L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 135)
LE Christ s'est fait obéis, sant pour nous jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix ;
C'est pourquoi Dieu l'a exalté, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom.
suivi du Miserere^ qui est récité à deux chœurs. Enfin celui qui préside prononce pour conclusion l'Oraison suivante :
R£SPICE , quaesumus Domine, super hanc familiam tuam pro qua Dominas noster Jésus Christus non dubitavit manibus tradi nocentium, et Crucis subire tormentum. Qui tecum vivit et régnât in saecula saeculorum. Amen.
DAIGNEZ, Seigneur, jeter un regard sur voire famille ici présente, pour laquelle notre Seigneur JésusChrist a bien voulu être livré aux mains des méchants, et souffrir le supplice de la Croix : Lui qui vit et règne avec vous, dans les siècles des siècles. Araen.
LA nuit a passé sur le sépulcre où repose le corps de l'Homme-Dieu. Mais si la mort triomphe au fond de cette grotte silencieuse, si elle tient dans ses liens celui qui donne la vie à tous les êtres, son triomphe sera court. Les soldats ont beau veiller à l'entrée du tombeau, ils ne retiendront pas le divin captif, quand il prendra son essor. Les saints Anges adorent, dans un respect profond, le corps inanimé de celui dont le sang va « pacitier le ciel et la terre ^ ». Ce corps séparé de l'âme pour un court intervalle est demeuré uni au Verbe divin ; l'âme qui a cessé un moment de l'animer, n'a point non plus perdu son union avec la personne du Fils de Dieu. La divinité reste unie même au sang épanché sur le Calvaire, et qui doit
rentrer dans les veines de l'Homme-Dieu, au moment de sa prochaine résurrection.
Nous aussi, approchons de ce tombeau, et vénérons à notre tour la froide dépouille du Fils de Dieu. Nous comprenons maintenant les effets du péché. « C'est par le péché que la mort est entrée dans le monde et qu'elle a passé dans tous les hommes 1. » Jésus, « qui n'a point connu le péché 2 «^ a cependant permis à la mort d étendre jusque sur lui son empire, afin d'en diminuer pour nous les horreurs et de nous rendre, en ressuscitant, cette immortalité que le péché nous avait ravie. Adorons dans toute notre reconnaissance ce dernier anéantissement du Fils de Dieu. Il avait daigné, dans son incarnation, prendre « la forme d'esclave ^ » ; en ce moment, il est descendu plus bas encore. Le voilà sans vie et glacé dans un tombeau ! Si ce spectacle nous révèle l'affreux pouvoir de la mort, il nous montre bien plus encore l'immense et incompréhensible amour de Dieu pour l'homme. Cet amour n'a reculé devant aucun excès ; et nous pouvons dire que si le Fils de Dieu s'est abaissé outre mesure, nous avons été d'autant plus glorifiés par ses abaissements. Qu'elle nous soit donc chère cette tombe sacrée qui doit nous enfantera la vie; et après avoir rendu grâces au Fils.deDieude cequ'iladaignémourirpour nous sur la Croix, remercions-le aussi d'avoir accepté pour nous l'humiliation du sépulcre.
Descendons maintenant dans Jérusalem, et visitons humblement la Mère des douleurs. La nuit aussi a passe sur son cœur aifligc ; et les scènes lamentables de la journée n'ont cessé d'assiéger sa mémoire. Le fils de sa tendresse a été foulé sous les pieds des hommes, elle a vu couler son sang par torrents ; et maintenant il est dans le tombeau, comme le dernier des mortels ! Que de larmes a versées déjà la fille de David durant ces longues heures ; et son fils ne lui est pas rendu encore ! Près d'elle, Madeleine, toute brisée des secousses qu'elle a ressenties dans les rues de Jérusalem et sur le Calvaire, éclate en sanglots, muette de douleur. Elle aspire au lever du jour suivant pour retourner au tombeau, et revoir les restes de son cher maître. Les autres femmes, moins aimées que Madeleine, mais cependant chères à Jésus, elles qui ont bravé les Juifs et les soldats pour l'assister jusqu'à la fin, entourent avec discrétion l'inconsblable mère, et songent aussi à soulager leur propre douleur, en allant avec Madeleine, lorsque le Sabbat sera écoulé, déposer dans le sépulcre le tribut de leur amour et de leurs parfums.
Jean, le fils d'adoption, le bien-aimé de Jésus, pleure sur le fils et sur la mère. D'autres apôtres, des disciples, Joseph d'Arimathie, Nicodème, visitent tour à tour cette maison de deuil. Pierre, dans l'humilité de son repentir, n'a pas craint de reparaître aux regards de la Mère de miséricorde. On s'entretient à voix basse du supplice de Jésus, de l'ingratitude de Jérusalem. La sainte
Eglise, dans l'Office de cette nuit, nous suggère quelques traits des entretiens de ces hommes qu'une si terrible catastrophe a ébranlés jusqu'au fond de l'âme. « C'est donc ainsi, disent-ils, que meurt le juste, et personne ne s'en émeut ! Il a disparu devant l'iniquité ; semblable à l'agneau, il n'a pas ouvert la bouche ; il a été enlevé au milieu des angoisses ; mais son souvenir est un souvenir de paix 1. »
Ainsi parlent ces hommes fidèles, pendant que les femmes, en proie à leur douleur, songent aux soins des funérailles. La sainteté, la bonté, la puissance, les douleurs et la mort de Jésus, tout est présent à leur pensée; mais sa résurrection qu'il a annoncée et qui ne doit pas tarder, ne leur revient pas en souvenir. Marie seule vit dans cette attente certaine. L'Esprit-Saint dit de la femme forte : « Durant la nuit, sa lampe ne s'éteint jamais ^ » ; cette parole s'accomplit aujourd'hui en la Mère de Jésus. Son cœur ne succombe pas, parce qu'elle sait que bientôt la tombe doit rendre son fils à la vie. La foi de la résurrection du Sauveur, cette foi sans laquelle, comme dit l'Apôtre, notre religion serait vaine s, est, pour ainsi dire, concentrée dans l'âme de Marie. La Mère de la Sagesse conserve ce dépôt précieux ; et de même qu'elle a tenu dans ses chastes flancs celui que le ciel et la terre ne peuvent contenir, ainsi aujourd'hui, par sa croyance ferme
ei constante aux paroles de son fils, elle résume en clle-méinc toute l'Eglise. Sublime journée du Samedi qui, au milieu de toutes ses tristesses, vient encore ajouter aux grandeurs de Marie ! La sainte Église en garde à jamais le souvenir ; et c'est pour cela que, désirant consacrer à sa grande Reine un jour spécial chaque semaine, elle lui a dédié pour toujours le Samedi.
Mais l'heure est venue de se rendre à la maison de Dieu. Les cloches ne retentiront pas encore ; mais les mystères de la sainte Liturgie qui doivent rernplir cette matinée n'en appellent pas moins les fidèles aux plus touchantes émotions. Conservons le souvenir de celles que nous venons de ressentir au sépulcre et aux pieds de la Mèredesdouleurs, et disposons nos âmes aux saintes jouissances que la foi nous prépare.
)E toute antiquité, la journée d'aujourd'hui, comme celle d'hier, s'est passée sans l'offrande du divin Sacrifice. Hier, l'Eglise ne la célébrait pas, parce que l'anniversaire de la mort du Christ lui semblait remplir de ses souvenirs le jour tout entier, et qu'une sainte terreur lui interdisait d'appeler sur ses autels la victime du Calvaire. La même raison la porte à se priver aujourd'hui encore de la célébration du Sacrifice. La sépulture du Christ est la suite de sa Passion: et pendant que son corps repose inanimé dans le tombeau, il ne convient pas de renouLe Samedi Saint. 65 1
vêler le divin mystère dans lequel il est offert glorieux et ressuscité. L'Eglise grecque ellemême qui, dans le cours du Carême, affecte de ne pas jeûner le Samedi, imite l'Eglise latine, en étendant à cette journée ses plus austères pratiques; elle s'abstient môme de célébrer aujourd'hui la Messe des Présanctifiés.
Depuis environ neuf siècles, une modification importante s'est introduite, en ce jour, dans les Eglises de l'Occident, relativement à la célébration de la Messe. On n'a pas dérogé à la coutume antique qui omet au Samedi saint Toffrande du Sacrifice; mais on a cru devoir anticiper à cette journée la Messe qui se célébrait durant la nuit prochaine, vers l'heure de la résurrection du Sauveur. L'adoucissement du jeûne a amené insensiblement ce changement dans la Liturgie. Dans les premiers siècles, les fidèles veillaient toute la nuit à l'église, en attendant le moment où le Christ triomphant de la mort s'échappa du sépulcre. Ils prenaient part en même temps, comme témoins, à l'administration solennelle du Baptême conféré aux catéchumènes ; fonction sublime dans laquelle se manifestait le passage de la mort spirituelle à la vie de la grâce. De toutes les Veilles saintes de l'année, aucune n'était fréquentée'avec autant d'afïluence et d'enthousiasme ; mais on comprend aisément qu'elle dut perdre une grande partie de son intérêt, lorsque le christianisme ayant triomphé partout où il avait été prêché, il n'y eut plus d'adultes à baptiser. Les Orientaux ont continué cependant jusqu'à nos jours à suivre
l'antique tradition ; mais dans rOccident, à artir du xi' siùclc, on a peu à peu anticipé heure de la Messe nocturne de la Résurrection, jusqu'à ce qu'enfin on l'ait définitivement avancée jusqu'au matin même du Samedi saint. Durand de Mcnde, qui écrivait son National des divins Offices vers la fin du xiii" siècle, atteste que, Je son temps, quelques Eglises à peine étaient restées fidèles à la coutume primitive ; et elles ne tardèrent pas à se réunir à la pratique générale de l'Eglise latine.
il résulte de cette modification une sorte de contradiction entre le mystère de cette journée et le service divin que Ton y célèbre. Le Christ est encore dans le tombeau, et l'on célèbre sa résurrection ; les heures qui précèdent la Messe sont encore données à la tristesse, et dès le milieu du jour l'allégresse pascale a déjà rempli les cœurs des fidèles. Nous nous conformerons à ces formes actuelles de la sainte Liturgie, entrant ainsi dans l'esprit de l'Eglise, qui a jugé à propos de donner à ses enmnts, dès aujourd'hui, un avant-goût des joies chrétiennes qui devront éclater demain. Nous allons d'abord tracer le plan de l'auguste fonction qui va s'accomplir ; nous en exposerons ensuite toutes les parties.
L'administration du Baptême aux catéchumènes est le grand objet de cette vaste cérémonie; elle est le point central auquel tout aboutit. Les fidèles doivent donc l'avoir sans cesse présente à la pensée, s'ils veulent suivre avec intelligence et utilité ce drame aussi sacré qu'imposant. Il y a d'abord la
bénédiction du feu nouveau et de l'encens ; vient ensuite l'inauguration du Cierge pascal. Elle est suivie des Lectures prophétiques, qui font corps avec ce qui précède et ce qui suit. Quand elles sont achevées, a lieu le départ pour le Baptistère, où se fait la bénédiction de l'eau. La matière du Baptême étant préparée, les catéchumènes reçoivent le sacrement de la régénération. La Confirmation leur est ensuite administrée par l'Evêque. Aussitôt après, commence le divin Sacrifice en l'honneur de la Résurrection du Christ, et les néophytes y participent aux saints Mystères. Enfin, l'Office joyeux des Vêpres vient promptement terminer la plus longue et la plus laborieuse fonction que l'Eglise latine ait à accomplir dans tout le cours de son Cycle liturgique. Pour donner au lecteur la clef de ce magnifique ensemble, nous remonterons avec lui mille ans en arrière; et nous supposerons qu'il prend part à la Veille solennelle du Samedi saint, dans quelqu'une des antiques églises de l'Italie ou des Gaules. A Rome, la Station est à Saint-Jean-deLatran, l'Eglise mère et maîtresse ; et le sacrement de la régénération est administré dans le Baptistère de Constantin. Les grands souvenirs du iv* siècle planent encore aujourd'hui sur ces antiques sanctuaires; chaque année y voit célébrer le Baptême de quelque adulte; et une nombreuse ordination ajoute encore par ses pompes aux splendeurs de la plus grande journée liturgique que Rome ait à célébrer dans l'année.
MERCREDI dernier, les catéchumènes furent convoques pour aujourd'hui à l'heure de Tierce (neuf heures du matin). C'est le dernier Scrutin. Les prêtres y président; on demande le Symbole à ceux qui ne l'ont pas rendu encore. L'Oraison Dominicale et les attributs bibliques des quatre Evangélistes ayant été répétés aussi, l'un des prêtres congédie les aspirants au Baptême, après leur avoir recommandé de se maintenir dans le recueillement et la prière.
A l'heure de None (trois heures de l'aprèsmidi), l'Evêque se rend avec tout le clergé à l'Eglise, et c'est à ce moment que commence la Veille du Samedi saint. Le premier rite à accomplir est la bénédiction du feu nouveau, dont la lumière doit éclairer la fonction durant toute la nuit qui va suivre. Dans les premiers siècles, c'était l'usage, chaque jour, de tirer le feu d'un caillou avant les Vêpres, pour en allumer les lampes et les cierges, durant cet Office; et cette lumière brûlait dans l'église jusqu'aux Vêpres du jour suivant. L'Eglise de Rome pratiquait cet usage avec une plus grande solennité le Jeudi saint, au matin ; et ce jour-là le feu nouveau recevait une bénédiction spéciale. D'après un renseignement donné par le Pape saint Zacharie dans une lettre à saint Boniface, Archevêque de Mayence, au viii* siècle, on allumait trois lampes avec ce feu, et on les tenait dans un lieu secret, où elles étaient entretenues avec soin. C'était à ces lampes
que l'on empruntait la lumière pour la nuit du Samedi saint. Dès le siècle suivant, sous le Pape saint Léon IV, qui était sur le SaintSiège en 847, l'Eglise de Rome avait fini par étendre même au Samedi saint l'usage des autres jours de l'année, qui consistait à tirer d'un caillou le feu nouveau.
Le sens de cet usage symbolique, qui ne se pratique plus qu'en ce jour dans l'Eglise latme, est aussi profond qu'il est facile à saisir. Le Christ a dit : «Je suis la Lumière du monde 1 » ; la lumière matérielle est donc la figure du Fils de Dieu. La pierre est aussi Tun des types sous lesquels le Sauveur du monde apparaît dans les Ecritures. « Le Christ est la Pierre angulaire », nous disent d'un commun accord saint Pierre ^ et saint Paul s, qui ne font que lui applicjuer les paroles de la prophétie d'Isaïe ^. Mais en ce moment l'étincelle vive qui s'échappe de la pierre présente un symbole plus complet encore. C'est Jésus-Christ s'élançant hors du sépulcre taillé dans la roche, à travers la pierre qui en ferme l'entrée.
Il est donc juste que ce feu mystérieux, appelé à fournir la lumière au Cierge pascal, et plus tard à l'autel lui-même, reçoive une bénédiction particulière, et qu'il soit accueilli avec triomphe par ^le peuple chrétien. Dans . l'église, toutes les lampes ont été éteintes; autrefois même, les fidèles éteignaient le feu
dans leurs maisons, avant de se rendre à réalise ; et il ne se rallumait dans toute la cite que par la communication de ce feu qui avait reçu la bénédiction, et qui était confié ensuite aux fidèles, comme un gage de la divine Résurrection. N'oublions pas de remarquer ici un nouveau symbole non moins expressif que les autres. L'extinction de toute lumière en ce moment figure l'abrogation de la loi ancienne, qui a pris fin au moment où le voile du Temple s'est déchiré; et l'arrivée du feu nouveau représente la publication miséricordieuse de la loi nouvelle que Jésus-Christ, Lumière du monde, vient apporter, en dissipant toutes les ombres de la première alliance.
L'importance du mystère du feu nouveau est telle que Dieu a daigné, durant plusieurs siècles, opérer chaque année, en ce jour, un prodige dans l'église du Saint-Sépulcre, à Jérusalem, pour produire la présence de ce feu sous les yeux du peuple fidèle rassemblé. Le clergé et le peuple se tenaient en silence devant le saint tombeau, attendant la manifestation de la faveur céleste. Tout à coup, Tune des lampes éteintes qui étaient suspendues au-dessus de ce monument sacré de la victoire du Christ, s'allumait d'ellemême. Sa lumière, après avoir servi à allumer les autres lampes et les flambeaux de l'église, était communiquée aux fidèles, qui s'en servaient avec foi pour renouveler le feu dans leurs habitations. Ce prodige annuel paraît avoir commencé à se manifester à Jérusalem, après la conquête de cette ville par les Sarrasins ; afin qu'il servît aux yeux
de ces infidèles comme d'un signe de la divinité de la religion chrétienne. Il est attesté unanimement par les historiens contemporains, qui nous ont laissé le récit des événements du royaume latin de Jérusalem ; et lorsque le Pape Urbain II vint en France pour y prêcher la première croisade, entre autres motifs qui devaient rendre cher aux chrétiens de l'Occident l'honneur du sépulcre du Christ, il ne manqua pas d'insister sur ce prodige de chaque année comme attesté par tous les pèlerins de la ville sainte. Lorsque le Seigneur, dans les desseins de son impénétrable justice, eut abandonné de nouveau au pouvoir des infidèles la ville où se sont accomplis les mystères de notre salut, le prodige cessa, et ne s'est plus renouvelé depuis. On connaît les scènes grossières et sacrilèges qui souillent, tous les ans, l'église du Samt-Sépulcre, lorsque, sous les yeux d'un peuple ignorant et enthousiaste, le clergé grec cherche en ce jour à reproduire, par une supercherie odieuse, le miracle qui a cessé depuis tant de siècles.
Outre le feu nouveau, la sainte Eglise bénit aussi de l'encens aujourd'hui. Cet encens représente les parfums que Madeleine et les autres saintes femmes ont préparés pour embaumer le corps du Rédempteur. Il est eh cinq larmes ou grains; et nous verrons tout à l'heure l'emploi auquel il est destiné. L'Oraison que l'Évêque prononce sur cet encens nous apprend déjà les rapports qu'il doit avoir avec la lumière ; en même temps qu'elle nous instruit sur la puissance de ces divers éléments sacrés