L'Année liturgique — Le Temps après la Pentecôte (t. 10-15) (page 15)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 10-15, éd. 1911 (OCR) · 70 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1 Heb. XI. i3. — 2. JoHAN. XVI, II. — 3. Sap. \u,

30.'- 4 Eph. vi, . 1-.7. - 5. Heb. i, 3. - 6. Johav. XII, 36. — 7. Matth. V, 14.

A la Messe.

reste assurée à ceux qui s'inspirent des enseignements de notre Evangile. Méditons-les dans la reconnaissance et l'amour ; car c'est paî eux que l'cternelle Sagesse exauce la prière que nous lui adressions au temps de l'Avent, la suppliant de venir nous enseigner le chemin de Lj prudence K La prudence, amie du sage '^, gardienne de ses trésors et sa très sûre défense, n'a point en eftet de danger plus grand à écarter ae celui qui la prend pour compagne, que le danger du naufrage de la foi ^, dont la perte entraîne tout le reste dans l'abîme. Acquérons à tout prix * cette prudence du serpent qui s'allie si bien, dans les disciples de Jésus-Christ, avec la simplicité de la colombe ••. Quand nous l'aurons, la distinction se fera pour nous d'elle-même entre les docteurs que nous devons fuir et ceux qu'il convient d'écouter, entre les faussaires du Verbe et ses interprètes fidèles.

« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits », dit l'Evangile; et l'histoire justifie la parole du Sauveur. Sous la peau de brebis dans laquelle ils veulent tromper les simples, les apôtres du mensonge exhalent toujours une odeur de mort. Leurs habiletés de paroles •> et leurs flatteries intéressées ' ne dissimulent point le vide de leurs œuvres *. N'ayez donc rien de commun avec eux -^ Les fruits •inutiles ou impurs des ténèbres, les arbres d'automne et deux fois morts "^ qui les portent

9. Ibid. 7. — 10. Juo. 12.

ig4 Le Sept. Dimanche après la Pentecôte.

sur leurs branches desséchées, auront le feu pour partage. Si \'ous avez été vous-mêmes ténèbres autrefois, maintenant que vous êtes devenus lumière dans le Seigneur par le baptême ou le retour d'une conversion sincère, montrez-vous tels : produisez les fruits de la lumière en toute bonté, justice et vérité i. A cette condition seulement vous pourrez espérer le royaume des cieux, et vous dire dès ce monde les disciples de cette Sagesse du Père qui réclame pour elle aujourd'hui notre amour.

En effet, dit l'Apôtre saint Jacques, semblant commenter l'Evangile de ce jour, « est-ce que le figuier peut porter des raisins, ou la vigne produire des figues .'' est-ce que la fontaine peut donner de l'eau amère et de l'eau douce à la fois ? Et maintenant qui d'entre vous prétend passer pour sage? qu'il le prouve en montrant dans ses œuvres et toute sa vie la douceur de la Sagesse. Car il y a une sagesse amère et trompeuse qui n'est point d'en haut, mais de la terre et de l'enfer. La Sagesse qui est d'en haut est d'abord toute chaste et pure, ensuite amie de la paix, modeste, sans attache à son sens, toujours d'accord avec les bons, pleine de miséricorde et de fruits de bonnes œuvres, ne jugeant point les autres et sans arrière-pensée. Les fruits de justice qu'elle produit se sèment dans la paix au sein des pacifiques 2. »

L'Antienne de l'Offertoire a été choisie, d"après Honorius d'Autun 3, pour rappeler

I. Eph. V, 8, 9. — 2. Jacob, m, i î-i8. — 3. Gemma anitn. iv. Sy.

A la Messe.

igl

le sacrifice de mille victimes' offert à Gabaon par Salomon, dans les premiers jours de son règne; à la suite de ce sacrifice, ayant à demander ce qu'il voudrait au Seigneur, il désira et obtint la Sagesse, avec les richesses et la gloire qu'il n'avait point recherchées '. Il ne tient qu'à nous que le Sacrifice qui s'apgrôte soitagréé pareillement et mieux encore, ar c'est la Sagesse incarnée qui s'y offre en personne au l5ieu très haut, désirant nous mériter tous les dons du Père souverain et se donner elle-même.

QUE notre Sacrifice se consomme aujourd'hui devant vous, de manière à vous plaire comme les holocaustes des béliers et des taureaux et comme l'offrande de mille agneaux gras ; car ceux qui se confient en vous ne seront point confondus. Seigneur.

SlCUT in holocaustis arietum, et taurorum, et sicut in millibus agnorum pinguium : sic fiât sacrificium nostrum in conspectu tuo hodie, ut placent tibi : quia non est confusio confidentibus in te, Domine.

Nouveau trait qui confirme ce que nous avons remarqué du caractère mystérieux de ce septième Dimanche, consacré plus spécialement à l'éternelle Sagesse: le Verset de l'Ecriture qui accompagnait autrefois pour aujourd'hui l'Antienne de l'Offertoire 2, est le même qui ouvre, au Pontifical romain, la splendide fonction de la Consécration des Vierges : Et maintenant nous vous suivons de tout notre cœur, nous vous craignons et cherI. II( Reg. m; II Paralip. l. •p. Thomasi. V.

2. Antiph. Gregcr.

ig6 Le Sept. Dimanche après la Pentecôte.

chons votre face ; ne nous repousse^ vas ; mais agisse:^ avec nous d'après votre douceur et selon la multitude de vos miséricordes *. C'est en chantant ces mots, qu'à l'appel du Pontife, les élues du Seigneur s'avancent vers l'autel où doit se consommer leur alliance.

La Secrète rappelle à Dieu comment la multiple variété des victimes légales, célébrées dans l'Offertoire, a trouvé' son unité dans l'oblation du grand Sacrifice.

o

Dieu, qui avez consommé la variété des victimes légales dans la perfection d'un seul Sacrifice ; agréez celui que vous offrent vos dévots serviteurs, et sanctifiez leurs dons comme vous avez béni ceux d'Abel ; afin que ce qu'ils ont offert chacun à l'honneur de votre majesté. profite à tous pour le salut. Par notre Seigneur.

autres Secrètes comme ci-dessus,

DEUS, qui legalium differentiam hostiarum unius sacrificii perfectione sanxisti : accipe sacrificium a devotis tibi faraulis. et pari benedictione, sicut munera Abel, sanctifica : ut, quod singuli obtulerunt ad majestatis tuae honorem, cunctis proficiat ad salutem. Per Dominura.

Les page I

D'après Honorius d'Autun, l'Antienne de la Communion, qu'il ne faut point séparer du Psaume xxx" d'où elle est tirée, exprime la prière du fils de David demandant à Dieu la Sagesse et l'obtenant aussitôt '-. Si quelqu'un de vous désire la Sagesse, dit l'Apôtre saint Jacques, qu'il la demande à Dieu qui

A la .\ fesse.

donne à tous sans compter et ne rebute personne; elle lui sera donnée '.

Drêtez Toreille à ma prié- | * rc, hâtez-vous de me délivrer.

INCLINA aurem tuam, accéléra ut eripias me.

La faute première a tellement vicié l'homme, il est si lom de l'union divine à son entrée dans la vie, qu'il ne peut de lui-même ni laver ses souillures, ni s'engager dans la voie qui mène à Dieu. Il faut que le Seigneur, comme un médecin généreux et patient, fasse tous les frais de sa guérison, et, même après qu'il est relevé, le soutienne et le conduise. Disons avec l'Église, dans la Postcomirunion :

OUE votre main guérissante nous délivre de nos vices dans sa bonté. Seifneur. et qu'elle nous conuise dans les sentiers de la rectitude. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

TUA nos. Domine, medicinalis operatio et a nostris perversitatibui clementer expédiât, et ad ea quae sunt recta, perducat. Per D-"ninum.

Les autres page 119

Postcommunions ci-dessus.

igS Le Temps après la Pentecôte.

KS Psaumes, les Antiennes, le Capitule, l'Hymne et le Verset, ci-dessus, /^ag-es 52-6 1 .

NON potest arbor bona fructus malos facere. nec arbor mala fructus bonos facere : omnis arbor quae non facit fructum bonum, excidetur, et in ignem mittetur. Alléluia.

ANTIENNE DE Magnificat.

UN bon arbre ne peut produire de mauvais fruits,

ni un mauvais arbre de bons fruits. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. Âlleluia.

L'oraison ci-dessus, page 178.

POUR comprendre la série des formules que nous nous proposons d'emprunter tout à l'heure au Missel mozarabe, il est bon de savoir sommairement que l'ordre de la Liturgie gothique, dans ses grandes lignes, se déduit ainsi: Ofiïcium ad Missam ou Introït; Gloria in excelsis, suivi d'une Oraison répondant à notre Collecte ; Leçon tirée de l'Ancien Testament, Cantique des trois enfants. Psaume cv, et Répons Psallendo ; Epître; Evangile. — Comme transition de cette partie des Lectures à celle de l'Action sacrée: \cvsetLauda, et Sacrificium ou Offertoire, pendant lesquels a lieu l'oblation. — Alors seulement commence la Messe proprement dite {incipit Missa) par la formule appelée de ce nom, Afissa, qui ouvre la série des sept Oraisons signalées par saint Isidore

Le Sept. Dimanche après la Pentecôte, igg

eu son livre des Offices ecclésiastiques ', à savoir: la première, dont nous venons de parler; la deuxième, dite simplement alia Oratio, qui précède le diptyque répondant à notre Communicantes ; la troisième, nommée en conséquence Post nomina ; la quatrième, Adpacem. que suit le baiser de paix, la cinquième, Jllatio ou Préface, appelée en Gaule Contestatio et Missœ immolatio, après laquelle viennent le Sa)ictus, une formule variable appelée Post Sanctus, le Canon qui est très court et la Consécration; la sixième, Post pridie, suivie du Symbole de Constantinople et de la fraction de l'hostie en sept parts; la septième enfin. Ad Orationem dominicam, précédant le Pater, la Bénédiction et la Communion.

La Messe de ce jour dans cette Liturgie nous donne les formules suivantes.

I E Seigneur règne, il s'est

*- revêtu de beauté : alléluia.

^. Le Seigneur s'est revêtu de force, il a ceint le baudrier. '

fi. Alléluia,

f. Gloire et honneur au Père, et au Fils, et au SaintEsprit, dans les siècles des siècles. Amen.

fi. .\lleluia.

Le Seigneur règne.

T\ OMINUS regnavit, de'-^ corem induit : alléluia.

j^. Induit Dominus fortitudinem et praecinxit se.

1^. Alléluia.

t. Gloria et honor Patri, et Filio, et Spiritui Sancto, in sascula sasculorum. Amen.

fi. Alléluia.

Dominus regnavit.

20 0 Le Temps après la Pentecôte.

TTe excelsa laus in altisi simis decet : tibi e

\ vous convient la louange '» sublime dans les hauterris gloriam Ecclesia

teurs, à vous l'Eglise chante

canit : atque hujus cagloire de cette terre et par le

tervae concentu ad astra

concert de cette assemblée

hymnum emittit. Rogaenvoie son hymne jusqu'aux

mus, omnipotens Deus,

cieux. Dieu tout-puissant.

ut sicut tuas solemniter

de même qu'avec solennité

porrigimus laudes : ita

nous vous offrons ce tribut

precum nostrarum jubeas

de la louange : faites, nous

efficaciter suscipere vovous en supplions, que les

ces.

accents de nos prières soient

par vous rendus efficaces. ^. Ameri.

Per misericordiam

Par votre miséricorde, ô

tuam, Deus noster, qui

notre Dieu, qui êtes béni, et

es benedictus, et vivis,

vivez, et gouvernez tout dans

et omnia régis in sascula

les siècles des siècles.

saeculorum.

^. Amen.

^. Amen.

/^IRCUMDABO altare V-/ tuum, Domine : ut

i'entourerai votre autel, J Seigneur : d'une voix

clara voce enarrem lauretentissante je proclamerai

dem tuam.

votre louange.

f. Domine, dilexi déy. Seigneur, j'ai aimé la

corera domus tuae, et

beauté de votre maison, le

locum habitationis glolieu oii hiabite votre gloire.

riae tuae.

^. D'une voix retentis1^. Ut Clara.

sante.

/» f. Qui posuit fines

t\ f.. Il a placé la paii;

tuos pacem, et adipe

sur tes frontières ; il te nourfrumenti satiat te.

rit de la fleur du froment.

^. Alléluia.

^. Alléluia.

Le Sept. Dimanche après la Pentecôte. 201

ALLELUIA. C'est l'offrande du Seigneur, c'est u victime de Dieu, très suave est son odeur : alléluia, alléluia, alléluia.

j^. Alléluia. Le Seigneur parla à Moïse, disant : Tu placeras un autel devant l'arche du témoignage, en la présence du propitiatoire où je te parlerai ; et le prêtre y mettra l'encens au parfum délectable.

Très suave.

ALLELUIA. Oblatio Domini est : odor suavissimus victima Dei : alléluia, alléluia, alléluia.

^. Alléluia. Locutus est Dominas ad Moysen dicens : Pones altare ante arcam testimoniiy coram propitiatorio ubi loquar ad te ; et ponet incensum sacerdos super eum delectabile fragrans.

Odor suavissimus.

FRÈRES bien-aimcs. prions humblement le tout-puissant Dieu qui créa le genre humain pour la gloire, et après sa ruine l'a rétabli dans la vie : afin que soit donnée à ce rétablissement perfection entière, par celui qui fonda notre dignité d'ori> gine. ^. Amen.

qui humanum genus condidit ad gloriam, et post ruinam reparavit ad vitam, fratres charissimi, humiliter exoremus : ut impleat reparaiionis perfectionem, qui originis condidit dignitatem.

Vf. Amen.

kJEU tout-puissant, qui créant l'angélique et l'humaine natures, condamnez l'une à la réprobation par le jugement de votre prescience et prédestinez l'autre à la gloire dans l'aDEUS omnipotens, qui angelicam humanamque naturam creans, aliud prxsciendo judicii reprobatione condamnas, aliud praedestinando veritatis assumptione glo20 2 Le Temps après la Pentecôte.

rificas : tribue nobis te per redemptionishumanse sacramentum habere propitium, et societate felicitatis angelicœ perpetuis laudibus attollere gloriosum.

doption de la vérité ; soyeznous propice par le mystère de riiumaine rédemption, et donnez-nous de chanter éternellement votre gloire et vos louanges en participation de l'angélique félicité. 'Bf. Amen.

DEUS perennis pax ; cujus electum munus pacis est praemium ; quique pacificos esse tuos filios docuisti : infunde nobis dulcedinem pacis : ut omne quod discordias est, funditus evanescat ; et omne quod pacis est, sterna in nos suavitate dulcescat. Vf. Amen.

Pj lEU paix éternelle, dont *-^ la munificence est le prix de la paix, et qui nous enseignez que les pacifiques sont vos fils ; répandez en nous la douceur de la paix, afin que tout ce qui sent la discorde s'évanouisse entièrement, et que tout ce qui est de la paix portée en nous se» doux fruits dans une éternelle suavité.

E Dimanche était appelé, au moyen âge, le sixième et dernier dimanche après le Natal des Apôtres ou la fête de saint Pierre, dans les années oii Pâques atteignait son dernier terme en avril. Il n'était au contraire que le premier de la série dominicale ainsi dénommée, lorsque Pâques suivait immédiatement l'équinoxe du printemps.

Nous a\ons vu qu en raison du même mouvement si variable imprimé à toute la dernière partie du cycle liturgique par la date de la Solennité des solennités, cette semaine pouvait être déjà la deuxième de la lecture aes livres Sapientiaux, quoique le plus souvent on doive y continuer encore celle des livres des Rois. Dans ce dernier cas, c'est l'ancien temple élevé par Salomon le Pacitîque à la gloire de Jéhovah qui attire aujourd'hui l'attention de la sainte Eglise;

2 04 ^^ Temps après la Pentecôte.

et les chants de la Messe sont alors, comme nous le verrons, en parfaite harmonie avec les lectures de l'Office de la nuit.

Saluons donc une dernière fois avant sa chute le splendide monument de l'ancienne alliance. A la veille des événements qui se préparent, l'Eglise veut rendre cet hommage au glorieux et divin passé qui l'a précédée. Entrons avec elle dans les sentiments des chrétiens de Juda.ses premiers-nés, lorsqu'instruits du prochain accomplissement des prophéties, ils quittèrent Jérusalem par l'ordre d'en haut. Ce fut un moment solennel que celui où la petite troupe d'élus, en qui seule survivait la foi d'Abraham et l'intelligence des destinées du peuple hébreu, se retourna sur le chemin de l'émigration pour contempler, dans un long regard a'adicu, la cité de ses pères. Prenant à 1 Orient la route du Jourdain, au delà duquel l'attendait le refuge préparé par Dieu aux restes d'Israël *, elle dut s'arrêter sur la pente du mont des Oliviers qui, dominant la ville, allait bientôt la dérober à ses yeux. Moins de quarante ans auparavant, au même endroit, l'Homme-Dieu s'était assis 2, promenant une dernière fois, lui aussi, son regard divin sur la ville et le temple. De cette place devenue sacrée, que vénèrent encore aujourd'hui les pèlerins, Jérusalem apparaissait dans sa magnificence. Relevée depuis longtemps de ses anciennes ruines, les princes de la race d'Hérode, favoris des Romains, l'avaient encore agrandie ; elle se montrait aux yeux de nos fugitifs plus

I. IsAi. X, 2Q-23. — 2. Marc, xin, i-3.

Le Huit. Dimanche après la Pentecôte. 2o5

complète et plus belle qu'elle ne l'avait jamais été dans les périodes antérieures de son histoire. Rien au dehors n'annonçait encore la cité maudite. Toujours assise comme une reine forte et puissante au milieu des montagnes que le Psalmistc avait chantées *, couronnée de tours - et pleine de palais, elle enchâssait dignement dans la triple enceinte de ses murailles achevée par les derniers rois, les plus nobles cimes des monts de Judée comme de l'univers: Sion et ses augustes souvenirs; le Golgotha, colline obscure et pauvre que n'illuminait point encore la gloire du saint tombeau, mais dont déjà, a cotte heure même, l'attraction puissante et vengeresse jetait une première fois sur cette terre les légions d'Occident ; Moriah enfin, la montagne sacrée du vieux monde, servant de base au temple sans rival dont la possession faisait de Jérusalem la

filus illustre des villes de tout l'Orient pour es gentils eux-mêmes ■'.

« Au lever du soleil, lorsque de loin sur la sainte montagne apparaissait le sanctuaire dominant de plus de cent coudées les deux rangées de portiques qui formaient sa double enceinte; quand le jour versait ses premiers feux sur cette façade d'or et de marbre blanc; quand scintillaient les mille aiguilles dorées qui surmontaient son faîte : il semblait, dit Josèphe, que ce fût une montagne de neige, s'illummant peu à peu et s'embrasant aux feux rougeàtres du matin.

3. Plin.

2o6 Le Temps après la Pentecôte.

L'œil était ébloui, l'âme surprise, la piété éveillée; le païen même se prosternait K » Venu en conquérant ou comme curieux, c'était en pèlerin qu'en des temps meilleurs il reprenait sa route. Il gravissait plein d'une religieuse émotion la pente de Moriah, et pénétrait par la porte d'or dans les galeries somptueuses qui formaient l'enceinte extérieure du temple. Mêlé dans le parvis des gentils à des hommes de toute race, l'âme absorbée par la sainteté de ce lieu où l'on sentait que vivaient toujours pures les antiques traditions de l'humanité, il assistait de loin, lui profane, aux pompes divinement ordonnées du culte hébreu. La blanche colonne de la fumée dés victimes s'élevait devant lui comme l'hommage de la terre au Dieu créateur et sauveur ; des parvis intérieurs arrivait à son oreille l'harmonie des chants sacrés, portant jusqu'au ciel l'ardente prière des siècles de l'attente et l'expression mspirée des espérances du monde ; et lorsaue, du milieu des chœurs lévitiques et des pnalanges sacerdotales vaquant au ministère du sacrifice et de la louange, le pontife au front duquel brillait la lame d'or s'avançait, portant l'encensoir, et s'engageait seul au delà des voiles mystérieux qui fermaient le sanctuaire: l'étranger qui entrevoyait quelque chose de ces symboliques splendeurs s'avouait vaincu, et il reconnaissait la grandeur incomparable de ce Dieu sans image dont la majesté dépassait tellement les vaines idoles des nations. Les princes d'Asie, lesplus grands

I. Jos. De bell. V, 5, traduit par de Champagnv

Le Huit. Dimanche après la Pentecôte. 207

rois, tenaient à honneur de subvenir par leurs dons personnels et aux frais du trésor de leurs empires à la dépense du lieu saint '. On vit les généraux romains et les césars eux-mêmes continuer sur ce point les traditions de Cyrus ~ et d'Alexandre 3. Auguste voulut que, chaque jour, un taureau et deux agneaux fussent offerts en son nom aux prêtres juifs et immolés sur l'autel de Jého\ ah pour le salut de l'empire *; ses successeurs avaient maintenu la fondation; et le refus que firent les sacrificateurs de recevoir désormais les off"randes impériales marqua, dit Josèphe, le début de la guerre s.

Mais si jusqu'à la fin la majesté du temple en imposa tellement aux profanes euxmêmes, il était des émotions que le Juif fidèle pouvait seul ressentir à son aspect, en ces derniers jours de l'existence de la nation. Héritier de la foi soumise des patriarches, il n'ignorait pas assurément que les privilèges prophétiques de sa patrie n'étaient que l'annonce pour le monde entier de grandeurs plus réelles et plus stables; il comprenait sans nul doute que l'heure était venue pour les enfants de Dieu, de ne plus confiner leurs hommages dans les limites resserrées d'une montagne ou d'une ville c ; ji savait que le vrai temple de Dieu s'élevait à l'heure même sur toutes les collines de la gentilité ", embrassant dans son immensité les multiples rivages de cette terre qu'avait pénétrée de

20 8 Le Temps après la Pentecôte.

ses flots le sang parti du Calvaire. Et toutefois, qui ne comprendrait les angoisses de son patriotisme au moment où Dieu s'apprête à consommer, au milieu de la terre épouvantée, le retranchement terrible ^ du peuple ingrat qui fut la part de son héritage 2? Qui ne s'associerait à la douleur de Jacob en ces justes, pareils dans leur petit nombre aux épis échappés à la faux du moissonneur ^, et

Quittant la ville sainte devenue la cité mauite ? Certes, elles étaient bien légitimes les larmes qui tombaient des yeux de ces vrais Israélites abandonnant pour toujours à la dévastation et à la ruine leurs foyers, leur patrie, ce temple surtout qui, si longtemps, avait consacré la gloire d'Israël et formé le titre authentique de la noblesse de Juda parmi les nations ^.

Indépendamment de sa prééminence au temps des prescriptions figuratives, Jérusalem n'avait-elle pas été d'ailleurs le théâtre des plus augustes mystères de la loi de la grâce ? Et n'était-ce pas en son temple que Dieu, selon l'expression des prophètes, avait manifesté Fange de ralliance ^ et donné la paix 6 ? L'honneur de ce temple n'est plus l'exclusif apanage d'un peuple isolé, depuis que le désiré de toutes les nations l'a rempli par son arrivée de plus de gloire que n'avaient fait tous les siècles de l'attente et de la prophétie ''. C'est à son ombre que Marie, le trône futur de la Sagesse éternelle, préI. IsAi. X, 23. — 2. Deut. xxxii, 9. — 3. Isai. xvii,

5. — 4. Deut. IV, 6-8. — 5. Malach. m, i. — 6. Agg,

Le Huit. Dimanche après la Pentecôte. 20g

para dans son àme et sa chair au Verbe divin un plus auguste sanctuaire que celui dont les murailles lambrissées de cèdre et chargées d'or abritaient son enfance. C'est là qu'à l'âge de trois ans, elle franchit joyeuse les ouinze degrés qui séparaient le parvis des tcmmes de la porte orientale, oflVant à Dieu l'hommage si pur de son cœur immaculé. Ici donc, sur la cime de Moriah, commença dans leur reine ce long défilé des vierges consacrées qui, jusqu'à la fin des temps, viendront après elle otTrir au Roi leur amour<. Là encore, le sacerdoce nouveau prit son point de départ et son modèle en la divine Mère présentant au Très-Haut la victime du monde, fruit nouveau-né de ses chastes entrailles. Dans cette demeure faite de mains d'hommes, dans ces salles où siègent les docteurs, la Sagesse s'est assise sousles traits de l'enfance, instruisant les dépositaires de la Loi par ses questions sublimes et ses divines réponses 2. Partout, dans ces parvis, le Verbe incarné répandit des trésors de bonté, de puissance, de céleste doctrine. Tel de ces portiques fut le lieu préféré des promenades du fils de l'homme ^, et l'Eglise naissante en fit le rendez-vous de ses premières assemblées *.

Véritablement donc ce lieu est saint d'une sainteté non pareille, saint pour le juif du Sinaï, saint plus encore pour le chrétien, juif ou gentil, qui trouve ici la fin de la Loi

). Psalm. XLiv, i5, 16. — 2. Luc. 11, 46, 47. —

3. JoHAN. X. 23. — 4. Act. m, II ; v, 12.

2o8 Le Temps après la Pentecôte.

ses flots le sang parti du Calvaire. Et toutefois, qui ne comprendrait les angoisses de son patriotisme au moment où Dieu s'apprête à consommer, au milieu de la terre épouvantée, le retranchement terrible * du peuple ingrat qui fut la part de son héritage 2? Qui ne s'associerait à la douleur de Jacob en ces justes, pareils dans leur petit nombre aux épis échappés à la faux du moissonneur ^, et

Quittant la ville sainte devenue la cité mauite ? Certes, elles étaient bien légitimes les larmes qui tombaient des yeux de ces vrais Israélites abandonnant pour toujours à la dévastation et à la ruine leurs foyers, leur patrie, ce temple surtout qui, si longtemps, avait consacré la gloire d'Israël et formé le titre authentique de la noblesse de Juda parmi les nations '*.

Indépendamment de sa prééminence au temps des prescriptions figuratives, Jérusalem n'avait-elle pas été d'ailleurs le théâtre des plus augustes mystères de la loi de la grâce ? Et n'était-ce pas en son temple que Dieu, selon l'expression des prophètes, avait manifesté l'ange de Valliance ^ et donné la paix ^? L'honneur de ce temple n'est plus l'exclusif apanage d'un peuple isolé, depuis que le désiré de toutes les nations l'a rempli par son arrivée de plus de gloire que n'avaient fait tous les siècles de l'attente et de la prophétie ''. C'est à son ombre que Marie, le trône futur de la Sagesse éternelle, préI. ISAI. X, 23. — 2. Deut. XXXII, 9. — 3. ISAI. XVII,

5. — 4. Deut. IV, 6-8. — 5. Malach. m, i. — 6. Agg.

Le Huit. Dimanche après la Pentecôte. 20g

para dans son àme et sa chair au Verbe divin un plus auguste sanctuaire que celui dont les murailles lambrissées de cèdre et chargées d'or abritaient son enfance. C'est là qu'à l'âge de trois ans, elle franchit joyeuse les quinze degrés qui séparaient le parvis des femmes de la porte orientale, offrant à Dieu l'hommage si pur de son coeur immaculé. Ici donc, sur la cime de Moriah, commença dans leur reine ce long défilé des vierges consacrées qui, jusqu'à la fin des temps, viendront après elle offrir au Roi leur amour'. Là encore, le sacerdoce nouveau prit son point de départ et son modèle en la divine Mère présentant au Très-Haut la victime du monde, fruit nouveau-né de ses chastes entrailles. Dans cette demeure faite de mains d'hommes, dans ces salies où siègent les docteurs, la Sagesse s'est assise sous les traits de l'enfance, instruisant les dépositaires de la Loi par ses questions sublimes et ses divines réponses 2. Partout, dans ces parvis, le Verbe incarné répandit des trésors de bonté, de puissance, de céleste doctrine. Tel de ces portiques fut le lieu préféré des promenades du fils de l'homme 3, et l'Eglise naissante en fit le rendez-vous de ses premières assemblées *.

Véritablement donc ce lieu est saint d'une sainteté non pareille, saint pour le juif du Sinai, saint plus encore pour le chrétien, juif ou gentil, qui trouve ici la fin de la Loi

3. JoHAN. X. 23. — 4. Act. ni, 1 1 ; V, 12.

d

Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

dans l'accomplissement destigures i. L'Eglise rappelait à bon droit, cette nuit, la parole du Seigneur disant à Salomon : « J'ai sancti« fié cette maison que vous avez bâtie, pour « y établir mon Nom à jamais; mes yeux et « mon cœur y seront attachés dans toute la « suite des jours ^ ».

Comment donc de sinistres présages yiennent-ils jeter aujourd'hui l'effroi parmi les gardiens de la sainte montagne.'' Des apparitions étranges, des bruits effrayants, ont banni de l'édifice sacré le calme et la paix qui conviennent à la maison du Seigneur. A la fête de la Pentecôte, les prêtres remplissant leur ministère ont entendu dans le saint heu comme l'agitation d'une grande multitude et des voix nombreuses s'écriant toutes ensemble: « Sortons d'ici ! » Une autre fois, au milieu de la nuit, la porte d'airain massif qui fermait le sanctuaire du côté de l'Orient. et que vingt hommes à peine peuvent ébranler, s'est ouverte d'elle-même 3. O temple, ô temple, dirons-nous avecles témoins de ces menaçants prodiges S pourquoi t'agiter ainsi . pourquoi te détruire toi-même.' Hélas! ton sort nous est connu; Zacharie l'a prédit, lorsqu'il disait: « Liban, ouvre tes portes, et que « le feu dévore tes cèdres »! »

Dieu, à coup sûr, n'a point oublié les engagements de sa bonté toute-puissante. Mais n'o^ublions pas davantage le terrible et )uste avertissement qui suivait sa promesse au nls

I. Rom. X, 4. - 2. III Reg. xi, 3. - 3. Jos. De bell. VI, 5. — 4. Talmud cité p. Dr. Sepp, 2» p. vi, 02.

.1 la Messe. 211

de David : « Si vous abandonnez mes voies, « vous et vos tils, j'exterminerai Israël de la « terre que je lui ai donnée; je rejetterai de « ma face ce temple que je m'étais consacré, « et Israël sera le proverbe et la fable de « tous les peuples; cette maison passera en « exemple, elle sera l'objet de la stupéa faction et des sifflets de quiconque la « verra ' ! »

Ame chrétienne, devenue pour Dieu par la grâce un temple 2 plus magnifique, plus saint, plus aimé que celui de Jérusalem, instruisez- vous à la lumière des divines vengeances, et méditez la parole de ce Dieu Très-Haut dans EzcchicI ; n La justice du juste « ne le sauvera point, du jour qu'il aura fait « le mal. Quand bien même je lui aurais pro« mis la vie, si, confiant dans sa justice, il « opère l'iniquité, toutes ses justices seront « oubliées, et il mourra dans le péché qu'il « a commis 3. »

La multiplication des cinq pains et des deux poissons forme, chez les Grecs, le sujet de TEvangile de ce Dimanche, qu'ils comptent pour le huitième de saint Matthieu.

L'Introït rappelle la gloire de l'ancien temple et de la montagne sainte. Mais plus grande encore est la majesté de l'Eglise qui

2 12 Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

porte, en ce moment, le Nom et la louange du Très-Haut jusqu'aux extrémités de la terre, mieux cjue ne l'avait jamais fait ce temple qui était sa figure.

^T ous avons reçu, 6 Dieu, i votre miséricorde au milieu de votre temple ; comme votre Nom lui-même, ô Dieu, votre louange retentit jusqu'aux extrémités de la terre ; votre main droite est pleine de justice.

Ps. Le Seigneur est grand et digne de toute louange, dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Gloire au Père. Nous avons reçu.

Non seulement nous sommes par nousmêmes incapables de toute bonne œuvre, mais la pensée même du bien surnaturel ne peut se produire en nous sans le secours de la grâce. Or le plus sûr moyen d'obtenir un secours si nécessaire, est de reconnaître humblement devant Dieu le besoin absolu que nous en avons, comme le fait l'Eglise dans la Collecte.

SuscEPiMus , Deus , misericordiam tuam in medio templi tui : secundum Noraen tuum, Deus, ita et laus tua in fines terrae : justitia plana est dextera tua.

Ps. Magnus Dominus, et laudabilis nimis : in civitate Dei nostri, in monte sancto ejus. Gloria Patri. Suscepimus.

LARGlRE nobis, qusesumus Domine, semper spiritum cogitandi quas recta sunt, propitius et agendi : ut, qui sine te esse non possumus, seNous vous en supplions, Seigneur, accordez-nous miséricordieusement votre Esprit qui nous fasse toujours penser dans la droiture et agir de même, afin que, n'éA la Messe.

2l3

tant rien que par vous, nous cundum te vivere valeavivions selon vos désirs. Par mus. Per Dominum. Jésus-Christ notre Seigneur.

Les autres Collectes comme ci-dessus, page

io6.

Lecture de l'Epitre du bienheureux Paul, Apôtre, aux Romains. Chap. vui,

ES Frères, nous ne sommes point les débiteurs de la chair, pour vivre selon la chair. Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous mortifiez par Tesprii les œuvres de la chair, vous vivrez. Car tous ceux qui sont conduits par l'Esprit de Dieu sont enfants de Dieu. Vous n'avez point reçu en effet l'esprit de servitude pour être encore gouvernés par la crainte, mais vous avez reçu l'esprit de l'adoption des enfants , dans lequel nous crions : Abba ! c'est-à-dire. Père 1 C'est l'Esprit qui rend lui-même témoignage à notre esprit que nous sommes fils de Dieu. Or, si nous sommes fils, nous sommes aussi héritiers, héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ.

LE Docteur des nations continue de former à la vie chrétienne les nouvelles recrues

3 vie sa voix puissante et celle de ses collègues ans l'apostolat dispersés par le monde,amène

Lectio Epistolae beati Pauli Apostoli ad Romanos. Cap. vui.

FRATREs , Debitores sumus non carni, ut secundum carnem vivamus. Si enira secundum carnem vixeritis, moriemini : si autem spiritu facta carnis mortificaveritis, vivetis. Quicumque enim Spiritu Dei aguntur, ii sunt filii Dei. Non enim accepistis spiritum servitutis iterum in timoré , sed accepistis spiritum adoptionis filiorum, in quo clamamus : Abba (Pater). Ipse enim Spiritus testimonium reddit spiritui nostro, quod sumus filii Dei. Si autem filii, et haeredes : hasredes quidem Dei, cohaeredes autem Christi.

2 14 ^^ Huit. Dimanche après la Pentecôte.

chaque jour plus nombreuses aux fontaines du salut. Bien que se maintenant attentive aux événements qui se précipitent dans la Judée, l'Eglise, en effet, n'en réserve pas moins toujours ses sollicitudes les plus maternelles pour le grand œuvre de l'éducation des enfants qu'elle engendre à l'Epoux. C'est ainsi que,

fiendant qu'Israël suit jusqu'au bout la voie atale du reniement, une autre famille se forme et grandit qui prend sa place devant Dieu, et dédommage le Seigneur, par sa docilité, des amertumes dont l'abreuvèrent ses premiers fils. Les prétentions jalouses du peuple ancien, ces contradictions dont le Christ se plaint dans le Psaume *, n'ont point pris fin encore, et déjà l'Homme-Dieu, grâce à l'Eglise, est devenu la tête des nations.

Rien n'égale la fécondité de l'Epouse, sinon la puissance de sanctification qu'elle déploie, au milieu d'éléments si divers, pour présenter dès les premiers jours à son Seigneur et roi un empire affermi dans l'unité de l'amour, une génération toute céleste et toute pure dans l'intelligence et la pratique parfaite des vertus. Assurément i'Esprit sanctificateur agit lui-même directement sur les âmes des nouveaux baptisés; néanmoins, ineffable harmonie du plan divin! depuis que le Verbe s'est fait chair et qu'il s'est associé dans l'œuvre du salut des hommes une Epouse toujours visible ici-bas, l'opération invisible de l'Esprit qui procède du Verbe n'arrive point à son terme normal sans la coopération et l'intervention extéI. Psalm. XVII, 44-46.

A la Messe.

rieure de cette Epouse de l'Homme-Dieu. Non seulement l'Eglise est la dépositaire des formules toutes-puissantes et des rites mystérieux qui font du cœur de l'homme une terre renouvelée, dégagée des ronces et prête à fructifier au centuple; c'est elle encore qui, sous les mille formes de son enseignement, distribue la semence dans les sillons du Père de famille '. S'il revient à l'Esprit une admirable part dans cette fécondité et cette vie sociale de l'Eglise, son rôle près des élus considérés individuellement consiste surtout à faire valoir en eux les énergies divines des sacrements qu'elle confère, et à développer les germes de salut que sa parole dépose en leurs âmes.

Aussi sera-ce, dans tous les siècles, une mission importante et sublime que celle de ces hommes, chefs des églises particulières, docteurs privés ou directeurs des âmes, qui représenteront, près des fidèles isolés, la Mère commune; ils fourniront véritablement pour elle à l'Esprit divin les éléments sur lesquels doit porter son action toute-puissante. Mais aussi, malheur au temps dans lequel les dispensateurs de la parole sainte ne laisseraient plus tomber sur les âmes, avec des principes diminués ou faussés, qu'une semence atrophiée ! l'Esprit n'est point tenu de suppléer par lui-même à leur insuffisance; et il ne le fera pas d'ordinaire, respectueux qu'il est de l'ordre établi par l'Homme-Dieu pour la sanctification des membres de son Eglise.

I. Luc. vni, 1 1.

2i6 Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

La Mère commune vient d'ailleurs magnifiquement à l'aide de ces délaissés dans sa Liturgie, qui renferme toujours, soutenues de la force même du Sacrifice et vivifiées par les grâces du Sacrementd'amour, la règle très sûre des mœurs et les plus sublimes leçons des vertus. Mais pour cela faut-il encore que ces pauvres âmes, trop habituées souvent à regarder comme la voie royale de la perfection la vie chétive qu'elles se sont faite, comprennent quelle place il convient de laisser au pain sans force et à l'eau appauvrie dont elles se nourrissent ', en présence des intarissables et authentiques trésors du sein maternel. « O vous tous qui avez soif, dirait le prophète, venez donc à la source vive. Pourquoi dépenser vos richesses à ce qui ne peut vous nourrir, et vos sueurs à ce qui ne peut vous rassasier ? Bien plutôt, sans argent ni dépense, sans échange d'aucune sorte, achetez et mangez, abreuvez-vous de vin et de lait: en m'écoutant, nourrissez-vous de la bonne nourriture, et que votre âme se délecte et s'engraisse '-. » S'il est une remarque, en effet, qui doive attirer l'attention non moins que la reconnaissance du chrétien en quête de lumières au sujet de la voie qui conduit au ciel, c'est bien assurément que l'Eglise ait pris soin de choisir elle-même, au milieu du trésor des Ecritures, et de rassembler dans le plus usuel de tous les livres les passages pratiques qu'elle sait mieux que personne sans doute convenir à ses fils. A cette école de la sainte Liturgie, de son livre

I. IsAi. m, I ; XXX, 20. — 2. Ibid. lv, 1-2.

A la Messe. 317

de Messe, le fidèle humblement et pieusement attentif ne sera point exposé à voir s'affaiblir ou vaciller jamais la lumière. » C'est ici le chemin, lui dira son guide avec autorité; prenez-le sans crainte, et ne vous écartez ni à droite, ni à gauche 1. » L'Eglise, faut-il s'en étonner? l'emportera toujours, dans la conduite des âmes, sur les plus profonds des docteurs et les plus saints mêmes de ses fils.

Qu'on réunisse les quelques lignes empruntées comme Epîtres, dans ces trois derniers dimanches, à la lettre de saint Paul aux Romains ; et qu'on dise si, indépendamment de leur infaillible vérité garantie par l'EspritSaint lui-même, il est possible de trouver ailleurs une aussi admirable exposition des bases de la morale révélée. La clarté, la simplicité d'expression, la véhémence chaleureuse de l'exhortation apostolique, le disputent, dans ce peu de paroles, à l'ampleur de la doctrine et à la portée des considérations que l'on y voit empruntées aux plus sublimes aspects du dogme chrétien. JésusChrist, fondement du salut, sa mort et son glorieux tombeau devenus dans le baptême le point de départ de l'homme régénéré, sa vie en Dieu modèle de. la nôtre ; la honte passée de nos corps asservis, la fécondité sanctifiante des vertus remplaçant dans nos membres la désastreuse germination des vices; aujourd'hui enfin les droits de l'esprit sur la chair, et ses devoirs contre elle s'il tient à garder sa juste prééminence, si l'homme

2 1 8 Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

veut maintenir la liberté qu'il a recouvrée par la grâce de l'Esprit d'amour et se montrer, comme il l'est en toute vérité, le fils de Dieu, le cohéritier an Christ : telles sont les splendides réalités illuminant pour nous désormais de leurs célestes rayons la loi de la vie dont on vit par l'Esvrit-Saiïtt. dans le Christ Jésus ' ; tels se produisent, en face du monde, les axiomesde la science du salut qui doit remplacer à la fois les impuissances de la loi juive et la stérile morale de la philosophie.

Car c'est une vérité qu'il convient de retenir aussi, comme étant l'idée-mère de toute cette sublime épître aux Romains: l'impuissance, la stérilité pour la justice complète et le bien absolu, sont la part trop certaine de l'humanité non relevée par la grâce. L'expérience l'a prouvé, saint Paul le déclare, les Pères bientôt l'affirmeront unanimement, et l'Eglise le définiradans ses conciles. L'homme peut arriver, il est vrai, par les seules forces de sa nature tombée à la possession de certaines vérités et à la pratique de quelque bien ; mais il ne parviendra jamais, sans la grâce, à connaître et moins encore à observer les préceptes de la loi simplement naturelle dans leur ensemble.

De Jésus donc, de Jésus seul vient toute justice. Non seulement la justice surnaturelle, qui suppose l'infusion de la grâce sanctifiante dans l'âme du pécheur, est de lui tout entière ; mais encore cette justice naturelle dont les hommes se parent si volontiers,

A la Messe. 2 1 q

et qu'ils prétendent leur tenir lieu de tout le reste écnappe à quiconque n'adhère poii;t au Chiist parla foi et l'amour. Que les adeptes de l'indépendance de l'esprit humain exaltent leur morale et vantent leurs vertus; nous chrétiens, nous ne savons qu'une chose que nous tenons de notre mère l'Eglise: Vhonnete homme, c'est-à-dire l'homme véritablement en règle avec tous les devoirs que lui impose sa nature, ne se trouve point icihas sans le secours très spécial de l'IIommeDieu rédempteur et sauveur. Avec saint Paul, soyons donc fiers de l'Evangile ' ; car il est bien la vertu de Dieu, non seulement pour sauver l'homme et justifier l'impie '-, mais encore pour donner la justice agissante et parfaite aux âmes aviaes de droiture. Le piste vit de la foi, dit l'Apôtre, et sa justice croît avec elle ^; sans la foi en Jésus, la prétention d'arriver par soi et ses œuvres à la consommation de tout bien n'engendre que la stérilité de l'orgueil et n'attire que des maux '* .

Les Juifs en font aujourd'hui la triste expérience. Fiers de leur loi qui leur donnait une lumière plus grande qu'aux nations ■'", et voulant établir sur elle seule leur propre justice, ils ont méconnu celui qui était la fin de la loi, la source de toute justice véritable 6; ils ont repoussé le Christ qui leur apportait, avec la délivrance du mal antérieur '', la connaissance du précepte et la force de l'accomI. Rom. I, 16. — 2. Ibid. IV, 5. — 3. Ibid. I, 17. —

2 30 Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

plir 1 ; ils sont restés dans leur iniquité, ajoutant faute sur faute au péché d'origine, thésaurisant pour le jour de colère -. Or voilà qu'à cette heure même s'accomplit la prédiction d'Isaie, mettant les paroles suivantes dans la bouche des restes d'Israël que nous accompagnons aujourd'hui dans leur fuite : « Si le Seigneur des armées n'eût réservé quelques rejetons de notre race, nous aurions été comme Sodome et Gomorrhe 3. »

« Que dirons-nous donc, s'écrie l'Apôtre *? « sinon que les nations, qui ne cherchaient a point la justice, ont trouvé et saisi la jus« tice, mais la justice qui vient de la foi; « Israël au contraire, poursuivant la loi de « la justice, ne l'a point rencontrée. Pourquoi « cela ? parce qu'il n'a point voulu la tenir a de la foi, et s'est conduit comme s'il pouvait « l'obtenir par les œuvres. Ils ont bronché « contre la pierre d'achoppement, selon « qu'il est écrit : Voici que je pose en Sion « une pierre d'achoppement et de scandale, et « quiconque croira en celui qui est cette pierre « ne sera point confondu ^. »

Le Graduel semble exprimer les sentiments des chrétiens juifs contraints de quitter leurs villes, et priant Dieu d'être luimême désormais leur protecteur et leur lieu de refuge. Le Verset chante de nouveau les grandeurs anciennes du Seigneur en Jérusalem et sur la montagne où fut son temple.

4. Rom. IX, 3o-33. — 5. Isal vni, 14; xxvni, 16.

.1 la Messe.

SOYEZ mon Dieu protecteur et mon lieu de refuge, pour me sauver.

f. O Dieu, j'ai espéré en vous ; Seigneur, je ne serai point confondu pour jamais.

Alléluia, alléluia.

f. Le Seigneur est grand et digne de toute louange dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. Alléluia.

ESTO raihi in Deum protectorem, et in locum refugii, ut salvum me facias.

f. Deus, in te speravi : Domine, non confundar in xternura.

Alléluia, alléluia.

f. Magnus Dominus, et laudabilis valde in civitate Dei nostri, in monte sancto ejus. Alléluia.

La suite du saint Evangile selon saint Luc. Chap. xvi.

EN ce temps-là, Jésus dit à ses disciples cette parabole : Un homme riche avait un économe qui fut accusé devant lui comme ayant dissipé ses biens. L'appelant donc, il lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de vous ? Rendez compte de votre administration ; car désormais vous ne gérerez plus mon bien. Or 1 économe se dit en lui-même ; Que ferai-je, mon maître m'enlevant ainsi mon emploi ? Je ne puis travailler à la terre, j'aurais honte de mendier. Je sais ce que je ferai, afin que, lorsque j'aurai été dépouillé de cette adSequentia sancti Evangelii secundum Lucara.

ÎN illo tempore : Dixit Jésus discipulis suis parabolam hanc : Homo quidam erat dives, qui habebat villicum : et hic diffamatus est apud illum quasi dissipasse! bona ipsius. Et vocavit illum, et ait illi : Quid hoc audio de te ? Redde rationem villicationis lax : jam enim non poteris villicare. Ait autem villicus intra se : Quid faciam, quia dominus meus aufert a me villicationem ? Fodere non valeo, mendicare erubesco. Scio quid faciam, ut, cum

22 2 Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

ministration , il y ait des gens qui me reçoivent dans leurs maisons. Appelant donc chacun des débiteurs de son maître, il dit au premier ; Combien devez-vous à mon maître ? II lui répondit : Cent barils d'huile. Prenez votre obligation, dit l'économe, asseyez-vous vite, et écrivez cinquante. Ensuite il dit à un autre : Et vous, combien devez-vous ? Celuici répondit : Cent mesures de froment. Il lui dit : Voici votre lettre , écrivez quatrevingts. Et le maître loua l'économe infidèle pour sa prudence ; car les enfants de ce siècle sont plus prudents que ne sont les enfants de lumière en leurs affaires. Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses d'iniquité, afin que, lorsque vous manquerez, ils vous reçoivent dans les demeures éternelles.

amotus fuero a villicatione, recipiant me in domos suas. Convocatis itaque singulis debitoribus domini sui, dicebat primo : Quantum debes domino meo ? At ille dixit: Centum cados olei. Dixitque illi : Accipe cautionem tuam : et sede cito, scribe quinquaginta. Deinde alii dixit ; Tu vero quantum debes ? Qui ait : Centum coros tritici. Ait illi : Accipe

iitteras tuas , et scribe

octoginta. Et laudavit

dominus villicum iniquitatis, quia prudenter

fecisset : quia filii hujus

saeculi prudentiores filiis

lucis in generatione sua

sunt. Et ego vobis dico :

Facite vobis amicos de

mammona iniquitatis :

ut, cum defeceritis, recipiant vos in aetcrna tabernacula. I

I ES divers termes de la parabole qui nous

.L est proposée sont faciles à saisir, et renferment une doctrine profonde. Dieu seul est riche par nature, parce qu a lui seul appartient en propre le domaine direct et absolu sur toutes choses : elles sont a lui, parce qu'il les a faites K Mais en envoyant son Fils dans le monde sous une forme créée, il l'a constitué par cette mission dans le

I. Psalm. xxiii, 2 ; l.xxxviii, 12.

A la Messe.

temps l'héritier des ouvrages sortis de ses mains *, comme il l'était déjà des trésors mêmes de la nature divine par le fait de sa

ténération éternelle. L'homme riche de notre évangile, c'est donc le Seigneur Jésus portant dans son humanité unie au Verbe le titre d'hérédité universelle '■^ qui l'établit sur tous les biens, créés ou non, finis ou infinis, du Dieu très haut. C'est à lui qu'appartiennent les cieux chantant sa gloire ^ et fiers de former pour un temps + son vêtement de lumière », l'océan qui proclame sa puissance au sein des tempêtes ^ et abat docile à ses pieds la fureur de ses flots '', la terre enfin lui présentant l'hommage de sa plénitude 8, L'herbe et les fleurs de la prairie, les fruits variés, la fertile beauté des champs 9, les oiseaux du ciel comme les poissons qui peuplent les fleuves ou parcourent les sentiers des mers i", les grands troupeaux comme l'insecte ignoré, comme la bête fauve qui se dérobe dans la profondeur des forêts ou sur les montagnes " : tout est sien, tout est soumis à son empire. A lui aussi appartiennent en pleine possession l'argent et l'or ^^, et l'homme même, qui ne serait que son esclave à jamais, s'il n'avait daigné miséricordieusement le diviniser et l'appeler en part de ses biens éternels. Au lieu d'esclaves, il a voulu avoir en nous

I. Psalm. vm, 6-8.— 2. Heb. l, 2; n, 8.— 3. Psalm.

xvni, 2, 6. — 4. Ps. CI, 27. — 5. Ps. cm, 2. — 6. Ps. xcn, 4. — 7. Marc, iv, 39-40. — 8. Ps. xxin, i. —

2 24 Le Huit. Dimanche après la Pentecôte.

des frères; et, retournant de ce monde à son Père devenu le nôtre par sa grâce ', il nous a envoyé l'Esprit-Saint comme le témoin de la filiation divine en nos âmes 2, comme le gage de l'hérédité sacrée qui nous assure le ciel 3. Biens ineffables du siècle futur, héritage sans pareil, dont la grandeur fait tressaillir l'Homme-Dieu lui-même dans le psaume célébrant sa résurrection glorieuse! Nous ses membres et ses cohéritiers, nous avons le droit de dire avec lui : « Le cordeau du partage est tombé pour moi sur une part merveilleuse. Splendide est en effet mon héritage; car c'est Dieu même qui m'est échu en possession. Béni soit le Seigneur qui m'a donné de le comprendre ^! n

Toutefois, pour arriver à la jouissance des richesses éternelles, une épreuve nous est imposée : il faut que nous fassions valoir icibas le domaine visible du Christ. Notre fidélité dans la gestion de ces biens inférieurs, confiés en des proportions si variées aux soins des fils d'Adam pendant les jours de leur exil, marquera la mesure des récompenses sans fin qui nous attendent. Divine convention, ineffable accord de justice et d'amour ! de ses biens l'Homme-Dieu a fait deux parts : il nous assure la pleine propriété de la part éternelle, seule vraiment grande, seule capable de satisfaire nos aspirations infinies; pour l'autre, qui en elle-même ne mériterait point d'attirer le regard d'êtres appelés à contempler la divine essence, il

14. — 4. Psalm. XV, 5-7.

A la Messe. 2j5

dédaigne d'y attacher nos âmes et se refuse à nous communiquer sur elle les droits d'un domaine absolu. La vraie propriété des biens du temps reste donc à lui seul; la possession qu'il octroie des richesses de la terre d'épreuve aux futurs cohéritiers de son éternité, demeure soumise à mille restrictions durant leur vie, et révèle à la mort son caractère essentieUement précaire : elle ne uit point les hommes au delà du tombeau. Un jour vient pour i'insensé, comme pour le sage, où l'on doit lui redemander son âme ', où le riche, traduit comme le pauvre dans la nudité du jour de sa naissance '- en présence du seul Maître, entendra la parole : RenJe^-moi compte de votre administration. La règle du jugement, à cette heure terrible, sera celle-là même que nous a révélée le Seigneur en personne, lorsqu'il disait dans les "jours de sa vie mortelle : « 11 sera

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