Institutions liturgiques (page 21)
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alliance. Il se trouva que Pépin le Bref était à la hauteur de sa mission : la dureté soldatesque de Charles-Martel envers l'Église n'avait point passé dans son fils. Il accueillit avec une tendresse filiale la demande de secours que lui fit, en 754, le pape Etienne II, opprimé par Astolphe, roi des Lombards, et ce pontife ayant témoigné le désir de venir chercher en France un asile momentané, Pépin députa vers lui saint Chrodegang, évêque de Metz.
Cet illustre évêque préparait alors une oeuvre bien importante pour la régénération des mœurs du clergé. Tout le monde sait que l'institution des chanoines vivant sous une règle, desservant l'église cathédrale, et observant la vie commune, la pauvreté religieuse et le vœu d'obéissance à l'archidiacre, remonte à saint Chrodegang, et que cette institution si féconde en fruits de salut pour le peuple, et d'édification pour le clergé lui-même, fut imitée sous Charlemagne par la plupart des évêques de France.
Saint Chrodegang étant donc allé à Rome chercher le pape Etienne, se confirma dans ses projets, sans doute après avoir été témoin de la vie exemplaire des divers collèges ecclésiastiques qui desservaient les basiliques, et particulièrement des moines du Patriarchium de l'église de Latran. Pour unir davantage le clergé de l'Église de Metz à l'Église romaine, et donner aux offices divins une forme plus auguste, il introduisit dans sa cathédrale le chant et l'ordre des offices de l'Église romaine (1).
Ce fait important, mais isolé, ne tarda pas à être suivi d'un autre, général et solennel. Le pape Etienne étant entré en France, et ayant été reçu par Pépin avec toutes sortes d'honneurs, traita avec ce prince, non-seulement de la liberté et de la défense de l'Église de Rome contre les Lombards, mais aussi des nécessités présentes de l'Église de
(1) Ipsumque clerum abundanter lege divina, Romanaque imbutum cantilena, morem atque ordinem Romanae Ecclesiae servare prœcepit. (Paulus Diaconus, apud Duchesne, Hist. Franc, tom. II, pag. 204.)
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France. Il demanda au roi, en signe de la foi qui unissait la France au Siège apostolique, de seconder ses efforts pour introduire dans ce royaume les offices de l'Église romaine, à l'exclusion de la Liturgie gallicane. Le roi seconda ce pieux dessein, si conforme d'ailleurs à la franche orthodoxie de son cœur, et les clercs de la suite d'Etienne donnèrent aux chantres français des leçons sur la manière de célébrer les offices (1). Nous citerons à ce sujet les paroles de l'auteur des livres Carolins, ouvrage qui, il est vrai, ne fut pas écrit par Charlemagne, mais dont cet empereur a déclaré depuis adopter le fond et la forme. L'auteur parle donc au nom de ce prince : « Plusieurs nations se sont retirées de la sainte et vénérable communion de l'Eglise romaine; mais notre Église ne s'en est jamais écartée. Instruite de cette apostolique tradition, par la grâce de Celui de qui vient tout don parfait, elle a toute jours reçu les grâces d'en haut. Étant donc, dès les premiers temps de la foi, fixée dans cette union et cette religion sacrée, mais s'en trouvant en quelque chose séparée (ce qui, cependant, n'est point contre la foi), savoir dans la célébration des offices, elle a enfin connu l'unité dans l'ordre de la psalmodie, tant par les soins et l'industrie de notre très-illustre père, de vénérable mémoire, le roi Pépin, que par la présence dans les Gaules du très-saint homme Etienne, pontife de la ville de Rome; en sorte que l'ordre de la psalmodie ne fût plus différent entre ceux que réunissait l'ardeur d'une même foi, et que ces deux Églises, jointes ensemble dans la lecture sacrée d'une seule et même sainte loi, se trouvassent jointes aussi dans la vénérable tradition d'une seule et même mélodie; la célébration diverse des offices ne séparant plus désormais ce qu'avait réuni la pieuse dévotion d'une foi unique (2). »
(1) Walafrid. Strabo, De Rebus ecclesiasticis, cap. XXV.
(2) Vid. la Note A.
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Dans le capitulaire dressé en 789, à Aix-la-Chapelle, Charlemagne exprime formellement l'acte souverain par lequel Pépin supprima l'office gallican, pour plus grande union avec l'Eglise romaine, et afin d'établir dans l'Eglise de Dieu une pacifique concorde (1).
Après avoir obtenu ce signalé triomphe en faveur de l'unité liturgique, Etienne repassa les monts, et, peu de mois après, Fulrade, abbé du Mont-Cassin, déposait, sur la Confession de Saint-Pierre, les clefs de vingt-deux villes que Pépin avait arrachées à Astolphe. Ainsi, la puissance temporelle des Pontifes romains commençait avec le règne de la Liturgie romaine dans les Églises du royaume très-chrétien.
Le moine de Saint-Gall nous apprend, dans sa Chronique, que le pape Etienne, pour satisfaire au désir de Pépin, lui envoya douze chantres qui, comme douze apôtres, devaient établir dans la France les saines traditions du chant grégorien (2).
Saint Paul Ier remplaça peu après Etienne sur le siège de Rome. Il eut aussi des rapports avec Pépin au sujet de l'introduction récente des usages romains dans l'Église de France. Remédius, frère de Pépin et archevêque de Rouen, avait, dans le même but,envoyé à Rome quelques moines pour y être instruits dans le chant ecclésiastique; le Pape écrit à Pépin que ces moines ont été placés sous la discipline de Siméon, le premier chantre de l'Église romaine, et qu'on les gardera jusqu'à ce qu'ils soient parfaitement
(1) Monachi ut cantum Romanum pleniter et ordinabiliter per nocturnale et gradale officium peragant, secundum quod beatae memorias genitor noster Pipinus rex decertavit ut fieret, quando Gallicanum cantum tulit, ob unanimitatem apostolicae Sedis et sanctae Dei Ecclesiae pacificam con-cordiam. (Baluz. Capitul. Aquisgranen. 789, cap. XC.)
(2) Stephanus Papa Pipini bonas voluntati et studiis divinitus inspiratis assensum praebens, secundum numerum XII Apostolorum, de Sede apostolica duodecim clericos doctissimos cantilenae ad eum in Franciam direxit. (Chronicon San-Gallense, lib. I, cap. x.)
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exercés dans le chant ecclésiastique (1). Dans une autre lettre, le Pontife écrit au Roi : « Nous vous envoyons tous les livres que nous avons pu trouver, savoir l’Antiphonaire, le Responsal, la Dialectique d'Aristote, les livres de saint Denys l'Aréopagite, la Géométrie, l'Orthographe, la Grammaire, et une horloge nocturne (2). » On voit par ce passage vraiment curieux avec quel détail les Pontifes romains remplissaient leur tâche de civilisateurs de l'Occident, et comment l'adoption des usages liturgiques de Rome par les Églises de France, tenait à cet ensemble de faits, qui devait élever si haut la prépondérance de notre nation, quand le grand homme appelé à combiner tant et de si riches éléments aurait apparu.
Charlemagne vint enfin. Il n'est point de notre sujet de décrire ici tant de grandeur, tant de génie, et le sublime et saint emploi que Charlemagne sut faire de cette grandeur et de ce génie; nous donnerons seulement ici quelques faits de sa vie, pris dans la ligne des événements que nous racontons.
On sait l'amour filial que Charlemagne porta au pape saint Adrien, qui monta sur le Saint-Siège en 772. A peine ce saint Pontife fut assis sur la Chaire de Saint-Pierre, qu'il adressa au roi Charles les plus vives instances pour le porter à imiter les exemples de Pépin, en propageant la Liturgie romaine ; c'est ce qui est rapporté dans les livres Carolins, à la suite du passage que nous avons cité plus haut : « Dieu, y est-il dit, nous ayant à notre tour conféré le royaume d'Italie, nous avons voulu exalter la grandeur de la sainte Église romaine, et obéir aux salutaires exhortations du Révérendissime Pape Adrien ; c'est pourquoi nous avons fait que plusieurs Églises de cette contrée, qui autrefois refusaient de
(1) Labb. Concil., tom. VI, pag. 1688.
(2) Pauli I Epist. XXV. Apud Gretser.
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recevoir dans la psalmodie la tradition du Siège apostolique, l'embrassent maintenant en toute diligence, et adhèrent dans la célébration des chants ecclésiastiques à cette Église, à laquelle elles adhéraient déjà par le bienfait de la foi. C'est ce que font maintenant, comme chacun sait, non-seulement toutes les provinces des Gaules, la Germanie et l'Italie, mais même les Saxons, et autres nations des plages de l'Aquilon, converties par nous, moyennant les secours divins, aux enseignements de la foi (1). »
Afin d'employer dans l'établissement de l'unité liturgique des sources d'une pureté incontestable, quoique déjà on eût envoyé de Rome à Pépin diverses copies du Sacramentaire grégorien, Charlemagne ne laissa pas d'en demander un nouvel exemplaire à saint Adrien (2). Nous venons de citer le Capitulaire d'Aix-la-Chapelle, en 789, dans lequel ce prince requiert l'observation du rite romain, tant dans les offices divins qu'à la messe elle-même, per nocturnale et gradale officium. Les Capitulaires sont remplis d'allusions à cette mesure, prise dans toutes ses conséquences. C'est aussi sous l'inspiration de Charlemagne que le concile de Mayence, en 813, décrète que l'on suivra fidèlement le Sacramentaire grégorien, dans l'administration du baptême (3).
Mais il était un point sur lequel le génie français résistait, malgré lui-même, aux pieuses intentions de
(1) Vid. la Note B.
(2) De Sacramentario vero, a sancto praedecessore nostro deifluo Gregorio Papa disposito, jampridem Paulus grammaticus a nobis eum pro vobis petiit, et secundum sanctae nostrae Ecclesiae traditionem per Joannem abbatem Excellentias vestras emisimus. (Duchesne, Hist. Franc, tom. III, pag. 798.)
(3) Sacramenta itaque Baptismatis volumus, ut sicut sancta vestra fuit admonitio, ita concorditer atque uniformiter in singulis parochiis, secundum Romanum ordinem inter nos celebrentur. (Conc. Moguntin., can. IV. Labb., tom. VII, pag, 1242.)
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Charlemagne et de Pépin. Ce dernier avait pu, sans doute, introduire le chant de l'Église romaine dans les Églises de France; mais il n'était pas en son pouvoir de le faire exécuter avec la perfection des chantres romains, ni de le défendre, dans toutes les localités, des prétendues améliorations dont l'habileté des clercs français croirait devoir l'enrichir. Il arriva donc qu'en peu d'années les sources si pures des mélodies grégoriennes, contenues dans les anti-phonaires envoyés par Etienne II et Paul Ier, s'étaient déjà corrompues. Jean Diacre, dans la vie de saint Grégoire le Grand, donne, avec la franchise d'un artiste, les raisons pour lesquelles le chant grégorien ne s'était pas maintenu, sans altération, dans nos églises. Voici ses paroles pleines de naïveté et sentant quelque peu l'invective. Le lecteur d'aujourd'hui jugera, à son loisir, jusqu'à quel point nos chantres de cathédrales, renforcés par les serpents et les ophicléides, méritent ou ne méritent pas le reproche d'avoir continué les barbares que l'historiographe de saint Grégoire immole avec tant de sévérité.
« Entre les diverses nations de l'Europe, les Allemands et les Français ont été le plus à même d'apprendre et de réapprendre la douceur de la modulation du chant; mais ils n'ont pu la garder sans corruption, tant à cause de la légèreté de leur naturel, qui leur a fait mêler du leur à la pureté des mélodies grégoriennes, qu'à cause de la barbarie qui leur est propre. Leurs corps d'une nature alpine, leurs voix retentissant en éclats de tonnerre, ne peuvent reproduire exactement l'harmonie des chants qu'on leur apprend; parce que la dureté de leur gosier buveur et farouche, au moment même où elle s'applique à rendre l'expression d'un chant mélodieux, par ses inflexions violentes et redoublées, lance avec fracas des sons brutaux qui retentissent confusément, comme les roues d'un chariot sur des degrés; en sorte qu'au lieu de flatter l'oreille des auditeurs,
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elle la bouleverse en l'exaspérant et en l'étourdissant (1). »
Charlemagne, qui sentait profondément les beaux-arts, ne put souffrir longtemps une dissonance qui ne tendait à rien moins qu'à détruire tout le fruit des nobles efforts qu'il avait entrepris pour avancer la civilisation des Français par l'harmonie des chants de l'Église, les plus moraux et les plus populaires de tous. Étant, en 787, à Rome, à la fête de Pâques, il fut témoin d'une dispute entre les chantres romains et les français. Ceux-ci prétendaient que leur chant avait l'avantage, et, fiers de la protection du roi, ils critiquaient sévèrement les romains. Ces derniers, au contraire, forts de l'autorité de saint Grégoire et des traditions dont son antiphonaire n'avait cessé d'être accompagné à Rome, se riaient de l'ignorance et de la barbarie des chantres français. Charlemagne voulut mettre fin à cette dispute, et il dit à ses chantres : « Quel est le plus pur, de la source vive ou des ruisseaux qui, en étant sortis, coulent au loin (2)? » Ils convinrent que c'était la source. Alors le roi reprit : « Retournez donc à la source de saint Grégoire ; car il est manifeste que vous avez corrompu le chant ecclésiastique (3). »
Voulant remédier aussitôt à cet inconvénient, Charlemagne demanda au Pape des chantres habiles qui pussent remettre les Français dans la ligne des saines traditions. Saint Adrien lui donna Théodore et Benoît, qui avaient été élevés dans l'école de chant fondée par saint Grégoire, et il présenta en outre au roi les antiphonaires du même saint Grégoire, notés par Adrien lui-même, suivant la no-
(1) Vid. la Note C.
(2) Quis purior est et quis melior, aut fons vivus, aut rivuli ejus longe decurrentes? (Caroli Magni vita per monachum Engolismen. Duchesne, tom. II, pag. 75.)
(3) Revertimini vos ad fontem sancti Gregorii, quia manifeste corrupistis cantilenam ecclesiasticam. (Ibidem.)
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romaine. Il y avait donc dès lors une manière de noter le chant ecclésiastique. Charlemagne étant de retour en France, plaça un de ces deux chantres à Metz et l'autre à Soissons, et donna ordre à tous les maîtres de chant des autres villes de France de leur présenter à corriger leurs antiphonaires, et d'apprendre d'eux les véritables règles du chant. Ainsi furent rectifiés les antiphonaires de France que chacun avait corrompus à sa guise, ajoutant ou retranchant sans règle et sans autorité, et tous les chantres de France apprirent la note romaine qui, depuis, a été appelée note française (1). Nous avons suivi, dans cet intéressant récit, le moine d'Angoulême, historiographe de Charlemagne, dont le récit est confirmé par Jean Diacre dans la vie de saint Grégoire le Grand, et par Ekkehard, dans la vie du B. Notker, dit le Bègue (2).
Ces trois auteurs ajoutent que ce fut à Metz que le chant grégorien s'éleva à un plus haut point de perfection, en sorte que l'école de Metz l'emportait autant sur les autres écoles de France qu'elle le cédait elle-même à celle de Rome. Le chroniqueur d'Angoulême ajoute que les chantres romains instruisirent aussi les français dans l'art de toucher l'orgue (3).
(1) Vid. la Note D.
(2) Acta SS. Aprilis., tom. I, ad diem VI, pag. 582.
(3) Similiter erudierunt Romani cantores supradicti cantores Franco-rum in arte organandi. Ibidem.
Les trois écrivains que cite ici l'auteur, parfaitement d'accord sur le fond de cette histoire, diffèrent sur quelques détails. Ils rapportent da la même façon la dispute des chantres romains et français, l'intervention et la sage décision de Charlemagne. Le moine d'Angoulême raconte ensuite que le Pape donna à l'empereur deux chantres romains, Théodore et Benoît, qui vinrent à Metz fonder l'école de chant. Jean Diacre et Ekkehard disent, au contraire, que Charles laissa près du Pape deux clercs de sa chapelle, qu'Adrien les instruisit de la tradition romaine et que, revenus en France, ils l'enseignèrent à l'école de Metz. Après leur mort, la confusion se mit de nouveau dans les usages des églises de France. Charlemagne recourut alors une seconde fois à Adrien, qui lui envoya deux chantres de l'école fondée par saint Grégoire. Jean Diacre ne les nomme pas et dit seulement qu'ils trouvèrent la tradition beaucoup mieux conservée à Metz que dans les autres églises et que par leurs leçons ils assurèrent à cette école une complète et durable supériorité. Ekkehard est plus explicite; il nomme les deux chantres envoyés par Adrien, Pierre et Romain, et il ajoute que le Pape leur donna deux antiphonaires parfaitement conformes à l'exemplaire authentique de saint Grégoire. Les deux envoyés se mirent en route; mais, en traversant les Alpes, au passage du mont Septmer, près du lac de Constance, Romain tomba malade et n'eut pas la force de continuer sa route. Il atteignit à grand'peine l'abbaye de Saint-Gall, où il arriva avec l'un des deux antiphonaires, que son compagnon lui avait laissé, quoiqu'à contre-cceur. Les moines l'accueillirent comme un envoyé du ciel ; ils désiraient, en effet, réformer le chant de leur monastère d'après la pure tradition grégorienne; la Providence leur envoyait de la manière la plus inattendue le moyen d'accomplir ce dessein. Charlemagne vit de même dans ce qui s'était passé un signe de la volonté du ciel. Quand Pierre lui eut raconté l'aventure de son compagnon, il ordonna à celui-ci de rester à Saint-Gall pour y former une école de chant. A Rome, l'Antiphonaire authentique de saint Grégoire était placé dans une custode appelée cantarium et dans un lieu où chacun pouvait le consulter, afin de corriger les fautes des antiphonaires et de relever les erreurs des chantres ignorants. On fit de même à Saint-Gall, et le précieux manuscrit de Romain fut placé près de l'autel des Apôtres, dans un riche écrin. Il a échappé, dit-on, au temps et aux révolutions, et on croit le reconnaître dans cet antiphonaire du VIIIe siècle, que le P. Lambillotte, de la Compagnie de Jésus, a publié en fac-simile à Paris, en 1851, sous le titre d’Antiphonaire de Saint Grégoire. (Note de l'éditeur.)
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Cette supériorité dont l'école de Metz conservait encore la réputation au XIIe siècle, sur les écoles de chant des autres cathédrales de France, est due sans doute à la discipline que saint Chrodegang avait établie parmi ses chanoines. Les traditions de ce genre devaient se conserver plus pures dans cette église dont le clergé gardait avec tant de régularité les observances de la vie canoniale. Il y a longtemps qu'on a remarqué que les traditions du chant ecclésiastique se gardaient mieux dans les corps religieux que dans le clergé séculier. Les exemples ne nous manqueraient pas ; mais nous avons voulu simplement ici constater un fait qui a son genre d'importance.
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Ainsi Charlemagne se montra zélé pour le chant ecclésiastique, et ne craignit pas de donner à ce grand objet une importance majeure, suivant en cela l'exemple si frap* pant de saint Grégoire, qui ne trouva point au-dessous de lui d'enseigner lui-même le chant aux enfants. C'est ainsi qu'ont agi toujours les grands législateurs du genre humain : ils ont saisi avec bonheur les choses principales et ils s'y Sont appliqués avec constance. Plus tard, le vulgaire n'y a rien compris, et le vulgaire est nombreux; car qui, aujourd'hui, Consentirait à voir dans là Liturgie le plus grand mobile de là Civilisation d'un peuple ? Il est vrai que nous avons aujourd'hui des peuples sans habitudes liturgiques : la postérité prononcera sur la moralité des moyens qu'on a pris pour leur ouvrir d'autres sources du beau et de l'enthousiasme;
Disons encore un mot de Charlemagne, ce grand personnage liturgique. On a vu ailleurs qu'il est auteur de l'hymne Veni, Creator Spiritus : ajoutons qu'il assistait fidèlement aux offices, tant de jour que de nuit, dans la Chapelle du palais. Sa vie, par Eginhard, renferme les plus précieuses particularités sur le zèle de cet incomparable prince pour le service divin. On y voit que Charlemagne présidait aux offices, dans l'attitude qui convenait â un prince chrétien, rempli,comme il l'était, du plus grand respect pour le sacerdoce. Il ne se permettait pas de faire entendre sa voix, comme il appartient aux prêtres : il ne chantait qu'à voix basse, et encore dans les moments où les laïques pouvaient se joindre au chœur ; mais il s'était réservé le soin de désigner les leçons que ses clercs devaient lire, afin qu'ils se tinssent toujours prêts à remplir cet office correctement, II n'en souffrait aucun dans sa chapelle qui ne sût lire et chanter convenablement. Il invita Paul Diacre, célèbre moine du Mont-Cassin, à composer un recueil d'homélies choisies des saints Pères, pour servir aux offices de l'Église, pendant tout le cours
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de l'année. On ne finirait pas si on voulait rapporter tout ce que Charlemagne a fait en faveur de la Liturgie : la matière est si abondante qu'elle demanderait, pour ainsi dire, un ouvrage spécial.
L'Église et le monde le perdirent en 814. A sa mort, la Liturgie romaine régnait dans tout l'Occident, à l'exception de l'Espagne, qui ne devait pas tarder à l'embrasser aussi; à grand'peine Milan avait pu sauver son rite ambrosien.
Louis le Pieux offrit dans son caractère peu de traits de la grandeur de son père; mais il en avait au moins hérité la piété et le zèle pour le service divin. C'était beaucoup pour cet âge de la civilisation par. le christianisme. Les capitulaires de Louis le cèdent à peine à ceux de Charlemagne, pour la sagesse des règlements qu'ils contiennent. Il s'occupa de bonne heure du chant ecclésiastique et des moyens d'en assurer la pureté : c'est pourquoi il députa à Rome le célèbre liturgiste Amalaire, prêtre de l'église de Metz, avec charge d'en rapporter un nouvel exemplaire de l'Antiphonaire, devenu sans doute nécessaire par suite de nouvelles altérations qu'on avait déjà faites au texte et à la note de saint Grégoire. Le pape Grégoire IV se trouva hors d'état de satisfaire l'empereur, ayant précédemment disposé du seul exemplaire de l'Antiphonaire qui lui restât libre, en faveur de Vala, moine de Corbie. Amalaire, à son retour en France, se rendit dans cette illustre abbaye : il y conféra l'Antiphonaire nouvellement apporté de Rome avec ceux qui étaient en usage en France, et, après cette confrontation, il fut en état de composer son précieux livre de Ordine Antiphonarii.
Quand nous disons que la Liturgie gallicane demeura détruite sans retour en France, nous n'entendons pas dire qu'il n'en resta point quelques débris, qui se fondirent dans les usages romains. Les Églises de Lyon et de Paris furent, sans doute, celles qui gardèrent un plus grand nombre de
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ces antiques formes gallicanes ;
mais les autres Églises en conservèrent toutes plus ou moins quelques parties. On en peut encore retrouver la trace dans les usages dérogatoires au rite romain qui se retrouvent dans la généralité des livres d'offices suivis autrefois en France. Ainsi, nous signalerons, avec Grancolas et le P. Lebrun, comme des pratiques de la Liturgie gallicane, dans l'office divin, l'usage de répéter l'Invitatoire en entier, entre les versets du Psaume XCIV, d'ajouter un répons après la neuvième leçon de Matines, de dire Gloria Patri à la fin de chaque répons des Nocturnes, et de répéter les troisième, sixième et neuvième de ces répons, dans les principales fêtes; de dire un verset appelé sacerdotal, entre Matines et Laudes ; de ne dire qu'une antienne à Vêpres, quand il n'y en a pas de propres tirées des Psaumes ; de dire les Psaumes de la férié aux premières Vêpres des fêtes solennelles; de chanter un répons à Vêpres, etc. Pour la Messe, le principal rite gallican qui se fût conservé, et qui ne se pratique plus guère aujourd'hui qu'à Paris, est la bénédiction épiscopale après le Pater ; nous indiquerons encore les prières générales que l'on fait au Prône; la coutume déporter le livre des Évangiles à baiser au clergé; de mêler l'eau et le vin dans le calice, en disant une oraison qui rappelle le sang et l'eau qui sortirent du côté ouvert de Jésus-Christ ; l'usage de suspendre le saint Sacrement au-dessus de l'autel, dans un vase, ordinairement en forme de colombe, etc. Aujourd'hui, plusieurs de ces usages sont tombés en désuétude, et l'on ne se met guère en peine de savoir l'origine de ceux qu'on a conservés. Nous dirons comment, au XVIIIe siècle, l'Église de Lyon, celle de toutes qui avait conservé un plus grand nombre d'anciens usages gallicans, les vit succomber sans retour, sous les coups du gallicanisme. Mais revenons à Amalaire.
Son ouvrage était une compilation, que nous avons
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encore, de diverses pièces des Antiphonaires romain et français, dont il fit un tout, en les corrigeant les unes sur les autres : mais afin que l'on pût reconnaître, du premier coup d'œil, les sources auxquelles il avait puisé, il eut e' soin de placer en marge la lettre R, lorsqu'il suivait l'Antiphonaire romain, et la lettre M, quand il s'attachait à celui de Metz. Dans quelques endroits où il avait jugé à propos de s'éloigner de l'un et de l'autre, il avait mis en marge un I et un C, comme pour demander Indulgence et Charité (1). Ce recueil, qui constate la manie incorrigible des Français de retoucher sans cesse la Liturgie, devint le régulateur du chant ecclésiastique dans nos Églises; on ne retourna plus désormais à Rome chercher de nouveaux Antiphonaires, et telle fut l'origine première de cette Liturgie romaine-française dont nous aurons occasion de parler dans la suite de cette histoire. Toutefois, pour être juste, il faut convenir que, dans le plus grand nombre des offices de l'année, la compilation d'Amalaire ne présente pas de variantes avec les livres purement romains. Le petit nombre d'offices dans lesquels ces différences se remarquent ne s'éloignent du romain que par la substitution, ou l'addition de quelques répons ou antiennes, à d'autres répons ou antiennes de l'Antiphonaire grégorien. Le Siège apostolique trouva ces nuances si légères qu'il ne jugea pas à propos de réclamer :1a Liturgie gallicane n'en était pas moins détruite sans retour, et les usages romains introduits (mais non, hélas ! sans retour) dans le florissant empire des Francs.
Le travail d'Amalaire essuya néanmoins une vive critique dans l'Église de Lyon. Ce siège était occupé par le fameux Agobard, prélat que son Église honore d'un culte que le Siège apostolique n'a pas ratifié. Il se déchaîna avec violence contre Amalaire, dans un opuscule qu'il intitula
(1) Biblioth. Max. Patrum, tom, XIV, pag. 1032-1o61.
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de la divine Psalmodie, et lui reprocha d'avoir attaqué la sainte Eglise de Lyon, non-seulement de vive voix, mais par écrit, comme ne suivant point l'usage légitime dans la célébration des offices. Agobard avait à venger en ceci une querelle personnelle. Il avait corrigé aussi, à sa manière, l'Antiphonaire, en y retranchant, disait-il, les choses vaines, superflues, ou approchant du blasphème et du mensonge, pour n'y laisser que ce qui était de l'Écriture sainte, suivant l'intention des Canons (1).
L'Antiphonaire de Metz, au contraire, offrait un certain nombre de pièces en style ecclésiastique, et qui n'étaient point formées des paroles de l'Écriture.
Il est assez étrange que l'Antiphonaire romain, que Pépin et Charlemagne avaient établi à Lyon, si peu d'années auparavant, renfermât tant de choses répréhensibles; mais l'étonnement cesse quand on lit le livre du même Agobard, de Correctione Antiphonarii. On voit que cet évêque n'était point étranger aux théories qui furent improuvées en Espagne, dans ce quatrième concile de Tolède, dont nous avons ci-dessus rapporté un canon intéressant. Agobard soutenait aussi qu'on ne devait chanter dans les offices que les seules paroles de la sainte Écriture, et pour mettre la Liturgie d'accord avec son système, il avait commencé par retrancher des livres grégoriens tout ce qui pouvait y être contraire.
Dans ce dernier ouvrage dont nous venons de parler, il attaque principalement le livre d'Amalaire, de Ordine Antiphonarii, et fait une critique amère et violente de plusieurs antiennes et répons qu'il prétend être de la composition du liturgiste de Metz. Il est fâcheux pour la réputation d'Agobard, qui, au reste, n'a jamais joui de
(1) Antiphonarium pro viribus nostris magna ex parte correximus, amputatis his quae vel superflua, vel levia, vel mendacia, aut blasphéma vide-bantur. (Agobard. De Correctione Antiphonarii, Biblioth. Max. Patrum, tom. XIV, pag. 322.)
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celle d'un homme impartial, que la plupart des pièces - qu'il impute à Amalaire, aient fait partie de tout temps de l’Antiphonaire même de saint Grégoire, ainsi que le B. Tommasi l'a fait remarquer dans ses notes sur les livres Responsoriaux et Antiphonaires ( 1 ) ; sur quoi notre illustre D. Mabillon dit ces paroles : Ainsi, de rigides censeurs provoquent quelquefois contre eux-mêmes la juste censure d'autrui (2). » Si donc Amalaire était répréhensible pour avoir inséré quelque chose dans l'Antiphonaire, Agobard l'était bien davantage, lui qui n'avait pas craint de retrancher de son autorité privée tout ce qui n'était pas tiré des paroles mêmes de l'Écriture sainte. L'un avait attenté, du moins en quelque chose, à la pureté de la Liturgie ; l'autre y avait attenté gravement, et, de plus, avait osé contester un des principaux caractères de toute Liturgie, le caractère traditionnel.
Au reste, l'œuvre d'Amalaire resta, parce qu'elle était dans le vrai, malgré certaines hardiesses ; celle, au contraire, d'Agobard, ne lui survécut pas, au moins dans la partie systématique. On trouve, en effet, dans l'ancienne Liturgie lyonnaise, grand nombre de pièces en style ecclésiastique; nous nous contenterons de rappeler ici la magnifique Antienne : Venite, populi, ad sacrum et immortale mysterium, etc., qui se chantait pendant la communion. Quant aux offices de l'Église de Lyon, tels qu'ils s'étaient conservés jusqu'au siècle dernier, nous en donnerons une idée suffisante dans une autre partie de cet ouvrage.