L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 205)
nuit par un ange, il reçoit l'ordre de chercher Maximien, évêque de Noie, qui, accablé de vieillesse et désespérant de pouvoir supporter les supplices des persécuteurs, s'était caché dans une fc>rét. Félix, conduit par Dieu, arrive près du saint évéque, qu'il trouve gisant à terre et presque sans vie ; il le ranime, le prend sur ses épaules et le confie aux soins efficaces d'une veuve chrétienne. Mais comme il accusait de nouveau d'impiété les adorateurs des idoles, ils se précipitèrent sur le saint, qui, fuyant leur poursuite, se cacha dans l'intervalle étroit de deux murailles. L'entrée de ce lieu parut aussitôt couverte de toiles d'araignées, si bien que personne ne put soupçonner qu'on vînt de ?,\ cacher à 1 heure même. Félix, ayant donc quitté cette retraite, demeura caché trois mois dans la maison d'une pieuse femme. Lorsque l'Eglise de Dieu recouvra la paix, il revint à Noie ; les exemples de sa vie, ses enseignements et ses miracles convertirent un grand nombre d'hommes à la foi du Christ. 11 refusa avec constance l'épiscopat de cette ville, s'endormit dans le Seigneur, et fut enseveli près de Noie, au lieu dit in Pincis.
Ce jour, dirons-nous avec le noble chan^ tre de vos grandeurs, ô Félix, est le vingtième après celui où l'Emmanuel naissant dans la cnair, soleil nouveau vainaueur des frimas, ramena la lumière et fit décroître les nuits. Sa splendeur est la vôtre. Faites qu'échauffés par ses rayons fécondants, nous croissions comme vous en lui. Redevenus enfants à la crèche, la semence du Verbe est en nous; qu'elle fructifie dans l'innocence d'un cœur nouveau. Par vous, le joug du Christ est léger aux faibles ; par vous, l'Enfant-Dieu s'adoucit et rend ses caresses aux âmes pénitentes. Ce jour donc aussi doit nous être cher qui vous vit naître au ciel; car par vous nous mourons au monde et naissons à l'Emmanuel.
L'Eglise honore aujourd'hui la mémoire d'un des hommes le plus spécialement choisis pour représenter ia pensée de ce détachement sublime que l'exemple du Fils de Dieu, né dans une grotte, à Bethléhem, révéla au monde. L 'ermite Paul a tant estimé la pauvreté de Jésus-Christ, qu'il s'est enfui au désert, loin de toute possession humaine et de toute convoitise. Une caverne pour habitation, un palmier pour sa nourriture et son vêtement, une fontaine pour y désaltérer sa soif, un pain journellement apporté du ciel par un corbeau pour prolonger cette vie merveilleuse : c'est ainsi que Paul servit, pendant soixante ans, étranger aux hommes, celui qui n'avait pas trouvé de place dans la demeure des hommes, et qui fut contraint d'aller naître dans une étable abandonnée.
Mais Paul habitait avec Dieu dans sa grotte ; et en lui commence la race sublime des Anachorètes, qui, pour converser avec le Seigneur, ont renoncé à la société et même à la vue des hommes : anges terrestres dans lesquels a éclaté, pour Tinstruction des siècles suivants, la puissance et la richesse du Dieu qui suffit lui seul aux besoins de sa créature. Admirons un tel prodige; et considérons,
avec reconnaissance, à quelle hauteur le mystère d'un Dieu incarné a pu élever la nature humaine tombée dans la servitude des sens, et tout enivrée de l'amour des biens terrestres.
N'allons pas croire cependant que cette vie de soixante ans passée au désert, cette contemplation surhumaine de l'objet de la béatitude éternelle, eussent désintéressé Paul de l'Eglise et de ses luttes glorieuses. Nul n'est assuré d'être dans la voie qui conduit à la vision et à la possession de Dieu, qu'autant qu'il se tient uni à l'Epouse que le Christ s'est choisie, et qu'il a établie pour être la colonne et le soutien de la vérité. (II Tim. m, i5.) Or, parmi les enfants de l'Eglise, ceux qui doivent le plus étroitement se presser contre son sein maternel, sont les contemplatifs ; car ils parcourent des voies sublimes et ardues, où plusieurs ont rencontré le péril. Du fond de sa grotte, Paul, éclairé d'une lumière supérieure, suivait les luttes de l'Eglise contre l'arianisme; il se tenait uni aux défenseurs du Verbe consubstantiel au Père : et afin de montrer sa sympathie pour saint Athanase, le vaillant athlète de la foi, il pria saint Antoine, à qui il laissait sa tuniQue de feuilles de palmier, de l'ensevelir dans un manteau dont Tillustre patriarche d'Alexandrie, qui aimait tendrement le saint abbé, lui avait fait présent.
Le nom de Paul, père des Anachorètes, est donc enchaîné à celui d'Antoine, père des Cénobites; les races fondées par ces deux apôtres de la solitude sont sœurs ; toutes deux émanent de Bethléhem comme d'une source
commune. La même période du Cycle réunit, à un jour d'intervalle, les deux fidèles disciples de la crèche du Sauveur.
La sainte Eglise lit, dans ses Offices, le récit suivant de la vie merveilleuse du premier :
aucior apud inferiorem Thebaidem natus, cum quindecim esset annorum, orbatus parentibusest. Qui postea declinandas causa persecutionis Decii et Valeriani, et Deo liherius inserviendi, in eremi speluncam se contulit: ubi, palma ei victum et vestitum praebente, vixit ad centesimum et decimum tertium ann um ; quo tempore ab Antonio nonagenario Dei admonitu invisitur. Quibus inter se, cum antea non nossent, proprio nomine consalutantibus, et malta de regno Dei colloquentibus, corvus, qui antea semper Paulo dimidiatum panem attulerat, integrum detulit.
POST corvi discessum : Eia, inquit Paulus, Dominusnobis prandiura misit, vere pius, vere misericors. Sexaginta iam
QAUL, l'instituteur et le i maître des Ermites, né dans la basse Thébaïde, n'avait que quinze ans lorsqu'il perdit ses parents. Quelque temps après, pour fuir la persécution de Décius et de Valérien, et pour servir Dieu avec plus de liberté, il se retira dans une caverne du désert, où un palmier lui fournit la nourriture et le vêtement. Il y vécut jusqu'à l'âge de cent treize ans : auquel temps saint Antoine, qui en avait quatre-vingt-dix, le visita, d'après un avertissement de Dieu. Ils se saluèrent de leurs propres noms, quoiqu'ils ne se connussent point auparavant ; et pendant qu'ils tenaient des aiscours abondants sur le royaume de Dieu, un corbeau, qui jusqu'alors avait apporté chaque jour à Paul la moitié d un pain, en apporta un tout entier.
\Y OYEZ, dit Paul après le départ du corbeau, comment Dieu, vraiment bon, vraiment miséricordieux, nous a envoyé de quoi manSaint Paul, Premier Ermite. 3og
ger. Il y a déjà soixante ans que je reçois chaque jour la moitié d'un pain ; mais aujourd'hui, pour votre arrivée, Jésus-Christ a doublé la ration de ses soldats. » Ils prirent donc leur repas avec action de grâces, au bord d'une fontaine, et ayant reparé convenablement leurs forces, et rendu de nouveau grâces à Dieu, selon la coutume, ils passèrent la nuit dans les louanges divines. Le matin, Paul, sentant que sa mort était proche, en avertit Antoine, et le pria d'apporter, pour ensevelir son corps, le manteau que saint Athanase lui avait donné. Antoine, étant en route pour revenir, vit r âme de Paul monter au ciel au milieu des chœurs des Anges et dans la compagnie des Prophètes et des Apôtres.
Lorsqu'il fut arrivé à la grotte, il trouva le saint à genoux, la tête droite, les mains élevées en haut, et le corps sans vie. Il l'enveloppa du manteau, et chanta des hymnes et des psaumes, selon la tradition chrétienne. Mais comme il n'avait point d'instrument pour creuser la terre, deux lions accoururent du fond àd désert, et s'arrêtèrent près du corps du bienheureux vieillard, donnant à entendre qu'ils le pleuraient à leur
anni sunt, cum accipio quotidie dimidii panis fragmentum : nunc ad adventum tuum militibus suis Christus duplicavit annonam . Quare cum gratiarumactione ad fontem capientes cibum, ubi tantisper recreati sunt, iterum gratiis de more Deo actis, noctem in divinis laudibus consumpserunt. Diluculo Paulus de morte, quas sibi instaret, admonens Antonium, hortatur, ut pallium, quod ab Athanasio acceperat, ad involvendum suum corpus afferret.Quo ex itinere rediens ille, vidit inter Angelorum choros, inter Prophetarum et Apostolorum coetus. Pauli animam in cœlum ascendere.
i^-» UMQUE ad ejus celV_^ lam pervenisset, invenit^ genibus complicatis, erecta cervice. extensisque in altum raanibus, corpus exanime : quod pallio obvolvens, hymnosque et psalmos ex christiana traditione decantans. cum sarculum, quo terram foderet non haberet , duo leones ex interiore eremo rapido cursu ad beati senis corpus feruntur : ut facile
intelligeretur, eos, quo modo poterant, ploratum edere ; qui certatim terrain pedibus effodientes, foveam quae hominem commode caperet, effecerunt. Qui cum abiissent, Antonius sanctum corpus in eum locum intulit : et injecta humo, tumulum ex christiano more composuit : tunicam vero Pauli, quam in sportaj modum ex palmas foiiis ille sibi contexuerat, secum auferens, eo vestitu dicbus solemnibus Paschas et Pentecostes, quoad vixit, usus est.
manière. Ils fouillèrent la terre à lenvi l'un de l'autre, avec leurs grities. et firent une fosse capable de contenir un homme. Quand ils furent partis, Antoine déposa le saint corps dans cette fosse, et le couvrant de terre, il lui dressa un tombeau à la manière des Chrétiens. Quant à la tunique que Paul s'était tissue de feuilles de palmier, il l'emporta avec lui, et tant qu'il vécut, il s'en revêtit aux jours solennels de Pâques et de Pentecôte.
Nous donnons ici les trois strophes suivantes, consacrées par l'Eglise Grecque, dans ses Menées, à la louange au premier des Ermites ;
QUANDO, nutu divino, Pater, vitaesollicitudmes sapienter reliquisti, et ad ascesis labores transisti, tune gaudens invia occupasti déserta : astu inflammatus amoris Domini ; ideo deserens libidines, in meliorum perseverantia rerum, Angelo similis, vitam duxisAb omni humana te ipsum, Pater, societate
QUAND, par l'inspiration divine, tu as abandonné avec sagesse, ô Père, les sollicitudes de la vie pour embrasser les travaux de l'ascese ; alors, enflammé de l'amour du Seigneur, plein de joie, tu t'es emparé du désert, laissant derrière toi les passions de l'homme, et poursuivant avec persévérance ce qu'il y a de meilleur, semblable à un Ange, tu as accompli ta vie.
adolescence, ô Paul, notre père, tu as, le premier de tous, embrassé la complète solitude, dépassant tous les autres solitaires, et tu as été inconnu pendant toute ta vie: c'est pourquoi Antoine, par un mouvement divin, t'a découvert, toi qui étais comme caché, et il l'a man^ifesté à l'unix'ers.
Livré, ô Paul, à un genre de vie inaccoutumé sur la terre, tu as habité avec les bêtes, assisté du ministère d'un oiseau, par îa volonté divine ; à cette vue, le grand Antoine stupéfait, au jour où il te découvrit, te célébra :ans relâche, comme le Prophète et 2e Maître de tous, comme un être divin.
segregans ex adolescentia, primus omnino solitudinem, Paule, occupasti ultra quemcumquj solitarie viventem, et pcr totam vitam visu» es incognitus ; ideo Antonius te invenit, nutu divino tamquaro latentem,et orbi terrarum manifestavit.
Insolitae in terra conversationi deditus, Paule, cum bestiis habitasti, avis mfxnisterio divina voluntate utens; et hoc ut vidit quando te maximus invenit Antonius, stupens, omnium et Prophotam et Magistrum, quasi Deum. te sine intermissione magnificavit.
Vous contemplez maintenant dans sa gloire, 6 prince des Anachorètes, le Dieu dont vous avez médité, durant soixante années, la faiblesse et les abaissements volontaires; votre conversation avec lui est éternelle. Pour cette caverne, qui fut le théâtre de votre pénitence, vous avez l'immensité des cieux; pour cette tunique de feuilles de palmier, un vêtement de lumière; pour ce pain matériel, l'éternel Pain de vie; pour cette humble fontaine, la source de ces eaux qui jaillissent jusque dans l'éternité. Dans votre isolement sublime, vous imitiez le silence du Fils de Dieu en Bethléhem; maintenant, votre langue est déliée, et la louange s'échappe à jamais de
votre bouche avec le cri de la félicité. Souvenez-vous cependant de cette terre dont -lous n'avez connu que les déserts; rappelez à lEmmanuel qu'il ne l'a visitée que dans son amour, et taites descendre sur nous ses bénédictions. Obtenez-nous la grâce d'un parfait détachement des choses périssables, l'estime de la pauvreté, l'amour de la prière, et une continuelle aspiration vers la patrie céleste.
UN des plus grands maîtres de la vie cénobitique, le plus illustre des disciples du Patriarche des moines de l'Occident, saint, Maur, partage avec l'ermite Paul les honneurs de cette journée. Comme lui, fidèle aux leçons de Bethléhem, il est venu prendre place sur le Cycle, dans cette sainte période des quarante jours consacrés au divin Enfant. Il est là pour attester, à son tour, la puissance des abaissements du Christ. Car qui oserait douter de la force victorieuse de cette pauvreté, de cette obéissance de la crèche, en voyant les admirables résultats de ces vertus dans les cloîtres de la France ?
Notre patrie dut à saint Maur l'introduction dans son sein de cette Règle admirable qui produisit les grands saints et les grands hommes à qui notre patrie est redevable de la meilleure partie de sa gloire. Les enfants de saint Benoît par saint Maur luttèrent contre la barbarie franque, sous le règne de la première race de nos rois; sous la seconde, ils enseignèrent les lettres sacrées et profanes à un peuple dont ils avaient puissamment aidé la civilisation ; sous la troisième, et jusque dans ces derniers temps où l'Ordre Monastique, asservi par la Commende. et décimé par les violences d'une politique perverse, expirait au milieu des plus pénibles