L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 226)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les torches ardentes, le lit embrasé, les verges du licteur, le sel brijlant qui pénètre jusqu'aux entrailles mises à nu , tout se réunit pour accroître les angoisses du martyr ; mais ces tourments divers n'ont pas abattu sa constance pleine de joie.

Enfermé dans un cachot, les têts sur lesquels il est étendu déchirent ses membres cruellement ; mais en même temps une joie inspirée par le ciel vient le fortifier, comme l'huile dont l'athlète baigne ses membres. Pour lui, le poids des chaînes devient glorieux, les ténèbres de la prison font place au jour le plus éclatant ; et les pointes qui lacéraient son corps se transforment tout à coup en fleurs souples et odorantes.

Bientôt, on porte le martyr sur un lit commode; il pousse alors ses soupirs vers le ciel, et entouré du chœur mélodieux des Anges, il rend à Dieu son âme. On jette son

corps aux bêtes, mais un gardien lui est donné d'en haut ; on le précipite dans les flots, mais il ne disparaît pas, et la terre entoure de ses honneurs ce précieux dépôt qui lui est rendu.

Ainsi vit-on tous les éléments se réunir pour sa victoire : l'eau, la terre, l'air et le feu. Noble témoin de la vérité, prie le Christ de nous purifier de nos péchés, et de nous faire goûter les joies véritables ; afin que, devenus les cohéritiers de la lumière, nous chantions à notre tour : Alléluia !

Cœlo reddit spiritum : Feris dato custos datur, Mari mersus non celatur, Sed hune digne veneratur Mundas sibi redditum.

Claruerunt ita dignis Elementa cuncta signis, Aqua. tellus, aer, ignis,

In ejus Victoria. Summe testis veritatis, Ora Christum, ut peccatis Nos emundet, et raundatis Vera praïstet gaudia; Ut cantemus, claritatis Cohaeredes : Alléluia !

Nous vous saluons, ô Diacre Victorieux, tenant entre vos mains le Galice du salut. Autrefois, vous le présentiez à l'autel, alin que la liqueur qu'il contenait fût transformée, par les paroles sacrées, au Sang du Christ; vous le présentiez aux fidèles, afin que tous ceux qui avaient soif de Dieu se désaltérassent aux sources de la vie éternelle. Aujourd'hui, vous l'offrez vous-même au Christ; et il est plein jusqu'au bord de votre propre sang. Ainsi avez-vous été un Diacre fidèle, donnant jusqu'à votre vie pour attester les mystères dont vous étiez le dispensateur. Trois siècles s'étaient écoulés depuis l'immolation d'Etienne ; soixante ans depuis le jour où les membres de Laurent fumaient sur les

brasiers de Rome, comme un encens à l'odeur suave et forte; et dans cette dernière persécution de Dioclétien, à la veille du triomphe de l'Eglise, vous veniez attester, par votre constance, que la fidélité du Diacre n'avait point défailli.

Vous brillez en tête de la phalange des Martyrs, ô Vincent! et l'Eglise est fière de vos victoires; souvenez-vous que c'est pour elle, après le Christ, que vous avez combattu. Soyez- nous donc propice; et marquez ce jour de votre fête par les effets de votre protection sur nous. Vous contemplez, face à face, le Roi des siècles dont vous fûtes le Chevalier; ses splendeurs éternelles luisent à vos regards, fermes quoique éblouis. Nous, dans cette vallée de larmes, nous le possédons, nous le vojons aussi ; car il s'appelle Emmanuel, Dieu avec nous. Mais c'est sous la figure d'un faible enfant qu'il se montre à nos regards ; car il craint de nous effrayer par l'éclat de sa gloire. Rassurez cependant nos cœurs trouDlés quelquefois par la pensée que ce doux Sauveur doit être un jour notre juge. La vue de ce que vous avez fait, de ce que vous avez souffert pour son service, nous émeut, nous si vides de bonnes œuvres, si oublieux des droits d'un tel maître. Obtenez que vos exemples ne passent pas en vain sous nos yeux. Il vient nous recommander la simplicité de l'enfance, cette simplicité qui procède de l'humilité et de la confiance en lui, cette simplicité qui vous fit affronter tant do tourments, sans faiblesse et d'un cœur tranouille. Rendez-nous dociles à écouter la voix d'un Dieu qui. nous parle par ses exemples,

calmes et joyeux dans l'accomplissement de ses volontés, dévoués uniquement à son bon plaisir.

Priez, ô Vincent, pour tous les Chrétiens ; car tous sont appelés à la lutte contre le monde et les passions de leur propre cœur. Tous, nous sommes conviés à la palme, à la couronne, à la victoire. Jésus n'admettra que des vainqueurs au banquet de la gloire éternelle, à cette table où il nous a promis de boire avec nous le vin nouveau, au royaume de son Père. La robe nuptiale, nécessaire pour y avoir entrée, doit être teinte dans le sang de TAgneau; nous devons tous être martyrs, sinon d'effet, du moins de désir : car c'est peu d'avoir vaincu les bourreaux, si on ne s'est vaincu soi-même.

Assistez de votre secours les nouveaux martyrs qui versent encore aujourd'hui leur sang sur des plages lointaines, afin qu'ils soient dignes des temps glorieux qui donnèrent Vincent à l'Eglise. Protégez l'Espagne, votre patrie. Priez l'Emmanuel d'y susciter des héros forts et fidèles comme vous, afin que le royaume Catholique, toujours si jaloux de la pureté de la toi, sorte bientôt des épreuves auxquelles il est soumis. Ne souffrez pas que l'illustre Eglise de Sarragosse, fondée par l'Apôtre fils du Tonnerre, visitée par la glorieuse Mère de Dieu, sanctifiée par votre ministère de Diacre, voie s'affaiblir le sentiment de la foi catholique, ou se briser le lien de l'unité. Et puisque la piété des peuples vous révère comme le protecteur des vignobles, bénissez cette partie de la création que le Seigneur a destinée à

l'usage de l'homme, et dont il a voulu faire l'instrument du plus profond des mystères et l'un des plus touchants symboles de son amour pour nous.

En ce même jour, l'Eglise honore la mémoire du saint moine Persan Anastase, qui soutfrit le martyre en 628. Chosroès, s'étant emparé de Jérusalem, avait emporté en Perse le bois de la vraie Croix, qui fut reconquis plus tard par Héraclius. La vue de ce bois sacré excita dans Anastase, encore païen, le désir de connaître la Religion dont il est le trophée. Il renonça à la superstition persane pour embrasser le Christianisme et la vie monastique. Cette démarche, jointe au zèle du néophyte, anima contre lui le ressentiment des païens; et, après d'affreuses tortures, le soldat du Christ eut la tête tranchée. Son corps fut transféré à Constantinople, et de là à Rome, où il repose avec honneur. Deux Eglises célèbres de cette capitale, l'une dans la ville, l'autre hors des murs, sont dédiées en commun à saint Vincent et à saint Anastase, parce que ces deux grands Martyrs ont souffert le même jour, quoique à des époques éloignées. Tel est le motif qui a porté l'Eglise à réunir leurs deux fêtes en une seule"! Prions ce nouvel athlète du Christ de nous être favorable, et de nous recommander au Seigneur, dont la croix lui fut si chère.

Nous plaçons ici la Légende que l'Eglise consacre à la mémoire de^ saint Anastase, en la fête de saint Vincent.

ANASTASE, Persan de naissance, avait embrassé la vie monastique. Après avoir visité les lieux saints de Jérusalem, il souffrit courageusement, à Césarée de Palestine, les chaînes et les fouets, pour la religion "de Jésus-Cnrist. Peu après, les Perses lui firent endurer encore plusieurs supplices pour la même cause, lorsqu'enfin le roi Chosroès lui fit trancher la tête par la hache, avec soixante-dix autres chrétiens. • Ses reliques furent d'abord portées à Jérusalem, dans le monastère où il avait fait profession de la vie monastique, et de là à Rome, où on les plaça dans le monastère situé aux Eaux-Salviennes.

Réunissons les deux Martyrs, en répétant la prière de l'Eglise Romaine, en ce jour de leur fête commune.

. NASTASius, Persa, y\ monachus, Heraclio imperatore, cum sanctam Hierosolymorum terram visitasset, ad Caesaream Palaestinae pro Christi religione vincula etverberaconstanter perpessus est. Mox a Persis, ob eamdem causam. variis cruciatibus affectus, a rege Chosroa, una cum septuaginta aliis Christianis, securi percutitur. Cujus reliquiae primum Hierosolymam, ad monasterium, m quo monasticam vitam professus erat, deinde Komam delatae, collocatas sunt in monasterio ad Aquas Salvias.

ce monde; ils "ont atteint la récompense du royaume, et ils ont lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau.

f. Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, et tressaillez d'allégi%3se.

j enim regnum coelorum qui contempserunt vitam mundi, et pervenerunt ad praemia regni, et laverunt stolas suas in sanguine Agni.

plicationibus nostris ; ut qui ex iniquitate nostra reos nos esse coenosciraus, beatorum Alartyrum tuorum Vincentii et .\.nastasii intercessrone liberemur. Per Chrisîum Dominum nostrura. Amen.

Seigneur, afin que nous qui nous reconnaissons coupables de nos iniquités, nous soyons délivrés par l'intercession de vos bienheureux Martyrs Vincent et Anaslase. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

LE nombreux essaim de Martyrs qui fait la garde autour de l'Emmanuel, jusqu'au jour de sa Présentation au Temple, entr'ouvre de temps en temps ses rangs glorieux pour donner place aux Confesseurs que la divine Sagesse a fait briller sur le Cycle dans cette saison. Les Martyrs y sont les plus nombreux; mais la gloire des Confesseurs y est noblement représentée. Après Hilaire, Paul, Maur et Antoine, resplendit aujourd'hui Raymond de Pegnafort, l'une des gloires de l'Ordre de saint Dommique et de l'Eglise, au xiii* siècle.

Selon la parole des Prophètes, le Messie est venu pour être notre Législateur ; il est lui-même la Loi. Sa parole sera la règle des hommes, et il laissera à son Eglise le pouvoir de la législation, afin qu'elle puisse conduire les peuples dans la sainteté et dans la justice, jusqu'à l'éternité. La sagesse de l'Emmanuel préside à la discipline canonique, comme sa vérité à l'enseignement de la foi. Mais l'E- glise, dans la compilation et la djsposition de ses lois, emprunte le secours 'des hommes qui lui semblent joindre à un plus haut degré la science du Droit et l'intégrité de la moralSr

Saint Raymond de Pegnafort a l'honneur d'avoir tenu la plume pour la rédaction du code canonique qui régit aujourd'hui l'Eglise. Ce fut lui qui, en 1234, compila, par ordre de Grégoire IX, les cinq livres des Décrétais ; et son nom est associé, pour jamais, à la floire de cette œuvre qui forme encore la ase de la discipline actuelle.

Disciple de celui qui est descendu du ciel dans le sein d'une Vierge pour sauver les pécheurs, en les appelant au pardon, Raymond a mérité d'être appelé par l'Eglise Vinsigne Ministre du Sacrement de Pénitence. Il est le premier qui ait recueilli, en corps de doctrine, les maximes de la morale chrétienne, qui servent à déterminer les devoirs du confesseur à l'égard des pécheurs qui viennent lui déposer leurs péchés. La Somme des Cas Pénitentiaux a ouvert la série de ces importants travaux, dans lesquels d'habiles et vertueux docteurs se sont appliqués à peser les droits de la loi et les obligations de l'homme, afin d'instruire le çrêtre dans l'art de discerner, comme parle l'Ecriture, la lèpre d'avec la lèpre. (Deuter. xvii, 8.)

Entin, lorscjue la glorieuse Nlère de Dieu, qui est aussi la Mère des hommes, suscita pour opérer la Rédemption des captifs le généreux Pierre Nolasque, que nous verrons arriver, sous quelques jours, au berceau du Rédempteur, Raymond fut l'instrument puissant de ce grand œuvre de miséricorde; et ce n'est pas en vain que l'Ordre de la Merci le considère comme l'un de ses fondateurs, et que tant de milliers de captifs, délivrés de la servitude musulmane, l'ont honoré comme

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