L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 149)
OUI, c'est une chose digne et juste, équitable et salutaire, de vous louer, Seigneur, en tout temps, mais surtout et avec plus de gloire en cette nuit où le Christ, notre Pâque, est immolé. Car il est le véritable Agneau qui a ôté les péchés du monde ; qui a détruit notre mort par la sienne, et nous a rendu la vie en ressuscitant lui-même. Donc, avec les Anges et les Archanges, avec les Trônes et les Dominations, avec l'armée entière des cieux, nous chantons l'hymne de votre gloire, disant sans jamais cesser : Saint ! Saint ! Saint !
Eglise, pleine de respect pour les moindres circonstances de la vie de son céleste Epoux, aime à les retracer dans sa conduite. C'est par le même motif qu'elle omet aujourd'hui le chant de VAgnus Dei^ qui, du reste, ne date que du vir siècle, et qui présente à sa troisième répétition ces paroles : « Donnez-nous la paix. »
Mais le moment est venu auquel les néophytes vont, pour la première fois, goûter le pain de vie et boire le breuvage céleste que le Christ a institués à la dernière Cène. Initiés par Peau et TEsprit-Saint, ils ont désormais le droit de s'asseoir au banquet sacré ; et la tunique blanche qui les couvre annonce assez que leur âme a revêtu la robe nuptiale exigée des convives au festin de l'Agneau. Ils s'approchent du saint autel avec joie et respect. Le Diacre leur donne le corps du Seigneur, et leur présente ensuite le calice du sang divin. Les petits enfants sont admis; aussi ; et le Diacre, plongeant son doigt dans la coupe sacrée, fait tomber dans leur bouche innocente quelques gouttes de la divine liqueur. Enfin, pour montrer que, dans ces premières heures de leur baptême, tous sont « semblables à de tendres enfants qui viennent de naître », comme parle le prince des Apôtres, on donne à tous, après la Communion sainte, un peu de lait et un peu de miel, symboles de l'enfance, et en même temps souvenir de la terre promise par le Seigneur à son peuple.
Enfin, tout étant accompli, l'Evêque achève les^ prières du Sacrifice, en demandant au Seigneur l'esprit de concorde entre tous les
frères qu'une mûmc Fâque a réunis dans la participation aux mOmes mystères. La même Eglise les a portes dans son sein maternel, la même fontaine les a enfantés à la vie ; ils sont les membres d'un même Chef divin ; le môme Esprit les a marqués de son sceau, le même Père céleste les réunit dans son adoption. Le signal ayant été donné par le Diacre, au nom du Pontife, l'assemblée se sépare, et les fidèles, sortant de l'Eglise, se retirent dans leurs maisons, en attendant que l'heure du Sacrifice solennel les rassemble de nouveau, pour célébrer avec plus de pompe encore la fête des fêtes, la Pâque de la Résurrection.
DANS les siècles où l'Eglise célébrait la grande Veille de Pâques, dont nous venons de donner la description, le Samedi saint n'avait pas l'Office de Vêpres. La Veille commençait vers l'heure de None, et se poursuivait, comme on l'a vu, jusqu'aux premières heures de la matinée du lendemain. Ce ne fut que plus tard, lorsque la coutume eut autorisé l'anticipation de la Messe de la nuit de Pâques à la matinée du Samedi saint, que l'on songea à disposer un Office des Vêpres pour ce dernier jour de la Semaine sainte. La matinée étant entièrement remplie par les grands rites que nous avons exposés, l'Eglise résolut d'adopter pour cet Office une forme très brève, et empreinte en même temps du caractère joyeux qui convient après le retour de TAUeluia. Ces Vêpres furent dis*
posées de manière à faire corps avec la Messe. On les entonne après la Communion, et la Postcommunion sert pour conclure à la fois la Messe et les Vêpres. C'est cette même Oraison qui terminait autrefois la grande Veille pascale, et que nous avons rappelée tout à l'heure.
Aussitôt que la Communion est accomplie à l'autel, on entonne au chœur l'Antienne suivante, sous laquelle on chante le petit Psaume qui la suit :
LAUDATE Dominum om, nés gentes : * laudate eum omnes populi.
Quoniam confirmata est super nos misericordia ejus : * et Veritas Domini manet in aeternum.
On ne chante pas d'autre Psaume à cet Office; et on omet le Capitule, l'Hymne et le Verset, pour passer de suite au Magnificat.
le Seigneur ; tous les peuples, proclamez sa gloire. Car sa miséricorde s'est affermie sur nous , et la vérité du Seigneur demeure éternellement.
APRÈS le Sabbat, à la première lueur du jour qui suit le Sabbat, Marie-Madeleine et une autre Marie vinrent pour voir le sépulcre, alléluia.
V ESPERE autem Sabbati, quas lucescit in prima Sabbati , venit Maria Magdalene, et altéra Maria videre sepulcrum, alléluia.
Le Célébrant encense l'autel à l'ordinaire pendant le Cantique évan^éliaue ; et lorsque l'Antienne a été répétée, il cnante à l'autel l'Oraison suivante :
"PiRiTUM nobis , Doinfunde • ut quos sacraraentis Paschalibus satiasti, tua facias pietate concordes. PerDominum nosirum Jesum Chrisium Filium tuum. Amen.
EPANDEZ sur nous , Seigneur, l'esprit de votre afin que ceux qui
ont été nourris par vous dans le mystère pascal conservent désormais entre eux, par votre secours , une parfaite concorde. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.
L'Oraison terminée, le Diacre, en donnant aux fidèles le signal de se retirer, ajoute à la formule ordinaire deux Alléluia; et cette pratique s'observe à la fin de toutes les Messes, jusqu'à samedi prochain inclusivement.
La Messe se conclut par la bénédiction du Célébrant, et par la lecture accoutumée de l'Evangile de saint Jean.
Telle est la fonction de ce grand jour, qui n'a presque rien perdu sous le rapport des prières et des cérémonies, mais qui néanmoins, avec l'anticipation actuelle des heures et l'absence de la célébration du Baptême, avait besoin d'être rapprochée, comme nous l'avons fait, des usages de l'antiquité, pour recouvrer toute sa grandeur et toute sa signification.
Dans le courant de l'après-midi, selon l'usage des lieux, le Curé visite toutes les maisons de sa paroisse, et les asperge avec l'eau baptismale qui a été tirée des Fonts, avant l'mfusion de l'Huile sainte. Cette pieuse coutume, qui s'exerce peu dans nos contrées, rappelle le commandement que Dieu fit à son peuple, en la première Pâque, de sanctifier par le sang de l'Agneau leurs maisons pour le passage de l'Ange ; et elle attire sur nos demeures une protection particulière de Dieu.
A description des pompes baptismales nous a distraits de la pensée du Christ renfermé dans le tombeau; cependant l'heure de sa résurrection n'est pas arrivée ; et il nous est utile de méditer quelques instants encore sur le mystère des trois jours durant lesquels l'âme du Rédempteur demeura séparée de son corps. Ce matin, nous sommes allés visiter le sépulcre au sein duquel repose la dépouille mortelle du Fils de Dieu ; nous avons adoré ce sacré corps, auquel Madeleine et ses compagnes se préparent à aller rendre demain, dès le grand matin, de nouveaux, devoirs. En ce moment, il convient d'offrir nos hommages à l'âme sainte de Jésus. Elle n'habite point le tombeau où son corps est étendu ; suivons-la dans les lieux où elle réside, en attendant qu'elle vienne ranimer les membres sacrés dont ja mort l'a séparée pour un temps.
Au centre de la terre s'étendent quatre vastes régions où nul homme vivant ne pénétrera jamais ; la révélation divine nous a seule renseignés sur leur existence. La plus éloignée de nous est l'enfer des damnés, séjour épouvantable où Satan et ses anges sont voués, avec les réprouvés de la race humaine, aux flammes vengeresses de l'éternité. C'est l'atfreuse cour du prince des ténèbres, au sein de laquelle il ne cesse de former contre Dieu et contre son œuvre des plans pervers et sans cesse déjoués. Plus près de nous est le limbe où sont détenues les âmes des enfants qui sortirenc de ce monde avant d'avoir été régénérés. Selon la doc- ' trine la plus autorisée dans l'Eglise, les hôtes de ce séjour ne souffrent aucun tourment, et quoiqu'ils ne soient point appelés à voir jamais l'essence divine, ils ne sont pas incapables d'un bonheur naturel et proportionné à leurs désirs. Une troisième région audessus de celle qu'habitent les âmes de ces enfants, est le lieu des expiations où les âmes sorties de ce monde avec le don de la grâce achèvent de purifier leurs souillures, pour être admises à la récompense éternelle. Enfin, plus près de nous encore, est le limbe où le peuple entier des saints qui sont morts depuis le juste Abel jusqu'au moment où le Christ a expiré sur la Croix, est retenu captif sous les ombres. Là sont nos premiers parents, Noé, Abraham, Moïse, David, les Prophètes anciens ; Job, le saint Arabe, et les autres justes de la gentilité; les saints personnages dont la vie tient déjà à celle du Christ : Joachim, père de Marie, et Anne s4
mère; Joseph, l'Epoux de la Vierge et le Père nourricier de Jésus; Jean, son précurseur, avec ses vertueux parents Zacnarie et Elisabeth
Jusqu'à ce que la porte du ciel ait été ouverte par le sang rédempteur, aucun juste ne peut monter vers Dieu. Au sortir de ce monde, les âmes les plus saintes ont dû descendre dans les entrailles de la terre. Mille endroits de l'Ancien Testament désignent les enfers comme le séjour des justes qui ont le mieux servi et honoré Dieu ; et c'est seulement dans le Nouveau qu'il est parlé du Royaume des Cieux. Cette demeure temporaire ne connaît cependant pas d'autres peines que celles de l'attente et de la captivité. Les âmes qui l'habitent sont pour toujours dans la grâce, assurées d'un bonheur sans fin ; elles supportent avec résignation cette rélégation sévère, suite du pèche ; mais elles voient avec une joie toujours croissante approcher le moment de leur délivrance.
Le Fils de Dieu ayant accepté toutes les conditions de l'humanité, et ne devant triompher que par sa résurrection, et n'ouvrir les portes du ciel que par son Ascension, son âme, séparée du corps par le glaive de la mort, devait descendre aussi dans ces lieux bas de la terre, et partager un moment le séjour des justes exiles. « Le Fils de l'homme, avait-il'dit, sera trois jours dans le cœur de la terre i. » Mais autant son entrée dans ces lieux sombres devait être saluée par les acclamations du peuple saint, autant devait-elle
déployer de majesté, et montrer la force et la gloire de l'ICmmanuel. Au moment où Jésus a rendu sur la Croix son dernier soupir, le limbe des justes s'est vu tout à coup illuminé des splendeurs du ciel. L'âme du Rédempteur unie à la divinité du Verbe estdescendue en un instant au milieu de ces ombres, et du lieu de l'exil elle a fait un paradis. C'est la promesse du Christ mourant au voleur repentant : « Aujourd'hui tu seras avec moi en Paradis. »
Qui pourrait dire le bonheur des justes, à ce moment attendu depuis tant de siècles ; leur admiration et leur amour à la vue de cette âme divine qui vient à la fois partager et dissiper leur exil ? Quels regards de bonté l'âme de Jésus arrête sur cet immense troupeau d'élus que quarante siècles lui ont fourni, sur cette portion de son Eglise qu'il a acquise par son sang, et à qui les mérites de ce sang divin furent appliqués par la miséricorde du Père, avant même qu'il fût versé ! Nous qui, au sortir de ce monde, avons l'espoir de monter vers celui qui est allé nous préparer une place dans les cieux i, unissonsnous aux joies de nos pères, et adorons la condescendance de notre Emmanuel, qui daigne s'arrêter trois jours dans ces demeures souterraines, pour ne laisser rien dans les destinées, même passagères, de l'humanité, qu'il n'ait accepté et sanctitié.
Mais, dans cette visite aux lieux infernaux, le Fils de Dieu vient aussi manifester son pouvoir. Sans descendre substantiellement