Institutions liturgiques (page 24)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce double prodige doit rappeler au lecteur celui que nous avons rapporté, au chapitre vin, sur la Liturgie ambrosienne. On verra du moins, dans le récit de Rodrigue, un nouveau témoignage du zèle que mettaient autrefois les peuples et le clergé à tout ce qui concernait la Liturgie, zèle qui contraste bien tristement avec l'indifférence profonde qui, de nos jours, a accueilli et accueille encore en France les plus graves changements sur le même objet. Quant à l'épreuve du feu, nous devons remarquer avec le P. Pinius (2), que Pelage d'Oviédo, contemporain d'Alphonse VI, et qui a rapporté les actions de ce prince dans un grand détail, n'en a pas dit un seul mot, non plus que Luc de Tude, qui vivait au siècle de l'archevêque Rodrigue. Il est d'ailleurs difficile de croire que si un véritable prodige eût eu lieu, le Siège apostolique eût persisté dans l'intention de détruire l'Office gothique. Ce serait le premier miracle en opposition avec les volontés de l'Église. Quant au fait en question, s'il était démontré (ce qui n'est pas), la théologie catholique trouverait peut-être encore à l'expliquer, sans recourir à l'intervention divine.

Rodrigue conclut ainsi sa narration : « Tous pleurant et gémissant d'une  issue  si malheureuse, alors commença le proverbe : Quod volunt reges, vadunt leges :  quand veulent les rois, s'en vont les lois. Et depuis lors, l'Office gallican (romain), qui n'avait jamais été reçu

(1)   Vid. la Note C.

(2)   Tract.  Hist.   Chron. de Liturgia antiq.  Hispan., cap.   VI, § V, pag. 50.

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ni pour le Psautier, ni pour le rite, fut observé en Espagne; quoique, en quelques monastères, on ait gardé encore, un certain temps, celui de Tolède, et que l’ancienne version du Psautier soit encore récitée aujourd'hui dans plusieurs églises cathédrales et monastères(1). »

Telles furent les circonstances qui accompagnèrent l'abolition de la Liturgie gothique, en Espagne. Ce fut donc un acte solennel du zèle des Pontifes romains, de la piété des rois, une des nécessités qu'imposait le sublime plan de l'unité sociale catholique. Dans cette mesure, sans doute, de précieuses traditions nationales périrent, mais l'Église ne reconnaît point de nations : elle ne voit qu'une famille dans le genre humain, et si les chrétientés d'Orient se sont rompues en tant de morceaux, et ont vu s'affadir en elles le sel du christianisme, de si grands malheurs n'eussent point eu lieu, si Rome, ainsi que nous Pavons dit ailleurs, eût pu enchaîner ces vastes provinces à celles de la chrétienté européenne, par le double lien d'une langue commune et d'une Liturgie universelle. Cependant, s'il en est ainsi, quel sera le jugement de l'histoire sur ceux qui, plus tard, en Europe, en France, se sont plu à détruire l'œuvre des siècles, le résultat des efforts des pontifes et des princes les plus pieux, cette unité liturgique si chèrement achetée, si laborieusement conquise ?

Quoi qu'il en soit, la Providence ne voulut pas que l'Église d'Espagne perdît à tout jamais le souvenir de ses anciennes gloires gothiques. Quand le danger fut passé,

(1) Et tunc cunctis flentibus et dolentibus inolevit proverbium : quod volunt reges, vadunt leges. Et ex tunc Gallicanum officium tara in psalterio quam in aliis numquam ante susceptum, fuit in Hispaniis observatum. Licet in aliquibus monasteriis Toletanum fuerit aliquanto tempore custoditum : et etiam translatio psalterii in plurimis ecclesiis cathedralibus et monasteriis, adhuc hodie recitatur. (Roderic. Toletan. de Rebus Hispanicis. Ibidem.)

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quand l'Espagne affranchie tout entière du joug sarrasin et fondue désormais dans la société européenne, eut mérité, à tant de titres, le nom de Royaume Catholique, ce qui n'était jamais arrivé pour aucune autre nation arriva pour elle. Le passé fut exhumé de la poudre, et Tolède tressaillit de revoir célébrer au grand jour les augustes mystères des Isidore et des Léandre.

Un de ces hommes qui n'appartiennent pas tant à la nation qui les a produits qu'à l'humanité tout entière, le grand cardinal Ximénès, archevêque de Tolède, recueillit avec amour les faibles restes des mozarabes qui, sous la tolérance des rois de Castille, avaient continué, dans quelques humbles sanctuaires de Tolède, à pratiquer les rites de leurs pères. Il fit imprimer leurs livres que l'injure du temps avait mutilés en quelques endroits; il leur assigna, pour l'exercice de la Liturgie gothique, une chapelle de la cathédrale et six églises dans la ville, et pourvut à l'entretien du culte et de ses ministres. Mais afin de rendre légitime cette restauration, Ximénès s'adressa au souverain Pontife, et Jules II rendit deux bulles, à la prière du cardinal, pour instituer canoniquement le rite gothique dans les églises qui lui étaient affectées. Dans la première de ces bulles, qui est du 12 des calendes d'octobre de l'année 1508, le Pape loue grandement le zèle de Ximénès pour le service divin, et qualifie l'Office mozarabe de très-ancien et rempli d'une grande dépotion, antiquissimum et magnae devotionis (1).

Les esprits superficiels, qui croiraient voir ici Jules II en contradiction avec saint Grégoire VII, n'auraient pas

(1) Outre les églises de la ville de Tolède autorisées à suivre le rite gothique, Pinius en cite encore deux autres : la petite église de Saint-Sauveur, à Salamanque, et une chapelle de l'église paroissiale de Sainte-Marie-Magdeleine, à Valladolid. Léon X confirma la première, et Pie IV la seconde, en permettant d'y célébrer les saints mystères suivant le rite gothique, mais seulement à certains jours de l'année,

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apprécié les raisons de diverse nature qui dictèrent la conduite de ces deux pontifes. L'unité, dans toutes ses conséquences, est le premier des biens pour l'Église; son développement social, ses heureuses influences pour le bien de l'humanité, la conservation du dépôt de la foi, sont à ce prix; on y doit donc sacrifier, dans certains cas, le bien même d'un ordre secondaire. Or l'antiquité, la beauté de certaines prières sont un bien, mais non un bien qui puisse entrer en parallèle avec les nécessités générales de l'Église. Telles sont les idées sous l'influence desquelles agit saint Grégoire VII. Mais, d'un autre côté, quand l'unité est sauvée avec tous les biens qui en découlent, rien n'empêche qu'on n'accorde quelque chose, beaucoup même, à des désirs légitimes dont l'accomplissement ne peut porter atteinte à ce qui a été si utilement et si difficilement établi. Dans les six ou sept églises de Tolède où il est relégué, le rite gothique ne fait plus obstacle à la fusion du royaume d'Espagne dans les mœurs de la catholicité d'Occident. A Tolède même, la Liturgie romaine, loin d'en être obscurcie, en est plutôt rehaussée. Nos dogmes antiques célébrés dans le langage pompeux des grands et saints docteurs de Séville et de Tolède, n'en deviennent que plus inviolables aux attaques des novateurs.

Réduit à ces proportions, le rite gothique ne pouvait nuire et pouvait être utile ; telle fut la raison de l'indulgence que montra Jules II. Rome n'a jamais eu peur de l'antiquité : c'est le plus ferme fondement de ses droits, comme de ceux de l'Église dont Rome est la pierre fondamentale. Elle aime à voir les deux rites ambrosien et gothique demeurés debout, comme deux monuments antiques de l'âge primitif du christianisme. Elle ne souffrirait pas que d'autres églises, rétrogradant vers leur berceau, abjurassent les formes de l'âge parfait pour revêtir celles de  l'enfance ; mais elle se plaît à mettre les

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novateurs à même de comparer les croyances et les symboles en usage dans ces antiques Liturgies, avec les symboles " et les croyances que renferme cette autre Liturgie que l'univers catholique a vu croître avec les siècles. Il est vrai que si les Liturgies ambrosienne et gothique remontaient, comme celles d'un certain pays, au XVIIIe, voire même au XIXe siècle, Rome n'aurait pas lieu d'en vanter la haute antiquité, ni, tranchons le mot, la vénérable autorité. Mais reprenons le fil de notre histoire.

Saint Grégoire VII ne nous apparaît pas seulement, dans l'histoire, comme le zélé propagateur de la Liturgie romaine; son nom vient aussi se placer à la suite de ceux des Léon, des Célestin,des Gélase,des Grégoire le Grand, chargés par l'Esprit-Saint de la réformer. Quatre siècles s'étaient écoulés depuis l'œuvre du dernier de ces Pontifes; il était temps qu'une main forte intervînt pour une amélioration. Ainsi qu'il arrive toujours dans les grandes choses, saint Grégoire VII n'eut peut-être pas la conscience entière de ce qu'il accomplissait pour les âges suivants. Ses travaux qui, du reste, ne paraissent pas s'être portés sur le Sacramentaire, aujourd'hui Missel romain, partie la plus antique et la plus immuable de la Liturgie, eurent pour objet la réduction de l'Office divin. Les grandes affaires qui assiégeaient un Pape, au XI° siècle, les détails infinis d'administration dans lesquels il lui fallait entrer, ne permettaient plus de concilier avec les devoirs d'une si vaste sollicitude l'assistance exacte aux longs offices en usage dans les siècles précédents. Saint Grégoire VII abrégea l'ordre des prières et simplifia la Liturgie pour l'usage de la cour romaine. Il serait difficile aujourd'hui d'assigner d'une manière tout à fait précise la forme complète de l'office avant cette réduction; mais depuis lors, il est resté, à peu de chose près, ce qu'il   était  à la  fin  du  XI°  siècle. Nous en avons

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pour témoin l'ancien auteur connu sous le nom de Micrologue, du titre de son livre, qui paraît avoir été écrit vers l'an 1097 (1).  Cet auteur donne à entendre que c'est sur l'Office sanctionné par saint Grégoire VII, qu'il a établi ses observations. Or on trouve dans ce précieux opuscule les particularités suivantes : l'auteur y compte des offices cum pleno officio, ou à trois répons, ou à neuf leçons; il en  mentionne de dominicaux, de fériaux, de votifs. Il marque à matines trois psaumes et trois leçons, du jour de Pâques jusqu'au samedi in albis, et du jour de la Pentecôte jusqu'au samedi de la même semaine. Aux autres jours de l'année, si c'est une fête, neuf psaumes, neuf leçons et autant de   répons; aux  dimanches, dix-huit psaumes et neuf leçons. Ces détails montrent que le Bréviaire de saint Grégoire VII était conforme à celui d'aujourd'hui. Mais outre les particularités fournies par   le Micrologue, il existe un  document  important qui nous apprend dans le plus grand détail  l'ordre établi par ce grand Pape, d'après les traditions antérieures, pour  le partage des leçons de matines, et cet ordre est conforme à celui que nous gardons encore présentement.

Ce document est un canon inséré au décret de Gratien (2), à la suite du canon de saint Gélase, sur les Livres apocryphes. Les plus savants liturgistes, Grancolas, Merati, Azevedo, Zaccaria, s'accordent à reconnaître saint Grégoire VII pour l'auteur de ce second canon. En voici la teneur :

« Nous avons jugé à propos, pour l'édification des fidèles, d'indiquer les livres qui sont lus par plusieurs, dans les offices ecclésiastiques, durant le cercle de l'année. Ce rite est celui que le Siège apostolique observe   lui-même, bien  loin de  le réprouver. Il en est

(1)  Micrologus, de ecclesiasticis observationibus, Biblioth. vet. Patrum .Aigdunen., tom. XVIII, pag. 472-490.

(2)  Decretum. Cap. Sancta Romana Ecclesia.

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donc  qui, à la Septuagésime, placent le Pentateuque, jusqu'au quinzième jour avant Pâques. Ce quinzième jour, ils placent Jérémie, jusqu'à la Cène du Seigneur. A la Cène du Seigneur, ils lisent trois leçons de la Lamentation de Jérémie (Quomodo sedet sola civitas, etc.), et trois du traité de saint Augustin sur le psaume LIV (Exaudi, Deus, orationem meam, et ne despexeris), et trois de l'Apôtre, à l'endroit où il dit dans l'Épître aux Corinthiens : Convenientibus vobis in unum. La seconde leçon commence ainsi : Similiter et calicem, postquam cœnavit.

La troisième, De spiritalibus autem nolumus vos ignorare, fratres. Au vendredi saint, trois leçons de la Lamentation de  Jérémie, et trois  du traité   de saint Augustin sur le psaume LXIII (Exaudi, Deus, orationem  meam  cum deprecor); et trois de l'Apôtre, à l'endroit où il dit, dans l'Épître aux Hébreux : Festinemus ingredi in eam requiem, etc.  La seconde leçon : « Omnis namque Pontifex. La troisième : De quo grandis nobis sermo. Au samedi saint, trois leçons de la Lamentation  du   prophète Jérémie,  trois du traité de saint Augustin sur le même psaume LXIII, et trois de l'Apôtre, à l'endroit où il dit, dans l'Épître aux Hébreux : Christus assistens Pontifex futurorum.   La seconde leçon: Ubi enim testamentum est.La troisième: « Umbram enim habens lex futurorum bonorum. En la Pâque du Seigneur, les homélies qui appartiennent à ce jour : pendant la semaine, les homélies convenables. A l'octave de Pâques, ils placent les Actes des Apôtres, les Épîtres canoniques et l'Apocalypse jusqu'à l'octave de la Pentecôte. A l'octave de la Pentecôte, ils placent les livres des Rois et les Paralipomènes, jusqu'aux calendes de septembre. Au premier dimanche de septembre, ils placent Job, Tobie, Esther et Esdras jusqu'aux calendes d'octobre. Au premier dimanche du mois d'octobre, ils placent le  livre  des Machabées, jusqu'aux

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calendes de novembre. Au premier dimanche du mois de novembre, ils placent Ézéchiel, Daniel et les petits Prophètes, jusqu'aux calendes de décembre. Au premier dimanche du mois de décembre, ils placent le prophète Isaïe jusqu'à la Nativité du Seigneur. En la Nativité du Seigneur, ils lisent d'abord trois leçons d'Isaïe. Première leçon: Primo tempore alleviata est terra Zabulon; seconde : Consolamini, consolamini; troisième : Consurge, consurge. On lit ensuite des sermons ou homélies appartenant à ce jour. En la fête de saint Etienne, l'homélie de ce jour. En la fête de saint Jean, de même. En la fête des Innocents, de même. En la fête de saint Sylvestre, de même. En l'octave de la Naissance du Seigneur, ils placent les Épîtres de saint Paul jusqu'à la Septuagésime. En l'Epiphanie, trois leçons d'Isaïe, la première commence : Omnes sitientes; la seconde : Surge, illuminare Jerusalem; la troisième : Gaudens gaudebo in Domino. Ensuite on lit les sermons ou homélies appartenant à ce jour (1). »

La réduction de l'office divin, accomplie par saint Grégoire VII, n'était destinée, dans le principe, qu'à la seule chapelle du Pape : par le fait, elle ne tarda pas à s'établir dans les diverses églises de Rome. La basilique de Latran fut la seule à ne la pas admettre ; c'est ce qu'atteste déjà, au siècle suivant, Pierre Abailard, dans une lettre apologétique contre saint Bernard (2). Le livre responsorial de la basilique de saint Pierre, publié par le B. Tommasi, sur un manuscrit du XIIe siècle, prouve matériellement que cette seconde église de Rome avait aussi adopté l'ordre nouveau de l'office. Les Églises du reste de

(1) Vid. la Note D.

(2) Antiquam Romanse sedis consuetudinem nec ipsa civitas tenet, sed sola Ecclesia Lateranensis, quœ mater est omnium, antiquum tenet officium, nulla filiarum suarum in hoc eam sequente, nec ipsa etiam Romani Palatii Basilica. (Abailardi opera, Epist., V, pag. 232.)

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l'Occident demeurèrent plus ou moins étrangères à cette innovation; il faut remarquer que l'auteur du Micrologue, qui semble avoir été Ives de Chartres, a écrit hors de Rome, et qu'il parle néanmoins des ordonnances de saint Grégoire VII, comme faisant droit sur la Liturgie. Toutefois, il ne paraît pas que ce grand Pape ait jamais obligé les Églises à recevoir ses règlements sur cette matière : c'est ce que l'on   peut conclure   d'une remarque de  Raoul, doyen de Tongres, auteur du XIVe siècle, qui dit ces paroles, au sujet  de la  réduction de  l'office  divin : « Les autres nations de l'univers ont leurs  livres et leurs offices, tels  qu'ils sont venus des églises de Rome, et non de la chapelle du Pape, ainsi qu'on le conclut avec évidence des livres et traités d'Amalaire, de Walafride, du Micrologue (1), du Gemma, et autres qui ont écrit sur l'Office (2). »

Ce mot de Raoul de Tongres nous ramène naturellement à parler de l'état de la Liturgie dans l'Occident, pendant les XI° et XIIe siècles. Il arriva donc, par le fait, que beaucoup d'églises en France et dans les autres provinces de la chrétienté se trouvèrent avoir une Liturgie plus en rapport, au moins en quelque chose, avec celle de saint Grégoire le Grand, qu'avec la nouvelle que saint Grégoire VII avait inaugurée dans Rome. Du reste, tout ce que renfermait cette dernière se trouvait dans l'ancienne,   dont elle était l'abrégé : les   usages   romains

(1)  Raoul de Tongres est fondé à citer ici le Micrologue avec Amalaire et les autres, parce que cet opuscule, quoiqu'il y soit parlé, en plusieurs endroits, de l'office suivant la réforme de saint Grégoire VII, offre un grand nombre de traits qui tiennent à une forme de Liturgie antérieure.

(2)  Aliae autem nationes orbis libros, et officia sua habent e directo ab ipsis Ecclesiis Romanis, et non a Capella Papae, sicut ex libris et tractationibus Amalarii, Walafridi, Micrologi, Gemmae, et ceterorum de officio scribentium colligitur evidenter. (Radulph. Decani Tungren, de Canonum observantia. Propositio XXII. Biblioth. Patrum., tom. XXVI, pag. 313.)

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régnaient donc toujours. Toutefois, le respect qu'on avait pour ces formules saintes n'empêcha pas qu'en certains pays, mais principalement en France, on n'insérât, par le laps du temps, un certain nombre de pièces et d'offices même, qui portaient le cachet du siècle et du pays qui les avaient produits. Rome, comme au temps d'Amalaire, continua de voir ces superfétations nationales sans improbation ; de même qu'aujourd'hui elle approuve encore les offices et les usages locaux, dans le diocèse où règne le Bréviaire romain. Bien plus, il arriva plus d'une fois qu'elle adopta des prières, des chants et des offices empruntés aux livres de quelque Église particulière. Les diverses Églises de l'Europe échangeaient aussi les usages liturgiques qui, dans le pays de leur origine, avaient obtenu une plus grande popularité. Mais autant, parmi ces diverses Églises, celle de France avait l'avantage pour la fécondité de son génie liturgique et pour la beauté de ses chants, autant, au sein de notre patrie, l'Église de Paris, à l'époque qui nous occupe, posséda et mérita une supériorité incontestable.

Une des causes qui maintinrent la Liturgie romaine-parisienne dans cet état si florissant, fut l'influence de la cour de nos rois d'alors, dont la chapelle était desservie avec une pompe et une dévotion merveilleuses. Charlemagne, Louis le Pieux, Charles le Chauve, trouvèrent de dignes successeurs de leur zèle pour les divins offices, dans les rois de la troisième race. A leur tête, nous placerons Robert le Pieux et saint Louis. Le premier, monté sur le trône en 996, régla tellement son temps, qu'il en donnait une partie aux œuvres de piété, une autre aux affaires de l'État, et l'autre à l'étude des lettres. Chaque jour, il récitait le Psautier, et enseignait aux clercs à chanter les leçons et les hymnes de l'office. Assidu aux offices divins, et plus zélé encore que Charlemagne, il se mêlait aux chantres, revêtu de la chape et tenant son

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sceptre en main. Le XI° siècle, si illustre par la réédification de tant d'églises cathédrales et abbatiales, s'ouvrit sous les auspices de ce pieux roi, qui fonda lui-même quatorze monastères et sept églises. Comme il était grand amateur du chant ecclésiastique, il s'appliqua à en composer plusieurs pièces, d'une mélodie suave et mystique, que l'on chercherait vainement aujourd'hui dans les livres parisiens, d'où elles furent brutalement expulsées au dix-huitième siècle, mais qui régnèrent dans toutes les églises de France, depuis le temps de Robert jusqu'à la régénération gallicane de la Liturgie. Ce pieux prince, qui se plaisait à enrichir les offices de Paris des plus belles pièces de chant qui étaient en usage dans les autres églises, envoyait aux évêques et aux abbés de son royaume les morceaux de sa composition, que leur noble harmonie, plus encore que son autorité, faisait aisément adopter partout. Étant allé par vœu à Rome, vers l'an 1020, et assistant à la messe célébrée par le Pape, lorsqu'il alla à l'offrande, il présenta, enveloppé d'une étoffe précieuse, son beau répons, en l'honneur de saint Pierre, Cornelius Centurio. Ceux qui servaient le Pontife à l'autel, accoururent incontinent, croyant que ce prince avait offert quelque objet d'un grand prix, et trouvèrent ce répons écrit et noté de la main de son royal auteur. Ils admirèrent grandement la dévotion de Robert, et à leur prière, le Pape ordonna que ce répons serait désormais chanté en l'honneur de saint Pierre (1).

Robert lia une étroite amitié avec le  grand Fulbert, évêque de Chartres, si célèbre à tant de titres, mais aussi par les admirables répons qu'il composa en l'honneur de la Nativité de la sainte Vierge. La fête de ce mystère fut en effet établie en France, sous le règne de Robert, qui rendit un édit portant  obligation de la solenniser. Ces

(1) Trithem. Chronic. Hirsaug., tom. I, pag. 141.

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trois répons sont tout à fait, pour le chant, dans le style du roi Robert. Il est probable que Fulbert les lui avait communiqués, pour les répandre par ce moyen dans tout le royaume. On les trouve dans tous les livres liturgiques de France, antérieurs au XVIIIe siècle, même dans ceux de la Provence et du Languedoc. Tel était le mode de propagation qu'employait Robert pour les chants qu'il affectionnait : il les faisait exécuter dans la chapelle de son palais, ou dans l'abbaye de Saint-Denys, puis dans l'église même de Paris, et de là ils passaient aux autres cathédrales.

La piété de Robert pour les offices divins n'avait rien de singulier dans ces siècles de foi. Les plus grands guerriers se montraient tout aussi dévots que ce roi pacifique. Si, en effet, nous passons en Angleterre, nous retrouvons les mêmes exemples dans un prince tel que Guillaume le Conquérant. Guillaume de Malmesbury nous apprend que ce vainqueur des Saxons assistait chaque jour non-seulement à la messe, mais à matines et aux autres heures de l'office (1). Il attribue la catastrophe qui affligea l'Angleterre à la négligence des seigneurs saxons qui n'avaient pas renoncé, il est vrai, à entendre la messe et l'office, mais qui ne remplissaient plus ce devoir journalier que d'une manière lâche et négligente (2). Matthieu Paris s'exprime dans les mêmes termes. Godefroy de Bouillon, partant pour la croisade, avait emmené avec lui une troupe de religieux exemplaires, qui, durant toute la marche, récitèrent devant lui tous les divins offices de jour et de nuit (3). Telle

(1)  Religionem christianam quantum saecularis poterat ita frequentabat, ut quotidie missa; assisteret, vespertinos et matutinos hymnos audiret. (Guillelm. Malmesb. de Gestis Regum Anglor., lib. III.)

(2)  Optimates gulae et veneri dediti, Ecclesiam more christiano mane non adibant, sed in cubiculo et inter uxorios amplexus, matutinarum solemnia et missarum a festinante presbytero auribus tantum libabant. (Ibidem.)

(3)  De claustris bene disciplinatis monachos insignes adduxerat, qui toto itinere, horis diurnis et nocturnis, Ecclesiastico more, divina illi ministrabant officia. (Guillelm. Tyr, lib. IX, cap. IX.)

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fut aussi la conduite du pieux et invincible Simon de Montfort, dans la croisade contre les albigeois (1). Nous choisissons de préférence les exemples de ces illustres guerriers qui savaient imiter, dans les camps, la piété paisible d'un saint Gérauld, comte d'Aurillac, d'un saint Elzéar de Sabran, dont la vie, proclamée sainte par ' les peuples, s'écoulait au milieu des actes de la plus expansive charité et des plus augustes pratiques de la Liturgie.

Le XIIe siècle ne fut pas moins fécond que le XI° en heureuses innovations dans la Liturgie romaine, telle, que les Français, les Allemands, les Belges la pratiquaient. La dévotion à certains saints inspira les plus beaux chants en leur honneur ; nous citerons principalement saint Nicolas et sainte Catherine, qui fournirent matière à des antiennes et à des répons d'une mélodie ravissante. Gavanti, appuyé sur l'autorité de saint Antonin et de Démocharès rapporte à cette même époque la composition ou au moins le complément de l'Office des morts par l'addition de plusieurs nouveaux répons et en fait honneur à Maurice de Sully, évêque de Paris, qui aurait fait chanter ces pièces de sa composition dans son église en 1196. Malheureusement cette attribution est difficile à soutenir. Plusieurs répons de l'Office des morts se trouvent déjà dans les antiphonaires et responsoriaux grégoriens, publiés par le B. Tommasi; les autres, à savoir : Domine, quando veneris; Peccantem me; Domine, secundum acium meum; Libera me,Domine, de viis inferni; et Libera me, Domine, de morte œterna, sont, il est vrai, plus modernes, mais on les trouve cependant dans les

(1) Cum esset in bellis strenuissimus, omni tamen die missam et horas canonicas omnes audiebat, semper sub armis. (Rigord., in Philipp. August. anno 1213.)

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Antiphonaires du Xe siècle, près de deux cents ans avant Maurice de Sully.

Si nous sommes obligé de rectifier cette opinion de Gavanti et de Démocharès (1), l'influence de l'Église de France sur la Liturgie universelle reste incontestable. Elle servit à compléter, à perfectionner, à enrichir le répertoire grégorien, dont le fond resta toujours intact; ces additions, ne consistant qu'en quelques proses et répons pour embellir les offices divins, ou encore dans l'adjonction d'un certain nombre de fêtes de saints, au calendrier romain. Le Livre des Messes, tant pour les formules récitées que pour les parties chantées, demeura toujours le même, sauf les tropes et les séquences, que l'inspiration de ces siècles de foi et de mélodie produisit en grand nombre. Mais ces dernières pièces ne s'étendirent pas, pour l'ordinaire, hors du pays qui les avait produites : l'inspiration en était généralement trop nationale; tandis que les répons composés dans un caractère plus grave, se répandirent par toute la chrétienté occidentale. Il est vrai que leur propagation fut due en grande partie à l'influence des nouveaux ordres religieux; c'est ce que nous raconterons au chapitre suivant.

Nous ne devons pas terminer le tableau de l'époque liturgique des XI° et XII° siècles, sans dire, en quelques mots, quelle fut l'action de l'ordre bénédictin en cette partie de la discipline ecclésiastique. Il suffira, pour mettre cette influence en état d'être appréciée, de rappeler au lecteur que les moines, du VIII° au XII° siècle, remplirent tous les postes principaux dans l'Église, en même temps qu'ils furent presque les seuls dépositaires de la science et des traditions. Us donnèrent des papes comme saint Grégoire le Grand, saint Boniface IV, saint Agathon, saint Léon III, saint Pascal Ier,

(1) Note de l'éditeur.

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saint Léon IV, saint Léon IX, Alexandre II, saint Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, Calixte II et Innocent IV; des docteurs sur la Liturgie et sur tout genre de doctrine, comme saint Léandre, saint Ildephonse, Bède, Alcuin, Walafrid Strabon, Rhaban Maur, Usuard, Remy d'Auxerre, Notker le Bègue, Herman Contract, saint Pierre Damien, Bruno d'Asti, Hildebert du Mans et de Tours, Guy d'Arezzo, Rupert de Tuit, saint Bernard, Pierre le Vénérable, etc. Il advint de là que plusieurs usages bénédictins se fondirent dans la Liturgie d'Occident. Ainsi, l'Office du chapitre à Prime, la Leçon brève et le Confiteor avant Compiles, l'oraison Visita, quœsumus, les antiennes Salve, Regina, Alma Redemptoris, etc.; le petit Office de la sainte Vierge ajouté à l'Office du jour ; l'usage des hymnes, des séquences; l'Aspersion et la Procession, le dimanche, avant la messe ; tous ces usages et beaucoup d'autres ont une origine monastique. On sait aussi que la Commémoration de tous les Défunts, au deuxième jour de novembre, a passé de l'abbaye de Cluny, où elle fut instituée par saint Odilon,à toute l'Église d'Occident; de même que la coutume de chanter l'hymne Veni, Creator, à Tierce, durant l'octave de la Pentecôte, avait été établie dans le même monastère par saint Hugues, avant d'être adoptée à Rome et étendue à toutes les provinces de la catholicité. Nous aurons ailleurs l'occasion d'indiquer beaucoup d'autres détails du même genre, nous avons voulu seulement, dans ce coup-d'œil général, signaler une des sources principales des usages liturgiques de l'Occident.

Si nous considérons maintenant l'office divin tel qu'il se célébrait dans les monastères, à l'époque qui nous occupe, nous voyons que le chant ecclésiastique, en particulier, y était de plus en plus florissant. Les offices des saints p'atrons s'y célébraient par des hymnes, des répons,des antiennes nouvellement composés par les abbés,

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ou par de savants moines. On y tenait beaucoup plus que dans les cathédrales, à la pureté grégorienne ; on consultait les divers exemplaires anciens, et on cherchait avec zèle à maintenir les traditions. Nous en voyons un exemple célèbre dans la conduite  des premiers pères de Cîteaux.

Une lettre de saint Bernard nous apprend que la réputation de l’Antiphonaire de Metz n'étant pas encore éteinte au   XII°   siècle,   les  moines   de  cette  réforme l'avaient copié pour leur usage. Mais bientôt ils reconnurent que le chant était défectueux et avait souffert, tant de l'injure du temps que de   l'esprit d'innovation. Le Chapitre de Tordre confia à saint Bernard la commission de corriger les livres du chœur. Il s'adjoignit à cet effet ceux de ses confrères qui passaient pour les plus habiles; l'Antiphonaire, ainsi revu, fut approuvé par le Chapitre, et injonction fut faite à tous les monastères cisterciens de s'en servir. A la suite de la lettre de saint Bernard, dont nous venons de parler, on trouve parmi les œuvres du saint docteur un traité fort curieux, de Ratione cantus, destiné à servir de préface à l’Antiphonaire de Cîteaux. Il y a des raisons de douter que cet ouvrage soit de l'abbé de Clairvaux; mais, quoi qu'il en soit, il est d'un haut intérêt, pour le détail qu'on y trouve des principes qui présidèrent à la correction du chant cistercien. On voit que les premiers pères de Cîteaux furent d'habiles musiciens; mais peut-être pourrait-on dire que quelquefois, de leur propre aveu, ils réformèrent l’Antiphonaire de Metz, plutôt d'après des théories que sur la confrontation des divers exemplaires des églises. Il est évident néanmoins que si l'on est quelquefois en droit de croire qu'on possède la phrase grégorienne dans sa pureté sur un morceau en particulier, c'est lorsque   les exemplaires de   plusieurs   églises   éloignées s'accordent sur la même leçon; mais ceci nous entraînerait trop loin et donnerait matière à des discussions totalement étrangères à l’objet de notre récit.

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On voit, par les plus anciens bréviaires de Cîteaux, que cette réforme adopta, en manière de supplément à l’Antiphonaire grégorien, plusieurs usages et pièces de chant qui appartenaient aux Églises de France, et en particulier à celle de Paris. C'est une remarque qu'on peut faire également au sujet de l'ordre de Prémontré, fondé en 1120, et dont les livres présentent matière à la même observation. Ces livres sont restés purs, et comme l'un des répertoires de l'ancienne Liturgie romaine-française, jusqu'à la fin du XVIII° siècle, où le dernier abbé général (M. Lécuy, mort il y a peu d'années, grand vicaire de Paris), jugea à propos de les abolir, pour leur substituer des usages puisés dans ce que présentait de plus exquis la moderne régénération gallicane.

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