Institutions liturgiques (page 99)

Dom Prosper Guéranger · Vie de l'Église

Texte français, domaine public · Source : bibliotheque-monastique.ch — Institutions liturgiques, 4 volumes · 178 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le zèle pour le service divin, alimenté par l'étude constante des livres liturgiques, s'enflammera de plus en plus. Les fonctions saintes, préparées sérieusement, ne s'accompliront plus avec ces incorrections qui montrent trop souvent que, loin de pénétrer les intentions de l'Église dans les rubriques qu'elle impose, c'est à peine si on a effleuré de l'œil ces mêmes rubriques, au moment même où le devoir exige qu'on les exécute.  Les ministres du

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tabernacle ancien qui n'avaient à traiter que des ombres et des figures, ne condamneront plus, par leur fidélité inviolable aux prescriptions du Lévitique, la négligence et l'incurie des ministres de ce nouveau Tabernacle qui contient la réalisation de symboles plus riches encore que ceux de l'ancienne alliance. On n'entendra plus les protestants faire à notre désavantage le parallèle de la gravité et de l'intelligence avec laquelle leurs ministres récitent des formules si pauvres d'onction et si vides de mystères, avec la sécheresse, la routine et la précipitation, qui paraissent trop souvent chez nous dans l'accomplissement de nos saintes cérémonies, dans la prononciation de nos sublimes prières.

Espérons qu'un jour il nous sera donné de revoir ces temps de religieuse fidélité au culte divin, dans lesquels on enregistrait comme un événement, une simple faute commise par l'officiant, contre les règles du chant, dans le cours d'une fonction solennelle (1); que le peuple fidèle

(1) On trouve dans le célèbre et précieux Diarium de Paris Grassi, dont les fragments publiés sont d'une si grande importance pour l'histoire des papes et de la cour romaine, au commencement du XVI° siècle, ce détail sous la date du mercredi saint de l'an 1514 : In officio tenebrarum, Papa (c'était Léon X) in fine dixit orationem; sed, culpa Bernardini, erravit in ultima syllaba ultimi verbi, quia illam syllabam debuit deprimere pronuntiando, et nonfecit, sic maie docente ipso Bernardino ; alia vice instruatur melius. Quels énormes registres ne faudrait-il pas tenir aujourd'hui, dans certaines églises, si on tenait à noter pour la postérité des fautes semblables !

Nous avons un poème du XIV° siècle, composé par le cardinal de Saint-Georges, Jacques Gaétan, sur la vie de saint Pierre Célestin V; dans son récit, le poète raconte la canonisation de son héros par Clément V. Arrivé au moment où ce Pontife entonne le Te Deum, le pieux biographe suspend un instant la gravité de son récit, pour peindre la voix fausse et criarde avec laquelle Clément V entonna l'hymne ambrosienne :

Dixit, et inde Pater jubilans in cantica surgit,

Teque Deum laudamus, ait, vocisque sonorae

Haud deor emulcet pavonis imagine ; cuncti

Id peragunt, laetique canunt, versumque sequentem, etc.

Act. Sanctorum Maii, tom. IV, pag. 497.

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heureusement déshabitué de ces lectures qui l'empêchent d'unir sa voix au chant de l'Église, et de s'instruire, comme de s'édifier, par le pieux spectacle des cérémonies, suivra d'un œil intelligent et religieux tous ces rites qui sont destinés à le ravir à la contemplation des choses invisibles ; que des cérémonies plus rares, mais cependant très importantes, par exemple celle de la dédicace d'une église, n'auront plus lieu au sein d'une population catholique, sans avoir été expliquées au peuple par ceux qui ont la charge de l'instruire, et d'après des traditions sûres et vraiment ecclésiastiques (1) ; que l'on se fera gloire d'imiter enfin le grand exemple du sérieux et de la précision dans l'exercice de la Liturgie que nous présente saint Charles Borromée, dans sa vie tout entière. Cet admirable pontife, ayant sa ville et son diocèse partagés entre des églises du rite ambrosien et d'autres soumises au rite romain, célébrait les fonctions liturgiques dans les unes et les autres, malgré la dissemblance profonde des formules et des cérémonies, avec une exactitude et une correction qui ne firent jamais défaut. On peut se faire une idée de la vaste science des rites sacrés que possédait cet illustre archevêque dont l'influence a été si grande pour la réformation de l'Église; si l'on veut parcourir ses conciles, ses exhortations, et les livres liturgiques qu'il a publiés, à chaque page, on trouvera le pontife, dévoré du zèle de la maison de Dieu, et nourri des plus pures traditions de l'antiquité.

(1) Nous avons entendu donner, en pareille circonstance, l'explication des deux alphabets que l'évêque trace sur le pavé de l'église, dans la cérémonie de la dédicace. On disait que ces deux alphabets représentaient l'union des deux Églises, grecque et latine. Ces deux Églises cependant sont séparées depuis bien des siècles, et d'ailleurs l'orateur eût été fort embarrassé de son symbolisme, si on lui eût dit que, autrefois, on joignait un troisième alphabet (l'alphabet hébreu) aux deux premiers; car enfin, il faut croire qu'il n'eût pas été jusqu'à voir, dans cet usage, le symbole de l'union de la synagogue avec l'Eglise.

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L'étude assidue des livres liturgiques nous rendra tous ces biens ; or ces livres, nous l'avons dit, sont principalement ceux de l'Église romaine, les seuls à la portée du grand nombre, et dont l'antiquité et l'autorité soient sans égales dans toute l'Église. Les livres de l'Église de Milan, de l'Église gothique d'Espagne, ou des Églises orientales sont inaccessibles à la plupart de nos lecteurs ; quant aux modernes Liturgies françaises, personne n'a jamais songé à les considérer comme le dépôt des traditions antiques. On en a souvent parlé avec éloges ; on a vanté le style et l'ordre de ces compositions ; jamais on ne les a proclamées comme la source de la doctrine liturgique. Que les clercs qui doivent s'en servir encore, en usent donc, selon la tolérance du Saint-Siège ; mais s'ils aspirent à la science liturgique, qu'ils la demandent aux livres de l'Église romaine.

III - CHAPITRE II

CHAPITRE II : DE   L'ANTIQUITÉ   DES  LIVRES  LITURGIQUES.

Les livres liturgiques étant reconnus comme la base de la science de la Liturgie, il est naturel d'examiner maintenant la question de l'antiquité de ces livres. A quelle époque la Liturgie a-t-elle été mise par écrit ? La réponse à cette question, en quelque sens qu'elle soit donnée, n'a pas d'application pratique aux temps actuels, puisque nous vivons à une époque où l'Église a consigné dans des livres ses traditions sur le culte divin ; toutefois, elle importe d'une certaine manière à l'autorité de ces livres aujourd'hui en usage, si on peut établir que leur première forme remonte aux commencements de l'Église, et que, à travers les diverses modifications qu'ils ont pu subir, on doit reconnaître dans leur teneur un fond permanent qui a traversé les siècles.

Nous avons déjà touché quelque chose de cette question dans le premier volume de cet ouvrage (1), nous proposant d'y revenir, comme sur un grand nombre de celles qui se sont présentées dans le cours de notre histoire générale de la Liturgie. On sentira facilement qu'il n'est pas indifférent pour les traditions catholiques dont la Liturgie est le principal instrument, d'avoir été fixées de bonne heure par des livres écrits et conservés dans l'Eglise sous la garde des évêques, et non simplement confiées à la mémoire des prêtres  et des  pontifes. Les docteurs

(1) Institutions liturgiques, tom. I, pag. 134-136.

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protestants ont affecté souvent de reconnaître comme pures d'alliage les institutions chrétiennes des quatre premiers siècles, et ils se croient d'autant plus solides sur ce terrain qu'ils espèrent nous trouver peu en mesure d'alléguer contre leurs nouveautés les formes positives de cette époque première. Il importe de leur enlever cette position, quant aux formes liturgiques, qui sont la plus vive expression de la foi de ces temps, comme de ceux qui les ont suivis.

Cependant, plusieurs savants liturgistes du siècle dernier se crurent obligés de convenir que les Liturgies, par lesquelles ils entendaient spécialement les formules de la célébration du saint Sacrifice, n'avaient été confiées à l'écriture que de nombreuses années après la paix de l'Église. Dom Mabillon, dans sa Liturgie gallicane, s'était contenté de dire que l'existence des livres liturgiques dans les trois premiers siècles ne paraissait pas suffisamment démontrée ; non ita quidem omnino constare. Renaudot, dans la préface de ses Liturgies orientales, trancha la question et soutint que, du moins au IV° siècle, les Liturgies n'étaient pas encore écrites. Il fut bientôt suivi par le P. Le Brun, de l'Oratoire, qui, dans son excellent ouvrage sur la messe, prétendit que les Liturgies n'avaient été rédigées par écrit que dans le cours du V° siècle. Le même sentiment fut soutenu quelques années après par le P. Pien (Pinius), l'un des plus savants continuateurs de Bollandus, dans la belle dissertation de Liturgia anitiqua hispanica, placée en tête du VI° tome de Juillet des Actes des Saints, qui parut en 1729.

Ces auteurs étaient principalement entraînés dans cette voie par la direction qu'avait prise la controverse sur le secret des mystères, cette discipline de l'arcane dont l'existence, pour les premiers siècles de l'Église, est portée à un si haut degré d'évidence, en même temps qu'elle explique  la   réserve gardée   sur nos mystères dans un

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grand nombre d'écrits de l'époque primitive. Il n'était cependant pas nécessaire de sacrifier un des côtés de la place pour fortifier l'autre, et le temps devait venir où des archéologues chrétiens, moins préoccupés, traiteraient de nouveau la question de l'antiquité des livres liturgiques, et donneraient le moyen de la résoudre, à l'honneur de ces vénérables documents de notre foi, sans ébranler le fait incontestable de la discipline du secret.

En 1736, Merati, dans son commentaire érudit du Thesaurus sacrorum rituum de Gavanti, attaquait courageusement l'opinion du P. Le Brun par les moyens de la science. Le docte Georgi, au second tome de sa Liturgia Romani Pontificis, publié en 1743, s'honorait de marcher sur les traces de Merati. En 1747, Robert Sala publiait son excellent commentaire sur le traité du cardinal Bona, Rerum Liturgicarum, et il ne faisait pas difficulté de protester, dès le premier volume de cet ouvrage dédié à Benoît XIV, en faveur de l'existence de livres liturgiques écrits longtemps avant l'époque assignée par les savants hommes dont nous venons d'énoncer l'opinion. L'année suivante, Muratori donnait au public sa Liturgia Romana vêtus, et dans la dissertation préliminaire, il entreprenait la réfutation du P. Le Brun et des partisans de son sentiment. En 1772, Selvaggi, dans ses Antiquitates christianœ; en 1776, Dom Martin Gerbert, dans sa Liturgia Alemannica; en 1786, le P. Krazer, dans son traité de Apostolicis et antiquis Liturgiis, vinrent corroborer du poids de leur sentiment, motivé par de sérieux arguments, l'antiquité des livres liturgiques. Nous omettons plusieurs noms moins illustres qui, jusque dans ces derniers jours, sont venus se joindre à ceux des adversaires du système du P. Le Brun, et nous passons immédiatement à l'exposé des motifs du sentiment des adversaires du docte oratorien.

Il nous est facile de convenir que les livres liturgiques

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n'ont point été écrits  par les  Apôtres eux-mêmes. La seule Liturgie apostolique qui  présente des caractères sérieux d'authenticité   est celle de saint Jacques;  mais , elle a subi tant de modifications, qu'il serait difficile d'en assigner rigoureusement la teneur primitive. La marche de   notre ouvrage nous  amènera à traiter ailleurs  cette intéressante question. Nous convenons donc bien volontiers que les Apôtres ne nous ont point laissé de Liturgies écrites, pourvu cependant qu'on nous  accorde qu'ils ont établi dans les Églises qu'ils fondaient, tous les rites que nous trouvons universellement répandus dans toutes   les Eglises, sans qu'on puisse  assigner ni le commencement de ces usages, ni les monuments de leur institution. C'est, comme  on le sait, la grande règle catholique formulée par saint Augustin, sur les faits d'institution  ecclésiastique.

Nous avons fait voir ailleurs (1) que l'ensemble des rites apostoliques pour le sacrifice, les sacrements, les sanctifications et le service divin, a dû être très considérable, puisque les points de conformité des Liturgies les plus anciennes sur ces divers rites, sont en très grand nombre. Les Apôtres, chargés d'organiser la société chrétienne, devaient se préoccuper non seulement de l'essentiel des rites, mais encore des usages de convenance; c'est ce qu'exprime saint Paul dans sa première Épître aux Corinthiens, lorsqu'après avoir réglé l'essentiel des formes du saint Sacrifice, il annonce qu'à son retour, il disposera le reste. Coetera cum venero, disponam (2).

Mais ces rites divers emportaient nécessairement des formules, et ces formules devaient tendre à devenir stables; autrement, que l'on se figure les abus de paroles, l'inconvenance pour les mystères, le péril pour les dogmes

(1) Institutions liturgiques, tom. I, pag. 30-38

(2) I Cor., XI, 3.

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exprimés dans des formules, qui auraient été laissées à l'improvisation du ministre sacré. Sans doute, aux premiers jours de l'Église, il plut à la divine Sagesse de répandre son Esprit sur les fidèles avec une abondance merveilleuse, en sorte que les dons extraordinaires de prophétie, de langues, éclataient dans les assemblées chrétiennes. L'Apôtre même est obligé de soumettre l'usage de ces dons à des règlements spéciaux qui forment une des parties les plus importantes de sa première Épître aux Corinthiens. Accordons, si l'on veut, que, dans cette première période qui fut très courte, les formules spéciales de la Liturgie auraient pu se passer d'une lettre positive; mais encore faudrait-il prouver que ces dons d'inspiration étaient toujours départis aux prêtres ou aux ministres des sacrements ; ce qui n'est pas évident. De plus, l'Apôtre, en proclamant les règles dont nous parlons, les ramène toutes à un principe fondamental ; c'est que tout se fasse avec décence et selon l'ordre. » Omnia honeste et secundum ordinem fiant (1).

Or quel moyen de maintenir cette décence et cet ordre, si les formules ne sont pas conçues en termes positifs? Il n'est donc pas permis de douter que des Liturgies quelconques, pour les besoins du culte divin, n'aient été déterminées dès l'origine, et nos adversaires sont les premiers à en convenir. Mais ces formules si graves, si saintes, devaient être et étaient longues dans leur teneur. La majesté, la décence des mystères l'exigeait, et nous avons des témoignages irrécusables qui nous l'attestent. Saint Paul déterminant les différentes formes de la prière liturgique pour le Sacrifice, nomme les obsécrations, les oraisons, les postulations et les actions de grâces (2). On peut voir  le commentaire de saint Augustin sur ces

(1)  I Cor., XIV, 40.

(2)  I Tim., 11, 1.

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paroles que nous avons rappelées ailleurs (1). Il est évident que l'ensemble de ces formules nécessitait de nombreuses périodes. Saint Justin, dans sa première Apologie, décrivant le Sacrifice chrétien, vers l’an 139, dit positivement que le sacrificateur prononce une Action de grâces en beaucoup de paroles (prolixe), dans laquelle il rend gloire au Père de toutes choses, dans le nom du Fils et de l'Esprit-Saint (2).

Aurait-on laissé la mémoire des prêtres seule dépositaire de ces prières si importantes ? L'Église, qui prescrit aujourd'hui à ses ministres offrant le saint Sacrifice, de tenir constamment l'oeil sur les oraisons du Canon, à l'autel; l'Église, qui leur interdit de compter sur leur mémoire dans l'Action d'un si redoutable mystère, aurait-elle manqué de sagesse, dans ces premiers siècles, en n'exigeant pas qu'un livre au moins, fût-il renfermé dans le plus secret du sanctuaire, servît à raviver de temps à autre le souvenir des formules saintes ? Supposons que tous les exemplaires du Canon de la messe qui se gardent aujourd'hui dans les églises fussent tout d'un coup anéantis, et que désormais tous les prêtres se trouvassent réduits à prononcer de mémoire les prières du Sacrifice : croit-on qu'au bout de cinquante ans, les formules se retrouveraient avec la même exactitude à l'autel ? Cependant, la messe est célébrée aujourd'hui bien plus fréquemment qu'elle ne l'était dans les premiers siècles ; le Canon est familier à tous les prêtres, et il est comme impossible à ceux qui le récitent tous les jours de ne pas le savoir par cœur.

(1)  Institutions liturgiques, tom. I, pag. 35.

(2) Deinde ei qui fratribus praeest, panis affertur, et poculum aquae et vini, quibus ille acceptis, laudem et gloriam universorum Parenti per nomen Filii et Spiritus sancti emittit, et Eucharistiam, sive gratiarum actionem, pro his ab illo acceptis demis prolixe exsequitur. (Apol. I, n. 65.)

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Ajoutons qu'il ne se fût pas agi seulement de retenir de mémoire les prières du Sacrifice, il eût encore fallu posséder, outre la forme des sacrements, les formules qui en accompagnent l'administration, les exorcismes du Baptême, les oraisons si variées pour la collation des Ordres, les prières particulières aux fêtes d'institution apostolique, en un mot, tout ce que nous retrouvons de même style dans toutes les Liturgies les plus anciennes, sans distinction de langues et d'Églises. Assurément, le phénomène d'une si imperturbable mémoire a pu se présenter quelquefois; il est possible même aujourd'hui; mais il est rare, il faut bien en convenir ; de plus, il est dangereux, et l'esprit de l'Église s'oppose, répétons-le encore une fois, à ce que les fonctions saintes soient accomplies sans le secours des livres liturgiques.

La décence du service divin, l'unité des formes si essentielles à l'unité du fond, répugnait donc dès les premiers temps de l'Église, comme aujourd'hui, à l'imprudente liberté qui s'en remettrait uniquement à la mémoire du prêtre et du pontife dans la prononciation des formules saintes. Les prières fixes et déterminées ne résisteraient pas à cette épreuve critique, après un court espace de temps. Les nouveautés s'introduiraient avec péril; la louange de Dieu serait altérée et profanée, et les fidèles rencontreraient bientôt le scandale, là même où ils doivent trouver la souveraine édification.

Ceci est vrai pour tous les temps ; mais dans les trois premiers siècles de l'Église, époque marquée par l'apparition d'un si grand nombre d'hérésies subtiles, cachées sous les mots, comme toutes les hérésies, quel moyen d'arrêter les progrès de l'erreur qui se dissimule et dont les discours, dit saint Paul, gagnent en dessous comme le chancre (1), si le prêtre ou  le pontife infidèle,  voilant la

(1) II Tim., 11,  17.

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nouveauté sous des paroles dont le texte n'eût été écrit " nulle part, se fût livré à de coupables improvisations, sans qu'il fût possible aux autres pontifes, ou aux autres prêtres, de le confondre en remettant sous ses yeux la lettre inviolable et orthodoxe delà Liturgie? Non, jamais l'Église n'a exposé imprudemment le dépôt de la foi, pas plus qu'elle n'a souffert que les choses saintes fussent traitées sans la dignité et la révérence qu'elles commandent. Quand nous n'aurions pas d'autres preuves de l'existence de livres liturgiques avant le V° siècle, que les considérations invincibles que nous venons d'exposer, nous ne ferions pas difficulté d'affirmer, au nom de la sagesse de l'Eglise, que ces livres existaient. Mais il est temps de passer aux faits positifs qui, malgré la perte de tant de monuments de cette époque primitive, démontrent encore jusqu'à l'évidence la thèse opposée à celle du P. Le Brun.

Selon le docte oratorien, les Liturgies n'auraient pas été confiées à récriture avant le V° siècle. Un trait emprunté à l'histoire de l'Église des Gaules, en ce même siècle, nous engage déjà à reculer cette époque si arbitrairement assignée. Saint Grégoire de Tours rapporte que saint Sidoine Apollinaire, évêque de Clermont, ayant été invité pour la dédicace de la basilique du monastère de Saint-Cyriaque, le livre de la Liturgie se trouva tout à coup enlevé de l'autel, par la malice de quelqu'un. Sans être troublé de ce contretemps, le saint n'en poursuivit pas moins le service entier de la fête; ce qui excita dans les assistants une si vive admiration qu'ils pensèrent que ce n'était pas un homme, mais un ange qui avait prononcé les paroles : Nec putaretur ab adstantibus ibidem locutum fuisse hominem, sed angelum (1). Or saint Sidoine Apollinaire monta sur le siège de Clermont en 471 ; si l'usage de   célébrer la Liturgie, sans   livre   et  simplement   de

(1) Hist. Franc., lib. II, cap. XXII.

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mémoire, n'eût cessé qu'au V° siècle, le fait du saint évêque de Clermont eût-il excité dans le peuple un si grand étonnement, et saint Grégoire de Tours l'eût-il trouvé assez important pour l'insérer dans son histoire des Francs ? Il est permis d'en douter.

Mais produisons des preuves positives de l'existence des livres liturgiques dès le IV° siècle. En 379, mourut saint Basile de Césarée. Entre autres travaux pour le service de l'Église, il rédigea, avant son épiscopat, une Liturgie qui différait peut-être de celle que l'Église grecque conserve sous son nom, mais qui n'en a pas moins été reconnue pour son ouvrage, dans le siècle suivant. Sur ce fait, nous avons d'abord le témoignage de saint Grégoire de Nazianze, contemporain et ami du saint docteur (1). Saint Proclus, successeur de saint Jean Chrysostome sur le siège de Constantinople, s'exprime ainsi dans son traité de la Liturgie divine : « Le grand Basile s'apercevant que la longueur de la Liturgie causait de l'ennui et du dégoût aux assistants, la rédigea dans une forme plus abrégée, pour l'usage de l'Église (2). » Cette longue Liturgie qu'il fallait abréger au IV° siècle, croit-on qu'elle eût pu ne reposer que sur la mémoire des prêtres? Au vie siècle, Leontius, dans son traité contre les Nestoriens, distinguait trois Liturgies, dont une de la main de saint Basile, quand il disait : « Nestorius a fabriqué une nouvelle Liturgie, différente de celle qui a été donnée par les Pères aux Églises ; il n'a pas respecté celle des Apôtres, ni celle que le grand Basile a écrite dans le même esprit (3).»

(1)  Ordinationes sacrarum precum ad altare composuit. (Orat. XX de laudibus Basilii.)

(2)  Basilius magnus, cum hominum Liturgiae prolixitatem fastidientium oscitantiam et propensionem perspiceret, redactam in compendium Ecclesiae recitandam exhibuit. (De Liturgiœ divinœ traditione. Bibli. max. Patrum, tom. VI.)

(3)  Aliam missam effutiit prœter illam quae a Patribus tradita est Ecclesiis, neque   reveritus est  illam   Apostolorum,   neque  illam magni Basilii eodem  spiritu conscriptam. (Leontius, adv.   Nestorium,   Iib. III. Bibl. max. Patrum, tom. IX.)

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L'année 368 est la date de la mort de saint Hilaire de Poitiers. Saint Jérôme, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques, nous apprend que, dans le cours de son épiscopat, ce grand homme avait rédigé un livre des Hymnes et un livre des Mystères (1). Ce livre des Mystères était le Sacramentaire ou Missel de l'Église gallicane que, sans doute, saint Hilaire mit dans un nouvel ordre et enrichit de prières de sa composition, comme fit saint Ambroise à Milan, dans le même siècle, et comme firent à Rome, dans les siècles suivants, les Papes saint Gélase et saint Grégoire le Grand.

La mort de saint Ephrem, l'éloquent diacre d'Édesse, arriva en 378. Les prières liturgiques abondent dans ses œuvres, et un grand nombre sont encore usitées dans l'Église syrienne. Nous ne serons, sans doute, pas obligé de prouver sérieusement qu'il avait pris la peine d'écrire ces compositions poétiques, et qu'il n'était pas exigé des prêtres qui devaient s'en servir dans l'église de les apprendre par cœur.

Nous consentons à placer ici, au IV° siècle, la longue Liturgie contenue au VIII° livre des Constitutions apostoliques, ainsi que les oraisons et les rites pour le Baptême, l'Ordination, la Consécration des évêques, etc., qu'on lit dans le même livre et dans le précédent. Personne ne soutient aujourd'hui le sentiment qui faisait remonter au premier siècle cette précieuse compilation; de savants hommes la reportent les uns au II°, les autres au III°. Nous ne demandons qu'une chose : c'est qu'on veuille bien nous accorder que les Constitutions apostoliques étaient déjà compilées à l'époque du concile de Nicée, qui  fut tenu en 325. C'est le jugement des hommes les

(1)Est ejus et liber hymnorum et mysteriorum alius. (In catalogo, ad Hilarium.)

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plus doctes, quelle que soit l'école de  critique à laquelle ils appartiennent, et nous pouvons certainement produire un sentiment qui  réunit en sa faveur non seulement le suffrage du cardinal Bona (1) et de son érudit commentateur Sala (2), Schelestrate (3), Chrétien Wolf (4), Assemani (5), Mansi (6) et Zaccaria (7); mais encore Pagi (8), Morin (9), Fronteau (10), Pierre de Marca(11), Grancolas (12),Ellies Dupin(13), Noël Alexandre(14) et Collet (15), sans  parler   des   savants   protestants   anglais,   Beveregius (16), Gunning (17), Pearson (18), Baratier (19), Blondel (20), Thomas Brett et Guillaume Cave (21). Il y avait donc au commencement du IV° siècle, à l'issue des persécutions, des prières liturgiques confiées à l'écriture, et il n'est personne qui ne comprenne, en parcourant  simplement tant de longues et solennelles pages, qu'il était impossible d'espérer que la seule mémoire des prêtres demeurât chargée de les conserver, si elles ne se fussent pas trouvées écrites quelque part.

(1)  Rerum liturgicarum, lib. I, cap. vu, § 4.

(2)  In hunc locum.

(3)  Antiquit. Eccles, illustr., part. II, dissert. II. cap. XI.

(4)  Apud Salam.

(5)  Codex Liturg., tom. V, praefat.

(6)  Concil., tom. I.

(7)  Biblioth. Ritual., tom. I.

(8)  Critica Baronii, ad annum 100, n. 10.

(9)  De Sacr. Ordinat.

(10)  Kalend. Roman, vet. prœnotat., § 5.

(11)  Concord., lib. III, cap. 11.

(12)  Anciennes liturgies, pag. 84 et seq. (13) Biblioth. des auteurs Ecclés., tom. I. (14) Hist. Ecoles., sœc. I, dissert. XVIII.

(15) Continuat. Tournely, tom. X, édit. Colon.

(16)  Codex Canon. Eccles, primit. in proœmio.

(17)  De Jejunio Antepaschali.

(18)   Vindiciœ Epist. S. Ignatii, part. I, cap. IV.

(19)  De Constit. Apostol. Dissert., part. II.

(20)  Pseudo Isidor., cap. XII.

(21)  Collectio prœcipua Liturgiarum. Historia litteraria, in Clemente.

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Mais y avait-il des livres liturgiques durant les persécutions ? Nous allons le prouver jusqu'à l'évidence, en produisant des monuments incontestables qui n'ont point encore été allégués jusqu'ici dans la controverse. Les persécutions s'arrêtèrent en 312, à la paix donnée à l'Église par Constantin. Les pièces que nous produisons ont dû être composées au plus tard sous la persécution de Dioclétien, qui commença en 284; nous voici donc descendus au III° siècle.

Ces pièces sont des Préfaces et des oraisons pour la messe que nous empruntons au fameux Sacramentaire de l'Eglise romaine, qui fut publié sur un manuscrit du chapitre de l'Église de Vérone, par Joseph Bianchini, en 1735. Ce Sacramentaire, appelé improprement de saint Léon, bien qu'il renferme diverses prières de la composition de ce grand Pontife, est un recueil de formules liturgiques dont un grand nombre appartiennent aux temps primitifs du christianisme. Voici des prières qui remontent évidemment à l'époque où le sang des martyrs coulait dans toute l'Église.

D'abord, cette Préface, placée sans date de jour, au mois d'avril : « Il est juste de vous rendre grâces, ô Dieu dont l'Église est en ce moment mélangée de vrais et de faux confesseurs, en sorte que nous devons toujours craindre les variations de la faiblesse humaine, et ce pendant ne jamais désespérer de la conversion de perce sonne. C'est pourquoi nous vous demandons avec d'auto tant plus d'instances, à vous sans le secours duquel la piété ne pourrait demeurer solide, d'accorder persévérance à ceux qui sont fermes, et résipiscence à ceux qui ont été faibles (1). » N'est-ce pas ici  la  prière pour les

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