Institutions liturgiques (page 5)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

I - CHAPITRE II

CHAPITRE II : IMPORTANCE  DE  L'ÉTUDE  DE  LA   LITURGIE

6

On sent aisément que de tout cet ensemble de confession, de prière et de louange, qui constitue la Liturgie, doit résulter la matière d'une science véritable ; science des Offices divins, c'est-à-dire de cette partie de la Liturgie qui consiste dans le sacrifice des lèvres (1); science du sacrifice réel avec tous ses rites et ses mystères ; science des sacrements, organes de la sanctification de l'homme; science des bénédictions et des sacramentaux au moyen desquels toute créature est purifiée et réhabilitée par la vertu de la croix ; science enfin des supplications et autres rites solennels que l'Église emploie dans des occasions extraordinaires.

Mais si déjà cette simple énumération des forces et des moyens de la Religion nous place en regard d'un si vaste et si radieux ensemble, que sera-ce quand, poursuivant, à travers la tradition, dans les écrits des Pères, dans les ordonnances des conciles, dans les monuments de l'antiquité ecclésiastique, ces diverses formes du culte divin, nous sommes conduits à interroger tous les siècles et à enregistrer leurs réponses si belles d'unité et si fécondes en tout genre d'inspiration ? Telle est cependant la science liturgique telle qu'elle a été conçue, explorée, enseignée par tant de grands docteurs, dont les noms glorieux et les services immenses seront racontés plus loin.

Tous, sans doute, ne sont pas appelés à suivre dans la science liturgique une carrière  d'égale étendue, mais on

(1) Hebr., XIII, 15.

7

peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que, pour ne parler que des personnes ecclésiastiques, elle doit faire pour elles l'objet d'une étude non moins spéciale que la casuistique à laquelle, dans l'état présent, l'usage est en France de consacrer à peu près la moitié du temps assigné à l'éducation cléricale. La récitation et souvent même la célébration des divins Offices ne forment-elles pas l'occupation journalière du Prêtre ? Quel plus grand intérêt pour lui que de pouvoir suivre la chaîne de merveilles qui se déroule dans la succession des fêtes et des temps de l'année chrétienne, de pouvoir briser les sceaux de ce livre journalier que l'Église d'aujourd'hui a reçu de l'Église des premiers siècles avec une tradition de mystères cachés et de chants admirables ? Le Prêtre monte chaque jour à l'autel pour y sacrifier l'Agneau immolé depuis le commencement du monde (1); où comprendra-t-il mieux la sainteté, la grandeur de cette action, comme on l'appelait autrefois, où apprendra-t-il mieux la pureté de cœur qu'elle exige, qu'en étudiant la manière dont elle s'est exercée depuis la veille du jour où le Christ souffrit, jusqu'à ces temps plus rapprochés de nous où l'Église, mue par  l’Esprit-Saint, a fixé d'une manière irrévocable les rites, de la religion desquels elle a voulu environner le plus auguste des mystères ? Et les sacrements, sources divines du salut, et les sacramentaux par lesquels l'Église épanche sur le peuple fidèle la plénitude de sanctification qui est en elle ; si tant de doctes écrits ont été composés par les plus pieux et les plus savants hommes de l'Église, à l'effet d'en expliquer les rites, d'en éclaircir les formules, d'en développer toute la majesté, comment le Prêtre, ministre de toute cette dispensation à la fois miséricordieuse et sublime, ne se livrerait-il pas à la recherche de cette perle d'un prix infini ? S'il lui a été dit d'imiter ce qu'il a entre

(1) Apoc, XIII, 8.

8

les mains, imitamini quod tractatis (1), ne lui a-t-il pas été dit par là même de l'étudier et de le connaître ?

Oh ! qui pourrait dire les grâces de salut qui se répandraient sur le peuple chrétien, comme effet direct d'un enseignement basé sur l'explication et la compréhension des mystères, des paroles et des rites de la Liturgie, si nos peuples savaient et goûtaient ce que savaient et goûtaient les simples catéchumènes des Églises de Milan, d'Hippone ou de Jérusalem, initiés par un Ambroise, un Augustin, un Cyrille ! Et plus tard nos nouvelles Églises d'Occident, quelles lumières ne tiraient-elles pas de l'enseignement liturgique d'un Rhaban Maur, d'un Ives de Chartres, d'un Honorius d'Autun, d'un Hildebert du Mans et de Tours, d'un Durand de Mende, etc. ! Quelle influence sur les moeurs catholiques ! quel boulevard de la foi ! quelle disposition à sentir les choses de la vie surnaturelle dans ces populations instruites avec soin et détail des secrets que le Christ et son Église ont cachés sous le vaste et profond emblème de la Liturgie ! On le sent tous les jours dans ces contrées de l'Amérique du Nord, dans lesquelles la vraie Église ne possède pour ainsi dire pour fidèles que ces âmes que, sous la conduite du divin Esprit, elle va glanant et recueillant dans les sueurs et les fatigues. Les lettres des missionnaires ne cessent de parler du grand succès qu'ils obtiennent en développant à leurs auditeurs le merveilleux symbolisme de la Liturgie catholique. Assez heureux pour la posséder en entier et pure de tout alliage national, telle en un mot que le Siège Apostolique la promulgue, ces nouveaux apôtres n'ont aucune peine à faire sentir l'harmonie et l'autorité dans cet ensemble véritablement surhumain. S'il arrive qu'une nouvelle église vienne à être dédiée par l'évêque, la simple explication des symboles qui, dans cette auguste cérémonie, font tour

(1) Pontificale Rom., in ordinatione Presbyteri.

9

à tour passer sous les yeux des fidèles les mystères de la Jérusalem céleste, ceux de l'Église militante et ceux de la vie spirituelle, prépare une moisson abondante, et lorsqu'après avoir accompli tous les rites si profonds de cette solennité, le Pontife demande au Dieu qui se bâtit un temple immortel avec des pierres vivantes, que cette extension matérielle que vient d'obtenir son Église, soit encore dépassée par ses accroissements spirituels (1), il ne tarde pas à connaître qu'il a été exaucé.

Et, en effet, quel autre moyen de faire pénétrer la connaissance du dogme dans les esprits, que celui-là même que l'auteur et le réparateur de notre nature a choisi pour y faire descendre cette grâce invisible qui nous sanctifie ? Mes paroles sont esprit et vie (2), dit le Sauveur : elles donnent à la fois la lumière à l'intelligence, et au cœur la charité qui est la vie. Il en est de même des paroles de l'Église qui possède la plénitude des mystères et la dispense sur le peuple chrétien par des rites et des formules remplis à la fois de vérité et d'amour.

Aussi a-t-on toujours considéré la Liturgie comme le haut enseignement du dogme, en même temps qu'elle est sa forme la plus populaire. Nous verrons bientôt que tous les saints docteurs étaient Liturgistes ; que les écrivains ecclésiastiques qui les ont suivis cultivèrent avec ardeur la science des rites sacrés ; que les théologiens scolastiques du moyen âge voulurent aussi faire leur somme des mystères; qu'à l'époque de la Réforme, l'activité des docteurs catholiques se porta vers cette étude et donna, la première, naissance aux Collections liturgiques; qu'enfin, chose surprenante pour  plusieurs,   de   savants protestants, au

(1)  Deus, qui de vivis et electis lapidibus æternum majestati tuae praeparas habitaculum, auxiliare populo tuo supplicanti, ut quod Ecclesiæ tuae corporalibus proficit spatiis, spiritualibus amplificetur augmentis. (Missal. Rom., in Dedicatione Ecclesiæ. Postcommunio.)

(2)  Joan., VI, 64.

10

risque d'exposer l'héritage de la Réforme aux invasions de l'antiquité ecclésiastique, ont cru aussi, ont cru, comme tous les anciens Pères et docteurs catholiques, qu'il n'y avait point d'étude complète du dogme chrétien, si la matière des rites et des formules sacrées n'était soigneusement explorée, s'ils n'interrogeaient siècle par siècle ces livres papistes qu'ailleurs ils voudraient donner comme un instrument de corruption pour la doctrine évangélique. On les a vus, on les voit publier des collections, des bibliothèques liturgiques, et faire honte à plus d'un catholique par le zèle et l'importance qu'ils mettent à de semblables travaux. Voici les propres paroles  du célèbre Pfaff de Tubingen, dans une dissertation de Liturgiis, missalibus, agendis et libris ecclesiasticis Ecclesiae orientalis et occidentalis, placée à la suite de ses Institutions, d'histoire ecclésiastique :   «  Comme les livres ecclésiastiques, les Liturgies, et ceux que l'on nomme Agenda, sont revêtus d'une autorité publique et de l'approbation de l'Eglise entière qui en fait usage ;  comme ces Liturgies très-anciennes, qui ont régné et règnent encore dans l'Église orientale  et occidentale,  ont emprunté  beaucoup   de choses des temps apostoliques ; comme enfin  le culte public lui-même ne peut dériver d'une autre source que de ces mêmes Liturgies, il est aisé de voir que leur étude ne saurait manquer de jeter un grand jour sur toute  l'histoire   ecclésiastique,   principalement  sur la partie dogmatique et rituelle, et qu'elle est propre non-seulement à repaître la curiosité des   érudits, mais à remplir  leur   esprit  d'excellentes   observations  (1). »

(1) Cum libri ecclesiastici, Liturgiae, atque agenda quas vocant, ecclesiastica publica auctoritate, atque approbatione totius, ubi quidem eorum est usus, ecclesise gaudeant, cum etiam antiquissimae illae, quas in ecclesia orientali, atque occidentali olim viguere, atque etiam nunc vigent, liturgias ex apostolicis temporibus multa trahant ; cum denique non nisi ex liturgiis cuitus publici ratio derivari, atque erui possit, facile est perspicere magnam easdem lucem omni historiae  ecclesiasticae,  maxime vero dogmaticae, et rituali afferre, nec saltem curiositatem eruditorum pascere, sed et praeclaris egregiisque observationibus animum imbuere. (Disquisit. de liturg., missalibus, etc. Tubingse, 1721.)

11

Plus loin, il recommande la lecture des livres du cardinal Bona, sur les matières liturgiques, comme présentant le plus haut intérêt scientifique, et finit en disant que la théologie polémique elle-même ne saurait se passer de ce genre d'études accessoires (1).

Qu'il nous soit donc permis d'indiquer ici cette lacune fâcheuse que laisse, dans l'enseignement ecclésiastique de notre pays, l'absence des études liturgiques spéciales, et d'émettre le vœu devoir nos séminaires imiter le Séminaire romain et la plupart des principaux séminaires d'Italie, dans lesquels la jeunesse cléricale se livre, sous la direction d'un professeur, à l'étude d'Institutions liturgiques plus ou moins complètes. L'intelligence du dogme catholique y gagnera; la science du droit canonique, qui a tant de points de contact avec la Liturgie, en tirera de grands avantages ; l'histoire ecclésiastique enfin sera mieux comprise et plus attrayante, du moment que la tradition des rites sacrés qui y occupe une si grande place, sera mieux connue et mieux appréciée. Ces études d'antiquité et d'archéologie, qu'on semble vouloir introduire en plusieurs lieux avec un zèle si louable, préparées par la science au moins générale de l'histoire ecclésiastique, obtiendraient des résultats véri-

(1) Porro quaenam veteris ecclesias de sacramentis singulis doctrina exstiterit ex his maxime tanquam ex earum fontibus discere nos oportet, nec inane hoc est, quod jam diximus, veteres liturgias egregiis quoque observationibus asceticis, atque haud temnenda pietate animum imbuere; quod qui inficiari audet, legat, quaesumus, liturgias grascas, legat eam quas in Constitutionibus Apostolicis exstat, legat Chrysostomianam, legat et Joannis Bonas libros quibus res liturgicas veteresis explicavit, egregiisque animadversionibus adspersit. Denique ad theologiam polemicam solidius tractandam hoc studium vel maxime pertinet. Ita qui de cultu, et invocatione sanctorum accurati quid dare tentaverit, sine veterum, recentiorumque liturgiarum inspectione nihil egregii efficiet. Idem de cultu imaginum et reliquiarum Beatae Virginis Deiparas dictum esto. (Ibidem, In Epimetro, pag. 72.)

12

tables, du moment qu'elles seraient éclairées par la connaissance un peu minutieuse peut-être, mais indispensable, des formules et des symboles du culte divin, depuis l'origine du christianisme jusqu'au temps présent. Enfin l'esprit de foi, si précieux dans la dispensation des dons célestes, dans la garde du sanctuaire, dans la célébration des pompes sacrées, prendrait de nouveaux accroissements et produirait des fruits d'autant plus durables, que l'étude et la science de la Liturgie est, de toutes, celle qui, présentant pour objet direct et immédiat les choses de Dieu, permet le moins à l'homme de perdre de vue les choses surnaturelles, dont l'attrait seul peut faire entreprendre ce genre de labeur : mais nous aurons ailleurs occasion de développer ces considérations.

L'étude de la Liturgie n'est pas seulement nécessaire aux clercs ; sans elle, il est impossible aux savants qui s'occupent d'explorer et de raconter les mœurs des diverses sociétés européennes, depuis la prédication de l'Évangile, il leur est impossible de faire un pas sans tomber dans des méprises de plus d'un genre, de ne pas perdre une multitude d'observations précieuses qui jetteraient une grande vérité et un plus grand intérêt sur leurs récits, ou sur leurs tableaux. Malheureusement, cet inconvénient est peu senti, et si la fureur du moyen âge qui possède tous les esprits n'est pas parvenue encore à faire apprendre, d'une étude même désintéressée, le catéchisme des peuples dont on raconte les croyances, il faut convenir aussi qu'il n'était guère à espérer que l'on eût la patience de pénétrer le mystère de leurs rites et de leurs formules sacrées. C'est un zèle qu'on peut avoir, quoiqu'avec des résultats beaucoup moins faciles et beaucoup moins certains, quand il s'agit des mystères et des croyances de l'Inde, de la Perse, ou de l'Egypte. Pour l'Occident, il est vrai, on cite fastueusement l'ouvrage de D. Martène, De Antiquis Ecclesiœ ritibus ; mais les applications qu'on fait des richesses que

13

renferme ce trésor sont loin de répondre à la bonne volonté qu'on déploie. Toute science, en général, est rebelle à qui ne l'a pas étudiée, et celle des rites catholiques demande par-dessus tout une application profonde et non partagée, puisque tout y est à la fois ou mystique, ou positif. Entrevoir une certaine couleur générale de haute et gracieuse poésie, construire sur ces éléments un récit plus ou moins agréable, c'est chose facile, puisque c'est chose superficielle ; mais la science n'est pas là. Les populations dont vous dépeignez les mœurs n'auraient peut-être pas comme vous analysé toute cette poésie ; mais elles savaient pourquoi elles agissaient, quelles croyances elles exprimaient dans tel ou tel symbole ; et vous, vous ne le savez pas, faute de connaître l'économie si vaste et si populaire du catholicisme.

Si l'étude de la Liturgie est nécessaire à l'historien de mœurs et à l'antiquaire, elle ne l'est pas moins à l'artiste. Mais qui sait aujourd'hui que tous les arts, architecture, peinture, sculpture, musique, sont tributaires de la Liturgie, et par elle du catholicisme ? Quel artiste le sait, hors Cornélius et Overbeck en Allemagne, et quelques jeunes talents méconnus en France ? Cependant la Liturgie seule a le secret de la construction des temples ; elle seule sait combien de mystères devront exprimer les portes, les fenêtres, les colonnes, les chapelles, les tours ou flèches, les distributions de l'édifice. Elle seule sait et peut dire au peintre sous quels emblèmes fixés par les décrets ecclésiastiques les mystères doivent être représentés, avec quels attributs les saints et les saintes seront reconnus tout aussitôt et invoqués par la foi des fidèles. Elle seule peut lui faire éviter ces hideux anachronismes de costume sacerdotal, que l'on voit pompeusement étalés sur les grandes toiles qui encombrent les églises de la capitale, ou les salles de l'exposition annuelle ; anachronismes quelquefois d'autant plus risibles, qu'ils sont les résultats d'une étude

14

mal digérée. Elle seule peut lui apprendre la tradition si riche et si importante des couleurs, l'expression que donne le contact des mystères divins (1). Elle seule peut révéler au sculpteur ces détails de pose, ces agencements de draperies, le secret de ces groupes mystérieux qui se forment dans la célébration des rites sacrés, ces convenances de lieu et d'objet dont l'appréciation préviendrait ces malentendus dont on ne s'aperçoit quelquefois que lorsqu'un objet de sculpture, après avoir coûté beaucoup de dépense et de travail, est trouvé incapable de remplir la fin à laquelle on l'avait destiné.  Elle seule peut révéler au musicien ces ineffables mélodies grégoriennes qui sont à la fois l'unique reste de cette musique antique, dont on raconte tant de merveilles, et le produit de la plus noble et de la plus sublime inspiration catholique ; motifs admirables dont on ne s'est écarté que pour tomber dans le barbare, en croyant pouvoir substituer des mélodies tout aussi aisément qu'on substituait des formules nouvelles aux formules de l'antiquité, ou pour se jeter dans un genre tout profane qui forme le contraste le plus révoltant avec la sainteté du lieu, la majesté des paroles et la religion des mystères ; si ce n'est que d'autres fois on aime mieux composer patiemment et exécuter de même des morceaux insignifiants et dépourvus d'un sens quelconque, à la condition que l'accord sera parfait et que la mesure ne manquera pas.

Une étude attentive de la Liturgie eût prévenu et préviendrait tous les  jours, dans tous les genres, bien des

(1) On peut lire sur ce sujet les excellentes remarques de M. le comte de Montalembert sur la perte absolue de l'art catholique en France, dans son admirable introduction aux Monuments de sainte Elisabeth. Seulement, nous le prierons d'ajouter à l'énumération des tableaux étranges qu'il signale dans les églises de Paris, certaine toile à la Sorbonne sur laquelle est représenté, près de Robert Sorbon, un moine habillé de vert, la seule de toutes les couleurs que jamais aucun ordre religieux n'ait adoptée. Les traditions sont déjà si loin de nous que nous ne nous flattons pas que tous les lecteurs comprennent toute l'étendue de cette bévue.

15

erreurs ; et quelle que soit l'exiguïté de notre talent et de nos connaissances en cette matière, nous n'estimerons pas avoir perdu notre temps en composant cet ouvrage, si nous parvenons à troubler quelque peu une indifférence trop longtemps prolongée, à réveiller quelques hommes et à leur faire apercevoir une science riche et féconde là où jusqu'ici ils n'avaient pas soupçonné   matière à une  application sérieuse. Il nous reste à poser, à discuter, à établir beaucoup de principes, quelques-uns peut-être assez sévères ; nous procéderons dans ce travail avec franchisent, s'il plaît à Dieu, sans perdre de vue un instant les principes de l'Église sur  une matière  aussi, importante. Mais, comme  nous avons déjà été à même d'éprouver que, faute d'éclaircissements sur les questions de fait, la vérité sur les matières liturgiques pouvait être quelquefois objet de contestation, nous avons cru devoir placer en tête de la discussion une histoire générale de la Liturgie ; nous n'aurons plus alors qu'à procéder par voie de corollaires ou d'applications. Nous nous flattons qu'on rendra justice aux efforts que nous avons faits pour nous mettre en état de traiter d'une manière neuve des sujets qui, pour être aujourd'hui assez généralement ignorés, n'en ont pas moins, dans tous les siècles précédents, comme on le verra, occupé une grande place dans la science ecclésiastique. Il est bien entendu que, dans ce coup d'oeil historique qui va suivre, nous nous arrêterons seulement aux faits généraux, et à ceux des faits particuliers qui sont nécessaires pour mettre le lecteur à portée de saisir un ensemble. Les questions de détail seront traitées à  leur place dans les volumes suivants, d'après l'ordre que les matières présenteront successivement d'elles-mêmes.

I- CHAPITRE III

CHAPITRE  III : ÉTAT DE LA LITURGIE AU TEMPS DES APOTRES

NOTES DU CHAPITRE III

NOTE A

NOTE B

NOTE  C

NOTE D

NOTE E

NOTE F

NOTE G

16

La Liturgie est une chose si excellente, que, pour en trouver le principe, il faut remonter jusqu'à Dieu ; car Dieu, dans la contemplation de ses perfections infinies, se loue et se glorifie sans cesse, comme il s'aime d'un amour éternel. Toutefois ces divers actes accomplis dans l'essence divine, n'ont eu d'expression visible et véritablement liturgique que du moment où une des trois Personnes ayant pris la nature humaine, a pu dès lors rendre les devoirs de la religion à la glorieuse Trinité.

Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique (1) pour l'instruire dans l'accomplissement de l'œuvre liturgique. Après avoir été annoncée et préfigurée pendant quarante siècles, une prière divine a été offerte, un sacrifice divin a été accompli, et, maintenant encore et jusque dans l'éternité, l'Agneau immolé dès le commencement du monde s'offre sur l'autel sublime du ciel et rend d'une manière infinie à l'ineffable Trinité tous les devoirs de la religion, au nom des membres dont il est le Chef, lesquels confessent, supplient et glorifient avec lui, par la vertu du divin Esprit qui, les animant de son souffle (2) et les couvrant de son ombre (3), forme en eux cet inénarrable gémissement (4) qui retentit doucement dans les cœurs.

(1) Joan., III, 16. — (2) Psalm. XXXII, 6. — (3) Luc, 1, 35. — (4) Rom., VIII, 26.

17

Infiniment au-dessous de l'Agneau, mais incomparablement au-dessus de toute autre créature, Marie, mère de Dieu, assistant en corps et en âme, afin que rien ne manque à la plénitude de son expression liturgique, offre à Dieu la prière la plus pure et la plus complète après celle du Fils de Dieu auprès duquel elle introduit les vœux de la création, les complétant de sa perfection propre, les rendant agréables de sa faveur toujours agréée.

Les chœurs des esprits angéliques célèbrent aussi la louange de Dieu. Ils ne cessent de crier alternativement : Saint, saint, saint! Ils rendent tous les devoirs de la religion pour eux-mêmes, et aussi pour le reste de la création, particulièrement pour les hommes auxquels Dieu a, comme à eux, confié l'honneur de son service (1).

Les hommes élus et glorifiés, les saints, établis dans une harmonie parfaite de grâce et de gloire, chantent aussi la divine louange, continuant d'un ton plus fort et plus mélodieux encore leurs cantiques de la terre, et, afin que rien ne manque aux conditions de leur Liturgie, ils reprendront un jour leurs corps pour lui pouvoir donner une forme visible.

L'Église militante enfin loue Dieu avec l'Agneau qui est son époux et sur lequel elle est appuyée (2) ; avec Marie, qui est sa miséricordieuse reine ; avec les anges, qui la gouvernent sous l'œil du Très-Haut ; avec les saints, qui l'aiment toujours d'une tendresse filiale, et la tirent d'en haut ; enfin dans cette demeure mortelle où la retiennent les décrets divins et qu'elle est appelée à sanctifier, elle remplit admirablement toutes les conditions de la Liturgie, ainsi que nous le ferons voir en détail dans ces Institutions.

Mais suivons d'abord  les principes et les développements

(1) Deus qui miro ordine angelorum  ministeria  hominumque dispensas, etc. Missal. Rom. in dedicatione et apparitione S. Michaelis

(2) Cant., VIII, 5.

18

de cette Liturgie sous ses formes générales. Reconnaissons d'abord que le monde n'a jamais été sans elle : car, comme l'Eglise date du commencement du monde, suivant la doctrine de saint Augustin (1), la Liturgie date de ce même commencement. En effet, l'homme n'a point été sans connaître Dieu qui se révéla à lui tout d'abord; or, connaissant Dieu, il n'a point été sans l'adorer, sans le supplier, sans célébrer ses grandeurs et ses bienfaits, et ces sentiments n'ont point non plus été dans l'homme sans se produire par des paroles et des actes.

Dieu daigna révéler ces formes de la Liturgie, comme il donna à l'homme la pensée, comme il lui donna la parole, comme il se manifesta à lui en qualité d'auteur de la nature et d'auteur de la grâce et de la gloire. Aussi voyons-nous, dès l'origine, la Liturgie exercée par les premiers hommes dans le principal et le plus auguste de ses actes, le sacrifice. Malgré la différence de leurs hosties, et par la raison de cette différence même, Caïn et Abel attestent dans leurs offrandes diverses un ordre préétabli, un rite commun, quoique le sacrifice du second soit sanglant et que l'offrande du premier ne le soit pas.

Bientôt, à cette même époque antédiluvienne, si riche de communications divines, nous lisons d'Énos, homme juste et serviteur de Dieu, qu'il commença d'invoquer le nom du Seigneur (2), c'est-à-dire, comme l'ont entendu les Pères , à enrichir de développements plus vastes cette première forme qui remontait au jour même de la création de l'homme. Durant cette période, le sacrifice persévéra toujours ; car Noé, au sortir de l'Arche, pendant que l'arc du Seigneur resplendissait à l'horizon, immola en action

(1)  Ipsa res quæ nunc christiana religio nuncupatur erat et apud antiquos, necdefuit ab initio generis humani, quousque ipse Christus veniret in carnem, unde vera religio quæ jam erat cœpit appellari christiana. (S. August., Retract., lib. I, cap. XIII, n. 3, tom. I, col. 19.)

(2)  Gen., IV, 26.

19

de grâces plusieurs des animaux purs que, dans cette intention même, Dieu avait ordonné de conserver en plus grand nombre (1).

Ainsi le principe liturgique avait été sauvé du redoutable cataclysme qui engloutit pour jamais la plupart des souvenirs de ce premier monde; il survécut avec le langage, avec les traditions sacrées des patriarches. Nous en voyons de fréquentes applications dans les pages si courtes du récit antémosaïque. Abraham, Isaac, Jacob, offrent des sacrifices d'animaux (2) ; ils dédient au Seigneur les lieux où ils ont senti sa présence (3) ; ils élèvent des pierres en autel (4) ; ces pierres, comme aujourd'hui, ont besoin d'être inondées d'huile pour devenir dignes de recevoir la majesté de Dieu (5) ; et non-seulement l'autel paraît, mais le sacrifice futur est montré de loin. Tout à coup, un Roi Pontife, tenant en ses mains le pain et le vin, offre une hostie pacifique (6), et avec tant de vérité, que la mémoire de son sacrifice et de sa consécration demeure pour être invoquée mille ans après, par un autre prophète-roi, mais non plus pontife, comme type du sacerdoce et du sacrifice du Messie à venir.

Durant toute cette époque primitive, les traditions liturgiques ne sont point flottantes et arbitraires, mais précises et déterminées : elles se reproduisent toujours les mêmes. On voit clairement qu'elles ne sont point de l'invention de l'homme, mais imposées par Dieu lui-même ; car le Seigneur loue Abraham d'avoir gardé non-seulement ses lois et ses préceptes, mais encore ses cérémonies (7).

La loi mosaïque fut ensuite promulguée en son temps, à l'effet de donner une forme plus précise encore et plus

(1)Gen, VIII,2o. — (2) Gen., XV, 9; XXII, 13.— (3) Gen., XII,7, 8; XXVI,25 ; XXVIII, 16; XXXII, 3o. — (4) Gen., XXVIII, 18, 22; XXXIII, 20. — (5) Gen., XXVIII, 18; XXXI, 13; XXXV,   14. — (6) Gen., XIV, 18. — (7) Eo quod obedierit Abraham voci meas, et   custodierit praecepta et mandata mea, et cœremonias legesgue servaverit. (Gen., XXVI, 5.)

20

solennelle à la Liturgie, de créer un corps de Prêtres présidé par un Pontife souverain, de fixer, au moyen de règlements écrits, des traditions jusqu'alors conservées pures, mais dont la défection générale des peuples menaçait l'intégrité. Toutefois, avant que Moïse montât sur le Sinaï, où il devait recevoir cette loi, déjà l'Agneau pascal avait été immolé au milieu des rites les plus mystérieux, et déjà le chef des Hébreux avait chanté l'hymne du passage de la mer Rouge, pendant que Marie, à la tête du chœur des vierges d'Israël, l'accompagnait du son des instruments sacrés.

Dieu parle donc et révèle cet ensemble de rites dans lequel on voit figurer en un ordre admirable les diverses espèces de sacrifices, les expiations, l'offrande des prémices, le feu sacré, les thurifications, les habits sacerdotaux, etc. La Liturgie sort de l'enfance et passe à son âge intermédiaire, durant lequel elle ne devait plus être exercée sous une forme simplement domestique, mais sous une forme plus sociale, au moyen d'une tribu sacrée ; mais, d'autre part, ses symboles, si riches qu'ils fussent, ne devaient pas renfermer les réalités qu'ils signifiaient. Le développement de ce magnifique tableau n'entre point dans notre plan ; de nombreux et savants commentateurs s'en sont occupés dans des ouvrages spéciaux que tout le monde peut consulter.

Tous les livres