L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 213)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« ceux que le Christ régit lui-même d'une « manière plus élevée encore. Quelle grande « et admirable participation de son pouvoir « Dieu a daigne donner à cet homme, 6 « frères chéris ! S'il a voulu qu'il y eût quel« que chose de commun entre lui et les « autres pasteurs, il l'a fait à la condition « de donner à ceux-ci, par Pierre, tout ce « qu'il voulait bien ne pas leur refuser.

<L Le Seigneur interroge tous les Apôtres « sur l'idée que les hornmes ont de lui. Les « Apôtres sont d'accord, tant qu'il ne s'agit « que d'exposer les différentes opinions de « l'ignorance humaine. Mais quand le « Christ en vient à demander à ses disciples « leur propre sentiment, celui-là est le pre* « mier à confesser le Seigneur, qui est le « premier dans la dignité apostolique. C'est « lui qui dit : Vous êtes le Christ, Fils du « Dieu vivant. Jésus lui répond : Tu es heu« reux, Simon, fils de Jonas ; car ni la chair « ni le sang ne font révèle ces choses, mais a mon Père qui est dans les deux. C'est-à« dire : Oui, tu es heureux, car mon Père « t'a instruit ; les pensées de la terre ne t'ont « point induit en erreur, mais l'inspiration (( du ciel t'a éclairé. Ce n'est ni la chair ni le « sang, mais celui-là même dont )e suis le « Fils unique, qui m'a fait connaître à toi « Et moi, ajoute-t-il, je te le dis : De même « que mon Père t'a dévoilé ma divinité, à « mon tour, je te fais connaître ton excel« lence. Car tu es Pierre, c'est-à-dire, de même « que je suis la Pierre inviolable, la Pierre u angulaire qui réunit les deux murs, le « Fondement si essentiel, que l'on n'en sauLa Chaire de Saint Pierre à Rome. 35g

« rait établir un autre : ainsi, toi-même, tu « es Pierre , car tu reposes sur ma solidité , « et les choses qui me sont propres par la <i puissance qui est en moi, te sont commute nés avec moi par la participation que je « t'en fais. Et sur cette pierre je bâtirai mon « Eglise; et les portes de V enfer ne prévau(( dront point contre elle. Sur la solidité de « cette pierre, je bâtirai le temple éternel ; (( et mon Eglise , dont le faîte montera « jusqu'au ciel, s'élèvera sur la fermeté de « cette foi.

« La veille de sa Passion, qui devait être une « épreuve pour la constance de ses disciples, ft le Seigneur dit ces paroles: Simon, Simon, (( Satan a demandé à vous cribler comme le fro<( ment ; mais j'ai prié pour toi, afin que ta « foi ne défaille pas. Quand tu seras converti, « confirme tes frères. Le péril de la tentation « était commun à tous les Apôtres ; tous « avaient besoin du secours de la protection « divine ; car le diable se proposait de les « remuer tous, et de les écraser tous. Cepen<( dant le Seigneur ne prend un soin spécial « que de Pierre seul ; ses prières sont pour « la foi de Pierre , comme si le salut des « autres était en sûreté , par cela seul que f( l'âme de leur Prince n'aura point été abat« tue. C'est donc sur Pierre que le courage « de tous s'appuiera, que le secours de la « grâce divine sera ordonné , afin que la « solidité que le Christ attribue à Pierre, « soit par Pierre conférée aux Apôtres. »

Dans un autre Sermon, l'éloquent Docteur nous fait voir comment Pierre vit et enseigne toujours dans la Chaire Romaine.

« La disposition établie par celui qui est la <i Vérité même, persévère donc toujours, et (I le bienheureux Pierre, conservant la soli<' dite qu'il a reçue, n'a jamais abandonné le (' gouvernail de l'Eglise. Car tel est le rang « qui lui a été donné au-dessus de tous les « autres, que, lorsqu'il est appelé Pierre, « lorsqu'il est proclamé Fondement, lors« qu'il est constitué Portier du Royaume des (( cieux, lorsqu'il est établi Arbitre pour lier « et délier, avec une telle force dans ses « jugements, qu'ils sont ratifiés jusque dans « les cieux, nous sommes à même de con(( naître, par le mystère de si hauts titres, le « lien qu'il avait avec le Christ. Maintenant, « c'est avec plus de plénitude et de puissance (( qu'il remplit la mission qui lui fut con(' hée ; et toutes les parties de son office et 0 de sa charge, il les exerce en celui et avec « celui par qui il a été glorifié.

« Si donc, sur cette Chaire, nous faisons '. quelque chose de bien, si nous décrétons '( quelque chose de juste, si nos prières quo« tidiennes obtiennent quelque grâce de la « miséricorde de Dieu, c'est par l'effet des « œuvres et des mérites de celui qui vit dans f( son Siège et y éclate par son autorité. Il « nous l'a mérité, frères chéris, par cette (( confession qui, inspirée à son cœur d'Apô« tre par Dieu le Père, a dépassé toutes les (( incertitudes des opinions humaines, et « mérité de recevoir cette fermeté de la « Pierre que nuls assauts ne pourraient « ébranler. Chaque jour, dans toute l'Eglise, (( c'est Pierre qui dit : Vous êtes le Christ. <c Fils du Dieu vivant; et toute langue qui

« confesse le Seigneur est instruite par le « magistère de cette voix. C'est cette toi qui (( triomphe du diable, et brise les liens de « ceux qu'il tenait captifs. C'est elle qui « introduit au ciel les tidèles au sortir de ce « monde; et les portes de l'enfer ne peuvent ', prévaloir contre elle. Telle est, en effet, la (' force divine qui la garantit, que jamais la « perversité hérétique ne l'a pu corrompre, « ni la perfidie païenne la surmonter. ))

Ainsi parle saint Léon. « Qu'on ne dise « donc point, s'écrie Bossuet, dans le Ser« mon sur l'Unité de l'Eglise, qu'on ne dise <! point, qu'on ne pense point que ce minis« tère de saint Pierre finit avec lui : ce qui « doit servir de soutien à une Eglise éter« nelle, ne peut jamais avoir de fin. Pierre « vivra dans ses successeurs, Pierre parlera « toujours dans sa Chaire : c'est ce que « disent les Pères ; c'est ce que confirment « six cent trente Evêques, au Concile de « Chalcédoine. » Et encore : « Ainsi l'Eglise « Romaine est toujours Vierge ; la foi <( Romaine est toujours la foi de l'Eglise; on « croit toujours ce qu'on a cru, la même voix « retentit partout; et Pierre demeure, dans « ses successeurs , le fondement des fidèles. « C'est Jésus-Christ qui l'a dit ; et le ciel et « la terre passeront plutôt que sa parole. »

Tous les siècles chrétiens ont professé cette doctrine de l'infaillibilité du Pontife romain enseignant l'Eglise du haut de la Chaire apostolique. On la trouve enseignée expressément dans les écrits des saints Pères, et les Conciles œcuméniques de Lyon et de Florence se sont énoncés, dans leurs actes les

plus solennels, d'une manière assez claire pour ne laisser aucun doute aux chrétiens de bonne foi. Néanmoins, l'esprit d'erreur, à l'aide de sophismes contradictoires, et en présentant sous un faux jour quelques faits isolés et mal compris, essaya, durant une période trop longue, de faire prendre le change aux fidèles d'un pays dévoué d'ailleurs au siège de Pierre. L'mfluence politique fut la première cause de cette triste scission, que l'orgueil d'école rendit trop durable. Le seul résultat fut d'affaiblir le principe d'autorité dans les contrées où elle régna, et d'y perpétuer la secte janséniste, dont les erreurs avaient été condamnées par le Siège apostolique. Les hérétiques répétaient, après l'Assemblée de Paris en 1682, que les jugements qui avaient proscrit leurs doctrines, n'étaient pas en eux-mêmes irréformables.

L'Esprit-Saint qui anime l'Eglise a enfin extirpe cette funeste erreur. Dans le Concile du Vatican, il a dicté la sentence solennelle qui déclare que désormais ceux qui refuseraient de reconnaître pour infaillibles les décrets rendus solennellement par le Pontife romain en matière de foi et de morale, ont cessé par là même de faire partie de l'Eglise catholique. C'est en vain que l'enfer a tenté d'entraver les opérations de l'auguste assemblée, et si le Concile de Chalcéûoine s'était écrié : « Pierre a parlé par Léon » ; si le troisième Concile de Constantinople avait répété : « Pierre a parlé par Agathon » ; le Concile du Vatican a proclamé: « Pierre a parlé et parlera toujours par le « Pontife romain. »

Remplis de reconnaissance pour le Dieu de vérité qui a daigné élever et garantir de toute erreur la Chaire romaine, nous écouterons avec soumission d'esprit et de cœur les enseignements qui en descendent. Nous reconnaîtrons l'action divine dans la tidélité avec laquelle cette Chaire immortelle a su conserver la vérité sans tache durant dixhuit siècles, tandis que les Siètes de Jérusalem, d'Ahtioche, d'Alexandrie et de Constantinople ont pu à peine la garder quelques centaines d'années, et sont devenus l'un après l'autre ces chaires de pestilence dont parle le Prophète.

En ces jours consacrés à honorer l'Incarnation du Fils de Dieu et sa naissance du sein d'une Vierge, rappelons-nous que c'est au Siège de Pierre que nous devons la conservation de ces dogmes qui sont le fondement de notre Religion tout entière. Non seulement Rome nous les a enseignés par les apôtres auxquels elle donna mission de prêcner la foi dans les Gaules; mais quand les ténèbres de l'hérésie tentèrent de jeter leur ombre sur de si hauts mystères, ce fut Rome encore q^ui assura le triomphe de la vérité par sa décision souveraine. A Ephèse, où il s'agissait, en condamnant Nestorius, d'établir

3ue la nature divine et la nature humaine, ans le Christ, ne forment qu'une seule personne, et que, par conséquent, Marie est véritablement Mère de Dieu ; à Chalcédoine, où l'Eglise avait à proclamer, contre Eutychès, la distinction des deux natures dans le Verbe incarné. Dieu et homme, les Pères de deux Conciles œcuméniques déclarèrent

qu'ils ne faisaient que suivre, dans leur décision, la doctrine qui leur était transmise par les lettres du Siège Apostolique.

Tel est donc le privilège de Rome, de présider par la foi aux intérêts de la vie future, comme elle présida par les armes, durant des siècles, aux intérêts de la vie présente, dans le monde connu alors. Aimons et honorons cette ville Mère et Maîtresse, notre patrie commune ; et, d'un cœur filial, célébrons aujourd'hui sa gloire. Nous consacrerons à la louange de samt Pierre quelques cantiques empruntés à l'antiquité chrétienne et à la Liturgie, en commençant par ces admirables strophes où Prudence exprime avec tant de noblesse la prière que fit saint Laurent en faveur de Rome chrétienne, pendant que les charbons ardents dévoraient ses membres sur le ^ril embrasé :

OChriste, numen unicum, O splendor, o virtus Patris, O factor orbis, et poli, Atque auctor horum mœ- nium.

O Christ! Dieu unique, splendeur, vertu du Père, auteur de la terre et des cieux, toi dont la main éleva ces remparts.

Toi qui as placé le sceptre de Rome au-dessus des destinées de l'humanité ! dans tes conseils, tu as voulu que le monde entier cédât à la toge, et se soumit aux armes du Romain,

Afin de réunir sous une loi unique tant de nations diviLa Chaire de Saint Pierre à Rome. 365

Le moment est venu ; le genre humain tout entier a passé sous l'empire de Rémus ; l'unité remplace maintenant la dissemblance des usages.

Ton dessein, ô Christ, a été d'enlacer l'univers d'une même chaîne sous l'empire du nom Chrétien.

Fais donc, fais chrétienne aujourd'hui, en faveur des Romains qui sont à toi, cette Rome, l'instrument et le centre de l'unité pour les autres villes qui invoquent ton nom ;

Car c'eiît en elle que les membres se réunissent dans un seul tout mystérieux. L'univers a subi la loi de douceur ; que le jour vienne où sa superbe capitale.

Sous ce joug de grâce qui a réuni les races les plus ennemies, adoucisse aussi sa fierté ; que Romulus à son tour devienne fidèle, et que Numa s'abaisse devant la foi.

Hoc destinatum, quo magis Jus Christiani nominis, Quodcumque terrarum

Da, Christe, Romanis tuis Sit Christiana ut civitas: Per quam dedisti, ut caeteris Mens una sacrorum foret.

Advertat abjunctas plaCoire in unam gratiam : Fiat fidelis Romulus, Et ipse jam credat Numa.

Confundit error Troicus Adhuc Catonum curiam, Veneratus occultis focis, Phrygum Pénates exules.

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