Institutions liturgiques (page 68)
Mais comment de pareilles œuvres (et nous citons ici, par pudeur, ce que cette époque produisit de moins grossier), comment de pareilles œuvres pouvaient-elles être acceptées pour l'ornement des églises, par les graves personnages qui se délectaient dans ces nouveaux bréviaires si sévèrement expurgés de toutes les licences charnelles du Bréviaire romain ? C'est ici qu'il faut admirer les jugements de Dieu. Il est écrit que quiconque s'élève indiscrètement par l'esprit tombera dans la chair ; c'est la loi universelle. Seulement, comme les partisans de l'innovation ne sentirent pas toute l'étendue de leur faute, à raison de leur complète impuissance sur les choses delà poésie, Dieu, en permettant que le sens du beau s'éteignît en eux, et les livrant à la merci des artistes dégradés du
385
siècle de Louis XV, ne permit pas qu'ils eussent la conscience des profanations qu'ils leur laissèrent accomplir. Ils se livrèrent si complètement et avec une telle abnégation à ces artistes de chair, que le Bréviaire parisien de 1736 lui-même montra sur son frontispice d'ignobles courtisanes affublées des attributs de la Religion. On avait même trouvé moyen de les varier à chacun des quatre volumes, comme pour montrer la richesse du pinceau abruti de ce temps-là. Le Missel de 1738 offrait aussi à son frontispice une virago lourdement assise sur des nuages et chargée pareillement de représenter la Religion. La collection de ces diverses gravures deviendra précieuse un jour, et comme monument de l'horrible familiarité avec laquelle les artistes d'alors traitaient les sujets religieux, et comme preuve de l'indifférence du clergé pour tout ce qui tenait aux arts dans leurs rapports mêmes avec le culte divin. Mais nous devons signaler, comme le dernier effort du scandale, le frontispice du Missel de Chartres de 1782, dans lequel la Vierge immaculée, qui fait la gloire de cette ville et de son ineffable cathédrale, a été outragée avec une impudeur qui nous interdit toute description.
Cette indifférence pour la forme, dont nous venons de signaler quelques-uns des désolants effets, entraîna aussi, dans les missels et bréviaires nouveaux, la suppression de ces riches et nombreuses gravures qui ornaient jusque-là ces livres, à l'endroit de l'office des fêtes solennelles. L'usage s'en était conservé jusqu'au dix-huitième siècle, comme un souvenir des riches miniatures qui animaient les anciens missels et antiphonaires. Le nouveau Missel parisien de 1738 avait encore les images des fêtes, mais composées de nouveau par les artistes du temps. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, les missels du reste de la France gardèrent à grande peine un frontispice gravé, et la plupart se bornèrent au Crucifix, dont
386
on n'osa pourtant déshériter la première page du Canon ; heureux encore quand on ne s'avisa pas,comme au parisien de 1738,de rapprocher les bras de Jésus-Christ au-dessus de sa tête, pour l'empêcher d'embrasser tous les hommes. On sait que c'était un symbole cher aux jansénistes, et quelle influence ce parti exerçait, en France, sur le culte divin à cette époque.
Pour l'architecture, le plus divin des arts liturgiques, on s'imagine bien quel dut être son sort, dans ce malheureux âge. H déchut encore de ce qu'il avait été à la fin du dix-septième siècle. On n'éleva plus de dômes comme celui des Invalides ; car l'église italienne, avec le luxe de ses peintures et de ses marbres, bien que déplacée sous notre climat froid et brumeux, est toujours, quoi qu'on en dise, une église chrétienne. Saint-Sulpice si muet, si nu, si dépourvu d'âme et de mystères, se trouva bientôt trop mystique. Louis XV posa la première pierre de deux nouvelles églises. L'une, Sainte-Geneviève, dut recevoir une coupole ; mais à condition que le portique du Panthéon d'Agrippa, bâti devant la porte, donnerait le change aux passants, en leur annonçant un temple païen. L'autre, qu'on doit ouvrir incessamment, semble préparée pour Minerve ; Louis XV avait entendu la dédier à sainte Marie-Magdeleine ; il est vrai cependant que le plan primitif était totalement différent de celui qu'on a adopté de nos jours. Qu'est-il besoin de parler de Saint-Philippe-du-Roule, qu'on bâtit un peu plus tard, sur le modèle parfait d'un temple antique, et de tant d'autres églises qui n'ont ni le caractère païen ni le caractère chrétien ! Mais tel était l'oubli des traditions sacrées, que pas une voix ne s'éleva, pas une réclamation n'eut lieu ; tant la religion, telle que la comprenaient les Français, était devenue étrangère à la forme ; tant était profonde la scission qu'on avait faite avec les siècles de foi !
De là vint aussi cette dégradation des habits sacerdotaux,
387
mais surtout du surplis, dont les manches, déjà fendues et renvoyées par derrière, vers le milieu du dix-septième siècle, s'allongèrent et se séparèrent entièrement, du corps du surplis lui-même, au dix-huitième siècle, et prirent le nom d'ailes, en attendant que le dix-neuvième s'amusât à les plisser de cette façon ridicule et incommode qu'elles ont de nos jours. Quant au bonnet de chœur qui, au commencement du règne de Louis XIII, était encore tel en France que dans les autres églises de la catholicité, le dix-septième siècle, en finissant, avait effacé la saillie de la partie supérieure, et l'avait allongé d'un tiers ; en attendant que le dix-huitième siècle, appointissant cette partie supérieure et allongeant encore le corps du bonnet, préparât cette coiffure ridicule et gênante qui, de nos jours, affectant la forme d'un éteignoir, compromet la gravité des fonctions sacerdotales, et fournit gratuitement aux esprits forts l'occasion de déclamer contre le mauvais goût de l'Église catholique.
Cet oubli de l'esthétique religieuse de la part du clergé, devait aussi être attribué à l'esprit rationaliste dont Claude de Vert, organe de son siècle, s'était fait l'apôtre. Aux yeux d'une religion spiritualiste, il n'y a qu'une seule chose qui puisse relever la forme, c'est le mysticisme. Mais quand on a ôté aux cérémonies leur objet propre, qui est de sanctifier la nature visible en la faisant servir à signifier expressément les mystères du monde visible, il est facile de concevoir comment le clergé, privé d'ailleurs de l'élément poétique de l'ancienne Liturgie, peut en venir à l'indifférence sur l'art dans ses rapports avec le culte. C'est la raison inverse de ce qui arrivait au moyen âge, alors que le catholicisme spiritualisait la nature matérielle, comme il divinisait la science par le contact de la théologie, et sanctifiait le gouvernement de la société par les conséquences de la royauté du Christ.
Nous pourrions étendre beaucoup ces considérations ;
388
mais l'occasion se présentera d'y revenir. Maintenant, nous allons recueillir quelques jugements contemporains sut les nouvelles liturgies françaises, et montrer que les illustres prélats, Languet, de Saint-Albin, de Belzunce, de Fumel etc. ne furent pas les seuls, au dix-huitième siècle, à réclamer en faveur des traditions et à juger avec sévérité l'œuvre des réformateurs.
Le premier que nous avons à produire est, le croirait-on ? Foinard lui-même : il sera d'autant moins suspect Dans son Projet d'un nouveau Bréviaire, ayant à s'expliquer sur les nouveaux essais liturgiques tentés avant 1720, il les flétrit par ces observations qui ne s'appliquent pas moins aux bréviaires des années suivantes.
« Il ne paraît pas, dit-il, que ce soit l'onction qui domine dans les nouveaux bréviaires. On y a, à la vérité, travaillé beaucoup pour l'esprit, mais il semble qu'on n'y a pas autant travaillé pour le cœur (1). » Plus loin, il ajoute ces paroles remarquables : « Ne pourrait-on pas dire que l'on a fait la plupart des antiennes dans les nouveaux bréviaires, seulement pour être lues des yeux par curiosité et hors l'office (2). »
Ecoutons maintenant l'abbé Robinet, auteur des Bréviaires de Rouen, du Mans, Carcassonne et Cahors. Voie: un aveu qui n'est pas sans prix: « Ceux qui ont compost le Bréviaire romain, dit-il, ont mieux connu qu'on ne fait de nos jours le goût de la prière et les paroles qui y conviennent (3). »
Le témoignage qui vient après celui de Robinet, dans l'ordre des temps, est celui de Collet, dans son Traité de l'Office divin, dont la première édition est de 1763. Parlant
(1) Foinard. Projet d'un nouveau Bréviaire, page 64.
(2) Page 93.
(3) Robinet. Lettre d'un Ecclésiastique à son Curé sur le plan d'un nouveau Bréviaire, page 2.
389
de certains ecclésiastiques qui se faisaient autoriser par leurs évêques à dire d'autres bréviaires que celui qu'on suivait dans leur diocèse, sous le prétexte que les nouveaux bréviaires étaient mieux faits, il montre la futilité de ces sortes de caprices : « L'Écriture, dit-il, les psaumes, la plupart des homélies, sont les mêmes dans tous les bréviaires. Si, pour nourrir sa dévotion, on a besoin des légendes, ou de quelques autres semblables morceaux, d'un bréviaire étranger, on peut s'en faire une lecture spirituelle. Mais combien d'antiennes paraissent la plus belle chose du monde, quand elles sont détachées ; et la plus pitoyable, quand on les rapproche de la source (1) ! »
Plus loin, il ajoute ces paroles pleines de sens et de franchise : Un jeune prêtre dira tout haut qu'il récite avec plus de piété le Bréviaire de Paris que celui de son diocèse : mais il dira tout bas que celui de son diocèse est beaucoup plus long que celui de Paris, et que, quoiqu'on ne changeât ni versets, ni répons, il retournerait au sien, si on le rendait beaucoup plus court que celui où il trouve tant de matière à sa dévotion. Après tout, et nous l'avons déjà dit, la vraie piété ne méconnaît point l'ordre. Une pensée commune lui sert d'aliment : moins elle frappe l'esprit, plus elle touche le cœur. Les antiennes de l'office de saint Martin ne sont, je crois, tirées que de Sulpice Sévère. En est-il une seule qui ne puisse servir de méditation pendant une année? Quelle force de sentiment dans ces paroles : Oculis ac manibus in cœlum semper intentus, invictum ab oratione spiritum non relaxabat.... Domine, si adhuc. populo tuo sum necessarius, non recuso laborem... O virum ineffabilem, nec labore victum, nec morte vincendum; qui nec mori timuit, nec vivere recusavit, etc. (2). »
(1) Collet. Traité de l'Office divin, page 92.
(2) Ibidem, page 106.
390
L’Ami de la Religion, dans son vingt-sixième tome déjà cité par nous plusieurs fois, et la Biographie universelle, mentionnent un doyen du chapitre de la cathédrale de Montauban, nommé Bertrand de la Tour, homme fort attaché au Saint-Siège et zélé pour le bien de l'Église (1), qui lors de la publication du Bréviaire de Montauban par l'évêque Anne-François de Breteuil, en 1772, attaqua l'innovation liturgique et publia, sur les nouveaux bréviaires, un recueil en XXI articles, formant en tout 397 pages in-4°. L'auteur y traite spécialement des Bréviaires de Paris, de Montauban et de Cahors (2). Nos recherches pour nous procurer ce recueil ont été jusqu'ici infructueuses ; nous nous bornerons donc à insérer ici le jugement de l'Ami de la Religion, qui nous dit que l'Abbé de la Tour n'est pas généralement favorable aux nouveaux bréviaires, et regrette qu'on s'écarte de la simplicité du romain (3).
Nous n'avons pas d'autres témoignages d'auteurs français du dix-huitième siècle à produire contre les nouveautés dont nous faisons l'histoire ; mais ces quelques t lignes prouveront du moins que la révolution ne s'accomplit pas sans réclamations de la part de plusieurs personnes zélées qui unirent leurs voix à celles des illustres prélats dont nous venons de rappeler les noms. Les aveux de Foinard et de Robinet ne laissent pas non plus d'avoir leur mérite. Si, d'un autre côté, nous voulons rechercher quels jugements on porta, dans les pays étrangers, sur les graves changements que le dix-huitième siècle vit s'introduire dans le culte divin, chez les Français, nous avons
(1) L’Ami de la Religion, tome XXVI. Sur la réimpression du Bréviaire de Paris, page 294.
(2) On se rappelle que le Bréviaire de Cahors est celui de Robinet, suivi aussi à Carcassonne et au Mans.
(3) L’Ami de la Religion. Ibidem. —Les mémoires canoniques et liturgiques de l'abbé de la Tour ont été publiés en 1855 dans le septième volume de ses œuvres, réimprimées par l'abbé Migne. (Note de l'édit.)
391
peine à rassembler quelques témoignages exprimant ce jugement. La raison en est claire ; d'abord, parce que les étrangers ne sont pas obligés d'être au fait de toutes les fantaisies qui nous passent dans l'esprit ; ensuite, parce que, entendant parler d'usages liturgiques particuliers à la France, et n'ayant, la plupart, jamais eu entre les mains les nouveaux livres, ils s'imaginent, ainsi que nous avons été à portée de le voir nous-mêmes chez plusieurs personnes d'un haut mérite, et à Rome même, que ces usages sont, non seulement antérieurs à la Bulle de saint Pie V, mais remontent à l'antiquité la plus reculée. Néanmoins , nous sommes en mesure de produire l'avis de trois savants étrangers, deux italiens et un espagnol.
Le premier est l'immortel Lambertini, depuis pape sous le nom de Benoît XIV. Dans son grand ouvrage de la Canonisation des Saints (1), il juge les nouveaux bréviaires sous le rapport de la compétence des évêques qui les ont promulgués, et reprend sévèrement Percin de Montgaillard, évêque de Saint-Pons, Grancolas et Pontas, d'avoir soutenu d'une manière absolue qu'il est au pouvoir des évêques de changer et de réformer le bréviaire, sans distinction des diocèses où le Bréviaire romain a été suivi et de ceux dans lesquels la Bulle de saint Pie V n'a point été reçue. Cette question ayant rapport principalement au droit de la Liturgie, nous réservons l'explication et le développement de ce passage de Benoît XIV, pour la partie de notre ouvrage où nous devons traiter spécialement cette matière.
Catalani, dans son savant commentaire pontifical romain, publié en 1736, s'exprime avec une sévérité que nous ne saurions traduire, au sujet des évêques qui eurent le malheur de donner leur confiance à des hérétiques,
(1) De Servorum Dei Beatificatione et Beatorum Canonizatione, lib. IV, part. II, cap. XIII.
392
pour rédiger le bréviaire de leurs églises : Jam praesertim pro auctoritate breviarii Romani plura possent afferri testimonia quibus abunde ostendi posset, quanta fuerit nuper quorumdam episcoporum insignis audacia atque insolentia, dum illud, inconsulto Romano pontifice, non modo immutarunt, sed et fœdarunt, hœreticisque ansam dederunt constabiliendi suas pravas sententias (1).
Enfin, l'illustre jésuite espagnol, Faustin Arevalo, dans la curieuse dissertation de Hymnis ecclesiasticis qu'il a placée en tête de son Hymnodia Hispanica, après avoir rapporté la doctrine de Benoît XIV sur le droit des évêques en matière de Liturgie, ajoute: « J'ai feuilleté plusieurs de ces nouveaux bréviaires français, et j'y ai trouvé beaucoup de choses qui m'ont semblé dignes d'approbation et de louanges ; cependant ces choses ne m'ont point fait prendre en dégoût le Bréviaire romain ; j'ai même commencé à l'en estimer davantage, depuis que j'ai parcouru plusieurs de ces divers bréviaires, et je ne sais comment il se fait que les parties les plus excellentes dans ces derniers sont tirés du Bréviaire romain lui-même, ou composées sur son modèle (2). »
Le langage d'Arevalo est un peu moins doux sur les nouveaux bréviaires, dans cette critique des hymnes de Santeul que nous avons placée à la fin du présent volume. Il a paru en France, dit-il, dans le cours de ce siècle, tant de nouveaux bréviaires, et on indique dans le Mercure de France, dans le Journal de Dinouart et
(1) Catalani. Commentarius in Pontificale Romanum, tome I, p. 189.
(2) Nonnulla ego istiusmodi breviaria pervolutavi, ac multa reperi in eis, quas approbatione, et laude digna mihi visa sunt; non idcirco tamen breviarii Romani me tœdet, imo pluris hoc habere cœpi, ex quo diversa alia perlcgi, ac nescio quo pacto partes illae, quse in ceteris potissimum eminent, aut ex breviario Romano desumptse sunt, aut ad hujus similitudinem effictae. (Arevalo, Hymnodia Hispan., page 211. Dissert. de Hymnis eccles., § XXXII. )
393
dans la Bibliotheca ritualis de Zaccaria, un si grand nombre d'opuscules et de dissertations sur des offices particuliers, des formes d'heures canoniales, des litanies et des hymnes récentes à la Vierge, qu'on serait tenté de craindre qu'en France, de même que les femmes inventent sans cesse de nouvelles modes pour leurs habits, ainsi les prêtres inventent chaque année de nouveaux bréviaires qui leur plaisent par le seul attrait de la nouveauté. (1) »
Mais il est temps de mettre fin à ce chapitre par les conclusions suivantes :
1° Tel fut donc le bouleversement des idées au dix-huitième siècle, qu'on vit des prélats combattre des hérétiques, et en même temps, par un zèle inexplicable, porter atteinte à la tradition dans les prières sacrées du missel ; confesser que l'Église a une voix qui lui est propre, et faire taire cette voix pour donner la parole à quelque docteur sans autorité.
2° Telle fut la naïve outrecuidance des nouveaux liturgistes, qu'ils ne se proposèrent rien moins, et ils en convenaient, que de ramener l'Église de leur temps au véritable esprit de la prière ; que de purger la Liturgie des choses peu châtiées, peu exactes, peu mesurées, plates, difficiles à prendre dans un bon sens, que l'Église, dans les pieux mouvements de son inspiration, avait malencontreusement fabriquées ou adoptées.
3° Telle fut, par le plus juste de tous les jugements, la barbarie dans laquelle tombèrent les Français sur les choses du culte divin, l'harmonie liturgique étant détruite,
(1) Tot nova Breviaria hoc seculo in Gallia prodierunt, tot opuscula, et dissertationes de officiis singularibus, de precibus horariis universe, de litaniis, hymnisque recentibus Deiparae in Mercurio Gallico, in Diario Dinouartii, in Bibliotheca rituali Zachariae indicantur, ut possit aliquis subvereri ne in Galliis, ut feminœ novas vestium formas, ita sacerdotes nova breviaria quotannis inventant, in quibus vel sola novitas placeat.
394
que la musique, la peinture, la sculpture, l'architecture, qui sont les arts tributaires de la Liturgie, la suivirent dans une décadence qui n'a fait que s'accroître avec les années.
4° Telle fut la situation fausse dans laquelle les novateurs placèrent la Liturgie en France, qu'on les entendit eux-mêmes rendre témoignage contre leur œuvre, et s'unir aux partisans de l'antiquité qui regrettaient la perte des livres grégoriens.
II - CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXI : SUITE DE L'HISTOIRE DE LA LITURGIE, DURANT LA PREMIERE MOITIÉ DU DIX-HUITIÈME SIECLE. — AFFAIRE DE LA LEGENDE DE SAINT GRÉGOIRE VII.
IN FESTO S. GREGORII VII. PAPAE ET CONFESSORIS.
NOTES DU CHAPITRE XXI
NOTE A
NOTE B
NOTE C
Nous plaçons ici un épisode liturgique du plus haut intérêt pour l'histoire que nous écrivons. L'affaire de la légende de saint Grégoire VII est tout aussi ignorée aujourd'hui que la plupart des faits qu'on a lus dans les précédents chapitres, et nous ne donnerions au lecteur qu'une connaissance imparfaite du siècle que nous avons à faire connaître sous le rapport liturgique, si nous passions sous silence un fait d'une si haute portée. Cet épisode étant d'une dimension considérable, nous l'avons entièrement détaché du récit principal, qu'il eût entravé d'une manière gênante ; nous ne doutons pas cependant que la grande scène que nous allons dérouler n'intéresse ceux qui auront eu le courage de nous suivre jusqu'ici.
Un des noms les plus glorieux de l'histoire est sans contredit aujourd'hui le nom du grand pontife saint Grégoire VII. Une justice tardive, mais éclatante, a été rendue à ce héros de l'Église et de l'humanité, et l'on peut même dire que sa gloire croît encore tous les jours. Pour aider à mettre dans toute son évidence ce phénomène providentiel, nous avons voulu, dans le présent chapitre, raconter une faible partie des outrages que ce grand homme, que cet admirable saint a essuyés, non de la part des protestants et des philosophes du dernier siècle (ceci serait moins instructif), mais de la part de plusieurs qui,
396
prétendant appartenir toujours à l'Église romaine, n'ont pas craint de récuser, comme intéressé, l'auguste jugement par lequel elle inscrivait au rang des saints et proposait à la vénération universelle, ce pontife véritablement apostolique. Il est bon que certains faits caractéristiques d'une époque, et propres à montrer en action certains principes, soient impartialement enregistrés et publiés, dans la crainte que ces mêmes faits, venant à se perdre, les leçons importantes qu'on en peut tirer ne soient en même temps perdues. Que si quelque défaveur devait, de nos jours encore, poursuivre celui qui ose plaider une pareille cause nous l'acceptons d'office, tout indigne que nous en sommes, et nous nous levons sans crainte pour venger celui qui,avec son auguste prédécesseur saint Grégoire Ier, est et demeurera le plus grand des Papes que l'ordre bénédictin ait fournis à l'Église (1).
Nous ne donnerons point ici l'histoire de saint Grégoire VII. Elle est écrite partout ; dans ses admirables lettres conservées en si grand nombre par les soins d'une Providence toute particulière ; dans ses œuvres généreuses qui ont sauvé l'Église, et sur lesquelles elle s'appuie encore aujourd'hui ; dans les récits pleins d'admiration et,
(1) Nous oserons dire ici quelque chose des motifs personnels qui nous obligent à défendre et à honorer la mémoire de saint Grégoire VII. Si nos lecteurs se souviennent que ce grand Pontife, moine de Saint-Pierre-de-Cluny, est une des gloires de la France bénédictine, qu'avant de monter sur la Chaire de saint Pierre, il occupa le siège abbatial de l'insigne monastère de Saint-Paul extra mœnia Urbis, ils comprendront la nature des sentiments que nous dûmes éprouver lorsqu'en 1837, appelé, malgré notre indignité, par le souverain Pontife Grégoire XVI, successeur de Grégoire VII et enfant de saint Benoît, à recueillir la succession des abbés de Cluny, nous émettions notre profession solennelle entre les mains de l'abbé de Saint-Paul, successeur, lui aussi, de l'héroïque Hildebrand. Puisse le glorieux Pontife, devenu si particulièrement notre père, allumer dans notre faible cœur quelques étincelles de son ardent amour pour l'Église de Jésus-Christ, et nous donner quelque part à cette complète abnégation avec laquelle il la servit toujours !
397
certes, aussi de désintéressement que lui consacrent aujourd'hui tant d'écrivains non suspects. Tout le monde la sait aujourd'hui cette histoire. Nous nous proposons donc seulement ici de traiter la question liturgique de saint Grégoire VII, c'est-à-dire, le culte décerné par l'Église à cet illustre pontife, et les divers incidents qui se sont rencontrés dans son établissement et dans son progrès.
L'idée de la haute sainteté de Grégoire VII était déjà répandue en son vivant, et ne fit que s'accroître après sa mort. En vain les schismatiques fauteurs de l'empereur Henri IV, ayant à leur tête le fougueux Bennon, archi-prêtre cardinal de l'antipape Guibert, s'efforcèrent de flétrir sa mémoire : en vain, pour expliquer la supériorité de son génie, ils l'accusèrent d'avoir commerce avec Satan, au point, disaient-ils, que lorsqu'il agitait ses manches, des étincelles de feu tombaient avec abondance ; en vain, ils le traitèrent de faux prophète et l'accusèrent de n'avoir point assez ménagé l'empereur ; le silence qu'ils gardent sur ses mœurs n'en atteste que plus énergiquement, suivant la remarque de Fleury lui-même (1), l'intégrité morale du saint pape et la haute estime qu'on faisait de sa vertu.
Du reste, le témoignage des hommes pieux qui l'avaient connu ne manqua point à sa défense. Le courageux saint Anselme de Lucques, son ami fidèle, vengea sa mémoire dans le livre qu'il a dirigé contre l'anti pape Guibert (2). Saint Pierre Damien, qui l'avait connu durant de longues années, le qualifie un homme très-pur et très-saint dans ses conseils (3). Saint Alphane, archevêque de Salerne, dans une Ode remplie de la plus mâle poésie, le compare
(1) Hist. ecclés., livre 63, XXIV.
(2) Roccaberti. Bibliotheca Pontificia, tom. IV. — Margarin de la Bigne. Bibliotheca maxima Patrum, tom. XVIII.
(3) Sanctissimi ac purissimi consilii virum. S. Petri Damian. Epist. VII, lib. I.
398
aux saints Apôtres (1). Le B. Victor III qui, après avoir professé comme lui la règle de saint Benoît, fut son successeur sur la Chaire de saint Pierre, atteste qu'il illustra l'Église du Christ autant par ses exemples que par ses vertus (2). Saint Anselme, archevêque de Cantorbéry ; saint Gébehard, archevêque de Salzbourg, et un autre saint Gébehard, évêque de Constance, tous personnages contemporains, s'unissent à ceux que nous venons de nommer avec un accord admirable ; en sorte que l'on trouverait difficilement un saint dont la sainteté soit attestée par un si grand nombre de saints contemporains (3). Il semble que la sagesse divine, prévoyant les outrages dont il devait être l'objet, se soit plu à entourer son nom des plus augustes témoignages, préparant ainsi à l'avance la meilleure de toutes les réponses aux blasphèmes qui devaient plus tard être proférés.
Consultons maintenant les historiens contemporains de Grégoire VII, et recueillons les expressions par lesquelles ils terminent le récit de ses travaux et de ses tribulations. Le premier que nous citerons est Paul, chanoine de Bernried, qui écrivit, vers 1131, la vie du saint pape. Ainsi, dit-il, rempli de la grâce septiforme, l'esprit du septième Grégoire qui avait repris le monde et ses princes sur le péché, l'injustice et le jugement, fortifié de la nourriture divine qu'il venait de recevoir, s'élançant dans la voie céleste, et porté, comme Elie, sur le char de feu à cause de son zèle pour les intérêts divins, dans le jour même consacré à la mémoire d'Urbain, son prédécesseur, augmenta d'une manière excellente l'allégresse de ce saint pontife et celle de tous les Bien-
(1) Nous donnons à la fin du présent chapitre (note A) Cette pièce peu connue, et remarquable comme toutes les poésies de saint Alphane, par une élégance et une richesse de style surprenantes.
(2) Verbis simul et exemplis illustrasse. Mabillon, Acta SS. Ord. S. Benedicti saec. VI, part. II.
3) Vid. Papebrock, Acta SS. Maii, die XXV.
399
heureux qui, avec le Christ, se réjouissent dans la gloire du ciel ; en même temps qu'il laissait abîmée, dans une douleur profonde, l'Eglise qui poursuit sur la terre son pèlerinage (1). »