L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 209)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Car l'exemple d'Antoine inspirera les siècles à venir ; on se souviendra à jamais que les charmes de la solitude et les douceurs de la contemplation ne surent le retenir au désert , et qu'il apparut tout à coup dans les rues d'Alexandrie , au fort de la persécution païenne , pour conforter les chrétiens dans le martyre. On n'oubliera pas non plus que, dans cette autre lutte plus terrible encore , aux jours affreux de l'Arianisme, il reparut dans la grande cité , pour y prêcher le Verbe consubstantiel au Père, pour y confesser la foi de Nicée , et pour soutenir le courage des orthodoxes. Qui pourrait jamais ignorer les liens qui unissaient Antoine au grand Athanase, ou ne pas se rappeler que cet illustre champion du Fils de Dieu visitait cet autre Patriarche , au fond de son désert , qu'il procurait de tous ses moyens l'avancement de l'œuvre monastique , qu'il plaçait dans la fidélité des moines l'espoir du salut de l'Eglise , et qu'il voulut écrire lui-même la vie sublime de son ami ?

C'est dans cet admirable récit qu'on apprend à connaître Antoine -, c'est là que se révèlent la grandeur et la simplicité de cet homme qui fut toujours si près de Dieu. Agé de dix-huit ans , déjà héritier d'une fortune considérable, il entend lire à l'église un

passage de l'Evangile où notre Seigneur conseille à celui qui veut tendre à la vie parfaite de se désapproprier de tous les biens terrestres. Il ne lui en faut pas davantage; aussitôt il se dessaisit de tout ce qu'il possède, et se fait pauvre volontaire pour toute sa vie.

L'Esprit-Saint le pousse alors vers la solitude, où les puissances infernales ont dressé toutes leurs batteries pour faire reculer le soldat de Dieu; on dirait aue Satan a compris que le Seigneur a résolu de se bâtir une cité au désert, et qu'Antoine est envoyé pour en dresser les plans. Alors commence une lutte corps à corps avec les esprits de malice, et le jeune Egyptien demeure vainqueur à force de souffrances. Il a conquis cette nouvelle arène dans laquelle se consommera la victoire du christianisme sur le Prince du monde.

Après vingt ans de combats qui l'ont iguerri, son âme s'est fixée en Dieu ; et c'est ilors qu'il est révélé au monde. Malgré ses iffbrts pour demeurer caché, il lui faut répondre aux hommes qui viennent le consulter ;t demander ses prières; des disciples se groupent autour de lui, et il devient le premier des Abbés. Ses leçons sur la perfection chrétienne sont reçues avec avidité ; son enseignement est aussi simple que profond, et il ne descend des hauteurs de sa contemplation que pour encourager les âmes. Si ses disciples lui demandent quelle est la vertu la plus propre à déjouer les embûches des démons, et à conduire sûrement l'âme à la perfection, il répond que cette vertu principale est la discrétion.

Les chrétiens de toute condition accourent pour contempler cet anachorète dont la sainteté et les miracles font bruit dans tout l'Orient. Ils s'attendent aux émotions d'un spectacle , et ils ne voient qu'un homme d^un abord aisé , d'une humeur douce et agréable. La sérénité de ses traits reflète celle de son âme. Il ne témoigne ni inquiétude de se voir environné de la foule , ni vaine complaisance des marques d'estime et de respect qu'on lui prodigue ; car son âme, dont toutes les passions sont soumises, est devenue l'habitation de Dieu.

Il n'est pas jusqu'aux philosophes qui veulent explorer la merveille du désert. Les voyant venir , Antoine leur adresse le premier la parole : « Pourquoi donc, 6 philosoft phes, leur dit-il , avez-vous pris tant de « peines pour venir visiter un insensé ? » Déconcertés d'un tel accueil, ces hommes lui répondirent qu'ils ne le croyaient pas tel, mais qu'ils étaient au contraire persuadés de sa haute sagesse. « A ce compte , reprit ({ Antoine , si vous me croyez sages, imitez « ma sagesse. » Saint Athanase ne nous apprend pas si la conversion fut le résultat de leur visite. Mais il en vint d'autres qui osèrent attaquer, au nom de la raison, le mystère d'un Dieu incarné et crucifié. Antoine sourit en les entendant débiter leurs sophismes et finit par leur dire : « Puisque vous « êtes si bien établis sur la dialectique, répon« dez-moi, je vous prie : A quoi doit-on plutôt « croire quand il s'agit de la connaissance « de Dieu , ou à l'action efficace de la foi, « ou aux arguments de la raison 'in — ^ A

« l'action efficace de la foi » , répondirentils. — « Eh bien ! reprit Antoine, pour vous « montrer la puissance de notre foi , voici « des possédés du démon, guérissez-les avec « vos syllogismes; ou si vous ne le pouvez, et « que j'y parvienne par l'opération de la foi , « et au nom de Jésus-Christ, avouez l'impuistt sance de vos raisonnements , et rendez « gloire à la croix que vous avez osé mépri« ser. » Antoine fit trois fois le signe de la croix sur ces possédés, et invoqua le nom de Jésus sur eux: aussitôt ils furent délivrés.

Les philosophes étaient dans la stupeur et gardaient le silence, a N'allez pas croire , « leur dit le saint Abbé, que c'est par ma pro« pre vertu que j'ai délivré ces possédés ; c'est « uniquement par celle de Jésus-Christ. « Croyez aussi en lui, et vous éprouverez que u ce n'est pas la philosophie , mais une foi « simple et sincère qui fait opérer les mira« clés. » On ignore si ces hommes finirent par embrasser le christianisme; mais l'illustre biographe nous apprend qu'ils se retirèrent remplis d'estime et d'admiration pour Antoine , et avouèrent que leur visite au désert n'avait pas été pour eux sans utilité.

Cependant le nom d'Antoine devenait de plus en plus célèbre et parvenait jusqu'à la cour impériale. Constantin et les deux princes ses fils lui écrivirent comme à un père , implorant de lui la faveur d'une réponse. Le saint s'en défendit d'abord; mais ses disciples lui ayant représenté que les empereurs après tout étaient chrétiens, et qu'ils pourraient se tenir otFensés de son silence, il leur écrivit qu'il était heureux d'apprendre Qu'ils

adoraient Jésus-Christ, et les exhorta de ne pas faire tant d'état de leur pouvoir , qu'ils en vinssent à oublier qu'ils étaient hommes. Il leur recommanda d'être cléments, de rendre une exacte justice, d'assister les pauvres et de se souvenir toujours que Jésus-Christ est le seul roi véritable et éternel.

Ainsi écrivait cet homme qui était né sous la persécution de Décius, et qui avait bravé celle de Dioclétien : entendre parler de Césars chrétiens, lui était une chose nouvelle. Il disait au sujet des lettres de la cour de Constantinople : « Les rois de la terre nous ont écrit ; mais qu'est-ce que cela doit être pour un chrétien ? Si leur dignité les élève au-dessus des autres, la naissance et la mort ne les rendent-elles pas égaux à tous ? Ce qui doit nous émouvoir bien davantage et enflammer notre amour pour Dieu, c'est la pensée que ce Maître souverain a non seulement daigné écrire une loi pour les hommes , mais qu'il leur a aussi parlé par son propre Fils. »

Cependant, cette publicité donnée à sa vie fatiguait Antoine, et il lui tardait d'aller se replonger dans le désert , et de se retrouver face à face avec Dieu. Ses disciples étaient formés, sa parole et ses œuvres les avaient instruits; il les quitta secrètement, et ayant marché trois jours et trois nuits, il arriva au mont Colzim , où il reconnut la demeure que Dieu lui avait destinée. Saint Jérôme fait , dans la Vie de saint Hilarion, la description de cette solitude. « Le roc, dit-il, a s'élève à la hauteur de mille pas : de sa « base s'échappent des eaux dont le sable « boit une partie ; le reste descend en ruis336 Le Temps de Noël.

« seau, et son cours est bordé d'un grand u nombre de palmiers qui en font une oasis « aussi commode c^u'agréable à l'oeil. » Une étroite anfractuosite de la roche servait d'abri à l'homme de Dieu contre les injures de l'air.

L'amour de ses disciples le poursuivit, et le découvrit encore dans cette retraite lointaine ; ils venaient souvent le visiter et lui apporter du pain. Voulant leur épargner cette fatigue, Antoine les pria de lui procurer une bêche, une cognée et un peu de blé, dont il sema un petît terrain. Saint Hilarion, qui visita ces lieux après la mort du grand patriarche, était accompagné des disciples d'Antoine qui lui disaient avec attendrissement : « Ici , il chantait les psaumes ; là , il s'entretenait avec Dieu dans l'oraison; ici , il se livrait au travail ; là, il prenait du repos, lorsqu'il se sentait fatigué ; lui-même a planté cette vigne et ces arbustes, luimême a disposé cette aire, lui-même a creusé ce réservoir avec beaucoup de peines pour l'arrosement du jardin. » Ils racontèrent au saint , en lui montrant ce jardin, qu'un jour des ânes sauvages étant venus boire au réservoir, se mirent à ravager les plantations. Antoine commanda au premier de s'arrêter, et lui donnant doucement de son bâton dans le flanc, il lui dit : « Pourquoi manges-tu ce que tu n'as pas semé ? » Ces animaux s'arrêtèrent soudain, et depuis ils ne firent plus aucun dégât.

Nous nous laissons aller au charme de ces récits ; il faudrait un volume entier pour les compléter. De temps en temps, Antoine desSaint Antoine, Abbé. SSy

cendait de sa montagne, et venait encourager ses disciples dans les diverses stations qu'ils avaient au désert. Une. fois même il alla visiter sa sœur dans un monastère de vierges, où il l'avait placée, avant de quitter lui-même le monde. Enfin, étant parvenu à sa cent cinquième année, il voulut voir encore les moines qui habitaient la première morktagne de la chaîne de Colzim, et leur annonça son prochain départ pour la patrie. A peine de retour à son ermitage, il appela les deux disciples qui le servaient depuis quinze ans, à cause de l'affaiblissement de ses forces, et il leur dit :

« Mes fils bien-aimés, voici l'heure où, « selon le langage de la sainte Ecriture, je u vais entrer dans la voie de mes pères. Je « vois aue le Seigneur m'appelle, et mon c cœur brûle du désir de s'unir à lui dans le « ciel. Mais vous, mes fils, les entrailles de u mon âme, n'allez pas perdre, par un relâ« ehement désastreux, le fruit du travail « auquel vous vous êtes appliqués depuis « tant d'années. Représentez-vous chaque « jour à vous-mêmes que vous ne faites que (( d'entrer au service de Dieu et d'en prati(( quer les exercices : par ce moyen, votre « bonne volonté sera plus énergique, et ira « toujours croissant. Vous savez quelles « emoûches nous tendent les démons. Vous « avez été témoins de leurs fureurs, et aussi « de leur faiblesse Attachez-vous inviolable« ment à l'amour de Jésus-Christ; confiez« vous à lui entièrement, et vous triom(i pherez de la malice de ces esprits pervers. « N'oubliez jamais les divers enseignements

(( que je vous ai donnés; mais je vous recom« mande surtout de penser que chaque jour (' vous pouvez mourir. »

Il leur rappela ensuite l'obligation de n'avoir aucun commerce avec les hérétiques, et demanda que son corps fût enseveli dans un lieu secret, dont eux seuls auraient connaissance. « Quant aux habits que je laisse, « ajouta-t-il, en voici la destination : vous a donnerez à l'évêque Athanase une de mes « tuniques, avec le manteau qu'il m'avait f( apporté neuf, et que je lui rends usé. » C'était un second manteau que le grand docteur avait donné à Antoine, celui-ci ayant disposé du premier pour ensevelir le corps de l'ermite Paul. « Vous donnerez, reprit le « saint, l'autre tunique à l'évêque Sérapion, et « vous garderez pour vous mon cilice. » Puis, sentant que le dernier moment était arrivé, il se tourna vers les deux disciples : « Adieu, « leur dit-il, mes tils bien-aimés ; votre « Antoine s'en va, il n'est plus avec vous. »

aue la vie monastique s'inaugurait dans les éserts de l'Egypte, pour rayonner de là dans l'Eglise entière; mais à qui ferons-nous hommage de la gloire d'une telle institution, à laquelle seront désormais attachées les destinées de l'Eglise, toujours forte quand l'élément monastique triomphe, toujours affaiblie quand il est en décadence ? Qui inspira à Antoine et à ses disciples l'amour de cette vie cachée et pauvre, mais en même temps si féconde, sinon, encore une fois, le mystère des abaissements du Fils de Dieu ? Que tout l'honneur en revienne donc à notre

Emmanuel, anéanti sous les langes, et cependant tout rempli de la force de Dieu. Mais il est temps de lire le récit que la sainte Eglise nous fait dans ses Offices de quelques-unes des actions du grand Antoine.

ANTOINE naquit en Eg>-pte de parents nobles et chrétiens, qu'il perdit dès sa jeunesse. Entrant un jour dans une Eglise, il entendit lire ces paroles de l'Evangile : « Si vous voulez être parfait, allez et vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres. » Il pensa que ces paroles s'adressaient à lui, et crut devoir obéir à la lettre au Christ notre Seigneur. Il vendit donc son bien, et en distribua tout l'argent aux pauvres. Dégagé de cet embarras, il résolut de mener sur la terre une vie céleste. Mais, pour descendre dans une arène si périlleuse, il jugea qu'il devait adjoindre au bouclier de la foi, dont il était armé, le secours des autres vertus, et il se prit d'une telle ardeur pour les acquérir, que tous ceux en qui il en voyait briller quelqu'une, il s'appliquait aussitôt aies imiter.

NUL ne surpassa jamais sa continence et sa vigilance. Il dépassait tous les autres

ANTONIUS -(Egyptius, nobilibus et christianis parentibus natus, quibus adolescens orbatus est, cum ingressus Ecclesiam ex Evangelio audivisset : Si vis perfectus esse, vade et vende omnia quae habes, et da pauperibus; tamquam ea sibi dicta essent, sic Christo Domino obtemperandum existimavit. Itaque, vendita re familiari, pecuniam omnem pauperibus distribuit. Quibus solutus impedimentis, cœlestis vitae genus in terris colère instituit. Sed cum in periculosum illud certamen descenderet.ad fidei praesidium, quoeratarmatus, adhibendum sibi putavit subsidium reliquarum virtutum, quarum tanto studio incensus fuit, ut quemcumque videret aliqua virtutis laude excellentem, illum imitari studeret.

NIHIL igitur eo continentius, nihil vigilantius erat. Patientia,

tnansuet.idine, misericordia, humilitate. labore, ac studio divinarum Scripturarum superabat omne?. Ab hœreticorum et schismaticorum hominum, maxime Arianorum, congressu et colioquio sic abhorrebat, ut ne prope quidem ad eos accedendum diceret. Humi jacebat, cum eum necessarius somnus occupasset. Jejunium autera adeo coluit, ut salem tantummodo ad panem adhiberet, sitim aqua extingueret ; neque se ante solis occasum cibo autpotu recreabat ; saepe etiam biduum cibo abstinebat, saepissirae in oratione pernoctabat. Cum talis tantusque Dei miles evasissel Antonius, sanctissimum juvenem hostis humani generis variis tentationibus aggreditur, quas ille jejunio et oratione vincebat. Nec vero frequens de Satana triumphus securum reddebat Antonium. qui diaboli innumerabiles artes nocendi noverat.

ITAQUE contulit se vasiissimam JE.Ç selitudinem, ubi quoiidie ad chrisiianam perfectionem proficiens, daemunes

en patience, en mansuétude, en miséricorde, en humilité, dans le travail et dans l'étude des divines Ecritures. Il avait une telle horreur delipproche et des discours des hérétiques et des schismatiques, et principalement des Arien«, qu il ne voulait pas même qu'on les abordât. 11 couchait à terre, lorsqu'il était contraint de prendre quelque sommeil. 11 se portait au jeûne avec tant d'ardeur qu'il ne mangeait que du pain avec du sel, et ne buvait que de l'eau : encore ne prenait-il cette nourriture et ce breuvage qu'après le coucher du soleil ; souvent même il s'abstenait de nourriture pendant deux jours, et très souvent il passait la nuit en prières. Antoine, étant devenu ainsi un vaillant soldat de Dieu, fu' attaqué de diverses tentationî par l'ennemi da genre humain; mais le très saint jeune homme en triomphait par le jeune et par la prière. Toutefois, après de nombreuses victoires sur Satan, Antoine ne se croyait pas encore en sûreté ; car il connaissait les innombrables artifices que le diable emploie pour nuire.

in,'^ 'est pourquoi il se retira pti *-* dans une vaste solitude de l'Egypte, où , avançant tous les jours dans la perfection chrétienne, il en vint à

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