Le Héraut de l'amour divin (Révélations de sainte Gertrude) (page 6)

Gertrude d'Helfta · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Le Héraut de l'amour divin, livres 1 à 5 · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Mardi de Pâques.

CHAPITRE XXX.

DE LA FéCONDITé SPIRITUELLE. Quatrième férie 1. En la quatrième férie, elle demanda au Seigneur de la rendre féconde en toutes sortes de bonnes oeuvres par la réception de son Corps sacré. Le Seigneur répondit : « Je te ferai certainement porter des fruits en moi-même, et par toi j'en attirerai plusieurs à mon amour. » Elle reprit : « Seigneur, comment pourrez-vous en attirer d'autres par une âme aussi indigne que la mienne? J'ai déjà perdu en grande partie le don que j'avais autrefois de parler et d'instruire. » Le Seigneur lui dit : « Si tu avais encore le don de la parole, tu attribuerais peut-être à ton éloquence cette facilité avec laquelle tu attires les âmes à moi. Je t'en ai privée en partie pour t'apprendre que ce pouvoir ne vient pas de toi. mais qu'il t'est donné par une grâce spéciale. » Le Seigneur ouvrit alors sa bouche très sainte et attira le souffle en -disant: « Comme je viens d'aspirer mon souffle, ainsi j'attirerai vers moi tous ceux qui, pour mon amour, se porteront vers toi, et je les ferai avancer de jour en jour dans la perfection. » . Mercredi de Pâques.

CHAPITRE XXXI.

COMBIEN IL EST UTILE DE CONFIER NOS OEUVRES A DIEU. En la cinquième férie1, comme on lisait que la bienheureuse Marie-Madeleine regarda dans le sépulcre et qu'elle y vit deux anges, celle-ci dit « Où est, Seigneur, le monument dans lequel je dois regarder pour y trouver des consolations ? » Alors le Seigneur lui montra ouverte la plaie de son côté. Comme elle s'inclinait pour regarder à l'intérieur, au lieu de voir deux anges, elle entendit deux paroles la première: « Tu ne pourras jamais être séparée de moi » ; la seconde : « Toutes tes oeuvres me sont souverainement agréables. » Elle fut très étonnée, car elle se trouvait très imparfaite et croyait ses actes blâmables à cause des défauts cachés qu'elle y découvrait souvent. Elle se demandait donc avec hésitation comment les oeuvres de sa vie pouvaient plaire à cette très lumineuse et divine science qui voit mille défauts là même où l’œil humain en découvre à peine un seul. Le Seigneur répondit: « Si tu avais en ta possession quelque objet avec le savoir et le pouvoir de l'améliorer sans peine et de le rendre ainsi agréable à tous, tu ne négligerais évidemment pas de le faire. De même, je semble tenir dans ma main les oeuvres que tu as coutume de me confier, et comme de par ma toute-puissance et mon insondable sagesse j'ai tout pouvoir et toute science, mon amour infini prend aussi ses délices à corriger tous tes actes pour qu'ils me plaisent ainsi qu'à tous les habitants des cieux. »

1. Jeudi de Pâques.

CHAPITRE XXXII.

OCTAVE DE LA RéSURRECTION DU SEIGNEUR 1. COMMENT ELLE REçUT LE SAINT-ESPRIT.

1En l'octave du Dimanche de la Résurrection, comme on lisait dans l'évangile que le Seigneur donna le Saint-Esprit à ses disciples en soufflant sur eux, elle pria dévotement le Seigneur de lui communiquer aussi cet Esprit plein de douceur. Il répondit : « Si tu désires recevoir le Saint-Esprit, il faut auparavant qu'à l'exemple des disciples, tu me touches le côté et les mains. » A ces paroles elle comprit que celui qui désire recevoir le Saint-Esprit doit d'abord toucher le côté du Seigneur, c'est-à-dire, considérer avec reconnaissance l'amour du Coeur de Dieu, car c'est par son amour que Dieu nous a prédestinés de toute éternité pour être ses fils et les héritiers de son royaume ; et c'est encore par cet amour qu'il nous comble de bienfaits infinis, malgré notre indignité et notre ingratitude. Il faut aussi toucher les mains du Seigneur, c'est-à-dire se rappeler avec reconnaissance les ceuvres accomplies pour notre rédemption, rédemption à laquelle le Seigneur a travaillé avec amour pendant trente-trois années, principalement par sa Passion et par sa mort. Lorsque, à ces souvenirs, l'homme se sentira brûler d'ardeur, qu'il offre son coeur pour l'accomplissement du bon plaisir divin, en union de cet amour par lequel le Seigneur a dit: Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie.(Jean. xx. 21.) Il devra encore ne vouloir et ne désirer que la volonté divine, et se montrer prêt à accomplir et à souffrir tout ce que Dieu ordonnera.

Celui qui aura agi de la sorte recevra le Saint-Esprit, dans les sentiments qu'éprouvèrent les disciples, lorsqu'il leur fut communiqué par l'insufflation du Fils de Dieu.

2Alors le Seigneur souffla sur elle et lui donna aussi le Saint-Esprit en disant : Recevez en vous le Saint-Esprit ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez. (Jean. xx.

22.) Elle dit : « Seigneur, comment cela peut-il se faire, puisque le pouvoir de lier et de délier n'appartient qu'aux prêtres ? » Le Seigneur répondit: « Lorsque, guidée par mon Esprit, tu jugeras que quelqu'un n'est pas coupable, moi aussi je l'estimerai innocent2 ; et celui que tu jugeras coupable, le sera également à mes yeux, parce que je parlerai par ta bouche. -- Seigneur, dit-elle, comme vous avez daigné m'accorder souvent ce don, qu'est-ce que j'obtiens de plus maintenant que vous me le concédez de nouveau ? » Le Seigneur répondit: « Celui qui après avoir été diacre est ordonné prêtre, ne perd pas pour cela la qualité de diacre, mais il reçoit l'honneur plus grand du sacerdoce. De même, lorsqu'un don est réitéré à une âme, il se trouve comme affermi en elle, et sert à augmenter sa béatitude.»

2. Voir au Livre I, chap. 16.

CHAPITRE XXXIII.

DE LA LITANIE MAJEURE AU JOUR DE SAINT MARC.

Le jour de saint Marc l'évangéliste (25 avril), tandis que le convent faisait la procession en chantant les litanies, le Seigneur Jésus apparut à celle-ci sur le trône de sa majesté.

Il était couvert d'autant de joyaux précieux qu'il y avait de saints régnant avec lui dans le ciel. Pendant la litanie, chaque fois qu'on invoquait le nom d'un saint, celui-ci se levait aussitôt avec une grande joie et, fléchissant les genoux devant le Seigneur, il touchait sur les vêtements divins le joyau qui le représentait. Aussitôt on voyait apparaître sous la main du saint le nom des personnes qui avaient imploré son secours. Ceux qui avaient prié avec attention et dévotion voyaient leurs noms écrits en lettres d'or ; des lettres noires désignaient ceux qui avaient prié comme par manière d'acquit. Quant aux personnes qui avaient chanté les litanies avec ennui et distraction, on pouvait à peine déchiffrer leurs noms écrits en caractères obscurs et nuageux. En voyant sur les vêtements du Seigneur les noms des personnes qui avaient invoqué les saints, elle reçut cette lumière : les saints que nous invoquons prient pour nous, leur prière se réfléchit en Dieu comme un perpétuel mémorial de sa miséricorde à notre égard, et engage sans cesse le Seigneur à prendre pitié de nos misères. De la même manière, si nous invoquons un saint avec une affection et une dévotion spéciales, aussitôt ce saint voit se réfléchir en lui la lumière du joyau précieux qui le représente sur le vêtement du Seigneur, avec l'impression du nom de la personne qui l'a prié. Cette vue le provoque sans cesse à demander pour ceux qui le prient le salut et la vie éternelle.

CHAPITRE XXXIV.

SAINT JEAN DEVANT LA PORTE LATINE.

1En la fête de saint Jean devant la porte latine (6 mai), le bienheureux Jean lui apparut, et la consola avec une grande tendresse en disant : « Que l'affaiblissement des forces de ton corps ne t'afflige pas, ô épouse choisie de mon Seigneur, car tout ce que l'on souffre en ce monde est peu de chose et passe rapidement quand on le compare à ces délices éternelles dont nous jouissons dans le ciel, nous qui sommes déjà béatifiés. Dans peu de temps tu les posséderas avec nous ; tu seras comme l'un de nous, lorsque, entrée dans la chambre nuptiale de l'époux tant aimé, si longtemps attendu, appelé par des voeux si ardents, tu le posséderas enfin au gré de tes désirs. »

Il ajouta : « Souviens-toi que moi, le disciple que Jésus aimait vraiment, j'avais beaucoup plus que toi perdu mes forces corporelles et la vigueur de mes sens, à la fin de ma vie terrestre ; cependant, quand les fidèles pensent à moi, ils me voient plein de grâce et de jeunesse, et presque tous ressentent pour moi une dévotion spéciale. De même, après ta mort, ta mémoire refleurira dans le coeur de plusieurs, et elle attirera vers Dieu un grand nombre d'âmes qui prendront en lui leurs délices 1. »

2Elle exprima alors à saint Jean sa crainte de souffrir un détriment spirituel, parce qu'elle n'avait pas toujours un confesseur à sa disposition, et qu'elle oubliait ensuite par faiblesse d'accuser des fautes légères. Saint Jean la consola avec bonté : « Ne crains pas, ma fille, dit-il, car il est certain que tu aurais la bonne volonté de confesser tous tes péchés si tu trouvais un confesseur. Aussi toutes les imperfections dont tu oublies de t'accuser brilleront sur ton âme comme des pierres précieuses, et tu apparaîtras pleine de grâce devant tous les habitants de la cour céleste. »

3Pendant la Messe, elle méditait avec reconnaissance tout ce qui est écrit des dons accordés à saint Jean en raison de son intimité particulière avec le Seigneur. Mais lorsqu'on chanta la séquence : Verbum Dei Deo natum 2 : Verbe de Dieu né de Dieu, elle interrompit ses pensées pour faire attention aux paroles chantées en l'honneur du saint. Le bienheureux évangéliste lui apparut alors comme assis à sa droite. Il lui défendit d'abandonner sa méditation, et lui obtint la merveilleuse faveur de la continuer, et de recevoir en même temps des lumières spéciales à chaque parole de la prose.

4Comme on chantait: « Audiit in gyro sedis : Il entendit autour du trône », elle dit à saint Jean : « Oh ! quelles joies vous avez goûtées lorsque Dieu vous a élevé à de telles hauteurs ! » Il répondit : « Tu dis vrai. Mais sache que je goûte encore plus de bonheur à te voir méditer ces paroles, et rendre grâces à mon bien-aimé Seigneur pour la grande condescendance qu'il a eue envers moi 3. » Or, il était assis familièrement auprès d'elle, ressentant ce qu'elle ressentait, jusqu'à ce qu'on en vint au chant de ce verset: « Iste custos Virginis : Ce gardien de la Vierge ». Alors il parut élevé, jusqu'au glorieux trône de Dieu, revêtu d'un admirable éclat, et il reçut les hommages d'affection de tous les habitants des cieux. Il goûta ensuite des délices inexprimables à ces douces paroles qui suivaient : « Coeli cui palatium : Le palais du ciel s'ouvre devant lui, etc. »

1. La mémoire de la bienheureuse Gertrude après avoir été presque perdue pendant deux cents ans a refleuri dans toute l’Eglise d'une manière admirable pour le bien d'un grand nombre, selon la prophétie de saint Jean (Note de l'édition latine.)

3. Eusèbe Amort pense que ceci doit s'entendre de l'éternelle béatitude de saint Jean, et, selon sa coutume il soulève une vaine difficulté : « Qui peut croire, dit-il, que saint Jean se réjouisse plus d'un acte transitoire de vertu de sainte Gertrude que de sa propre gloire ? » Il faut lire toute la strophe qui dit : Audiit in gyro sedis qui psallant cum citharoedis quater seni proceres, et on verra qu'il est question de ce que saint Jean relate dans l'Apocalypse (IV. 10) et qu'il contempla, étant encore en ce monde. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE XXXV.

PRéPARATION A LA FêTE DE L'ASCENSION.

1Avant la célèbre fête de l'Ascension, elle salua les plaies bénies du Seigneur Jésus en récitant cinq mille quatre cent soixante-six fois1 ce verset : « Gloire à vous, ô très douce et très bénigne, très noble et très excellente, ô très joyeuse et très glorieuse, ô resplendissante et toujours tranquille Trinité, pour les plaies vermeilles de mon unique Bien-Aimé ! » Le Seigneur Jésus lui apparut alors. Sa beauté surpassait celle de tous les anges et chacune de ses plaies était ornée d'une fleur d'or. II avait un visage plein de bonté, et la saluant à son tour par d'aimables paroles, il lui dit : « A l'heure de ta mort, je me montrerai à toi plein de charmes et de beauté, dans cette gloire et cette splendeur que tu vois aujourd'hui. Je couvrirai tes péchés et tes négligences d'un ornement semblable à celui dont tes prières ont décoré mes plaies, et cette faveur sera aussi accordée à tous ceux qui salueront chacune de mes plaies avec la même dévotion et les mêmes prières. »

2Le dimanche avant l'Ascension, à l'heure de Matines, elle se leva promptement pour réciter l'office et donner ensuite plus de temps à l'oraison. Elle désirait jouir du Seigneur avec plus de joie et de liberté et lui offrir amoureusement l'hospitalité dans son cœur pendant les quatre jours qui précèdent l'Ascension. Elle avait achevé la cinquième leçon, lorsqu'elle vit une autre infirme qui n'avait personne pour réciter les Matines avec elle. Son cœur rempli de charité fut ému de pitié : « Vous voyez, ô Seigneur, dit-elle, que j'ai dépassé mes forces en récitant seule ces Matines, néanmoins, parce que je désire vous donner l'hospitalité en ces jours, ô Dieu de charité, et que je m'y suis, hélas ! peu préparée cette semaine par la prière et la pratique des vertus, je veux maintenant, en cette charité qui est vous-même, recommencer l'office avec cette sœur, pour votre gloire et pour suppléer à ma misère.

» Comme elle le récitait, le Seigneur, réalisant la parole qu'il avait dite : J’étais malade et vous m'avez visité; et cette autre : Ce que vous avez fait au plus petit des miens, vous l'avez fait à moi-même (Matth. xxv. 36. 40), lui donna sur l'heure de si grands témoignages de tendresse que la parole est impuissante à les traduire, et que les sentiments de l'homme ne peuvent les comprendre. Pour essayer toutefois d'en dire quelque chose, il lui sembla, disait-elle, voir le Seigneur Jésus dans la gloire suprême.

Il était assis à une table délicieusement servie et distribuait non seulement les paroles, mais encore chaque lettre lue dans cet office. C'étaient comme des dons inestimables et ineffables, des joies et des récompenses éternelles accordées aux habitants du ciel, de la terre et aux âmes du purgatoire. Chaque parole des psaumes, des leçons et des répons répandait dans l'âme de celle-ci la douce et suave lumière de la science divine et la remplissait de délices spirituelles. Ces faveurs étaient nombreuses, mais elle n'en put redire que peu de chose, à cause même de leur surabondance.

3Pendant le psaume : Ad te, Domine, clamabo, au verset : Seigneur, sauvez votre peuple et sauvez votre héritage (Ps. xxvii en latin, 28 en français), elle demanda au Seigneur une grâce de bénédiction pour toute l'église, et il lui répondit : « Que veux-tu que je fasse, ô ma bien-aimée? car je me suis mis avec amour en ta puissance, comme sur la croix je me suis fait l'esclave des ordres de mon Père. Je ne pouvais descendre de la croix, puisque ce n'était pas sa volonté ; et de même je ne puis maintenant vouloir autre chose que ce qui plaît à ton amour. Tu peux donc, par la puissance de ma Divinité, distribuer largement à chacun tout ce que tu désires.»

4Pendant les Matines elle jouit de ces consolations et de bien d'autres encore. Comme elle prenait ensuite son repos sur sa couche, le Seigneur lui dit avec une douce bonté : « Celui qui s'est fatigué en pratiquant les oeuvres de charité repose à bon droit sur la paisible couche de l'amour. » Après avoir dit ces mots, il la combla de ses divins embrassements et l'appuya sur sa poitrine, comme sur le doux lit nuptial de la charité. Elle vit alors s'épanouir comme sortant des profondeurs intimes du Cœur divin, l'arbre de la charité : il était d'une forme magnifique, orné de branches et de fruits, couvert de feuilles brillantes comme les étoiles. Cet arbre, déployant et étendant ses rameaux, enveloppa bientôt la couche où reposait cette âme et la réconforta par le parfum de ses fleurs et la saveur de ses fruits délicieux. De la racine du même arbre s'échappait une source très pure, dont les eaux jaillissaient à une grande hauteur pour retomber ensuite vers cette même source et procurer à l'âme le plus doux rafraîchissement. Or, elle vit que cette source représentait la douceur de la Divinité suprême, dont toute la plénitude habite corporellement dans la sainte Humanité de Jésus-Christ (Coloss. II. 9), et dont l'incompréhensible suavité charme tous les élus.

5A la Messe où elle devait communier, elle exposa à Dieu la misère de son âme, comme un ami découvre sa pauvreté à l'ami qui pourra lui donner de grands biens. Elle lui demanda qu'au jour de sa glorieuse Ascension, il obtienne pour elle de Dieu le Père le pardon de toutes ses négligences et de toutes ses fautes. Le Seigneur lui fit cette réponse favorable : « Tu es cette aimable Esther, dont la beauté a tant de charmes à mes yeux : demande ce que tu voudras et je te le donnerai. » Elle pria alors pour les personnes qui lui étaient recommandées, et pour d'autres qui lui avaient rendu quelques services. Le Seigneur, s'inclinant vers elle avec tendresse, parut la couvrir tout entière de son manteau et imprimer, comme à la dérobée, un baiser sur son front. A l'instant même, elle eut conscience d'avoir contracté la veille une légère souillure, en acceptant avec un sentiment trop humain un service qu'on lui avait rendu. Elle dit au Seigneur: « Hélas! Seigneur, pourquoi permettez-vous qu'on ait tant d'égards pour moi et qu'on me respecte de la sorte, lorsque vous, Seigneur et Maître de toutes choses, avez voulu paraître sur la terre comme le dernier des hommes ? N'êtes-vous pas aussi glorifié lorsque vos élus sont méprisés et vilipendés en ce monde, puisqu'ils partageront alors davantage votre triomphe dans le Ciel? » Le Seigneur répondit: « J'ai parlé par le prophète : Jubilate Deo omnis terra ; et : Date gloriam nomini ejus. (Ps. LXV.) : Acclamez Dieu toute la terre, rendez gloire à son nom (Ps 46). Plusieurs ayant mieux compris cette parole, ils te témoignent une affection spéciale, et te regardent avec bienveillance ; moi, en retour, je les sanctifie, je les prépare à recevoir ma grâce, et ils deviennent ainsi agréables à mes yeux. » Elle ajouta : « Seigneur, qu'adviendra-t-il de moi, si les souillures que je contracte sont le moyen de leur sanctification? -- Je prends plaisir, dit le Seigneur, à employer des couleurs ternes ou brillantes pour mettre de la variété sur tes ornements d'or, c'est-à-dire sur la grâce que j'ai déposée dans ton âme. » Cette expression ternes lui fit comprendre que si l'homme se souvient d'avoir reçu les bienfaits de ses semblables avec des sentiments trop humains, qu'il le regrette et s'en humilie, cette humilité le rend agréable à Dieu, de même que le noir fait mieux ressortir l'éclat de l'or. Quand le Seigneur parla de couleurs brillantes, elle vit que si l'on éprouve de la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu, ou pour le bien que les hommes nous ont fait à cause de Dieu, on prépare son âme à recevoir et à garder n'importe quel don du Seigneur.

6En la seconde férie2, elle confessa au Seigneur, avec la dévotion dont on a parlé, les fautes de tous les pécheurs du monde.

Puis elle vint trouver la malade dont il a été question, l'assista au delà de ses forces et offrit cet acte de charité au Seigneur pour le glorifier et réparer les péchés qui se commettent dans le monde entier à l'encontre de ses divines volontés. Alors il lui sembla qu'avec un lien d'or, symbole de la charité, elle enserrait une multitude immense d'hommes et de femmes et les amenait au Seigneur. Le Seigneur bon et miséricordieux montrait une joie ineffable en acceptant cette offrande : il ressemblait à un roi qui verrait tous ses ennemis, amenés devant lui comme captifs par un de ses favoris, et leur accorderait la paix après avoir reçu la promesse d'un fidèle service.

7En la troisième férie, pendant la Messe, elle exposa au Seigneur, de la même manière, les défauts et les imperfections de tous les justes et le pria de daigner les rendre parfaits en sainteté par le moyen qui lui agréerait le plus. Le Seigneur étendit la main et les bénit tous ensemble en les marquant du signe de sa croix victorieuse. Sous l'influence de cette bénédiction salutaire, une douce rosée vint rafraîchir les cœurs de tous les justes et les fit en quelque sorte refleurir, comme des roses ou d'autres fleurs qui s'épanouissent aux rayons du soleil.

8En la quatrième férie, elle pria le Seigneur, à l'élévation de l'hostie, pour les âmes de tous les fidèles défunts, afin qu'il daignât les délivrer de leurs peines, au jour de sa joyeuse Ascension. Le Seigneur parut plonger au milieu du purgatoire une baguette d'or munie d'autant de crochets qu'il recevait de prières pour ces âmes. Chacun des crochets retirait quelques âmes de ce lieu de souffrances pour les placer dans les riantes prairies de l'éternel repos. Par cette vision, celle-ci comprit que si plusieurs personnes s'unissent par charité afin de prier pour les âmes du purgatoire, elles peuvent délivrer un très grand nombre de celles qui durant leur vie ont pratiqué davantage les oeuvres de charité.

9Une autre fois, pour saluer le Seigneur par chacun des membres de son corps, elle avait récité deux cent vingt-cinq fois ce verset : « Je vous salue, Jésus, époux plein de charmes, je vous salue et je vous loue dans la joie de votre Ascension. » Il lui sembla que chaque verset était présenté au Seigneur sous la forme d'un mélodieux instrument de musique, qui le réjouissait en jouant devant lui et chantant ses louanges, comme les ménestrels viennent jouer et chanter aux banquets des princes. Le Seigneur parut accepter avec bonté cet hommage. Elle reconnut aussi que les versets récités avec une plus grande dévotion produisaient une symphonie très agréable, tandis que les versets dits avec moins de ferveur ne rendaient qu'un son triste et voilé.

1. Voir au Livre de la grâce spéciale. Livre I, chap. 35, et Livre VII, chap. 8, où il est dit que le nombre des blessures reçues par Notre Seigneur à la flagellation est de 5466.

Il aurait été révélé à Ste Brigitte, vers 1350, que le nombre total de plaies du Seigneur serait de 5480, chiffre qui est exactement égal à 15 x 365,1/3, soit les 15 oraisons de Ste Brigitte fois le nombre moyen de jours de l’année.(Note du numériseur)

2. Ce jour et les deux suivants désignent les Rogations.

CHAPITRE XXXVI.

DU JOUR SOLENNEL DE L'ASCENSION DU SEIGNEUR.

1Au jour solennel de la glorieuse Ascension, elle chercha dès le matin quel doux hommage de tendresse elle pourrait offrir au Seigneur, à l'heure où il s'éleva vers le ciel, c'est-à-dire à l'heure de midi1. Le Seigneur lui dit : « Tu peux m'adresser dès maintenant les louanges que tu prépares pour cette heure, car en venant ce matin en toi, par le sacrement de l'autel, je goûterai de nouveau toutes les joies de mon Ascension. -- Enseignez-moi, reprit-elle, ô vous l'unique ami de mon âme, comment je puis organiser une procession qui vous soit agréable, en mémoire de cette marche si célèbre que vous fîtes avec vos disciples de Jérusalem à Béthanie avant de remonter vers votre Père. »

Le Seigneur répondit : « Le nom de Béthanie signifie maison d'obéissance. Celui qui veut organiser une procession digne de moi doit, par l'offrande de son entière bonne volonté, m'introduire jusque dans le plus intime secret de son âme. Qu'il regrette ensuite les circonstances dans lesquelles il aurait préféré sa volonté à la mienne et qu'il se propose de chercher, de désirer et d'accomplir en tout mon bon plaisir.»

2Au moment où elle allait recevoir la sainte communion : « Voici que je viens à toi, ô mon épouse, lui dit le Seigneur, moins pour te faire mes adieux que pour t'emmener avec moi et te présenter à mon Père. » Elle comprit alors qu'en se donnant à une âme par le sacrement de son Corps et de son Sang, le Seigneur attire et scelle en son être divin le désir et la bonne volonté de cette âme. Comme la cire offre aux regards l'empreinte dont elle a été marquée, ainsi le Fils de Dieu présente-t-il à son Père cette créature dont il a gravé l'image en lui-même, et obtient-il pour elle des grâces abondantes.

3Celle-ci offrit ensuite à Dieu de courtes invocations qu'elle-même et d'autres personnes avaient adressées au Seigneur, dans le dessein d'orner ses plaies glorieuses et ses membres sacrés en sa triomphante Ascension. Aussitôt le Seigneur Jésus parut devant son Père, comme tout resplendissant de riches joyaux. Le Père céleste, dans la puissance infinie de sa Divinité, semblait attirer et absorber en lui cet éclat dont les âmes ferventes avaient orné son Fils unique. Il en faisait aussi rejaillir une splendeur merveilleuse sur les trônes réservés dans le ciel aux personnes qui avaient récité ces courtes prières, leur réservant une gloire spéciale, après l'exil de cette vie.

4A l'heure de None, elle dirigea vers le Seigneur toute son attention, comme s'il allait réellement à cette heure monter vers le ciel. De nouveau il lui apparut, plus beau que tous les fils des hommes (Ps. XLIV=45. 3) : il était revêtu d'une tunique verte et d'un manteau rose. La tunique verte figurait la sève et la fraîcheur de toutes les vertus, dont la suprême perfection s'est épanouie dans la très sainte Humanité du Christ. Le manteau rose désignait l'incompréhensible amour, qui a déterminé le Seigneur à souffrir pour nous d'indignes traitements, comme s'il n'avait pu acquérir de mérites que par les souffrances de sa Passion. Le Roi de gloire, paré de ces riches vêtements et accompagné d'une multitude d'anges, s'avança au milieu du chœur. Il entoura tendrement de son bras droit chacune des sœurs qui avaient communié le matin et déposa sur leurs lèvres un baiser divin avec ces paroles: « Ecce ego vobiscum sum, usque ad consummationem sæculi :Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. » (Matth. xxviii. 20.) Il sembla offrir à quelques-unes un anneau d'or orné d'une pierre de grand prix en disant: « Non relinquam vos orphanos, veniam ad vos iterum : Je ne vous laisserai pas orphelins ; je reviendrai vers vous. » (Jean. xiv. 18.) Celle-ci, remplie d'admiration, dit au Seigneur : « O Dieu plein de bonté, ces sœurs ont-elles donc mérité quelque chose de plus que les autres, pour que vous daigniez ainsi leur passer l'anneau au doigt, comme gage d'un amour spécial ? » Le Seigneur répondit : « Pendant le dîner, elles ont pensé avec dévotion à la condescendance qui me porta à boire et à manger avec mes disciples avant de remonter aux cieux. Pour chaque bouchée qu'elles ont prise en méditant ce verset: « Virtus tui divini amoris, etc. : Que la force de votre divin amour, ô bon Jésus, m'incorpore à vous tout entière», la pierre de leur anneau possède une vertu toute particulière.

5Lorsque le chœur chanta l'antienne: Elevatis manibus, elle vit le Seigneur s'élever au ciel par sa propre puissance, environné d'une multitude d'anges qui s'empressaient avec respect autour de lui. Tandis qu'il montait dans les airs, il daigna bénir le convent réuni en traçant le signe de la croix et dit : « Pacem meam do vobis ; pacem meam relinquo vobis : Je vous donne ma paix; je vous laisse ma paix. » (Jean. xiv. 27.) En ce moment, elle comprit que par cette bénédiction, le Seigneur avait répandu sa paix divine dans les âmes qui avaient célébré dévotement son Ascension, à tel point que nulle vicissitude ne pourrait désormais les atteindre, car cette paix resterait toujours au fond de leur cœur, comme l'étincelle demeure cachée sous la cendre.

1. Le manuscrit de Vienne porte circa nonam :autour de none (15h); nous préférons la version in meridie.

CHAPITRE XXXVIl.

PRéPARATION A LA FêTE DE LA PENTECôTE.

1La fête solennelle de la Pentecôte étant proche, elle eut l'idée, le dimanche précédent, avant de communier, de prier le Seigneur afin d'être convenablement préparée à la réception du Saint-Esprit, par les vertus de pureté de cœur, d'humilité, de paix et de concorde. En demandant la pureté, elle connut que son cœur était devenu blanc comme la neige. Quand elle demanda la vertu d'humilité, elle vit le Seigneur creuser dans son âme une sorte de cavité destinée à recevoir ses dons. Enfin, lorsqu'elle pria pour obtenir la paix, le Seigneur parut entourer son cœur d'un cercle d'or afin de le défendre contre toute attaque des ennemis. Elle lui dit alors : « Hélas ! mon Seigneur, j'ai peur de. renverser bientôt ce rempart de paix, parce que je ne puis me retenir lorsque je vois qu'on vous offense, et je m'y oppose avec force. » Le Seigneur répondit : « Cette commotion ne renverse pas le rempart qui te protège, mais elle le garnit plutôt de meurtrières par lesquelles l'inextinguible ardeur du Saint-Esprit s'ouvre passage pour souffler sur ton âme ses brises rafraîchissantes. »

2Tandis qu'elle demandait la concorde de la charité, le Seigneur la fortifia, en recouvrant son âme d'une sorte de voile, destiné à conserver en elle les dons du Saint-Esprit. Elle craignit ensuite de perdre bientôt cet abri, en s'élevant avec fierté contre les oppositions soulevées par quelques personnes contre la Religion. Le Seigneur répondit: « On ne perd pas la concorde en s'opposant à l'injustice. Bien plus, je me pose moi-même sur les fissures de ce cœur que le zèle fait éclater, et ainsi j'affermis et je conserve en lui l'habitation et les opérations de mon divin Esprit. » Elle comprit aussi que tous ceux qui demanderaient au Seigneur de les préparer à la venue du Saint-Esprit par les vertus dont nous avons parlé, et s'efforceraient de les pratiquer, obtiendraient les mêmes grâces.

CHAPITRE XXXVIII.

DE LA DOUCE FêTE DE LA PENTECôTE.

1En la vigile sainte, comme elle demandait avec ferveur, pendant l'office, d'être préparée à l'avènement du Saint-Esprit, elle entendit le Seigneur lui dire avec une tendresse infinie: Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit survenant en vous. (Act. I. 8.) Ces paroles lui firent éprouver une grande douceur et elle se prit à considérer humblement sa profonde misère. Elle vit alors que ce sentiment de son indignité creusait en elle comme une sorte d'abîme, qui devenait toujours plus profond à mesure qu'elle s'estimait plus vile. Et du très doux Cœur du Fils de Dieu s'écoulait une source très pure, semblable à un rayon de miel, qui se répandait goutte à goutte en cet abîme de son cœur, pour le remplir jusqu'au bord. Elle comprit que cette source figurait la douceur de l'Esprit-Saint qui, par le Cœur du Fils de Dieu, se répand dans l'âme des élus. Alors le Seigneur, de sa main divine, bénit ce cœur ainsi rempli, comme on bénit les fonts baptismaux, afin que l'âme puisse s'y plonger souvent et sortir chaque fois de ce bain salutaire plus pure et plus agréable à ses yeux.

2Tandis qu'elle se réjouissait d'avoir reçu la grâce de cette bénédiction, elle dit au Seigneur : « O Seigneur, me voici, indigne pécheresse. Je confesse, hélas ! avec douleur que, par suite de la fragilité humaine, j'ai souvent offensé votre toute-puissance divine. Par ignorance j'ai outragé votre suprême sagesse, et par malice, j'ai bien des fois rendu inutile votre incomparable bonté. O Père des miséricordes, ayez pitié de moi; que je trouve en votre toute-puissance la force de résister à tout ce qui n'est pas selon vos désirs. Que votre insondable sagesse me donne la prudence nécessaire pour prévoir tout ce qui blesserait en moi la pureté de vos regards. Enfin que votre inépuisable bonté m'accorde de vous rester si fidèlement attachée, que jamais en rien je ne m'éloigne de votre volonté. » En disant cette prière, il lui semblait se plonger dans la fontaine profonde qui avait été creusée en elle.

Elle en sortit bientôt lavée de toute souillure et plus blanche que la neige. Les saints se levèrent avec joie, et pour suppléer à toutes ses négligences et à sa misère, ils offrirent à Dieu tous leurs mérites, dont elle se trouva magnifiquement parée. Le Seigneur la prit alors et la plaça si bien en face de lui, que son souffle divin passait doucement en l'âme de celle-ci et réciproquement. Le Seigneur lui dit : « Ce sont là les délices que je me plais à trouver parmi les enfants des hommes. » Le souffle de l'âme désignait sa bonne volonté, et le souffle de Dieu figurait la condescendance de la miséricorde divine qui veut bien accepter le bon vouloir de l'âme. Reposant donc ainsi dans les embrassements du Seigneur, elle semblait être dans une douce attente qui devait la préparer dignement à la descente du Saint-Esprit.

3Comme elle s'efforçait d'obtenir du Seigneur par des prières spéciales les sept dons de l'Esprit-Saint :

- demandant tout d'abord celui de crainte qui éloigne du mal, le Seigneur parut planter dans son âme un arbre de forme gracieuse, dont les rameaux étendus semblaient recouvrir toute la demeure de son cœur. Cet arbre portait des épines recourbées d'où sortaient de belles fleurs qui s'élevaient vers le ciel. Il figurait la sainte crainte du Seigneur, laquelle transperce l'âme comme avec des aiguillons pour l'éloigner du mal. Les fleurs symbolisaient la bonne volonté qui fait désirer à l'homme d'être armé contre tout péché par la crainte de Dieu. C'est donc par la recherche du bien et la fuite du mal que l'arbre de la crainte de Dieu produit ses fruits. 4De même, lorsqu'elle demanda au Seigneur les autres dons, chacun lui apparut comme un bel arbre couvert de fleurs et produisant les fruits qui lui sont propres.

- Les arbres de la science et de la piété semblaient distiller une très douce rosée, car ceux qui pratiquent les vertus de science et de piété sont comme baignés dans une rosée céleste qui les fait germer et fleurir.

- Aux arbres de conseil et de force, étaient suspendues de petites cordes d'or, pour montrer que l'âme est attirée vers le désir des choses spirituelles par le conseil et la force du Saint-Esprit.

- Enfin, des arbres de la sagesse et de l'intelligence jaillissaient de petits ruisseaux de nectar pour indiquer que l'âme est arrosée et toute pénétrée de la saveur divine, par l'esprit de sagesse et d'intelligence.

5Elle se sentit si faible pendant la nuit sainte, qu'elle ne put assister longtemps à Matines et dit au Seigneur : « O mon Dieu, quelle gloire et quel honneur vous procure donc votre indigne servante, par une si courte présence à vos vigiles saintes ? » Le Seigneur répondit : « Je vais te faire comprendre les choses spirituelles par une comparaison tirée des choses extérieures. Réfléchis à ce qu'un époux ressent de bonheur, lorsque son épouse lui prodigue, dans la joie de son cœur, les marques de sa tendresse. L'époux cependant ne ressentira jamais la satisfaction que j'éprouve moi-même, lorsque les élus m'offrent leurs cœurs afin que j'y prenne mes délices, ne serait-ce que pendant un instant. »

6Comme elle allait communier, il lui sembla qu'il s'exhalait de tous les membres du Seigneur un souffle très doux qui pénétrait son âme, et lui faisait éprouver d'ineffables délices.

Elle comprit que cette faveur lui était accordée, parce qu'elle avait demandé avec ferveur les dons du Saint-Esprit. Après avoir communié, elle offrit à Dieu le Père la très sainte vie de Jésus-Christ, pour suppléer à la négligence dont elle avait fait preuve depuis l'entrée de l'Esprit-Saint en elle au baptême, n'ayant pas toujours offert à l'Hôte divin une demeure convenable dans son âme. Cette offrande fut une provocation pour le très doux Esprit, qui, plus rapide que l'aigle fondant sur une proie, descendit d'un coup d'aile, sous forme de colombe, sur le Sacrement de vie. Il y rechercha le très doux Cœur de Jésus, y pénétra et montra combien lui était agréable la demeure qu'il trouvait au sein béni du Seigneur.

7A Tierce, comme on chantait l'hymne Veni Creator, le Seigneur Jésus lui apparut et sembla ouvrir de ses deux mains son Cœur sacré tout rempli de la divine douceur.

- Elle tomba aussitôt à genoux et inclina la tête afin de la poser au milieu du Cœur divin. Le Seigneur, prenant alors la tête de son épouse, l'enferma dans son Cœur sacré, comme pour unir à lui cette volonté qui est la tête de l'âme, et pour la sanctifier.

- A la seconde strophe : Qui Paraclitus diceris, le Seigneur l'invita à mettre ses deux mains sur le Cœur divin afin d'obtenir le secours des divines consolations pour ses oeuvres, en sorte qu'elles puissent à l'avenir être toutes parfaitement agréables à Dieu.

- Au troisième verset : Tu septiformis gratia, elle appliqua de même ses pieds sur le Cœur du Seigneur et mérita la sanctification de tous ses désirs ainsi désignés.

- A la quatrième strophe : Accende lumen sensibus, elle confia ses sens au Seigneur et reçut la promesse qu'ils seraient assez illuminés pour éclairer même le prochain dans la science de Dieu et le rendre fervent dans l'amour.

- Pendant le cinquième verset : Hostem repellas longius, le Seigneur s'inclina avec tendresse et lui donna son baiser divin, pour lui servir d'invincible bouclier afin de repousser les traits de l'ennemi. Et pendant cette opération, son âme ressentit une telle douceur, que ce fut bien pour elle la réalisation de ce qui lui avait été annoncé la veille: Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit survenant en vous. CHAPITRE XXXIX,

COMMENT ELLE ATTEIGNIT LA PLéNITUDE DE LA VIE SPIRITUELLE.

1En la deuxième férie1, au moment de l'élévation, elle offrit la sainte hostie pour suppléer aux négligences commises dans sa vie spirituelle, quand elle n'avait pas suivi le mouvement de l'Esprit, ou quand elle l'avait étouffé. Elle vit alors l'hostie salutaire produire autour d'elle-même des rameaux magnifiques : le Saint-Esprit les réunissait et semblait en former comme une haie autour du trône de la Trinité toujours adorable. Ces rameaux sortis de l'hostie montraient à celle-ci que les négligences de sa vie étaient complètement réparées par la grandeur de ce Sacrement. Et du trône une voix se fit entendre qui disait : « Qu'elle approche avec confiance de la chambre nuptiale, celle qui réjouit l'époux par les charmes de ces fleurs.

» Elle comprit alors que le Seigneur, à cause de l'oblation de ce grand Sacrement, daignait la recevoir comme une âme parfaite dans l'état spirituel.

2Ensuite elle pria selon sa coutume, au premier Agnus Dei pour l'église entière, afin qu'en toutes choses Dieu la gouvernât comme un père ; au second Agnus Dei, elle demanda le soulagement des âmes du purgatoire ; au troisième, elle pria le Seigneur de vouloir bien accroître les mérites des saints et des élus qui régnaient avec lui dans le ciel. A ces paroles : dona nobis pacem, le Seigneur s'inclina vers elle avec tendresse et imprima sur ses lèvres un baiser d'une telle vertu, que tous les saints en éprouvèrent l'efficacité, car, pénétrés de sa douceur, ils en reçurent une grande augmentation de joie et de mérite.

3Tandis qu'elle s'avançait pour communier, tous les saints se levèrent : leurs mérites, brillants sous les clartés divines, jetèrent un éclat merveilleux, comme les boucliers qui étincellent sous les rayons du soleil, et cet éclat projetait une splendeur nouvelle sur l'âme de celle-ci. Elle était donc en présence du Seigneur, dans l'attente, sans pouvoir jouir encore de l'union divine ; mais quand elle eut reçu le Sacrement de vie, son âme se trouva jointe au Bien-Aimé dans une plénitude de jouissance aussi complète que possible en cette vie. Les rameaux dont le Saint-Esprit avait entouré le trône de la très sainte Trinité commencèrent soudain à verdir et à fleurir, comme une herbe desséchée reprend sa vigueur sous l'influence d'une pluie bienfaisante. La sainte et toujours tranquille Trinité en reçut d'ineffables délices et répandit sur tous les saints des joies et des allégresses nouvelles.

1. Lundi de la Pentecôte.

CHAPITRE XL.

DE LA GRACE DU SAINT-ESPRIT. En la troisième férie1, elle offrit au Seigneur l'hostie sainte pour suppléer à son défaut de gratitude dans l'usage de sa grâce spéciale d'union et d'intimité, grâce que le Seigneur lui avait accordée préférablement à beaucoup d'autres. Elle regrettait aussi de ne s'être point assez mise à l'écart des choses extérieures pour ne chercher que Dieu et ne penser qu'à lui. Cet acte fut accompli avec une si généreuse loyauté, qu'elle demanda de porter toujours la peine due à ses négligences afin d'offrir une satisfaction au Seigneur pour le détriment causé à son honneur et à sa gloire. Le Seigneur, dont la clémence accepte la bonne volonté pour le fait, parut à cette offrande de l'hostie exaucer parfaitement sa demande, car le Saint-Esprit, recueillant en lui-même toute la perfection du Christ, descendit avec elle dans l'âme, et par la très sainte hostie s'unit à cette âme bienheureuse d'une manière inséparable.

1 . Mardi de la Pentecôte.

CHAPITRE XLI.

DE LA FêTE DE LA GLORIEUSE TRINITé.

1En la fête solennelle de la resplendissante et toujours tranquille Trinité, elle récita en son honneur ce verset : « Gloire à vous, souveraine, très excellente, très glorieuse, très noble, très douce, très bénigne, toujours tranquille et ineffable Trinité ; Déité une et égale avant tous les siècles, maintenant et à jamais. » Comme elle offrait cette prière au Seigneur, le Fils lui apparut revêtu de son Humanité en laquelle il est dit moindre que le Père. Il se tenait en présence de l'adorable Trinité dans la grâce et la fleur de sa jeunesse, portant sur chacun de ses membres une fleur d'un tel éclat et d'une telle beauté, que rien ici-bas n'en peut donner une idée. Cette vision signifiait que la petitesse de l'homme se trouvant dans l'impossibilité d'atteindre jamais à l'inaccessible louange de la Trinité suprême, Jésus-Christ, dans cette humanité par laquelle il est dit moindre que le Père, s'est emparé de nos faibles efforts, et les a ennoblis pour en faire un digne holocauste à la suprême et indivisible Trinité.

2Comme on entonnait les Vêpres, le Fils de Dieu présenta à la glorieuse Trinité son Cœur sacré qu'il tenait dans ses deux mains comme une lyre mélodieuse. Sur cette lyre venaient doucement résonner devant Dieu, la ferveur des âmes et toutes les paroles des cantiques sacrés. Ceux qui chantaient sans dévotion spéciale, par routine ou en cherchant une satisfaction toute humaine, ne produisaient qu'un sourd murmure sur les cordes basses; mais ceux qui s'appliquaient à chanter dévotement la louange de l'adorable Trinité, semblaient faire retentir par le Cœur de Jésus un chant suave et mélodieux, sur les cordes les plus sonores. Quand on chanta l'antienne : Osculetur me : il m’embrasse, une voix se fit entendre : elle sortait du trône et disait : « Qu'il s'approche mon Fils bien-aimé en qui j'ai trouvé mes suprêmes complaisances et qu'il donne un baiser infiniment doux à tout ce que mon essence renferme de délices. » Alors le Fils de Dieu, s'approchant sous sa forme humaine, donna ce doux baiser à l'incompréhensible Divinité, à laquelle sa très sainte Humanité seule a mérité de s'attacher par le lien d'une inséparable union.

3Ensuite le Fils de Dieu, se tournant vers la Vierge sa Mère en l'honneur de laquelle on chantait cette antienne, lui dit : « Approchez aussi, ma très douce Mère, et recevez de moi un tendre baiser. » Lorsque le Seigneur Jésus eut donné ce baiser avec une grande tendresse à sa bienheureuse Mère, chacun de ses membres parut aussitôt orné des fleurs mêmes dont le Seigneur avait daigné se montrer paré en vertu des prières qui lui avaient été offertes. Le Fils de Dieu procura cet honneur à sa Mère, parce que c'était d'elle qu'il avait pris cette nature humaine, dont les membres très saints paraissaient ornés des fleurs de nos dévotions et de nos pauvres prières. Elle comprit que toutes les fois que l'on nommait en cette fête la personne du Fils, Dieu le Père comblait ce Fils bien-aimé de ses incomparables et infinies tendresses ; elles glorifiaient merveilleusement l'humanité de Jésus-Christ, et les élus recevaient par cette glorification une connaissance nouvelle de l'incompréhensible Trinité.

4Pendant Laudes, comme on chantait l'antienne : Te jure laudant 1, celle-ci loua de toutes ses forces l'adorable Trinité, souhaitant de pouvoir chanter cette antienne à l'heure de son agonie avec une ferveur suffisante pour consumer ses forces et lui faire perdre la vie en louant Dieu. La resplendissante et toujours tranquille Trinité parut s'incliner avec amour et tendresse vers le très saint Cœur de Jésus, qui, sous forme d'une lyre merveilleuse, était touché en sa présence et résonnait avec douceur. Elle attacha à cette lyre divine trois cordes qui se mirent en harmonie avec l'invincible toute-puissance du Père, la sagesse du Fils et la bienveillance du Saint-Esprit pour acquitter sans cesse toutes les dettes de son âme au gré de la bienheureuse Trinité.

5Après avoir chanté Matines avec une dévotion soutenue, elle se demanda si elle n'aurait pas démérité aux yeux de Dieu par quelque négligence, car elle n'avait pas joui des lumières intellectuelles qu'elle avait coutume de recevoir dans la prière. Elle fut divinement instruite par ces paroles: « Si l'on examine la balance de la justice, tu as certainement mérité d'être privée de douceurs et de lumières spirituelles parce que, en prenant un plaisir naturel dans la sonore mélodie du chant, tu as suivi les mouvements de ta volonté propre; tu recevras néanmoins une récompense dans la vie future, parce que tu as préféré les labeurs de mon service à ton repos. »

6Aucune parole ne pourrait faire comprendre à l'intelligence humaine les grâces et les révélations reçues par cette âme en la grande fête de la Trinité, fête qui lui était particulièrement chère. Aussi redisons pour ces bienfaits et ceux que Dieu seul connaît, les louanges et les actions de grâces placées en ce jour sur nos lèvres par les offices de l'église.

1. Antienne : Te jure laudant, te adorant, te glorificant omnes creaturæ tuæ, o beata Trinitas : O bienheureuse Trinité, que toutes tes créatures te louent, t'adorent et te glorifient. (Cinquième antienne de Laudes dans les anciens bréviaires.)

CHAPITRE XLII.

DE SAINT JEAN-BAPTISTE.

1Le jour de saint Jean-Baptiste, comme elle assistait aux Matines avec toute la dévotion possible, elle vit le bienheureux Jean debout en face du glorieux trône du Roi céleste. Il était d'une merveilleuse beauté, dans tout l'éclat de sa jeunesse et revêtu d'une grande gloire à cause de ses prérogatives spéciales: car il fut trouvé digne de baptiser le Christ, d'être son précurseur, de le montrer au peuple, et il reçut d'autres honneurs encore. Tandis qu'elle le considérait ainsi, elle trouva qu'il ne ressemblait guère aux peintures qu'elle en avait vues, et qui le représentent comme un homme avancé en âge et d'aspect misérable. Le bienheureux Jean lui dit que ce fait même ne laissait pas d'ajouter encore à sa gloire, car si la peinture le représentait comme un homme avancé en âge, c'est que son âme, remplie de forces et guidée par l'amour. avait été résolue à combattre le mal, à lutter jusqu'à la vieillesse et la décrépitude, jusqu'à l'extinction de ses forces et de ses facultés et à chercher toujours la plus haute perfection. C'est parce qu'il avait terminé son existence en poursuivant un tel dessein qu'il recevait de si grandes récompenses. Comme celle-ci se demandait si la justice et la sainteté des parents du bienheureux Jean n'avaient pas servi à accroître les mérites de leur fils, le saint répondit : « Parce que j'ai eu des parents justes qui m'ont appris la voie de la justice, je me trouve plus élevé en gloire, de même qu'un trône semblera d'une plus grande hauteur s'il est placé sur des colonnes disposées avec art. Mais qu'ils aient été vertueux selon le monde, qu'ils aient été beaux, riches ou nobles, de ces biens-là je ne retire de profit qu'en proportion de ce que je les ai dédaignés pour me tourner vers les choses célestes; et la gloire qui m'en revient est semblable à celle du chevalier victorieux qui reconnaît avoir échappé à beaucoup de dangers. »

2A la messe, tandis que le convent communiait, le bienheureux Jean-Baptiste lui apparut de nouveau couvert de magnifiques vêtements roses. Ces vêtements étaient ornés d'autant d'agneaux d'or qu'il y avait dans toute l’église de personnes ayant reçu le Corps du Seigneur en ce jour, pour célébrer la naissance de Jean. Elle voyait aussi le même Jean-Baptiste prier pour tous ceux qui avaient célébré sa fête, et leur obtenir les mêmes mérites que lui le Précurseur avait acquis par ses fidèles travaux, quand il s'appliquait avec zèle à convertir au Seigneur les cœurs des peuples.

CHAPITRE XLIII.

DE SAINT LéON PAPE.

1Comme la fête de saint Léon pape tombait un dimanche, et que celle-ci s'adonnait à l'oraison avec plus de ferveur, elle contempla le vénérable pontife entouré d'une gloire admirable. Se souvenant de la circonstance1 où saint Léon pour vaincre une tentation s'était coupé la main, elle louait Dieu pour cette complète victoire qui avait procuré au saint un si glorieux triomphe. Elle demanda que, par les mérites de ce grand pape, une personne arrivât à triompher de toutes ses tentations pour la gloire de Dieu. Elle reçut alors du saint les instructions suivantes : la personne pour laquelle elle priait devait, avant de se rendre quelque part ou d'entreprendre un travail quelconque pouvant être une occasion de tentation, réciter ce verset : « Que mon cœur et mon corps deviennent immaculés. »

(Ps. CXVIII=119. 80.) Elle devait ensuite, son oeuvre terminée, remercier le Seigneur de l'avoir préservée des chutes, car aucune créature ne pèche si grièvement qu'elle ne puisse pécher plus grièvement encore, si la miséricorde de Dieu ne la gardait. Toutefois, si elle commettait quelque faiblesse, elle devait offrir en réparation à Dieu le Père la très innocente Passion et mort de Jésus-Christ. Le saint ajouta que si cette personne était fidèle à cette pratique, Dieu ne permettrait jamais qu'elle tombât jusqu'à encourir la damnation.

2Comme celle-ci allait à la communion, elle comprit que saint Léon était là, et intercédait pour elle auprès du Seigneur. Il demandait que par la réception de l'auguste sacrement, elle expérimentât la douceur de cette divine influence qu'il avait ressentie lui-même lorsqu'il célébra les divins mystères pour la première fois, après avoir recouvré, par l'intercession de la Vierge-Mère, la main qu'il s'était coupée. Le Seigneur agréa cette prière, communiqua à l'âme de celle-ci l'abondance de ses tendresses divines, et lui conféra tout le mérite dont le bienheureux pape resplendit dans les cieux, pour avoir triomphé de la tentation par une si éclatante victoire. Le Seigneur dans sa bonté voulut lui accorder cette grâce, parce que celle-ci, sachant que l'épreuve de la vertu accroît la gloire dans le ciel, craignait toujours, dans son humilité, de ne pas mériter la récompense réservée à la chasteté. En effet, Dieu ne permit jamais, à cause de la grande pureté de son cœur, qu'elle ressentît les tentations de la chair, mais elle attribuait cette grâce à sa faiblesse: elle estimait que le Seigneur la préservait miséricordieusement de ce péril, parce qu'il connaissait sa fragilité et craignait qu'elle ne succombât sans lutte à la tentation. Les mérites de ce saint venaient donc suppléer pour elle à l'indigence dont elle souffrait. Le Seigneur y ajouta encore le mérite que la personne recommandée à ses prières pourrait acquérir si, fidèle aux avis de sa conseillère, elle surmontait avec vaillance. les tentations. Celle-ci comprit donc que si on rend grâces à Dieu pour une victoire remportée par le prochain ou pour un bienfait qu'il a reçu, ou encore si l'on instruit quelqu'un pour le rendre meilleur, on acquiert pour ainsi dire le mérite des autres en plus du mérite personnel.

1. Cette action est attribuée à saint Léon dans une ancienne histoire de la vie de ce grand pape. Baronius en a prouvé la fausseté. Sainte Gertrude ne loue et ne recommande ici que la vertu, elle n'affirme pas la fait, qui était sans doute généralement admis a son époque. CHAPITRE XLIV.

DES SAINTS APôTRES PIERRE ET PAUL. 1En la fête solennelle des Princes des Apôtres Pierre et Paul, comme on chantait aux Matines le répons : Si diligis me :si tu m’aimes, celle-ci demanda au Seigneur quelles brebis elle pourrait paître afin de lui prouver par des oeuvres la grandeur de son amour. Le Seigneur répondit : « Fais paître pour moi cinq agneaux choisis et tendrement aimés, c'est-à-dire : Nourris ton cœur par des méditations divines, ta bouche par des paroles salutaires, tes yeux par de saintes lectures, tes oreilles par d'utiles avis, tes mains par des travaux continuels. Chaque fois en effet que tu t'appliqueras à l'un de ces exercices, j'y trouverai la plus grande démonstration de ton amour. »

- Dans les méditations divines elle comprit qu'il fallait inclure tous les projets conçus pour la gloire de Dieu, le profit personnel ou 1e salut du prochain.

- Les entretiens salutaires et les saintes lectures comprenaient tout ce qu'il est bon de regarder, comme l'image du crucifix, les souffrances des malades, les exemples des justes.

- Pour ce qui concerne les avis utiles, elle vit que les oreilles sont pour ainsi dire nourries selon le bon plaisir de Dieu, lorsqu'on reçoit avec patience les réprimandes.

- Quant au travail incessant des mains, comme elle pensait qu'on ne peut le pratiquer simultanément avec la lecture, il lui fut donné de comprendre que le Seigneur accepte comme un travail le désir ou l'intention de lire, ou même qu'il compte l'acte de tenir le livre en mains ou autres actes semblables.

2Pendant la messe, comme elle louait le bienheureux Pierre des privilèges insignes qu'il a reçus et eu particulier de ce qu'il a entendu le Seigneur lui dire : Tout ce que tu lieras sur la terre, etc. (Matth. XVIII. 18), cet apôtre lui apparut sous les vêtements sacrés, dans toute la majesté du Pontife suprême; il étendit la main et lui donna sa bénédiction, afin de consommer en elle l’œuvre de salut qu'il opère dans les âmes, en vertu de la puissance que lui conféra cette parole. Comme elle allait ensuite recevoir le Corps du Christ et tremblait au souvenir de son indignité, elle vit les deux Apôtres s'approcher d'elle, se placer l'un à sa droite et l'autre à sa gauche, et la conduire ainsi avec grand honneur. A son arrivée, le Fils de Dieu se leva et l'entourant de ses bras lui dit: « Sache que ces bras dans lesquels je te reçois maintenant t'ont réellement amenée vers moi, mais j'ai désiré me servir du ministère des Apôtres afin d'augmenter ta dévotion envers eux. » Alors celle-ci se reprocha d'avoir oublié d'honorer saint Paul par quelque pratique spéciale, et pria le Seigneur de suppléer lui-même à sa négligence.

3Pendant qu'elle priait après avoir reçu la communion, elle parut être assise au côté du Seigneur, comme s'assied la reine sur le trône du roi ; et les Princes des Apôtres venaient fléchir les genoux devant le trône, à la manière des chevaliers qui se présentent pour recevoir les récompenses distribuées par leur Seigneur et leur Dame. Il semblait en effet que la vertu de sa communion avait ajouté quelque chose aux mérites des saints. Elle se demanda alors avec étonnement si les Apôtres n'avaient pas acquis assez de mérites sur la terre en offrant souvent ce même sacrifice ; elle fut instruite par cette comparaison : Bien que ce soit un honneur suffisant pour la reine d'être l'épouse du roi, elle goûte cependant encore beaucoup de joie quand elle voit arriver le jour des noces de sa fille. De même tous les saints prennent part au bonheur de l'âme qui reçoit avec amour le Sacrement de l'autel.

CHAPITRE XLV.

DE SAINTE MARGUERITE VIERGE.

1En la fête de l'illustre vierge la bienheureuse Marguerite, comme elle assistait aux Vêpres avec dévotion cette glorieuse vierge lui apparut toute brillante dans la splendeur de l'immortelle béatitude. Elle était parée du vêtement incomparable de la gloire et se tenait devant le trône de la divine Majesté. Lorsqu'on entonna le répons : Virgo veneranda 1, une lumière éclatante fut projetée par la parfaite pureté de la très innocente et virginale Humanité du Seigneur Jésus pour accroître encore la beauté virginale de la bienheureuse Marguerite. Le Seigneur semblait vouloir ainsi renouveler et redoubler en elle le mérite de la chaste virginité, comme le peintre vernit un riche tableau pour le faire briller davantage. A cette parole : in magna stans constantia : conservant une grande fidélité, le Fils de Dieu, pour augmenter la gloire de son épouse et mettre le comble aux mérites de ses souffrances, dirigea de nouveau vers elle une lumière merveilleuse, qui provenait de la gloire incomparable de la très innocente et très amère Passion du Christ, et qui fit resplendir dans l'âme de cette vierge une ineffable beauté. Ensuite, comme on chantait dans l'hymne ces paroles: « Sponsisque reddens proemia : qui récompense ses épouses », le Seigneur, s'adressant avec tendresse à son épouse, lui dit : « O Vierge, n'ai-je pas suffisamment augmenté la récompense due à vos mérites, pour qu'on me demande encore pour vous de nouvelles faveurs ? » Et la caressant avec amour, il attira en lui-même la dévotion de tous ceux qui, dans le monde entier célébraient la fête de la bienheureuse Marguerite. Par toute cette dévotion il augmenta encore les inestimables récompenses de la glorieuse vierge.

2Alors la bienheureuse Marguerite se tourna vers celle-ci et lui dit : « Réjouis-toi et sois dans l'allégresse, ô toi que le Seigneur a élue, parce que en vérité, après avoir souffert un peu de temps2 en ce monde diverses maladies et adversités, tu te réjouiras éternellement dans la gloire du ciel. Pour chaque instant de souffrance corporelle, ton époux et l'ami de ton âme te rendra mille et mille années de consolations célestes. Les souffrances que tu éprouves en ton cœur ou que tu rencontres dans tes travaux, c'est lui qui te les envoie par une disposition toute spéciale de son amour ; par ce moyen, il te sanctifie d'une façon admirable d'heure en heure, de jour en jour, et te prépare à la béatitude éternelle. Songe qu'à l'heure de ma mort, c'est-à-dire au jour où je reçus cette gloire dans laquelle je tressaille maintenant, je n'étais pas vénérée par tout l'univers comme je le suis ; j'étais au contraire méprisée et regardée à peu près comme une misérable.

Crois donc fermement qu'au terme heureux de ta vie, tu jouiras dans une gloire sans fin des doux embrassements de l'époux immortel, au sein de ces célestes délices que l’œil n'a pas vues, que l'oreille n'a pas entendues, que le cœur de l'homme n'a pas conçues et que Dieu prépare à ceux qui l'aiment. »

1. R/ Virgo veneranda in magna stans constantia verba contempsit judicis ; * Nil cogitans de rebus lubricis.

V/ Coelestis proemii spe gaudens, in tribulatione erat patiens. * Nil cogitans.

R/ La vierge digne de louange, ferme et constante, méprisa les paroles du juge. Sa pensée s'éloignait de ce qui est impur V/ Joyeuse dans l'espoir de la céleste récompense, elle souffrait l'épreuve avec patience.

2. C'est la troisième fois que nous voyons dans ces révélations la bienheureuse Gertrude recevoir l'annonce de sa mort prochaine. Voir ch. xxxiv et xxxv, et Livre V. ch. xxiii. Il faut donc penser que son âme s'envola vers le ciel peu après cette fête. CHAPITRE XLVI.

DE SAINTE MARIE MADELEINE.

1En la fête de la bienheureuse Marie-Madeleine, l'amante du Christ Jésus apparut à celle-ci pendant les premières Vêpres, ornée de roses d'or et étincelante de pierreries aussi nombreuses que les souillures de ses péchés. Debout, à la droite du Fils de Dieu, elle semblait répandre sur toute la céleste patrie le merveilleux éclat de sa gloire, et le Seigneur Jésus, en lui prodiguant de familières caresses, lui adressait les paroles les plus tendres. Celle-ci comprit alors que les fleurs d'or représentaient la clémence divine qui avait remis les péchés de sainte Madeleine, et les pierres précieuses la pénitence, qui avait effacé toutes ses fautes, aidée de la grâce de Dieu.

2Pendant les Matines, elle appliqua sa dévotion aux paroles et aux neumes qui étaient chantés en l'honneur de la bienheureuse Marie-Madeleine, et la pria d'intercéder pour elle et pour les personnes qui lui étaient recommandées. Sainte Madeleine s'avança alors, se prosterna aux pieds du Seigneur, les baisa avec amour et les éleva ensuite de ses deux mains afin de les offrir, par la vertu de ses mérites, à tous ceux qui désiraient s'en approcher par une sincère pénitence. Celle-ci vint avec dévotion baiser tendrement ces pieds sacrés et dit : « Voici, ô très aimé Seigneur, que je vous offre les peines de vos servantes qui me sont confiées, et en leur compagnie je lave vos pieds très saints. » Le Seigneur répondit : « C'est avec raison que tu m'as lavé les pieds en leur nom ; et maintenant dis à celles pour qui tu pries qu'elles me les essuient elles-mêmes de leurs cheveux, qu'elles les baisent et les oignent de parfums. » Elle comprit alors que ces personnes devaient observer trois choses :

- d'abord pour essuyer les pieds du Seigneur, elles devaient considérer et rechercher avec soin si dans les peines qu'elles supportaient il ne se trouvait rien qui fût opposé à Dieu ou qui les empêchât d'appartenir à Dieu. Dans ce cas, elles devaient diriger leur intention de manière à être prêtes, pour éloigner ces obstacles, à supporter toutes les douleurs possibles.

- Secondement, pour baiser les pieds du Seigneur, elles devaient se confier pleinement à la Bonté divine qui leur pardonnerait volontiers ce qu'elles regretteraient de tout cœur.

- Enfin pour oindre de parfums les pieds du Seigneur, elles devaient avoir la volonté bien sincère d'éviter, autant que possible, tout ce qui déplaît à Dieu.

3Le Seigneur ajouta : « Si tu veux aussi m'offrir le parfum que, d'après l'écriture, cette femme dévote répandit sur ma tête en brisant le vase qui le contenait, d'où il advint que « la maison fut toute remplie de l'odeur du parfum : et domus impleta est ex odore unguenti » (Jean. XII. 3), tu devras aimer la vérité. En effet celui qui par amour de la vérité et pour défendre la vérité, s'expose à perdre ses amis, s'attire des peines ou entreprend volontiers de grands travaux ; celui-là brise réellement le vase d'albâtre et répand sur ma tête un parfum précieux qui remplit 1a maison de son odeur délicieuse. Il donne en vérité le bon exemple, et tandis qu'il s'efforce de corriger les autres, il s'amende lui-même de tous ses vices 1, car il évite de commettre les fautes qu'il blâme dans le prochain, ainsi la bonne odeur se répand par la correction d'autrui et par le bon exemple qu'il donne. S'il arrive que, dans son amour pour la vérité, il commette quelque faute, soit en corrigeant le prochain avec un zèle excessif et de dures paroles, soit en se montrant négligent ou trop rigoureux; je l'excuserai auprès de Dieu le Père et de tous les habitants du ciel comme autrefois j'ai excusé Marie ; bien plus, je satisferai pour toutes ses fautes. »

4Celle-ci dit encore : « O Seigneur, il est rapporté que Marie a acheté ce parfum ; comment pourrai-je vous rendre un hommage si agréable que je semble aussi l'avoir payé d'un grand prix ? » Le Seigneur répondit: « Celui qui m'offre sa bonne volonté en toute occasion où il s'efforce d'agir pour mon amour, et s'expose même à de durs labeurs afin de procurer ma gloire, achète vraiment ce parfum précieux et agréable.

II l'achète pourvu que, préférant mon honneur à son propre avantage, il s'expose volontiers à mille désagréments, lors même que. par suite de certains obstacles, il ne peut réaliser son dessein. »

1. « Ipse efficitur a vitiis emendatus. » Règle de saint Benoît, chap II.

CHAPITRE XLVII.

DE SAINT JACQUES, APôTRE.

1En la fête de saint Jacques le Majeur, ce glorieux apôtre lui apparut, orné des mérites de tous les pèlerins qui étaient allés vénérer les reliques de son corps. Celle-ci, toute remplie d'admiration, demanda au Seigneur pourquoi il permettait que saint Jacques reçoive un si grand honneur, car tous les peuples accouraient de très loin avec une ardente dévotion, pour vénérer ses reliques, plutôt que d'aller aux tombeaux des princes des apôtres Pierre et Paul, des apôtres ou d'autres saints. Le Seigneur répondit : « J'ai honoré cet apôtre bien-aimé d'un privilège spécial, à cause du zèle ardent qui l'excitait pour mon amour à sauver les âmes. Mais comme je l'ai retiré assez promptement de ce monde, il n'a pu travailler longtemps à ma gloire, et convertir à la foi une aussi grande multitude de peuples qu'il l'aurait désiré. Sa bonne volonté cependant demeure en ma présence, forte et vivante, toujours unie à la mienne ; elle lui a mérité, pour ce qu'il n'a pu accomplir ici-bas, à cause de cette mort prématurée, de trouver un supplément (jusqu'à la fin du monde) dans cette affluence de pèlerins qui sont attirés par les nombreux miracles opérés à son tombeau, et vont en ce lieu recevoir l'absolution de leurs péchés et se fortifier dans la foi catholique par ce dévot pèlerinage. »

2Ces paroles lui firent désirer de recevoir elle-même, par les mérites de cet apôtre, l'absolution de ses péchés, et elle se proposa de remplacer le pèlerinage de saint Jacques, par la réception du Corps du Seigneur. Après avoir accompli cet acte, il lui sembla qu'elle était assise avec le Seigneur de toute majesté à une table servie de mets somptueux. Lorsqu'elle eut offert à Dieu le Corps de Jésus-Christ en louange éternelle et pour augmenter la béatitude et la gloire de saint Jacques, cet apôtre apparut, semblable à un prince des plus illustres, se mit à table avec grand respect en face du Seigneur, et rendit d'immenses actions de grâces pour cette offrande magnifique du sacrement vivifiant qui avait été faite en son honneur. Il pria le Seigneur de vouloir bien opérer par sa grâce en l'âme qui avait présenté cette offrande, les effets de salut que sa bonté pouvait jamais avoir opéré par les mérites de son apôtre.

CHAPITRE XLVIII.

DE L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1La fête de la très douce Assomption de la Vierge sans tache approchait, et celle-ci, retenue de nouveau sur sa couche, ne pouvait, malgré son désir, réciter autant d'Ave Maria que la bienheureuse Vierge avait passé d'années sur la terre1. Elle s'efforça néanmoins d'atteindre ce nombre en partageant en trois parties la Salutation angélique : Ave Maria - Gratia plena - Dominus tecum. Elle offrait cette prière avec d'autres encore qu'on lui avait demandé de présenter à la bienheureuse Vierge, lorsque cette gracieuse Reine lui apparut revêtue d'un manteau vert sur lequel brillaient de nombreuses fleurs d'or, en forme de trèfle, et elle lui dit : « Je porte sur mon vêtement autant de fleurs que chacune des personnes dont tu m'offres les prières a prononcé de paroles. Le plus ou moins d'éclat dont brillent ces fleurs, dépend de l'attention plus ou mains grande que chaque âme apportait à la prière. Et maintenant je dirige en retour cette splendeur sur chacune de ces âmes afin de les rendre agréables à mon Fils et à toute l'armée céleste. »

2La Bienheureuse Vierge semblait porter aussi, mêlées à ces trèfles, quelques roses d'une grande beauté ayant six feuilles : trois de ces feuilles paraissaient d'or et merveilleusement ornées de pierres précieuses, et les trois autres offraient une admirable variété de couleurs. Dans les trois feuilles en or, celle-ci reconnut les trois coupures de l'Ave Maria qu'elle avait récitées non sans peine et malgré sa faiblesse. Le Seigneur avait voulu, dans sa bonté, joindre à ces feuilles, les trois autres aux couleurs incomparables

- la première, pour l'amour avec lequel elle avait salué et loué sa très douce Mère;

- la seconde, pour la discrétion qu'elle avait montrée en ne récitant que ces trois parties de la prière, puisqu'elle était dans l'impossibilité de faire davantage ;

- la troisième, pour la parfaite confiance qui lui faisait espérer de voir le Seigneur et sa douce Mère accepter ses faibles efforts. 3A l'heure de Prime, après laquelle on devait chanter la messe de la Vigile de l'Assomption, elle pria le Seigneur de vouloir bien lui obtenir grâce et faveur auprès de sa très douce Mère, parce qu'elle estimait ne pas lui avoir rendu des hommages suffisants. Le Seigneur s'inclina alors vers sa Mère, et dans l'embrassement le plus tendre, lui témoigna l'affection filiale qu'il avait ressentie pour elle, en lui disant : « Souvenez-vous, ma Dame et Mère très aimante, que j'ai pardonné aux pécheurs à cause de vous, et regardez mon élue avec autant d'amour que si elle vous avait servie tous les jours avec la plus grande dévotion. » A ces paroles la Vierge-Mère parut se fondre de tendresse, et pour l'amour de son Fils, elle se donna à cette âme avec toute sa béatitude.

4Ensuite à la Messe Vultum tuum :Ton visage, pendant la collecte Deus, qui virginalem aulam… : Dieu qui avez daigné choisir une demeure virginale.., le Seigneur Jésus témoigna tant d'affection et de tendresse à sa bienheureuse Mère, qu'il lui fit éprouver de nouveau les joies de la très sainte conception de ce Fils bien-aimé, les joies de sa naissance, et toutes celles que lui procura sa très sainte Humanité. Comme celle-ci apportait une attention spéciale à ces paroles : « ut sua defensione munitos : que munis de son secours » , elle vit la Mère de bonté étendre son manteau comme pour couvrir de sa protection toutes celles qui se réfugiaient sous son patronage. Les saints arrivèrent alors, amenant devant la Vierge-Mère toutes les personnes qui s'étaient préparées à cette fête par des exercices ou des prières spéciales. Ces personnes ressemblaient à de belles jeunes filles, et venaient s'asseoir avec respect devant la bienheureuse Vierge, comme des enfants devant leur mère. Elles étaient entourées des saints anges qui les défendaient contre les embûches de leurs ennemis et les excitaient au bien. Celle-ci comprit que la protection des saints anges était accordée à cette demande de la collecte: ut sua defensione munitos, parce que la multitude des anges se tient toujours aux ordres de la glorieuse Vierge pour défendre tous ceux qui l'invoquent.

5Elle vit ensuite de petits animaux de différentes espèces accourir comme pour se mettre sous le manteau de la Vierge-Mère, Ces animaux figuraient les pécheurs qui avaient une dévotion spéciale envers la Mère des miséricordes. Cette divine Mère les accueillait avec bonté, les protégeait sous son manteau, et les caressait de sa douce main, comme on caresse un petit chien. Elle montrait par là sa miséricorde envers ceux qui l'invoquent, et comment sa maternelle bonté les protège jusqu'à ce qu'elle les amène à un vrai repentir et les réconcilie avec son Fils, parce qu'ils ont toujours espéré en elle malgré leurs péchés.

6A l'élévation, le Seigneur Jésus sembla se donner lui-même sous l'espèce sacramentelle de l'hostie, avec toute la béatitude de sa Divinité et de son Humanité, à tous ceux qui assistaient avec dévotion à la messe en l'honneur de sa très douce Mère et qui désiraient la servir dévotement pour la fête de son Assomption. Ceux-ci, doucement attirés et réconfortés par la vertu vivifiante de la Divinité, étaient affermis dans leur bonne volonté, de même qu'un homme renouvelle ses forces en se nourrissant de mets assaisonnés d'aromates variés.

7Après la messe, comme le convent, selon les prescriptions de l'Ordre, se rendait au Chapitre, elle vit que le Seigneur Jésus, entouré d'une multitude d'anges, attendait avec joie l'arrivée des sœurs. Elle en éprouva un certain étonnement et dit au Seigneur: « Comment se fait-il, ô Seigneur très aimant, que vous veniez à ce Chapitre avec une si grande multitude d'anges, car nous ne le célébrons pas avec une dévotion spéciale comme dans la vigile de votre très sainte Nativité ou de votre Incarnation ? » Le Seigneur répondit : « Je suis venu comme un père de famille qui reçoit volontiers les hôtes conviés à son festin. Aujourd'hui, pour honorer ma très douce Mère, lorsqu'on annoncera la solennité de sa glorieuse Assomption, j'accueillerai avec une affection particulière toutes celles qui désirent célébrer dévotement cette fête. De plus, par ma divine autorité, j'accorderai l'absolution à toutes celles qui accuseront avec humilité et dévotion les négligences commises contre la Règle. » Le Seigneur ajouta: « J'assiste de la même manière à votre Chapitre tous les jours de fête, et j'approuve tout ce que vous y accomplissez comme je te l'ai montré en la vigile de ma Nativité. »

8Ensuite, comme elle assistait avec une dévotion particulière à l'heure de None, où, d'après nos statuts, commence la fête de l'Assomption, elle connut par une lumière divine qu'à la veille de sa glorieuse Assomption, la bienheureuse Vierge, vers l'heure de None, fut tellement absorbée en Dieu que, dépouillée de tout ce qui était de l'homme mortel, elle préludait à la vie céleste, en ne vivant plus que par l'action de l'Esprit de Dieu. Elle demeura ainsi jusqu'à la troisième heure de la nuit où elle s'élança au-devant du Seigneur, toute parée de la perfection des vertus et sans le moindre regret de conscience. C'est ainsi qu'elle s'envola dans les bras du Seigneur et, devenue un même esprit avec lui, « entra dans les puissances de la béatitude même de la Divinité. » (Ps. LXX=71)

9Aux Vêpres, tandis qu'on chantait les psaumes, celle-ci vit le Seigneur attirer dans son Cœur divin toutes les louanges qui lui étaient adressées, et les diriger vers la bienheureuse Vierge comme un torrent impétueux, dont la très illustre Vierge et Mère recevait les flots aussi nombreux que les mérites dont elle était enrichie. A l'intonation de l'antienne : Tota pulchra es : Tu es toute belle, celle-ci s'élança dans les bras du Seigneur et s'efforça de faire résonner les paroles de l'antienne sur l'instrument du divin Cœur, en souvenir des tendresses que le Fils du Très-Haut a pu prodiguer à sa bienheureuse Mère par ces paroles ou par d'autres. A cette démonstration d'amour, les torrents du divin Cœur coulèrent avec plus de force vers l'âme de la bienheureuse Vierge, et finirent par s'élancer avec une telle violence, que des gouttes d'eau jaillirent de ce torrent, brillantes comme des étoiles. Ces étoiles se placèrent autour de la Reine du Ciel, pour la réjouir et l'orner par leur incomparable beauté. Mais leur nombre était tel, que plusieurs tombèrent sur le sol ; et les saints, ravis d'admiration, s'empressèrent de les recueillir pour les offrir joyeusement au Seigneur. Cet acte signifie que les saints puisent une joie, une gloire et une béatitude infinies dans la surabondance des mérites de la bienheureuse Vierge. Tous les anges s'associèrent avec une grande allégresse à la ferveur du convent et firent résonner doucement avec lui le Répons : Quæ est ista

2 ? Après ce répons, le Seigneur chanta d'une voix sonore le verset: Ista est speciosa. Et le Saint-Esprit sembla faire vibrer le luth du Cœur divin pour louer et glorifier la Vierge-Mère, bénie par-dessus toute créature.

10A l'hymne : Quem terra, pontas 3, etc., la bienheureuse Vierge parut défaillir sous le flot de ses joies, et s'inclina sur le sein de son très aimable Fils pour s'y reposer jusqu'à la strophe : O gloriosa Domina. Elle se leva alors, comme excitée par la dévotion des fidèles, et tendit à tous la main de sa douce protection et de sa consolation maternelle. A la doxologie Deo Patri, elle se leva de nouveau et fléchit trois fois les genoux avec grande révérence, pour glorifier la Trinité toujours adorable. Elle demeura prosternée pendant le Magnificat, priant pour l'église; et pendant l'antienne : Virgo prudentissima, elle fit briller une lumière céleste sur tous ceux qui la priaient avec dévotion.

11Une autre fois, en cette même fête de l'Assomption, celle-ci se trouva tellement faible qu'on put à peine la conduire aux Matines. Pendant qu'elle était assise, accablée de fatigue, le Seigneur, qui se lève d'en haut, la visita dans les entrailles de sa miséricorde. (Luc I, 78.) En effet, lorsqu'on en fut au 6e Répons, il lui sembla qu'elle assistait en esprit à cette joyeuse fête où la Vierge Mère de Dieu, après avoir acquitté la dette de la chair, s'en alla aux royaumes célestes. Depuis ce répons: Super salutem4 jusqu'après le Te Deum où elle revint à elle-même, tous les chants lui procurèrent des lumières spéciales et d'incomparables jouissances. Je n'en citerai que quelques-unes, plus claires pour l'intelligence humaine :

- Il semblait donc que ce Répons: Super salutem était chanté par les chœurs réunis des anges et des apôtres, pour féliciter leur Souveraine des honneurs qu'elle avait reçus. Pendant ce temps, la glorieuse Vierge, sous un attrait infiniment doux, sortait de la prison de sa chair pour recevoir les embrassements de son Fils. Celui-ci, tendre père des orphelins, se substitua en quelque sorte à l'église son épouse bien-aimée, et voulut recommander à sa Mère les intentions qui touchent si profondément son Cœur, aussi chanta-t-il lui-même le septième Répons 5 : « Sancta Deo dilecta : Sainte aimée de Dieu. ».

- Ensuite, comme elle s'avançait, ce même Fils, épris d'une affection toujours plus tendre pour sa Mère, redoubla ses louanges. Il la salua donc par le huitième Répons : Salve Maria 6 , et l'assemblée des saints, reprenant ses chants, ajouta : « Salve, pia Mater christianorum : Salut, tendre Mère des chrétiens. »

- Ensuite Jésus, personnifiant encore l'église son épouse, ajouta d'une voix claire: « Virgo solamen desolatorum : Vierge, consolation des affligés. »

12Pendant le cantique: Audite me, divini fructus : Ecoute-moi, fruit divin, la bienheureuse Vierge parut entrer dans le ciel en tressaillant d'allégresse, et le mouvement qui se produisit à la vue d'un triomphe si nouveau ne pourra jamais être exprimé par la langue humaine. La Vierge semblait entrer dans une prairie magnifique émaillée de mille fleurs diverses ; aussi quand on chanta ce verset : Et frondete in gratiam : vous êtes recouverte de grâce, toutes les fleurs voulurent célébrer l'arrivée d'une si grande Reine : de chacun de leurs pétales jaillit une douce clarté accompagnée de parfums embaumés et de résonances si suaves, que les harmonies de la terre semblaient s'être réunies dans ce concert. La bienheureuse Vierge tressaillait en son incomparable béatitude, louait Dieu et psalmodiait : Gaudens gaudebo in Domino : Je me livrerai à la joie dans le Seigneur, Dieu le Père, rendu favorable par les perfections de cette Vierge si belle, bénit l'église militante, et lui dit dans l'abondance de sa douceur : Non vocaberis ultra derelicta 7 : on ne t’appellera plus la délaissée.

13Ensuite, en l'honneur de la Vierge-Mère, tout le chœur des Anges fit éclater avec force ce chant : Sexaginta sunt reginæ 8, pour marquer que la Vierge Marie est élevée au-dessus de tous leurs ordres. Le chœur des saints ajouta: et octoginta concubinæ, proclamant que la Vierge-Mère a reçu de plus grands privilèges qu'eux-mêmes. Ensuite le chœur réuni des Anges et des saints chanta au nom de l'église militante: et adolescentularum non est numerus, pour exalter la Mère de Dieu au-dessus d'eux tous. Le Saint-Esprit ajouta dans une douce modulation : Una est columba mea, comme s'il eût dit: J'ai trouvé en elle seule ma ressemblance ; en elle seule il m'a plu de me reposer. Le Fils de Dieu poursuivit : perfecta mea, c'est-à-dire : tout ce que ma Divinité et mon Humanité souhaitaient trouver dans la créature, je l'ai rencontré en elle. Dieu le Père ajouta : una est matris sua, electa genitricis suæ, comme si dans l'excès de son amour il ne pouvait taire ce qu'il ressentait pour elle. Elle fut alors placée avec grande révérence sur le trône de gloire, à la droite de son Fils, pendant que toute la cour céleste faisait retentir le répons : Salve nobilis9. Les citoyens du ciel, réunis devant ce trône royal et excités par l'ardeur de leur amour, célébrèrent la très sainte vie de la Vierge et chantèrent avec une joie ineffable le répons: Beata es, Virgo Maria. Mais ce fut la Trinité elle-même qui dit le verset, pour renouveler en cette Vierge bénie la douceur de cette salutation angélique qui fut le commencement de toute sa gloire. Le chœur des saints reprit: « Ecce exaltata es : Voici que vous êtes exaltée » , et la pria d'intercéder pour l'église militante. Ensuite Dieu le Père, qui se plaisait à exalter celle en qui il a mis toutes ses complaisances, chanta le répons : Ave Sponsa 10. Le Fils ajouta : Sunamitis secundum cor summi Regis, et le Saint-Esprit dit: Ave Mater Maria. Le Fils reprit: Spiritu sancto teste. L'armée des saints poursuivit: Tu olim Mariam sordibus ægypti millies exosam ; et les anges continuèrent: Tu Theophilum desperatum apostatam reconciliasti Filio tua in gratiam. Alors tous les saints ensemble, au nom de l'église militante, fléchissant les genoux devant la bienheureuse Vierge, chantèrent: O sancta, o celsa, etc. ; après quoi toute la Trinité sortit du profond abîme de sa béatitude, et débordante d'admiration, elle chanta le douzième répons : Quæ est ista ? pour proclamer les mérites de la bienheureuse Vierge.

14Celle-ci vit ensuite que la sainte Vierge, avec la milice céleste, célébrait sa propre béatitude en chantant: Te Deum laudamus, à la gloire de l'adorable Trinité. La louange de ce premier verset s'adressait à toute la Trinité; celle du second: Te æternum Patrem, plus spécialement au Père;

celle du troisième : Tibi omnes Angeli, au Fils, et celle du quatrième: Tibi Cherubim, au Saint-Esprit. Ainsi par chaque verset, chacune des personnes de la sainte Trinité était louée ; mais les sept versets:

Tu Rex gloriæ, Christe, etc., s'adressaient spécialement au Fils de Dieu, et le félicitaient de ce qu'avec son secours, la bienheureuse Vierge avait toujours glorifié Dieu par toutes ses affections, sans jamais les détourner vers les choses passagères. Dans les versets suivants : æterna fac, chacune des trois personnes divines était louée à son tour. Cependant celle-ci comprenait toujours que chaque verset attribué au Père l'était avec une parfaite convenance; de même pour le Fils et le Saint-Esprit. Lorsqu'elle revint à elle après cette joyeuse solennité où son âme avait goûté tant de délices, son corps lui-même avait repris une telle vigueur, qu'elle marcha seule, sans fatigue. Ses forces se soutinrent jusqu'à l'heure de son repas après la Messe solennelle.

14Trois ans plus tard, elle se trouvait de nouveau arrêtée par la maladie. En la vigile de l'Assomption de la glorieuse Vierge Marie, elle voulut dès le matin satisfaire sa dévotion et vit en esprit la Vierge bienheureuse comme dans un délicieux jardin planté de fleurs diverses et tout embaumé de suaves parfums. Dans la joie très tranquille d'une céleste contemplation, la Vierge entrait en agonie: à la douce sérénité de son visage, aux charmes de son attitude, on reconnaissait vraiment celle qui est pleine de grâces. Dans ce jardin on voyait de belles roses sans épines, des lis éclatants de blancheur, des violettes parfumées et d'autres fleurs de toute espèce, mais sans un brin d'herbe. Chose étonnante: ces fleurs avaient d'autant plus d'éclat, de parfum et de vigueur, qu'elles étaient plus loin de la bienheureuse Vierge. Cette noble Reine aspirait avec une céleste avidité toute la vertu de ces fleurs, pour en exhaler ensuite le parfum dans le divin Cœur que son très aimant Fils semblait ouvrir devant elle.

15Une multitude innombrable d'anges parut occuper l'espace compris entre la bienheureuse Vierge et les fleurs dont elle aspirait le parfum : ils rendaient leurs hommages et leurs services à une si grande Souveraine et louaient tous ensemble le Seigneur. Elle vit également le bienheureux évangéliste Jean prier avec ferveur au chevet de la Vierge Mère, qui semblait tirer de lui jusqu'à elle une sorte d'émanation merveilleuse. Cette vision procurait à celle-ci de grandes délices; mais elle désira en connaître toute la signification. Le Seigneur lui apprit alors que :

- le jardin figurait le corps de la Vierge sans tache, et les fleurs, toutes les vertus dont elle avait été ornée.

- Les roses, les plus éloignées, mais aussi les plus belles, cultivées avec plus de respect par les esprits bienheureux, représentaient ses oeuvres de charité envers Dieu et envers le prochain : plus on cherche à les pratiquer, plus on apporte à Dieu de fruits précieux.

- Les lis, dont le parfum est si doux et la blancheur si éclatante, figuraient sa vie très sainte que les fidèles s'efforcent d'imiter

- Enfin cette émanation que la bienheureuse Vierge semblait tirer du cœur de saint Jean, représentait la gloire attribuée à ce saint apôtre, pour tout le bien que la sainte Vierge avait eu le loisir d'accomplir plus librement sur la terre, parce qu'il pourvoyait à ses besoins. Et comme celle-ci demandait quel profit saint Jean avait retiré de sa sollicitude pour la Vierge Mère, le Seigneur répondit : « Mon Cœur s'est doucement rapproché de lui par autant de degrés d'amour, que sa sollicitude l'a porté à seconder de vertus en ma sainte Mère. »

- Elle vit enfin que la personne de la bienheureuse Vierge, placée dans ce jardin, représentait son âme si précieuse.

Cette âme, rassasiée de délices par les fruits de ses propres vertus, recueillait ces fruits en elle-même par le courant merveilleux de son souffle qui avait pour ainsi dire parcouru le jardin de son corps, et les reportait tous en Dieu par la ferveur de sa reconnaissance. C'est ainsi que durant tout le jour, la bienheureuse Vierge parut se reposer dans cette grande joie, jusqu'à l'heure des Matines où celle-ci, ravie de nouveau en esprit, contempla la Mère bénie par-dessus toute créature, goûtant un tranquille repos sur le sein de son Fils bien-aimé. Celui-ci prenait une joie ineffable à renfermer dans le cour de sa Mère tous les fruits des vertus qu'elle avait, par reconnaissance, déposés en lui ; en passant par le Cœur divin, ces fruits avaient acquis une valeur infinie, et semblables aux roses ou aux lis des vallées, ils entouraient leur Reine d'une beauté et d'une fraîcheur incomparables.

16Dieu le Père chanta lui-même avec une douceur infinie le premier répons, disant : « Vidi speciosam: Je l'ai vue toute belle », pour faire connaître aux habitants du ciel qu'il l'avait trouvée sur la terre, colombe sans tache par son innocence ; « ascendentem desuper rivos aquarum : s'élevant au-dessus des courants des eaux » par ses désirs ; « cujus inæstimabilis odor erat in vestimento : dont les vêtements (c'est-à-dire la sainte vie) répandaient un inexprimable parfum » ; « et sicut dies verni circumdabant eam flores rosarum et lilia convallium : et les fleurs des rosiers et les lis des vallées (c'est-à-dire ses différentes vertus) l'entouraient comme aux jours du printemps. » Alors le Saint-Esprit, s'emparant du second répons au nom de la sainte Vierge, fit briller d'un vif éclat la sainteté de sa vie en chantant avec douceur: « Sicut cedrus, etc. : Comme le cèdre », etc. Ensuite tous les saints, sous l'impulsion du concert de louanges qu'ils venaient d'entendre, exprimèrent leur admiration par le troisième répons : Quæ est ista ?

A chacune de ces paroles, celle-ci reçut de grandes lumières ; mais, par suite de son extrême faiblesse, elle ne put rien retenir.

17Tous les saints formant une magnifique procession se réunirent devant le trône virginal de la glorieuse Mère, et chantèrent avec un harmonieux ensemble le 4e répons : Gaude Regina 11. Ils la louaient d'être cette Reine puissante par laquelle la clarté de la lumière éternelle brille déjà en eux ; ils la louaient encore de ce qu'elle allait bientôt devenir la Reine très digne du ciel et de la terre ; de ce qu'elle était vraiment la plus belle de toutes les vierges par l'éclat de ses vertus et la perfection des grâces qui sont en elle ; de ce que, par la grandeur de sa miséricorde, elle subviendrait avec une maternelle tendresse aux besoins de tous les hommes, et serait leur gloire éternelle, puisque par ses mérites elle met le comble à la joie de tous les saints. Alors les chœurs des Anges, s'avançant avec solennité, chantèrent le verset : Fac nos lætari comme pour l'appeler à cette gloire qui devait suivre sa mort; et tous les saints ajoutèrent le Gloria Patri, pour toutes les grâces que la bienheureuse Vierge a reçues dans son corps et dans son âme. Les antiennes et les psaumes qui suivirent furent chantés par l'assemblée des saints, et offrirent un sens merveilleux. Au 5e répons, ce fut la noble Vierge elle-même qui debout chanta dans un transport de louange et de gratitude : « Beatam me dicent omnes generationes : toutes les générations me proclameront bienheureuse. »

18Enfin, cette très sainte âme, bénie par-dessus toute créature, délivrée de la chair, appuyée avec tendresse sur les bras du Fils et jouissant des baisers de l'époux, se plongea par une incomparable union dans la source de cette béatitude infinie d'où elle ne devait jamais sortir. Toute la cour céleste fut illuminée et réjouie par la présence d'une si grande Reine: elle voyait cette Vierge incomparable dans les joyeux embrassements que lui prodiguait l'ineffable condescendance du Roi suprême, elle la voyait exaltée au-dessus de tous les chœurs des Anges et des saints, et placée immédiatement après l'adorable Trinité.

Aussi tous célébrèrent-ils ses louanges dans un merveilleux transport de joie, et chantèrent-ils en chœur le 6e répons : Super salutem. Ainsi se termina cette vision 19On voit manifestement, par tout ce qui vient d'être dit, avec quelle bonté Dieu veut pourvoir au salut de plusieurs en accordant sa grâce à une seule âme, puisqu'il compléta cette fois la vision commencée trois ans auparavant. Si notre propre négligence ferme pour nous le courant spirituel de la grâce, cueillons au moins quelques fleurs de dévotion dans l'agréable jardin qui nous est ouvert ici.

20Une autre fois, en cette même fête, comme elle assistait à Matines avec ferveur, elle voulut avoir à chacun des trois nocturnes une intention spéciale.

- A chaque parole et à chaque note du premier nocturne, elle rappela à la glorieuse Vierge les consolations ineffables qu'elle dut recevoir tant de la part de son Fils que de tous les saints, pendant qu'elle attendait le moment de son bienheureux passage. Et à chaque parole que celle-ci ou tout autre fidèle prononçait pour lui rappeler ces joies, la Vierge sans tache se trouvait entourée des roses et des lis des vallées.

-. Au second nocturne celle-ci lui rappela les douces joies qu'elle ressentit en passant de ce monde au palais du ciel, appuyée doucement sur son Bien-Aimé ; et l'illustre Vierge reçut autant de parures variées que par tout l'univers on prononçait de paroles pour lui rappeler ces délices.

- Au troisième nocturne, elle rappela à la Reine du ciel cette gloire qui dépasse toute intelligence et dont elle était revêtue à son entrée dans le royaume éternel, quand Dieu lui donna la première place dans les cieux. Chaque parole de ce nocturne apporta à la bienheureuse Vierge d'innombrables rayons de lumière et des saveurs plus délicieuses que les parfums des aromates les plus précieux.

21A la Messe, celle-ci dit trois fois le Laudate Dominum omnes gentes : Louez le Seigneur, tous les peuples, et demanda à tous les saints, selon sa coutume, par le premier, d'offrir pour elle au Seigneur leurs nombreux mérites afin de la préparer à recevoir le sacrement de vie. Au second Laudate, elle pria la bienheureuse Vierge, et au troisième, le Seigneur Jésus. La bienheureuse Vierge, à cette prière, se leva et vint offrir à la resplendissante et toujours tranquille Trinité les mérites de ces ineffables grandeurs qui l'avaient. au jour de son Assomption, élevée au-dessus des hommes et des anges, et rendue très agréable à Dieu. Puis, quittant le lieu qu'elle occupait, elle fit signe à cette âme en disant avec une grande tendresse : « Viens, bien-aimée, et mets-toi à ma place, revêtue de toute cette perfection de vertus qui attirait sur moi les regards de complaisance de l'adorable Trinité, afin que tu reçoives la même faveur dans la mesure possible. » Mais celle-ci, profondément étonnée, répondit avec mépris d'elle-même : « O Reine de gloire, par quels mérites pourrais-je obtenir cette faveur ? Il en est trois, dit la bienheureuse Vierge, qui peuvent t'en rendre capable :

- Demande, par la très innocente pureté avec laquelle j'ai préparé au Fils de Dieu une demeure agréable en mon sein virginal, d'être purifiée par moi de toute souillure.

- Prie ensuite afin que toutes tes négligences soient réparées par la profonde humilité qui m'a exaltée au-dessus des anges et des saints.

- En troisième lieu, demande par l'incomparable amour qui m'a unie à Dieu pour toujours, d'être enrichie de mérites abondants. »

Celle-ci, après avoir fait ces trois demandes, fut tout à coup élevée en esprit à la gloire sublime qui lui était accordée avec tant de bonté par les mérites de la Souveraine des cieux ; et lorsqu'elle apparut, occupant la place de cette Reine céleste et parée de ses mérites, le Dieu de majesté prit en elle d'inexprimables complaisances, tandis que les Anges et les saints venaient à l'envi lui rendre de respectueux hommages.

22Comme le convent s'avançait ensuite pour la communion, la Reine de gloire se tint debout à la droite de chaque sœur, et la couvrit, pendant qu'elle communiait, de la partie même du manteau que les prières de cette âme avaient ornée de fleurs; elle disait: « Pour honorer ma mémoire, ô très doux Fils, veuillez regarder cette âme. » A ces paroles, le Seigneur, profondément satisfait, témoigna à chaque sœur une tendresse incomparable, et distribua à chacune l'hostie du salut. Comme celle-ci, après avoir aussi communié, offrait au Seigneur en louange éternelle cet adorable sacrement, pour l'augmentation de la gloire et de la joie de sa bienheureuse Mère, et en retour du don que cette Mère bien-aimée lui avait fait de ses mérites, le Seigneur Jésus parut offrir un présent à sa très douce Mère et lui dit: « Voici, Mère, que je vous rends au double ce qui est vôtre ; cependant je n'enlève rien à cette âme que vous avez enrichie pour mon amour. »

23Au retour de la procession, comme le convent chantait l'antienne : Ave, Domina mundi, Maria, il sembla à celle-ci que les armées célestes, par l'extrême douceur de leurs harmonies, faisaient tressaillir tout le ciel dans un nouveau transport d'allégresse. Aussitôt la glorieuse Vierge apparut debout devant l'autel, à la droite de son Fils, tournée vers le convent, dans une lumière incomparable :

- A cette parole : Ave, cælorum Regina, tous les saints, fléchissant le genou devant elle, la vénérèrent comme la Mère de leur Seigneur

-. A ces mots : Ave, Virgo virginum, l'auguste Vierge présenta elle-même, de sa main bénie, un lis éclatant de blancheur à toutes les personnes présentes, pour les engager en quelque sorte à imiter sa très chaste virginité, et fortifier en elles cette vertu.

- Comme on chantait : Per te venit redemptio nostra, ses entrailles maternelles furent si fortement émues que, ne pouvant soutenir l'excès du bonheur qu'elle éprouvait en écoutant ces paroles, elle s'appuya avec tendresse sur le sein de son Fils.

- Ensuite, à ces mots : « Pro nobis rogamus, rogita : nous vous le demandons, priez pour nous », elle passa ses bras autour du cou de son Fils, le Seigneur Roi des rois, et le caressa avec tendresse, en lui montrant les sœurs présentes et priant pour chacune 24 Lorsqu'on entonna l'antienne : Hodie beata Virgo : Aujourd’hui Vierge bienheureuse, il sembla que la bienheureuse Vierge s'élevait vers les régions célestes, entourée de gloire, portée dans les bras de son Fils et accompagnée de tous les Chœurs angéliques qui applaudissaient à son triomphe. Et tandis qu'elle s'élevait au plus haut des cieux, elle prit la main droite de son Fils et bénit avec cette main toute la Congrégation. Après cette bénédiction, on vit au-dessus de chaque personne comme une croix en or, suspendue par un lien de couleur verte; celle-ci comprit que chacun pouvait recevoir le fruit de cette bénédiction, pourvu qu'il eût une foi vive et une sincère confiance en la Mère de miséricorde.

2. R/. Quæ est ista quæ ascendit per desertum sicut virgula fumi, ex aromatibus myrrhæ et thuris ? * Et universi pulveris pigmentarii ? V/. Ista est speciosa inter filias Hierusalem, sicut vidistis eam plenam charitate et dilectione, in cubilibus et in hortis aromatum. * Et universi.

R/. Qui est celle qui s'élève du désert semblable à une vapeur odorante de myrrhe et d'encens, mêlés à tous les parfums? V/. Elle est belle entre toutes parmi les filles de Jérusalem, telle que vous l'avez vue pleine d'amour et de tendresse, sur sa couche et dans les jardins embaumés.

3. Non seulement à Helfta, mais aussi dans beaucoup d'églises de la Germanie, on chantait aux Vêpres de l'Assomption les hymnes: Quem terra et O Gloriosa sous une seule doxologie. (Note de l'édition latine.)

Doxologie : « Gloire au Père au Fils et au Saint Esprit comme il était au commencement maintenant et toujours dans les siècles des siècles Amen »

5. Voici la série des répons chantés à la fête de l'Assomption au monastère d'Helfta : I. R/ Vidi speciosam ; - II. Sicut cedrus ; - III. Quæ est ista quæ processit ; - IV. Gaude Regina ; -V. Beatam rne dicent; -VI. Super salutem ; - VII. Sancta Deo dilecta; - VIII. Salve Maria; - IX. Salve nobilis ; - X. Beata Virgo;

- XI. Ave Sponsa; - XII. Quæ est ista quæ ascendit, comme aux premières Vêpres.

6. R/ Salve Maria, gemma pudicitiæ de qua mando illuxit sol justitiæ, salve, pia Mater christianorum. * Succurre filiis ad Filium Regem Angelorum. V/ Virgo solamen desolatorum spes et Mater benigna orphanorurn. * Succurre.

R/. Je vous salue, Marie, ô perle de pudeur, vous de qui s'est levé, radieux sur le monde, le Soleil de justice ; je vous salue, ô tendre Mère des chrétiens. Intercédez pour vos enfants auprès de votre Fils, le Roi des Anges. V/ Vierge, consolation des affligés espoir et douce Mère des orphelins.

7. Les lecteurs qui ne connaissent pas le bréviaire monastique, trouveront à la note B de l'appendice le texte et l'explication du cantique auquel il est fait allusion.

8. « Il y a soixante reines, et quatre-vingts femmes de second rang et des jeunes filles sans nombre. Elle est unique, ma colombe, ma parfaite, elle est l'unique de sa mère, la préférée de celle qui lui a donné le jour. » (Cant. des cant. VI, 7. 8.)

9. R/. Salve nobilis Virga Jesse, salue flos campi. Maria. * Unde ortum est lilium convallium. V/. Odor tuus super cuncta pretiosa unguenta, favus dislillans labia tua, mel et lac sub lingua tua.*Unde.

R/. Je vous salue, noble tige de Jessé ; je vous salue, fleur des champs, ô Marie. De vous est sorti le lis des vallées. V/. Nul parfum précieux ne peut vous étre comparé ; vos lèvres distillent le miel, votre voix est douce comme le miel et le lait.

10. R/ Ave, sponsa Sunamitis, secundum cor summi Regis; Ave Virgo Mater, Spiritu sancto teste. Tu alim Mariam sordibus ægyptiis millies exosam, tu Theophilum desperatum apostatam reconciliasti Filio tuo. * ln gratiam. V/. O sancta, o celsa, o benedicta, mitiga et nobis iram Filii tui. * In gratiam. (Voir à l'appendice, Note C, la traduction et l'explication de ce célèbre répons.)

11. R/. Gaude Regina præpotens, æternæ lucis prænitens gaude cælorum Domina, o Virgo pulcherrima. * Gaude misericordissima, gaude perenni gloria. V/. Fac nos lætari, faciemque tuam speculari, plena virtutis, dulcedinis et pietatis .* Gaude.

R :. Soyez heureuse, Reine toute-puissante, éblouissant reflet de l'éternelle lumière, soyez heureuse, Reine des cieux, ô Vierge toute belle. Soyez heureuse, ô miséricordieuse Marie, soyez heureuse de votre inépuisable gloire. V/. Donnez-nous la joie, montrez-nous votre face, ô pleine de vertus, de douceur et d'amour.

CHAPITRE XLIX.

DE SAINT BERNARD, ABBé.

1La veille de la fête de saint Bernard, pendant la messe, comme elle repassait en esprit les mérites de ce Père très saint auquel elle avait une spéciale dévotion à cause de la suavité de ses enseignements, le très dévot abbé lui apparut dans une gloire ineffable, et paré d'une beauté toute céleste : on ne pouvait le contempler sans voir en même temps la triple couleur de ses vêtements, car l'intégrité de son innocence virginale brillait en lui de tout l'éclat des lis ; la profession de la sainte Religion et sa vie très parfaite étaient représentées par la couleur violette, et son amour si fervent, par le rouge enflammé des rubis.

2Ces trois brillantes couleurs se jouant dans l'âme d'un si illustre Père offraient à tous les saints un spectacle plein de charmes. Sa poitrine, son cou et ses mains paraissaient aussi chargés de lames d'or incrustées de pierres roses qui jetaient un très vif éclat.

3Ces lames d'or signifiaient l'éloquence de sa doctrine qui, méditée d'abord dans un coeur rempli d'amour, montait jusqu'à ses lèvres servies par une voix consacrée, doctrine transcrite aussi par ses mains bénies pour le salut de tous ceux qui veulent avancer leur salut. Les pierreries figuraient surtout les paroles d'amour : elles semblaient lancer des rayons lumineux jusqu'au centre le plus profond du Coeur sacré et procurer à la Divinité des délices spéciales. En même temps le Seigneur attira dans son Coeur la perfection et la dévotion que les élus du ciel et de la terre avaient tirées des paroles et des écrits de ce Père, et les renvoya dans le coeur de Bernard avec les rayons que les pierreries, dont il a été parlé, avaient dirigés vers son Coeur divin. Alors s'échappèrent du coeur de ce saint, comme d'un luth merveilleux, des sons d'une douce harmonie qui chantaient ses vertus et principalement son amour et son innocence.

4Il portait en outre sur la tête une splendide couronne toute rayonnante par la variété de ses couleurs, et dans laquelle on voyait l'avancement spirituel que cet illustre Père aurait voulu, pour la gloire de Dieu, procurer aux hommes par ses paroles et ses écrits. Celle-ci récita alors deux cent vingt-cinq fois le Laudate Dominum omnes gentes en l'honneur de ce même saint et afin de rendre grâces à Dieu pour les dons et les vertus qui lui avaient été conférés. Aussitôt toutes les paroles qu'elle prononça apparurent comme blasonnées sur le vêtement du très saint Père : chacun de ces écus représentait une des vertus qu'il avait pratiquées sur la terre, et la même vertu se reflétait sous la même forme dans l'âme de celle qui rendait alors grâces au Seigneur pour la grandeur de Bernard. 5En la fête de ce saint, comme elle assistait à la Messe chantée en son honneur, elle pria spécialement pour les personnes qui lui étaient recommandées, et aussi pour d'autres qui ne s'étaient pas confiées à ses prières, mais qui avaient une grande dévotion au bienheureux Bernard. Alors elle vit de nouveau ce très saint Père dans la gloire céleste : une lumière merveilleuse s'échappait de l'ornement qu'il portait sur sa poitrine et se dirigeait vers ceux qui désiraient, par ses mérites et son intercession, obtenir un fervent amour de Dieu. Cette lumière formait aussi sur la poitrine de ces personnes une sorte de collier d'un travail merveilleux où les exercices du divin amour pratiqués sur la terre par le bienheureux Bernard semblaient avoir été accomplis par toutes ces personnes elles-mêmes. A ce spectacle, elle éprouva une grande admiration et dit au saint : « O Père illustre, ces âmes qui paraissent revêtues de vos mérites, n'ont accompli aucune oeuvre semblable : quel fruit de salut pourront-elles donc obtenir? » Il répondit : « La jeune fille ornée de parures étrangères a-t-elle moins de beauté que celle qui a revêtu les siennes, si ces joyaux sont également précieux et bien travaillés ? Ainsi les vertus des saints, dont les fidèles obtiennent par leur ferveur d'être revêtus, leur sont communiquées avec une si tendre bienveillance, qu'ils pourront pendant toute l'éternité se réjouir et se glorifier des fruits de ces vertus comme s'ils les avaient eux-mêmes produits. »

6Ces colliers étaient d'un éclat et de nuances variées selon le désir, la dévotion et même la science avec lesquels chacun travaillait plus ou moins à obtenir l'amour de Dieu. Les colliers des personnes qui avaient humblement réclamé les prières de celle-ci, étaient, pour cette raison, d'une beauté spéciale ; et bien que les colliers de quelques autres jetassent plus d'éclat à cause de l'amour de Dieu qui brûlait particulièrement dans leurs âmes, elles étaient privées toutefois de cette beauté spéciale. Cela nous prouve que tout bien, si petit qu'il soit, obtient une récompense particulière s'il est accompli avec bonne intention, et que la moindre négligence diminue notre mérite 1 .

1. Il résulte clairement de ce chapitre entier, que la sainte considère saint Bernard comme un illustre docteur, mais non comme si le monastère d Helfta eût appartenu à l'ordre de Cîteaux et considéré saint Bernard comme son Père. II en va tout autrement quand elle parle du bienheureux Benoît. Voir le chap. XI de ce même livre. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE L.

DE LA GRANDEUR DES SAINTS AUGUSTIN, DOMINIQUE ET FRANçOIS.

1Ensuite elle se souvint du grand Pontife Augustin, pour lequel elle avait ressenti dès sa plus tendre enfance une dévotion très ardente, et rendit à Dieu de ferventes actions de grâces pour tous les bienfaits qu'il lui avait accordés. Ce glorieux Pontife lui apparut à côté de saint Bernard et dans une gloire égale, car il ne lui est inférieur, ni par la sublimité de la vie, ni par l'abondance très suave de sa pure doctrine. Ce Pontife digne de Dieu se tenait devant le trône de la divine Majesté, paré de l'incomparable beauté de la gloire céleste ; et, de même que le bienheureux Bernard, il envoyait de son coeur jusque dans les profondeurs du Coeur divin des traits enflammés, symboles de la brûlante éloquence par laquelle il avait excité les hommes à l'amour de Dieu. De sa bouche sortaient des rayons brillants comme ceux du soleil; ces rayons se répandaient dans toute la vaste étendue des cieux, pour symboliser l'abondance de la doctrine sacrée que ce saint avait si largement distribuée à l'église. Au-dessus de ces rayons se formaient des arceaux d'une lumière aussi merveilleuse que nouvelle, dont la perspective aurait charmé la vue d'un spectateur. Celle-ci restait en admiration devant ce lumineux édifice, lorsque le bienheureux Bernard daigna lui apprendre que les rayons des enseignements du bienheureux Pontife Augustin brillaient sous cette forme, parce que ce Docteur incomparable avait toujours cherché par ses paroles et ses écrits à étendre et à relever les splendeurs de la foi catholique. Après de longs égarements dans les voies tortueuses de l'erreur, Dieu l'avait appelé gratuitement des ténèbres de l'ignorance à la lumière de la suprême vérité : aussi désirait-il procurer la gloire du Seigneur et fermer aux hommes les voies de l'erreur et de l'ignorance pour leur montrer le chemin de la foi qui opère le salut. Alors celle-ci dit à saint Bernard : « Dans tous vos écrits, ô Père très saint, n'aviez-vous pas aussi la même intention ? » Saint Bernard répondit : « Dans tous mes actes, dans mes paroles et mes écrits, je n'étais poussé que par l'amour de Dieu. Mais ce très illustre docteur était excité à travailler au salut du prochain, et par un ardent amour de Dieu, et par les malheurs de sa propre expérience » 2Le Seigneur attira ensuite en son Coeur sacré tous les fruits de foi, de consolation, de science, de lumière et d'amour que les paroles de saint Augustin avaient produits dans les coeurs des habitants du ciel et de la terre, pour les renvoyer ensuite dans le coeur du saint après leur avoir conféré une grandeur ineffable par le contact de son divin Coeur Ce doux épanchement ayant rempli l'âme du saint Docteur, et l'ayant pénétrée jusque dans ses profondeurs, vint inonder son coeur et le fit vibrer comme une lyre très douce. Et de même que le coeur du bienheureux Bernard avait produit les sons très suaves de l'innocence virginale et du tendre amour, le coeur du très saint Pontife Augustin faisait entendre les agréables modulations d'une amoureuse pénitence et d'une brûlante charité. Il était difficile de dire laquelle de ces deux harmonies offrait plus de charmes à l'âme des auditeurs. Ensuite le bienheureux Bernard dit à celle-ci : « Ce sont là ces modulations dont il est écrit : « Omnis illa Deo sacrata et dilecta civitas plena modulamine in laude 1 : Toute cette cité sacrée et chère à Dieu remplie de.

modulations et de louanges » parce que les coeurs de tous les saints chantent harmonieusement les louanges de Dieu, selon la variété de leurs vertus 2.

3En la fête du même glorieux Augustin, comme on récitait à Vêpres le répons : Vulneraverat charitas Christi 3, l’illustre pontife apparut debout, entouré de gloire et tenant en ses deux mains son coeur très saint, tant de fois blessé par le divin amour. Il semblait l'ouvrir, et l'offrir pour la louange de Dieu, comme une rose très belle qui devait réjouir les habitants des cieux par son doux parfum. Celle-ci, saluant avec dévotion ce Père vénérable, pria pour tous ceux qui lui étaient recommandés, et aussi pour les âmes qui avaient envers ce saint une dévotion particulière. Lui-même, à son tour parut supplier le Seigneur, afin que les coeurs qui désiraient obtenir par ses mérites un fervent amour de Dieu, pussent également, comme son propre coeur, s'épanouir et répandre à jamais un doux parfum en présence de la divine Majesté, pour la louange et la gloire de la resplendissante et toujours adorable Trinité. 4Comme elle récitait Matines avec toute la dévotion possible, elle désira savoir quelle récompense recevrait le digne pontife de Dieu Augustin, pour cette disposition qu'il manifeste dans ses Confessions lorsqu'il dit que durant cette vie mortelle il ne pouvait se rassasier de la douceur incomparable qu'il éprouvait à considérer la profondeur du plan divin dans l'oeuvre du salut des hommes. Aussitôt ce vénérable Père lui apparut dans une gloire incomparable ; et selon cette parole d'Isaïe : « Lætitia sempiterna super capita eorum : Une allégresse éternelle couronnera leur tête »(Isaïe. xxxv. 10), on voyait sur sa tête un globe aussi merveilleux qu'admirable, lequel tournait sans cesse sur lui-même avec rapidité, et offrait à chaque moment une alternance de couleurs qui procurait au bienheureux pontife les joies des délices spirituelles en même temps qu'elle charmait tous ses sens :

- en effet, ses yeux étaient attirés par le magnifique éclat des étoiles qui jaillissaient de ce globe en sa rapide évolution, et cette vue le récompensait de toutes les considérations par lesquelles il avait ici-bas cherché en Dieu ses délices

- Son oreille était réjouie par la rotation de ce globe, et c'est ainsi que sa sublime intelligence, qu'il avait dirigée vers Dieu avec tant d'ardeur, recevait une digne rémunération.

- Parce qu'il avait méprisé toutes les jouissances de ce monde pour ne chercher que Dieu, il respirait un air vivifiant imprégné des plus suaves parfums,

-et ses lèvres savouraient un miel incomparable parce qu'il avait offert au Seigneur un séjour agréable dans son coeur : nous savons en effet, par la parole du sage, que Dieu trouve ses délices dans le coeur de l'homme.

Le globe laissait encore tomber sur le saint Pontife une douce rosée, qui pénétrait tout son être d'une grande douceur, et le récompensait des fatigues qu'il avait endurées en travaillant de toutes ses forces pour la gloire de Dieu et le bien de l'église par ses paroles, ses écrits et les grands exemples de vertu qu'il avait donnés. La cour céleste trouvait de si grandes joies dans les délices goûtées par ce Père incomparable, que leur abondance eût suffi pour remplir les coeurs de tous les hommes.

5Le Seigneur dit ensuite à celle-ci : « Vois comment mon bien-aimé brille par sa pureté plus éclatante que la neige, par sa douce humilité et par son ardente charité ! » Elle répondit avec étonnement : « O Seigneur, comment pouvez-vous affirmer que ce saint brille d'une pureté éclatante comme la neige? Il est digne de vénération à cause de sa sainte vie, cependant il est resté longtemps dans l'hérésie et il a dû contracter ainsi des souillures. » Le Seigneur répondit : « Si j'ai permis qu'il demeurât si longtemps dans l'erreur, c'était pour faire éclater en lui les voies de ma Providence qui m'a fait attendre sa conversion avec tant de patience et de miséricorde. J'ai voulu aussi manifester ma bonté infinie qui a daigné l'appeler et ma tendresse toute gratuite dont il a si fortement ressenti les effets. »

6Après ces paroles, comme elle considérait plus attentivement la beauté de ce grand Pontife, ses vêtements lui parurent transparents comme un pur cristal au travers duquel on voyait briller sous diverses couleurs les trois vertus de pureté, d'humilité et de charité.

7Elle dit alors au Seigneur : « Mon Seigneur, est-ce que le très doux Bernard qui vous aima si tendrement n'a pas aussi cherché ses délices en vous comme ce très fervent Augustin ? Dernièrement il me fut donné de contempler sa gloire et je ne la trouvai pas aussi complète. » Le Seigneur répondit : « J'ai abondamment récompensé Bernard mon élu; mais la faiblesse de ton intelligence ne peut embrasser dans sa plénitude la gloire du moindre de mes saints; à combien plus forte raison la gloire de saints aussi grands ! Cependant, pour satisfaire tes pieux désirs, je te montre les mérites de tel ou tel de mes saints : cette vue te fera progresser dans l'amour, et tu comprendras mieux « qu'il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père : in domo Patris mei mansiones multæ sunt » (Jean. xiv. 2). Tu verras aussi pourquoi on dit à la louange de chaque saint: « Non est inventus similis illi qui conservaret legem Excelsi : il ne s'en est pas trouvé qui gardât comme lui la loi du Très-Haut » (Ecclésiastique XLIV, 20), car il n'y a aucun saint qui soit tellement égal à un autre, qu'il ne possède quelque mérite particulier.

»

8« S'il en est ainsi, reprit-elle, ô Dieu de vérité, daignez, malgré mon indignité, me révéler quelque chose des mérites de ces vierges que j'ai aimées dès l'enfance : l'aimable Agnès et la glorieuse Catherine. » Cette faveur lui ayant été accordée comme il a été dit aux fêtes de ces saintes 4, elle désira aussi connaître quelque chose des mérites des saints Pères Dominique et François, chefs illustres de deux Ordres dont les travaux firent merveilleusement refleurir l'église de Dieu. Ces vénérables Pères lui apparurent dans une gloire éclatante, semblables en mérites au glorieux Père Benoît, ornés de roses épanouies et portant un brillant sceptre d'honneur. Ils paraissaient aussi avoir une ressemblance de mérites avec les bienheureux Pères Augustin et Bernard, à cause de leur zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, et parce qu'ils s'étaient efforcés de pratiquer les mêmes vertus. Il existait toutefois une différence, c'est que le bienheureux Père François brillait surtout par sa grande humilité, et le glorieux Père Dominique par ses ardents désirs.

9A la Messe, comme elle portait tout à la fois son attention et sur Dieu et sur ce qu'elle devait chanter, elle fut ravie en esprit au commencement de la séquence, et transportée devant le trône de la divine Majesté. Alors tous les saints, pour rappeler et célébrer les délices spirituelles dont elle avait joui la nuit précédente en contemplant la gloire du grand pontife Augustin et des autres saints dont nous avons parlé, lui chantèrent les six premiers vers de la Séquence : « Interni festi gaudia nostra sonat harmonia 5 : Notre harmonie fait éclater les joies de la fête intérieure », etc. Et cette âme reçut à chaque parole d'admirables lumières accompagnées de consolations. Après le sixième vers, tous les saints se turent et invitèrent l'âme à chanter à son tour les vers suivants, afin de leur rendre l'honneur qu'eux-mêmes venaient de lui procurer. Alors, selon sa coutume, elle prit comme instrument le très doux Coeur de Jésus et chanta à la louange de toute la Jérusalem céleste : « Beata illa patria :

Cette bienheureuse patrie », et les cinq vers qui suivent. En l'écoutant, la Cour céleste sembla rassasiée de ,joies ineffables.

10Ensuite le Seigneur Jésus, époux plein de tendresse, la caressant doucement, lui chanta ces deux vers : « In hac valle miseriæ : En cette vallée de misère », et : « quo mundi post exilia : où après l'exil du monde ».

En même temps, comme un excellent maître, ou, pour mieux dire, comme un tendre père, il apprit à sa fille comment elle mériterait les joies éternelles en s'appliquant fréquemment ici-bas aux choses de Dieu.

11Les choeurs des anges vinrent présenter au grand pontife Augustin tous les voeux de l'église en chantant : « Harum laudum præconia : Ce que proclament ces louanges », etc., et tous les saints s'y associèrent et chantèrent les paroles qui suivent pour glorifier Dieu en son serviteur. Pendant ce temps le bienheureux Augustin illuminait et réjouissait toute la Cour céleste par les rayons de sa gloire. Aux deux derniers vers : « Cujus sequi vestigia : A suivre ses traces », le Seigneur, voulant exaucer la prière du pontife, éleva la main et donna une grande bénédiction à tous ceux qui l'avaient glorifié par leurs louanges.

1. Hymne de la fête de la Dédicace ; mais elle n'est pas citée mot à mot (Note de l'édition latine.)

2. Les pages qui suivent forment un seul chapitre avec les précédentes, dans le manuscrit de Vienne : nous avons suivi le même ordre.

3. R/. Vulneraverat charitas Christi cor ejus et gestabat verba ejus in visceribus quasi sagittas acutas. * Et exempla servorum Dei, quos de mortuis vivos fecerat, tamquam carbones vastatores. V/ Ascendenti a convalle plorationis, cantanti canticum graduum dederat sagittas acutas. * Et exempla.

R/. L'amour du Christ l'avait blessé au coeur, et il en portait les paroles en lui-même comme autant de traits acérés ; et les exemples des serviteurs de Dieu. qu'il avait comme évoqués de la tombe, étaient en lui comme des charbons dévorants. V/. Tandis qu'il s'élevait de la vallée des larmes en chantant le cantique des degrés, [le Christ] l'avait blessé de ses traits acérés.

5. On trouvera cette belle séquence à l'Appendice, Note

D. CHAPITRE LI.

DE LA NATIVITé DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

1En la Nativité de la bienheureuse Vierge, comme celle-ci récitait autant d'Ave Maria que cette brillante Etoile de la mer avait mis de jours à croître dans le sein de sa mère, et qu'elle les lui offrait avec dévotion, elle lui demanda quelles faveurs obtiendraient de sa bonté ceux qui réciteraient autant de fois la Salutation angélique. dans le même sentiment d'amour. La très douce Vierge répondit : « Elles mériteront de partager avec moi dans les cieux, par une allégresse spéciale, toutes les joies que j'ai reçues et que je reçois encore sans cesse pour les vertus dont la bienheureuse et glorieuse Trinité se plut à embellir chaque jour mon âme. »

2Pendant l'antienne : Ave decus : Salut gloire, elle vit le ciel s'ouvrir. Un trône magnifique en était apporté par le ministère des saints anges et déposé au milieu du chœur. Sur ce trône, l'illustre Impératrice se trouvait assise avec gloire et honneur, montrant, par la douceur et l'amabilité de son visage, qu'elle était disposée à recevoir avec bonté en cette fête les vœux de la Congrégation. Les saints anges entouraient ce trône, et le soutenaient avec respect, rendant avec joie leur solennel hommage à la très digne Mère de leur Seigneur. L'armée des esprits bienheureux se joignait aussi aux deux chœurs qui psalmodiaient, louant avec eux la Reine de gloire par les mêmes chants. Un ange se tenait devant chaque personne, portant en main un rameau frais et verdoyant. Ces rameaux produisaient des fleurs et des fruits variés selon les dispositions de chacune des personnes devant lesquelles il était porté. Lorsque tout fut terminé, les anges allèrent avec grande joie porter leurs rameaux à la Vierge Mère, et les rangèrent avec respect autour du trône de la grande Reine pour en augmenter la gloire et la beauté. Celle-ci dit alors à la Mère du Seigneur : « Hélas ! tendre Mère, il est triste que mon indignité ne mérite pas de psalmodier avec ces bienheureux chœurs ! » La douce Vierge répondit :

« Ta bonne volonté supplée à toute chose, et la bonne intention avec laquelle tu as assisté à Vêpres pour m'honorer, en te servant, selon ta coutume, du mélodieux instrument du très doux Cœur de mon Fils, surpasse de beaucoup tout hommage extérieur. Pour te le prouver, je veux présenter de ma main à la Trinité toujours adorable, comme une offrande très précieuse, ce rameau que ta bonne volonté a garni des fleurs les plus belles et des fruits les plus doux. »

3Pendant Matines elle vit en esprit comment les saints anges réunissaient les fleurs et les fruits des diverses prières et intentions de la communauté, pour les offrir avec respect à la Vierge Mère : selon que chaque âme avait peiné davantage, ces fruits et ces fleurs étaient plus beaux et plus agréables ; ils étaient aussi plus doux, selon que l'intention avait été plus pure

- Au Gloria Patri du quatrième répons, celle-ci loua la toute-puissance du Père, la sagesse admirable du Fils et l'étonnante bonté du Saint-Esprit, bonté par laquelle la toujours adorable Trinité, qui voulait le salut des hommes, a pu, a su et a daigné former une Vierge si remplie de grâce, à laquelle elle a communiqué l'abondance de sa béatitude. La glorieuse Mère se leva alors et se tenant en présence de la bienheureuse Trinité demanda pour celle-ci, de la part de la Toute-Puissance, de la Sagesse et de la Bonté divine, toute la somme de grâce qu'il est possible à l'homme de recevoir en cette vie. L'adorable Trinité, favorable à cette prière, parut donner à l'âme une céleste bénédiction qui la couvrit comme d'une douce rosée.

- Ensuite on chanta l'antienne : Quam pulchra es : Que tu es belle, et celle-ci prenant le rôle du Fils de Dieu la chanta à la louange de sa glorieuse Mère. Le très aimable Fils unique du Père voulut dans sa bonté montrer à son élue que cette action lui était agréable, et il lui dit en la saluant de la tête : « Je te rendrai, en son temps, selon ma royale munificence, l'honneur que tu viens de donner en mon nom à ma très douce Mère. »

- Ensuite par l'antienne : « Adest namque Nativitas : Voici la Nativité » ; à ces paroles : « ipsa intercedat pro peccatis nostris : qu'elle intercède pour nos péchés », la Mère de Dieu parut offrir respectueusement à son Fils un rouleau que les anges lui avaient présenté, et sur lequel étaient écrites en lettres d'or ces paroles: ipsa intercedat. Le Fils de Dieu répondit avec tendresse : « En vertu de ma toute-puissance, ô Mère vénérée, je vous ai accordé le pouvoir d'obtenir propitiation, par le mode qui vous plaira davantage, pour les péchés de ceux qui implorent votre secours. »

4Pendant la Messe, comme à la séquence: Ave præclara : Salut admirable, on chantait ces paroles: Ora Virgo nos 1, l'illustre Vierge se tourna vers son Fils; les mains jointes, le regard plein de tendresse, elle parut le supplier pour ceux qui l'invoquaient. Le Seigneur daigna les bénir du signe salutaire de la croix pour les préparer à recevoir et à conserver dignement le sacrement vivifiant de son Corps et de son Sang. A ce verset : Audi nos 2, la glorieuse Vierge parut s'asseoir à côté de son Fils sur un trône élevé, et celle-ci lui dit : « Pourquoi, ô Mère de miséricorde, ne priez-vous pas pour nous ? » La bienheureuse Vierge répondit : « Je parle pour vous cœur à cœur avec mon bien-aimé Fils. » On répéta ensuite le même verset. La royale Vierge étendit alors sa douce main sur la Congrégation, puis se leva comme attirée par les désirs de tous et se tint suppliante avec eux devant son Fils. Au verset suivant : Salva nos Jesu 3, le souverain Seigneur se leva à son tour, s'inclina avec bonté vers le convent, et dit: « Je suis prêt à exaucer tous vos désirs. »

5Ensuite, tandis que celle-ci, joyeuse de la solennité du jour, errait encore cependant entre diverses pensées, n'ayant trouvé aucun sentiment propre à fixer son cœur, elle dit à la Mère de Dieu : « Les motifs de nous réjouir sont innombrables lorsque nous nous rappelons votre glorieuse Assomption, mais je voudrais aussi apprendre de votre miséricorde comment les anges dans le ciel célèbrent la fête de votre Nativité, pour que notre dévotion sur la terre y trouve un accroissement. » La bienheureuse Vierge répondit : « Les saints anges dans la gloire céleste me rappellent avec une immense allégresse les joies ineffables qu'ils goûtèrent durant les neuf mois où je grandissais dans le sein de ma mère, comment ils se mettaient à mon service, selon leur mode d'agir, pour aider à ma croissance. Ils voyaient, en effet, dans le miroir de la Trinité sainte la dignité incomparable du corps très noble qui se formait alors; ils voyaient en moi le moyen par lequel le Seigneur se disposait à accorder le salut au monde : aussi se faisaient-ils une joie d'y contribuer de tout leur pouvoir en répandant une influence divine dans l'atmosphère et dans tout ce que la création fournissait pour contribuer à ma nutrition au sein de ma mère. Les archanges qui contemplaient dans le miroir de la Divinité la sublimité de la connaissance divine, l'intimité et l'union à laquelle mon âme était préparée par des aptitudes supérieures à celles des anges et des hommes, m'offraient sans cesse et avec joie leur ministère. De même les autres hiérarchies, en voyant les ressemblances que je devais avoir avec chacune d'elles, me rendaient leurs services avec joie et amour, pour la louange et la gloire du Créateur. Maintenant ils sont récompensés dans le ciel et goûtent une joie éternelle. »

6A Complies, pendant le Salve Regina, celle-ci déplora devant le Seigneur la négligence qu'elle avait apportée au service de sa Mère et le pria d'y suppléer. Elle offrit donc cette antienne par le Cœur de Jésus-Christ, et le Seigneur dirigea de son Cœur sacré vers le cœur de la Vierge Mère, autant de légers tuyaux d'or que celle-ci aurait souhaité lui rendre d'honneurs. L'affection tendre et filiale que le Seigneur Jésus éprouve à l'égard de sa Mère résonnait par ces instruments et suppléait à toutes les négligences de cette âme.

7Nous pouvons obtenir de notre très miséricordieux Rédempteur ce même supplément en lui adressant la prière suivante

4 ou toute autre semblable :

- « O très doux Jésus, par l'amour qui vous a porté à vous incarner et à naître pour nous d'une Vierge très pure afin de suppléer à l'indigence de vos pauvres, je vous conjure de daigner, au moyen de votre très doux Cœur, réparer les péchés que j'ai commis tant de fois par négligence ou par ingratitude dans le service ou l'honneur dû à une Mère si bonne, dont la clémence maternelle n'a jamais tardé à m'assister dans tous mes besoins. Pour lui en témoigner une digne reconnaissance, je vous prie, ô très aimant Jésus, de lui offrir votre très doux Cœur tout rempli de béatitude.

Montrez-lui dans ce Cœur sacré l'affection divine par laquelle vous l'avez choisie de toute éternité, avant toute autre créature. pour être votre Mère, la préservant, la créant, et l'ornant d'une manière incomparable de tant de grâces et de tant de vertus.

Montrez-lui cette tendresse dont vous lui avez donné de si grands témoignages sur la terre lorsqu'elle vous serrait petit enfant sur son sein maternel.

Montrez-lui combien vous avez été fidèle envers elle, puisque, tout le temps de votre vie parmi les hommes, vous lui avez témoigné votre filiale affection, en lui obéissant comme un fils obéit à sa mère, vous qui êtes le souverain des cieux. Cette fidélité vous l'avez surtout montrée à l'heure de votre mort, car oubliant vos propres souffrances pour compatir jusqu'au fond de l'âme à la désolation de votre Mère, vous lui avez donné tout à la fois un fils et un gardien.

Montrez-lui encore avec quel incomparable amour vous avez daigné, au jour de sa très joyeuse Assomption, l'élever au-dessus de tous les chœurs des anges, et la constituer Dame et Reine du ciel et de la terre. O bon Jésus, qu'elle soit donc favorable à ma misère ; que pendant ma vie et à l’heure de ma mort elle soit pour moi une protectrice et une avocate pleine de bonté » 8Comme elle invoquait le secours de cette très douce Mère par ces paroles : Eia ergo advocata nostra, il semblait que cette illustre Reine fût attirée vers elle comme par des liens très puissants ; car chaque fois qu'on invoque la Vierge Mère en la nommant avocate sa tendresse maternelle est si fortement émue qu'elle ne peut rien refuser. A ces paroles : illos tuos misericordes oculos, la bienheureuse Vierge prit la tête de son Fils et l'inclina vers la terre en disant: « Voici mes yeux très miséricordieux. Je puis les fixer sur tous ceux qui m'invoquent : ils obtiendront par là le fruit très abondant du salut éternel. » Le Seigneur daigna ensuite enseigner à celle-ci qu'elle devait au moins chaque jour implorer sa bienheureuse Mère par ces deux paroles: Eia ergo advocata nostra, illos tuos misericordes oculos ad nos converte : O vous notre avocate, tournez vers nous vos yeux miséricordieux, et qu'elle s'assurerait ainsi un puissant secours pour l'heure de sa mort.

9Alors elle offrit à la bienheureuse Vierge cent cinquante Ave Maria récités en son honneur, lui demandant de daigner l'assister à l'heure de la mort avec toute sa tendresse maternelle. Aussitôt elle vit toutes ces prières, sous la forme de pièces d'or, déposées en présence du souverain Juge qui les présentait lui-même à sa Mère. Cette tendre Mère les recevait et semblable à une économe fidèle, les mettait en réserve une à une pour le profit et le soulagement de cette âme qui, à sa sortie de ce monde, recevrait du souverain Juge autant de consolations et de secours qu'elle avait offert de prières à la Vierge Mère.

10Celle-ci, comprit également que si une âme recommande sa dernière heure à un saint quelconque, par des prières spéciales, ses prières sont aussitôt portées devant le tribunal du souverain Juge, et le saint à qui elles sont confiées en est établi le gardien fidèle, afin de les changer en grâces pour son dévot client.

1. Ora, Virgo, nos illo pane coeli dignos effici : Demandez, ô

Vierge, que nous soyons rendus dignes de ce Pain du ciel.

2. Audi nos, non te Filius nihil negans honorat : Ecoutez-nous, car votre Fils s'honore de ne rien vous refuser.

3. Salva nos, Jesu, pro quibus Virgo Mater te orat : Sauvez-nous, ô Jésus, nous pour qui la Vierge Mère vous implore.

4. Cette prière ne se trouve pas dans l'édition de Vienne, mais elle est tirée de l'édition de Lansperg. On ne sait quel écrivain ou quel éditeur l'aura ajoutée à la première transcription. (Note de l'édition latine.)

CHAPITRE LII.

DE LA DIGNITé DE LA SAINTE CROIX.

1Le jour de l'Exaltation de la sainte Croix, comme celle-ci s'inclinait pour révérer le bois sacré, le Seigneur lui dit: «Vois combien j’honore cette croix, et cependant je n'y ai été suspendu que depuis la sixième heure jusqu'à celle de Vêpres. Apprends par là quels seront les bienfaits dont je me propose de combler les cœurs dans lesquels j'aurai reposé des années entières. » Elle répondit : « Hélas !

Seigneur, je vous ai procuré bien peu de délices dans mon cœur ! -- Et quelles délices ai-je trouvées sur ce bois ?

dit le Seigneur. Mais je l'honore parce que, dans ma bonté toute gratuite, je l'ai choisi de préférence à tant d'autres, et ceux qui ont été élus par cette même bonté seront aussi récompensés. »

2Comme elle assistait ensuite à la Messe, le Seigneur daigna l'instruire : « Vois, dit-il, quels exemples je propose à mes élus dans ces honneurs rendus à la croix. J’élève la croix, la couronne d'épines, la lance et les clous qui ont servi à mon supplice à une plus grande dignité que les autres objets créés qui ont servi aux besoins de mon corps, tels que les vases où je fus baigné dans mon enfance, etc., et je désire que ceux que j'aime particulièrement imitent cette conduite : c'est-à-dire que pour ma gloire et leur bien personnel, ils témoignent une plus grande affection à leurs ennemis qu'à leurs amis, parce qu'ils en retireront incomparablement plus de profit. Mais s'il arrive qu'étant offensés, ils oublient au moment même de rendre le bien pour le mal, et que plus tard seulement ils s'efforcent de répondre aux offenses par des bienfaits, ils ne laisseront pas que de me présenter une offrande très agréable, car j'ai moi-même laissé quelque temps ma croix cachée en terre afin de l'exalter ensuite. » Le Seigneur ajouta : « C'est aussi à cause de mon amour pour le salut du monde, que j'aime tant la croix, car c'est par elle que j'ai obtenu l'objet de mes plus ardents désirs : la rédemption du genre humain. Ainsi en est-il des hommes dévots qui revoient avec plus d'affection les lieux et les jours où ils ont mérité de recevoir la grâce en plus grande abondance.»

3Ensuite, comme elle cherchait avec ardeur à se procurer quelque relique de cette croix très sainte qui fut si chère à Jésus, et se proposait d'honorer le bois sacré pour s'attirer encore davantage la tendresse du Seigneur, il daigna lui dire: « Si tu veux avoir des reliques qui puissent attirer efficacement mon Cœur vers celui qui les possède, lis le récit de ma Passion, et considère avec soin les paroles que j'ai dites avec un plus grand amour : écris-les et garde-les comme des reliques. Médite-les souvent et tu mériteras ainsi de recevoir mes grâces plus facilement que par tant d'autres reliques. En vérité, si mon inspiration ne t'éclairait sur ce point, tu pourrais encore consulter la raison : un ami qui veut rappeler à son ami leur ancienne tendresse lui dit : « Souviens-toi de l'amour que tu ressentais en me disant telle ou telle parole », plutôt qu'il ne lui rappelle le lieu où ils se sont aimés, les habits dont ils étaient vêtus, etc. Tu peux donc croire que les reliques les plus précieuses que l'on puisse avoir de moi sur la terre, ce sont les paroles qui expriment la plus douce affection de mon Cœur. »

4Elle implora ensuite le secours du Seigneur pour commencer le jeûne régulier que les religieux observent durant la moitié de l'année. Le Seigneur lui répondit avec bonté : « Lorsqu'un religieux, poussé par le zèle de la Règle, se soumet avec bonne volonté et pour mon amour à l'observance du jeûne, ne recherchant pas en cela sa gloire, mais la mienne, ma bonté me force, quoique je n'aie aucun besoin de vos biens (Ps. xv.) 1, à recevoir ces jeûnes comme un souverain accepterait que l'un de ses nobles vassaux le servît tous les jours à sa table à ses propres frais. Ce religieux sera peut-être, dans la suite, forcé d'interrompre le jeûne ; mais s'il obéit, tout en regrettant de ne plus accomplir l'observance, et si dans sa bonne volonté il élève son âme vers moi, montrant que pour mon amour il aurait voulu suivre les prescriptions de la Règle, mais qu'il obéit cependant volontiers à son supérieur en union avec l'humilité qui m'a soumis aux hommes pour la gloire de mon Père, j'accepterai cette manière d'agir. Ainsi celui qui est assis à la table de son ami, se montre touché des égards qu'on lui témoigne, si l'ami, par prévenance pour son hôte, veut goûter le premier à tous les mets.

»

5Si un religieux emporté par l'ardeur de son désir garde la rigueur du jeûne, malgré l'ordre de son supérieur, et dans la suite revient à lui-même, se repent et se corrige, je lui pardonnerai avec autant de bonté qu'un souverain pardonnerait à l'un de ses fidèles capitaines qui l'aurait légèrement blessé par mégarde dans la chaleur du combat. »

6En ce jour de l'Exaltation de la sainte Croix, comme elle offrait au Seigneur, à l'élévation du calice, les épreuves que la Congrégation venait de subir elle reçut cette réponse : « Je boirai, oui, je boirai ce calice que la ferveur de vos désirs et de votre dévotion a rempli d'une si grande douceur. Chaque fois que vous me l'offrirez, je ne me lasserai pas d'y boire, jusqu'à ce que vous m'ayez enivré au point de me rendre prêt à exaucer tous vos vœux. » Et comme celle-ci disait : « Seigneur, comment pourrons-nous vous offrir ce calice ? » Il daigna lui répondre que chacun, en confessant sa misère, devait le présenter au Seigneur comme une éternelle louange ; on devait regretter de n'avoir pas désiré le Seigneur avec la ferveur convenable, et se disposer à ressentir volontiers jusqu'au jour de la mort, toute l'ardeur qu'un cœur humain pourrait éprouver en désirant le Corps du Seigneur : de cette façon on offrirait à Dieu un calice dont le contenu surpasserait en douceur le nectar et le baume. 7Elle comprit aussi que toute personne empêchée de communier ou de rendre à Dieu un hommage quelconque peut en compensation lui offrir cette prière : « O torrent qui découlez de la fontaine de vie ! O arôme embaumé des divines douceurs ! O délicieuse ivresse de toutes les béatitudes ! Voici que je présente à votre soif, à vous qui êtes la plénitude même, cette misérable gouttelette de mon indigence, car je gémis, non cependant comme il le faudrait, et je gémirai toujours de voir mon âme affamée, privée de vos festins délicieux, tandis que, hélas ! par ma propre faute, je ferme devant moi le chemin de la grâce ! O créateur et réformateur de mon être, puisque seul vous pouvez, à votre plus grande gloire, accomplir les choses impossibles, daignez mettre mon cœur en parfaite concorde avec mes paroles. Je m'offre volontiers pour contenir en mon âme, jusqu'au jour de ma mort, ce tourment de désirs et d'amour que le cœur humain ressentit jamais pour vous depuis l'origine du monde, ou ressentira jusqu'à la fin des temps. Je vous le demande afin que vous trouviez en moi une demeure plus agréable. Ainsi je vous dédommagerai de ce que vos ineffables grâces sont si souvent offertes à des indignes et à des ingrats. »

1. Allusion au verset 1 du Ps. xv : Dixi Domino : Deus meus es tu, quoniam bonorum meorum non eges : J'ai dit à Yahvé: C'est toi mon Seigneur, mon bonheur n'est en aucun de ces démons de la terre.

CHAPITRE LIII.

DES ANGES - EN LA FêTE DE SAINT MICHEL ARCHANGE 1Un jour où elle devait communier, aux approches de la fête de l'archange Michel, comme elle méditait sur le secours que la libéralité divine daignait accorder à son indignité par le ministère des autres esprits bienheureux, elle désira les payer de quelque retour et offrit au Seigneur le sacrement vivifiant de son Corps et de son Sang. « Très aimé Seigneur, dit-elle, je vous offre cet admirable Sacrement en l'honneur des grands princes de votre cour, et pour l'accroissement de leur joie, de leur gloire et de leur béatitude. » Alors le Seigneur, attirant et unissant à sa Divinité, d'une manière aussi merveilleuse qu'ineffable, le Sacrement qui lui était offert, répandit sur les esprits bienheureux des délices si grandes, que s'ils n'eussent pas été déjà dans la béatitude, ceci aurait suffi pour les combler de bonheur. Les divers ordres des anges vinrent tour à tour la saluer avec respect, et ils disaient - « Tu as bien fait de nous honorer par cette offrande, car nous veillons sur toi avec une affection particulière. » L'ordre des anges disait : « Nous veillons avec joie nuit et jour à ta garde; nous empêchons que tu ne perdes aucune des faveurs qui peuvent te préparer convenablement pour l'arrivée de l'époux. » Celle-ci rendit alors de vives actions de grâces à Dieu et aux bienheureux esprits ;

- mais elle désirait surtout reconnaître parmi les anges celui qui était préposé à sa garde. Or, voici qu'un ange apparut comme un noble prince, paré de si riches ornements que rien ici-bas n'en peut donner idée : un de ses bras entourait le Seigneur, l'autre entourait cette âme, et il disait : « Enhardi par la longue intimité avec laquelle j'ai si souvent incliné l'époux divin vers l'âme, et soulevé l'âme vers lui par la joie spirituelle, j'ose m'approcher en ce moment. » Celle-ci offrit alors à cet ange les petites prières qu'elle avait récitées en son honneur. Il les reçut avec joie et les présenta comme de belles roses brillantes de fraîcheur à la Trinité toujours adorable.

- Ensuite parurent les archanges, et ils saluaient l'âme avec affection, disant : « Nous voulons, ô épouse privilégiée du Christ, te dévoiler dans une intime familiarité et dans la mesure où tu peux les comprendre, les mystérieux secrets de Dieu que nous connaissons dans le miroir de la science divine comme plus utiles à ton âme. »

- Les Vertus à leur tour disaient : « Nous te servirons avec dévouement dans tout ce que tu feras pour la gloire et la louange de celui qui est ton Seigneur et le nôtre, par tes méditations par tes écrits ou par tes paroles. Nous te soutiendrons fidèlement et nous t'exciterons à travailler encore davantage.

- Les Dominations ajoutaient : « L'honneur du roi aime la justice, le cœur emporté par l'amour ne connaît pas le frein de la raison ; ainsi, toutes les fois que le Roi de gloire, prendra ses délices à reposer dans ton âme, et que ton âme à son tour sera portée vers lui par les élans de l'amour, nous lui rendrons pour toi le respect dû à sa grandeur, afin que sa gloire souveraine ne souffre aucun détriment et ne perde aucun hommage.»

- Les Principautés disaient : « Nous ferons tous nos efforts pour te présenter toujours au Seigneur Roi des rois, parée des sublimes vertus propres à charmer son cœur. »

- Et les Puissances ajoutaient : « Nous savons par quelle étroite union le Bien-Aimé est joint à ton âme : aussi nous veillerons sans cesse à repousser tous les obstacles intérieurs ou extérieurs qui pourraient troubler tant soit peu vos doux et mystérieux entretiens, car ce divin commerce donne de grandes joies à la Cour céleste et à toute l'église. En effet, une âme aimante peut obtenir de Dieu plus de grâces de salut pour les vivants et pour les morts que des milliers d'âmes sans amour n'en pourraient obtenir. » 2Alors elle rendit de ferventes actions de grâces au Seigneur Dieu et à tous les esprits bienheureux pour ces faveurs et pour bien d'autres encore que l'on pourrait raconter, si la faiblesse humaine n'y mettait obstacle. Qu'on s'en remette donc à la bonté divine, qui seule connaît toutes choses avec une parfaite clarté.

CHAPITRE LIV.

DE LA FêTE DES ONZE MILLE VIERGES.

1En la nuit de la fête des onze mille vierges, comme cette parole : « Ecce Sponsus venit : Voici l'époux qui vient », se répétait souvent dans l'office, celle-ci en fut tout enflammée et dit au Seigneur : « O Seigneur tout désirable, j'ai entendu plusieurs fois ces paroles : Voici l'époux qui vient. Dites-moi donc comment vous viendrez et ce que vous nous apporterez. » Le Seigneur répondit : « J'opérerai avec toi et en toi. Mais où est ta lampe ? - Seigneur, dit-elle, voici mon cœur qui vous tiendra lieu de lampe.--.Je la remplirai de l'huile de mon divin Cœur, répondit le Seigneur.-- Et quelle sera, reprit-elle, la mèche de cette lampe ? -- La mèche sera l'intention fervente qui brûlera doucement et dirigera vers moi toutes tes oeuvres. »

2Aux paroles : perpes corona virginum du répons : Veræ pudicitiæ auctor 1, celle-ci rendait grâces au Seigneur pour les mérites de ces vierges et pour les faveurs qu'elles avaient reçues, quand elle les vit autour du trône du Seigneur diriger vers lui des rayons de lumière, symboles de leurs actions de grâces. Le Seigneur absorbait en lui ces rayons et les renvoyait ensuite vers l'âme qui lui avait rendu grâces pour toutes ces vierges. Celle-ci comprit alors que si on rend grâces à Dieu pour la gloire d'un saint, le Seigneur puise dans les mérites de ce saint afin d'accroître les biens de l'âme qui a su lui renvoyer toute louange.

3Comme on chantait le Répons : Regnum mundi : Royaume du monde, à ces paroles: « quem vidi, quem amavi : que j'ai vu, que j'ai aimé », elle se souvint d'une personne qui était souvent tourmentée du désir de voir Dieu, et elle dit au Seigneur : « Quand donc, ô Dieu de bonté, daignerez-vous consoler cette âme afin qu'elle puisse chanter avec joie ce répons ? » Le Seigneur répondit : « Me voir, m'aimer et croire en moi est un si grand bien, que nul ne peut le désirer sans profit. Aussi parce qu'une âme qui le désire ne peut l'obtenir pleinement ici-bas à cause de la faible condition de sa nature, mon Humanité vient, au nom de l'âme humaine, qui est sa sœur, trouver ma Divinité et recevoir ce bonheur sur lequel elle a comme un droit héréditaire, afin qu'au jour où la créature sera affranchie de la chair elle puisse le recevoir elle-même et en jouir éternellement. »

4Une autre nuit, comme on chantait ce même répons : Regnum mundi, à ces paroles : « propter amorem Domini mei : pour l'amour de mon Seigneur », elle sentit et expérimenta que le Cœur divin était si doucement et si profondément ému par la dévotion de celles qui chantaient, que Jésus-Christ, Fils de Dieu, notre chair et notre frère. s'écria : « Oui, je reconnais que je dois les récompenser, parce qu'elles me servent fidèlement dans la mesure de leurs forces. »

- Au mot Jésus qui veut dire salut, le Seigneur se reconnut encore leur débiteur, et s'engagea à parfaire l’œuvre de leur salut ainsi qu'elles l'avaient désiré depuis leur enfance, mais elles devaient attendre le moment fixé par sa paternelle providence.

- A cette parole: Christi qui veut dire onction, le Seigneur s'engagea à leur accorder toute la dévotion qu'elles avaient désirée et qu'il ne leur avait pas donnée encore

- A ces mots: quem vidi, quem amavi : que j’ai vu, que j’ai aimé, le Seigneur déclara, devant son Père et tous les saints, que pour son amour elles avaient confessé la foi catholique en pratiquant les oeuvres de justice.

- Par ces autres paroles : « in quem credidi, quem dilexi : en qui j'ai cru, que j'ai aimé », il attesta qu'elles s'étaient attachées à lui par une ferme espérance et une parfaite charité.

Celle-ci dit alors : « Hélas ! Seigneur, que ferez-vous pour les sœurs qui ne sont pas au chœur en ce moment?» Le Seigneur répondit : « J'ai attiré en moi-même et dans l'âme des sœurs ici présentes la dévotion de tous ceux qui ont jamais trouvé leurs délices dans ce répons, et j'ai béni avec elles les sœurs absentes. »

5Elle dit encore: « Puisqu'elles ont pu acquérir facilement un si grand bien, que perdent les négligentes qui n'usent pas de moyens si faciles pour réparer leurs fautes ? » Le Seigneur répondit : « Lorsqu'un souverain accorde à l'un de ses hauts barons de grandes richesses, de grands biens et des habits précieux, ceux qui le voient à la sortie du palais constatent que ce prince a été comblé d'honneurs. S'il néglige néanmoins l'administration des biens qu'il a reçus, il s'expose à de grands dommages et à la ruine; cependant le souverain dans sa bonté ne lui enlève pas les présents de sa royale et gratuite munificence. De même, lorsque je récompense un peu de dévotion par de grands biens, les hommes sont tenus d'en profiter avec zèle, et s'ils ne le font pas, ils perdent le fruit de ces bienfaits. Toutefois l'éclat et la grandeur de cette bonté par laquelle je les avais enrichis, sans mérite de leur part, apparaîtra toujours en eux, pour ma louange et ma gloire. » Elle dit : «Seigneur, ceux à qui vous n'avez rien révélé sur ce sujet ou sur d'autres peuvent-ils se conduire avec sagesse?» Le Seigneur répondit : « Ils sont tenus à pratiquer ce qu'ils comprennent, ne fût-ce qu'en imitant les autres, car je leur donne toujours assez de lumière pour se conduire. Celui qui reçoit une plus grande science est plus obligé à la reconnaissance et à la bonne vie. Mais si par lâcheté et sciemment on néglige de faire fructifier par une dévote gratitude et par un saint zèle les grâces communes à tous ou les dons particuliers, on s'expose à encourir la damnation éternelle. »

6Une autre fois, pendant ce répons Regnum mundi, elle vit apparaître une troupe de démons qui se plaça devant les deux chœurs pendant la psalmodie: chaque diable faisait briller devant les sœurs des parures mondaines et toutes les inventions de la vanité. Mais lorsque le convent chanta de tout cœur : « Regnum mundi et omnem ornatum sæculi contempsi : J'ai méprisé le royaume du monde et les parures du siècle », la troupe des démons fut confondue et s'enfuit au plus vite, comme une bande de chiens enragés sur lesquels on aurait jeté de l'eau bouillante. Celle-ci comprit alors que si un cœur rempli d'amour méprise sincèrement le royaume du monde et toutes les vanités que l'ennemi du genre humain peut lui présenter, aussitôt la puissance diabolique est affaiblie, réduite à néant, et n'ose plus attaquer sur ce terrain l'homme qui, ayant résisté une fois avec tant de vigueur, a remporté la victoire.

1. R/. Veræ pudicitiæ auctor et custos virginitatis qui ex Virgine natus multos excitasti ad sanctum amorem castitatis animos.* qui es perpes corona virginum, per merita earum nos adjuva. V/. Fons vitae et origo totius bonitatis, duc nos ad portum salutis. * Qui es.

R/ Auteur de la vraie pureté et gardien de la virginité, qui, né d'une Vierge, avez attiré beaucoup d'âmes à l’amour de la chasteté. Vous qui êtes la couronne des vierges, aidez-nous par leurs mérites. V/. Fontaine de vie et source de tout bien, conduisez-nous tu port du salut. CHAPITRE LV.

DE LA FêTE DE TOUS LES SAINTS. 1Au jour de la fête de tous les saints, elle vit en esprit des mystères ineffables touchant la gloire de l'adorable Trinité, et comment cette bienheureuse et glorieuse Trinité, renfermée en elle-même sans commencement ni fin, surabonde de joie et de béatitude, et procure à tous les saints l'allégresse et la gloire éternelle. Il lui fut toutefois impossible de traduire ce qu'elle avait vu avec tant de lucidité dans le miroir de la clarté divine: elle révéla seulement ce qui va suivre, et dut s'exprimer par une sorte de parabole. 2Le Seigneur des vertus, le Roi de gloire lui apparut, semblable à un très puissant père de famille qui a préparé un festin pour les grands et les princes de sa cour, et veut y inviter aussi ses amis et ses voisins. En effet, à cause de l'honneur et de la dévotion avec lesquels l'église fête en ce jour tous les saints, celui qui est la source de la vie, le principe de l'éternelle lumière, l'auteur de toute bonté et qui rassasie les anges, semblait introduire les membres de l'église militante parmi les chœurs des saints triomphants dans les cieux, donnant à chacun la place due à son mérite. Par exemple,

- ceux qui font un usage légitime de l'état du mariage en pratiquant les bonnes oeuvres dans la crainte de Dieu, étaient joints aux saints patriarches ;

- ceux qui ont mérité de connaître les secrets des mystères de Dieu étaient unis aux saints prophètes;

- ceux qui se livrent à la prédication et à l'enseignement des saintes doctrines se trouvaient mêlés aux bienheureux apôtres; et ainsi des autres.

- Elle vit aussi, placés dans le chœur des martyrs, les religieux qui servent Dieu sous l'obéissance à une Règle; et comme les martyrs ont une beauté spéciale et goûtent plus de délices dans celui de leurs membres qui a souffert pour le Seigneur, de même les religieux sont, dans le ciel, à côté des martyrs et partagent leurs récompenses à cause des mortifications qu'ils imposent à leurs sens. En effet, la main du persécuteur ne verse pas leur sang; mais en brisant leur volonté propre, ils font eux-mêmes quelque chose de plus grand, car par les privations continues, ils offrent chaque jour à Dieu un sacrifice d'agréable odeur.

3Avant la communion elle voulut prier pour l'église; mais comme elle n'avait aucun sentiment de dévotion, elle demanda au Seigneur de vouloir bien lui donner le goût de la prière, si son intention lui était agréable: Aussitôt elle vit apparaître diverses couleurs; savoir: la blancheur de la pureté virginale, la couleur hyacinthe des confesseurs, le rouge des martyrs et autres encore figurant les mérites des saints. Elle-même voulut aussi s'avancer vers le Seigneur, mais aucune couleur ne lui prêtait son éclat. Ce fui alors que, guidée par l'Esprit-Saint qui enseigne à l'homme toute science (Ps. XCIII. 10), elle rendit à Dieu de ferventes actions de grâces pour toutes les personnes élevées à la haute dignité de la virginité, lui demandant, par cet amour qui l'a fait naître d'une vierge, de vouloir bien, pour sa gloire, garder dans une parfaite pureté d'âme et de corps tous ceux qu'il a appelés dans l'église à l'honneur de la virginité. Aussitôt elle vit son âme ornée de la blancheur virginale.

4Elle rendit ensuite des actions de grâces au Seigneur, pour la sainteté et la perfection de tous les confesseurs et religieux en qui il s'est jamais complu depuis le commencement du monde, le priant de garder et de fortifier dans le bien jusqu'à leur mort tous ceux qui militaient dans l'église sous l'habit de la Religion, et la couleur hyacinthe revêtit son âme. Elle rendit grâces encore pour les diverses hiérarchies des saints, priant pour le bien et l'accroissement de l'église, et son âme fut parée de la couleur qui appartient à chacune. Enfin elle rendit grâces et pria avec ferveur pour l'ensemble des âmes qui aiment Dieu, et son âme fut revêtue d'un manteau d'or. Elle se présenta ensuite devant le Seigneur, admirablement ornée des mérites variés qui appartiennent à la sainte église, et le Seigneur, ravi de sa beauté, dit à tous les saints : « Voyez celle qui se présente sous un vêtement brodé d'or éclatant des plus riches couleurs. » Puis, étendant le bras, il la serra sur sa poitrine, et la soutint comme si de telles délices étaient au-dessus de ses forces.

5Le moment de la communion approchait, elle se sentait extrêmement faible, et elle dit au Seigneur « O mon Bien-Aimé, comment pourrai-je me lever pour aller vers vous lorsque vous viendrez à moi dans le Sacrement, vous, mon Dieu et mon salut, car je n'ai aucune force, et je n'ai demandé à personne de m'aider ? »

Le Seigneur répondit : « Est-ce que tu as besoin du secours des hommes lorsque, appuyée sur moi, ton Bien-Aimé, tu es portée dans les bras de ma toute-puissance divine ? Je te donnerai la force de marcher et de rester debout. » En effet, la grâce la soutint, et elle, qui depuis longtemps n'avait pu se tenir debout, ni marcher sans aide, se leva par la force de l'esprit pour aller recevoir le Corps du Seigneur. Rassasiée de la nourriture céleste, elle devint un même esprit avec Dieu.

CHAPITRE LVI.

DE SAINTE éLISABETH. En la fête de la bienheureuse Elisabeth, comme on chantait dans la séquence ces paroles : « Eia, Mater, nos agnosce 1 : O Mère, reconnaissez-nous », celle-ci salua dévotement la bienheureuse, et la pria de se souvenir d'elle malgré son indignité. La sainte répondit: « Je te vois dans le miroir de la clarté éternelle, où brillent avec éclat les intentions qui dirigent tes oeuvres ». Et comme celle-ci disait : « O noble Dame, est-ce que je n'amoindris pas votre gloire, lorsque, en chantant vos louanges au jour de votre fête, je ne fais en quelque sorte aucune attention à vous-même, pour diriger toute ma pensée vers Celui qui vous a donné tous ces biens ?» La sainte répondit: « Au contraire, cette manière de faire m'est beaucoup plus agréable, car le son harmonieux des instruments de musique a plus de charmes que le bêlement des brebis et le mugissement des bœufs. »

1. Avant-dernière strophe de la séquence : Gaude Sion quod egressus, en l'honneur de sainte Elisabeth. CHAPITRE LVII.

DE SAINTE CATHERINE VIERGE ET MARTYRE.

Le jour de saint Augustin, comme le Seigneur expliquait à celle-ci les paroles: « Non est inventas similis illi : I1 ne s'en est pas trouvé de semblable à lui » (Eccli.=Siracide, XLIV.

20), et lui montrait les mérites divers de plusieurs saints, elle désira connaître la gloire et les mérites de la vierge Catherine qu'elle avait aimée tout spécialement dès son enfance. Le Seigneur exauça ses vœux et lui montra la bienheureuse vierge sur un trône d'une si grande richesse, que s'il n'y avait pas eu au ciel de plus grande reine, la splendeur de cette sainte eût suffi pour embellir tout le paradis. On voyait près d'elle, mais un peu en dessous, les cinquante philosophes dont elle avait triomphé par une science et une sagesse toutes divines, et qu'elle avait ainsi conduits au ciel. Tous tenaient à la main des sceptres d'or dont ils appuyaient l'extrémité sur les vêtements de cette vierge, comme pour l'orner d'une admirable parure de fleurs. Dans ces fleurs était représenté tout le travail auquel ces philosophes s'étaient adonnés pour acquérir la sagesse. Ils faisaient hommage de leurs labeurs à l'illustre vierge, car, après avoir employé leur sagesse humaine à obtenir une vaine gloire, ils avaient été attirés à la grâce de la foi par les efforts et la sagesse toute divine de la bienheureuse Catherine. On voyait aussi le Seigneur accorder de fréquents baisers à cette illustre vierge, et lui communiquer en même temps par son souffle les délices puisées par sa Divinité dans les cœurs de tous ceux qui avaient célébré sur la terre la fête de la martyre.

(Nous avons dit la même chose de la bienheureuse Agnès.) La couronne placée sur la tête de cette vierge paraissait alors ornée de fleurs nouvelles et variées dont l'éclat rejaillissait sur tous ses dévots clients.

CHAPITRE LVIII.

DE LA FêTE DE LA DéDICACE DE L'éGLISE.

1En la fête de la Dédicace de l'église, comme on récitait à Matines ces paroles: « Regina Saba venit ad Regem Salomonem : la reine de Saba vint trouver le roi Salomon », etc., et ensuite : « cum gemmis virtutum :avec les perles des vertus », celle-ci fut touchée de componction et dit au Seigneur : « Hélas ! ô Dieu très bon, comment pourrai-je aller jusqu'à vous, moi qui suis si petite et qui ne vois en mon âme aucune vertu ? » Le Seigneur répondit : « N'es-tu pas souvent blessée par les langues médisantes ?

– Hélas ! Seigneur, dit-elle, je sais que mes fautes ont été souvent pour le prochain un sujet de scandale ! -- Eh bien ! dit le Seigneur , orne-toi des paroles de tes détracteurs comme d'autant de vertus tu viendras alors vers moi, et ma compatissante tendresse te recevra avec bonté. Plus on blâmera sans raison ta conduite, plus mon Cœur te donnera de témoignages d'amour, car tu seras semblable à moi qui ai toujours été poursuivi par des détracteurs.

»

2Pendant le répons Benedic, le Seigneur l'introduisit dans un lieu d'une splendeur incomparable : c'était le Cœur même de Jésus-Christ disposé en forme de maison où elle devait célébrer la fête de la Dédicace. Lorsqu'elle y fut entrée, elle se sentit défaillir sous les délices qui lui étaient prodiguées, et elle dit : « Mon Seigneur, si vous n'aviez introduit mon âme que dans un lieu foulé par vos pieds sacrés, cela m'eût été déjà bien doux; mais que pourrai-je vous rendre pour la faveur étonnante que vous m'accordez en ce moment? » Le Seigneur répondit :

« Puisque tu cherches souvent à m'offrir la plus noble partie de ton être, c'est-à-dire ton cœur, je trouve juste que tu prennes tes délices dans le mien, car je suis pour toi le Dieu qui se fait tout en toutes choses : force, vie, science, nourriture, vêtement, et tout ce qu'une âme aimante peut désirer. » Elle dit alors : « O mon Dieu, si jamais mon cœur a consenti totalement aux désirs du vôtre, c'était encore par un effet de votre grâce. -- Il m'est naturel, dit le Seigneur, de poursuivre de mes récompenses l'âme que j'ai prévenue des bénédictions de ma douceur, et si elle se livre à moi pour l'accomplissement du bon plaisir de mon divin Cœur, à mon tour je me conforme aux désirs du sien. »

3Pendant qu'au milieu de ces délices son intelligence parcourait les espaces, cette divine maison du Trésor lui parut bâtie autour d'elle avec des pierres carrées de diverses couleurs. Ces pierres précieuses étaient jointes entre elles par des liens d'or au lieu de ciment et un regard plus attentif lui fit découvrir des feux merveilleux qui se jouaient en chacune : elle comprit alors que la grâce spéciale départie à chaque élu devait procurer à tous les bienheureux des joies pleines de charmes. La disposition des pierres précieuses dans le Cœur divin figurait la prédestination de tous les élus, et la nécessité où ils sont de se soutenir les uns les autres, comme les pierres d'un mur se portent mutuellement. Elle comprit en outre que l'or qui joignait ces pierres figurait la charité avec laquelle les fidèles doivent se soutenir les uns les autres, uniquement en vue de Dieu. 4Une autre fois, la veille de la Dédicace, elle parut devant le Seigneur, Roi des rois, semblable à la reine Esther, ornée des vêtements royaux des oeuvres spirituelles. Elle voulait le prier pour son peuple, c'est-à-dire pour l'église ; et le véritable Assuérus la reçut avec une si grande tendresse, qu'il sembla l'admettre dans le sanctuaire de son très doux Cœur. Le Seigneur lui dit alors avec bonté: « Voici que je te livre toute la douceur de mon divin Cour, pour que tu puisses la donner à tous, aussi largement que tu voudras. » Elle puisa comme avec la main dans le Cœur du Seigneur, et aspergea les nombreux ennemis qui en ce temps troublaient par leurs menaces les propriétés du monastère 1. Elle connut que tous ceux sur qui était tombée une seule goutte puisée dans le Cœur sacré devaient bientôt se repentir et se sauver par une sincère pénitence.

5Ensuite, comme elle priait avec plus d'amour encore pour une certaine personne, elle sembla répandre dans le cœur de cette personne une mesure qui avait été puisée dans le Cœur du Seigneur, mais qui sembla aussitôt après se changer en eaux amères.

Celle-ci s'en étonna ; le Seigneur lui dit : « Quand on donne de l'argent à un ami, il est libre d'acheter tout ce qu'il veut. Avec le même argent, on peut acheter des pommes douces et des pommes acides, mais certains préfèrent acheter des pommes acides parce qu'elles se conservent mieux. De même lorsque, à la prière de mes élus, je répands la grâce dans une âme, cette grâce opère ce qui convient davantage à cette âme. Par exemple, s'il est meilleur pour certains de souffrir au lieu de goûter la douceur des consolations, la grâce que je leur donne se change pour eux ici-bas en tribulations et en douleurs, et ils se perfectionnent ainsi de plus en plus selon le bon plaisir de mon divin Cœur. Ils ignorent maintenant le secret de ma conduite; mais ils le connaîtront dans l'avenir avec d'autant plus de douceur, qu'ils auront plus fidèlement travaillé et supporté avec plus de patience, pour l'amour de mon nom, les tribulations de la vie. »

6A Matines, comme elle portait son attention sur Dieu et sur elle-même, pendant le répons : « Vidi civitatem : J'ai vu la cité », le Seigneur lui rappela une parole qu'elle répétait souvent pour animer le prochain à la confiance en Dieu, et il lui dit : « Pour que tu saches avec plus de certitude combien j'aime la confiance, je veux te montrer la bonté avec laquelle je reçois l'âme qui, après avoir failli, revient à moi, regrette sa faute et se propose, avec le secours de ma grâce, d'éviter le péché. » En disant ces paroles, le Fils du Roi suprême, revêtu des insignes de sa souveraineté, s'avança devant le trône de Dieu le Père et chanta d'une voix douce et sonore ce répons : Vidi civitatem sanctam Jerusalem : J’ai vu Jérusalem, la cité sainte. A ces paroles, elle comprit l'ineffable consolation que ressent le Cœur du Seigneur lorsqu'une âme se propose d'éviter les fautes et les imperfections, parce qu'elle se souvient des bienfaits dont Dieu l'a entourée, et parce qu'elle confesse s'être éloignée de lui par manque de vigilance sur ses affections, ou sur ses paroles, ou sur l'emploi de son temps. Chaque fois que l'âme éprouve ces regrets, le Fils de Dieu, avec un nouveau transport de bonheur et de joie, chante à Dieu le Père les paroles de ce répons ou d'autres analogues.

7Il sembla encore à celle-ci qu'entre les paroles: « Et audivi vocem magnam de throno dicentem : Et j'entendis une voix forte qui partait du trône et qui disait », et celles qui suivent, le Fils de Dieu intercalait le gémissement du pécheur qui s'écrie dans la componction de son cœur : Hélas! que je suis misérable! Comment ai-je passé tout ce temps sans songer au Dieu qui m'aime! etc. Le Fils de Dieu, comme homme, chantait ces mots sur les cordes basses, dans une harmonie parfaite avec la voix de Dieu le Père, qui, sur les cordes élevées, propres à la Divinité, disait: « Ecce tabernaculum Dei cura hominibus : Voici le tabernacle de Dieu parmi les hommes », et les esprits bienheureux écoutaient cette mélodie dans une profonde admiration. Cette vision donnait à entendre que l'âme repentante qui veut sincèrement fuir le mal et accomplir le bien devient en vérité le tabernacle dans lequel daigne habiter, comme en sa propre maison, le Dieu de majesté, cet époux de l'âme aimante, toujours béni dans les siècles des siècles.

8En ce moment Dieu le Père, de sa main vénérable, donna la bénédiction en disant : « Ecce nova facio omnia: Je vais renouveler toutes choses » (Apoc. xxi. 5) pour faire comprendre que tout se trouve suppléé et renouvelé dans l'âme fidèle par la componction, la bénédiction divine et la vie très sainte du Fils de Dieu. C'est pourquoi il est dit qu'il y a plus de joie au ciel pour un pécheur faisant pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence (Luc. xv. 10), car l'infinie Bonté de Dieu daigne verser elle-même ses délices dans l'âme repentante. Le Seigneur ajouta : « Quand je fais passer l'âme fidèle de cette vie présente au palais du ciel, je la comble de délices, et de plus je lui chante avec douceur ce cantique : J'ai vu la cité sainte, la nouvelle Jérusalem qui s'élevait de la terre. Et quand j'arrive à ces paroles : Je vais renouveler toutes choses, je la remplis à l'instant même des délices que l'armée céleste a ressenties avec moi, toutes les fois qu'un pécheur a fait pénitence. »

1. Voir Livre III, chap. LXVIII.

CHAPITRE LIX.

EN LA CONSéCRATION DE LA CHAPELLE.

1La consécration de la chapelle 1 étant terminée, comme on chantait pendant Matines le répons : « Vidi civitatem, le Seigneur apparut en vêtements pontificaux, assis sur le trône épiscopal qui était adossé au mur, et le visage tourné vers l'autel. Ses vêtements étaient rassemblés autour de lui, comme s'il avait choisi ce lieu pour y demeurer. Celle-ci remarqua que le Seigneur était bien éloigné de l'endroit où elle priait, et ses désirs tendaient à l'attirer. Mais le Seigneur lui dit : « Je suis Celui qui remplit le ciel et la terre ; combien davantage remplirai-je cette maison ! Ne sais-tu pas que l'archer fixe plus attentivement le but où la flèche doit atteindre que l'endroit où l'arc est tendu ? Apprends donc que je n'agis pas avec un amour aussi impétueux là où j'apparais corporellement, qu'au lieu où est mon trésor et où l’œil de ma Divinité peut se reposer pleinement. » Alors (ô merveille !) malgré la distance il toucha l'autel de sa main divine comme s'il en était proche, et il dit : « C'est ici et c'est là. » Il ajouta : « Celui qui cherche sainement ma grâce me trouvera dans mes bienfaits, et celui qui cherche fidèlement mon amour me percevra plus doucement dans les profondeurs de son âme. » Par ces paroles elle comprit qu'il y a une grande différence entre ceux qui cherchent, non seulement le bien de leur corps, mais aussi le salut de leur âme, d'après les combinaisons de leur volonté propre, et ceux qui s'abandonnent avec confiance aux soins providentiels du divin amour. 2A la Messe, comme on chantait: « Domus mea, domus orationis vocabitur : Ma maison sera appelée maison de prière », le Seigneur posa la main sur son cœur et dit avec tendresse : « Je le proclame : « in ea omnis qui petit, accipit : Tous ceux qui demandent en elle (dans cette demeure) reçoivent. » Puis il éleva le bras, étendit la main au milieu du temple, et demeura dans cette attitude, comme s'il devait répandre sans cesse ses bienfaits par cette main bénie.

3Pendant la semaine, comme on chantait à l'antienne du Benedictus ces paroles : Fundamenta templi 2, des esprits célestes apparurent sur le sommet des murailles : ils étaient d'une grande beauté, richement vêtus, et députés à la garde du temple pour en chasser les ennemis. En se touchant les uns les autres de leurs ailes d'or, ils faisaient résonner une douce mélodie en l'honneur de la Divinité. Ils descendaient aussi tour à tour du sommet de l'édifice aux fondements, pour montrer avec quelle constante affection ils venaient en ce lieu visiter leurs concitoyens et les garder de tout mal.

4En la fête de la dédicace de cette chapelle, celle-ci s'efforça, quoique retenue sur sa couche, de réciter les Matines comme elle l'avait fait quelques années auparavant par une faveur spéciale de Dieu : elle souhaita que les neuf chœurs des anges vinssent encore suppléer à sa faiblesse et rendre à Dieu des louanges et des actions de grâces. Il serait trop long de redire toutes les délices qu'elle goûta : elle vit un fleuve dont les eaux très pures et légèrement ondulées se répandaient à travers l'immensité des cieux. La lumière divine, semblable à un soleil resplendissant, se réfléchissait dans ces eaux, en sorte que les milliers d'ondulations qui en ridaient la surface brillaient comme autant de soleils. Ce fleuve signifiait la grâce de la dévotion qui lui était si largement donnée par le Seigneur, et l'ondulation des eaux figurait les pensées nombreuses qu'elle s'étudiait à diriger vers Dieu.

5Alors le Roi de gloire s'inclina, plongea dans le fleuve un calice d'or, l'en retira plein jusqu'aux lèvres et il en donna à boire à ses saints. Ceux-ci, après avoir puisé dans ce calice un renouvellement de délices et de joies, éclatèrent en louanges et en actions de grâces pour toutes les faveurs accordées à cette âme par le distributeur de tous les biens. Du fond de ce calice semblaient sortir des tuyaux d'or, se dirigeant vers certaines personnes qui, dans la circonstance, avaient ménagé à celle-ci la liberté de vaquer à Dieu, et aussi vers d'autres qui s'étaient recommandées à ses prières. Elle dit alors au Seigneur : « A quoi leur sert-il que je voie et que je comprenne toutes ces choses, si elles-mêmes n'en ont pas l'intelligence? » Le Seigneur répondit ; « Est-il inutile qu'un père de famille remplisse ses celliers de vin, sous prétexte qu'il n'en goûte pas à tous moments ? Non, car toutes les fois qu'il le désire, il peut en tirer à volonté et en boire autant qu'il le voudra. De même, quand à la prière de mes Elus j'accorde mes grâces à d'autres âmes, ces âmes peuvent ne pas ressentir aussitôt le goût de la dévotion; toutefois il est certain qu'elles éprouveront, en temps opportun, les effets de ma bonté. »

1. Peut-être la chapelle que Burchard fit bâtir en 1265 en l'honneur de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l'évangéliste, pour servir de sépulture â sa famille.

2. Fundamenta templi hujus sapientia sua fundavit Deus, in qua Dominum coeli coilaudant angeli : si ruant venti et flumina, non possunt ea movere unquam : fundata enim erant supra petram : Dieu a posé dans sa sagesse les fondements de ce temple ; ici les anges louent le Seigneur du ciel ; si les vents soufflent, si les eaux précipitent leurs flots, ils ne peuvent ébranler les bases de ce temple, car il est fondé sur la pierre. D'UNE MESSE QUE LE SEIGNEUR JéSUS CHANTA DANS LE CIEL A UNE VIERGE NOMMéE

TRUTTA 1, AU TEMPS OU ELLE VIVAIT DANS SON CORPS. 1Le dimanche Gaudete in Domino 2 : Réjouissez-vous dans le Seigneur, comme cette vierge devait communier, et se plaignait tristement de ne pouvoir assister à la messe qui était la messe Rorate : Cieux, répandez votre rosée, le Seigneur tout-puissant, prenant pitié de sa pauvrette, la consola avec tendresse en disant : « Veux-tu, ô ma bien-aimée, que je te chante moi-même la messe ? » Elle répondit : « Oui, ô douceur de mon âme, je vous en prie de toute l'affection de mon cœur. - Et quelle messe désires-tu entendre ? » dit le Seigneur. - « Celle que vous-même désirerez chanter. - Veux-tu entendre la messe In medio Ecclesiæ

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