Institutions liturgiques (page 108)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quel que soit le sort que l'avenir réserve aux langues liturgiques de l'Orient, Rome, qui les a acceptées sincèrement,

(1)  Tome Ier. Constitution LXXXVII. Demandatum.

(2)  Lettre à Mgr l'archevêque  de Reims,  sur le Droit de la Liturgie, page 3o.

(3)  Benoît XIV. Ibidem.

(4)  Tome 1er. Benoît XIV. Constitution LVII. Etsi pastoratis.

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ne serait donc pas responsable d'une révolution qui en amènerait l'extinction successive, et nous devions mentionner les mesures pleines de franchise et d'énergie qu'elle , n'a cessé de prendre dans l'intérêt de ces populations qui ont le malheur de vivre hors de l'unité, depuis tant de siècles. Mais il nous reste encore plusieurs particularités à consigner ici, pour compléter la question des langues liturgiques.

Un fait que nous ne devons pas omettre, est la représentation des trois langues sacrées primitives dans la Liturgie romaine, comme sur le Titre de la croix. Sans doute les formules en langue latine constituent le fond des prières de l'Église de Rome; mais l'hébreu y figure avec honneur, d'abord par l'Alleluia triomphal, que les missionnaires du Pontife romain ont fait répéter non seulement aux barbares de la Germanie et de la Scandinavie, mais jusqu'aux habitants des îles situées au delà de ces mers que ne visitèrent jamais les flottes de Salomon. Dans le chant du Trisagion, avant d'ouvrir le Canon du sacrifice, Rome proclame le Dieu trois fois saint, Seigneur des armées; mais elle ne traduit pas le terme sacré, et l'oreille latine entendra retentir Sabaoth jusqu'aux portes de l'éternité. La troisième parole hébraïque et chaldéenne conservée dans la Liturgie latine est Hosanna! qui rappelle le triomphe du Christ, et ne saurait non plus être traduit sans perdre une partie de sa force et de sa grandeur. Enfin, la quatrième est cet Amen de conclusion et d'assentiment, par lequel le peuple chrétien s'unit à tous les hommages et à toutes les supplications que le prêtre et le Pontife adressent à la majesté divine.

La langue des Septante, qui est en même temps la langue du Nouveau Testament, .trouve aussi sa glorification dans la Liturgie latine. Neuf fois, à l'autel, l'Église romaine répète Kyrie ou Christe eleïson : cette invocation byzantine ouvre aussi les Litanies, et paraît à certains

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jours, dans les Heures de l'office. Le Vendredi saint, parmi les chants qui accompagnent l'adoration de la Croix, Rome fait retentir le Trisagion en langue grecque, par ces paroles écrites en lettres latines : Agios, o Theos ! Agios ischyros! Agios athanatos! eleison imas!

Lorsque le Pontife romain célèbre solennellement les saints mystères, après l'épître chanté par le sous-diacre latin, le sous-diacre grec la fait entendre dans la langue de son Église; un diacre grec prononce également l'évangile en grec, après que le diacre latin l'a chanté dans la langue de Rome. Autrefois, ce mélange des deux langues était plus fréquent dans l'Église Mère et Maîtresse. Ainsi, nous apprenons d'un ancien auteur cité par Dom Martène que le Gloria in excelsis était chanté en grec à la messe de la nuit de Noël (1). Le Liber pontificalis raconte que les douze] leçons du samedi saint et les six du samedi de la Pentecôte se chantaient alternativement dans les deux langues (2). L'union des langues sacrées parut encore avec plus d'éclat en 1409, dans la cérémonie du couronnement d'Alexandre V, au concile de Pise; on y chanta, disent les Actes du concile, l'épître et l'évangile en hébreu, en grec et en latin (3).

Hors de Rome, au moyen âge, la langue grecque obtenait encore d'autres honneurs, dans certaines églises de l'Occident, particulièrement dans les monastères. Ainsi, au Mont-Cassin, encore au X° siècle, le mardi de Pâques, les chants de la messe étaient exécutés alternativement en grec et en latin, jusqu'après l'évangile (4). A Saint-Denis en France, avant la suppression des ordres monastiques, l'épître et l'évangile étaient pareillement chantés dans ces deux langues,  et tout le monde sait que le jour de l'octave

(1)  De antiquis Ecclesiœ ritibus, tom. I, pag. 279.

(2)  Anastas. in Benedictum III.

(3)  D'Achery, Spicileg., tom. VI, pag. 334.

(4)  Martène, ibid., pag. 281.

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de saint Denys, la messe était célébrée en entier, dans cette insigne église abbatiale, en langue grecque, mais toutefois selon le rite latin, et avec le chant grégorien. On trouve encore assez facilement des exemplaires de cette messe, dans laquelle se voient traduites mot à mot toutes les paroles du missel romain, en la fête de saint Denys avec la prose d'Adam de Saint-Victor : Gaude prole, Grœcia. L'intention des moines, par cette pratique, était d'honorer dans leur glorieux patron la qualité d'Aréo-pagite d'Athènes que la critique moderne lui a contestée, malgré la possession et le témoignage liturgique de l'Orient et de l'Occident. Les évêques constitutionnels du conciliabule de 1797 s'avisèrent de relever cet usage, parce que la fête de saint Denys tombait pendant la durée de leur assemblée. Ils se servirent des livres de l'abbaye royale pour chanter cette messe grecque à Notre-Dame de Paris. Au fond, c'était une grande inconséquence à ces prélats schismatiques, qui témoignent dans leurs actes d'une si ardente sympathie pour la moderne Liturgie parisienne, dans laquelle a été renié si solennellement le glorieux souvenir qui rattachait l'Église de Paris à l'Apôtre des gentils, par son disciple de l'Aréopage.

Ainsi, la Liturgie romaine associe à la louange de Dieu les deux langues qui figurèrent avec le latin sur l'inscription prophétique de la Croix du Sauveur. L'Église grecque, aux jours de son union avec le Siège apostolique, assignait aussi une place honorable à la langue latine dans ses solennités. Aux principales fêtes, à Constantinople, on chantait l'évangile dans la langue de l'ancienne Rome, avant de le réciter dans celle de la nouvelle, et il y avait cela de remarquable que la leçon latine précédait la grecque. C'est ce que nous apprenons de la lettre du Pape saint Nicolas Ier à l'empereur Michel (1),  et on voit par

(1) Epist. VIII ad Michaelem imperatorem. Labb., tom. VIII, pag. 298.

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une lettre de saint Léon IX au patriarche Michel que cet usage existait encore au XI° siècle (1). Il est vrai que l'origine de cette coutume était plutôt politique que religieuse. L'empire transféré à Constantinople prétendait toujours, même après la perte de l'Occident, au titre d'empire des Romains, et les empereurs grecs,  jusqu'aux siècles qui précédèrent immédiatement  la prise de Constantinople, écoutaient d'abord  les harangues en latin, avant de les entendre en grec, et gardaient la même étiquette dans les allocutions qu'ils prononçaient  en public, en certaines occasions solennelles. Mais le temps vint où le latin cessa d'être représenté dans la Liturgie melchite : l'antipathie pour Rome accéléra l'abolition de cet antique usage, et présentement, l'Église grecque n'admet plus dans ses formules liturgiques d'autre langue que l'hébreu, représenté par les quatre paroles sacrées que la prière romaine conserve religieusement.

Les autres Liturgies de l'Orient, syrienne, copte, éthiopienne et arménienne, sont moins complètes encore quant à la représentation des trois langues du Titre de la Croix. L'élément latin en est totalement absent ; mais on trouve un hommage rendu à la langue grecque dans la Liturgie copte d'Alexandrie. Le dialogue du prêtre et du peuple avant la Préface est en grec, quoique la Préface soit en langue copte ; il en est de même des principaux avertissements du diacre à l'assemblée, et de plusieurs acclamations du peuple avant et après la consécration (2). C'est un dernier souvenir de la langue sacrée, qui, au siècle de saint Athanase, régnait seule dans la Liturgie d'Alexandrie. Ainsi la Liturgie latine se trouve être la seule à offrir à Dieu l'hommage des trois langues qui proclamèrent la royauté du Christ, et il ne nous a pas semblé indifférent d'en faire ici la remarque.

(1) Epist. I ad Michaelem patriarcham. Labb., tom. IX, pag. 963.

(2) Renaudot, tom. I, Liturgiœ Coptitarum, pages 13-23.

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Nous dirons maintenant un mot de l'emploi des langues vulgaires dans les Eglises d'Occident. A certains jours et en certains lieux, on avait, au moyen âge,   l'usage de réjouir le peuple en entremêlant les Epîtres   des  grandes fêtes de paroles qui lui fussent familières. Cette coutume avait lieu principalement en France, à la fête  de saint Etienne. Le sous-diacre chantant l'épître qui contient le récit du martyre du grand diacre, s'interrompait à chaque membre de phrase, pour faire entendre une ou plusieurs strophes d'un chant en langue vulgaire, qu'on appelait les plancts de saint Estève. L'abbé Le Beuf en a donné plusieurs, empruntés à des manuscrits liturgiques provenant des églises d'Amiens, de  Soissons,  etc. (1). Dom Martène cite une pièce du même genre extraite d'un missel de Saint-Gatien de Tours, et nous apprend que l'usage de chanter ces épîtres qu'on appelait farcies (farsitae)

s'était conservé dans le  diocèse de Reims  jusqu'au temps de l'archevêque Charles Le Tellier, qui l'abrogea (2).

Cette coutume durait encore en 1735 à Aix, en Provence, comme l'atteste l'édition du Glossaire de Ducange  donnée par Dom Carpentier (3). On sent qu'un tel usage, tout  naïf qu'il était, n'était pas sans inconvénients pour la  dignité du service divin, et pour le respect de la langue liturgique. Aussi fut-il imité par les compositeurs des chants destinés à accompagner l'incroyable profanation  qui  souilla nos églises pendant plusieurs siècles, sous le nom de la fête de l'Ane.

Une coutume plus contraire encore à l'esprit de l'Église est celle qui s'est établie en Allemagne, au rapport de Kraser (4), et selon laquelle le peuple chante en langue vulgaire le Kyrie, le Gloria, le Credo,   l’Offertoire,   le

(1) Traité historique sur le chant ecclésiastique, pages 122 et suiv.

(2)  De antiquis Ecclesiœ ritibus. Ibid., page 282.

(3)  Aux mots farsa, et Epistolœ farsitœ.

(4)  De antiquis Ecclesiœ Occident. Liturgiis, page 664.

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Sanctus, et autres prières que le prêtre récite en latin à l'autel. A moins d'abolir totalement la langue sacrée, on ne pouvait imaginer une pratique plus éloignée de l'intention de l'Église universelle, puisque nous avons vu qu'il n'est aucune des langues liturgiques en usage aujourd'hui qui soit demeurée vulgaire. C'est en vain que le Père Krazer prétend justifier cet abus, en disant qu'il convient de donner une part au peuple dans la célébration du Sacrifice. Il est vrai que cet auteur ne demande pas que les paroles prononcées par le prêtre soient traduites en allemand; mais on voit que le savant Dominicain a peu visité les autres Eglises. S'il eût passé le Rhin, il aurait pu entendre le peuple en France chanter avec le clergé, non seulement les Kyrie, Gloria, Credo et Sanctus, mais encore les proses, les hymnes et les psaumes, et, dans les Églises au sein desquelles le règne de la Liturgie romaine n'a pas souffert d'interruption, la plus grande partie des chants de l’Antiphonaire et même du Graduel. Il faut donc considérer un tel usage comme une corruption dangereuse, et comme un sacrifice inspiré par l'esprit de la réforme qui influe trop souvent sur les habitudes catholiques, dans les pays où les deux religions vivent en présence. Il serait donc à désirer qu'on établît dans toutes les Églises d'Allemagne ce beau et catholique statut que portait l'église d'Augsbourg en 1548, par l'autorité de son évêque, le cardinal Othon : « La langue latine, qui est comme un instrument divin dédié aux usages sacrés, sur l'autel même de la Croix, et à laquelle l'Église occidentale est redevable de la religion chrétienne, sera conservée dans l'administration des sacrements et dans les autres offices de l'Église, par tout notre diocèse, et sera rétablie dans les choses où on l'avait suspendue. Seulement on ne changera pas, mais on conservera les paroles qui ont coutume d'être prononcées  en langue   allemande,   selon  les  anciens

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Agenda (1). » Il s'agit ici des interrogations et réponses que renferme le Rituel ou  Agenda, dans l'administration du baptême et la célébration du mariage.

L'Église de France a toujours été franche de cet abus ; car à l'époque même où l'on chantait les épîtres farcies, le texte latin était toujours récité en son entier, bien qu'il fût interpolé de strophes en langue vulgaire. Mais n'a-t-on pas droit de signaler comme une dérogation fâcheuse au principe de la langue liturgique, la déplorable facilité avec , laquelle s'introduit de jour en jour l'usage de chanter dans l'Église ce qu'on est convenu d'appeler des Cantiques. Ces couplets en langue française, dont l'insignifiance! poétique est loin d'être rachetée par la mélodie des airs . de romances ou d'opéras dont on les revêt, envahissent de plus en plus les Églises, dans certains diocèses, et si l'on ne prenait des mesures pour arrêter cet abus, le temps viendrait où beaucoup de gens finiraient par considérer ces étranges nouveautés comme une partie du culte divin. On ne saurait blâmer, sans doute, l'usage de ces chants, dans une Mission où l'on espère attirer, par ce moyen, à l'église certaines personnes qui ne sont pas dans l'habitude de fréquenter les exercices religieux. Dans les écoles et pensionnats, de tels chants, quand ils sont ce qu'ils doivent être, peuvent récréer saintement la jeunesse, et contribuer à faire passer plus agréablement aux enfants les moments où ils assistent au service divin ; mais n'y a-t-il pas lieu de s'affliger, lorsque, dans des églises paroissiales, cathédrales même, à la suite des Vêpres, dans la pompe d'un Salut  solennel, le clergé

(1) Lingua latina, cui veluti divino instrumento in ipsa crucis ara sacris usibus dedicato, Ecclesia occidentalis Religionem Christianam fert acceptam, in sacramentorum administratione, aliisque Ecclesiasticis officiis per totam nostram Dioecesim retineatur, et exclusa revocetur. Quae vero germanica lingua, secundum antiquas agendas pronunciari consueverunt, mutare fas non sit, sed et ipsa quoque conserventur. (Hartzheim, Concilia Germanice, tom. VI, page 368.)

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interrompt tout à coup les chants de l'Église pour donner place à un chœur de voix de femmes qui font entendre ces soi-disant cantiques, après lesquels le prêtre chante l'oraison, et donne la bénédiction du saint Sacrement. Certes, nous avons de la peine à croire que saint Charles n'eût pas fait prompte et vigoureuse justice d'un tel usage, au nom des convenances liturgiques.

Nous vivons à une époque où les idées se faussent, parce que les traditions s'en vont, et que peu de personnes en prennent souci. Nous ne serons donc pas surpris que, l'on s'étonne encore une fois de notre franchise; mais jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé que le chant grégorien ne fait plus partie essentielle de la Liturgie, et qu'on peut interrompre les fonctions de la Liturgie pour faire chanter des couplets en français par des chœurs de femmes, nous soutiendrons que, sur ce point encore, les idées ont pris et prennent un cours déplorable.

Une heureuse innovation a signalé ces dernières années. La touchante et gracieuse dévotion du Mois de Marie s'est établie chez nous avec une rapidité dont nous ne saurions assez remercier la Mère de la divine grâce. Autour d'un autel paré de fleurs, les fidèles se réunissent en foule pour entendre raconter les grandeurs et les miséricordes de Marie, et pour exécuter des chants à sa gloire. Nous sera-t-il permis d'émettre ici le vœu de ne voir employer, dans ces occasions, que les graves et touchants Cantiques de l'Église: l’Ave, maris Stella, l’Inviolata, le Regina cœli, le Magnificat, etc., qui, en y joignant les Litanies de la sainte Vierge, l'emportent infiniment, en mélodie religieuse et pure, sur ces couplets d'une musique profane, qui reportent trop souvent la pensée à d'autres concerts, et ne produisent guère d'autre effet que d'attirer dans nos églises une foule d'amateurs blasés, qui viennent y satisfaire périodiquement leurs yeux et leurs oreilles ? La dignité, dans tout ce qui touche au service divin, est une

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nécessité dont rien ne saurait dispenser ; or cette dignité, l'Église en a déposé le secret dans la langue liturgique et dans la mélodie sévère du chant grégorien. N'y a-t-il pas un danger réel à exposer les fidèles à perdre le goût de la langue latine à l'Église, à désaccoutumer leurs oreilles de ces chants mâles qui furent un des principaux éléments de la foi' naïve et robuste de nos pères ? Et puisque nous voulons bien maintenant admirer les sublimes édifices qu'ils bâtirent pour y faire entendre ces harmonies de l'Église militante, craignons de manquer au respect dû à ces voûtes sacrées, en réveillant leurs échos par des accents efféminés qu'elles ne répétèrent jamais.

Pour nous, bien loin de nous résigner à voir la langue liturgique partager l'empire avec la langue vulgaire dans nos églises, nous  désirerions bien plutôt voir s'étendre la connaissance du latin au delà des limites dans lesquelles l'usage  l'a circonscrite.   Si   Fénelon disait il y a cent cinquante ans,  en parlant de l'éducation des filles, que « l'étude du latin serait bien plus raisonnable pour elles  que celle de l'italien et de l'espagnol; car, ajoute-t-il, c'est la langue de l'Église, et il y a un fruit et une consolation inestimables à entendre le sens des paroles de l'Office divin, où l'on assiste si souvent (1) ; » il nous semble que dans ce siècle, où l'éducation des jeunes personnes a pris un si grand développement, le moment serait venu d'en agrandir le cercle de ce côté. La piété y gagnerait, et la science de la religion, si nécessaire aux mères de famille, y puiserait un degré d'autorité et de gravité dont on ne tarderait pas à ressentir l'heureuse influence.

Mais nous avons hâte de terminer ce long chapitre, et de tirer la conclusion de faits nombreux que nous y avons

(1) De l'Éducation des Filles, chap. XII, page  102. Œuvres complètes, tom. XVII.

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rassemblés. Il est donc démontré que les livres liturgiques, sur lesquels est fondée la science de la Liturgie, et dont la forme première remonte aux siècles primitifs du christianisme, ont droit aussi h nos respects par le caractère mystérieux et sacré des langues dans lesquelles ils sont écrits. Nous avons vu que ce caractère leur est inhérent, au point que les langues vivantes admises à l'honneur de servir d'organe à la Liturgie conservent cette prérogative lors même qu'elles ont cessé d'être parlées. Enfin, l'accord des diverses Églises dans cette pratique, et la sympathie des hérétiques pour la langue vulgaire dans le service divin, nous ont aidé à comprendre comment le saint concile de Trente avait été amené à prononcer une définition dogmatique en cette matière, qui semblait au premier coup d'œil n'intéresser que la discipline.

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NOTES DU CHAPITRE III

NOTE A

Responsa dans Dominus ad Moysen et Aaron, dicit : Nolite exterminare de tribu sua plebem Caath in medio filiorum Levi, sed hoc facite eis, et vivent et non morientur cum accedent ad Sancta Sanctorum. Et reliqua. (Num. IV, 18.) Primo intelligamus ea, quae secundum litteram referuntur, et ita praestante Domino ab intellectu litterae ascendemus ad intelligentiam spiritalem. Intellige ergo priusipsam collocationem tabernaculi testimonii, intellige et Sancta Sanctorum, quae interjecto asanctis velamine dirimuntur, quae inspici non licet ab ullo hominum, nisi a sacerdotibus solis. Post haec intellige, quomodo ubi ventum fuerit ut castra moveant filii Israël, solvitur tabernaculum, et Aaron ac filii ejus sacerdotes intra Sancta Sanctorum operiunt singula quaeque operimentis, ac velaminibus suis, et obtecta ea relinquentes in eodem quo fuerant loco, introducunt filios Caath, qui ad istud officium deputati sunt, et faciunt eos elevare humeris suis omnia illa quae manus sacerdotalis obtexerat. Et propter hoc dicitur a Domino : Ne exterminetis de tribu sua plebem Caath : quasi in eo exterminandi essent, si Sancta Sanctorum nuda et patentia contigissent, quae non solum non contingere, sed ne intueri quidem fas erat non velata. Si intellexisti quid historiae ordo contineat, ascende nunc ad splendorem mysterii : et legis spiritalis lumen, si purus tibi est mentis oculus, contuere. Si quis dignus ex iis qui Deo ministrant, divina capere et videre mysteria, ad quae contuenda caeteri minus capaces sunt, hic Aaron, vel filius Aaron esse intelligitur, qui ingredi potest ad ea quae adire aliis fas non est. Si quis ergo talis est, huic soli revelata patet arca testamenti, hic videt urnam intra se habentem mannam, hic considerat et intelligit propitiatorium. Hic intuetur et Cherubim utrumque, et mensam sanctam, et candelabrum luminis, et altare incensi. Iste haec considerat, et intelligit spiritaliter, id est, qui verbo Dei et sapientiae mysteriis operam dat, et Deo soli in sanctis vacat. Sciat sane cui haec revelantur, et spiritaliter inspicienda creduntur, non sibi tutum esse aperire ea, et pandere quibus non licet pandi, sed operire débet singula, et operta caeteris minus capacibus tradere portenda in humeris, et cervicibus imponenda. Cum enim ex verbis mysticis eruditi, et perfecti quoque doctores opera populis injungunt, et plebs agit quidem et implet quae mandantur, non tamen eorum quas geruntur intelligit rationem : quid ahud geritur, nisi operta et velata Sancta Sanctorum super humeros portantur ? Et ut adhuc manifestius quae dicuntur advertas, exemplis te ex divinis voluminibus adhibitis informabimus. Moyses intelligebat sine dubio quae esset vera circumcisio, intelligebat quod esset verum Pascha, sciebat quae

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essent veras neomenias, et quas vera sabbata : et cum haec omnia  intellexisset in spiritu, verbis tamen ea per rerum corporalium species adumbrationesque  velabat : et cum sciret verum Pascha immolandum  esse Christum, ovem corporalem immolare mandat in Pascha. Cumque sciret diem festum agi debere  in azymis sinceritatis et veritatis, tamen de farina; azymis praecipiebat agi diem festum. Haec ergo et hujusmodi erant Sancta  Sanctorum, quas cum Moyses portanda  caeteris traderet,  id  est, rébus et operibus implenda, cooperta tamen ea, et velata communi sermonum tradebat eloquio. Humeri autem quod operum indicium teneant, in multis Scripturas saspe locis ostendimus. Sed et in ecclesiasticis observationibus   sunt   nonnulla  hujusmodi,   quas   omnibus   quidem  facere necesse est,  nec  tamen  ratio  eorum omnibus patet. Nam quod, verbi gratia, genua flectimus orantes, et quod ex omnibus cœli plagis ad solam Orientis partem conversi orationem fundimus, non facile cuiquam puto ratione compertum.

Sed et Eucharistias sive percipiendas, sive eo ritu quo geritur explicandas, vel eorum quae geruntur in Baptismo verborum, gestorumque, et ordinum atque interrogationum, ac responsionum quis facile explicet rationem ? Et tamen omnia haec operta et velata portamus super humeros nostros : cum ita implemus ea et exequimur, ut a magno pontifice   atque  ejus  filiis tradita et commendata suscepimus.  Cuncta haec ergo et horum similia cum gerimus, nec tamen eorum assequimur rationem, levamus humeris nostris  et portamus adoperta et obtecta divina mysteria, nisi quis sit inter nos Aaron aut nlius Aaron, quibus ista conceditur nuda et revelata perspicere. Ita tamen conceditur ut sciant sibi velanda haec et operienda, ubi caeteris dari ea et in opus proferri ratio poposcerit, (Origines, in Numeros, Homilia V.)

NOTE B

Etiam illud admoneo, non parum ex hoc ipso utilitatem animas conferri, quod aures nostras licet obscura videantur, penetrant. Si enim creditum est a gentibus, quod quasdam carmina, quas praecantationes appelant, quibus istud artis est, insusurrantes, nominibus quibusdam compellatis quas ne illi quidem qui invocant, norunt, ex solo vocis sono vel sopiunt serpentes, vel etiam de cavernis protrahunt abstrusis. Saepe autem et in corporibus humanis tumores, vel fervores, aut alia hujuscemodi voce sola reprimere dicuntur, interdum etiam animas stuporem quemdam sensus infligere, ubi tamen Christi non restiterit fides : quanto magis totius praecantationis, et carminis validiorem et potentiorem ducendam credimus quamcumque illam Scripturas sanctae, vel sermonum, vel nominum appellationem ? Sicut enim apud infideles contrarias virtutes audientes illa vel illi nomina in carminibus, vel praecantationibus, adsunt et exhibent famulatum, et dant operam in hoc, ad quod invocari se ex illo vel illo nomine senserint, officii sui rem quodammodo ac ministerii cui semetipsos mancipaverint dependentes : eo magis utique caelestes virtutes et Angeli Dei, qui nobiscum sunt, sicut et Dominus de parvulis

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Ecclesias dicit, quia Angeli eorum semper assistunt in conspectu Domini, videntes faciem ejus, libenter et grate accipiunt, si semper verba Scripturas, et horum nominum appellationes velut carmina quasdam et praecantationes ex nostro ore promamus. Quia etsi nos non intelligimus quas de ore proferimus, illas tamen Virtutes quas nobis adsunt intelligunt, et velut carmine quodam invitatas adesse nobis, et ferre auxilium delectantur. Quia autem sunt non solum circa nos multas divinas Virtutes, sed etiam intra nos,  indicat Propheta cum dicit in Psalmis : Benedic anima mea Dominum,  et omnia interiora  mea  nomen  sanctum   ejus.

Hoc   est omnia quas intra me sunt. Constat ergo multas esse Virtutes intra nos, quibus vel animarum nostrarum, vel corporum cura permissa est, quas utique si sanctas sunt, cum Scripturas leguntur a nobis, delectantur, et validiores erga nostri diligentiam fiunt si linguis loquamur,  et spiritus noster oret, sensus autem noster sine fructu sit. Dixit enim et hoc sanctus Apostolus, et mirum quodammodo mysterium humanis auribus pro-tulit, dicens aliquando fieri posse, ut spiritus qui in nobis est oret, et sensus noster sine fructu sit. Intellige ergo  ex hoc,  quia fit aliquando noster quidem sensus sine fructu : Spiritus autem, id est Virtutes illas, quas animas nostras in adjutorium datas sunt, pascuntur et reficiuntur ex auditu Scripturas sanctas, velut ex divinis et rationabilibus cibis. Quid dico quia divinae Virtutes pascantur  et epulentur in nobis,  si   nos  verba  divinas Scripturas proferamus ex ore ? Ipse Dominus noster Jesus Christus, si nos inveniat his vacantes, et hujuscemodi studiis et exercitiis operam dantes, non solum pasci et refici dignatur in nobis, verum etiam si  lias epulas apud nos viderit apparatas, Patrem secum dignatur adducere. Sed haec quia satis magna, et supra hominem videntur, non meis tibi, sed ipsius Domini et Salvatoris sermonibus comprobentur dicentis : Amen dico vobis quia ergo et Pater veniemus, et mansionem faciemus et cœnabimus apud eum. Quem ? illum profecto qui sua mandata custodit. Sed sicut diximus, quia ex hujuscemodi meditationibus, divinarum erga nos Virtutum consortia et officia provocamus : ita e contrario malignarum virtutum insidias, et pessimorum daemonum incursiones, ex hujuscemodi sermonum, et nominum appellationibus effugamus. Verbi gratia, ut si quis vestrum aliquando perspexit praecantationibus sopitum serpentem portari in manibus, vel protrahi de cavernis nihil valentem nocere venenis, utpote incantationis virtute torpentibus : ita etiam lectionis divinae virtute, si quis intra nos est contrarias potestatis serpens, si quis ad insidiandum coluber latet,  si  patienter feras, si non taedio fatigatus avertas auditum, Scripturas carminibus et divini sermonis assiduitate depellitur.

Si ergo vides, o auditor, aliquando legis scripturam in auribus tuis, quam non intelligis, et sensus ejus tibi videtur obscurus, interim hanc primam suscipe utilitatem quod solo auditu velut praecantatione quaedam, noxiarum virtutum, quas te obsident et quae tibi insidiantur, virus depellitur et fugatur. Observa tantum ne efficiaris sicut aspides surdas,   et   obturantes   aures  suas,    ne  audiant    vocem   incantationis

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et veneficii, quod incantatur a sapiente. (Origenes, in librum Jesu Nave, Homilia XX.)

NOTE C

Propositio v. Prœfat.  in Matth.

Indecorum, vel ridiculum potius videtur quod idiotae et mulierculae, psittaci exemplo, Psalmos suos et Precationem Dominicam immurmurant, cum ipsas quod sonant non intelligant.

CENSURA.

Haec propositio simplices, idiotas et mulierculas aborationevocali juxta ritum et consuetudinem Ecclesias perperam retrahens, ac si inutilis sit, nisi ab eis intelligatur, impia est et erronea, viam praebens errori Bohemorum, qui Officium Ecclesiasticum idiomate vulgari celebrare conati sunt. Alioqui in Lege veteri indecorum fuisset et ridiculum simplicem populum ex Dei instituto caeremonias Legis observare, quas non intelligebat, quod asserere est in Legem et ejus Latorem Deum, blasphemum et haereticum. Neque enim per verba orationis solum praetendit Ecclesia quod serie verborum illorum erudiamur, sed ut ejus fini nos conformando veluti ipsius membra divinas laudes pronuntiemus, débitas gratiarum actiones persolvamus, et nobis necessaria imploremus, Unde propter talem orantium intentionem, Dei munere affectus inflammetur, illuminetur intellectus, humana inopia sublevetur, atque gratias et glorias fructus comparetur. Quae certum est orantes per tales orationes vocales quamvis verba non intelligant, praetendere. Quemadmodum legatus, et si verba domini sui non capiat, illa tamen juxta mandatum domini referens, gratum impendit obsequium et domino et ei cui destinatur. Multas similiter prophetias in Ecclesia cantantur, quae quamvis a multis cantantibus non intelligantur, plurimum tamen utilis est et meritoria earum pronuntiatio et cantus : divinae siquidem veritati, quas illas docuit ac re-velavit, eas cantando gratum obsequium exhibetur. Per quas sane constat non in sola verborum intelligentia fructum orationis consistere ; perniciosum quoque esse errorem existimantium solum ad erudiendum intellectum fieri, orationem vocalem, cum praecipue fiat talis oratio ad inflammandum affectum, ut ,pio et devoto animo in Deum modis praedictis re erigendo mens reficiatur, et obtinendo quas petit sua intentione non frustretur, mereatur itidem intellectus illuminationem quemadmodum et caetera alia utilia aut necessaria, qui nimirum fructus longe uberiores sunt, quam sola verborum intelligentia, quae absque excitatione affectus in Deum, parum affert utilitatis. Quod si contingeret Psalmos in linguam vulgarem traduci, non propterea simplices et idiotae plene perciperent. (D'Argentré, Collectio judiciorum, tom. II, pag. 61.)

III - CHAPITRE IV

CHAPITRE IV : DE  LA  TRADUCTION  DES LIVRES  LITURGIQUES EN LANGUE VULGAIRE

NOTES DU CHAPITRE IV

NOTE A

NOTE  B

Après avoir établi le principe des langues liturgiques et leurs conditions, il devrait sembler inutile d'examiner s'il est à propos de traduire les livres liturgiques en langue vulgaire. D'abord, il est démontré que de telles traductions ne pourraient être employées ni dans le service divin, ni dans la célébration des saints mystères, sans aller contre l'esprit et contre les lois de l'Église ; ce n'est donc pas cette question que nous avons à examiner ici. Mais est-il permis de mettre ces traductions entre les mains des simples fidèles, afin qu'ils puissent s'unir avec plus d'intelligence aux mystères que l'on célèbre devant eux, aux offices divins que l'on chante à l'église ? L'usage qui a prévalu en France, depuis à peu près deux siècles, de traduire les prières de la messe et de l'office, s'est-il établi sans réclamations et selon l'esprit de l’Église ? Serait-il à propos de l'abolir, ou n'est-il pas préférable de le soumettre à des règles propres à en atténuer le danger ? Telles sont les graves questions qui se présentent à nous dès l'ouverture de ce chapitre, qui n'est que la suite et le complément du précédent.

Quelque invétérée que soit la coutume établie en France à l'égard des traductions de la messe et de l'office, nous ne pouvons nous dispenser de convenir, tout d'abord, que cette coutume, quand bien même il serait trop tard pour l l'abolir, est totalement contraire à l'esprit de l'Église, et que, par conséquent, il serait à désirer que l'autorité compétente ne se fût pas relâchée des règles sévères qu'elle

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lui opposa, dans le principe. C'est la doctrine de la Sorbonne, des évêques de l'Assemblée de 1660, et du Siège apostolique, comme nous le verrons tout à l'heure. Cette doctrine est fondée d'abord sur le principe même en vertu duquel l'Église célèbre la Liturgie en langue non vulgaire. Une des raisons principales de cette loi universelle est le danger qu'il y aurait d'exposer les formules saintes à la curiosité profane et aux interprétations grossières de la multitude, d'amener enfin une familiarité nuisible au respect des mystères. Il est vrai que, dans le système des traductions liturgiques, la langue sacrée est maintenue dans l'Église, que ces traductions sont non avenues pour les fidèles qui ne savent pas lire ; enfin qu'elles n'ont de résultat pour ceux qui savent lire qu'autant qu'ils viennent à l'église  munis de ces Liturgies traduites, et qu'ils en font usage; mais l'intention de l'Église n'en est pas moins frustrée, et plusieurs des périls qui résulteraient de la célébration du service divin en langue vulgaire sont toujours à craindre. On sait que les jansénistes furent les auteurs et les propagateurs de cette révolution dans les : églises de France, et que le but final de cette manœuvre de la secte était d'amener insensiblement le désir de voir la langue vulgaire remplacer le latin dans la Liturgie. Dans les lieux où   ils purent agir en maîtres, on les vit célébrer les saints mystères en français, et la LXXXVI° proposition de Quesnel que nous avons rappelée au chapitre précédent, témoigne  assez des intentions calvinistes du parti, dans tout ce qu'il entreprit pour rétablir les droits du peuple fidèle, violés, selon lui, par l'obstination de Rome à le tenir isolé de la prière publique.

Il suffit de se rappeler la doctrine de l'Église catholique sur l'usage de l'Écriture sainte en langue vulgaire, pour se rendre raison des motifs que l'instinct catholique avait de repousser les traductions de la Liturgie en français. Personne n'ignore que les offices divins se composent

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en grande partie de passages, et même de simples versets de l'Écriture sainte, si donc l’Église avait cru devoir prendre des mesures pour que la Bible ne fût pas livrée indistinctement à toutes sortes de personnes, son éloignement pour les traducteurs de la Liturgie n'était-il pas une conséquence de la discipline qu'elle avait si sagement établie? Chez les protestants, l'usage delà Bible en langue vulgaire et l'introduction du langage populaire dans le service divin n'ont été que l'application d'un même principe ; l'Église catholique pouvait-elle se dispenser de prendre le contre-pied de ce système? Et la secte janséniste, si habile à copier Calvin en toutes choses, n'était-elle pas parfaitement d'accord avec elle-même, en menant de front ces deux maximes : proclamer comme un devoir universel et indispensable la lecture de l'Écriture sainte, et inaugurer entre les mains des fidèles des traductions de la Liturgie tout entière ? Quand le parti triomphant obtint la publication du Bréviaire parisien de 1736, il s'arrangeait de manière à voir paraître, en même temps que le texte latin destiné au clergé, la traduction de son chef-d'œuvre, à l'usage des fidèles. Nous avons rapporté ailleurs ce déplorable succès que la secte, qui s'en glorifie encore aujourd'hui (1), obtint de la faiblesse d'un prélat qui jusqu'alors s'était montré si peu favorable aux jansénistes; ce qui fit dire au plus ardent coryphée du parti, Colbert de Montpellier, que Charles de Vintimille était Balaam appelé pour maudire, et qui finissait par bénir (2).

Mais, quand bien même l'Église jugerait à propos d'accorder indistinctement à tous les fidèles la lecture des Livres saints dans des traductions en langue vulgaire, et sous ce rapport nous montrerons bientôt en quoi sa discipliné s'est adoucie, il ne s'ensuivrait pas qu'on dût étendre

(1)  Revue ecclésiastique, 63e livraison, Août 1843.

(2)  Lettres de M. Colbert, évêque de Montpellier, tom. IV, pag. 342.

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cette liberté aux livres de la Liturgie. Comme nous l'avons fait voir au chapitre précédent, les saintes Écritures ont été données pour l'enseignement et l'édification; il s'est passé de longs siècles durant lesquels l'Église n'a fait aucune loi pour en restreindre l'usage ; les règles sévères qu'elle a promulguées plus tard, quoique parfaitement justes et prudentes, présentent un caractère transitoire; mais les livres de la Liturgie sont par leur nature destinés aux prêtres et aux pontifes; s'ils renferment la tradition de l'Église, ils ne sont pas inspirés; les mystères les plus augustes leur sont confiés, et dans aucun sens les fidèles ne peuvent se plaindre qu'on leur dérobe ce qui n'a pas été écrit pour eux. Si donc l'esprit de l'Église est d'user de réserve à l'égard de la lecture de la Bible pour les simples chrétiens, comme l'enseignaient déjà les Pères, bien des siècles avant les décrets de l'Index (1), peut-on raisonnablement  s'étonner qu'elle  ait  repoussé  les  traductions liturgiques qui exposaient à   des interprétations dangereuses des textes qui ne peuvent, si sacrés qu'ils soient, revendiquer les mêmes respects que l'on doit à la Parole inspirée de Dieu. Le concile de Trente et le pape Pie IV, auxquels nous devons les règles de l'Index, étaient si loin de s'attendre qu'un temps viendrait où l'on imaginerait de traduire la Liturgie en langue vulgaire pour les simples fidèles,  qu'ils ne songèrent pas  même à proscrire ces sortes de versions. Ce ne fut qu'en 1660, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, que le fait fut dénoncé au Saint-Siège; mais l'improbation énergique du Pontife romain ne se fit pas attendre, improbation qui n'était qu'une conséquence de celle dont Rome avait déjà frappé les publications contraires à l'esprit et à la  discipline de

(1) S. Augustin, De Doctrina christiana, lib. I, cap.XXXIX. S. Jerôme, Comment. in Epist. ad Galatas, lib. II, cap. iv. Saint Cyrille de Jérusalem, Catech. V, n° 12. S. Épiphane, In Ancorato, n° 22. S. Basile, Homil. in Psalmum XLIV, n° 2, etc.

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l'Église. Le P. Amelotte, de l'Oratoire, qui avait fait paraître, avec l'agrément du clergé de France, une traduction du Nouveau Testament, dans le temps même où le Siège apostolique fulmina contre la traduction du missel, n'eut pas de peine à montrer la différence profonde qui existe entre une version des saintes Écritures que les prélats d'une grande Église jugent utiles aux fidèles, et la traduction indiscrète du Livre sacerdotal qui, encore une fois, n'a point été écrit pour l'usage du peuple.

Les traductions de la messe et de l'office en langue vulgaire sont de nature à produire encore un autre inconvénient,  celui d'isoler les fidèles de la prière publique, sous prétexte de les y associer plus étroitement. En effet, il est rare que ceux qui usent de ces traductions unissent leur voix à celle de l'Église; tout se réduit bientôt à des lectures privées et silencieuses. On lit si attentivement l'ordinaire de la messe, que l'on ne songe plus à répondre Amen aux prières que le prêtre prononce au nom de toute l'Église, et il n'est pas rare de rencontrer de fort bons chrétiens, assidus à la lecture de leur paroissien depuis l'enfance, et  qui  n'ont jamais  ouvert la bouche pour répondre au Dominus vobiscum.  Il n'en était pas ainsi dans les siècles qui précédèrent cette innovation; le peuple chantait avec les prêtres  non seulement les psaumes de vêpres,   mais  les  introït, les répons et  les  antiennes. Bien loin d'avoir besoin de traduction française, les fidèles mêmes qui ne savaient pas lire n'en étaient pas moins en état de chanter avec l'Église, comme font encore aujourd'hui les paysans de ces paroisses de la Bretagne, au sein desquelles la Liturgie romaine n'a   pas souffert d'interruption.

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