L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 212)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Asceticum suppr terram professus exercitium, Antoni, passionum ictus in torrente lacrymarum omnes hebetasti ; scala divina et veneranda, ad cœlos elevans, mederis passionum infirmitatibus eorum qui ad te cum fide exclamant : Gaude, Orientis Stella deauratissima, Monachorum lampadifer et pastor ; gaude, celebrande, tu deserti alumne, et Ecclesije inconcussa columna ; gaude, errantium dux illustrissime ; gaude, o gloriatio nostra, et orbis terrarura décor fulgidissime.

Columna splendida et virtutibus obfirmata, et nubesobumbrans effectus es, his qui in deserto ad cœlum e terra Deum contemplantur, praepositus ; crucis baculo passionum rumpens mare, spiritualem autem arduamque ad cœlum in facilem mutatus viam, invenisti, beatissime, incorruptibilem haereditatem ; cum incorporels throno assistens Christi, quem deprecare animabus nostris dare magnam misericordiam.

Laissant là les agitations de la vie, portant ta croix sur les épaules, tu t'es confié tout entier au Seigneur ; devenu étranger à la chair et au monde, tu as été, ô Père, le familier de l'Esprit-Saint : c'est pourquoi, réveillant le' zèle dans les peuples, tu as fait déserter les villes, transféré la cité dans la solitude. Antoine, toi qui portes Dieu, prie le Christ Dieu d'accorder la rémission des péchés à ceux qui célèbrent avec amour ta sainte mémoire.

Vitas derelinquens perturbationes , crucem tuam humeris deferens, totum te commisisti Domino, et extra carnem, Pater, et mundumfactus, Sancti effectus es confabulator Spiritus ; ideoque ad zelum populos evigilans, civitates vacuas fecisti, civitatem in deserto transferens. Antoni Deifer. deprecare Christum Deum dare peccatorum remissionem celebrantibus cum amore tuam sanctam commemorationem.

Nous nous unissons à l'Eglise entière, ô illustre Antoine, pour vous offrir l'hommage de notre vénération, et pour exalter les dons que l'Emmanuel vous a départis. Que votre vie a été sublime, et vos œuvres fécondes ! Vous êtes véritablement le Père d'un grand peuple, et l'un des plus puissants auxiliaires de l'Eglise de Dieu. Priez donc pour l'Ordre Monastique, et obtenez qu'il renaisse et se régénère dans la société chrétienne. Priez aussi pour chacun des membres de la grande famille de l'Eglise. Souvent, votre intercession a été utile à nos corps, en éteignant les ardeurs mortelles qui les consumaient ; daignez continuer d'exercer ce pouvoir bienfaisant. Mais guérissez surtout nos âmes, trop souvent consumées de tlammes plus dangereuses encore. Veillez sur nous aans les tentations que l'ennemi ne cesse de nous susciter; rendez-nous vigilants contre ses

• attaques, prudents pour prévenir les occasions funestes, fermes dans le combat, humbles dans la victoire. L'ange des ténèbres vous apparaissait sous des formes sensibles; pour nous, trop souvent, il déguise ses coups ; que nous ne .soyons pas victimes de ses illusions. Que la crainte des jugements de Dieu, que la pensée de l'éternité dominent notre vie tout entière ; que la prière soit notre fréquent recours, et la pénitence notre rempart. Enfin et surtout, selon votre conseil, ô Pasteur des âmes, que l'amour de Jésus nous remplisse de plus en plus, de Jésus qui a daigné naître ici-bas pour nous sauver et pour nous mériter les grâces par lesquelles nous triomphons, de Jésus qui a daigné souffrir la tentation, afin de nous apprendre comment on y résiste.

L'Archange avait annoncé à Marie que le Fils qui naîtrait d'elle serait Roi, et que son Royaume n'aurait point de fin ; instruits par l'Etoile, les Mages vinrent, du fond de l'Orient, chercher ce Roi en Bethléhem; mais il fallait une Capitale à ce nouvel Empire ; et parce que le Rcfi qui devait y établir son trône devait aussi, selon les conseils éternels, remonter bientôt dans les cieux, il était nécessaire que le caractère visible de sa Royauté reposât sur un homme

Pour cette sublime lieutenance, l'Emmanuel choisit Simon, dont il changea le nom en celui de Pierre, déclarant expressément que l'Eglise tout entière reposerait sur cet homme, comme sur un rocher inébranlable. Et comme Pierre devait aussi terminer par la croix ses destinées mortelles, le Christ prenait l'engagement de lui donner des successeurs dans lesquels vivraient toujours Pierre et son autorité.

Mais quelle sera la marcjue de cette succession, dans l'homme privilégié sur qui doit être édifiée l'Eglise jusqu'à la fin des temps ? Parmi tant d'Evèques, quel est celui dans lequel Pierre se continue ? Ce Prince des Apôtres a fondé et gouverné plusieurs

Eglises ; mais une seule, celle de Rome, a été arrosée de son sang; une seule, celle de Rome, garde sa tombe : l'Evêque de Rome est donc le successeur de Pierre, et, par là même, le Vicaire du Christ. C'est de lui, et non d'un autre, qu'il est dit : Sur toi je bâtirai mon Eglise. Et encore : Je te donnerai les Clefs du Royaume des deux. Et encore : J'ai prié pour toi, pour que ta foi ne défaille pas; confirme tes frères. Et encore : Pais mes agneaux; pais mes brebis.

L'hérésie protestante l'avait si bien compris, que longtemps elle s'efforça de jeter des doutes sur le séjour de saint Pierre à Rome, croyant avec raison anéantir , par ce stratagème, l'autorité du Pontife Romain, et la notion même d'un Chef dans l'Eglise. La science historique a fait justice de cette puérile objection; et depuis longtemps, les erudits de la Réforme sont d'accord avec les catholiques sur le terrain des faits, et ne contestent plus un des points de l'histoire les mieux établis par la critique.

Ce fut pour opposer l'autorité de la Liturgie à une si étrange prétention des réformateurs, que Paul IV, en i558, rétablit au dixhuit janvier l'antique fête de là Chaire de saint Pierre à Rome ; car , depuis de longs siècles, l'Eglise ne solennisait plus le mystère du Pontificat du Prince des Apôtres qu'au vingt-deux février. Désormais, ce dernier jour fut assigné au souvenir de la chaire d'Antioche, la première que l'Apôtre ait occupée.

Aujourd'hui donc, la Royauté de notre Emmanuel brille de tout son éclat ; et les

enfants de TEglise se réjouissent de se sentir tous frères et concitoyens d'un même Empire, en célébrant la gloire de la Capitale oui leur est commune à tous. Lorsque, regardant autour d'eux, ils aperçoivent tant de sectes divisées et dépourvues de toutes les conditions de la durée , parce qu'un centre leur manque , ils rendent grâces au Fils de Dieu d'avoir pourvu à la conservation de son Eglise et de sa Vérité, par l'institution d'un Cfhef visible dans lequel Pierre se continue à jamais, comme le Christ lui-même dans Pierre. Les hommes ne sont plus des brebis sans pasteur ; la parole dit^ au commencement se perpétue , sans interruption , à travers les âges ; la mission première n'est jamais suspendue," et, par le Pontife Romain, la fin des temps s'enchaîne à l'origine des choses. « Quelle consolation aux enfants de « Dieu ! s'écrie Bossuet , dans le Discours « sur VHistoire universelle ; mais quelle « conviction de la vérité quand ils voient « que d'Innocent XI, qui remplit aujourd'hui « (1681) si dignement le premier Siège de « l'Eglise , on remonte , sans interruption , « jusqu'à saint Pierre . établi par Jésus« Christ prince des Apôtres : d'où, en repre« nant les Pontifes qui ont servi sous la Loi , « on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse ; « de là jusqu'aux Patriarches et jusqu'à l'o« rigine du monde ! »

Pterre, en entrant dans Rome , vient donc accomplir et expliquer les destinées de cette cité maîtresse ; il vient lui promettre un Empire plus étendu encore que celui qu'elle possède. Ce nouvel Emcire ne s'établira

point par la force , comme le premier. De dominatrice superbe des nations qu'elle avait été jusqu'alors , Rome, par la charité , devient Mère des peuples ; mais , tout pacifi3 ue Qu'il est, son Empire n'en sera pas moins uraole. Ecoutons saint Léon le Grand, dans un de ses plus magnifiques Sermons , raconter, avec toute la pompe de son langage , l'entrée obscure , et pourtant si décisive, du Pécheur de Génésareth dans la ;apitale du paganisme :

« Le Dieu bon, juste et tout-puissant, qui « n'a jamais dénié sa miséricorde au genre « humain , et qui , par l'abondance de ses « bienfaits , a fourni à tous les mortels les « moyens de parvenir à la connaissance de « son nom, dans les secrets conseils de son « immense amour, a pris en pitié l'aveugle« ment volontaire des hommes, et la malice « qui les précipitait dans la dégradation, et « il leur a envoyé son Verbe , qui lui est « égal et coéternel. Or, ce Verbe, s'étant fait « chair, a si étroitement uni la nature divine « à la nature humaine, que l'abaissement de « la première jusqu'à notre abjection est « devenu pour nous le principe de l'élévation « la plus sublime.

« Mais, afin de répandre dans le monde « entier les etfetsde cette inénarrable faveur, « la Providence a préparé l'Empire romain, (• et en a si loin reculé les limites, qu'il « embrassât dans sa vaste enceinte l'uni<i versalité des nations. C'était, en effet, une « chose merveilleusement utile a l'accom<( plissement de l'œuvre divinement proJ2- « tée, que les divers royaumes formassent la

« confédération d'un Empire unique , afin « que ^a prédication générale parvînt plus x vite à l'oreille des peuples , rassemblés a qu'ils étaient déjà sous le régime d'une « seule c'wé.

« Cette cite, méconnaissant le divin auteur d de ses destinées, s'était faite l'esclave des « erreurs de tous les peuples , au moment a même où elle les tenait presque tous sous « ses lois , et croyait encore posséder une « grande religion , parce qu'elle ne rejetait « aucun mensonge ; mais plus durement « était-elle enlacée par le diable, plus mer« veilleusement fut-elle affranchie par le « Christ.

« En effet, lorsque les douze Apôtres, après « avoir reçu par l'Esprit-Saint le don de « parler toutes les langues, se furent distri«I Dué les diverses parties de la terre, et « qu'ils eurent pris possession de ce monde « qu'ils devaient instruire de l'Evangile , a le bienheureux Pierre, Prince de l'ordre « apostolique, reçut en partage la citadelle « de l'Empire romain, ann que la Lumière « de vérité , qui était manifestée pour le a salut de toutes les nations, se répandît plus « efficacement , rayonnant du centre de cet a Empire sur le monde entier.

« Quelle nation, en effet, ne comptait pas « de nombreux représentants dans cette n ville ? Quels peuples eussent jamais pu « ignorer ce que Rome avait appris ? C é« tait là que devaient être écrasées les opio nions de la philosophie; là que devaient « être dissipées les vanités de la sagesse ter« restre ; là que le culte des démons devait

« être confondu ; là enfin devait être « détruite l'impiété de tous les sacrifices , « dans ce lieu même où une superstition « habile avait rassemblé tout ce que les « diverses erreurs avaient jamais produit.

« Est-ce que tu ne crains pas , bienheu« reux Apôtre Pierre, de venir seul dans « cette ville ? Paul l'Apôtre , le compagnon « de ta gloire, est encore occupé à fonder « d'autres Eglises; et toi, tu t'enfonces dans « cette forêt peuplée de bêtes farouches, tu « marches sur cet océan dont la profondeur « est pleine de tempêtes, avec plus de cou« rage qu'au jour où tu marchais sur les « eaux. Tu ne redoutes pas Rome , la maîcr tresse du monde, toi qui , dans la maison (( de Caïphe, avais tremblé à la voix d'une (( servante de ce prêtre. Est-ce que le tribu« nal de Pilate, ou la cruauté des Juifs, « étaient plus à craindre que la puissance c d'un Claude ou la férocité d'un Néron ? « Non; mais la force de ton amour triom« phait de la crainte, et tu n'estimais pas « redoutables ceux que tu avais reçu la « charge d'aimer. Sans doute , tu avais déjà « conçu le sentiment de cette intrépide cha« rite, au jour où la profession de ton amour « envers le Seigneur fut sanctionnée par le « mystère d'une triple interrogation. Aussi « n'exigea-t-on autre chose de ton âme , si « ce n'est que , pour paître les brebis de (T^celui que tu aimais, ton cœur dépensât « pour elles la substance dont il était G rempli,

« Ta confiance, il est vrai, devait s'accroî« tre au souvenir des miracles si nombreux

« que tu avais opérés , de tant de précieux u dons de la grâce que tu avais reçus, et des M expériences si multipliées de la vertu qui « résidait en toi. Déjà tu avais instruit les « peuples de la Circoncision, qui avaient cru « a ta parole ; déjà tu avais fondé l'Eglise « d'Antioche , où commença d'abord la « dignité du nom Chrétien | déjà tu avais « soumis aux lois de la prédication cvan« gélique le Pont, la Galatie, la Capradoce, « l'Asie et la Bithynie ; et alors, sûr du proie grès de ton œuvre et de la durée de ta vie, « tu vins élever sur les remparts de Rome le « trophée de la Croix du Christ , là même (( où les conseils divins avaient préparc pour (( toi l'honneur de la puissance suprême, et « la gloire du martyre. »

L'avenir du genre humain par l'Eglise est donc pour jamais fixé à Rome, et les destinées de cette ville sont pour toujours enchaînées à celle du Pontife immortel. Divisés de races, de langages, d'intérêts, nous tous, enfants de l'Eglise, nous sommes Romains dans l'ordre delà religion; et ce titre de Romains nous unit par Pierre à Jésus-Christ, et forme le lien de la grande fraternité des peuples et des individus catholiques.

Jésus-Christ par Pierre , Pierre par son successeur, nous régissent dans l'ordre du gouvernement spirituel. Tout pasteur dont l'autorité n'émane pas du Siège de Rome, est un étranger, un intrus. De même , dans l'ordre de la croyance , Jésus-Christ par Pierre, Pierre par son successeur , nous enseignent la doctrine divine , et nous apprennent à discerner la vérité de l'erreur.

Tout Symbole de foi, tout jugement doctrinal, tout enseignement, contraire au Symbole, aux jugements, aux enseignements du Siège de Rome , est de l'homme et non de Dieu, et doit être repoussé avec horreur et anathème. En la fête de la Chaire de saint Pierre à Antioche, nous parlerons du Siège Apostolique comme source unique de la puissance du gouvernement dans l'Eglise ; aujourd'hui, honorons la Chaire romaine comme la source et la règle de notre foi. Empruntons encore ici le sublime langage de saint Léon, et interrogeons-le sur les titres de Pierre à l'infaillibilité de l'enseignement. Nous apprendrons de ce grand Docteur à peser la force des paroles que le Christ prononça pour être le titre suprême de^otre toi, dans toute la durée des siècles.

(( Le Verbe fait chair était venu habiter au « milieu de nous, et le Christ s'était dévoué « tout entier à la réparation du genre « humain. Rien qui n'eût été réglé par sa « sagesse, rien qui se fût trouvé au-dessus « de son pouvoir. Les éléments lui obéis« saient, les Esprits angéliques étaient à ses « ordres ; le mystère du salut des hommes « ne pouvait manquer son effet ; car « Dieu, dans son Unité et dans sa Trinité , « daignait s'en occuper lui-même. Cependant « de ce monde tout entier, Pierre seul est « choisi , pour être préposé à la vocation de « toutes les nations , à tous les Apôtres , à « tous les Pères de l'Eglise. Dans le peuple « de Dieu , il y aura plusieurs prêtres et « plusieurs pasteurs ; mais Pierre régira , « par une puissance qui lui est propre, tous

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