L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 122)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

reconnaître que le texte s'explique sans recourir à cette interprétation. L'Eglise grecque, comme nous l'avons vu dans ses Offices, professe la croyance au privilège de l'exemption de la mort accordé à saint Jean ; et ce sentiment de plusieurs anciens Pères est reproduit dans quelques-unes des Séquences ou Hymnes des Eglises d'Occident que nous avons données, ou que nous avons cru devoir omettre. L'Eglise romaine semblerait y incliner dans le choix des paroles de l'une des Antiennes des Laudes de la Fête ; cependant on doit reconnaître qu'elle n'a jamais favorisé ce sentiment, bien qu'elle n'ait pas cru devoir l'improuver. D'un autre côté, le tombeau du saint Apôtre a existé à Ephèse ; les monuments de la tradition en font mention, et aussi des prodiges d'une manne miraculeuse qu'on en a retirée pendant plusieurs siècles. Il est surprenant toutefois que le corps de saint Jean n'ait été l'objet d'aucune translation ; aucune Eglise ne s'est jamais vantée de le posséder ; et quant aux reliques particulières de cet Apôtre, elles sont en très petit nombre dans l'Eglise, et leur nature est demeurée toujours assez vague. A Rome, lorsqu'on demande des reliques de saint Jean, on n'en obtient jamais que de son sépulcre. Il est impossible, après tous ces faits, de ne pas reconnaître quelque chose de mystérieux dans la disparition totale du corps d'un personnage si cher à toute l'Eglise, tandis que les corps de tous ses autres collègues dans l'Apostolat ont une histoire plus ou moins suivie, et quêtant d'Eglises se les disputent, par parties ou en entier. Le Sauveur a-t-il

voulu glorifier, avant le jour du jugement, le corps de son ami ? L'a-t-il soustrait à tous les regards, comme celui de Moïse, dans les desseins impénétrables de sa sagesse ? Ces questions ne seront probablement jamais résolues sur la terre ; mais on ne saurait s'empêcher de reconnaître, avec tant de saints docteurs, dans le mystère dont le Seigneur s'est plu à environner le corps virginal de saint Jean, comme un nouveau signe de l'admirable chasteté de ce grand Apôtre.

Réunissons encore une fois a sa louange les voix mélodieuses des diverses Eglises dans les chants de la Liturgie. Nous commencerons par extraire quelques Répons de son Office, au Bréviaire de la sainte Eglise romaine.

a T ste est Johannes ^' * qui supra pectus Domini in cœna recubuit : * Beatus Apostolus, cui revelata sunt sécréta cœlestia.

^. Dihgebat autem eum Jésus, quoniam specialis praerogativa castitatis ampliori dilectione fecerat dignum : * Quia virgo electus ab ipso, virgo in aevum permansit. f. In cruce denique nviriturus, huic matrem suam virginem virgini commendavit. ' Quia.

ELUI-CI est Jean qui se reposa sur la poitrine du Seigneur, pendant la Cène : * Heureux Apôtre à qui furent révélés les secrets célestes !

f. Il a puisé les eaux vives de l'Evangile à la source sacrée du Cœur du Seigneur. * Heureux Apôtre.

R|. Jésus l'aimait ; car le privilège spécial de la chasteté l'avait rendu digne d'un plus grand amour : * Elu vierge par le Christ, il demeura toujours vierge.

t Enfin Jésus, mourant sur la croix, recommanda sa Mère vierge à ce disciple

rç. En ce jour, je te prendrai pour mon serviteur, et je te placerai comme un sceau sur mon cœur : * Car je t'ai élu, dit le Seigneur.

f. Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. * Car je t'ai élu.

R|. In illum diem suscipiam te servum meum, et ponam te sicut signaculum in conspectu meo : * Quoniam ego elegi te. dicit Dominus.

f. Esto fidelis usque ad mortem, et dabo tibi coronam vitae. * Quoniam.

Le Bréviaire Mozarabe contient cette belle prière, en l'Office de saint Jean l'Evangéliste :

Les sources vives de votre cœur. Seigneur, sont ineffables, ces sources auxquelles votre bien-aimé disciple, appuyé sur votre sein, a mérité de se désaltérer ; accordez-nous donc de nous attacher étroitement à vos traces, par la mortification de nos sens, et faites, par l'intercession de saint Jean, que le feu de votre amour nous brûle et nous consume, jusqu'à nous rendre un holocauste complet et agréable à vos yeux.

Ineffabilia sunt, Domine, fluenta uteri tui, quibus prae caeteris dilectus ille a te discipulus, recubans in sinu tuo. satiari promeruit : quassumus ergo, ut , mortificatis membris nostris, tuis semper mereamur inhaerere vestigiis : ut intercessu hujus sancti Johannis, ita nos ignis amoris tui concremet , et absumat, qualiter beneplacitum nos tibi in toto holocaustumefficiat .

Nous emprunterons aussi la prière suivante au Missel de la même Eglise gothique d'Espagne :

Voyez, voyez, ô Dieu ! les péchés qui nous accablent, et comment, tous les jours, nos œuvres produisent

VIDE, vide, Deus, quibus gravati delictis obruimur ; qualiterque nobis ipsi quotidie effiLe Temps de Noël.

en nous un poison, et nous méritent des supplices, souilles que nous sommes par le venin journalier de notre chair, sans songer à réparer nos forces par l'amendement d'une vie meilleure. O vous qui êtes toujours clément ! vous voyez ces choses, et vous attendez que nous revenions à vous par une humble confession : c'est pourquoi nous implorons l'intercession de Jean votre Apôtre, qui, ayant bu un poison mortel, non seulement en fut délivré par l'invocation de votre nom, mais encore ressuscita ceux que ce breuvage avait fait périr. Eloignez de nous la licence enflammée de notre chair, et le venin des suggestions de l'ancien ennemi, ahn que, nous qui vous honorons dans la foi, soyons délivrés du poison secret de nos vices, comme l'Apôtre Jean demeura intact du venin qu'on lui avait présenté.

Voici encore quelques strophes tirées des Menées des Grecs, en l'honneur de l'Apôtre :

cunur causa veneni et pœna supplîciî, dumeum quotidiano carnis nostrse veneno polluimur, et de reparatione melioris vitae nullo modo cogitamus. Sed quiacertum est quod hoc videas, qui semper es clemens ; et ideo per confessionem nos ad te redituros expectas . ideo suggerimus, ut Apostolo tuo Johanne intercedente; qui invocato nomine tuo lethale ebibens virus, non solum ipse evasit, sed etiam alios ex eodem extinctos poculo suscitavit : procul a nobis efficias et incentivam carnis nostra; libidinem, et virus persuasionis hostis antiqui, ut fide te colentes,sicut Johannem Apostolum non nocuit oblatum venenum , ita nos non noceat latentium vitiorum virus occultum.

Maris abyssum derelinquens, crucis calamo orr.nes sapienter iidei piscatus es gentes, velut pi-ces ; nam, ut

ABANDONNANT l'abîme de la mer, tu as péché les nations comme des p et avec la ligna de la croix, tu les as toutes uttiro. -

ment à la foi : car, ainsi que te l'a dit le Christ, tu as été pêcheur d'hommes, les amenant à la piété : c'est pourquoi tu as répandu la connaissance du Verbe. Tu as péché Patmos et Ephèse par tes discours, ô Apôtre théologue ; prie le Christ Dieu, pour qu'il accorde rémission de leurs péchés à ceux qui fêtent avec amour ta sainte mémoire.

Ta langue, devenue la plume de l'écrivain de l'Esprit-Saint, nous a divinement montré le vénérable et divin Evangile.

Les feux rayonnants de ta grande et divine théologie, ô glorieux Apôtre, illuminèrent la terre resplendissante d'une triple lumière.

Elle a été vraiment la plume rapide de l'écrivain, ta langue déifique qui a merveilleusement écrit la vraie gnose et la loi nouvelle sur les tables de nos cœurs, ô grand théologue !

Scruter les hauteurs des cieux, sonder les abîmes de la mer, c'est chose téméraire et impossible, comme de nombrer les étoiles ou le sable de la mer; ainsi il ne se peut dire du théologue de combien de couronnes l'a couronné le Christ qui l'aimait, et sur la poitrine duquel il a reposé; qui l'a rasdixit tibi Christus, apparuisti piscator hominum, carpens eos ad pietatem ; ideo sparsisti Verbi gnosim ; Patmos et Ephtsum sermonibus cepisti tuis, Theologe Apostole ; deprecare

Christum Deum ut det lapsuum remissionem celebrantibus cum amore tuam sanctam commemorationem.

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