Institutions liturgiques (page 109)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il y avait bien à cette époque ce qu'on appelait des Livres d'Heures, qui contenaient certaines prières de l'Église ; ordinairement, le petit office de la sainte Vierge,

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celui des morts, les psaumes de la pénitence, certaines hymnes, antiennes et oraisons; mais le tout en latin, et le français naïf de nos aïeux n'y paraissait que dans des prières totalement distinctes de celles de la Liturgie. Alors les fidèles prenaient un intérêt ardent au chant liturgique; ils en chérissaient les réminiscences qui accompagnaient leurs travaux, leurs joies et leurs douleurs. Dans le cours de l'année, ils marquaient les époques par les premiers mots de certains introït et de certaines antiennes (1); pendant la célébration des saints mystères, leurs yeux n'étaient point cloués sur un livre, mais fixés vers l'Autel, et c'était un spectacle touchant d'entendre avec quelle ardeur et quelle unité l’Amen s'échappait de leurs poitrines. Longtemps, dans nos églises, on put se faire une idée de l'enthousiasme avec lequel cette conclusion de toute prière publique était proférée, au siècle de saint Jérôme, qui comparait le retentissement de l’Amen liturgique à la voix d'un tonnerre céleste. (2).

Nous sentons parfaitement que nous parlons ici en présence d'un abus profondément enraciné; mais nous ne cacherons pas notre pensée, et nous nous estimerions heureux si nous pouvions contribuer en quelque chose au rétablissement des chants liturgiques, fût-ce au préjudice des lectures privées que la plupart des fidèles qui savent lire viennent faire à l'église, au préjudice aussi des

(1)  Dans certaines parties du diocèse du Mans, les gens de campagne désignent encore le temps de l'année qui correspond aux XIII°, XIV° et XV° dimanches après le Pentecôte, sous le nom de dimanches des Galatas ; parce que l'épître de la messe de ces trois dimanches est de saint Paul aux Galates. Nous avons interrogé maintes fois, dans les mêmes contrées, des personnes pieuses qui lisent dévotement la messe en français dans leur Eucologe, pour savoir si elles distinguaient le temps de l'année où l'Eglise lit, trois dimanches de suite, l'Epître aux Galates ; on n'a jamais pu nous répondre un seul mot. C'est une preuve, entre mille, du peu d'action qu'on prête à l'office divin, quand on met sa dévotion à s'isoler de la prière publique.

(2)  Hieron. Praef. in Epist. ad Gal., lib. II.

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prétendus cantiques en faveur desquels ceux qui se soucient encore du  chant dépensent leurs velléités de voix ou d'oreille. C'est donc avec bonheur que nous enregistrons ici les paroles du pieux et courageux évêque de Langres à ses diocésains   :    « Ce qu'il y aurait de mieux à faire pour les fidèles pendant que le prêtre chante, ce serait certainement d'adhérer intérieurement à ses paroles, même   sans   les  comprendre ;   de  demander  ce qu'il demande, même sans le connaître ; c'est là tout ce que faisaient les premiers chrétiens,  d'abord pendant tous les siècles où la Liturgie ne  se transmettait que par tradition orale, et encore longtemps après. C'est pour  cela qu'après les prières mystérieuses faites à voix basse par le prêtre, ils se bornaient à répondre Amen, ainsi soit-il! acte de foi sublime dans sa simplicité. Comme  s'ils eussent dit : « Nous ne savons pas ce qui nous convient le mieux, mais Dieu le sait ; nous ne savons pas ce qui glorifie mieux le Seigneur, mais l'Église le sait; or c'est l'Église qui vient de parler, car c'est en son nom et par députation expresse de sa part que vient de parler le prêtre; c'est l'Église qui a mis sur ses lèvres les prières qu'il vient de prononcer : nous y  adhérons donc quelles qu'elles soient; car nous ne pouvons rien demander de mieux que ce que l'Eglise de   mande, nous ne pouvons rien dire de mieux que ce que dit l'Église ; Ainsi soit-il donc, ainsi soit-il ! Amen, Amen (1)! »

Espérons que le mouvement liturgique qui s'étend et se propage réveillera aussi chez les fidèles le sens de l'office divin; que leur assistance à l'église en deviendra plus intelligente, et que le temps approche où, pénétrés encore de l'esprit de la Liturgie, ils sentiront le besoin de s'associer aux chants sacrés. L'estime de la langue liturgique

(1) Instruction   pastorale   de Mgr   l'évêque de Langres sur le chant de l'Eglise, du 28 janvier 1846, page 11.

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peut seule leur inspirer cet attrait ; mais cette estime ne se réveillera parmi nous qu'à mesure que les traductions des prières de l'Église perdront de leur vogue, ou du moins seront employées avec plus d'intelligence.

Nous venons maintenant à la seconde question, et après avoir considéré la traduction des livres liturgiques dans ses rapports avec les principes, voyons si, dans l'ordre des faits, cette innovation n'a pas été l'objet des réclamations les plus énergiques, en France même, au moment où elle fut implantée par une secte ardente et opiniâtre. Nous avons déjà traité en quelques mots cette matière dans notre introduction historique (1); mais nous avions réservé les plus amples détails pour le moment où la marche de notre sujet nous amènerait à traiter d'une manière spéciale la question des traductions de la Liturgie.

L'éclat qui eut lieu à l'occasion de la traduction du Missel romain par le sieur Joseph de Voisin, docteur de Sorbonne, est un des événements majeurs de l'histoire du jansénisme. Jusque-là, l'Église de France ne s'était pas encore rendu compte des intentions du parti en cette matière. Le Nouveau Testament de Mons, qui ne parut qu'en 1666, n'était pas venu éveiller l'attention des catholiques sur le projet conçu par les néo-calvinistes d'associer, au moyen de traductions, les simples fidèles à l'interprétation des textes sacrés ou ecclésiastiques. Jusqu'à cette époque, les églises étaient fréquentées avec assiduité ; mais en France, comme dans le reste du monde catholique, on s'inquiétait peu de ne pas avoir à la main, durant la messe, la traduction des prières secrètes que le prêtre prononçait. On s'unissait au sacrifice et au sacrificateur; on s'édifiait des cérémonies, on mêlait sa voix au chant des prêtres: mais l'idée ne venait pas que, pour assister dignement à la messe,  l'on  dût absolument  réciter en

(1) Institutions liturgiqnes, tome II, chapitre XVII.

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langue vulgaire ce que le prêtre lisait si mystérieusement à l'autel.

Ce n'est pas cependant que la traduction de Voisin fût la première qui eût été publiée; mais il arriva, dans cette circonstance, ce qui a coutume d'arriver : c'est que les a abus n'attirent l'attention de l'autorité que lorsqu'ils ont acquis un certain développement. Toutefois, en donnant la liste de ces traductions par manière d'apologie, Voisin fut bien obligé de reconnaître qu'elles n'étaient ni nombreuses, ni pour la plupart destinées aux fidèles. Ainsi, il cite comme la plus ancienne une version de l'ordinaire de la messe faite par l'ordre de Charles V, et qui se conservait manuscrite dans la bibliothèque du Chancelier Vient ensuite celle que Meurier, doyen de l'Église de Reims, publia, avec glose et explication, en 1587, in-4 (1). Ces deux traductions, comme on le voit, ne font rien à la question ; de semblables publications n'étant pas destinées pour l'usage des fidèles à l'église. Il en est de même d'une autre version publiée à Paris, en 1618, avec explications, par le docteur d'Illaire. Il est clair que ce n'est pas là un livre populaire, non plus que la traduction du Canon publiée par le P. Véron, sur lequel s'appuie Voisin, malgré la qualité de jésuite que portait le célèbre controversiste. Nous en dirons autant de la traduction que fit paraître, en 165i, le pieux François de Harlay, archevêque de Rouen, oncle de l'archevêque de Paris. Cette traduction, accompagnée d'un commentaire, est destinée à compléter les instructions célèbres que ce prélat a données sur la messe. Voisin cite encore une autre version de l'ordinaire de la messe, publiée par La Milletière, en 1646, avec l'approbation des évêques de Mon tau ban, de Grasse

(1) Pour être complet, Voisin aurait dû mentionner l'ouvrage suivant publié à Lyon, en 152o, et réimprimé en 1664 : Les Cautèles, canon et cérémonies de la Messe, ensemble la Messe, etc. Le tout en latin et en français; le latin fidèlement extrait du Missel à l'usage de Rome.

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et de Saint-Brieuc,et la traduction du missel entier par Catalan, imprimée en 165i, avec l'approbation de quatre docteurs de la Faculté de Paris. Nous ignorons si la traduction de La Milletière n'était pas accompagnée d'un commentaire.

Voisin a oublié, ou n'a pas connu la traduction de l'ordinaire de la messe imprimée à Lyon, en 1607, avec approbation de l'Ordinaire, et réimprimée à Rouen, en 1609. Il ne cite pas non plus la traduction entière du missel publiée en 1654, parle docteur Desplats, et réimprimée dans les années 1655, 1687 et 1697. Il paraît que la Sorbonne prit l'éveil peu de temps après, puisque, dans une déclaration de la Faculté en date de 1661, elle affirme avoir refusé, en 1655, son autorisation à une version française du Bréviaire romain.

Quoi qu'il en soit, on n'eut plus de doute sur les intentions du parti, lorsque, en 1660, on vit paraître le Missel français de Joseph de Voisin, portant l'approbation des vicaires généraux du cardinal de Retz. On sait que ce trop fameux prélat s'était voué aux intérêts de Port-Royal; ce genre d'opposition lui semblait de bon goût, et les solitaires de cette nouvelle Thébaïde, peu indulgents pour les casuistes, savaient l'être au besoin pour leurs amis. Les deux vicaires généraux du cardinal de Retz étaient Jean-Baptiste de Contes, chanoine de Notre-Dame, et Alexandre de Hodencq, curé de Saint-Séverin. Dans leur permission d'imprimer le Missel français, ils s'appuyaient sur une approbation de la Sorbonne, qui, dans sa déclaration de l'année suivante, la déclara supposée, convenant toutefois que la Faculté avait été consultée par le sieur de Voisin, non sur une traduction du missel en langue française, mais sur une explication des messes de l'année.

L'apparition du livre fit du bruit, et l'Assemblée générale du clergé tenant en ce moment ses séances à Pontoise, il ne tarda pas à lui être déféré.  La Providence avait

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disposé toutes choses afin d'amener, sur l'importante question des traductions populaires de la Liturgie, une décision qui exprimât tout à la fois le sentiment du clergé de France et la doctrine du Siège apostolique. Ce qu'il y eut de remarquable, c'est que le rapport contre le missel traduit fut fait par François de Harlay, qui occupa plus tard le siège de Paris, et avait déjà succédé à son oncle sur celui de Rouen. Pierre de Marca, encore archevêque de Toulouse, eut aussi une grande part à la condamnation de l'entreprise de Voisin. Ce prélat n'était pas de l'Assemblée; mais on l'y convoqua extraordinairement pour avoir son avis sur cette affaire.

Ainsi la censure des traductions françaises de la Liturgie se trouve avoir eu pour promoteurs deux des prélats les plus zélés pour le gallicanisme : le premier, qui eut plus tard l'influence la plus énergique dans l'Assemblée de 1682, et détermina d'une manière si funeste l'innovation liturgique par son Bréviaire parisien de 1680 ; le second, qui est considéré comme un des principaux docteurs du système gallican, par son fameux Traité De Concordia sacerdotii et imperii, sur lequel il avait été contraint d'envoyer à Rome une déclaration en forme de désaveu, pour avoir ses Bulles à l'évêché de Conserans, et plus tard à l'archevêché de Toulouse.

Arnauld prétend que l'Assemblée de 1660 ne s'occupa du Missel de Voisin que pour plaire au cardinal Mazarin, qui avait besoin en  ce moment de faire quelque chose , d'agréable à la Cour de Rome, dont on craignait un éclat a en faveur du cardinal de Retz, dans la personne duquel la liberté de l'Église avait été violée (1). Cette supposition ferait peu  d'honneur  à l'Assemblée;  mais   on connaît l'audace de la secte et son habitude de décliner la valeur des actes rendus contre elle, sous le prétexte des motifs

(1) Défense des Versions de l'Écriture sainte et des offices de l'Église, et des ouvrages des Pères, page 100.

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étrangers qui les auraient commandés. Toujours est-il que le fougueux docteur est obligé de convenir que l'Assemblée faisait une chose agréable à Rome, en condamnant la traduction du missel. Pour des catholiques, il n'en faut pas davantage.

Quant à ce que prétend Arnauld, que l'Assemblée, et 1 ensuite le Pape, ne condamnèrent l'œuvre de Voisin que dans la crainte qu'on ne se mît bientôt à dire la messe en français, il y a deux choses à considérer : la première, que les versions de la Liturgie à l'usage des fidèles sont condamnées par les prélats et le souverain Pontife, comme étant en elles-mêmes contraires à l'esprit de l'Eglise; la seconde, que si l'on avait des craintes au sujet de l'envahissement de la langue vulgaire jusque dans le sanctuaire, elles n'étaient pas tout à fait sans fondement, puisque le même parti qui avait fabriqué et propagé la tradition de Voisin, ne tarda pas à donner en Hollande le spectacle de la Liturgie célébrée en français, entreprise qui fut érigée en principe dans le code de la secte par la 86e proposition de Quesnel.

Un autre genre d'influence qui, selon Arnauld, pesa sur l'Assemblée de 1660, fut la domination de M. Cornet et de ses consorts (1) ; c'est dire assez que les catholiques avaient pris l'alarme, et firent leur devoir. Nicolas Cornet, grand maître du collège de Navarre, dont Bossuet, son élève, se fit une gloire de prononcer l'oraison funèbre, a eu l'honneur d'associer son nom au triomphe de l'Église et de la foi, dans la condamnation des cinq propositions de Jansénius. « Il s'était opposé dès l'abord à ces grands hommes, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux; mais plus capables de pousser les choses à l'extrémité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus pro près à commettre ensemble les vérités chrétiennes, qu'à

(1) Défense des Versions de l’Écriture sainte, etc., page 165.

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les réduire à leur unité naturelle. Ce parti zélé et puissant charmait du moins agréablement, s'il n'emportait  tout à fait la fleur de l'École et de la jeunesse; enfin, il n'oubliait rien pour entraîner après soi toute la Faculté de Théologie. Notre sage grand maître connaissait les endroits par où ces nouveaux docteurs semblaient tenir les limites certaines, et ceux par lesquels ils s'en étaient divisés. C'est de cette expérience, de cette connaissance exquise, et du concert des meilleurs cerveaux de la Sorbonne, que nous est né cet extrait de ces cinq a propositions, qui sont comme les justes limites par lesquelles la vérité est séparée de l'erreur, et qui étant, pour ainsi parler, le caractère propre et singulier des nouvelles opinions, ont donné le moyen à tous les autres de courir unanimement contre leurs nouveautés inouïes.  »

« C'est donc ce consentement qui a préparé les voies à ces grandes décisions que Rome a données; à quoi notre très sage docteur, par la créance qu'avait même le souverain Pontife à sa parfaite intégrité, ayant si utilement travaillé, il en a aussi avancé l'exécution avec une pareille vigueur, sans s'abattre, sans se détourner, sans se ralentir : si bien que par son travail, sa con duite, et par celle de ses fidèles coopérateurs, ils ont été contraints décéder (1). »

Nous n'avons pu résister au plaisir de citer ces lignes de Bossuet, qui font si bien connaître toute l'étendue du service que Cornet rendit à l'Église universelle, en préparant la condamnation des modernes calvinistes. Si elles expliquent l'antipathie d'Arnauld et de ses consorts contre un homme qui aida puissamment Rome à porter le coup mortel aux erreurs de la secte, elles nous font comprendre en même temps les motifs qui engagèrent Cornet à signaler

(1) Oraison funèbre de Nicolas Cornet. Œuvres de Bossuet, tome XVII, pag. 629-31.

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son zèle et sa droiture dans la poursuite des traductions françaises de la Liturgie.

Nous ne pouvons donner tout le détail des séances de l'Assemblée pour la condamnation des missels en français; on peut les lire au procès-verbal (1); mais nous devons insérer ici, comme un document précieux et solennel, la lettre-circulaire que les prélats adressèrent à tous les évêques de   France, pour les engager à défendre, sous peine d'excommunication, toutes les traductions de la messe en langue vulgaire. Cette pièce, qui fut rédigée, au nom de l'Assemblée, par Pierre de Broc, évêque d’Auxerre, est remarquable par la dignité du langage, et par le soin avec lequel le sens et les motifs de la condamnation sont exposés. Elle était signée par François de Harlay, archevêque de Rouen, président de l'Assemblée, et fut insérée au procès-verbal, comme un monument de la sagesse et de l'orthodoxie des prélats français. Il faut observer que l'Assemblée, dans sa lettre aux évêques, évite de faire porter sa condamnation sur la seule traduction du Missel de Voisin, qu'elle affecte même de ne pas nommer, afin d'atteindre généralement les autres traductions françaises de la messe, qui, comme nous l'avons vu, avaient été publiées jusqu'alors pour l'usage des fidèles, même avec approbation, ou pouvaient l'être dans la suite. C'est donc en principe qu'elle déclare ces sortes de traductions illicites, et contraires à l'esprit de l'Église catholique. Voici la teneur de cette circulaire importante, telle que la reçurent tous les évêques de France qui n'étaient pas présents à l'Assemblée :

« Monsieur,

Nous avions lieu de croire que ce bienheureux concert des autorités souveraines, spirituelle et temporelle

(1) Procès-verbaux des Assemblées générales du  clergé  de France, tome IV, pages 623-633.

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avait assoupi pour jamais ces funestes nouveautés de nos jours qui ont fait tant d'éclat et de  maux  dans l'Église, en séparant les cœurs et la foi des fidèles ; mais au moment où nous avons cru être dans le calme et la tranquillité, nous   avons   vu  paraître   avec   douleur d'autres  nouveautés  (bien que   sans aucun mauvais dessein du côté de ceux qui ont pris part à promouvoir la chose), dont le coup était d'autant plus à craindre, qu'elles se sont présentées sous des appas trompeurs, et des nuages formés d'une matière si déliée qu'il était bien  malaisé d'en  connaître les faux  jours, sans le secours des lumières du Ciel. Ces nouveautés,Monsieur, sont des   versions du  Missel romain en langue vulgaire, contre la pratique de l'Église et la doctrine des Conciles et des Pères, sous prétexte de l'instruction et de la consolation des fidèles. Ce n'est pas d'aujourd'hui que l'ennemi de la foi et de notre salut, pour introduire ses erreurs, s'est servi des apparences trompeuses de la piété et de la dévotion. C'est par là que toutes les hérésies se sont subtilement glissées dans le sein de l'Église, et jamais nos  yeux et nos esprits ne sont trompés  que par les fausses  couleurs de la ressemblance :  mais grâces immortelles à la providence de Dieu, qui nous a donné le zèle et les lumières dans cette Assemblée générale du Clergé; fortifiés de celles de MM. les Évêques qui se sont trouvés en cette ville de Paris pour les affaires de leur Église, nous avons tâché d'empêcher, par  une délibération unanime de toutes les provinces, que ce poison ne se portât plus avant, de crainte que les âmes  innocentes ne fussent trompées en suivant ces faux prétextes d'instruction et ces ombres dangereuses de piété, en voulant pénétrer, par la lecture de ces Livres sacrés, dans des mystères qui ne  doivent être traités que par  les prêtres et les ce pasteurs de l'Église, et non par  des laïques,   moins

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encore par des ignorants et des femmes. C'est pourquoi l'Église, pour s'acquitter dignement de ce divin sacrifice, a reçu par tradition apostolique les ordres et les formulaires des Consécrations qu'elle fait en ses Messes et Liturgies ; et ces Livres saints, qui contiennent ses ordres et ses sacrées cérémonies, sont toujours demeurés en la possession des prêtres. Il est vrai que les Pères ont de tout temps désiré et travaillé avec grand soin à ce que les fidèles fussent instruits de la vérité et de la majesté de ces divins mystères ; qu'ils fussent présents à la célébration, et que comme étant une portion de l'Église, ils joignissent leurs vœux à l'action du prêtre, qui en est le seul et véritable sacrificateur, sous l'auto rite de Jésus-Christ ; mais ils n'ont jamais présenté aux laïques ces sacrés formulaires pour leur servir de livres de dévotion en y assistant. L'on ne peut pas de là tirer un juste sujet d'accuser ces saints Pères qui sont nos prédécesseurs, d'avoir été négligents de pourvoir aux moyens nécessaires pour l'instruction des chrétiens, dans la piété et dans l'usage de ces mystères, sous prétexte qu'ils n'ont pas introduit des versions du Missel en langues vulgaires, puisqu'ils leur en ont expliqué l'importance et l'effet avec tant de soin et d'industrie. C'est le moyen que le saint concile de Trente a prescrit, pour maintenir la doctrine orthodoxe, et pour exciter la dévotion des fidèles, ordonnant que les évêques, et par leurs ordres, les curés et les prédicateurs expliquent au peuple les mystères de la messe, les jours de dimanches et de fêtes, jugeant que leur avancement dans la doctrine et dans la piété serait plus grand et plus assuré par ces instructions, que si ce divin sacrifice était célébré en langue vulgaire, ainsi que les hérétiques ont voulu faussement persuader qu'il était nécessaire pour instruire les peuples. C'est aussi ce qui a obligé l'Assemblée de condamner ces

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traductions, sans qu'elle se soit engagée jusqu'à présent d'en examiner la fidélité, s'attachant à la lettre de la  décision du concile de Trente, qui n'approuve point ces versions vulgaires, s'étant contenté d'ordonner les expositions et interprétations de cet adorable mystère, dont nous avons estimé être nécessaire de vous donner avis, et vous envoyer notre délibération sur ce sujet, ne doutant point, Monsieur, que vous n'apportiez tous vos soins pour la faire exécuter dans votre diocèse, empêchant le débit et l'usage de ces sortes de missels, et faisant défense de les lire sous peine d'excommunication. Agissant de la sorte, et conservant entre nous cette unité de l'Esprit de Dieu, tant recommandée par l'Apôtre saint Paul, et demeurant liés et attachés à l’Église romaine, qui est le Siège de saint Pierre, le centre de la foi et le trône de la vérité, nous attirerons les bénédictions du Ciel sur l'Église, sur l'État et sur nous ; vous priant et exhortant d'user en ce rencontre de votre zèle et conduite accoutumée, et vous assurant que nous sommes,

« Monsieur,

« Vos très humbles et très affectionnés serviteurs et confrères, les Archevêques, Évêques, et autres Ecclésiastiques députés en l'Assemblée générale du clergé de France.

« François, Archevêque de Rouen,Président. »

L'évêque d'Auxerre avait pareillement rédigé, au nom de l'Assemblée, une lettre collective au Pape, pour lui rendre compte de la condamnation qu'elle venait de faire des traductions françaises du missel, et lui  demander, dans cette grave affaire, le concours de l'autorité apostolique.

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Cette lettre est éloquente et respire un goût d'antiquité qui rappelle les meilleurs temps. Nous l'insérons en note, à la fin de ce chapitre (1). Elle fût remise au Nonce Piccolomini, pour la transmettre à Alexandre VII.

La question du missel traduit en français avait été ouverte à l’Assemblée le 22 novembre 1660; le 7 décembre, lès prélats conclurent à la suppression de toutes les traductions, et ce fut dans la séance du 5 janvier 1661 qu'ils approuvèrent les deux lettres aux Évêques de France et au Pape, et qu'ils en décrétèrent l'envoi. Le 16 dû même mois, le Roi rendit un arrêt, sûr la demande de l'Assemblée, ordonnant, par tout le royaume, la saisie et la suppression de tous les exemplaires des traductions françaises du missel. Nous donnons ci-après le texte de cet arrêt, qui appartient a l'histoire de l'Église de France (2).

Cependant, le sieur de Voisin, mécontent dès démarchés de l'Assemblée au sujet de sa traduction, avait porté ses plaintes aux vicaires généraux dû cardinal de Retz, avec l'approbation desquels son livré avait paru. Leur appui ne lui manqua pas dans cette conjoncture. Les sieurs de Contes et de Hodencq fulminèrent par une ordonnance, en date du 19 janvier, dans laquelle ils s'appuyaient sur le fait des versions antérieures, et notamment sur la bienveillance avec laquelle l'Assemblée de 165o avait accueilli le Rituel de Rouen qui lui était présenté par l'archevêque de Harlay, dont le neveu et le successeur présidait en ce moment la nouvelle Assemblée. Ce rituel contenait une traduction française de l'ordinaire de la Messe, destinée à servir de base aux instructions que les curés devaient donner aux fidèles sur les prières du saint Sacrifice. Cette traduction, renfermée dans un livre à i'usage exclusif dés prêtres, n'avait donc rien de commun

(1)  Vid. la note A.

(2)  Vid. la note B.

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avec les versions que proscrivait l'Assemblée. Les vicaires généraux concluaient cependant à permettre derechef la lecture du missel traduit en français par lé sieur de Voisin, après avoir préalablement protesté contre l'entreprise de l'Assemblée, comme attentée sans légitime pouvoir, contre l'autorité et juridiction de l'archevêque de Paris, en son diocèse.

On sait que les Assemblées du clergé dé France n'avaient pas, à proprement parler, de juridiction, et qu'elles n'étaient en aucune façon des conciles. Celle de 1660 ne pouvait procéder dans le for extérieur contre le Missel de Voisin ; elle s'était bornée à un simple arrêté, et n'avait agi auprès des évêques non présents que par voie d'exhortation. Toutefois, les prélats assemblés furent sensibles à l'insulte que leur adressaient les vicaires généraux de Paris, et dans la séance du 14 janvier, ils prirent les résolutions suivantes : « L'Assemblée a déclaré que son arrêté du 7 décembre, qui a été fait pour le bien commun des diocèses de ce royaume et pour la conservation de l'usagé universel de l'Église, confirmé par le concile de Trente, que l'on a voulu changer au grand scandale du public, par des traductions du missel en langue Vulgaire, permises saris un pouvoir suffisant, saris le consentement de l'Église gallicane et sans l'autorité du Saint-Siège, sera exécuté selon sa forme et  teneur, et ce nonobstant l'ordonnance de MM. les vicaires généraux de Mgr l'archevêque de Paris, que l’Assemblée a déclaré contenir des maximes fausses, téméraires,  scandaleuses, tendantes à schisme, séditieuses et injurieuses à tout l'ordre épiscopal, à l'Église gallicane et à l'autorité du Roi, qui, par son arrêt  du 16 dudit mois précédent, condamne ladite ordonnance et appuie de son autorité l'exécution de la susdite délibération; et attendu la témérité du sieur Voisin qui a présenté la requête contenue dans ladite ordonnance,

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et des grands vicaires qui ont prononcé sur icelle, l'Assemblée a ordonné qu'il sera écrit une lettre circulaire à tous MM. les Prélats du Royaume, pour les exhorter à ne point admettre ledit Voisin à aucun emploi ecclésiastique, qu'il n'ait fait une réparation convenable, soit en présence de l'Assemblée, elle tenant encore, soit devant MM. les Prélats qui se trouveront à la Cour, après qu'elle sera finie; et à l'égard desdits vicaires généraux, elle les déclare incapables d'entrer dans les Assemblées générales du clergé, et d'y avoir voix active et passive, jusqu'à ce que par les mêmes voies ils aient réparé l'injure qu'ils ont faite à l'Église par leur ordonnance. Comme aussi elle a résolu que S. M. sera avertie de cette entreprise, et très humblement suppliée de protéger l'exécution de la pré sente délibération. Mgr l'évêque d'Auxerre a été prié de faire la lettre (1). »

Il était difficile d'infliger un blâme plus sévère aux sieurs de Contes et Hodencq; mais les deux vicaires généraux, dévoués au parti janséniste, et choisis par un prélat qui avait donné de fortes garanties à Port-Royal, tenaient bon pour l'œuvre de Voisin, dans laquelle ils respectaient naturellement une des démonstrations de la secte qui leur était chère. On les vit, le 8 juin de la même année 1661, publier un mandement sur le Formulaire d'Alexandre VII, dans lequel ils préparaient aux jansénistes un moyen d'éluder les conséquences de la signature. Ce mandement excita de nouvelles réclamations dans l'Assemblée du clergé, et motiva, sur la demande du Roi, un bref d'Alexandre VII, adressé aux deux vicaires généraux, dans lequel le Pontife les accuse de semer l'ivraie dans le champ du Seigneur, et d'être les perturbateurs de l'Église catholique (1).

(1) Procès-Verbaux du Clergé, tom. IV, page 629.

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Un autre bref, adressé au nonce Piccolomini et à l'archevêque de Toulouse, commettait ces deux prélats pour procéder contre les sieurs de Contes et Hodencq, casser leur mandement, les déposer de leur office, et élire en leur place un vicaire apostolique, s'ils le jugeaient à propos, pour l'administration du diocèse de Paris. Les deux brefs étaient du Ier août 1661. Les commissaires apostoliques hésitèrent à user de leurs pouvoirs, et telle était la puissance du parti que l'affaire s'arrangea à l'amiable. Les vicaires généraux, par un nouveau mandement, en date du 31 octobre, révoquèrent le précédent, et ordonnèrent purement et simplement la signature du Formulaire. L'année suivante, le cardinal de Retz ayant donné sa démission de l'Archevêché de Paris, le chapitre nomma ses vicaires généraux, et les sieurs de Contes et Hodencq furent écartés de l'administration. La paroisse de Saint-Séverin commença, sous le régime de Hodencq, à devenir l'un des quartiers généraux de la secte janséniste à Paris. Mais revenons à l'Assemblée de 1661.

Le 4 février, l'évêque d'Autun proposa la publication d'un recueil qui contiendrait les sentiments des auteurs catholiques sur les traductions de la Liturgie en langue vulgaire. L'Assemblée accepta ce projet avec empressement, et le livre fut en vente dès le 9 juin; nous en avons parlé ailleurs (2).

Le zèle de l'Assemblée fut sensiblement encouragé par la belle conduite de l'évêque d'Acqs, qui écrivit aux prélats une lettre dans laquelle il désavouait l'approbation qu'il avait donnée au Missel de Voisin; mais elle reçut une récompense bien plus flatteuse encore, par l'arrivée de deux brefs d'Alexandre VII, en réponse à la lettre que

(1)  Malorum zizaniorum in agro dominico seminatores, Ecclesiae catholicae perturbatores. (Procès-Verbaux du Clergé, tom. IV. Pièces justificatives, pag. 176.)

(2)  Institutions Liturgiques, t. II, p. 14.

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l’évêque d’Auxerre avait écrite au Pontife, pour soumettre la question des. traductions de la Liturgie en langue vulgaire, au jugement du Siège apostolique. Nous, avons donné ailleurs le premier de ces deux brefs (1); le second était adressé directement aux prélats de l'Assemblée, et les félicitait du zèle qu'ils avaient montré dans cette circonstance. La cause était donc désormais finie, et selon les Lettres apostoliques sollicitées par le clergé de France, la traduction du missel en langue vulgaire devait être considérée comme une nouveauté qui déformerait l’éternelle beauté de l’Église,  et capable d'engendrer la désobéissance, la témérité, l’audace, la sédition, le schisme et plusieurs autres malheurs; les auteurs d'une telle innovation devaient être regardés, comme des fils de perdition, curieux de nouveautés pour la perte des âmes, au mépris des règlements et de la pratique de l'Église. Tel est le jugement du Siège apostolique, dont on peut voir les termes dans le, premier bref, qui porte en tête ces mots : Ad futuram rei memoriam.

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