu peux réaliser ce voeu en quatre manières:
4 prie pour toutes les âmes qui, selon les desseins de ma providence , se perfectionnent dans le bien afin de procurer ma louange et ma gloire. »
5Une autre fois, en la même fête de la Cène du Seigneur, elle s'était recueillie pour vaquer uniquement à Dieu, lorsque le Seigneur se manifesta à elle, tel qu'il était sur la terre en ce jour si proche de sa mort 3. Elle le vit, toute cette journée, dans l'abattement et les angoisses de la mort, car, étant la Sagesse éternelle de Dieu le Père, il savait d'avance ce qui devait lui arriver, et les souffrances à venir lui étaient présentes. Comme il avait reçu de la très pure Vierge sa mère une nature infiniment délicate, les craintes et les frayeurs l'accablèrent à toutes les heures de cette longue journée ; la pâleur de son visage, le tremblement de ses membres manifestaient les angoisses de la mort, dont il goûtait à chaque instant les amertumes.
Celle-ci éprouva dans son âme le retentissement d'une telle douleur, et fut prise d'une si grande compassion que, si elle avait possédé la puissance de mille coeurs, elle l'eût épuisée tout entière en ce jour à compatir aux douleurs du Bien-Aimé de son âme. Elle sentit aussi que les battements violents de son coeur, provoqués par le désir, l'amour et l'angoisse de la mort, frappaient à coups redoublés le Coeur de Jésus si doux et si rempli de béatitude, et l'impétuosité de ces battements la dominaient à ce point qu'elle était près de défaillir. Le Seigneur lui dit alors: « Maintenant que je ne puis plus mourir, la souffrance ne m'atteint pas ; mais l'amour qui m'animait au temps de ma vie mortelle, lorsque je supportais dans mon corps les angoisses, les souffrances et les amertumes de la Passion et de la mort, je l'ai éprouvé aujourd'hui dans ton coeur, qui tant de fois a été pénétré de compassion au souvenir des douleurs que j'ai endurées pour le rachat de tous les élus. Aussi, pour récompenser la tendre compassion dont tu m'as entouré, et pour augmenter ton éternelle béatitude, je te donne tout le fruit de ma sainte Passion et de ma mort très précieuse. J'ajoute que dans tous les lieux où l'on adore aujourd'hui le bois de la Croix. instrument de mon supplice, ton coeur, en récompense de la compassion qu'il m'a si vivement témoignée, recevra comme ton âme le fruit de sa tendresse pour moi. De plus, je veux encore que toutes les causes pour lesquelles tu me prieras aient toujours un heureux succès. » Le Seigneur continua : « Toutes les fois que tu voudras prier à une intention, prends mon Coeur que je t'ai donné si souvent comme gage de notre mutuelle tendresse, et applique-le contre moi, en union de cet amour qui m'a fait prendre un coeur de chair pour opérer le salut des hommes. Par ce moyen, j'accorderai mes bienfaits à ceux que tu désires secourir : ce sera comme si l'on présentait à un riche son coffre-fort, dans lequel il pourrait trouver des présents destinés à ses amis. » Elle demanda ensuite au Seigneur : « De quel nom appeliez-vous votre Père, lorsque vous l'invoquiez durant votre agonie ? » Le Seigneur répondit : « Je l'appelais souvent de ce nom : « O integritas substantiæ meæ! 4 : O intégrité de ma substance ! »
6A la Messe, avant que le convent communiât et pendant le silence des mystères, le Seigneur Jésus lui apparut. non pas assis, mais étendu à terre comme s'il allait rendre le dernier souffle, et tellement privé de forces, qu'en le voyant elle fut émue jusqu'au fond de l'âme et sur le point de défaillir. Comme le Seigneur était dans cette extrême faiblesse, attendant que le convent vînt communier, elle aperçut, dans une admirable vision, le prêtre soulever le Corps sacré du Seigneur qui était cependant d'une taille dépassant de beaucoup la sienne, et porter ainsi celui qui non seulement le portait lui-même, mais qui porte encore toutes choses par la parole de sa puissance. (Hebr I. 3.) Elle comprit avec le sentiment d'une tendre affection, que cette extrême faiblesse manifestée par le Fils du Dieu tout-puissant exprimait la force victorieuse de son très doux amour. En effet, notre « Benjamin, aimable adolescent, se trouvait dans une sorte d'extase 5 » (Ps. 68). tant étaient grandes les délices qu'il éprouvait au moment de s'unir par la communion à des âmes qui lui étaient si chères. Il semblait privé de la vie par suite de cet excès d'amour, et ne pouvant user de ses forces, il se laissait manier et porter par les mains du prêtre.
7Dans une autre occasion elle reçut cette lumière : chaque fois que l'homme regarde avec amour et désir la sainte hostie qui contient sacramentellement le Corps du Christ, chaque fois il augmente ses mérites pour le ciel. En effet, dans la vision de Dieu, il goûtera autant de délices spéciales qu'il aura de fois sur la terre contemplé le Corps du Christ ou désiré au moins le voir 6.
------------------------------------------- 8On voit assez, par ce qui précède, qu'aux jours de fêtes ainsi qu'aux simples féries, elle s'appliquait avec amour aux choses de Dieu. Il faut ajouter cependant que la Passion du Seigneur était profondément fixée dans son âme : elle la contemplait avec un ardent amour et presque avec excès. Il semblait, à la voir sans cesse occupée de ce souvenir, qu'il fût un miel à sa bouche, une mélodie pour son oreille, une allégresse pour son coeur. C'est pourquoi la veille du Vendredi saint, à Complies, lorsqu'elle entendait le son de la tablette 7, tout son coeur était ému comme si on lui eût annoncé l'agonie de l'ami le plus fidèle, le plus cher, le plus intime et qu'elle se fût hâtée d'accourir hors d'haleine pour assister à son trépas. Elle s'efforçait de se recueillir en elle-même pour méditer la Passion du Seigneur et compatir avec tendresse aux souffrances de son Bien-Aimé, afin d'acquitter la dette de son très fidèle amour envers celui qui avait souffert pour elle. Tout ce jour, et même durant la sainte journée du samedi, son âme adhérait à l'âme de son Bien-Aimé au point qu'il lui devenait très difficile d'appliquer ses sens aux choses extérieures. Cependant, s'il s'agissait d'exercer les oeuvres de charité, elle avait alors toute sa liberté, et les accomplissait sans hésitation : preuve évidente que l'hôte qu'elle tenait étroitement embrassé dans la demeure de son âme était bien celui de qui Jean a dit : « Deus charitas est. Si diligimus invicem, Deus in nobis manet, et charitas in nobis perfecta est : Dieu est charité. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et sa charité en nous est parfaite. » (I Jean. IV, 8-12). Ainsi passait-elle la plus grande partie de ce saint jour et du samedi comme ravie hors de ses sens, et rien ne pourrait faire comprendre à l'intelligence humaine l'intime et très forte union de cette épouse avec son bien-aimé Seigneur : il lui était doucement et inséparablement attaché et s'était comme fondu en elle par suite de l'amoureuse compassion qu'elle avait ressentie pour les douleurs de son époux. Que cette très haute contemplation ne puisse être traduite par des mots ou des images, cela n'est pas une imperfection, mais au contraire une très haute perfection. Saint Bernard nous le fait comprendre dans son commentaire sur le Cantique quand il explique ces paroles : « Murenulas aureas faciemus tibi : Nous vous ferons des chaînes d'or émaillées d'argent » (Cant.I,10). Il dit : « Lorsque se fait dans l'âme ravie en extase une lumière subite, qui brille comme divinement en elle avec la rapidité de l'éclair, il se présente je ne sais d'où, pour en tempérer l'éclat, ou pour en faire jaillir l'enseignement, des images prises dans les objets inférieurs et divinement adaptées à la portée de nos sens. A l'aide de ces images, ce pur et splendide rayon de vérité se voile en quelque sorte et devient supportable aux yeux de l'âme. Je crois que ce sont les saints anges qui forment en nous ces images : cela convient à leur ministère. Attribuons donc à Dieu ce qui nous arrive absolument pur et dégagé de tout fantôme d'images sensibles, et attribuons au ministère angélique ces images nobles et élégantes qui en forment comme le vêtement
8. »
9Il ne faut pas estimer comme une moindre faveur que Dieu daigne traiter directement avec l'âme, ni qu'il garde pur de toute image corporelle et comme sous le sceau d’une étroite intimité, ce qui se passe entre cette âme et lui seul. C'est pour cette raison que bien des choses capables de fournir un récit lumineux n'ont pu être écrites dans ce livre. 10Mais pour que le lecteur, en cette fête solennelle, trouve un moyen de ranimer la ferveur de sa dévotion. nous recueillerons les quelques étincelles échappées de ce brasier qui brûlait avec tant d'ardeur au souvenir de la Passion de Jésus-Christ.
2. Il a été fait allusion à cette hymne au Livre
III, chap. 45. A partir du xe siècle on chantait à la fin des Ténèbres (au lieu du verset: Christus factus est pro nobis, prescrit actuellement par le bréviaire romain) la litanie, c'est-à-dire Kyrie eleison, accompagnée de plusieurs tropes ou versets. On voit qu'à Helfta l'usage était de chanter l'hymne Rex Christe factor omnium et le peuple à chaque strophe donnait comme refrain Kyrie eleison. (On trouvera cette hymne à l'appendice. Note A.)
3. Le manuscrit de Vienne porte ici en marge: ex antiquiore codice : ce qui révèle l’existence d'un manuscrit qui n'est pas parvenu jusqu'à nous.
4. Pendant son agonie, le Christ invoque le Père: comme étant l'intégrité de sa substance. II n'éprouve pas de désespoir, parce que, comme Fils de Dieu, il a son principe dans le Père, et comme fils de l'homme il a en Dieu « et le mouvement et la vie », selon le mot de saint Paul (Act. xvi, 28). C'est à ce même principe que les âmes unies au Christ leur chef, doivent aussi recourir dans leur supréme douleur. (Note de l'édition latine.)
5 Allusion au verset : Ibi Benjamin adolescentulus in mentis excessu (Ps.LXII=68).
8. Saint Bernard, Sermon XLI sur le Cantique des cantiques.
CHAPITRE XXVI.
DU SAINT JOUR DU Parasceve1, OU VENDREDI-SAINT.
1Un jour de Vendredi-saint, à l'heure de Prime, comme elle rendait grâces au Seigneur de ce qu'il s'était abaissé jusqu'à comparaître devant le tribunal d'un païen, elle vit le Fils de Dieu plein de sérénité et de joie. Il était assis sur le trône royal auprès de Dieu son Père, qui lui témoignait une ineffable tendresse, pour tous les outrages et les blasphèmes qu'il avait supportés afin de nous sauver.
Tous les saints, agenouillés avec respect devant le Fils de Dieu, lui rendaient grâces de les avoir préservés de la damnation éternelle en se laissant condamner à une mort cruelle.
2A ces paroles de la Passion : « Sitio : J'ai soif », le Seigneur présenta à celle-ci un calice d'or, destiné à recevoir les larmes de son amour. Elle sentit alors que son coeur, en quelque sorte liquéfié, était prêt à répandre des larmes. Elle les retint toutefois, autant par discrétion que pour ne pas dévoiler le secret de sa tendresse. et demanda au Seigneur si cette conduite lui était agréable. Alors un ruisseau très pur parut jaillir du coeur de celle-ci jusque dans la bouche du Seigneur, tandis qu'il lui répondait : « C'est ainsi que j'attire à moi les larmes de dévotion que l'on retient par un motif aussi pur. »
3A l'heure de Tierce, elle se sentit embrasée d'amour en se rappelant que le Seigneur avait été couronné d'épines à cette heure, cruellement flagellé, et que ses épaules fatiguées et sanglantes avaient été chargées d'une lourde croix. Elle lui dit : « O mon Bien-Aimé, pour répondre à l'amour que vous nous avez témoigné en supportant cette Passion à laquelle vous avez été si injustement condamné, je vous offre mon cœur et je désire, depuis cette heure jusqu'à celle de ma mort, supporter l'amertume et la douleur de votre très-doux Cœur et de votre corps immaculé ; et si, par suite de la fragilité humaine, ma mémoire perd un instant le souvenir de vos douleurs, accordez-moi de ressentir au cœur une souffrance sensible qui réponde dignement à l'amertume de votre Passion. Le Seigneur répondit : « Ta bonne volonté et ta fidélité viennent de me satisfaire; mais, pour que je puisse trouver pleinement mes délices dans ton cœur, donne-moi la liberté d'opérer et de garder en lui tout ce que je veux, sans déterminer si j'y verserai la douceur ou l'amertume. » 4On lut ensuite, dans la Passion, que Joseph enleva le corps de Jésus, et elle dit au Seigneur: « Votre très saint corps, ô Seigneur, a été donné à ce bienheureux Joseph ; et à moi, bien que j'en sois très indigne, qu'en sera-t-il donné? » Aussitôt le Seigneur lui présenta son très doux Cœur sous la forme d'un encensoir d'argent, duquel montaient vers Dieu le Père autant de nuages d'encens parfumé, qu'il y a de peuples rachetés par la mort du Seigneur. Après le récit de la Passion, suivant les rites sacrés, on dit les oraisons pour tous les ordres de la sainte église avec les génuflexions prescrites. Tandis que le prêtre chantait : Oremus dilectissimi, etc :Prions, frères bien-aimés, elle voyait ces prières se mêler pour ainsi dire à l'encens d'agréable odeur qui s'échappait du Cœur divin, et s'élever avec lui.
5Cette union donnait aux prières de l'église une splendeur magnifique et un parfum délicieux. Que chacun s'efforce donc de prier avec plus de dévotion en ce jour, pour la sainte église, parce que la Passion de Jésus-Christ est ce qui donne le plus de valeur à nos prières aux yeux de Dieu le Père.
6Une autre fois, en ce saint jour, comme elle était encore plus doucement pénétrée du souvenir de la Passion du Seigneur, et désirait avec ardeur payer de retour l'amour de son Bien-Aimé, elle lui dit : «Enseignez-moi, ô mon unique espérance et vrai salut de mon âme, comment je pourrais au moins vous remercier un peu, pour toutes ces souffrances qui vous furent si cruelles et qui me sont à moi si salutaires. » Le Seigneur répondit:
« Si quelqu'un renonce à son propre sens pour suivre l'avis d'autrui, il me dédommage de la captivité que j'ai subie, des liens et des injures que j'ai supportés au matin de ma Passion.
- Celui qui avoue humblement ses fautes, me dédommage de l'accusation portée contre moi par de faux témoins et de la sentence de mort qui suivit.
-. Celui qui impose des privations à ses sens compense la flagellation que j'ai endurée à la troisième heure.
- Celui qui se soumet à des supérieurs mauvais et exigeants, rend moins acérées les épines de ma couronne.
- Celui qui, après avoir été offensé, fait le premier les démarches pour obtenir la paix, allège le fardeau de ma croix.
- Celui qui se livre tout entier aux oeuvres de charité, me dédommage de l'extension violente de mes membres quand je fus crucifié à la sixième heure.
- Celui qui ne craint ni le mépris ni la souffrance lorsqu'il s'agit de retirer le prochain du péché, me paie la mort que j'ai soufferte à la neuvième heure pour le salut des hommes.
- Celui qui répond avec humilité aux insultes me dépose de la croix.
- Enfin, celui qui préfère le prochain à lui même, et le trouve plus digne de recevoir les avantages et les honneurs, celui-là me dédommage de ma sépulture. »
7Un autre jour de Vendredi-saint, comme elle priait le Seigneur avant de communier2, afin d'être dignement préparée, elle entendit ces paroles : « Je suis entraîné vers toi par un si grand désir, que rien ne pourrait me retenir. J'ai réuni en moi tout ce qui s'est accompli aujourd'hui dans l'église en mémoire de ma Passion, par pensées, par paroles et par actions ; et maintenant j'ai hâte de déposer ces biens dans ton âme par le sacrement de mon Corps, et pour ton salut éternel. -- Je vous rends grâces, dit-elle au Seigneur; mais je voudrais que ce don me fût accordé de telle sorte que je puisse en faire part à d'autres, à ceux à qui il me plairait de l'offrir. » Le Seigneur lui répondit en souriant. « Et que me donneras-tu, ma bien-aimée, pour que je t'accorde cette faveur avec une si grande libéralité? -- Hélas ! mon Bien-Aimé, dit-elle, je n'ai rien qui soit digne de vous ; mais si j'avais tout ce que vous possédez, je sens que, je voudrais y renoncer entièrement et vous le donner avec assez de libéralité pour que vous puissiez à votre tour en faire don à qui il vous plairait. » Le Seigneur répondit avec bonté: « S'il est bien vrai que tu m'aimes assez pour agir de la sorte, tu dois être assurée que moi j'agirai ainsi à ton égard, mais dans la proportion où mon amour l'emporte sur 1e tien. » Elle ajouta : « Et quel mérite vous apporterai-je, lorsque vous daignerez venir à moi avec tant de générosité ? » Le Seigneur répondit:
« Je te demande une seule chose : Viens à moi toute vide et disposée à recevoir ; car tout le bien qui pourra me plaire en toi, aura été un don de ma bonté infinie. »
Elle comprit que ce vide est l'humilité par laquelle l'homme reconnaît n'avoir rien de lui-même et ne rien pouvoir sans un don gratuit de Dieu ; car tout ce qu'il peut faire, il doit le compter pour rien.
2. L'usage des fidèles était autrefois de communier le
Vendredi-saint. CHAPITRE XXVII.
DE LA RéSURRECTION DU SEIGNEUR.
1En la nuit sacrée de la très glorieuse Résurrection du Seigneur, comme elle priait avant Matines avec grande dévotion, le Seigneur Jésus lui apparut plein d'éclat et de charmes, dans la gloire de sa divine majesté et dans la splendeur de son immortalité. Elle se prosterna humblement à ses pieds, l'adora avec amour et lui dit: «Epoux rempli de charmes, honneur et gloire des anges, vous avez daigné me choisir pour épouse, moi, la dernière de toutes les créatures; mon âme et mon cœur n'ont soif que de votre honneur et de votre gloire, et je considère comme mes proches, vos amis les plus chers. Je vous demande donc, très aimé Seigneur, qu'à cette heure, pour honorer votre joyeuse résurrection, vous daigniez absoudre les âmes de tous ceux qui vous sont particulièrement chers. Pour obtenir cette grâce, je vous offre, en union de votre très innocente Passion, tout ce que mon cœur et mon corps ont souffert par leurs continuelles infirmités. »
2Alors le Seigneur, avec une ineffable bonté, lui fit voir la multitude d'âmes qui venaient d'être délivrées de leurs peines, et lui dit : « Je les donne toutes en dot à ton amour. On verra éternellement dans le Ciel qu'elles ont été délivrées par tes prières, et devant tous mes saints, tu jouiras à jamais de cet honneur. » Elle dit alors : «Quel est le nombre de ces âmes ? » Le Seigneur répondit :
« La science de ma Divinité en connaît seule le nombre.
» Et comme elle comprit que ces âmes, bien que délivrées des peines, n'étaient pas encore en possession des joies éternelles, elle s'abandonna à la divine bonté, pour souffrir dans son corps et dans son âme tout ce que le Seigneur voudrait, afin d'obtenir pour elles la complète béatitude. Cette offrande fléchit le Seigneur, et, à l'heure même, ces âmes entrèrent en possession des joies du ciel. Quelques moments après, celle-ci, éprouvant une douleur au côté, se mit à genoux devant un crucifix. Le Seigneur attribua les mérites de cette souffrance aux âmes dont nous avons parlé, pour accroître leurs joies, et il leur dit : « Je vous présente cet hommage de dévotion que mon épouse m'a offert, afin qu'il mette le comble à votre éternelle béatitude ; à votre tour efforcez-vous de lui rendre honneur en lui accordant le don de vos prières. »
3Après cela, la ferveur de l'amour la pressant de nouveau, elle se mit à la disposition du Seigneur en disant: « Voici que dans mon extrême indignité, ô mon unique Ami, je me présente avec amour devant vous, Seigneur et Roi des rois. Je vous offre entièrement mon corps et mon âme, afin qu'ils vous servent tant que je vivrai, pour honorer votre adorable Résurrection. » Le Seigneur répondit : « Cette offrande de ta bonne volonté sera comme le sceptre de ma divine magnificence, et je m’en glorifierai à jamais devant la sainte Trinité et tous les saints, comme d'un présent reçu de ma bien-aimée. » Elle reprit : « O mon Seigneur, bien que ce soit par un effet de votre grâce que je vous consacre ma volonté, je crains toutefois, par suite de l'inconstance humaine, d'oublier mon offrande. » Le Seigneur répondit : « Peu importe, puisque ma main n'abandonnera pas le sceptre qui m'a été offert, mais que je le conserverai toujours comme un gage et un souvenir de ton amour pour moi. Et chaque fois que tu renouvelleras la même intention, ce sceptre se couvrira de belles fleurs et de pierres précieuses. »
4Tandis que, dans ce mouvement d'amour, elle appliquait toutes ses forces et animait tous ses sens, tant intérieurs qu'extérieurs, à se préparer pour chanter les Matines de la Résurrection, on commença l'Invitatoire Alleluia, et elle dit au Seigneur: « Enseignez-moi, ô le meilleur des maîtres, comment je puis vous louer par cet Alleluia répété si souvent aujourd'hui.
» Le Seigneur répondit ; « Tu pourras m'exalter dignement en t'unissant aux louanges que la cour céleste m'adresse par cette même parole. » Et il ajouta : « Remarque que dans l'Alleluia on trouve toutes les voyelles, sauf la voyelle o qui exprime la douleur ; mais à sa place on redouble la première, c'est-à-dire la voyelle a.
- Loue-moi donc par cette voyelle a , t'unissant à la louange magnifique par laquelle tous les saints, en tressaillant d'allégresse, célèbrent la suave délectation que procure à mon Humanité déifiée, l'influx de ma Divinité. C'est cette Humanité qui est maintenant élevée à la gloire de l'immortalité, à cause des amertumes de la Passion et de la mort que j'ai subies pour le salut de l'homme.
- Par la lettre e loue ces inexprimables délices que procure à mes yeux la vue des pâturages fleuris de la suprême et indivisible Trinité.
- Par la lettre u loue ce charme ineffable qui flatte l'oreille de mon Humanité déifiée en écoutant les caressantes harmonies de la Trinité, toujours adorable, et les louanges incessantes que lui adressent les anges et les saints.
- Par la lettre i, loue cet air embaumé des plus agréables parfums, souffle très suave de la sainte Trinité, qui charme l'odorat de mon immortelle Humanité.
- Ensuite, par la voyelle a substituée à la voyelle o, loue l'incompréhensible, l'inestimable et magnifique épanchement de toute la Divinité dans mon Humanité déifiée, car cette Humanité devenue immortelle et impassible recueille de la main de Dieu, en échange de la souffrance corporelle qui pour elle n'existe plus, ce double et gracieux bienfait : l'immortalité et l'impassibilité. » 5Tandis que celle-ci continuait à réciter Matines, elle recevait à chaque psaume, à chaque répons ou à chaque leçon d'abondantes lumières accompagnées d'ineffables délices, qui convenaient aussi bien à la Résurrection du Seigneur qu'au mutuel amour et à la jouissance de l'union intime avec Dieu. Le récit de ces merveilles serait peut-être agréable au dévot lecteur, mais nous les garderons sous silence, ainsi que beaucoup d'autres choses, pour éviter la prolixité qui engendre l'ennui ; nous les confions à la divine bonté de laquelle ont procédé tous ces biens si largement accordés à l'élue du Seigneur. CHAPITRE XXVIII.
EXAMEN DE L'OBSERVANCE RéGULIèRE. Deuxième férie 1.
1En la deuxième férie, comme elle priait le Seigneur avant de communier, de daigner suppléer par ce grand sacrement à toutes les négligences qu'elle avait commises contre la Règle, le Fils de Dieu la prit et la présenta à Dieu le Père : elle était revêtue de l'habit de la religion, et sa tunique semblait formée d'autant de parties qu'elle avait passé d'années dans la vie religieuse : la partie inférieure représentait la première année, la partie suivante la seconde, et ainsi de suite, jusqu'à l'époque où l'on se trouvait. Cette tunique s'étendait et se déployait de telle sorte qu'il n'y paraissait pas un seul pli, mais on distinguait en chaque année les jours et les heures. De plus, toutes ses pensées, ses paroles et ses actions, tant bonnes que mauvaises, s'y trouvaient inscrites à chaque jour et à chaque heure: pas une pensée, pas une parole, pas un acte n'était omis. On y voyait les intentions qui l'avaient déterminée, que ce fût la gloire de Dieu et l'avancement de son âme, la faveur ou le blâme des hommes. On remarquait encore si elle avait cherché son bien-être ou s'était mortifiée ; si elle avait agi par obéissance ou de son propre mouvement ; si parfois elle s'était fait illusion, estimant agir par obéissance, tandis qu'elle avait simplement fait approuver ses désirs par le supérieur ou lui avait adroitement extorqué un ordre, et ces actions d'obéissance paraissaient sur la tunique comme de petites pierres enchâssées dans l'argile, où elles tenaient à peine et semblaient prêtes à tomber.
2Mais lorsque le Fils de Dieu eut prié pour elle et qu'il eut offert à Dieu le Père sa vie très sainte et très parfaite, cette tunique parut recouverte d'une lame de l'or le plus fin et le plus brillant. A travers cette lame d'or transparente comme le cristal, on distinguait parfaitement les pensées, les paroles, les actes, les intentions, les volontés et les dissimulations qui pouvaient lui être imputées. On voyait si elle avait agi sciemment ou avec négligence, de bon gré ou de force, en tout temps et à toute heure. Dans cette lumière de l'infaillible vérité, le moindre grain de poussière, le plus petit point ne pouvait échapper, ni à Dieu, ni aux habitants du ciel. Cette vision lui fit connaître que pendant les siècles éternels, Dieu et tous les saints voient de cette manière l'état de chaque élu.
3Quant à cette parole que Dieu dit par la bouche du prophète : « In quacumque hora conversus fuerit peccator 2, etc. : A quelque heure que le pécheur se convertisse », on doit la comprendre ainsi : le Seigneur ne jugera plus les péchés effacés par une digne pénitence, mais toutes les taches de nos fautes apparaîtront à jamais en nous pour la louange et la gloire de cette très douce miséricorde, qui pardonne avec tant de bonté aux cœurs repentants, et nous prodigue ses bienfaits comme si nous ne l'avions jamais offensée. De même toutes les bonnes oeuvres que nous avons faites pour l'amour et la louange de Dieu s'épanouiront éternellement à la gloire de Celui qui nous a donné la grâce et le secours pour les accomplir, afin d'accroître notre béatitude. Aussi, nous louerons les uns pour les autres, et nous aimerons à jamais ce Dieu qui vit et règne dans la Trinité parfaite et opère toutes choses en tous.
2. Is., xxx, 15. Tel qu'il est cité par plusieurs Pères conformément aux Septantes. Ezéchiel. xviii. 21, et xxxiii. 12, a le même sens en d'autres termes. CHAPITRE XXIX.
DU RENOUVELLEMENT DU MARIAGE SPIRITUEL. Troisième férie 1. En la troisième férie, comme elle devait encore communier, elle désira que par ce sacrement vivifiant, le Seigneur daignât renouveler en son âme le mariage spirituel qui l'unissait à lui par la foi et par la religion, aussi bien que par l'intégrité de la pureté virginale. Le Seigneur lui répondit avec une douce bonté: « Je le ferai assurément. » Et s'inclinant, il l'attira à lui dans une douce étreinte et donna à son âme un baiser très doux. Par ce baiser il renouvela en elle l'opération intérieure de l'esprit, tandis que par la douce étreinte il semblait avoir imprimé sur sa poitrine un joyau brillant orné de pierres précieuses et de magnifiques émaux. C'est ainsi qu'il répara sa négligence dans les exercices spirituels.