Institutions liturgiques (page 3)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LI

l'archevêque de Toulouse contre les Institutions liturgiques. Suivant page à page le livre de son vénérable contradicteur, Dom Guéranger reproduit le texte même des principaux passages et place en regard ses explications et ses réponses,toujours respectueuses dans la forme, mais nettes et péremptoires sur le fond. En parcourant ces pages, on ne s'étonne pas que l'abbé de Solesmes ait dit en commençant sa défense : « Il me serait doux de m'avouer vaincu dans le combat, si j'avais la conscience de ma défaite ; malheureusement je ne l'ai pas, cette conscience. Je pourrais, il est vrai, garderie silence et ne pas entreprendre ma justification ; mais, d'autre part, il me semble qu'un devoir impérieux, celui de défendre la vérité, me presse de prendre la parole et de présenter des explications nécessaires : je dirai plus  (car je m'en flatte), une justification complète. »

La partie sérieuse et désintéressée du public jugea que l'abbé de Solesmes avait tenu ce qu'il annonçait au début de son apologie, et qu'il ne restait rien des accusations de son adversaire. Dès lors la cause de la Liturgie romaine, fut gagnée et le mouvement de retour à l'unité, qui devait d s'étendre peu à peu à toutes nos Eglises, commença pour ne plus s'arrêter. Un pieux prélat, dont la mémoire est restée en bénédiction dans son diocèse, Mgr Georges-Maçonnais, évêque de Périgueux, en prit l'initiative par un mandement daté du 1er décembre 1844. Huit jours après, le chapitre de Gap, par une délibération unanime» demandait à son évêque, Mgr Depéry, le rétablissement de la Liturgie romaine; et le prélat, accédant avec empressement à ces vœux, annonçait sa résolution son

LII

diocèse par une lettre pastorale, en tête de laquelle il insérait un extrait de la Défense des Institutions liturgiques.

Cependant la polémique n'était pas terminée. Nous ne parlerons pas ici de la réplique essayée par Mgr d'Astros sous ce titre : Examen de la Défense de Dom Guéranger, et courte réfutation de sa Lettre à Monseigneur l'Archevêque de Reims (1). L'accueil que lui fit le public dispensa Dom Guéranger de toute réponse. Le vénérable archevêque de Toulouse avait essayé d'arrêter par une autre barrière les progrès de la Liturgie romaine : à l'unité liturgique de tout l'Occident latin, il voulut opposer l'unité métropolitaine ; et usant de l'autorité qu'il avait sur l'esprit d'un de ses suffragants, Mgr de Saint-Rome-Gualy, évêque de Carcassonne, il l'avait décidé à prendre la Liturgie toulousaine ; mais les autres évêques de la province n'acceptèrent point le système de leur métropolitain. Dès 1847, Mgr Doney, évêque de Mon-tauban,promulguait dans son diocèse la Liturgie romaine; et après moins de dix années de règne, la Liturgie toulousaine devait disparaître de Carcassonne, à la voix de Son Éminence le cardinal de Bonnechose, aujourd'hui archevêque de Rouen (1854).

En 1845, un nouveau défenseur des Liturgies gallicanes s'était révélé dans la personne de Mgr Fayet, évêque d'Orléans. L'ouvrage de ce prélat intitulé : Des Institutions liturgiques de Dom Guéranger et de sa Lettre à Mgr l'Archevêque de Reims, écrit   dans   un style  tout

(1) Toulouse,   Douladoure ;  Paris et   Lyon,   Périsse   frères,   14   février 1846.

LIII

différent de celui de Mgr d'Astros, n'était pas moins sévère pour l'abbé de Solesmes et ses doctrines (1). « Presque tout, disait l'auteur, m'a paru faux ou dangereux  dans le livre de Dom Guéranger : les principes, les raisonnements et même les faits. » Mgr Fayet attribuait en outre à son adversaire, les plus dangereuses visées. « Ce n'est pas, disait-il, en simple écrivain ou en simple docteur que Dom Guéranger attaque l'Eglise de France, c'est comme pouvoir réformateur qu'il se pose en face des évêques chargés de la gouverner ; et sous ce point de vue, l'épiscopat doit à ses entreprises plus d'attention qu'on n'en donne ordinairement à de simples productions littéraires (2).  »

Réfuter l'abbé de Solesmes paraissait du reste à l'évêque d'Orléans chose facile. « Dans un temps, disait-il, où il suffit de déployer un certain appareil de science et d'érudition pour entraîner les esprits hors de l'orthodoxie, nous nous proposons de montrer combien la science et l'érudition ont peu de profondeur parmi nous, et à quelles étranges nouveautés elles peuvent conduire quand elles sortent des routes battues, et qu'elles se mettent en voyage pour faire des découvertes en théologie. Nous allons tout simplement les mettre

(1) Ce livre parut de nouveau en 1846 sous le titre légèrement modifié d'Examen des Institutions liturgiques de Dom Guéranger, et de sa Lettre à Mgr l'Archevêque de Reims. Cette différence de titre et de millésime, qui semble annoncer une seconde édition, n'était en réalité qu'un artifice d'éditeur pour écouler un ouvrage tiré à profusion d'exemplaires et peu recherché par le public.

(2) Des Institutions liturgiques, p. VI et XVIII.

LIV

« aux prises avec le catéchisme : car notre science à nous « ne va pas plus loin (1). »

Le spirituel prélat se faisait donc fort de prouver que le système liturgique du P. abbé de Solesmes reposait sur une erreur fondamentale en théologie, et sur une fausse notion de la foi, delà prière et du culte divin. Les premières pages de son livre étaient consacrées à démontrer que la « Liturgie proprement dite n'a aucun rapport « nécessaire avec la vertu de la religion, qui ne -produit « par elle-même que des actes intérieurs d'adoration, de « louange, de sacrifice, etc. ; qu'il faut laisser la Liturgie « dans son domaine, et le culte divin dans le sien ; enfin « que par l'exercice public de la Liturgie, l'Église se met « plutôt en communication avec les hommes qu'avec a Dieu (2). » Mgr Fayet entreprenait ensuite de discuter les principales autorités sur lesquelles Dom Guéranger appuyait son système ; et de là, passant aux faits liturgiques qui regardaient la France, il entreprenait de prouver qu'ils étaient, pour la plupart, altérés ou puisés à des sources suspectes, et qu'ils n'avaient point eu sur l'affaiblissement de la religion la funeste influence qu'on se plaisait à leur attribuer.

Si l'évêque d'Orléans avait été réellement en mesure de remplir un tel programme, après la publication de son livre, c'en eût été fait des Institutions liturgiques et de leur auteur; mais le prélat,plus spirituel que savant, avait écrit avec assez de verve et d'éclat un volume de près de six cents   pages,  sans   se défier que les bases

(1)  Examen des Institutions liturgiques, p. XVIII.

(2)  Ibid., p. 40, 35, 36, 43.

LV

mêmes de son argumentation étaient fausses,et qu'il faisait à chaque page ce qu'il reprochait à Dom Guéranger, les découvertes les plus surprenantes en érudition et surtout en théologie. Le nouveau champion des Liturgies gallicanes ne devait pas les sauver delà ruine; mais tant qu'une réfutation ne lui était pas opposée, il restait maître du terrain. Des voix nombreuses s'élevaient du côté des gallicans pour proclamer qu'il était sans contestation vainqueur, et leurs journalistes annonçaient que plus de trente évêques avaient écrit à Mgr Fayet pour adhérer à son livre.

Dom Guéranger commença donc une série de lettres sous le titre de Nouvelle Défense des Institutions liturgiques (1846). La première était consacrée à établir que la religion n'est pas complète sans le culte extérieur, et que la Liturgie n'est autre chose que le culte extérieur rendu à Dieu par l'Église, principes élémentaires qu'un évêque catholique n'aurait jamais pu nier, s'il n'eût pas été sous l'empire de la préoccupation la plus étrange. La seconde lettre, admirable dissertation, prouvait, par la doctrine de saint Augustin, de Bossuet et de tous les théologiens, que la Liturgie était le principal instrument de la tradition de l'Église. Mgr Fayet avait été jusqu'à lui refuser tout caractère dogmatique et à soutenir qu'une erreur liturgique ne pouvait violer que les lois de la discipline.

La troisième lettre parut en 1847. Après ses deux théories surprenantes sur la vertu de religion et l'autorité doctrinale de la Liturgie, Mgr Fayet avait cherché encore avec non moins de désinvolture, à montrer que la. question  liturgique n'avait point une si  grande importance.

LVI

« Les changements opérés dans nos églises au XVIIIe siècle n'intéressaient, tout au plus, disait-il, que les règlements généraux ou particuliers que l'Église a faits sur cette matière, » et il se jugeait fondé à conclure « que le meilleur bréviaire était celui que l'on disait le mieux (1). » L'abbé de Solesmes répondait avec raison que toute subordination était désormais abolie dans l'Église, du moment que l'on pouvait regarder comme légitime un ordre de choses qui avait contre lui les règles de la discipline ecclésiastique. Dans sa troisième lettre, il s'attacha donc à faire voir le lien intime qui relie la discipline à la foi ; à rappeler les droits de la discipline générale contre laquelle les tentatives isolées sont toujours nulles ; à prouver enfin l'existence d'une réserve apostolique qui fait de la Liturgie que chose papale et non une chose diocésaine.

Dom Guéranger se proposait de compléter son apologie par deux autres lettres, dont la première aurait exposé sa doctrine sur l'hérésie antiliturgique et démontré que son enseignement à cet égard ne ressemblait en rien à celui que son adversaire lui imputait ; la deuxième devait être consacrée à la réfutation d'une foule d'accusations de détail que Mgr Fayet avait multipliées sur un ton de plaisanterie dégagée, assez étrange dans une pareille controverse sur les lèvres d'un évêque. Dom Guéranger, qui, dans ses lettres, discutait avec la gravité d'un savant et d'un homme d'Église, même les objections les plus bizarres,aurait peut-être laissé en terminant le champ

(1) Les Institutions liturgiques. Préf. p. IX, XLIX.

LVII

plus libre à son esprit finement caustique, sans oublier cependant les égards dus à un caractère sacré ; mais un coup soudain vint interrompre la polémique, Mgr Fayet mourut à Paris, le 4 avril 1849, emporté en quelques heures par le choléra. Dom Guéranger renonça aussitôt à continuer sa défense des Institutions liturgiques. Il se borna seulement à donner, dans la préface de son troisième volume, une réponse sommaire à certaines attaques, que de nouveaux adversaires répétaient après l'évêque d'Orléans en cherchant à mettre en doute l'orthodoxie de l'abbé de Solesmes ou la probité de ses intentions.

Des écrivains, héritiers de tous les préjugés et même quelquefois des plus dangereuses erreurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, essayèrent en effet de continuer la lutte après Mgr Fayet. De ce nombre furent, en 1847, M. l'abbé Bernier, vicaire général d'Angers, homme d'esprit et d'érudition, mais dont le jugement avait été absolument gâté par les livres de l'école française du XVIIe siècle ; et, en 185o, M. l'abbé Prompsault, qu'on peut justement appeler le dernier écrivain janséniste de notre pays. Après son éclatante victoire sur ses deux premiers adversaires, Dom Guéranger n'avait pas besoin de se préoccuper de ses nouveaux ennemis. Le mouvement de retour à la Liturgie romaine se propageait avec une force irrésistible; chaque année, deux ou trois diocèses rejetaient leurs bréviaires et leurs missels gallicans, pour reprendre les livres grégoriens ; MM. Bernier et Prompsault, même renforcés de M. Laborde (de Lectoure), ne pouvaient arrêter un pareil triomphe. Quelques notes d'explication suffisaient pour répondre à des critiques aussi mal fondées que véhémentes.

LVIII

On les trouvera encore dans la préface du troisième volume des Institutions liturgiques, publié pour la première fois en 185i (i).

Dom Guéranger y commençait la partie didactique de son œuvre, et traitait des livres liturgiques en général, de leur importance, de leur antiquité, de leur langue, de leur traduction, de leur publication et de leur correction, de leur forme avant et après l'invention de l'imprimerie et enfin de leurs ornements. En donnant ce volume, l'auteur annonçait qu'il allait s'occuper immédiatement d'un commentaire complet du Bréviaire et du Missel romains, qu'on lui réclamait de tous côtés. Il promettait aussi à bref délai sa théologie liturgique et ne doutait pas, du reste, qu'il ne lui fût donné d'exécuter dans sa totalité le plan immense tracé en tête de ses Institutions. Familiarisé avec les moindres détails de la science liturgique, Dom Guéranger trouvait sur-le-champ dans sa mémoire et son génie, la notion exacte de toute chose, la solution précise des difficultés et la réponse à toutes les questions ; mais quand il s'agissait de composer un livre, malgré sa vaste érudition et sa merveilleuse facilité, il ne pouvait ni abréger les recherches, ni allonger les heures, ni se débarrasser surtout des sollicitudes de sa charge pastorale. S'il avait continué ses Institutions liturgiques, sa vie entière aurait dû être consacrée à ce travail exclusivement à tout autre, et il n'en aurait probablement pas vu le terme. Il en rêva la continuation jusqu'au dernier jour de sa vie ; mais d'autres labeurs, plus urgents,   l'en détournèrent

(1) Paris, Julien, Lanier et Cie; et J. Lecoffre.

LIX

toujours. « Plusieurs vies patriarcales ajoutées les unes aux autres, a dit l'évêque de Poitiers, n'auraient pas suffi à Dom Guéranger pour produire tout ce qu'il avait en projet. Ses projets pourtant n'étaient pas des rêves et des chimères, parce qu'à la façon des patriarches, il devait agir encore dans la survivance des siens (1). » Espérons que cette parole du grand évêque sera réalisée un jour pour les Institutions liturgiques et que Dieu suscitera dans la postérité spirituelle de Dom Guéranger des hommes capables d'élever peu à peu l'œuvre gigantesque dont le savant abbé a posé les fondements. Continuer, dans la mesure de leurs forces, les traditions et les œuvres d'un père tel que Dom Guéranger, est le plus grand honneur que puissent ambitionner ses fils.

L'abbé de Solesmes n'a point achevé ses Institutions liturgiques ; mais il en a écrit assez pour que sa mission de restaurateur de la Liturgie romaine en France ait été accomplie dans sa plénitude. Après la publication des trois lettres à Mgr Fayet, la polémique vraiment sérieuse fut close pour toujours; les clameurs d'une ignorance obstinée et de préjugés aussi étroits qu'invincibles trouvèrent encore quelques échos dans des articles de journaux et des brochures sans portée ; Dom Guéranger, toujours pris à partie dans ces tristes publications, dédaigna d'y répondre. Plein de respect et de réserve à l'égard de l'autorité épiscopale, il n'essaya pas non plus de presser le rétablissement de la Liturgie romaine  dans les diocèses dont les

(1) Oraison funèbre du T. R. P. Dom Guéranger, p. 21.

LX

prélats cherchaient à temporiser, trop longtemps, au gré de certaines impatiences. Chaque année, quelqu'une des Églises de France reprenait possession de la Liturgie romaine ; Dom Guéranger gardait toujours le silence ; et jamais on ne surprit sur ses lèvres une seule parole indiquant qu'il s'attribuât à lui-même l'honneur de ces merveilleux changements. Dieu lui réservait la consolation d'assister au triomphe définitif de la cause qu'il avait servie avec tant de vaillance. L'abbé de Solesmes vit la Liturgie romaine remplacer à Paris l'œuvre des Vigier et des Mézenguy ; et quelques mois avant sa mort, Orléans, le dernier diocèse qui conservât le Bréviaire parisien, le rejeta pour reprendre enfin possession de cet héritage des Gélase, des Grégoire le Grand, des Pie V, dont la perte avait été si funeste au clergé et au peuple de France.

Après sa victoire, Dom Guéranger ne négligea pas ses études liturgiques. S'il n'écrivit plus sur ces matières sous une forme polémique ou purement didactique, il fut en revanche appliqué jusqu'à son dernier jour à un travail, qui a été l'œuvre de prédilection de sa vie et qui renferme la moelle exquise et nourrissante de presque toute la science des rites sacrés. L'Année liturgique, commencée en 1841 par la publication de l’Avent, et poussée jusqu'à son neuvième volume, consacré aux fêtes de l'Ascension et de la Pentecôte, présente l'explication des rites et des mystères principaux de la Liturgie durant la partie la plus longue et la plus importante du cycle ecclésiastique. Le fidèle y trouve le commentaire de tous les offices auxquels  il  est appelé   dans  sa paroisse, et le

LXI

prêtre la clef de son missel et de son bréviaire (1). Aucun des monuments d'érudition, qui font l'ornement de nos bibliothèques, ne peut tenir lieu de cet ouvrage si modeste en apparence ; et nous ne craignons pas d'être abusé par notre tendresse filiale, en disant que les deux] œuvres inachevées de Dom Guéranger sont deux manuels indispensables pour former un liturgiste digne de ce nom. Les Institutions renferment, avec l'histoire de la Liturgie, un immense amas de notions fondamentales et d'indications bibliographiques qu'aucun autre livre ne présente ; elles sont ainsi une introduction à peu près complète à la science des rites sacrés, dont l'Année liturgique, de son côté, dévoile en grande partie les mystères. En étudiant à fond ces deux ouvrages, on acquiert le sens des études liturgiques ; on apprend de quel côté il faut attaquer les questions et à quelles sources on doit recourir ; dès le premier pas, on entrevoit la solution, quand on ne la possède pas déjà complète ; on se pénètre surtout de ce respect pour les choses saintes, de cette piété à la fois ardente et intelligente, de cet enthousiasme pour le culte divin, sans lesquels on n'aura jamais le secret de la science liturgique.

Depuis le rétablissement du rite romain en France, des

(1) L'Année liturgique, éditée chez MM. Oudin frères, à Poitiers et à Paris, 68, rue Bonaparte, est divisée en sections, selon les temps de l'année ecclésiastique: la première est l'Avent, qui comprend un seul volume, la deuxième le Temps de Noël en offre deux ; les trois sections suivantes, la Septuagésime, le Carême et le Temps de la Passion, n'ont qu'un volume chacune; la dernière, le Temps pascal en a trois. L'ouvrage sera continué par trois volumes qui achèveront l'explication de l'année ecclésiastique ; les âmes pieuses jouiront bientôt du premier et y retrouveront avec bonheur un reflet de la doctrine et de l'inspiration de Dom Guéranger.

LXII

travaux estimables ont été exécutés sur la partie purement matérielle des rubriques et du cérémonial. Ces   études préliminaires    étaient   indispensables,   puisqu'il   fallait renouer une tradition pratique, brisée depuis plus d'un siècle ; mais il serait temps de comprendre que pour être liturgiste, ce n'est pas assez de posséder à fond les cérémoniaux accrédités présentement  à Rome, de connaître Gavanti et quelques autres rubricistes, de consulter enfin avec un soin minutieux les moindres décrets de la Congrégation des Rites, C'est là sans  doute  le premier pas ; ce travail donne le squelette de la science,  mais non la science  elle-même, et un   rubriciste consommé  arrive quelquefois à n'en pas avoir l'idée. On n'est liturgiste qu'à la condition de faire pour les rites   sacrés ce que l'interprète des livres saints fait pour l'Écriture, d'appeler à son secours toutes les ressources de  l'érudition pour expliquer le sens du texte,  de briser l'écorce de la  lettre pour saisir l'esprit.   La   moindre des cérémonies  a   un sens et une histoire   qu'il faut rechercher dans   la tradition. De la  Liturgie   de saint Pie V,  on doit remonter aux commentateurs et aux monuments liturgiques  du moyen âge pour arriver aux sources grégoriennes  et atteindre jusqu'aux premiers écrits des Pères et à l'Ecriture sainte elle-même. La théologie, l'histoire,  l'archéologie doivent être sans cesse mises à contribution ; et alors la science des rites  sacrés  apparaît sur les lèvres ou la  plume de son interprète ce qu'elle est en réalité, la noble sœur et l'indispensable auxiliaire de  l'exégèse  biblique  et de la théologie. Aucun écrit ne fera mieux comprendre l'importance et la sublimité de ces études que les Institutions

LXIII

liturgiques de Dom Guéranger : et à ce titre, c'est une des meilleures lectures que l'on puisse conseiller aux jeunes clercs. En étudiant cet ouvrage, ils apprendront ce que c'est qu'un travail d'érudition, et en voyant des horizons tout nouveaux s'ouvrir devant eux, ils entendront le cri éloquent d'une âme généreuse et sainte, dévorée de l'amour de l'Église et transportée d'enthousiasme pour le culte divin. On trouverait difficilement un livre plus propre à communiquer ces deux grandes passions, sans lesquelles il n'y a pas d'âme vraiment sacerdotale ; et nous oserons dire que les Institutions liturgiques peuvent être à ce point de vue plus utiles aux élèves du sanctuaire, que certains livres ascétiques, accrédités par des usages séculaires.

On s'étonnera peut-être que Dom Guéranger n'ait pas réimprimé lui-même un ouvrage qui eut un si éclatant succès. Chacun des trois volumes des Institutions, tiré à trois mille exemplaires, fut presque immédiatement épuisé ; les brochures, que nous réunissons dans un quatrième volume, sont depuis longtemps introuvables. Quoiqu'il en fût souvent sollicité, Dom Guéranger ne réédita pas. cet ouvrage, parce qu'il voulait le refaire, Comme tous les auteurs qui marchent les premiers dans une voie inexplorée, l'abbé de Solesmes avait été nécessairement incomplet. Dans la préface de son troisième volume, il déclarait déjà qu'il était en mesure de remplir les lacunes de son histoire de la révolution liturgique en France au XVIIIe siècle (1); presque toutes les autres parties de son travail devaient être augmentées de même, dans une proportion

(1) Institutions liturgiques, t. III, p. XLIII, 1ère édit.

LXIV

plus ou moins considérable; et ce que le vénérable abbé disait en 1851, il le répétait à plus forte raison en 1874, dans les derniers jours de sa laborieuse carrière. Il parlait alors quelquefois de la refonte de ses Institutions liturgiques comme de l'œuvre qu'il réservait pour les heures paisibles de l'extrême vieillesse. Dieu ne lui a pas donné la longévité que rêvait la tendresse de ses fils et que tant de travaux commencés réclamaient pour être menés à terme ; les Institutions liturgiques sont restées telles qu'il les a composées en premier jet, et c'est ainsi que nous les publions de nouveau. C'est un ouvrage qui est encore unique en son genre et qui a sa place marquée dans la bibliothèque de tout homme voué aux études ecclésiastiques et même simplement historiques.

On pourrait sans doute, après Dom Guéranger et en suivant ses traces, refaire l'histoire de la Liturgie, spécialement pour la France du XVIIIe siècle ; ce serait l'œuvre d'une vie entière. Les Institutions liturgiques n'en resteront pas moins à leur place parmi les travaux les plus considérables de l'érudition ecclésiastique. Non-seulement on les consultera, mais on les relira comme un modèle de polémique incisive et souvent éloquente, toujours exacte et grave. 'Elles resteront comme le monument de cette révolution liturgique, qui est un des principaux événements de l'histoire religieuse de notre siècle. La restauration de la Liturgie romaine en France a été le prélude du concile du Vatican et de la ruine définitive du gallicanisme ; or, de l'aveu de tous, amis et ennemis, cette restauration est l'œuvre de Dom Guéranger, et c'est par les Institutions liturgiques qu'il l'a opérée. L'avenir

LXV

seul dévoilera toute l'étendue du [service que l'abbé de Solesmes a rendu à l'Église et spécialement à notre patrie ; mais, témoins des épreuves qui accablent le Souverain Pontife, inquiets des menaces que l'avenir fait peser sur nos têtes, nous sentons déjà que le rétablissement d'un des liens les plus étroits qui rattachent nos Églises au centre de l'unité catholique, est pour elles un principe de force et un gage de sécurité.

Pour conclure cette préface, nous n'avons plus qu'à dire un mot de notre propre rôle dans cette publication. Il s'est réduit à celui d'un simple éditeur. Nous ne pouvions nous substituer à l'auteur, et surtout à un auteur tel que celui des Institutions liturgiques, pour des remaniements qui auraient altéré le caractère de son œuvre. Notre dessein a été de maintenir partout le texte primitif, même dans les passages où nous savions ce qu'aurait voulu y ajouter l'auteur. Nous venons de raconter l'accueil fait aux Institutions liturgiques ; rarement un travail d'érudition a été soumis à une critique aussi malveillante et aussi prolongée ; telle était là solidité de l'édifice, que pas une pierre de ses murailles n'a été ébranlée. Notre devoir était donc de le conserver intact. Secondé par le dévouement de nos frères en religion, nous avons veillé avec soin à la correction du texte et placé sur les marges un résumé de chaque alinéa, emprunté le plus souvent aux propres paroles de l'auteur. Nous avons inséré dans le corps de l'ouvrage quelques additions placées dans le troisième volume, et se rapportant aux deux premiers ; en résumé, l'œuvre de Dora Guéranger resté dans son intégrité et garde par là même toute son  autorité.

LXVI

Le lecteur retrouvera même, religieusement conservées en tête de ce volume, la préface de l'auteur et l'épître dédicatoire, par laquelle il faisait hommage de son oeuvre au cardinal Lambruschini, secrétaire d'État de S. S. Grégoire XVI, qui lui avait témoigné une grande bienveillance au moment de l'érection canonique de la congrégation bénédictine de France.

De son côté, notre intelligent éditeur n'a rien épargné pour donner à l'exécution matérielle de ces volumes la forme élégante et noble dont il a su revêtir déjà les grandes publications auxquelles il doit sa renommée. Nous espérons donc que cette édition sera un service rendu à l'Église en même temps qu'un hommage à l'un de ses plus grands serviteurs.

Dom Alphonse GUÉPIN, M. B.

Abbaye de Solesmes, 1er novembre 1877.

A SA SEIGNEURIE ÉMINENTISSIME

LOUIS  CARDINAL  LAMBRUSCHINI

SECRÉTAIRE D'ÉTAT  DE  SA SAINTETÉ

ÉMINENTISSIME   SEIGNEUR,

Les Institutions liturgiques dont Votre Éminence a daigné agréer la dédicace, viennent enfin réclamer son haut patronage.

Ce livre, où sont racontées les mystérieuses beautés et les harmonies célestes que l'Esprit-Saint a répandues sur les formes du culte divin, tel que l'exerce la sainte Église romaine, Mère et Maîtresse de toutes les autres, se recommandait, par son objet même, à Votre Seigneurie Éminentissime, chez laquelle l’auguste qualité de Prince de cette sainte Église est relevée encore, aux yeux du monde entier, par les éclatantes marques de la confiance apostolique du Successeur de saint Pierre.

Avant d'être élevée par son mérite supérieur aux premiers honneurs de Rome chrétienne, Votre Éminence passa de longues années dans les exercices de la vie régulière, et dans les labeurs de la science, au sein de cette illustre famille religieuse qui a donné à la chrétienté le grand

LXVIII

Barthélemi Gavanti, et à la Sacrée Congrégation des Rites, des consulteurs si renommés par le zèle et la science du culte divin. Puisse Votre Eminence reconnaître dans ce faible ouvrage les saines doctrines liturgiques dans lesquelles Elle a été nourrie, et dont Elle professe si hautement la pureté !

J'ose, Éminentissime Seigneur, chercher un heureux présage du sort réservé à ce livre, dans la bienveillante faveur dont Votre Eminence a daigné jusqu'ici environner et son obscur auteur, et cette famille naissante qui, non-seulement considère avec admiration dans votre Seigneurie Éminentissime, l'émule et le collègue des Gerdil et des Fontana, mais y révère, en même temps, avec une gratitude sans bornes, le puissant protecteur dont le nom lui sera cher à jamais.

Daigne le Dieu de miséricorde conserver longtemps Votre Eminence pour le bien de son Église et pour la consolation de celui qui a l'honneur de se protester, avec le plus profond respect et la plus entière reconnaissance,

Tous les livres