L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 75)
Qu'elle en croie, sinon ses Prophètes, au moins ceux de la gentilité : les vers de la Sibylle ont annoncé le mystère :
« Peuple malheureux, hà« te-toi : crois enfin les anti« ques oracles ; pourquoi se« rais-tu réprouvé , peuple « infortuné !
« L'Enfant qu'annonce la (i lettre prophétique, vois-le t aujourd'hui: une Vierge l'a « mis au monde. »
Esaias cecinit , Svnagoga meminit ; Numquam tamen desin't Esse cœca.
Si non suis vatibus, Credat vcl gentilibus, Sibyllinis versibus Haec praedicta:
Infelix. propera. Crede vel vetera : Cur damnaberis, gens misera ?
Quem docet littera Natum considéra : Ipsum genuit puerpera.
La seconde pièce est une Séquence en l'honneur de la très sainte Mère de Dieu. Elle appartient au xve siècle. C'est une de ces nombreuses imitations de la Séquence de Pâques, Victirnœ paschali, que l'on rencontre dans les Missels Romains-Français des xve et xvie siècles.
Eva tristis abstulit ; Sed Mari i protulit Natum, qui redemit Peccatores.
Mors et vita modulo Convenere mirando : Mariae Filius Régnât Deus.
Ai. A Vierge Marie que les Chrétiens entonnent un cantique.
Eve , malheureuse mère, nous perdit ; mais Marie nous a donné un Fils qui a racheté les pécheurs.
La mort et la viese sont rencontrées dans une alliance merveilleuse: celui qui est Fils de Marie est un Dieu, il règne.
Comment es-tu devenue mère, étant la créature de celui qui naît de toi ?
De moi est né celui qui est mon espérance ; mais la Judée est demeurée incrédule.
— Mieux vaut croire au seul Gabriel, l'Ange de Force, qu'à la perverse race des Juifs.
Oui, nous savons que le Christ est Fils de Marie en vérité ; vous, ô Roi, né pour nous, soyez-nous miséricordieux'.
mnt Pierre Damien ouvre son Sermon sur la présente solennité par ces paroles :
« Nous tenons encore entre « nos bras le Fils de la Vierge, « et nous honorons par nos ;sses i enfance d'un Dieu. Marie nous a n conduits à l'auguste berceau ; belle entre les « tilles des hommes, bénie entre les femmes, « elle nous a présenté celui qui est beau entre « tous les enfants des hommes, et plus qu'eux « tous, comblé de bénédictions. Elle soulève « pour nous le voile des prophéties, et nous « montre les desseins de Dieu accomplis. Qui « denouspourraitdistrairesesyeuxde la merce veille d'un tel enfantement ? Néanmoins, « tandis que le nouveau-né nous accorde les « baisers de sa tendresse, et nous tient dans « l'étonnement par de si grands prodiges, « tout à coup, Etienne, plein de grâce et de « force, opère des choses merveilleuses au «'milieu du peuple. (Act. nt 8.) Laisserons« nous donc le Roi pour tourner nos regards
« sur un de ses soldats ? Non certes, à moins « que le Prince lui-même ne nous le com« mande. Or, voici que le Roi, Fils de Roi, se lève lui-même, et vient assister au combat de son serviteur. Courons donc à un spec< tacle auquel il icourt lui-même, et consi« dérons le porte-étendard des Martyrs. »
La sainte Eglise, dans l'Office d'aujourd'hui, nous fait lire ce début d'un Sermon de saint Fulgence sur la fête de saint Etienne : « Hier, nous avons célébré la Nais« sance temporelle de notre Roi éternel ; « aujourd'hui, nous célébrons la Passion « triomphale de son soldat. Hier notre Roi, « couvert du vêtement de la chair, est sorti « du sein de la Vierge et a daigné visiter le « monde ; aujourd'hui, le combattant est « sorti de la tente de son corps, et est monté « triomphant au ciel. Le premier, tout en « conservant la majesté de son éternelle « divinité, a ceint l'numble baudrier de la « chair, et est entré dans le camp de ce « siècle pour combattre ; le second, déposant « l'enveloppe corruptible du corps, est <( monté au palais du ciel pour y régner à « jamais. L'un est descendu sous le voile de « la chair, l'autre est monté sous les lauriers « empourprés de son sang. L'un est descendu « du milieu de la joie des Anges ; l'autre est « monté du milieu des Juifs qui le lapi« daient. Hier, les saints Anges, dans l'allé« gresse, ont chanté : Gloire à Dieu au plus « haut des deux ! Aujourd'hui, ils ont reçu « Etienne dans leur compagnie avec jubilait tion. Hier, le Christ a été pour nous « enveloppé de langes ■ aujourd'hui, Etienne
« a été par lui revêtu de la robe d'immorta«. lité. Hier, une étroite crèche a reçu le « Christ enfant : aujourd'hui l'immensité du « ciel a reçu Etienne dans son triomphe »
Ainsi, la divine Liturgie unit les joies de la Nativité du Seigneur avec l'allégresse que lui inspire le triomphe du premier des Martyrs, et encore Etienne ne sera pas le seul à venir partager les honneurs de cette glorieuse Octave. Après lui, nous célébrerons Jean, le bien-aime Disciple ; les Innocents de Bethléhem , Thomas, le Martyr de la liberté de l'Eglise, Sylvestre, le Pontife de la Paix Mais, dans cette brillante escorte du Roi nouveau-né, la place d'honneur appartient à Etienne, ce Proto-martyr qui, ainsi que le chante l'Eglise, « a rendu le premier « au Sauveur la mort que le Sauveur a « soufferte pour lui ». Ainsi méritait d'être honore le Martyre, ce témoignage sublime qui acquitte avec plénitude envers Dieu les dons octroyés à notre race, et scelle par le sang de l'homme la vérité que le Seigneur a confiée à la terre
Pour bien comprendre ceci, il est nécessaire de considérer le plan divin pour le salut du monde. Le Verbe de Dieu est envoyé afin d'instruire les hommes, il sème sa divine parole, et ses œuvres rendent témoignage de lui. Mais, après son Sacrifice, il remonte à la droite de son Père, et son témoignage, pour être reçu par les hommes qui n'ont pas vu ni entendu ce Verbe de vie, a besoin d'un témoignage nouveau. Or ce témoignage nouveau, ce sont les Martyrs qui le donneront; et ce ne sera pas simplement par la confesLe Temps de Noël.
sion de leur bouche, niais par l'effusion de leur sang qu"ils le rendront. L'Eglise s'élèvera donc par la Parole et le Sang de JésusChrist ; mais elle se soutiendra, elle traversera les âges, elle triomphera de tous les obstacles par le sang des Martyrs, membres du Christ ; et ce sang se mêlera avec celui de leur Chef divin, di.ns an même Sacrifice.
Les Martyrs auront toute ressemblance avec leur Roi suprême. Ils seront, comme il l'a dit, « semblables à des agneaux au milieu « des loups ». (Matth. x, ib.) Le monde sera fort contre eux; devant lui, ils seront faibles et désarmés ; mais, dans cette lutte inégale, la victoire des Martyrs n'en sera que plus éclatante et plus divine. L'Apôtre nous dit que le Christ crucifié est la force et la sagesse de Dieu (I Cor. i, 24) ; les Martyrs immolés, et cependant conquérants du monde, attesteront, d'un témoignage que le monde même comprendra, que le Christ qu'ils ont confessé, et qui leur a donné la constance et la victoire, est véritablement la force et la sagesse de Dieu. Il est donc juste qu'ils soient associés à tous les triomphes de l'HommeDieu, et que le cycle liturgique les glorifie, comme l'Eglise elle-même les honore en plaçant sous la pierre de l'autel leurs sacrés ossements, en sorte que le Sacrifice de leur Chef triomphant ne soit jamais célébré sans qu'ils soient offerts avec lui dans l'unité de son Corps mystique.
Or, la liste glorieuse des Martyrs du Fils de Dieu commence à saint Etienne ; il y brille par son beau nom, qui signifie le Couronne, présage divin de sa victoire. 11 commande,
sous le Christ, cette blanche armée que chante l'Eglise, ayant été appelé le premier, avant les Apptres eux-mêmes, et ayant repondu dignement à l'honneur de l'appel. Etienne a rendu un fort et courageux témoignage à la divinité de l'Emmanuel, en présence de la Synagogue des Juifs, il a irrité leurs oreilles incrédules, en proclamant la vérité , et bientôt une grêle de pierres meurtrières a été lancée contre lui par les ennemis de Dieu, devenus les siens, Il a reçu cet affront, debout, sans faiblir; on eût dit, suivant la belle expression de saint Grégoire de Nysse, qu'une neige douce et silencieuse tombait sur lui à flocons légers, ou encore qu'une pluie de roses descendait mollement sur sa tête. Mais, à travers ces pierres qui se choquaient entre elles en lui apportant la mort, une clarté divine arrivait jusqu'à lui : Jésus, pour qui il mourait, se manifestait à ses regards ; et un dernier témoignage à la divinité de l'Emmanuel s'échappait avec force de la bouche du Martyr. Bientôt, à l'exemple de ce divin Maître, pour rendre son sacrifice complet, le Martyr répand sa dernière prière pour ses bourreaux ; il fléchit les genoux et demande que le péché ne leur soit pas imputé. Ainsi tout est consommé ; et le type du Martyre est montré à la terre pour être imité et suivi dans toutes les générations, jusqu'à la consommation des siècles, jusqu'au dernier complément du nombre des Martyrs. Etienne s'endort dans le Seigneur, et il est enseveli dans la paix, inpace, jusqu'à ce que sa tombe sacrée soit retrouvée, et que sa gloire se répande de nouveau dans toute l'Église, par cette miraculeuse Inven/■> 14 Saint Etienne, Premier Martyr
tion, comme par une Résurrection anticipée. Etienne a Jonc mérité de faire la garde auprès du berceau de son RofJ comme le chef des vaillants champions de la divinité du céleste Enfant que nous adorons. Prions-le, avec l'Eglise, de nous faciliter l'approche de l'humble couche où repose notre souverain Seigneur. Demandons-lui de nous initier aux mystères de cette divine Enfance que nous devons tous connaître et imiter dans le Christ. Dans la simplicité de la crèche, il n'a point compté le nombre de ses ennemis, il n'a point tremblé en présence de leur rage, il n'a point fui leurs coups, il n'a point imposé silence à sa bouche, il a pardonné à leur fureur, et sa dernière prière a été pour eux. O fidèle imitateur de l'Enfant de Bethléhem! Jésus, en effet, n'a point foudroyé les habitants de cette cité qui refusa un asile à la Vierge-Mère, au moment où elle allait enfanter le Fils de David. Il dédaignera d'arrêter la fureur d'Hérode qui bientôt le cherchera pour le faire périr , il aimera mieux fuir en Egypte, comme un proscrit, devant la face de ce tyran vulgaire; et c'est à travers toutes ces faiblesses apparentes qu'il montrera sa divinité, et que le Dieu-Enfant sera le DieuFort Hérode passera, et sa tyrannie , le Christ demeurera, plus grand dans sa crèche où il fait trembler un roi, que ce prince sous sa pourpre tributaire des Romains ; plus grand que César-Auguste lui-même, dont l'empire colossal a pour destinée de servir d'escabeau à l'Eglise que vient établir cet Enfant si humblement inscrit sur les rôles de la ville de Bethléhem
La sainte Eglise débute par les paroles du saint Martyr qui, empruntant le langage de David, rappelle le conseil tenu contre lui par les méchants, et l'humble confiance qui l'a fait triompher de leurs persécutions. Depuis l'effusion du sang d'Abel jusqu'aux futurs Martyrs que doit immoler l'Antéchrist, l'Eglise est toujours persécutée ; son sang ne cesse de couler dans une contrée ou dans une autre ; mais son refuge est dans sa fidélité à son Epoux, et dans la simplicité que l'Enfant de la Crèche est venu lui enseigner par son exemple.