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renversement des bréviaires et des missels français ; mais l'auteur n'en tirait pas les conclusions et ne s'attaquait pas directement à un abus, qu'il croyait trop enraciné pour être détruit. Son but était surtout de compromettre une fois de plus l'école gallicane, en montrant que ses fausses doctrines et ses hardiesses à l'égard de l'autorité apostolique l'avaient conduite, sur ce terrain comme sur tant d'autres, à deux pas de l'hérésie et l'avaient aveuglée, au point qu'elle s'était fermé la source principale de la tradition et ôté des mains les armes les plus sûres de l'orthodoxie et les plus puissants moyens d'action sur les âmes.
Cette première attaque n'était qu'une escarmouche, mais elle suffit pour donner l'éveil à l'ennemi. L'organe officiel du gallicanisme était alors l’ Ami de la Religion : son rédacteur en chef, Picot, prit l'alarme et essaya de réfuter l'abbé Guéranger. Celui-ci riposta avec la verve un peu audacieuse de la jeunesse, et, sentant l'insuffisance de son esprit et de son érudition, Picot battit en retraite devant celui qu'il appelait déjà « un rude jouteur » Quels cris de désespoir n'eût pas poussés le journaliste gallican, s'il avait pu prévoir que ce jeune débutant devait porter le coup de mort, non-seulement aux liturgies, mais aux doctrines françaises du XVIIIe siècle, objet de sa sénile admiration ! Cette querelle passa inaperçue au milieu des ardentes controverses du moment. Les ultramontains, absorbés par les questions philosophiques et sociales agitées par M. de Lamennais, les directeurs eux-mêmes du Mémorial catholique toujours armés pour défendre contre les gallicans les bases mêmes de la constitution de l'Église, avaient peine à comprendre la portée d'une question si
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secondaire en apparence ; et les articles de l'abbé Guéranger étaient pour eux une fantaisie de spécialiste, qu'on pardonnait à sa jeunesse dans l'espoir de meilleurs services pour l'avenir. L'heure de la lutte décisive n'était pas venue et, à vrai dire, le champion de la Liturgie romaine n'était pas encore prêt.
Onze années s'écoulèrent avant que l'abbé Guéranger reprît sa thèse, onze années d'études, de prières, de rudes souffrances, et par là même de préparation à l'œuvre que Dieu lui réservait. En 1833, le jeune prêtre se retirait à l'ancien prieuré de Solesmes ; et là, avec le concours de quelques hommes de foi, il entreprenait de rendre à la France l'ordre bénédictin, détruit chez nous par la Révolution. Cette généreuse résolution le vouait pour toujours au service liturgique, œuvre principale et centre de la vie du moine bénédictin. Mais jusque dans l'ordre de Saint-Benoît, les traditions avaient été foulées aux pieds. La congrégation de Saint-Maur, rejetant les livres romains que son saint patron avait le premier apportés en France, s'était donnée, au XVIIIe siècle, une Liturgie dans le goût du temps, que l'on avait proclamée un chef-d'œuvre ; la réputation de cette compilation s'était étendue au-delà de la France; on la vantait en Italie, et au moment où le prieuré de Solesmes se repeuplait, les bénédictins de Hongrie faisaient réimprimer le Bréviaire de Saint-Maur et le substituaient dans leurs monastères au Bréviaire romano-monastique. Réagissant contre ces pernicieux exemples, Dom Guéranger établit à Solesmes la Liturgie romaine le 11 juillet 1833, jour de l'installation canonique de sa petite communauté. Il
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rentrait ainsi de plein droit dans la portion la plus sacrée du patrimoine bénédictin. De saint Grégoire le Grand à saint Grégoire VII et au delà, les pontifes qui ont façonné la Liturgie romaine ont été presque tous des fils de saint Benoît, et si le patriarche du Cassin a prescrit dans sa Règle une forme particulière de l'office divin, les seules différences essentielles entre les usages monastiques et les romains sont la distribution du Psautier et le nombre des leçons ; et les moines bénédictins n'ont jamais eu d'autres responsoriaux ni d'autres antiphonaires que ceux de l'Eglise romaine, accrus de nombreuses pièces de leur composition.
Rempli, dès le premier jour, avec surabondance de l'esprit de son état, le jeune prieur de Solesmes ne se contentait pas d'apporter à l'office divin une attention toujours éveillée et un saint enthousiasme ; mais, grâce à cette puissance de synthèse qui était un des caractères principaux de son génie, il savait ramener à la Liturgie comme à un point central les études qu'il poussait avec une infatigable ardeur dans toutes les directions de la science ecclésiastique. La théologie dogmatique et mystique, le droit canonique, l'histoire et la littérature, l'esthétique l'aidaient tour à tour à découvrir les mystères des rites sacrés, à saisir jusque dans les moindres détails le sens des formules, que le missel et le bréviaire faisaient passer sous ses yeux. Depuis les plus minutieuses questions de rubriques jusqu'aux arcanes de la théologie et de la symbolique du sacrifice de l'Agneau immaculé, la science liturgique dans son ensemble lui devint promptement familière, et nous osons dire qu'aucun moderne ne l'a possédée
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au même degré. D'autres ont eu peut-être autant et plus l'érudition sur des points de détail, mais personne n'a compris et expliqué comme lui le mystère toujours vivant, toujours opérant de la Liturgie.
La Liturgie, en effet, n'était pas pour Dom Guéranger le but de curieuses recherches, l'objet d'une science plus ou moins aride et humaine : c'était l'instrument de la prière incessante, de la profession de foi et de la louange de l'Église, l'organe principal de sa vie, la voie mystérieuse de communication entre le ciel et la terre, le moyen principal de la sanctification des âmes. L'année ecclésiastique se présentait à lui comme la manifestation de Jésus-Christ et le renouvellement périodique de ses mystères dans l'Église. Le rôle du liturgiste tel qu'il le comprenait, était de suivre avec attention ce mouvement sans cesse renaissant, d'en saisir toutes les formes extérieures, de les expliquer soigneusement afin d'aider les âmes à en recueillir la grâce. Les sacrements et les sacramentaux lui apparaissaient de même comme les canaux mystérieux par lesquels la vie divine arrivait du ciel sur la terre ; et le moindre détail de leur histoire ou de leur célébration prenait à ses yeux l'importance d'un fait surnaturel. Ainsi envisagées, les études liturgiques étaient avant tout, pour Dom Guéranger, une préparation à la prière et aux fonctions sacerdotales; l'amour de Dieu et de l'Église, le zèle pour sa propre sanctification et le salut des âmes, devenaient les mobiles qui soutenaient son ardeur dans ses recherches incessantes et pénibles. Tel était l'esprit qu'il s'efforçait d'inspirer à ses disciples, leur répétant sans cesse que le service liturgique étant leur première obligation, ils ne
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pouvaient être de véritables enfants de saint Benoît qu'à condition de le célébrer non-seulement avec ferveur, mais avec une pleine intelligence de ses mystères. Il voulait qu'ils eussent comme lui une piété à l'antique, avide des aliments qu'offre directement la main de l'Église et n'acceptant les autres qu'avec réserve et par surcroît. Cette direction donna dès le premier jour à l'humble communauté qui se formait à Solesmes, au milieu de difficultés incessantes, un caractère à part, et fut le principe de cohésion et de vie auquel elle dut de subsister et de grandir malgré de rudes épreuves.
La conséquence nécessaire d'un pareil enseignement était de placer les études liturgiques au premier rang parmi les travaux des moines de Solesmes. Cette direction, donnée à la naissante famille bénédictine par son chef, reçut la sanction suprême de l'autorité apostolique par le bref Innumeras inter de Grégoire XVI, qui établit canoniquement la Congrégation de France, érigea Solesmes en abbaye et conféra la dignité abbatiale à Dom Guéranger, le 1er septembre 1837. Dans cet acte solennel, le Souverain Pontife, après avoir déclaré que la nouvelle Congrégation avait pour objet de restaurer la pratique de la Règle de Saint-Benoît en France et de secourir les âmes désireuses de la vie monastique, ajoutait qu'après ce but suprême, elle devait travailler à ranimer, dans la mesure de ses forcés, la science de l'antiquité ecclésiastique et spécialement les saines traditions de la Liturgie près de s'éteindre, Sanas sacrœ Liturgiœ traditiones labescentes confovere.
Dom Guéranger inscrivit ces paroles comme épigraphe
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en tête de ses Institutions liturgiques, et les rappela souvent, à bon droit, dans le cours de sa polémique, quand on lui reprocha de soulever sans mission des controverses inopportunes. Par l'acte apostolique du Ier septembre 1837,Grégoire XVI n'avait certainement pas eu le dessein de provoquer en France une révolution liturgique, que personne à Rome n'osait espérer ; mais il donnait réellement à la Congrégation bénédictine de France et à son chef le mandat de travailler à la propagation et à la défense des vrais principes de la science liturgique, et il accordait d'avance à leurs efforts cette bénédiction de saint Pierre dont l'efficacité dépasse toute prévision humaine, parce qu'elle est la bénédiction même de Jésus-Christ. Dom Guéranger, de son côté, était un de ces serviteurs que Dieu aime à employer pour ses grands desseins. « C'était, pouvons-nous dire avec l'évêque de Poitiers, l'homme de la perfection évangélique,vivant de la vie de l'Eglise « et tenant toutes les avenues de son âme ouvertes aux vouloirs divins. Dégagé des souillures du siècle, il était ce vase sanctifié et consacré dont le Seigneur use selon l'utilité et qui est prêt à toute bonne œuvre : erit vas sanctificatum, et utile Domino, ad omne opus bonum paratum (1).» C'est là, c'est-à-dire dans l'ordre mystérieux de la grâce et de la toute-puissance divine, et non pas dans des vouloirs humains, qu'il faut chercher le principe de l'heureuse révolution, qui a renouvelé la face de nos églises de France.
Pour répondre à l'invitation du Souverain Pontife,
(1) II Tim. II, 21. —Oraison funèbre du T. R. P. Dom Guéranger par Monseigneur Pie, évêque de Poitiers, p. 9.
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Dom Guéranger conçut le plan d'une somme liturgique, dans laquelle il se proposait de condenser toute la science des rites sacrés. Durand de Mende et d'autres écrivains du moyen âge ont eu le même dessein ; mais leurs ouvrages ne sont plus que des ébauches imparfaites. Les travaux de l'érudition aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles ont tiré de l'obscurité et quelquefois mis en œuvre pour des points particuliers les matériaux de la science liturgique ; les découvertes de l'archéologie chrétienne ajoutent sous nos yeux de nouvelles richesses à ces trésors lentement accumulés ; aucune main n'a su encore bâtir l'édifice. Dom Guéranger avait l'ambition de le construire et il en était capable. Dans la préface du premier volume des Institutions, il trace son plan d'une main hardie et sûre. L'histoire étant le fondement et le cadre de tout enseignement ecclésiastique, il voulait d'abord exposer les vicissitudes de la Liturgie dans l'Église en indiquant, à mesure qu'il les rencontrerait sur son chemin,les sources auxquelles on pouvait en puiser la science. Après cette introduction historique et bibliographique, l'auteur se proposait de donner les notions nécessaires sur les livres de la Liturgie, sur le calendrier et les mystérieuses divisions de l'année ecclésiastique. L'étude complète du sacrifice chrétien, des sacrements et des sacramentaux devait former comme le corps de l'ouvrage; des commentaires du bréviaire et du missel, une série de traités spéciaux sur les règles de la symbolique, sur la langue et le style, le droit et l'autorité de la Liturgie comme moyen d'enseignement dans l'Église, et enfin une théologie liturgique étaient destinés à couronner ce vaste ensemble, que l'auteur espérait renfermer dans
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cinq volumes, et qui, dans la réalité, aurait pu en réclamer quinze ou vingt.
Le premier parut en 1840. Après quelques notions préliminaires sur la Liturgie et l'importance de son étude,Dom Guéranger en retraçait l'histoire depuis les temps apostoliques jusqu'à la réforme commencée par saint Pie V et achevée par Urbain VIII, à laquelle la Liturgie romaine doit sa rédaction définitive. Par la simple exposition des faits, l'Abbé de Solesmes démontrait que si une certaine variété avait existé à l'origine dans les usages liturgiques des diverses églises, les Pontifes romains avaient travaillé au plus tard dès le Ve siècle à établir l'unité dans tout leur patriarcat d'Occident, et que depuis le XIe siècle, les livres et les rites de l'Église romaine étaient, sauf quelques variations de détail, les seuls usités dans la chrétienté latine, à l'exception de Milan et de son territoire. La France en particulier n'en connaissait pas d'autres depuis Charlemagne ; et bien loin de contester l'autorité souveraine des papes en matière de Liturgie, elle avait accueilli avec la plus filiale obéissance les bulles de saint Pie V pour la réforme liturgique et s'y était pleinement conformée, en conservant seulement quelques usages particuliers, dont le Siège apostolique reconnaissait lui-même la légitimité (1).
La conséquence de ces principes était immédiate et écrasante pour les liturgies gallicanes ; mais,comme l'auteur ne la tirait pas encore, beaucoup de lecteurs ne l'aperçurent
(1) Le premier volume des Institutions liturgiques s'arrêtait à la fin du chapitre XV ; des nécessités typographiques nous ont contraint à y ajouter dans cette édition, le chapitre XVI, qui commence l'histoire de la Liturgie au XVIIe siècle.
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pas et les applaudissements furent unanimes. Personne ne sentit et n'exprima mieux la portée et le mérite de l'ouvrage qu'une femme, dont nous pouvons citer ici les paroles, à cause des liens particuliers qui l'unirent à Dom Guéranger et surtout du respect que sa foi généreuse, son zèle pour les intérêts catholiques, son heureuse influence sur la haute société parisienne ont acquis à sa mémoire : « Il suffirait de ce livre, écrivait la comtesse Swetchine à l'abbé de Solesmes, pour conduire à la vérité intégrale un esprit droit, et, quand vous ne traitez que de la Liturgie, c'est toute la vérité catholique qui apparaît. Quelle modération puissante et profonde dont l'Église seule vous donnait le modèle ! quelle courageuse liberté, quelle indépendance de vous-même ! car je n'y vois pas un trait que puisse revendiquer la nature. La vérité est toujours forte sots votre plume sans le secours d'aucune exagération; les propositions les plus neuves et par là même les plus hardies, y sont démontrées avec tant de raison, de clarté et de précision, qu'on est amené tout naturellement au point où vous voulez conduire, comme par une rampe que l'on gravit sans s'en apercevoir ; c'est vraiment lumineux et jamais l'érudition ne s'est montrée moins sèche. Les détails les plus insignifiants en apparence sont imprégnés d'un accent de foi et de piété ; dès la troisième page, je priais avec vous (1). » Trente-sept ans sont écoulés depuis que Mme Swetchine écrivait ces lignes ; les passions que Dom Guéranger combattait sont éteintes, les préjugés
(1) Lettres inédites de Mme Swetchine, p. 413. Lettre à Dom Guéranger, du 9 septembre 1840.
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vaincus; les principes qu'il exposait avec tant de lucidité, acceptés de tous sans contestation, n'ont plus besoin d'être démontrés ; mais si les temps sont changés, la valeur du livre ne l'est pas, et nous croyons que le lecteur ne pourra parcourir ce premier volume, sans ressentir les impressions que la noble et pieuse amie de Dom Guéranger savait rendre avec tant de précision et de finesse.
Le second volume des Institutions liturgiques parut un an à peine [après son aîné, et reçut un accueil tout différent. Les applaudissements redoublèrent, il est vrai, mais ils cessèrent d'être unanimes, et une opposition formidable et bruyante s'organisa contre le livre et son auteur. Dès les premières pages, Dom Guéranger était entré dans le vif de la question. Il montrait une coalition naissant au sein des parlements et du clergé pour combattre l'influence de Rome et asservir l'Église à l'État, sous prétexte des libertés gallicanes. La magistrature française commençait par porter la main sur la Liturgie, au nom d'un droit prétendu de la couronne , bientôt les évêques eux-mêmes, outrepassant les limites de leur autorité, se laissaient entraîner par les préjugés d'une critique orgueilleuse et ennemie des plus saintes traditions, altéraient les livres liturgiques de leurs églises, supprimaient des formules et des usages vénérables, pour y substituer des nouveautés sans autorité et sans caractère. La secte janséniste apparaissait ensuite, et prenait sur le clergé de France une influence dont nous sentons encore les pernicieux effets. Pour tarir la source principale de la vie catholique, elle s'attaqua avec un art diabolique à la Liturgie romaine. Profitant des préjugés nationaux
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des gallicans, des prétentions hautaines des hypercritiques, elle réussit à jeter le discrédit et le ridicule sur les livres vénérables, qui étaient depuis tant de siècles les instruments de la prière pour toute la chrétienté latine. Quand l'antique édifice élevé par les papes et les saints eut été ébranlé, la secte odieuse fournit encore des ouvriers, tout prêts à refaire, au goût du temps et en un jour, toute la Liturgie. Avec l'accent de la foi et d'une juste indignation, Dom Guéranger montrait le crime de ces attentats et le tort irréparable qu'ils avaient fait à la religion en France. Il peignait, avec une vivacité de couleurs et une verve entraînante, le progrès rapide de cette coalition du gallicanisme, du jansénisme et d'une critique à demi rationaliste, qui gagnait peu à peu toutes les églises de France et entraînait même quelques-uns des prélats les plus catholiques du XVIIIe siècle.
Dans la franchise de son langage monastique, l'auteur ne dissimulait rien et ne craignait pas de signaler les faiblesses des hommes les plus illustres ; mais, alors même que l'amour de l'Église et des âmes lui dictait les pages les plus émues, il savait garder le respect dû à des prélats morts dans la communion du siège apostolique. Attentif à relever tout ce qui pouvait être à l'honneur de l'ancienne Église de France, il s'attachait à recueillir soigneusement les protestations que ces nouveautés liturgiques arrachèrent à des évêques et des prêtres, qui avaient conservé dans sa plénitude l'esprit de la tradition catholique. En traçant enfin l'histoire liturgique de la France au XIXe siècle, il voilait sous des formes délicates le blâme qui ressortait de l'exposé nécessaire
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de certains faits contemporains et louait au contraire avec une effusion, qu'on trouvera aujourd'hui exagérée, les moindres actes dans lesquels il pouvait saisir un indice de retour aux saines traditions. Un argument irrésistible en faveur de la Liturgie romaine résultait de l'ensemble de ce récit. Quiconque n'était pas aveuglé par des préjugés d'éducation ou de secte, se disait en fermant le livre : « Il faut revenir à la Liturgie romaine ; c'est le plus puissant moyen de raviver la foi en France et de rendre indissolubles les liens trop affaiblis, hélas ! qui nous rattachent au Saint-Siège. »
Dom Guéranger n'avait ni le dessein ni l'espérance de provoquer une semblable révolution en quelques années. L'accueil fait à son premier volume lui permettait de penser que le second porterait coup et arrêterait peut-être le progrès du mal qu'il dénonçait avec tant de vérité et d'énergie ; mais, à vrai dire, le vaillant écrivain ne s'arrêta pas à calculer l'effet de sa parole. Il allait où Dieu le portait ; il avait senti qu'il avait une vérité à faire entendre, et il l'annonçait avec simplicité. Credidi, pouvait-il dire, propter quod locutus sum (1). « Je crois, et à cause de cela, je parle ; c'est à Dieu de faire ce qu'il voudra de ma parole. »
L'effet de cette publication fut immense, et les vétérans du clergé français se rappelleront longtemps les controverses passionnées qu'elle excita dans son sein. Tous les hommes qui par leur âge et leur éducation tenaient aux traditions gallicanes, se déclarèrent violemment contre les Institutions liturgiques. Il n'y eut qu'un cri dans leur
(1) Ps. CXV, 1.
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camp pour dénoncer la conspiration qui s'ourdissait à Solesmes contre l'autorité des évêques, contre les doctrines de l'Église de France, contre ses gloires les plus pures. Vainement Dom Guéranger avait pris soin de réserver formellement la question du droit liturgique, et avait blâmé toute démonstration imprudente et téméraire du clergé du second ordre contre les Liturgies diocésaines; vainement il répétait que le retour à l'unité ne pouvait être accompli que par l'autorité des évêques : on ne lui tint aucun compte de ces ménagements. Son nom devint dans certaines bouches le synonyme de fauteur de rébellion, d'écrivain exagéré et paradoxal. Heureux encore quand on ne lui accolait pas des qualifications théologiques plus sévères !
Tout autre était le jugement d'une fraction de l'épiscopat et du clergé français, moins nombreuse peut-être que la première, mais plus indépendante des préjugés en vogue et plus solidement instruite. C'était celle qui, ralliée aux véritables doctrines catholiques, appelées alors ultramontaines, travaillait à arracher la France au joug funeste du gallicanisme. Pour celle-là, le second volume des Institutions liturgiques donnait une base inébranlable aux convictions que le premier avait fait naître , et le rétablissement de la Liturgie romaine dans les diocèses de France, apparaissait comme la première et la plus importante étape de ce retour vers Rome, objet de tant de vœux et de persévérants efforts.
Malgré les récriminations dont son livre était l'objet, Dom Guéranger avait remporté un premier avantage. Le coup de mort n'était pas porté aux liturgies, gallicanes
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déjà subsistantes ; mais, à partir de la publication du second volume des Institutions liturgiques, on n'osa plus en fabriquer de nouvelles. Le bréviaire, dont M. le chanoine Quilien avait doté l'Église de Quimper en 1840, fut le dernier ; le missel, déjà préparé pour lui servir de complément, resta dans les cartons de l'auteur, et la Liturgie romaine demeura en vigueur dans toutes ou presque toutes les paroisses du diocèse. Il en fut de même dans les autres églises, où elle s'était encore maintenue. Nous sommes heureux d'inscrire ici les noms de deux prélats, honorés aujourd'hui de la pourpre romaine, qui, les premiers, se prononcèrent en faveur du rite romain. Son Éminence le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, rassura les fidèles, qui l'avaient toujours possédé et qui le savaient menacé d'une destruction prochaine ; Son Eminence le cardinal Saint-Marc, archevêque de Rennes, en attendant l'heure de le rendre à tout son peuple, déclara son intention formelle d'en conserver les débris, qui subsistaient dans un certain nombre de paroisses de son diocèse.
Sur ces entrefaites, un prélat qui, avec Mgr Parisis, avait pris la tête du mouvement ultramontain en France, Mgr Gousset, archevêque de Reims, consulta le Saint-, Siège sur la situation de nos Eglises, au point de vue liturgique, et sur la ligne de conduite que devaient tenir les évêques. Le pape Grégoire XVI répondit par un bref du 6 août 1842, dans lequel, en déplorant comme un malheur la variété des livres liturgiques et en rappelant les; bulles de saint Pie V, il déclarait cependant que, par crainte de graves dissensions, il s'abstiendrait non-seulement
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d'en presser l'exécution, mais même de répondre aux questions qui lui seraient adressées à ce sujet (1). Ne pouvant obtenir de Rome une solution officielle à ses difficultés, l'archevêque de Reims consulta alors l'abbé de Solesmes et lui posa ces trois questions :
1° Quelle est l'autorité d'un évêque particulier en matière de Liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine se trouve être actuellement en usage ?
2° Quelle est l'autorité d'un évêque particulier en matière de Liturgie, dans un diocèse où la Liturgie romaine n'est pas actuellement en usage ?
3° Quelle conduite doit garder un évêque dans un diocèse où la Liturgie romaine a été abolie depuis la réception de la bulle de saint Pie V dans le même diocèse ?
Dom Guéranger répondit à ces trois questions par un traité canonique intitulé, Lettre à Monseigneur l'Archevêque de Reims, sur le droit de la Liturgie. Nous le publions à la suite des Institutions liturgiques. Si l'on veut se reporter, en lisant cet écrit, aux circonstances dans lesquelles il fut composé, à la tempête déjà déchaînée contre l'auteur, aux dangers qui empêchaient le Souverain Pontife de réclamer l'observation du droit liturgique en France, on trouvera, croyons-nous, que Dom Guéranger a déployé dans cet ouvrage, plus qu'en aucun autre, la constance et l'habileté singulière » que N. S. P. le Pape Pie IX, a louées dans sa conduite pendant la controverse liturgique (2). Il fallait en effet poser avec fermeté les.
(1) On trouvera ce bref dans la Lettre sur le droit de la Liturgie.
(2) Voy. le bref Ecclesiasticis viri ci-dessus.
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principes et cependant tenir compte des difficultés, qui arrêtaient les évêques les mieux intentionnés et effrayaient Rome elle-même; la moindre exagération eût compromis la cause de la Liturgie romaine aux yeux de l'épiscopat et provoqué peut-être des manifestations intempestives au sein du clergé du second ordre. Ce double écueil fut sagement évité ; la Lettre sur le droit liturgique est un chef-d'œuvre de tact et de prudence, en même temps que de fermeté dans l'exposé et l'application des principes. Devons-nous dire ici que, vingt ou trente ans plus tard, quand le triomphe de la Liturgie romaine était assuré, certains Français n'ont pas trouvé l'Abbé de Solesmes assez absolu dans l'affirmation des droits du Pontife romain, en matière de Liturgie. Cette assertion ne mérite pas une discussion ; nous serions en droit de répondre à ses auteurs, que, sans Dom Guéranger, ils diraient encore certainement, et fabriqueraient peut-être des bréviaires gallicans. La vérité est que le vénérable abbé de Solesmes a fait rentrer le Saint-Siège dans l'exercice plus étendu et plus souverain que jamais d'un droit que Grégoire XVI n'osait pas réclamer et que ses prédécesseurs, depuis le XVIIIe siècle, avaient cru perdu pour toujours en France.
En terminant sa Lettre sur le droit liturgique, Dom Guéranger répondait sommairement aux incriminations dont les Institutions liturgiques avaient été l'objet; dès lors, il pouvait prévoir que cette première défense ne suffirait pas. Dans les préfaces de ses deux volumes, il s'était engagé à reproduire loyalement les objections qui lui seraient faites et à y répondre dans la suite de
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son ouvrage. Sûr de sa cause, il désirait la discussion au lieu de la craindre ; mais il ne se serait jamais attendu à l'éclat que prit tout à coup la polémique, ni surtout à voir devant lui les champions qui descendirent dans la lice.
Nous ne parlons pas ici de Mr l'abbé Tresvaux du Fraval, chanoine de l'Église métropolitaine de Paris, ami et ancien auxiliaire de M. Picot, dans la première rencontre de celui-ci avec l'abbé Guéranger. Les opinions gallicanes de ce prêtre respectable et instruit, mais imprégné de tous les préjugés d'un autre âge, étaient bien connues de l'abbé de Solesmes ; la lutte qu'ils eurent ensemble dans l’Ami de la Religion était prévue et inévitable ; c'était un de ces combats d'avant-garde qu'amène toujours le commencement d'une campagne et qui n'ont aucune influence sur son résultat. L'intervention soudaine de Mgr d'Astros, archevêque de Toulouse, eut une tout autre portée sur le débat. Le rang que ce prélat occupait dans l'Église, le souvenir de sa courageuse résistance aux volontés tyranniques de Napoléon et de sa détention à Vincennes, sa réputation de piété donnaient une grande autorité à sa parole sur la masse du clergé et des fidèles, qui ignoraient l'attachement du vieil archevêque aux doctrines gallicanes. Grande fut l'émotion quand parut un livre signé par Mgr d'Astros et portant ce titre solennel : L'Église de France injustement flétrie dans un ouvrage ayant pour titre : — Institutions liturgiques, par le R. P. Dom Prosper Guéranger, abbé de Solesmes, —par Mgr l'archevêque de Toulouse (1).
(1) Toulouse, Delsol et Cie, Paris, Périsse frères, 1843.
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Après l'apparition d'un tel livre, pour les laïques la cause était jugée sans examen. Le titre de l'ouvrage et le nom de l'auteur suffisaient, sur la foi de Mgr d'Astros, on eut une conviction toute faite. Jusque dans la tribu sacerdotale, on était si mal préparé à cette controverse, que de bons esprits furent troublés par la publication et même par la lecture de cet étrange écrit. Le droit canonique, la liturgie, l'histoire ecclésiastique elle-même et surtout les études d'érudition proprement dite,étaient tellement négligés à cette époque, que tous ne saisissaient pas du premier coup d'oeil la faiblesse des arguments du prélat. Ressuscitant les procédés des vieux polémistes du XVIe et du XVIIe siècle, Mgr d'Astros ne ménageait pas les termes : son premier chapitre était une démonstration de l'imprudence et de la témérité de l'auteur des Institutions liturgiques ; le second mettait au jour son injustice et ses dispositions hostiles envers l'Église de France. Quarante pages étaient consacrées à cette réfutation d'ensemble ; la seconde partie de l'ouvrage contenait un examen détaillé des reproches faits par Dom Guéranger aux bréviaires et aux missels de Paris, et se terminait par un examen des beautés de la Liturgie en usage depuis le xvnf siècle dans cette Église et dans une grande partie des diocèses de France. Chemin faisant, le vénérable auteur infligeait aux Institutions liturgiques les notes d'imprudence, de témérité, d'injustice, d'absurdité, de calomnie, de fureur, de blasphème, d'indécence, d'obscénité; il traitait l'auteur déjeune impie,et allait jusqu'à lui prédire la chute lamentable de M. de Lamennais. Gomment n'être pas impressionné par un pareil langage
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sortant d'une bouche justement révérée ? La brochure de Mgr d'Astros, rapidement épuisée, eut bientôt une seconde édition ; et dans la préface, l'auteur annonçait que près de cinquante évêques lui avaient écrit pour le remercier d'avoir pris la défense de l'Église de France et qu'ils partageaient son jugement sur les écrits et|les doctrines de Dom Guéranger.
Dès le 14 août 1843, Mgr Affre, archevêque de Paris, s'était prononcé avec éclat, en adressant à son clergé une circulaire pour protester, comme gardien de l'honneur' de son Église, contre les appréciations des Institutions liturgiques sur la Liturgie parisienne, et recommander à l'attention de ses prêtres l'ouvrage de Mgr d'Astros. Soixante évêques adhéraient, disait-on, à cet acte épiscopal qui, par sa forme officielle et la modération apparente de sa rédaction, donnait une autorité inattendue au livre de l'archevêque de Toulouse. Les défenseurs des Liturgies gallicanes,et NN. SS. Affre et d'Astros les premiers, triomphaient même du bref de Grégoire XVI à l'archevêque de Reims et du silence absolu que Rome était déterminée à garder dans cette polémique; et on tirait de la paternelle discrétion du Souverain Pontife, les conclusions les plus inattendues contre Dom Guéranger et l'importance du retour à l'unité liturgique.
Dès que l'abbé de Solesmes avait eu connaissance de l'écrit de Mgr, d'Astros, il avait annoncé qu'il y répondrait. Descendant dans l'arène de la polémique, le vénérable prélat s'était dépouillé pour ainsi dire de son caractère sacré et avait pris les armes ordinaires des publicistes pour attaquer les Institutions liturgiques! Au même titre
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Dom Guéranger croyait pouvoir répondre. Mgr Affre, au contraire, avait donné à sa lettre la forme d'un acte d'autorité épiscopale. L'abbé de Solesmes garda un humble silence et ne se départit jamais de cette attitude dans tout le cours de cette polémique, quoique plus d'un mandement publié à cette époque autorisât de sa part une apologie. Même à l'égard de Mgr d'Astros, voulant pousser les ménagements jusqu'aux dernières limites, Dom Guéranger laissa passer plusieurs mois avant de livrer au public sa Défense des Institutions liturgiques, en réponse au livre du vénérable prélat. Il espérait que la première effervescence de la discussion passée, la question serait jugée avec plus de calme et de raison ; il craignait aussi d'opérer une diversion funeste aux efforts des catholiques, alors concentrés sur la revendication de la liberté d'enseignement; mais ces ménagements devaient avoir nécessairement un terme.
La réplique de Dom Guéranger parut en 1844; nous la donnerons dans le quatrième volume de cette édition. Elle est divisée en deux parties: dans la première, l'auteur établit de nouveau l'importance de l'unité liturgique, sa nécessité, son obligation dans tout le patriarcat d'Occident ; il montre ensuite qu'en racontant la révolution qui avait privé la France du bienfait de cette unité, il n'a ni excédé les droits d'un historien catholique, ni injurié l'épiscopat ; qu'en paraissant enfin souhaiter et prédire le rétablissement de la Liturgie romaine, il n'a point attenté aux droits de la hiérarchie ni fomenté des troubles dans le clergé. Cette réponse générale est suivie d'un examen de toutes les accusations de détail portées par