Institutions liturgiques (page 120)
Cet abaissement se remarque même sur les éditions des livres romains publiées à diverses reprises, soit à Paris, soit à Lyon, depuis vingt-cinq ans environ. La plupart sont déshonorées par de grossières incorrections, et toutes sont imprimées sur un papier de mauvaise
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qualité. On commence depuis quelque temps à sentir ce grave inconvénient, et des éditions plus convenables se préparent. Mais nous serions injuste en ne mentionnant pas ici l'édition du Missel romain publiée à Rennes, en 1847, chez Vatar; nous y voyons l'indice d'un retour remarquable aux saines traditions. La première de toutes les éditions françaises données en ce siècle, elle a paru avec le rouge aux titres et aux rubriques, et son exécution générale est d'une noblesse et d'une élégance qui ne sont point surpassées dans les meilleures éditions de Malines. Cet exemple méritait d'être imité, et déjà, en plusieurs de nos imprimeries, on prépare la publication de Bréviaires et de Missels romains qui paraîtront aussi ornés de la couleur liturgique, et avec les accessoires qui constituent le caractère particulier des livres du service divin. Ainsi, le retour de nos Eglises à la prière romaine finira par restituer leur dignité aux livres de la Liturgie, comme l'altération des antiques formules avait entraîné la dégradation de ces livres eux-mêmes, en vertu de cette inviolable loi des affinités que nous avons rappelée plus haut.
En terminant ce chapitre sur les livres liturgiques considérés depuis l'invention de l'imprimerie, il nous reste ; à dire quelque chose des monuments de la calligraphie appliquée à ces mêmes livres, postérieurement à la découverte de l'art typographique. Les regrets que nous avons exprimés en voyant disparaître de l'autel et du choeur tant de chefs-d'œuvre d'art et de patience, qui devaient céder la place aux produits, merveilleux assurément, d'un procédé qui tient pour le moins autant de la mécanique que de l'intelligence, ces regrets furent ressentis par tous ceux qui avaient à cœur le culte des traditions. En beaucoup de lieux, les manuscrits restèrent en possession des honneurs dont ils avaient joui jusqu'alors, et quand la réforme de la Liturgie, qui fut un des fruits du concile de Trente, dut être appliquée dans
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les diverses Églises, les plus illustres firent refaire sur parchemin de nouvelles copies, par d'habiles calligraphies, quand la gravité des modifications qui avaient été introduites par saint Pie V ne permettait pas d'adapter les anciens exemplaires aux usages nouveaux (1). On peut même affirmer que l'emploi des manuscrits n'a jamais entièrement cessé dans les grandes Églises, principalement pour les livres du chœur. On les retrouve dans les cathédrales et les monastères insignes des pays étrangers, et en France, avant la persécution qui signala la fin du siècle dernier, rien n'était plus ordinaire que de voir étalés sur le pupitre ces énormes et splendides in-folio sur parchemin, qui rappelaient les jours anciens. Lors de l'innovation, au XVIII° siècle, plusieurs Églises, entre autres celle de Paris, firent transcrire sur vélin les nouvelles mélodies; quelques débris de ces livres se sont conservés jusqu'à nos jours.
Nous avons peu de noms propres à citer des calligraphies de cette dernière époque. Verena Infeld, abbesse de Beindt, qui mourut en 1520, exécuta un missel pour son monastère (2). Vers la fin du XV° siècle, Mathias Hartunge,moine de Saint-Étienne de Wurtzbourg, transcrivit un psautier, conservé dans la Bibliothèque de Nuremberg (3), et Catherine d'Eschenfeld, religieuse de Langendorf, un missel gardé dans la Bibliothèque de Gotha (4).
En France, on écrivait encore des livres liturgiques à la même époque. La corporation des écrivains, qui s'était maintenue à Paris, en face des imprimeurs, comme une protestation en faveur de l'antique calligraphie, reçut
(1) Voir sur cette particularité le Décret du concile d'Aix, que nous avons cité ailleurs. Institutions liturgiques, tom. Ier, pag. 446.
(2) Ziegelbauer. Tom. III.
(3) Jansen., cité par le P. Cahier.
(4) Ibid.
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néanmoins un échec sensible, en 1540. Jusqu'à cette année, elle avait été brevetée par l'Université ; ce corps refusa de renouveler le brevet. Le moyen âge s'éloignait de plus en plus, et chacun le reniait à sa manière. Ce fut cependant encore au XVI° siècle que fut écrit le riche Evangéliaire qui servait à la messe du couronnement de nos rois à Reims, et qui est gardé à la Bibliothèque de cette ville. Le calligraphe a voulu imiter l'onciale sur ce beau manuscrit; mais, plus d'une fois, l'habitude ou la distraction ont laissé échapper à sa plumé certains caractères romains, principalement pour les capitales.
On est étonné de voir, au XVII° siècle, la calligraphie sur vélin redevenir, pour un instant, l'objet d'une vogue très marquée. Il est vrai que cet art eut alors, en la personne de Nicolas Jarry, un représentant devant lequel, aujourd'hui même, les gens du goût le plus difficile sont obligés de s'incliner. L'école dont cet habile écrivain était le chef tenta même, à cette époque, d'unir les formes de l'écriture manuelle avec les procédés de la typographie. Vers 1640, Pierre Moreau, écrivain juré à Paris, publia un grand nombre d'Heures et de livres de dévotion imprimés dans un caractère qui était celui de l'écriture appelée bâtarde. On rencontre encore de temps en temps quelques-uns de ces livres, publiés avec privilège du Roi. Une telle liberté ne fut pas du goût des libraires et imprimeurs de Paris. Des plaintes furent portées au Parlement, et un jugement intervint, portant défense à Moreau de vendre ses livres ; ce qui fut exécuté (1).
C'était donc désormais avec la plume seulement que les calligraphies pouvaient essayer de faire concurrence aux imprimeurs. Nicolas Jarry, qui s'était illustré dès son début, en 1641, par la célèbre Guirlande de Julie,
(1) La Caille, Histoire de l'Imprimerie et de la Librairie, pag. 295.
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son chef-d'œuvre (1), se livra, dès cette même année, à la transcription des livres liturgiques. Il donna un Missale solemne, d'une grande beauté, in-folio de cent feuillets, qui fut vendu 601 francs, en 1813, et qui serait d'un bien plus haut prix aujourd'hui (2). En 1648, il écrivit pour Claude de Rebé, archevêque de Narbonne, un Officium B. Mariœ Virginis, in-16, qui se trouve maintenant à la Bibliothèque de Besançon.
Louis XIV, qui avait en toutes choses le sentiment de la grandeur, voulut que les livres liturgiques de sa chapelle de Versailles fussent le produit de l'art calligraphique. Il fît exécuter entre autres les livres du choeur, en grosses lettres et en grosses notes, avec une rare magnificence. Louis XV fit continuer ce grand œuvre, et nous citerons, en particulier, l'Épistolier, qui date de 1767, et qui est d'une exécution merveilleuse. La Bibliothèque nationale conserve encore une partie de ces livres, tous remarquables par une rare élégance. Les calligraphies y ont reproduit le caractère romain pour les textes mêmes; les rubriques sont en écriture bâtarde. Quant aux vignettes qui embellissent encore ces livres, nous en parlerons plus loin.
Deux autres calligraphes liturgiques se signalèrent vers la fin du XVII° siècle. Le premier est Dom Daniel d'Eaubonne, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, qui consacra trente années de sa vie à écrire un magnifique Graduel, pro solemnioribus totius anni festivitatibus, à l'usage de l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen. Ce splendide monument, terminé en 1682, est présentement conservé à la Bibliothèque publique de
(1) La Guirlande de Julie, in-folio de 3o feuillets, fut vendue 14,510 fr. en 1784, à la vente de la Bibliothèque du duc de La Vallière, et après avoir été en Angleterre, elle est rentrée depuis dans la famille de La Vallière.
(2) Catalogue de Scherer.
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Rouen. Le second est Jean-Baptiste Rousselet, que son habileté dans la calligraphie faisait considérer comme l'émule et le successeur de Nicolas Jarry. Il exécuta, en 1698, pour la Sainte-Chapelle de Paris, deux livres de chœur, in-folio, dont on vante la merveilleuse beauté, et qui furent offerts par Louis-Gaston Fleuriau, alors trésorier de cette église. Nous ignorons si ces précieux monuments ont été conservés, ou s'ils ont péri dans la tempête révolutionnaire.
Le XVIII° siècle, comme nous l'avons dit, produisit aussi ses manuscrits liturgiques pour le lutrin, à l'usage des grandes églises; on en cite peu, cependant, qui aient eu un grand mérite esthétique. Dans les monastères, principalement, on exécuta un nombre considérable de livres de chœur, non plus au pinceau ni à la plume, mais ; au moyen de cuivres découpés à jour, et formant, par leurs vides, les lettres et les notes de chant dont on avait besoin. Cette manière expéditive de procéder ne donnait pas des résultats bien remarquables ; tout y était, la plupart du temps, d'une uniformité sèche et dure, et purement matérielle. Néanmoins, comme il n'est pas un seul point sur lequel le génie de l'esthétique appliqué à la Liturgie n'ait produit son chef-d'œuvre, nous avons à produire un monument remarquable qui doit son existence à ce procédé. C'est un in-folio sur parchemin, conservé à la Bibliothèque de Mayence, et intitulé : Officia Sanctorum per laminas œneas depicta. Ce beau livre est l'œuvre d'un chartreux, nommé Thomas Bavert, qui l'acheva le 26 septembre 1760. Non seulement l'écriture et la notation s'y distinguent par la plus étonnante délicatesse, mais l'artiste est parvenu, au moyen des découpures aériennes de ses lames de laiton, à imiter la plus fine gravure dans les riches encadrements du titre de cet admirable volume, qui n'a pas moins de deux cent cinquante-deux pages.
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Pour citer au moins le nom d'un véritable calligraphe liturgique, au XVIII° siècle, nous signalerons François-Joseph Bonnardet, religieux du couvent des Augustins de Lyon, qui, de 1735 à 1739, exécuta les six immenses volumes, Graduel et Antiphonaire, que l'on conserve dans la Bibliothèque publique de cette ville.
Le XIX° siècle ne paraît pas, du moins en France, avoir produit rien qui mérite la peine d'être cité en fait de calligraphie liturgique. Le sentiment de l'esthétique religieuse, appauvri de siècle en siècle, a fait si tristement défaut de nos jours, et d'ailleurs les ressources matérielles de nos églises spoliées sont si faibles, que l'on n'a pas trop le droit de s'en étonner, ni de s'en plaindre. Mais nous nous souviendrons toujours de l'impression que nous éprouvâmes, en 1842, lorsque, visitant le trésor de la Métropole de Reims, après qu'on eut étalé sous nos yeux les riches offrandes que fit le roi Charles X à cette c église, à l'occasion de son sacre, nous demandâmes à voir le livre dont l'Archevêque s'était servi dans cette royale fonction. Si les objets que nous avions considérés ne nous faisaient pas pressentir quelque chose de bien merveilleux sous le rapport du goût, du moins nous comptions sur un livre liturgique orné et exécuté avec cette somptuosité qui, à défaut d'intelligence, atteste du moins la bonne volonté. Notre simplicité fut déçue. On nous montra un mince in-folio couvert d'une reliure en maroquin assez commune, et, l'ayant ouvert, nous le trouvâmes en simple papier, et, écrit à l'anglaise, d'un bout à l’autre, sans même une seule lettre rouge, et à plus forte raison sans la moindre ornementation. A la réflexion, nous comprîmes qu'il avait dû en être ainsi. A quoi bon faire transcrire, avec la dignité antique, des formules sacrées et séculaires, il est vrai, mais déshonorées par la censure qu'il leur avait fallu subir de la part d'un conseil laïque, et par les modifications auxquelles
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les avaient soumises les ordres souverains des ministres du Roi ? Il est vrai qu'il eût été plus naturel de confier aux presses de l'imprimerie royale (déjà chargées de répandre dans un moindre format cette Liturgie amendée) le léger in-folio qui devait servir dans la cérémonie elle-même, et rien, en vérité, n'obligeait d'aspirer aux honneurs du manuscrit, dans un siècle comme le nôtre, et dans une fête aussi dépourvue de l'esprit antique que le fut celle du 29 mai 1825. Que l'on nous permette du moins, en terminant ce chapitre, de relever cette nouvelle application du principe si souvent répété jusqu'ici, que dans tout ce qui tient à la Liturgie, comme dans tout le reste, la forme est pour l'ordinaire l'expression du fond.
III - CHAPITRE VIII
CHAPITRE VIII : ORNEMENTS INTERIEURS ET EXTERIEURS DES LIVRES LITURGIQUES.
NOTES DU CHAPITRE VIII
NOTE A
NOTE B
NOTE C
C'était déjà, sans doute, une haute convenance que les livres liturgiques se recommandassent entre tous par la beauté et la dignité de leur exécution comme livres ; mais, du moment qu'il était possible d'en relever encore la splendeur par des ornements particuliers, on pouvait espérer que ce nouveau genre de magnificence ne leur manquerait pas. C'est la foi qui révèle l'importance des livres liturgiques, et qui montre en eux les instruments de la louange divine, et les canaux des grâces célestes ; or la foi a été le principe de toutes les merveilles de l'esthétique chrétienne, et ce qu'elle a fait pour les églises, pour les vases de l'autel, pour tous les objets qui servent au culte divin, elle devait proportionnellement le faire pour les livres de la Liturgie.
Nous considérerons d'abord ce que l'on a fait pour préparer la matière première de ces livres. Il était possible de la disposer avec une magnificence spéciale qui pût la rendre plus digne de recevoir les caractères sacrés; de nombreux monuments qui subsistent encore, nous font voir que l'esprit de foi n'a pas fait défaut sur ce point. Sur le déclin de l'empire romain, à la veille du jour où le christianisme allait triompher, on trouve déjà des exemples de l'emploi de la teinture de pourpre sur le vélin, comme préparation d'un livre destiné à l'usage d'un empereur (1). La piété chrétienne s'empare bientôt de ce
(1) Maximin le Jeune reçut en présent de sa mère les poèmes d'Homère écrits sur vélin pourpré. (Jul. Capitolin., In Maximinum.)
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luxe pour l'appliquer aux livres sacrés, et, dès le IV° siècle, nous le voyons pratiqué par les moines d'Orient, au témoignage de saint Ephrem et de saint Jérôme.
Les livres liturgiques, à commencer par les évangéliaires, devaient naturellement avoir part des premiers à cette distinction, et seuls ils en ont joui durant de longs siècles. Mais le pourpre n'était pas la seule couleur dont le vélin de ces livres fût rehaussé ; plus tard, le violet et l'azur furent aussi employés, et on peut juger de la magnificence que ces riches couleurs répandaient sur un volume, par l'éclat que possèdent encore aujourd'hui les manuscrits liturgiques qui sont arrivés jusqu'à nous teints de ces précieuses couleurs, tout affaiblies qu'elles sont par la durée des siècles.
L'un des plus anciens est l'Évangéliaire d'Ulphilas, qui est sur vélin pourpré. Nous citerons encore en exemples, pour le vie siècle, le Psautier de Saint-Germain-des-Prés, et celui de la bibliothèque de Zurich, dans lesquels, probablement par l'action du temps, le pourpre tire sur le violet; le fameux Evangéliaire de Vérone, qui est sur vélin azuré ; celui de Brescia, qui est sur pourpre, comme celui de la cathédrale de Perugia ; celui de Saint-Germain-des-Prés , dont chaque page est teinte de pourpre d'un côté et d'azur de l'autre.
Au VII° siècle, saint Wilfrid, évêque d'York, donnait à son église cathédrale un évangéliaire sur fond de pourpre (1). Il est resté, entre autres, du VIII° siècle, sur vélin pourpré : l'Évangéliaire grec, dit de Saint-Jean de Carbonara, à Naples, maintenant à la bibliothèque de Vienne ; l'Antiphonaire de saint Grégoire, qui porte le nom de la reine Théodelinde, et se conserve dans la bibliothèque de Monza (2); l'Évangéliaire donné
(1) Dom Tassin, Nouveau Traité de Diplomatique, tom. II.
(2) Mabillon, Iter Italicum.
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par Charlemagne à son Église d'Aix-la-Chapelle, etc. Dom Martène signale un autre évangéliaire, en entier sur vélin pourpré, qui fut offert à saint Angilbert par Charlemagne, et que l'on gardait dans l'abbaye de Saint-Riquier (1). Ce beau manuscrit n'a pas péri, et il est aujourd'hui le principal ornement de la bibliothèque d'Abbeville (2).
Au IX° siècle, on est moins prodigue de l'emploi continu du pourpre sur les manuscrits liturgiques. Cette réserve était inspirée par l'économie; la teinture de pourpre ne pouvant s'obtenir pour un volume entier qu'au moyen d'une dépense considérable. Dès le IV° siècle, on voit l'évêque Théonas engager Lucien, chambellan de l'empereur, à ne pas faire écrire sur pourpre les manuscrits entiers de la Bibliothèque impériale, sans l'ordre du prince (3). Il est remarquable que le Psautier offert par Charlemagne au Pape saint Adrien Ier , vers la fin du VIII° siècle, et que l'on conserve dans la bibliothèque impériale de Vienne, n'ait qu'un certain nombre de pages sur vélin pourpré. Nous avons cependant noté plus haut deux évangéliaires exécutés par ordre de ce grand prince, et qui présentaient d'un bout à l'autre cette magnificence. Peut-être l'auguste donateur jugea-t-il que la dignité des saints Évangiles qui renferment les propres paroles de celui qui est la Vérité et la Vie, réclamait plus d'honneur encore que les Cantiques inspirés du Roi-Prophète. Néanmoins, sous son règne, nous voyons des livres purement liturgiques exécutés en entier sur vélin pourpré, tels que l'Antiphonaire de Monza dont nous avons parlé, et cet autre Antiphonaire que fit écrire
(1) Voyage littéraire, tom. II.
(2) Notice par M. de Belleval, Mémoires de la Société royale d'émulation d'Abbeville. 1836, 1837.
(3) D'Achery, Spicilegium, tom, XII.
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saint Ansegise, abbé de Fontenelle, et dont il est question dans la Chronique de ce monastère (1).
Parmi les Sacramentaires du IX° siècle qui sont arrivés jusqu'à nous, beaucoup sont remarquables par l'emploi du pourpre sur le vélin, mais toujours avec modération. Quelquefois le Canon tout entier a pour fond cette précieuse couleur; plus ordinairement, c'est le frontispice du livre, les premières pages, ou celles qui contiennent les textes que l'on a voulu distinguer davantage. D'autres fois, une ou deux lignes seulement, un mot, une simple lettre, l'encadrement d'une page ont obtenu cette distinction. Sur les évangéliaires de cette époque, on observe généralement la même manière de procéder ; les premières pages des Évangélistes, surtout de saint Matthieu, sont même assez souvent teintes en pourpre.
Mais la couleur ne s'est pas toujours maintenue dans son éclat primitif; elle est devenue foncée, obscure, et tire souvent sur le violet; plusieurs manuscrits se sont cependant assez bien conservés, pour que l'on soit à même de juger aujourd'hui encore de la magnificence de ces livres, pour l'embellissement desquels on empruntait de si royales couleurs. Ce genre de luxe ne paraît pas avoir régné au delà du X° siècle, si l'on excepte quelques rares échantillons, tels qu'au XII° siècle, l'Évangéliaire de Lieutold, qui offre encore plusieurs pages sur vélin pourpré; mais il a été une des plus hautes manifestations du respect dont les livres liturgiques méritent d'être environnés.
Cette préparation du vélin par le pourpre, le violet et l'azur, appelait un complément qui ne fit jamais défaut. On ne pouvait écrire qu'en lettres d'or ou d'argent sur des pages si précieuses ; c'est en effet ce qui a lieu constamment. Les manuscrits sur vélin de couleurs écrits totalement
(1) D'Achery, Spicilegium, tom. III.
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en lettres d'argent sont rares. L'Évangéliaire du chapitre de Vérone et celui de Brescia, antérieurs au VII° siècle et publiés par J. Bianchini, offrent un exemple de cette particularité, qui se retrouve sur un autre évangéliaire du IX° siècle, conservé autrefois à l'abbaye de Saint-Denis, et décrit par les auteurs du Nouveau Traité de Diplomatique. Il y a toutefois un certain nombre de lettres d'or sur le manuscrit de Brescia. L'Évangéliaire d'Upsal, dit d'Ulphilas, est aussi en caractères d'argent ; mais les titres et certaines initiales sont en or. Le Psautier de saint Germain est de même ; l'or n'y paraît qu'au titre de chaque psaume, à chaque fois que le nom de Dieu se rencontre, et au mot Diapsalma, qui se trouve assez souvent, comme l'on sait, sur les Psautiers de la version Italique. On fait la même remarque sur le Psautier de Zurich : il n'a de lettres d'or que sur les titres, et au dernier psaume tout entier. Nous citerons encore l'Evangéliaire de Charles de Rohan-Soubise, à la Bibliothèque nationale; le texte est aussi en argent, avec les titres et les rubriques en or. Enfin, l'Antiphonaire de Fontenelle, qui était également en caractères d'argent, et non d'or, comme on l'a écrit faussement plusieurs fois (1). Sur les vélins de couleur du IX° siècle, on a suivi généralement un procédé contraire ; for est d'emploi ordinaire, et l'argent ne paraît plus que par exception.
Mais l'usage de l'or pour les lettres dans les livres liturgiques n'était pas tellement attaché au pourpre, à l'azur ou au violet des manuscrits, qu'on ne l'employât aussi sur le pur vélin. Ainsi, de nombreux évangéliaires, psautiers et sacramentaires, qui n'ont que quelques pages teintes en couleur, sont écrits en lettres d'or dans toute leur étendue. Nous n'entreprendrons pas d'énumérer ici
(1) D'Achery, Spicilegium, tom. III.
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tous les manuscrits liturgiques que les chrysographes des différents siècles ont exécutés ; mais nous en signalerons, selon notre usage, quelques-uns. Ainsi, nous citerons l'Évangéliaire de Saint-Martin-des-Champs, dit de Charlemagne, aujourd'hui à la Bibliothèque de l'Arsenal; celui que l'on conservait à Saint-Martin de Tours, et sur lequel les rois de France prêtaient serment, lorsqu'ils étaient reçus abbés et chanoines de cette insigne Église; celui de Saint-Médard de Soissons, à la Bibliothèque nationale, le plus beau peut-être des manuscrits liturgiques que possède la France; celui de Saint-Emmeran de Ratisbonne, à Munich, digne d'être comparé au précédent ; celui de Lothaire, à la Bibliothèque nationale; celui de l'Abbaye de Hautvillers ; celui de l'abbaye de Lorck, maintenant à la Vaticane, et dont chaque ligne, en belles onciales, est écrite alternativement sur une bande de pourpre et sur une bande d'azur (1); celui de Saint-Martin de Trêves, écrit par ordre d'Ada, sœur de Charlemagne, pour être offert à cet empereur (2) ; celui qui fut trouvé dans le tombeau de Charlemagne lui-même, lorsqu'on l'ouvrit par ordre d'Othon III (3); le Psautier de Lothaire, autrefois à l'abbaye de Saint-Hubert (4); celui d'Emma, sa femme, conservé jadis à Saint-Remy de Reims (5) ; l'Antb phonaire de Gontbert, moine de Saint-Bertin (6), etc. Les manuscrits totalement en lettres d'or sont plus rares après le IX° siècle; nous citerons cependant, au X°, l'Évangéliaire donné à l'abbaye d'Epternach par Othon II (7); au XI° celui de l'Empereur Henri III, gardé à la
(1) Giorgi, Liturgia Romani Pontificis, tom. Il, lib. III, dissert. II,
(2) Gerken, Reise. tom. III.
(3) Ibid.
(4) Dom Martine, Voyage littéraire, tom. II
(5) Dom Mabillon, De Re diplomaties; Bianchini, Evangeliarium quadruplex, tom. II.
(6) Dom Martène, Voyage littéraire, tom. II.
(7) Bruschius, Chronologie, monasteriorum Germaniœ.
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Bibliothèque de l'Escurial (1); au XIV°, l'Évangéliaire de Jean d'Oppaw, dont nous avons parlé ailleurs.
Mais si le nombre des manuscrits liturgiques écrits entièrement en lettres d'or est nécessairement borné, l'emploi de l'or n'en est pas pour cela moins fréquent, quoique dans une plus faible proportion, sur un nombre considérable d'évangéliaires, de sacramentaires et d'autres livres du service divin, qui se rapportent aux VIII°, IX° et X° siècles. Quelquefois les premières pages entières étalent ce luxe dans toute sa splendeur; plus souvent les titres de chapitres, les règles de l'Office, les mots ou même les passages principaux dans les textes, sont relevés d'or, par tout le cours du volume. Les grandes et les moindres initiales en sont ornées fréquemment, sans parler des fonds d'or desquels elles se détachent, quand elles sont elles-mêmes en couleur. D'autres fois de larges bandes de cette précieuse teinture encadrent les premières pages, et même toutes celles d'un volume entier, comme sur l'Evangéliaire de Saint-Médard de Soissons.
Sur ce point comme sur tant d'autres, l'époque carloingienne a atteint au plus haut degré de la magnificence et de la grandeur. Le X° siècle descend promptement de cette élévation, et l'or disparaît des livres liturgiques, durant les XI°, XII° et XIII° siècles, sauf de rares exceptions, telles que au XI°, le Bénédictionnaire d'Aethelgar,le Missel de Jumièges, moins riche cependant que le précédent, l'un et l'autre à la Bibliothèque de Rouen ; le Sacramentaire de Bamberg, à Vienne ; le missel de l'abbaye de Saint-Denys, à la Bibliothèque nationale. Nous ne parlons pas des fonds d'or sur lesquels ressortent les personnages dans les miniatures qui appartiennent à ces trois siècles ; nous nous occupons ici uniquement de l'or employé pour rehausser l'art du calligraphe,
(1) Claudius Clemens, De Mss, Bibliothecoe Scorialensis.
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Le XIV° siècle ramena l'usage de l'or, comme ornement des lettres et des encadrements gracieux et variés dont il enrichit les livres liturgiques; il fut imité en cela par le XV° et le XVI°, et cette riche couleur a conservé, pour l'ordinaire, sur les manuscrits de cette époque un éclat et un brillant que le travail des siècles, et peut-être l'infériorité dans les moyens, ont enlevés à la plupart des œuvres que nous ont laissés les chrysographes carlovingiens. Dans les âges postérieurs dont nous parlons, on appliquait la feuille d'or sur le vélin, et on la polissait ensuite. Les calligraphies auxquels sont dus les manuscrits liturgiques qui ont été exécutés depuis l'invention de l'imprimerie jusqu'à nos jours, ont souvent aussi fait usage de l'or pour relever leurs compositions, particulièrement aux titres et aux initiales des livres de chœur, des missels ou des évangéliaires, et la perte de ce puissant moyen d'ornement n'est pas un des moindres inconvénients qu’il ait amenés l'application de l'art typographique aux livres liturgiques.
Mais l'ornementation de ces livres vénérables ne s'est pas bornée à la somptueuse préparation du vélin par les teintures de pourpre, de violet ou d'outremer, ni à l'usage de l'or liquéfié en encre précieuse; le dessin et la peinture même se sont réunis pour les embellir et pour les animer. Les livres liturgiques ont accueilli ces deux arts, ils les ont conservés durant les rudes périodes de décadence et de barbarie, et ils les ont rendus au monde, sanctifiés, régénérés, émancipés des entraves auxquelles ils avaient été trop longtemps soumis. Heureux les arts, s'ils eussent gardé plus fidèlement le souvenir de l'hospitalité sainte qui les avait abrités, et les garantit longtemps contre les tendances sensualistes qui commencèrent à se déclarer, dès le XIV° siècle, sur les manuscrits profanes !
Le désir de donner plus d'éclat et de majesté à l'écriture, surtout au début d'un livre, fit naître chez les
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calligraphes liturgiques l'idée d'orner avec un soin particulier les initiales des textes, et, pour cela, il leur fallut employer le secours du dessin. A partir du VII° siècle, on voit poindre sur les manuscrits du service divin, dans l'Église latine, ce genre d'ornementation qui était appelé à recevoir de si riches développements. Déjà le Missale Francorum, le Missale Gothicum et le Sacramentarium Gallicanum de la Bibliothèque vaticane, précieux monuments du VIII° siècle, venus originairement de l'abbaye de Fleury, présentent au commencement de certaines préfaces ou oraisons des lettres timidement ornées de fleurons et d'oiseaux. Au même siècle, le Psautier et l'Evangéliaire de la bibliothèque Cottonienne montrent que cette intention d'embellir les livres liturgiques, à l'occasion des initiales et des capitales de titres, avait séduit aussi les calligraphies anglo-saxons. Mais, sur ces deux manuscrits, l'ornementation n'emprunte pas encore ses éléments à la nature ; elle procède au moyen d'enroulements délicats et compliqués, formés avec des points à l'encre rouge.
Le VIII° siècle développa ce goût d'embellissement, et le IX° le porta à son plus haut degré de splendeur. Notre but, ainsi que nous l'avons dit, n'étant pas de traiter ici des manuscrits en général, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages spéciaux dans lesquels sont décrits les divers genres et espèces de caractères d'ornement, que la riche et souvent bizarre imagination des calligraphies employa, à cette époque, pour décorer les livres en général et ceux du service divin en particulier. Il suffit de dire ici, au sujet de ces derniers, que, sans parler des fantaisies plus ou moins ingénieuses que les artistes y exprimèrent, la nature tout entière fut mise par eux à contribution pour la formation et l'enjolivement des lettres principales. L'or, les plus vives couleurs, toutes les inventions d'une main habile et légère, furent employés pour faire de ces initiales
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autant d'œuvres merveilleuses. Souvent, en tête d'un évangéliaire, la première lettre qui s'étend d'abord sur les deux tiers de la partie supérieure de la page et s'échappe en filigrane jusqu'au bas, présentant un pied et plus de développement ; près d'elle sont semées les autres lettres qui complètent Je mot ou la phrase, presque toutes variées, et disputant de richesse l'une à l'autre. Quelquefois même, le prolongement de cette immense initiale court le long de la marge inférieure, et remonte à droite de la page, comme pour former une sorte d'encadrement. Cette ordonnance majestueuse de la première page se remarque principalement au commencement de l'Évangile de saint Matthieu, et les mots dont elle se compose ne vont guère au delà de ceux-ci : Liber generationis. De même, sur les sacramentaires, le début du Canon, orné avec la même pompe, s'arrête après Ces mots : Te igitur, clementissime ; le reste continue à la page suivante en lettres d'or (1).