L'Année liturgique — Le Temps de Noël (t. 2-3) (page 83)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 2-3, éd. 1911 (OCR) · 267 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

près Etienne, le premier des Martyrs, Jean, l'Apôtre et l'Evangéliste, assiste le plus près à la crèche du Seigneur. Il était juste que la première place fût réservée à celui qui a aimé l'Emmanuel jusqu'à verser son sang pour son service ; car, comme le dit le Sauveur lui-même, il n'est point de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime (Johan. xv, i 3) ; et le Martyre a toujours été considérépar l'Eglise comme lé dernier eftort de la chanté, ayant même la vertu de justifier le pécheur dans un second Baptême. Mais après le sacrifice du sang, le plus noble, le plus courageux, celui qui gagne par-dessus tout le cœur de l'Epoux des âmes, c'est le sacrifice de la virginité. Or, de même que saint Etienne est reconnu pour le type des Martyrs, saint Jean nous apparaît comme le Prince des Vierges Le Martyre a valu à Etienne la couronne et Ta palme , la Virginité a mérité à

Jean des prérogatives sublimes, qui, en même temps qu'elles démontrent le prix de la chasteté, placent aussi ce Disciple parmi les principaux membres de l'humanité.

Jean eut l'honneur de naître du sang de David, dans la famille même de la très pure Marie ; il fut donc parent de notre Seigneur, selon la chair. Un tel honneur lui fut commun avec saint Jacques le Majeur, son frère, fils de Zébédée comme lui ; avec saint Jacques le Mineur et saint Jude, fils d'Alphée ; mais, dans la fleur de sa jeunesse, Jean laissa, non seulement sa barque et ses filets, non seulement son père, mais sa fiancée, au moment de célébrer de chastes noces. Il suivit le Christ, et ne regarda pas en arrière ; c'est pourquoi la tendresse particulière du cœur de Jésus lui fut acquise ; et tandis que les autres étaient Disciples et Apôtres, il fut l'Ami du Fils de Dieu. La raison de cette rare

f>rédilection fut donc, ainsi que le proclame 'Eglise, le sacrifice de virginité que Jean offrit à l'Homme-Dieu. Or, il convient de relever ici, au jour de sa fête, les grâces et les prérogatives qui ont découlé pour lui de l'heureux avantage de cette amitié céleste.

Ce seul mot du saint Evangile : Le Disciple que Jésus aimait, en dit plus, dans son admirable concision, que tous les commentaires. Pierre, sans doute, a été choisi pour être le Chef des autres Apôtres et le fondement de l'Eglise ; il a été plus honoré : mais Jean a été plus aimé. Pierre a reçu l'ordre d'aimer plus que les autres ; il a pu répondre au Christ, par trois fois, qu'il en était ainsi ; cependant, Jean a été plus aimé du Christ

que Pierre lui-même, parce qu'il convenait que la virginité fût honorée.

La chasteté des sens et du cœur a la vertu d'approcher de Dieu l'homme qui laconserve, et d'attirer Dieu vers lui ; c'est pourquoi, dans le moment solennel de la dernière Cène, de cette Cène féconde qui devait se renouveler sur l'autel jusqu'à la fin des temps, pour ranimer la vie dans les âmes et guérir leurs blessures. Jean fut placé auprès de Jésus lui-même, et non seulement il eut cet honneur insigne, mais dans ces derniers épanchements de l'amour du Rédempteur, ce lils de sa tendresse osa reposer sa tête sur la poitrine de l'Homme-Dieu. Ce fut alors qu'il puisa, à leur source divine, la lumière et l'amour ; et cette faveur, qui était déjà une récompense, devint le principe de deux grâces signalées qui recommandent spécialement sa'int Jean à l'admiration de toute l'Eglise.

En effet, la Sagesse divine ayant voulu manifester le mystère du Verbe, et confier à l'écriture des secrets que jusqu'alors aucune plume humaine n'avait été appelée à raconter, Jean fut choisi pour ce grand œuvre. Pierre était mort sur la croix, Paul avait livré sa tête au glaive, les autres Apôtres avaient successivement scellé leur témoignage de leur sang ; Jean restait seul debout, au milieu de l'Eglise ; et déjà l'hérésie, blasphémant l'enseignement apostolique, cherchait à anéantir le Verbe divin, et ne voulait plus le reconnaître pour le Fils de Dieu, consubstantiel au Père. Jean fut invité par les Eglises à parler, et il le fit dans un langage tout du ciel. Son divin Maître lui avait réSaint Jean, Apôtre et Evangéliste. 35 1

serve, à lui, pur de toute souillure, d'écrire de sa main mortelle des mystères que ses frères n'avaient été appelés qu'à enseigner : le Verbe, Dieu éternel, et ce môme Verbe fait chair pour le salut de l'homme. Par là il s'éleva, comme l'Aigle, jusqu'au divin Soleil; il le contempla sans en être ébloui, parce que la pureté de son âme et de ses sens l'avait rendu digne d'entrer en rapport avec la Lumière incréée. Si Moïse, après avoir conversé avec le Seigneur dans la nuée, se retira de ces divins entretiens le front orné de merveilleux rayons, combien radieuse devait être la face vénérable de Jean, qui s'était appuyée sur le Cœur même de Jésus, où, comme parle l'Apôtre, sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science l ! combien lumineux ses écrits ! combien divin son enseignement'.Aussi, ce type sublime de l'Aigle montré par Ezéchiel, et confirmé par saint Jean lui-même dans sa Révélation, lui a-t-il été appliqué par l'Eglise, avec le beau nom de Théologien que lui donne toute la tradition. A cette première récompense qui consiste dans la pénétration des mystères, le Sauveur joignit pour son bien-aimé Disciple une effusion d'amour inaccoutumée, parce que la chasteté, en désintéressant l'homme des affections grossières et égoïstes, l'élève à un amour plus pur et plus généreux. Jean avait recueilli dans son cœur les discours de Jésus : il en fit part à l'Eglise, et surtout il révéla le divin Sermon de la Cène, où s'épanche l'âme du Rédempteur, qui, ayant

aimé les siens, les aima jusqu'à la fin l. Il écrivit des Epîtres, et ce fut pour dire aux hommes que Dieu est amour*; que celui qui n'aime pas ne connaît pas Dieu 3 ; que la charité bannit la crainte 4. Jusqu'à la fin de sa vie, jusque dans les jours de son extrême vieillesse, il insista sur l'amour que les hommes se doivent les uns aux autres, à l'exemple du Dieu qui les a aimés ; et de même qu'il avait annoncé plus clairement que les autres la divinité et la splendeur du Verbe, ainsi plus que les autres se montrat-il l'Apôtre de cette infinie charité que l'Emmanuel est venu allumer sur la terre.

Mais le Seigneur lui réservait un don véritablement digne du Disciple vierge et bienaimé. En mourant sur la croix, Jésus laissait Marie sur la terre; déjà, depuis plusieurs années, Joseph avait rendu son âme au Seigneur. Qui veilleraitdonc sur un si sacré dépôt? qui serait digne de le recevoir ? Jésus enverrait-il ses Anges pour garder et consoler sa Mère : car quel homme sur la terre mériterait un tel honneur ? Du haut de sa croix, le Sauveur aperçoit le disciple vierge : tout est fixé. Jean sera un fils pour Marie, Marie sera une mère pour Jean ; la chasteté du disciple l'a rendu digne de recevoir un legs si glorieux. Ainsi, suivant la belle remarque de saint Pierre Damien, Pierre recevra en dépôt l'Eglise, Mère des hommes; mais Jean recevra Marie, Mère de Dieu. Il la gardera

comme son bien, il remplacera auprès d'elle son divin Ami ; il l'aimera comme sa propre mère ; il en sera aimé comme un fils.

Environné de tant de lumière, réchauffé par tant d'amour, nous étonnerons-nous que Jean soit devenu l'ornement de la terre, la gloire de l'Eglise ? Aussi, comptez, si vous pouvez, ses titres ; énumérez ses qualités. Parent du Christ par Marie, Apôtre, Vierge, Ami de l'Epoux, Aigle divin, Théologien sacré, Docteur de la Charité, tils de Marie, il est encore Evangéliste par le récit qu'il nous a laissé de la vie de son Maître ef Ami; Ecrivain sacré par ses trois Epîtres inspirées de l'Esprit-Saint ; Prophète par sa mystérieuse Apocalypse, qui renferme les secrets du temps et de l'éternité. Que lui a-t-il donc man3ué ? la palme du Martyre ? On ne le saurait ire ; car, s'il n'a pas consommé son sacrifice, il a néanmoins bu le calice de son Maître, lorsque, après une cruelle flagellation, il fut plongé dans l'huile bouillante, devant la PorteLatine, à Rome. Jean fut donc Martyr de désir et d'intention, sinon d'effet; et si le Seigneur, quile voulait conserverdansson Eglise comme un monument de son estime pour la chasteté et des honneurs qu'il réserve à cette vertu, arrêta miraculeusement l'effet d'un affreux supplice, le cœur de Jean n'en avait pas moins accepté le Martyre dans toute son étendue.

Tel est le compagnon d'Etienne, près du berceau dans lequel nous honorons l'Enfant divin. Si le Proto-martyr éclate par la pourpre de son sang, la blancheur virginale du fils adoptif de Marie n'est-elle pas éblouissante au-dessus de celle de la neige ? Les lis de

Jean ne peuvent-ils pas marier leur innocent éclata la vermeille splendeur des roses de la couronne d'Etienne ? Chantons donc gloire au Roi nouveau-né, dont la cour brille de si riantes et de si fraîches couleurs. Cette céleste compagnie s'est formée sous nos yeux. D'abord nous avons vu Marie et Joseph seuls dans l'étable auprès de la crèche ; l'armée des Ançes a bientôt paru avec ses mélodieuses conortes ; les bergers sont venus ensuite avec leurs cœurs humbles et simples ; puis, voici Etienne le Couronné, Jean le Disciple chéri ; et en attendant les Mages, d'autres viendront bientôt accroître l'éclat de la pompe, et réjouir de plus en plus nos cœurs. Quelle Naissance que celle de notre Dieu! Si humble qu'elle paraisse, combien elle est divine ! et quel Roi de la terre, quel Empereur a jamais eu autour de son splendide berceau des honneurs pareils à ceux de l'Enfant de Bethléhem ? Unissons nos hommages à ceux qu'il reçoit de tous ces heureux membres de sa cour; et si nous avons hier ranimé notre foi, à la vue des palmes sanglantes d'Etienne, aujourd'hui réveillons en nous l'amour de la chasteté, à l'odeur des célestes parfums que nous envoient les fleurs de la virginale couronne de l'Ami du Christ.

La sainte Eglise ouvre les chants du divin Sacrifice" par les paroles du livre de l'Ecclésiastiquequ'elle applique à saint Jean. Le Seigneur a placé son disciple bien- aimé

sur la chaire de son Eglise, pour lui faire proclamer les mystères. Dans ses sublimes entretiens, il l'a rempli d'une sagesse infinie; il l'a revêtu d'une robe éclatante de blancheur, afin d'honorer sa virginité.

AU milieu de l'Eglise, le Seigneur lui a ouvert la bouche ; il l'a rempli de l'Esprit de sagesse et d'intelligence, et il l'a revêtu de la robe de gloire.

Ps.Il est bonde louer le Seigneur, et de chanter à la gloire de votre Nom, ô Très-Haut ! Gloire au Pè-re. Au milieu.

IN mechio Ecclesiae aperuit os ejus ; et impie* vit eum Dominus Spiritu sapientiae et intellectus; stolam gloriae induit eum.

Ps. Bonumestconfiteri Domino, et psallere Nomini tuo, Altissime. Gloria. In medio.

Dans la Collecte, l'Eglise demande le don de la Lumière qui est le Verbe de Dieu, et dont saint Jean a été le dispensateur par ses divins écrits. Elle aspire à posséder à jamais cet Emmanuel qui est venu illuminer la terre, et qui a révélé à son disciple les secrets célestes.

epandez, Seigneur, dans votre bonté, la lumière sur v«tre Eglise, afin qu'étant illuminée par les enseifnements du bienheureux ean. Apôtre et Evangéliste, elle parvienne aux dons éternels. Par Jésus-Christ notre Seigneur.

ECCLESIAM tuam, Domine, benignus illustra : ut beati Johannis Apostoli tui et Evangelista?, illuminata doctrinis, ad dona perveniat sempiterna. Per Dominiam nostrum.

l~. AITES, s il vous ptait, uieu i ^oncede, quaesuraus J" tout-puissant, que la nou- j \^ omnipotens Deus, tu

nos Unigeniti tui nova per carnem nativitas liberet. quos suh peccati jugo vetusta servitus tenet.

velle naissance de votre Fils unique nous délivre, nous qu'une antique servitude retient sous le joug du péché.

DA nobis, quaesumus Domine , imitari quod colimus, ut discamus et inimicos diligere, quia ejus natalitia celebramus, qui novit etiam pro persecutoribus exorare Dominum nostrum Jesum Christum Filium tuum ; qui tecum vivit.

i\ plaît. Seigneur, d'imiter ce que nous honorons, afin que nous apprenions à aimer nos ennemis , puisque nous célébrons la solennité de celui qui a su implorer même pour ses persécuteurs JésusChrist notre Seigneur, votre Fils.

OUI timet Deum, faciet bona ; et qui continens est justitise, apprehendet illam, et obviabit illi quasi mater honorificata. Cibabit illum pane vitae et intellectus, et aqua sapientiae salutaris potabit illum ; et firmabitur in illo,et non flectetur; et continebit illum, et non confundetur ; et exaltabit illum apud proximos suos ; et in medio Ecclesiae aperiet os ejus, et adimplebit illum Spiritu sapientiae et intellectus, et stolam gloriae vestitt illum ; jucunditatem

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