Institutions liturgiques (page 6)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D'ailleurs le Lévitique ne renfermait pas tous les détails rituels du culte mosaïque, non plus que les tables de la loi, toutes les croyances du peuple de Dieu. Beaucoup de particularités liturgiques se conservaient par la tradition ; tels sont le rite du cantique des degrés (1), la prière sept fois le jour et au milieu de la nuit (2),l’onction des rois (3), et mille autres faits épars dans les livres historiques et prophétiques de l'Ancien Testament.

(1) Psalm. CXIX. — (2) Psalm. CXVIII. — (3) I Reg., XXVI.

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Nous ne devons pas manquer de signaler aussi ce phénomène si remarquable, qui surprend dès l'abord l'observateur des anciennes religions, savoir, la ressemblance frappante des formes religieuses employées par la plupart des peuples Gentils avec les rites liturgiques du peuple israélite. Ce fait est incontestable, et, ainsi qu'on l'a remarqué il y a longtemps, il a contribué puissamment à préparer les voies à l'établissement du culte chrétien, soit qu'on l'explique, avec la plupart des anciens Pères, par une suite de communications de ces peuples avec les Juifs, soit qu'on le considère comme un débris des traditions patriarcales dont le culte mosaïque n'était qu'un vaste développement.

Quoi qu'il en soit, la plénitude des temps étant venue, le VERBE SE FIT CHAIR ET HABITA PARMI NOUS : il se donna à voir, à entendre, à toucher aux hommes (1), et, descendu du ciel pour créer des adorateurs en esprit et en vérité (2), il vint, non détruire, mais accomplir et perfectionner les traditions liturgiques (3). Après sa naissance, il fut circoncis, offert au temple, racheté. Dès l'âge de douze ans, il accomplit la visite du temple, et, plus tard, on l’y vit fréquemment venir offrir sa prière. Il remplit la carrière du jeûne de quarante jours ; il sanctifia le sabbat ; il consacra par son exemple la prière nocturne. A la dernière cène, où il célébra le grand Acte liturgique, et pourvut à son accomplissement futur jusqu'à la fin des siècles, il préluda par le lavement des pieds que les Pères ont appelé un mystère, et termina par un hymne solennel, avant de sortir pour aller au mont des Oliviers. Peu d'heures après, sa vie mortelle, qui n'était elle-même qu'un grand acte liturgique, se termina dans l'effusion du sang sur l'autel de la croix; le voile de l'ancien temple se déchirant, ouvrit comme un passage à de nouveaux mystères, proclama un

(1) I Joan., I, 1. — (2) Joan., IV, 23. — (3) Matth., V, 17.

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nouveau tabernacle,  une  arche  d'alliance  éternelle,   et désormais la Liturgie commença sa période complète en tant que culte de la terre.

Car le sacrifice ne cesse pas en ce jour, bien qu'il soit consommé. Du lever du soleil à son couchant (1), il devient perpétuel, quotidien, universel ; et non-seulement le sacrifice, centre de la Liturgie, reste, mais une nouvelle naissance par l'eau est offerte au genre humain ; la visite de l'Esprit de sanctification est annoncée, ses dons sont communiqués aux Apôtres pour toute l'Église par l'insufflation et l'imposition des mains. Enfin, lorsque le Médiateur ressuscité a employé quarante jours à instruire ses disciples de tout ce qui regarde le royaume de Dieu (2), c'est-à-dire l'Église, lorsqu'il leur a dit solennellement, invoquant la puissance qui lui a été donnée au ciel et en terre: Allez, baptisez toutes les nations ; enseignes-leur à garder toutes les choses que je vous ai enjointes, il les quitte en montant au ciel, laissant ouvertes sur toutes les nations du monde sept sources principales de salut dans les sacrements, dont chacun contient une grâce agissante, mais invisible, en même temps qu'il la signifie à l'extérieur par les symboles les plus précis et les plus énergiques.

Jésus-Christ laissa donc sur la terre ses apôtres investis de son pouvoir, envoyés comme il avait été envoyé lui-même (3) ; aussi s'annoncent-ils, non pas simplement comme propagateurs de la parole évangélique, mais comme ministres et dispensateurs des mystères (4). Le pouvoir liturgique était fondé et déclaré perpétuel pour veiller à la

(1)  Malach., I, 11.

(2)  Act., I. S. Léon dit à ce sujet : « Non enim ii dies qui inter resurrectionem Domini ascensionemque fluxerunt otioso transiere decursu : sed magna in his confirmata sacramenta, magna sunt revelata mysteria. » (Serm. LXXII, Edit. Ballerin, pag. 291.)

(3)  Joan. XX, 21.

(4)  Sic nos existimet homo u ministros Christi et dispensatores mysteriorum Dei. (I Cor., IV, 1.)

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garde du dépôt des sacrements et des autres observances rituelles que le Pontife suprême avait établies, pour régler les rites qui devaient les rendre plus vénérables encore au peuple chrétien, pour étendre et appliquer, suivant les besoins de l'homme et de la société, cette grâce de sanctification qu'était venu apporter au monde Celui qui, comme le chante l'Église, ôtant la malédiction, a donné la bénédiction (1).

Les Apôtres durent donc établir et promulguer un ensemble de rites, ensemble supérieur sur tous les points à la Liturgie mosaïque. Tel était le génie de la nouvelle religion, comme de toute religion ; car, ainsi que le dit saint Augustin, « jamais on ne parviendra à réunir les hommes « sous aucune forme ou appellation religieuse, vraie ou fausse, si on ne les lie par une association de sacrements visibles (2). » C'est pourquoi le saint Concile de Trente, traitant dans sa XXIIe session des cérémonies augustes du saint sacrifice de la messe, déclare, avec toute l'autorité de la science et de l'enseignement religieux, qu'il faut rapporter à l'institution apostolique les bénédictions mystiques, les cierges allumés, les encensements, les habits sacrés, et généralement tous les détails propres à relever la majesté de cette grande action, et à porter l'âme des fidèles à la contemplation des choses sublimes cachées dans ce profond mystère, au moyen de ces signes visibles de religion et de piété (3).

(1)  Qui solvens maledictionem, dedit benedictionem.(In nativit. B.M. V. Antiph. ad Magnficat in secundis vesp.)

(2)  In nullum autem nomen religionis, seu verum, seu falsum coagulari homines possunt, nisi aliquo signaculorum vel sacramentorum visibilium consortio colligentur. (Lia. contra Faustum, XIX, cap. IX.)

(3)  Cœremonias item adhibuit ecclesia, ut mysticas benedictiones, lumina, thymiamata, vestes, aliaque id genus multa, ex apostolica disciplina et traditione, quo et majestas tanti sacrificii commendaretur, et mentes fidelium perhaec visibilia religionis et pietatis signa ad rerumaltissimarum quae in hoc sacrificio latent, contemplationem excitarentur. (Conc, Trid. Sess. XXII, cap. v.)

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Or ce saint Concile n'était point amené à produire cette assertion par quelque conjecture incertaine, déduite de prémisses vagues, il parlait comme parlaient les premiers siècles. Il invoquait la tradition primitive, c'est-à-dire apostolique, comme l'avait si éloquemment invoquée Tertullien, dès le troisième siècle, pour rendre raison de tant de rites qui ne paraissaient point fondés sur la lettre des saints Évangiles, tels que le renoncement au démon avant le baptême, la triple immersion, la confession du baptisé dont elle était précédée ; la nourriture de lait et de miel qu'on lui donnait, l'obligation de s'abstenir du bain durant la semaine qui suivait le baptême ; la communion eucharistique fixée au matin, avant toute autre nourriture ; les oblations pour les défunts ; la défense de jeûner ou de prier à genoux, le dimanche et durant le temps pascal ; le soin tout particulier des espèces consacrées ; l'usage continuel du signe de la croix, etc. (1). Saint Basile signale aussi la même tradition comme source des mêmes observances, auxquelles il ajoute, en manière d'exemple, les suivantes, ainsi de prier vers l'orient, de consacrer l'Eucharistie au milieu d'une formule d'invocation qui ne se trouve rapportée ni dans saint Paul, ni dans l'Évangile ; de bénir l'eau baptismale et l'huile de l'onction, etc. (2). Et non-seulement saint Basile et Tertullien, mais toute l'antiquité, sans exception, confesse expressément cette grande règle de saint Augustin devenue banale à force d'être répétée : Quod universa tenet ecclesia, nec conciliis institution, sed semper retentum est, non nisi auctoritate apostolica traditum rectissime creditur (3).

C'est pourquoi les protestants éclairés, en dépit des conséquences que les catholiques en peuvent tirer contre eux, ne font aucune difficulté de rapporter à l'institution apostolique

(1) Voyez cet important passage Note A, à la fin de ce chapitre.

(2)  Vid. Ibidem, Note B.

(3) De Baptism. contra Donat., lib. IV., cap. XXIV.

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les  rites  qui   accompagnent  la  célébration  des sacrés mystères, toutes les fois que ces rites présentent un caractère   d'universalité.    Grotius   confesse  franchement qu'il ne voit pas le plus léger sujet d'en douter (1); Grabe a va plus loin et déclare qu'il ne comprend pas comment un homme de sens se pourrait persuader un instant qu'il en pût être autrement. « Non, dit-il, que je prétende adjuger toutes les Liturgies dites Apostoliques à ceux dont elles portent les noms ; il suffit bien que les Apôtres aient été les auteurs, sinon les rédacteurs des  anciennes Liturgies (2). » En quoi ils se trouvent pleinement d'accord l'un et l'autre avec le grand cardinal  Bona qui  résume admirablement toute cette question dans les paroles suivantes :

« Il est dans toutes les Liturgies certaines choses sur lesquelles toutes les Églises conviennent, et qui sont telles que sans elles l'essence du sacrifice n'existerait pas, comme sont la préparation du pain et du vin, l'oblation, la consécration, la consommation, enfin la distribution du sacrement à ceux qui veulent communier. Ensuite, il y a d'autres parties importantes qui, bien qu'elles n'appartiennent pas à l'intégrité du sacrifice, se retrouvent cependant dans toutes les Liturgies, comme le chant des psaumes, la lecture de l'Écriture sainte, l'assistance des ministres, l'encensement, l'exclusion des

(1)  Consensus liturgiarum per omnia loca ac tempora in precibus illis, ut Deus dona per Spiritum suum sanctificet, eaque faciat corpus et sanguinem Christi, me dubitare non sinunt venire hoc a prima apostolorum institutione. (De pace ecclesiae, pag. 670.)

(2)  Illos qui omnibus istis Liturgiis exprimuntur, quique jam olim ubique inter sacra mysteria rusitati fuerunt, ritus ex apotolica traditione fluxisse; ecclesias enim ab apotolis institutas formam aliquam et ritum offerendi sacrificium,cui tam arcta sit,et praecipua cum religione connexio non accepisse, quis sanus sibi persuadeat ? Non quod tamen liturgias omnes apostolicas iis quorum nomina insigniuntur, adjudicare velim. Sufficiat liturgiarum antiquarum si non scriptores, saltem primos auctores fuisse apostolos. (In S. Ireneum, lib. I., cap. m, annotat.)

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catéchumènes et des profanes, la fraction de l'hostie, le souhait de paix, les prières multipliées, l'action de grâces et autres choses de cette nature (1). »

Mais si les Apôtres doivent être incontestablement considérés comme les créateurs de toutes les formes liturgiques universelles, on n'est pas moins en droit de leur attribuer un grand nombre de celles qui, pour n'avoir qu'une extension bornée, ne se perdent pas moins, quant à leur origine, dans la nuit des temps. En effet, ils ont dû plus d'une fois assortir les institutions de ce genre, dans leur partie mobile, aux mœurs des pays, au génie des peuples, pour faciliter par cette condescendance la diffusion de l'Évangile : et c'est là l'unique manière d'expliquer les dissemblances profondes qui règnent entre certaines Liturgies d'Orient, qui sont l'œuvre plus ou moins directe d'un ou plusieurs apôtres, et les Liturgies d'Occident, dont l'une, celle de Rome, doit reconnaître saint Pierre pour son principal auteur. Ainsi encore pourra-t-on expliquer comment les Églises d'Asie, au second siècle, soutenaient, comme une tradition apostolique, leur manière de célébrer la Pâque, contraire à celle de l'Église romaine qui invoquait, avec raison, la tradition très-certaine et très-canonique du Prince des apôtres.

On est même en droit de conjecturer que le même Apôtre a pu, dans le cours de sa carrière de prédication, se trouver dans le cas d'employer des rites différents, à raison de la diversité des lieux qu'il évangélisait tour à tour. C'est la remarque du savant Père Lesleus dans l'excellente préface de son édition du Missel Mozarabe ; ce qu'il faut néanmoins toujours entendre, sauf la réserve des points sur lesquels on trouve accord universel dans toutes les Liturgies (2). Ces diversités n'ont donc rien qui doive

(1)  Vid. le texte à la Note C.

(2)   Vid. infrà la Note D.

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surprendre : elles entraient dans les nécessités de l’époque apostolique, puisque,  aujourd'hui même, l'unité fût-elle rétablie entre l'Orient et l'Occident, on n'oserait se flatter de les voir disparaître. Concluons donc que ce n'est point une raison pour refuser d'admettre l'origine apostolique des Liturgies générales et particulières, de ce que celles qui portent les noms de saint Pierre, de saint Jacques, de saint Marc, etc., ne s'accordent ni entre elles, ni avec celles de l'Occident, dans les choses d'une importance secondaire, telles que l'ordre et la teneur des formules de supplication. On ne saurait non plus leur disputer cette même origine, sous prétexte que, dans l'état où elles sont aujourd'hui, elles présentent plusieurs choses qui paraissent visiblement avoir été ajoutées dans des temps postérieurs. Les Apôtres tracèrent les  premières lignes, imprimèrent  la dilection ; mais l'œuvre liturgique dut se perfectionner sous l'influence de l'Esprit de vérité qui était donné à l'Église pour résider en elle jusqu'à la fin des temps. Telle est la manière saine d'envisager les controverses agitées plusieurs fois par des hommes doctes, à propos de ces Liturgies ; assez généralement   on a excédé de part et d'autre, en soutenant des principes trop absolus.

Laissons donc saint Jacques auteur de la Liturgie qui porte son nom, puisque l'antiquité l'a cru ainsi. Qu'importent quelques changements ou additions? ne fait-elle pas le fond de toutes celles de l'Orient? Quant à saint Pierre, il y a deux questions à examiner. D'abord, comme chef et prince des Apôtres, il n'a pu être étranger à l'institution ou règlement des formes générales de Liturgie que ses frères allaient porter par tout l'univers. Du moment que nous admettons son pouvoir de chef, nous devons admettre, par là même, son influence principale, en ceci comme en tout le reste, et reconnaître, avec saint Isidore, que l'on doit faire remonter à saint Pierre, comme instituteur, tout ordre liturgique qui  s'observe universellement

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dans toute l'Église (1). En second lieu, quant à la Liturgie particulière de l'Église de Rome, sans s'arrêter à donner ici des autorités que la suite de la discussion amènera plus loin, le seul bon sens nous apprend que cet apôtre n'a pu habiter Rome durant de si longues années, sans s'occuper d'un objet si important, sans établir, dans la langue latine, et pour le service de cette Église qu'il faisait par son libre choix mère et maîtresse de toutes les autres, une forme qui, eu égard aux variantes que nécessitait la différence des mœurs, du génie et des habitudes, valût au moins celles qu'il avait établies et pratiquées à Jérusalem, à Antioche, dans le Pont et la Galatie.

Admettons tant qu'on voudra que cette formation de la Liturgie par les Apôtres a dû, comme toutes les grandes choses, s'accomplir progressivement ; que l'ensemble des rites du saint sacrifice et des sacrements ne se sera pas complété dès le jour même de la Pentecôte : le Nouveau Testament lui-même n'a-t-il pas été formé successivement ? De l'apparition de l'Évangile de saint Matthieu à la publication de l'Évangile de saint Jean, cinquante années ne se sont-elles pas écoulées ? Accordons encore ceci, que les nécessités de l'instruction chrétienne devant naturellement absorber la plus grande partie des moments que les Apôtres passaient dans les diverses Églises, on se trouvait obligé d'abréger le temps destiné à la Liturgie, comme il arriva à Troade, où la fraction du pain, c'est-à-dire la célébration de l'Eucharistie, se trouva retardée jusqu'au-delà du milieu de la nuit, par suite de la longueur des instructions que l'Apôtre reprit encore après la célébration des Mystères et continua jusqu'au lever du jour (2); mais du moment que la foi chrétienne avait pris   racine

(1)  Ordo missas vel orationum, quibus oblataDeo sacrificia consecrantur, primum à sancto Petro est institutûs, cujus celebrationem uno eodemque modo universus peragit orbis. (De Eccles., Officiis, lib. I, cap. XV.)

(2)  Vid. la Note E.

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dans une ville et que les Apôtres avaient pu y établir un évêque, des prêtres et des diacres, les formes extérieures acquéraient de l'extension et le culte devenait nécessairement plus solennel. Ainsi saint  Paul, dans sa première Épître aux Corinthiens (1), nous montre-t-il cette nouvelle Église déjà en possession des Mystères du corps et du sang du Seigneur; mais il ne croit pas avoir accompli tous ses devoirs à son égard, s'il ne la visite encore, s'il ne dispose dans un ordre plus parfait, plus canonique, ce qui concerne les choses saintes. Tel est le sens que les saints docteurs ont constamment donné à ces paroles qui terminent le passage de cette épître où il est parlé de l'Eucharistie : Cœtera cum venero disponam. Saint Jérôme, dans son commentaire succinct sur ce passage, s'explique ainsi : Cœtera de ipsius Mysterii Sacramento. Saint Augustin développe davantage cette pensée dans sa lettre ad Januarium (2) : « Ces paroles, dit-il, donnent à entendre que, de même qu'il avait dans cette épître fait allusion aux usages de l'Église universelle (sur la matière et l'essence du sacrifice), il établit ensuite lui-même (à Corinthe) ces rites dont la diversité des moeurs n'a point arrêté l'universalité. »

Mais, afin de préciser davantage la vérité de fait sur cette matière et appuyer nos observations sur des données positives, nous allons essayer de produire quelques traits de l'ensemble de la Liturgie primitive. Nous en puiserons les notions dans les Actes et les Épîtres des Apôtres, et aussi dans les témoignages de la tradition des cinq premiers siècles, où ces usages figurent comme remontant à l'origine même du Christianisme, en même temps qu'ils

(1)  I Cor., XI, 34.

(2)  Cœtera autem cum venero ordinabo. Undè intelligi datur, quia multum erat ut in epistolâ totum illum agendi ordinem insinuaret quem universa per orbem servat ecclesia,abipso ordinatum esse quod nullâ tnorum diversitate variatur. (S. Augustin. Opp., tom. II, pagi 127.)

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y offrent une idée de ces rites généraux qui, par leur généralité même, doivent être censés apostoliques, suivant la règle de saint Augustin que nous avons citée, et que ce grand docteur exprime encore ailleurs d'une manière non moins précise (1).

Commençons par le sacrifice eucharistique. Nul doute que tout ce qui le concerne ne soit à la tête des prescriptions liturgiques. La Fraction du Pain paraît dès la première page des Actes des Apôtres (2), et saint Paul, dans la première Epître aux Corinthiens, enseigne quelle est la valeur liturgique de cet acte (3). Mais le culte et l'amour que les saints Apôtres portaient à celui avec lequel cette Fraction du Pain les mettait en rapport, les obligeait, suivant l'éloquente remarque de saint Proclus de Constantinople, de l'environner d'un ensemble de rites et de prières sacrées qui ne pouvait s'accomplir que dans un temps assez long (4) : et ce saint évêque ne fait que suivre en cela le sentiment de son glorieux prédécesseur, saint Jean Chrysostome (5). D'abord cette célébration, autant qu'il était possible, avait lieu dans une salle décente et ornée; car le Sauveur l'avait pratiquée ainsi, à la dernière cène, cœnaculum grande, stratum (6). Quelquefois des lampes nombreuses y suppléaient à la lumière du jour (7). On doit comprendre que la Fraction du Pain célébrée chez Gamatiel, à Jérusalem, ou à Rome, chez le sénateur Pudens, devait s'y accomplir  avec plus de pompe que

(1) Sunt multa quae universa tenet ecclesia et ob hoc ab apostolis praecepta benè creduntur. (De Baptismo, lib. V, cap. XXm.)

(2) Act., 11,46.

(3) I Cor., X, 16.

(4)   Vid. la Note F.

(3)Cum sacras illascoenas accipiebantapostoli,quidtùm faciebant? nonne in preces convertebantur et hymnos ? nonne in sanctas vigilias? nonne in longam illam doctrinam et multas philosophiae plenam? (Homil. XXVII in I ad Cor.)

(6) Luc, XXII, 12.

(7) Act., XX, 8.

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lorsqu'elle avait lieu  dans la maison de  Simon le corroyeur (1).

Le lieu de la célébration était remarquable par un autel : ce n'était déjà plus une table. Saint Paul le dit avec emphase : Altare habemus, « nous avons un autel, et les « ministres du tabernacle n'ont point droit d'y participer (2). » Autour de cet autel étaient rangés, dès l'origine de l'Église, suivant les traditions du ciel dévoilées par saint Jean, dans l'Apocalypse (3), d'abord, en face, l'apôtre ou l'évêque qui tenait sa place, comme celui-là tenait celle du Père céleste ; à droite et à gauche du siège, les prêtres figurant les vingt-quatre vieillards ; près de l'autel, les diacres et autres ministres, en mémoire des anges qui assistent aussi dans l'attitude de serviteurs près de l'autel sur lequel se tient, dans les cieux, l'Agneau comme immolé (4). Tout le monde sait que cette disposition des sièges, dans l'abside de l'Église chrétienne, s'observe encore en Orient, et que si, en Occident, elle est presque partout tombée en désuétude, Rome en a gardé la tradition dans la disposition du chœur de plusieurs de ses anciennes églises ; on la suit exactement aux jours où le Pape célèbre, ou assiste pontificalement, dans quelqu'une des Basiliques Patriarcales.

Les fidèles réunis ainsi dans le lieu du Sacrifice, que faisait le Pontife, à l'époque apostolique ? Comme aujourd'hui, il présidait d'abord à la lecture des Épîtres des Apôtres, à la récitation de quelque passage du saint Évangile, ce qui a dès l'origine formé la Messe des Catéchumènes ; et il ne faut pas chercher d'autres instituteurs de cet usage que les

(1)  On peut voir au premier volume des Origines de l'Eglise romaine, page 273, quelques détails sur la pompe du culte à l'âge des persécutions. Ils seront confirmés et enrichis de nouvelles particularités dans les volumes suivant?.

(2)  Hebr., XIII, 10.

(3) Apoc, IV,

(4)  Apoc, V, 6.

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Apôtres eux-mêmes. Saint Paul dit aux Colossiens : « Lorsque cette Épître que je vous écris, aura été lue « parmi vous, ayez soin qu'elle soit lue dans l'église de Laodicée, et lisez ensuite vous-mêmes celle qui est « adressée aux Laodiciens (1). » A la fin de la première Epître aux Thessaloniciens, ce même Apôtre ajoute : « Je « vous adjure par le Seigneur, que cette Épître soit lue à « tous les frères saints (2).» Cette injonction apostolique eut force de loi tout d'abord, car dans la première moitié du second siècle, le grand apologiste saint Justin atteste la fidélité avec laquelle on la suivait, dans la description qu'il a donnée de la Messe de son temps (3). Tertullien (4) et saint Cyprien (5) confirment son témoignage. Voilà pour l'Épître.

Quant à la lecture de l'Évangile, Eusèbe (6) nous apprend que le récit des actions du Sauveur écrit par saint Marc fut approuvé par saint Pierre pour être lu dans les Églises : et saint Paul fait, peut-être, allusion à ce même usage, lorsque, désignant saint Luc, le fidèle compagnon de ses pèlerinages apostoliques, il le nomme ce frère devenu célèbre, par l'Évangile, dans toutes les Eglises (7).

Le salut au peuple par ces paroles : Le Seigneur soit avec vous, était en usage dès l'ancienne loi. Booz l'adresse à ses moissonneurs (8) ; et un prophète à Asa, roi de Juda (9). Ecce ego vobiscum sum, dit le Christ à son Église (10). Aussi l'Église tient-elle cette coutume des Apôtres, comme le prouve l'uniformité de cette pratique dans   les   anciennes   Liturgies   d'Orient  et d'Occident,

(1)Col., IV, 16.— (2) I Thess., v, 27.— (3) Commentaria Apostolorum, scriptaProphetarum, quoad tempus fert, leguntur. (S. Justin. Apolog. II.) (4) Apologet, cap. XXXIV. — (5) Epist. XXXIII et XXXIV. — (6) Hist. Eccles., lib. II, cap. XV. —(7) Cujus laus est in Evangelio per omnes ecclesias. (II Cor. VIII.) —  (8)  Ruth,  11. —  (9) II Paral., XV. — (10) Matth., XXVIII,  20.

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comme l'enseigne  expressément  le  premier Concile de Brague (1).

La Collecte, forme de prière qui résume les vœux de l'assemblée, avant même l'oblation du sacrifice, appartient aussi à l'institution primitive. Saint Augustin l'enseigne dans un passage que nous citerons plus loin : l'accord de toutes les Liturgies le démontre également. La conclusion de cette oraison et de toutes les autres par ces mots : Dans les siècles des siècles, est universelle, dès les premiers jours de l'Église. Saint Irénée, au second siècle, nous apprend que les Valentiniens en abusaient pour accréditer leur système des Eones (2). Quant à la coutume de répondre Amen, personne, sans doute, ne s'étonnera que nous la fassions remonter aux temps apostoliques. Saint Paul lui-même y fait allusion, dans sa première Épître aux Corinthiens (3).

Dans la préparation de la matière du Sacrifice, a lieu le mélange de l'eau avec le vin qui doit être consacré. Cet [ usage d'un si profond symbolisme, saint Cyprien nous enseigne à le faire remonter jusqu'à la tradition même du Seigneur (4). Les encensements qui accompagnent l'oblation ont été reconnus pour être d'institution apostolique, par le Concile de Trente, cité plus haut.

Le même saint Cyprien nous apprend que, dès le berceau de l'Église, l’Action du Sacrifice était précédée d'une Préface ; que le prêtre criait Sursum corda : à quoi le

(1) Placuit ut non aliter episcopi, et aliter presbyteri populum, sed uno modo salutent, dicentes: Dominus vobiscum, sicut in libro Ruth legitur, et ut respondeatur a populo : Et cum spiritu tuo: sicut et ab ipsis apostolis traditum omnis retinet Oriens, et non sicut Priscilliana pravitas immutavit. (Concil. Braccrea., can. XXI.)

(2)  Adv. Haeres., lib. I, cap. r.

(3)  I Cor., XIV.

(4) Admonitos autem nos scias ut in calice offerendo Dominica traditio servetur.... qua in parte invenimus calicem mixtum fuisse quem Dominus obtulit. (Epist. LXIII, pag. 276 et seq.)

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peuple répondait : Habemus ad Dominum (1). Et saint Cyrille, parlant aux catéchumènes de l'Eglise de Jérusalem, cette Église de fondation apostolique, s'il en fut jamais, leur explique cette autre acclamation qui retentit aussi dans nos Basiliques d'Occident : Gratias agamus Domino Deo nostro ! Dignum et justum est (2) !

Vient ensuite le Trisagion : Sanctus, Sanctus, Sanctns Dominus! Isaïe, sous l'ancienne Loi, l'entendit chanter au pied du trône de Jéhovah ; sous la nouvelle, le prophète de Pathmos le répéta tel qu'il l'avait ouï résonner, auprès de l'autel de l'Agneau. Ce cri d'amour et d'admiration révélé à la terre, devait trouver un écho dans l'Eglise chrétienne. Toutes les Liturgies le connaissent, et l'on peut assurer que le Sacrifice eucharistique ne s'est jamais offert sans qu'il ait été proféré.

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