Institutions liturgiques (page 121)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand on a pu contempler ces œuvres admirables du génie et de la patience religieuse de nos pères, on cesse d'être étonné de l'enthousiasme qu'excitèrent ces magnifiques initiales dont s'embellissaient principalement les livres liturgiques. La vue d'un manuscrit à lettres ornées éveilla dans le grand Alfred cet amour pour la science qui, joint à ses autres grandes et saintes qualités, en eût fait le prince le plus accompli de son siècle, s'il n'eût eu Charlemagne pour contemporain (2). Le grand empereur lui-même ne se bornait pas à faire exécuter les chefs-d'œuvre de calligraphie dont il dota tant d'églises, par les plus habiles artistes de son temps. Lui-même voulut prendre part à leurs glorieux labeurs ; les tablettes sur lesquelles il s'essayait reposaient sous son chevet, et il les

(1) Voir, entre autres, le Sacramentaire de Drogon, à la Bibliothèque nationale.

(2)  Stolberg, Vie d'Alfred le Grand, chap. V.

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en tirait souvent pour s'exercer à l'imitation des maîtres ; mais sa main, déjà trop ferme, et plus propre à l'épée qu'à la plume ou au pinceau, lui refusait le service qu'il en attendait, et ses essais trop imparfaits n'ont servi qu'à témoigner de son admiration pour les chefs-d'œuvre d'art et de patience, que d'autres accomplissaient sous ses yeux et par son ordre (1).

Sans doute, il est un grand nombre de ces œuvres que l'on pourrait critiquer plus ou moins sévèrement sous le rapport du goût ; mais il en est un nombre au moins aussi grand sur lesquelles une élégance réelle vient relever la richesse et l'air de grandeur; toutes enfin déposent d'un respect profond pour les livres qu'elles étaient appelées à décorer. Mais, de même que sur ces beaux manuscrits des VIII° et IX° siècles, la transition s'opéra décidément de la calligraphie à la peinture ; de même aussi la nécessité d'amasser de nouveaux éléments pour animer et varier les initiales et les capitales, amena promptement l'idée d'y représenter des édifices, des personnages et même des scènes entières. Les livres liturgiques de l'Église latine enrichis de ces compositions nouvelles commencent à devenir l’album conservateur des arts, le théâtre sur lequel ils vont grandir et se perpétuer. L'Eglise orientale nous avait précédés dans cette voie, comme on peut s'en convaincre par l'Evangéliaire syriaque de la Bibliothèque de Florence, exécuté en 586, par le moine Rabula, et qui ne renferme pas moins de vingt-six sujets peints d'une manière qui n'est pas toujours sans intérêt. Mais cet important manuscrit demande une description particulière; on la trouvera à la fin du présent chapitre (2).

Le premier emploi du   dessin  sur les  évangéliaires, chez les Occidentaux, paraît avoir eu lieu à l'occasion des

(1)  Eginhard,  Vita B. Caroli Magni, cap. VII.

(2)  Voir la Note A.

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canons évangéliques d'Eusèbe que, de bonne heure, les calligraphes eurent l'usage de joindre au texte sacré. On sait que ces canons sont une espèce de concorde en chiffres, au moyen de laquelle on retrouve d'un seul coup d'oeil les faits et les paroles du Christ sur lesquels les Évangélistes se rencontrent. La nécessité d'établir ces tableaux synoptiques du savant évêque de Césarée sur plusieurs colonnes, donna l'idée d'orner l'encadrement et les intervalles d'ornements propres à flatter l'œil, en exerçant le pinceau de l'artiste. Un portique formé d'arcades et de colonnes sembla de bonne heure l'accompagnement naturel des canons d'Eusèbe.

On voit par l'Evangéliaire syriaque de Rabula, que les Orientaux avaient déjà eu cette pensée dès le vie siècle; mais au même siècle, et peut-être auparavant, l'Evangéliaire   d'Ulphilas présentait   aussi   en Occident  cette particularité. L'ordonnance architecturale est très barbare sur ce dernier, de même que sur l'Evangéliaire latin dit Colbert, à la Bibliothèque nationale, qui est du VII° siècle, et sur lequel  les colonnes du portique sont simplement tracées à l'encre. Sur celui de Saint-Martin-des-Champs, ouvrage  du VIII° siècle, à la Bibliothèque de l'Arsenal, l'or brille déjà avec profusion, et le peintre a cherché à imiter sur les colonnes les marbres les plus précieux. Mais rien n'approcha jamais de  la magnificence des canons évangéliques du IX° siècle. L'Evangéliaire de Saint-Médard de Soissons figure  en  première ligne sous ce  rapport, comme en tout le reste. La richesse des marbres dont les colonnes sont formées, les  médaillons  qui  les décorent, la scène placée sous l'espèce d'attique dont le dessinateur a couronné toute son oeuvre, en font un monument aussi riche que curieux. Nous citerons encore, du IX° siècle,pour leur élégance, les canons de l'Evangéliaire de la Bibliothèque de Laon, et ceux de l'Evangéliaire de l'église du Mans, à la Bibliothèque nationale; ceux de l'Evangéliaire

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de Lothaire,  sur lequel  les portiques ont un moindre nombre de colonnes, mais où celles-ci sont ornées de feuillages et d'animaux en or; ceux de  l'Evangéliaire de Hautvillers, décorés avec la plus élégante bizarrerie.  Les Canons s'étendent quelquefois   sur vingt   et vingt-cinq pages, autant qu'il est nécessaire pour le  développement complet du travail  d'Eusèbe.   Il en   résulte des dessins d'une variété inépuisable, aux encadrements et aux entre-colonnements. Ainsi, par exemple, sur l'Evangéliaire de Hautvillers, tantôt c'est un portique à colonnes  torses ; tantôt ce sont des tourelles élancées qui forment des divisions. Des palmes s'échappent par les baies de ces tourelles; sur les frontons, des animaux et des personnages d'un dessin étonnant ajoutent à l'intérêt de ces fantastiques créations.

L'usage qui commença à  s'introduire  d'assez bonne heure et qui s'établit définitivement,  de  composer les Évangéliaires avec les seuls passages destinés à être lus à la Messe, fit cesser la coutume de placer les Canons d'Eusèbe en tête de ces livres. Du moment que ces livres ne présentaient plus le texte continu des quatre Évangélistes, la concorde n'avait plus d'application. Mais lorsque, dans les siècles suivants, les calligraphies liturgiques  transcrivaient encore un évangéliaire selon la forme première, ils ne manquaient pas d'y ramener les Canons. Ainsi fit le moine Lieutold, qui, peignant au XII° siècle le  bel Évangéliaire de la Bibliothèque de Vienne, exécuta encore avec un grand luxe ces portiques élégants qu'on admire sur les œuvres de   ses  devanciers.   Chez les  Grecs l'usage existait encore, au même temps, comme on peut le voir sur le splendide Évangéliaire de Jean et Alexis Comnène, conservé  à la Vaticane  (1).   Plusieurs   Sacramentaires

(1) Codex Urbinas Vaticanus 2. J. Bianchini. Evangeliarium quadruplex, tom. I.

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offrent un genre analogue de décoration, pour l'encadrement des tables dans lesquelles est contenu, à plusieurs colonnes, le détail des messes, des bénédictions et oraisons que renferme le manuscrit.

Le mode d'ornementation   adopté   pour  les Canons d'Eusèbe, introduisit naturellement dans les manuscrits liturgiques les compositions d'architecture. Les figures bibliques de cité et de palais fournissaient d'ailleurs à l'imagination des artistes de mystérieux thèmes à remplir. C'est de là que sont provenus les gracieux et étonnants édifices que l'on admire sur l'Évangéliaire de Saint-Médard de Soissons. Le peintre a composé ces divers sujets avec une entente de la perspective et du dessin que l'on ne saurait trop admirer. D'autres fois, les édifices servent seulement à l'ornement d'une scène  à  personnages, et n'en fournissent pas moins matière à de curieuses études pour l'histoire  de l'art. Nous citerons,  en particulier, comme un précieux répertoire de l'architecture byzantine, les   innombrables  dessins du Ménologe de Basile, que nous avons déjà mentionné, et sur lequel nous reviendrons bientôt. Sans doute, dans l'appréciation des divers monuments architectoniques que nous présentent les manuscrits liturgiques, il faut laisser une part  quelconque aux fantaisies des artistes ; mais il n'en est pas moins vrai que l'on peut aisément établir, à l'aide des miniatures de ces livres, une série précieuse et encore inexplorée d'édifices religieux ou civils qui commençant aux églises, palais ou forteresses, de style byzantin et roman, vient ensuite offrir, du XIII° au   XV° siècle, les plus charmantes applications du genre ogival, et se termine enfin sur les Bréviaires et Missels de la Renaissance par un habile et ingénieux emploi des ordres grecs.

Mais les artistes liturgiques ne se bornèrent pas à reproduire ou à inventer des types d'architecture pour l'ornement des livres du service  divin. Leur gracieuse et

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abondante imagination se donna carrière en  produisant, en dehors des lettres ornées, un nombre infini de vignettes d'ornement, sur lesquelles l'or et les plus vives couleurs furent appelés à rehausser les inventions toujours nouvelles d'un  génie inépuisable. L'époque  carlovingienne est remarquable entre toute toutes par ce genre de merveilles. Tantôt c'est l'arabesque qui court en encadrement de la page entière sur une bande pourprée comme dans l'Évangéliaire de Lothaire et dans celui de Saint-Médard de Soissons ; tantôt  les plus délicieux rinceaux sont employés à finir les lignes d'un alinéa que le calligraphe a ménagé à dessein. D'autres fois,   des rosaces  aussi gracieuses qu'originales s'épandent au centre d'une grande initiale, comme  sur la première lettre du texte de saint Luc, dans l'Évangéliaire de l'Église du Mans.

Les amateurs d'une régularité classique peuvent faire valoir, sans doute, d'excellentes raisons contre cette profusion d'ornements; mais l'œil n'en est pas moins charmé autant qu'étonné, à la vue  de ces pages resplendissantes où tous les genres de luxe sont accumulés. Nous citerons en exemple la première page de saint Marc, sur l'Évangéliaire de Claude Fauchet, à la Bibliothèque nationale, On n'y voit pas moins de dix-neuf lignes ou bandes, toutes du plus grand effet. D'abord, une arabesque courant horizontalement; suivent une   bande  de   vert, une ligne d'écriture (ce sont des vers en l'honneur de l'Évangéliste), une bande d'outremer, un rinceau horizontal, une bande d'outremer, une  ligne d'écriture, une bande de vert, un rinceau plus large, une bande de vert, une  ligne d'écriture, etc.   Le  texte s'ouvre enfin en onciales d'or, sur le parchemin blanc; mais déjà la seconde ligne est reçue sur une bande pourprée.

Ce genre d'ornementation par les vignettes et les enroulements continua d'être employé après le IX° siècle. Dans les trois siècles suivants, la main se montra moins légère

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et l'imagination moins riche; toutefois, on suit avec intérêt la filiation de cet art ingénieux dans les livres liturgiques de cette époque, et il offre encore des oeuvres dignes d'être admirées sur le Bénédictionnaire d'iEthelgar, sur le Missel de Robert de Cantorbéry, sur l'Évangéliaire de Nieder-Altach, etc.

Vers la fin du XII° siècle, le goût d'ornements se relève, et au xnie, commence décidément le règne des enlumineurs dont le nom est français, et dont l'art qui ne demandait qu'à s'exercer sur toute sorte de livres se consacra d'une manière particulière à ceux de la Liturgie. Les enlumineurs empruntèrent d'ordinaire les éléments de leurs riches bordures de page au règne végétal, dont ils imitèrent les feuillages, les fleurs et les fruits, avec une étonnante vérité. Souvent aussi, ils s'exercèrent à rendre des insectes, des pierres précieuses, et ils y parvinrent avec un rare bonheur. Leur manière se perfectionna encore dans le XIV° siècle, et on en peut voir un admirable spécimen dans le Missel de Clément VII, à la Bibliothèque d'Avignon, sur lequel, à toutes les pages, la marge de chaque 'colonne est occupée par une arabesque peinte et rehaussée d'or avec fruits et feuillages, et se prolongeant en filigrane délicat au delà du texte.

Vers la fin du XV° siècle, la licence qui après avoir souillé les premiers essais de la poésie moderne, se faisait jour dans les œuvres de l'ornementation, et jusque sur les sculptures du sanctuaire, n'eut garde de respecter les enluminures des livres. Les encadrements des Missels eux-mêmes ne furent pas épargnés. On vit des animaux profanes, des poses lascives, les personnages les moins graves de la mythologie, figurer sur les encadrements des textes les plus sacrés ; tel était le malheureux esprit de l'époque qui préluda aux désastres de la réformation. Toutefois, il faut convenir que si les livres liturgiques du siècle qui les transmit aux presses typographiques,

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méritent des reproches pour le défaut de convenance dans les ornements des marges, les scènes à personnages qu'on y admire sont généralement de la plus grande beauté, et pour l'ordinaire, n'ont rien perdu encore du caractère religieux que l'on admire dans les œuvres des siècles précédents.

Ce que nous disons ici des sujets historiques dont les livres liturgiques du moyen âge sont remplis, nous amène naturellement à parler de ce nouveau genre de richesse qui les rend si précieux à l'histoire de Fart. Nous avons cru devoir passer des lettres ornées aux décorations architectoniques, et de celles-ci aux vignettes d'encadrement ; mais nous ne perdions pas de vue cet autre mérite bien supérieur qu'ont eu les livres du service divin d'avoir été, avec les murs et les absides des basiliques, les heureux dépositaires des premiers essais et des développements de la peinture historique. Toutefois, nous tenons à faire observer que l'immense service que ces manuscrits ont rendu est uniquement dû à leur qualité de livres liturgiques. Les dessins historiques ont procédé d'abord de l'intention qu'on avait d'orner avec plus de richesse et d'invention les lettres initiales par lesquelles s'ouvraient les textes sacrés; de là on en vint à l'idée de peindre des sujets proprement dits qui eussent rapport à ces textes, au livre lui-même, à sa destination, etc. C'est donc à la Liturgie que l'art est redevable du pas immense que les miniaturistes l'ont mis à portée de faire, quand ses forces et ses moyens furent suffisamment préparés.

Les faits démontrent jusqu'à l'évidence les assertions que nous émettons ici. Pour ce qui concerne l'introduction de la peinture à personnages, à l'occasion des lettres initiales, il suffit de consulter le Sacramentaire de Gellone, manuscrit du VIII° siècle, pour reconnaître comment les ornements, jusqu'alors de pur agrément, tendirent promptement

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à devenir significatifs. Sur ce précieux manuscrit, le Canon de la Messe s'ouvre par l'image du Sauveur sur la Croix à l'occasion du T, première lettre de ces mots : Te igitur. La Messe de l'Invention de la Sainte Croix présente, dans la première lettre, un homme occupé à équarrir un arbre. La Collecte de la Messe, Tempore belli, débute par une initiale où l'on voit un guerrier armé de pied en cap. La sainte Vierge, saint Michel, saint Hermès, sainte Agathe, etc., figurent tour à tour dans la première capitale des Oraisons consacrées à leur honneur. Il est aisé de comprendre que ces essais, tout barbares qu'ils soient sur ce manuscrit wisigothique, ne peuvent déjà plus compter parmi les accidents de l'alphabet anthropomorphe; c'est déjà la peinture au service de la Liturgie. On trouve, il est vrai, vers la fin du même siècle, de rares manuscrits sur lesquels les sujets historiques sont à pleine page ; nous citerons en ce genre l'Évangéliaire dit Heures de Charlemagne, à la Bibliothèque du Louvre; mais le sujet de ces peintures est également emprunté au caractère hiératique du livre lui-même. Ce sont les quatre Evangélistes et le Christ.

Au IX° siècle, la coutume de peindre de véritables tableaux sur les livres liturgiques s'établit décidément dans l'Église latine ; mais les artistes ne renoncent pas pour cela à l'usage antérieur d’historier les capitales. Sur l'Évangéliaire de Saint-Médard de Soissons, la première page de saint Luc en offre deux exemples. Le Christ est assis dans l'initiale du mot Quoniam; la troisième lettre du même mot présente la scène de la Visitation de la sainte Vierge. Le Sacramentaire de Drogon est remarquable aussi par des initiales de diverses grandeurs, traitées de même; nous citerons comme digne d'une attention particulière le T qui ouvre la première oraison du Canon. Sur l'Évangéliaire de Louis le Débonnaire, à la Bibliothèque nationale, l'initiale de chacun des quatre textes est

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formée par l'animal symbolique de l'Évangéliste. La disposition est différente sur l'Evangéliaire de Laon; les quatre animaux réunis y forment scène autour de la première lettre du texte de saint Matthieu.

Cette coutume d'utiliser ainsi le tracé de la lettre pour y peindre un sujet en rapport avec le texte, ne s'arrête pas à l'époque carlovingienne. Dans toute la durée de la période des manuscrits, on en rencontre des exemples: mais au XIV° siècle, lorsque le dessin est devenu plus correct, et que l'art d'appliquer les couleurs a fait de sérieux progrès, cette manière d'historier les lettres produit au centre de chaque grande initiale, sur certains manuscrits liturgiques, de véritables merveilles en fait de miniature. Nous citerons encore le beau Missel de Clément VII dont nous avons déjà parlé, où cette particularité se rencontre pour ainsi dire à chaque messe; pour le XV° siècle, un Pontifical du Vatican, décrit par d'Agincourt, sur lequel les initiales sont d'une largeur qui rappelle un peu trop, peut-être, les proportions carlovingiennes, et se divisent en plusieurs compartiments habités chacun par une petite scène; l'Évangéliaire relié en vermeil, à la Bibliothèque nationale où chaque Évangile a sa grande lettre ornée à personnages ; nous signalerons entre autres le P du mot Passio, divisé en quatre sujets différents. Les beaux livres de chœur qui sont une des gloires de l'Italie, et dont nous parlerons bientôt, ne sont pas moins riches par leurs initiales historiées que par les tableaux si admirés qu'ils contiennent.

Enfin, nous rangerons, sinon dans la classe des lettres ornées, du moins dans un genre presque analogue, ces charmantes vignettes que l'on admire en tête de chaque mois, au calendrier d'un grand nombre de Missels du XV° siècle. Tantôt les saints du mois s'y présentent en groupe avec chacun  leur attribut; tantôt des scènes rustiques

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y retracent les travaux particuliers à chaque saison, - sous la protection des amis de Dieu dont les noms se lisent au-dessous, chacun à leur jour. Ce dernier genre d'ornementation se remarque quelquefois aussi, quoique plus rarement, sur des Bréviaires du même temps, par exemple, sur celui du cardinal Grimani, dont nous aurons bientôt à parler.

S'il fallait maintenant entreprendre la description des grandes vignettes dont les manuscrits liturgiques du moyen âge sont remplis, et que nous décorons tout franchement du nom de tableau, il faudrait un cadre bien autrement étendu que celui qui nous est laissé dans ces Institutions. Qu'il nous suffise de dire que, pour ne parler que des livres de l'Église latine, à partir seulement du VIII° siècle, et en ne s'arrêtant qu'aux manuscrits connus dont les miniatures méritent d'entrer dans une histoire de l'art chrétien, il y aurait de quoi occuper les labeurs d'une longue vie. On peut déjà s'en faire une idée en feuilletant les livraisons de la magnifique publication que M. le comte de Bastard a commencée, sous le titre de Peintures des manuscrits, depuis le VIII° siècle jusqu'au XVI°; encore cet ouvrage, s'élevât-il à des proportions colossales, ne saurait embrasser qu'une bien faible partie des œuvres qui mériteraient d'être signalées et reproduites.

En attendant la continuation et l'achèvement si désiré ! de l'œuvre à laquelle s'est voué M. le comte de Bastard, ceux de nos lecteurs qui désirent prendre une idée des merveilles que la peinture a confiées aux manuscrits, dans toute la durée du moyen âge, peuvent consulter l'admirable travail du R. P. Cahier, de la Compagnie de Jésus. Il serait à regretter que cet ensemble d'observations, si neuves pour la plupart, où la délicatesse du goût le dispute à la solidité de l'érudition, demeurât longtemps encore enfoui dans le tome déjà reculé d'un de

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nos recueils périodiques (1). La simple réimpression de ces articles serait un bienfait pour l'art chrétien, et sans doute l'auteur ne manquerait pas d'enrichir une réédition si désirable de nouvelles remarques et de nouveaux faits, que ses travaux continuels le mettent à même de recueillir tous les jours. Nous espérons que son amitié pour nous voudra bien excuser les instances que nous nous permettons de lui adresser ici, en face du public, et sans sortir du sujet que nous traitons, puisque la plupart des miniatures sur lesquelles les articles dont nous parlons contiennent de si habiles appréciations et de si précieuses théories, appartiennent aux manuscrits liturgiques.

Ainsi, nous n'essayerons point de raconter en détail les services dont la peinture est redevable à la Liturgie ; nous nous bornerons à rappeler, dans l'ordre chronologique, quelques-uns des principaux manuscrits, à l'aide desquels se poursuit la chaîne des miniaturistes qui 'consacrèrent leur pinceau à l'ornement des livres du service divin. Mais auparavant, nous devons dire à l'honneur de la Liturgie, que ce fut grâce à la liberté que la nature même des livres de l'autel et du chœur assurait aux peintres auxquels ils étaient confiés, qu'on vit l'art briser ses entraves, et apparaître adulte, au moment même où l'on avait toute raison de le croire encore retenu dans les langes pour de longs siècles. Presque tous les artistes auxquels, à partir du XIII° siècle, la peinture dut son essor, avaient débuté par les miniatures des missels et des antiphonaires, et leurs oeuvres sur vélin avaient dès longtemps abandonné la raideur byzantine des mosaïques et des peintures murales, lorsqu'enfin ils se hasardèrent à rendre en grand, sous les yeux du peuple, ces heureux essais dont le sanctuaire avait, pour ainsi dire, garde seul le secret. Vasari recueillant, au XVI° siècle, les

(1) Annales de Philosophie chrétienne, tom. XVIII.

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traditions historiques sur les premiers maîtres de l'art, nous les montre presque tous occupant leurs premiers loisirs à peindre des livres liturgiques, et, plus tard, Lanzi se fait un devoir de reconnaître l'immense service que ces compositions indépendantes rendirent à l'art lui-même, dès le XIII° siècle. « Les miniaturistes, dit-il, qui, à aucune a époque, n'ont été rares en Italie, contribuèrent à former ce caractère d'originalité, quel qu'il fût, en se multipliant pendant ce siècle, et en s'avançant par leur seule industrie ; car ils copiaient les objets uniquement d'après la nature, sans jamais consulter aucun modèle, soit italien, soit grec. Ils avaient même déjà été fort loin dans toutes les parties de la peinture, lorsque Giotto parut (1). »

Les noms que nous aurons à citer tout à l'heure, confirmeront amplement la remarque du savant italien; mais on verra, bien au delà du XIII° siècle, la piété catholique s'unir au génie de la peinture pour embellir les livres de la Liturgie, et, en retour, puiser dans cette occupation sainte les plus précieuses inspirations.

Un autre point qu'il est également important de signaler, c'est la relation que l'on vit s'établir d'elle-même entre les miniatures des manuscrits sacrés et la manière des sujets peints, sur les verrières des églises. L'avantage reste sans doute pour l'exécution aux scènes qui décorent les livres liturgiques, et à cause de la plus grande liberté de l'artiste peignant à son aise sur le vélin, tandis que le peintre sur Verre, gêné par les nécessités mécaniques de son art, était loin d'avoir pour opérer la même facilité, et aussi parce que les scènes que ce dernier avait à représenter ne devaient être considérées qu'à distance ; mais le rapport de ces deux ordres de peinture liturgique n'en est pas moins réel.

(1) Storia pittorica della Italia, tom. III.

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Les livres du service divin se recommandent encore par la conservation d'un grand nombre de portraits historiques qui, sans eux, ne seraient jamais arrivés jusqu'à nous. Les donateurs de ces beaux manuscrits, les personnages auxquels ils étaient offertes, les artistes qui les exécutaient, y figurent tour à tour ; Lothaire sur l’Évangéliaire et sur le Psautier qui portent son nom ; Emma, femme de Lothaire, sur le Psautier connu sous le nom de cette princesse ; Charles le Chauve sur l'Évangéliaire de saint Emmeran de Ratisbonne et sur celui de saint Denys; Henri III, et l'impératrice Agnès, sa femme, avec leurs prédécesseurs, Conrad le Salique et Gisèle, sur celui de l'Escurial; Basile II, sur le beau Psautier grec de saint Marc; à la Vaticane, la comtesse Mathilde sur son Evangéliaire ; Jean et Alexis Comnène, sur le magnifique Evangéliaire grec du XII° siècle; on pourrait conduire cette liste jusqu'au XVI° siècle, et l'enrichir de plus de cent noms importants pour l'histoire aussi bien que pour l'art.

Quant aux détails qui se rapportent directement à la Liturgie, nous dirons encore que les peintures des manuscrits du service divin sont la source la plus sûre à laquelle on puisse demander les véritables traditions sur la forme des habits sacrés, et sur l'exécution des cérémonies durant les siècles qui ne nous ont pas laissé de monuments figurés dont on puisse accepter les données avec sécurité. Le pinceau des artistes liturgiques nous a conservé les costumes, les attitudes, les ameublements sacrés, avec un détail et une abondance que l'on ne saurait trop apprécier. Un album qui recueillerait tous ces dessins, du IX° au XV° siècle, serait de la plus grande utilité pour cette partie de la science des rites ; on pourrait le compléter au moyen des verrières, sans oublier non plus les mosaïques de Rome, de Ravenne,etc.,dont un grand nombre présentent des détails liturgiques bien antérieurs au X° siècle. Quant

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aux manuscrits, il nous suffira de rappeler le Sacramentaire du Séminaire d'Autun, du IX° siècle, sur lequel on voit les quatre ordres mineurs, les trois ordres majeurs et l'Épiscopat, figurés chacun par un personnage dans le costume et les attributs qui lui sont propres (1); le Pontifical de Landolphe, à la Minerve; celui de l'Église de Lyon, du XIV° siècle, à la Bibliothèque de cette ville; celui de Boniface IX, à la Vaticane, etc.

Pour donner maintenant au lecteur une idée, si imparfaite qu'elle soit, des manuscrits liturgiques à miniatures, ; nous allons parcourir les siècles, du VIII° au XVII°, signalant sur notre route quelques-uns de ces précieux monuments de la piété de nos pères. Nous n'avons point la prétention d'approfondir la matière ; une telle œuvre, outre qu'elle serait trop au-dessus de nos forces, dépasserait totalement les moyens qui peuvent être à notre disposition; notre intention est seulement de déposer dans cet ouvrage une énumération telle quelle des principales œuvres de la peinture liturgique. Nous n'avons vu de nos yeux qu'une bien faible partie de ces monuments; un plus grand nombre nous est connu par des fac-similés ; quant aux autres, nous avons pu, comme tout le monde, les apprécier au moyen de savantes et fidèles descriptions. C'est donc tout à fait sans prétention que nous allons procéder à ce dénombrement dont nous reconnaissons tout d'abord l'imperfection et l'insuffisance.

Nous ne nous arrêterons pas ici sur l’Évangéliaire syriaque de la Laurentienne, écrit par le moine Rabula, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Ce manuscrit appartient au VI° siècle ; mais il donne lieu de remarquer que les Grecs ont précédé les Latins dans l'usage d'orner de sujets historiques les livres de la Liturgie. Le fameux

(1) Sur ce précieux Sacramentaire, voir la Note B, à la fin de ce chapitre.

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Virgile Vatican montre cependant que, longtemps déjà avant le VI° siècle, on savait historier les livres dans l'Occident, et d'ailleurs, en remontant dans l'antiquité païenne, nous apprenons de Pline que Varron avait embelli de sept cents portraits ses Vies des hommes illustres. La Liturgie chrétienne fit revivre et sut perpétuer cet usage de compléter les textes par des peintures, de même qu'elle emprunta aux rescrits des empereurs et aux plus somptueux manuscrits de la gentilité le luxe des vélins teints de pourpre et d'azur; de même qu'elle adopta et fit fleurir dans ses beaux livres l'art antique des chrysographes. Néanmoins, comme nous venons de le dire, l'Église orientale fut la première à étaler toutes ces richesses sur les manuscrits du service divin. Les réminiscences de l'ancien monde se conservèrent plus longtemps dans l'empire chrétien d'Orient; on reconnaît même souvent des allures classiques sur plus d'une miniature tracée par des mains grecques.

La chrétienté latine, au contraire, n'offre sur ses plus | anciens manuscrits liturgiques que des formes austères ; à peine quelques initiales sèchement ornées ; certaines couleurs dures et pauvres. La richesse arrive enfin ; mais elle ne se déclare d'abord que dans le matériel de l'écriture par la teinture du vélin, et Tor ou l'argent dans les caractères. Il faut attendre le vine siècle pour voir arriver les miniatures à personnages. Longtemps les types apparaissent simplement imités de ceux de l'art byzantin ; l'élément occidental semble à peine perceptible, et cependant, quand le temps sera venu, telle est la vigueur de la sève latine, qu'elle dégagera tout un art nouveau et complet, au moyen de ces livres qui, après avoir débuté par Byzance, finirent par enfanter une esthétique chrétienne qui marchait d'un tel progrès qu'elle eût pu se passer des secours de la prétendue Renaissance.

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Nous commencerons par noter pour le VIII° siècle, PAntiphonaire de saint Grégoire, conservé à Monza, et dont il a déjà été question, sous un autre rapport. On voit sur ce manuscrit la plus ancienne représentation de saint Grégoire le Grand. Le Pontife est assis devant un pupitre; une colombe balancée sur ses ailes lui dicte les chants qu'il écrit sous sa dictée (1). Comme il n'est pas probable que saint Grégoire se fût fait peindre en cette manière, il est évident que l'on ne peut admettre la tradition qui fait donner cet Antiphonaire par le saint Pape lui-même à Théodelinde ; c'est pourquoi nous préférons le reculer d'un siècle (2). Nous plaçons ensuite le Sacramentaire de Gellone (3), qui, malgré le peu de développement de ses miniatures, n'en est pas moins une œuvre capitale en ce genre pour l'Occident, ainsi que nous l'avons remarqué plus haut.

Au IX° siècle, les manuscrits liturgiques à peintures sont nombreux et dignes de l'époque. Nous citerons en tête les Évangéliaires de saint Médard de Soissons, dont nous avons déjà tant parlé, de saint Emmeran de Ratisbonne, digne en tout d'être comparé au premier, de Hautvillers, de Sainte-Geneviève, de Lothaire, de l'Eglise du Mans, des Célestins de Paris, de saint Angilbert, à Abbeville. Ils sont tous remarquables par de grandes miniatures à pleine page, dont chacune représente l'un des quatre Evangélistes ; souvent une cinquième est consacrée au Sauveur des hommes. Nous avons parlé ailleurs des lettres à personnages que l'on rencontre dans les manuscrits du IX° siècle. Quant aux peintres de ces

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