L'Année liturgique — L'Avent (t. 1) (page 72)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 1, éd. 1911 (OCR) · 102 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Aumilieu des périls qui l'environnent, sa grande âme demeure calme et tranquille. C'est ce moment même qu'il choisit pour instituer, dans l'Eglise de Milan, le chant alternatif des Psaumes. Jusqu'alors la voix seule du lecteur faisait entendre du haut d'un ambon le divin Cantique ; il n'a fallu qu'un moment pour organiser en deux chœurs l'assistance, ravie de pouvoir désormais prêter sa voix aux chants inspirés du royal Prophète. Née ainsi au fort de la temSaint Ambroise, Év. et Doct. de l'Église. 41 1

pête, au milieu d'un siège héroïque, la psalmodie alternative est désormais acquise aux peuples fidèles de l'Occident. Rome adoptera l'institution d'Ambroise, et cette institution accompagnera l'Eglise jusqu'à la fin des siècles. Durant ces heures de lutte, le grand Evèque a encore un don à faire à ces fidèles catholiques qui lui ont fait un rempart de leurs corps. Il est poète, et souvent il a chanté dans des vers pleins de douceur et de majesté les grandeurs du Dieu des chrétiens et les mystères du salut de l'homme. Il livre à son peuple dévoué ces nobles hymnes qui n'étaient pas destinées à un usage public, et bientôt les basiliques de Milan retentissent de leur mélodie. Elles s'étendront plus tard à l'Eglise latine tout entière ; à l'honneur du saint Evêque qui ouvrit ainsi une des plus riches sources de la sainte Liturgie , on appellera longtemps un Ambrosien ce que, dans la suite, on a désigné sous le nom d'Hymne, et l'Eglise romaine acceptera dans ses Offices ce nouveau mode de varier la louange divine, et de fournir à l'Epouse du Christ un moyen de plus d'épancher les sentiments qui l'animent.

Ainsi donc , notre chant alternatif des Psaumes , nos Hymnes elles-mêmes sont autant de trophées de la victoire d'Ambroise. Il avait été suscité de Dieu, non seulement pour son temps, mais pour les âges futurs. C'est ainsi que l'Esprit-Saint lui donna le sentiment du droit chrétien avec la mission de le soutenir, dès cette époque où le paganisme abattu respirait encore, où le césarisme en décadence conservait encore trop

d'instincts de son passé. Ambroise veillait appuyé sur l'Evangile. Il n'entendait pas que l'autorité impériale pût à volonté livrer aux ariens, pour le bien de la paix, une basilique où s'étaient réunis les catholiques. Pour défendre l'héritage de l'Eglise, il était prêt à verser son sang. Des courtisans osèrent l'accuser de tyrannie auprès du prince. Il répondit: « Non; les évêques ne sont pas « des tyrans , mais c'est de la part des « tyrans qu'ils ont eu souvent à souffrir. » L'eunuque Calligone, chambellan de Valentinien II, osa dire à Ambroise : « Comment, « moi vivant, tu oses mépriser Valentinien ! « Je te trancherai la tête. » — « Que Dieu te « le permette! répondit Ambroise: je soufa frirai alors ce que souffrent les évêques ; et « toi tu auras fait ce que savent faire les « eunuques. »

Cette noble constance dans la défense des droits de l'Eglise avait paru avec plus d'éclat encore, lorsque le Sénat romain, ou plutôt la minorité du Sénat restée païenne, tenta, à l'instigation du Préfet de Rome Symmaque, d'obtenir le rétablissement de l'autel de la Victoire au Capitole, sous le vain prétexte d'opposer un remède aux désastres de l'empire. Ambroise qui disait : « Je déteste la religion des Nérons », s'opposa comme un lion" à cette prétention du polythéisme aux abois. Dans d'éloquents mémoires à Valentinien, il protesta contre une tentative qui avait pour but d'amener un prince chrétien à reconnaître des droits à l'erreur, et de faire reculer les conquêtes du Christ, seul maître des peuples. Valentinien se rendit aux vigouSaint Ambroise, Év. et Doct. de V Église. 41 3

reuses remontrances de l'Evèque qui lui avait appris « qu'un empereur chrétien ne devait savoir respecter que l'autel du Christ », et ce prince répondit aux sénateurs païens qu'il aimait Rome comme sa mère, mais qu'il devait obéir à Dieu comme à l'auteur de son salut.

On peut croire que si les décrets divins n'eussent irrévocablement condamné l'empire à périr, des influences comme celles d'Ambroise, exercées sur des princes d'un cœur droit , l'auraient préserve de la ruine. Sa maxime était ferme ; mais elle ne devait être appliquée que dans les sociétés nouvelles qui surgirent après la chute de l'empire, et que le Christianisme constitua à son gré. Il disait donc : « Il n'est pas de titre plus « honorable pour un Empereur que celui de « Fils de l'Eglise. L'Empereur est dans l'E- « glise ; il n'est pas au-dessus d'elle. »

Quoi de plus touchant que le patronage exercé avec tant de sollicitude par Ambroise sur le jeune Empereur Gratien, dont le trépas lui fit répandre tant de larmes! Et Théodose, cette sublime ébauche du prince chrétien , Théodose , en faveur auquel Dieu retarda la chute de l'empire, accordant constamment la victoire à ses armes, avec quelle tendresse ne fut-il pas aimé de l'évèque de Milan ? Un jour, il est vrai, le César païen sembla reparaître dans ce fils de l'Eglise ; mais Ambroise , par une sévérité aussi inflexible qu'était profond son attachement pour le coupable, rendit son Théodose à lui-même et à Dieu. « Oui, dit le saint «. Evêque, dans l'éloee funèbre d'un si grand

« prince, j'ai aimé cet homme qui préféra à « ses flatteurs celui qui le réprimandait. Il « jeta à terre tous les insignes de la dignité « impériale, il pleura publiquement dans « l'Eglise le péché dans lequel on l'avait c perfidement entraîné, il en implora le « pardon avec larmes et gémissements. De « simples particuliers se laissent détourner « par la honte, et un Empereur n'a pas rougi « d'accomplir la pénitence publique ; et « désormais, pas un seul jour ne s'écoula « pour lui sans qu'il eût déploré sa faute. » Qu'ils sont beaux dans le même amour de la justice, ce César et cet Eveque ! le César soutient l'Empire prêt à crouler, et l'Evoque soutient le César.

Mais que l'on ne croie pas qu'Ambroise n'aspire qu'aux choses élevées et retentissantes. Il sait être le pasteur attentif aux moindres besoins des brebis de son troupeau. Nous avons sa vie intime écrite par son diacre Paulin. Ce témoin nous révèle qu'Ambroise, lorsqu'il recevait la confession des pécheurs, versait tant de larmes qu'il entraînait à pleurer avec lui celui qui était venu découvrir sa faute. « il semblait, dit le « biographe, qu'il fût tombé lui-même avec « celui qui avait failli. » On sait avec quel touchant et paternel intérêt il accueillit Augustin captif encore dans les liens de l'erreur et des passions; et qui voudra connaître Ambroise, peut lire dans les Confessions de l'évêque d'Hippone les épanchements de son admiration et de sa reconnaissane. Déjà Ambroise avait accueilli Monique, la mère affligée d'Augustin , il l'avait consolée et forSaint Ambroise, Év. et Doct. de V Église. 41 5

tifiée par l'espérance du retour de son fils. Le jour si ardemment désiré arriva ; et ce fut la main d'Ambroise qui plongea dans les eaux purifiantes du baptême celui qui devait être le prince des Docteurs.

Un cœur aussi fidèle à ses affections ne pouvait manquer de se répandre sur ceux que les liens du sang lui avaient attachés. On sait l'amitié qui unit Ambroise à son frère Satyre, dont il a raconté les vertus avec l'accent d'une si émouvante tendresse dans le double éloge funèbre qu'il lui consacra. Marcelline sa sœur ne fut pas moins chère à Ambroise. Dès sa première jeunesse, la noble patricienne avait dédaigné le monde et ses pompes. Sous le voile de la virginité qu'elle avait reçu des mains du pape Libère, elle habitait Rome au sein de la famille. Mais l'affection d'Ambroise ne connaissait pas de distances ; ses lettres allaient chercher la servante de Dieu dans son mystérieux asile. Il n'ignorait pas quel zèle elle nourrissait pour l'Eglise, avec quelle ardeur elle s'associait à toutes les œuvres de son frère, et plusieurs des lettres qu'il lui adressait nous ont été conservées. On est ému en lisant seulement la suscription de ces épîtres : « Le « frère à la sœur, » ou encore : « A Marcel« line ma sœur, plus chère à moi que mes « yeux et ma vie. » Le texte de la lettre vient ensuite, rapide, animé, comme les luttes qu'il retrace. Il en est une qui fut écrite dans les heures même où grondait l'orage, pendant que le courageux pontife était assiégé dans sa basilique par les troupes de Justine. Ses discours au peuple de Milan,

ses succès comme ses épreuves, les sentiments héroïques de son âme épiscopale, tout se peint dans ces fraternelles dépêches, tout y révèle la force et la sainteté du lien qui unit Ambroise et Marcelline. La basilique Ambrosienne garde encore le tombeau du frère et celui de la sœur; sur l'un et l'autre chaque jour le divin sacrifice est offert.

Tel fut Ambroise, dont Théodose disait un jour : « Il n'y a qu'un évêque au monde ». Glorifions l'Esprit-Saint qui a daigné produire un type aussi sublime dans l'Église, et demandons au saint Pontife qu'il daigne nous obtenir une part à cette foi vive, à^cet amour si ardent qu'il témoigne dans ses suaves et éloquents écrits envers le mystère de la divine Incarnation. En ces jours qui doivent aboutir à celui où le Verbe fait chair va paraître, Ambroise est l'un de nos plus puissants intercesseurs.

Sa piété envers Marie nous apprend aussi quelle admiration et quel amour nous devons avoir pour la Vierge bénie. Avec saint Ephrem, l'évèque de Milan est celui des Pères du quatrième siècle qui a le plus vivement exprimé les grandeurs du ministère et de la personne de Marie. Il a tout connu, tout ressenti, tout témoigné. Marie exempte par grâce de toute tache de péché, Marie au pied de la Croix s'unissant à son fils pour le salut du genre humain, Jésus ressuscité apparaissant d'abord à sa mère, et tant d'autres points sur lesquels Ambroise est l'écho de la croyance antérieure, lui donnent un des premiers rangs parmi les témoins de la tradition sur les mystères de la Mère de Dieu.

Cette tendre prédilection pour Marie explique l'enthousiasme dont Ambroise est rempli pour la virginité chrétienne, dont il mérite d'être considéré comme le Docteur spécial. Aucun des Pères ne l'a égalé dans le charme et l'éloquence avec lesquels il a proclamé la dignité et la félicité des vierges. Quatre de ses écrits sont consacrés à glorifier cet état sublime , dont le paganisme expirant essayait encore une dernière contrefaçon dans ses vestales, recrutées au nombre de sept, comblées d'honneurs et de richesses, et déclarées libres après un temps. Ambroise leur oppose l'innombrable essaim des vierges chrétiennes, remplissant le monde entier du parfum de leur humilité, de leur constance et de leur désintéressement. Mais sur un tel sujet sa parole était plus attrayante encore que sa plume, et l'on sait, par les récits contemporains, que, dans les villes qu'il visitait et où sa voix devait se faire entendre, les mères retenaient leurs filles à la maison, dans la crainte que les discours d'un si saint et si irrésistible séducteur ne leur eussent persuadé de n'aspirer plus qu'aux noces éternelles.

Mais un culte filial pour l'Evêque de Milan nous a entraîné au delà des bornes; il est temps de lire le récit que l'Eglise elle-même consacre à ses vertus.

AMBROISE, évêque de Milan, eut pour père Ambroise, citoyen romain, préfet de la Gaule Cisalpine. On dit que. dans son enfance, un essaim d'abeilles se reposa

AMBROSIUS EpisCOpUS j Mediolanensir, Ambrosiicivis romani filius, pâtre Galliae Praefecto natus est. In hujus infantis ore examen apum con■y^^ti'

eedisse dicitur : quas res divinam viri eloquentiam prœmonstrabat. Romœ liberalibus disciplinis eruditus est. Post a Probo Prasfecto Liguriae et jEmili^ praepositus : unde postea ejusdem Probi jussu cum potestate M> diolanum venit : ubi, mortuo Auxentio, ariano Episcopo , populus de successore deligendo dissidebat. Quare Ambrosius. pro officii sui munere Ecclesiam ingressus, ut commotam seditionem sedaret . quum multa de quiète et tranquillitate reipublicœpraeclare dixisset, derepente puero Ambrosium Episcopum exclamante, universi populi vox erupit, Ambrosium Episcopum deposcentis.

Récusante illoeteorum precibus resistente, ardens populi studium ad Valentinianum Imperatorem delatum est, cui gratissimum fuit a se delectos Judices ad sacerdotium postulari. Fuit id etiam Probo Prrefecto jucundum, qui Am| brosio prohcisccnti quasi divinans dixerat : Yade,

sur ses lèvres : indice prophétique de sa divine éloquence. Il fut instruit à Rome dans les arts libéraux, et peu après reçut du Préfet Pmbus le gouvernement de la Ligurie et de l'Emilie. Plus tard, par l'ordre du même Promus, il se trouva présent, avec l'autorité de sa charge, dans la ville de Milan, au moment où le peuple, après la mort de l'évèque arien Auxence. était en dissension pour le choix d'un successeur. Ambroise se rendit donc à l'église pour y remplir son office et calmer la sédition qui s'élevait. Or après qu'il eut fait un discours éloquent, dans lequel il traitait longuement de la paix et de la tranquillité de la chose publique, soudain un enfant s'écria : Ambroise Evêque ! — Ambroise Evêque ! reprit tout d'une voix le peuple adoptant ce choix.

Ambroise refusant cette dignité et résistant aux prières de l'assemblée, le vœu ardent du peuple fut déféré à l'empereur Valentinien, auquel il fut très agréable de voir appeler aux honneurs du sacerdoce les magistrats de son choix. Le Préfet Probus n'en fut pas moins charmé; lui qui, au départ J'Arabroise, lui avait dit, comme dans un pressentiment proSaint Ambroise, Êv. et Doct. de V Église. 41 g

phétique : « Allez et agissez, « non pas en Juge, mais en «Eyêque. » Ainsi, la volonté impériale s'unissant au désir du peuple, Ambroise fut baptisé (car il était catéchumène), reçut les ordres sacrés, passa par tous les degrés prescrits par la discipline de l'Eglise; et huit jours après son élection, le sept des Ides de Décembre, il reçut la charge épiscopale. Devenu Evèque, il fut l'intrépide champion de la foi et de la discipline ecclésiastique, ramena à la vérité de la foi beaucoup d'Ariens et d'autres hérétiques, entre lesquels il enfanta à Jésus-Christ saint Augustin, le flambeau sacré de l'Eglise.

Après la mort violente de l'empereur Gratien, il alla deux fois en députation auprès de Maxime, son meurtrier ; et, ne pouvant l'amener à la pénitence, il se sépara de sa communion. L'empereur Théodose s'étant rendu coupable du massacre de Thessalonique. il lui refusa l'entrée de l'église; et comme le prince représentait que David, roi comme lui, avait été adultère et homicide : 0 Vous l'avez imité dans sa « faute, repondit Ambroise, « imitez-le dans son repen« tir. » C'est pourquoi Théodose se soumit humblement

ut Episcopus. Itaque quum ad populi desiderium Imperatoris voluntas accederet, Ambrosius baptizatus ( erat enim catechumenus) sacrisque initiatus, ac servatis omnibus ex instituto Ecclesise Ordinum gradibus, octavo die, qui fuit septimo Idus Decembris, Episcopale onus suscepit. Factus Episcopus , catholicam fidem et disciplinant ecclesiasticam acerrime défendit : multosque Arianos et alios hœreticos ad fidei veritatem convertit, in quibus clarissimum Ecclesiae lumen sanctum Augustinum Jesu Christo peperit.

Gratiano imperatore occiso, ad Maximum ejus interfectorem legatus iterum profectus est : eoque pœnitentiam agere récusante, se ab ejus communione semovit. Theodosiumlmperatorem propter cœdem Thessalonicœ factam ingressu ecclesiae prohibuit. Cui, quum ille David quoque regem adulterum et homicidam fuisse dixisset, respondit Ambrosius : Qui secutus es errantem, sequere pcenitentem.Quare Theodosius sibi ab eo impositam publicam pœnitenL'A vent.

tiam humiliter egit. Ergo sanctus Episcopus pro Ecclesia Dei maximis laboribus curisque perfunctus, muhis lihris etiam egregie conscriptis, antequam in morbum incideret, mortis sua; diem praedixit. Ad quem aegrotum Honoratus Vercellensis Episcopus , Dei voce ter admonitus accurrit, eique sanctum Doraini Corpus praebuit: quo ille sumpto, conforraatis in crucis similitudinem manibus orans, animam Deo reddidit, pridie Nonas Apriiis, anno post Christum natum trecentesimo nonagesimo septimo.

à la pénitence publique que lui imposa Ambroise. Le saint Evèque , avant donc accompli pour l'Eglise de Dieu de grands travaux, encouru beaucoup de fatigues, écrit beaucoup de livres excellents, annonça le jour de sa mort avant d'entrer en maladie. Honorât, évêque de Verceil, trois fois averti par la voix de Dieu, accourut à son lit de souffrance, et lui donna le très saint Corps du Seigneur. Ambroise, l'ayant reçu, disposa ses mains en forme de croix, se mit en prières, et rendit son âme à Dieu, la veille des Nones d'Avril, l'an de l'incarnation de notre Seigneur, trois cent quatrevingt-dix-sept.

Saluons un si grand Docteur, en répétant ces paroles de la sainte Eglise, dans l'Office des Vêpres :

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