L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 25)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

C'est pour nous une raison de présenter à l'attention de nos lecteurs certains traits des divins Offices, qui autrement seraient pour eux comme s'ils n'existaient pas. Aujourd'hui, quoi de plus propre à les émouvoir que ce solennel avertissement que l'Eglise emprunte à David pour nous l'adresser, et qu'elle répétera chaque matin , jusqu'au jour de la Cène du Seigneur ? Pécheurs , nous dit-elle, en ce jour ou commence à se faire entendre la voix plaintive du Rédempteur, ne soyez pas assez ennemis de vous-mêmes pour laisser vos cœurs dans l'endurcissement. Le Fils de Dieu s'apprête à vous donner la dernière et la plus vive marque de cet am.our qui l'a porté à descendre du ciel; sa mort est proche : on prépare le bois pour l'immolation du nouvel Isaac ; rentrez donc en vousmêmes, et ne permettez pas que votre cœur, ému peut-être un instant, retourne à sa dureté ordinaire. Il y aurait à cela le plus grand des périls. Ces touchants anniversaires ont la vertu de renouveler les âmes dont la fidélité coopère à la grâce qui leur est offerte ; mais ils accroissent l'insensibilité chez ceux qui les voient passer, sans convertir leurs âmes. (( Si donc aujourd'hui vous entendez la voix du Seigneur, n'endurcissez pas vos cœurs. »

Durant les semaines qui ont précédé, nous avons vu monter chaque jour la malice des

ennemis du Sauveur. Sa présence, sa vue inènne les irrite, et l'on sent que cette haine concentrée n'attend que le moment d'éclater. La bonté, la f^owccuv de Jésus continuent d'attirer à lui les âmes simples et droites; en môme temps c^ue l'humilité de sa vie et l'inflexible pureté de sa doctrine repoussent de plus en plus le Juif superbe qui rêve un Messie conquérant, et le pharisien qui ne craint pas d'altérer la loi de Dieu, pour en faire l'instrument de ses passions. Cependant Jésus continue le cours de ses miracles; ses discours sont empreints d'une énergie nouvelle; ses prophéties menacent la ville et ce temple fameux dont il ne doit pas rester pierre sur pierre. Les docteurs de la loi devraient du moins réfléchir, examiner ces œuvres merveilleuses qui rendent un si éclatant témoignage au fils de David, et relire tant d'oracles âivins accomplis en lui jusqu'à cette heure avec la plus complète fidélité. Hélas ! ces prophétiques oracles, ils s'apprêtent à les accomplir eux-mêmes jusqu'au dernier iota. David et Isaie n'ont pas prédit un trait des humiliations et des clouleurs du Messie que ces hommes aveugles ne s'empresseront de réaliser.

En eux s'accomplit donc cette terrible parole: « Celui qui aura blasphémé contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné ni dans ce siècle, ni dans le siècle futur ^. d La synagogue court à la malédiction. Obstinée dans son erreur, elle ne veut rien écouter, rien voir; elle a faussé à plaisir son jugement:

elle a éteint en elle la lumière de TEspritSaint; et on la verra descendre tous les degrés de l'aberration jusqu'à l'abîme. Lamentable spectacle ciue Ton retrouve encore trop souvent de nos jours, chez ces pécheurs qui, à force de résister à la lumière de Dieu, hnisr sent p.ar trouver un affreux repos dans les ténèbres ! Et ne soyons pas étonnés de rencontrer en d'autres hommes les traits que nous observons dans les coupables auteurs de l'effroyable drame qui va s'accomplir à Jérusalem. L'histoire de la Passion du Fils de Dieu nous fournira plus d'une leçon sur les tristes secrets du cœur humain et de ses passions. Il n'en saurait être autrement ; car ce qui se passe à Jérusalem se renouvelle dans le cœur de l'homme pécheur. Ce cœur est un Calvaire sur lequel, selon l'expression de l'Apôtre, Jésus-Christ est trop souvent crucifié. Même ingratitude, même aveuglement, même fureur; avec cette différence que le pécheur, quand il est éclairé des lumières de la foi, connaît celui qu'il crucifie, tandis que les Juifs, comme nous dit encore saint Paul, ne connaissaient pas comme nous ce Roi de gloire i que nous attachons à la croix. En suivant les récits évangéliques qui vont, jour par jour, être mis sous nos )^eux, que notre indignation contre les Juifs se tourne donc aussi contre nous-mêmes Cv. contre nos péchés. Pleurons sur les douleurs de notre victime , nous dont les fautes ont rendu nécessaire un tel sacrifice. En ce moment, tout nous convie au deuil.

Sur Tautel, la croix elle-même a disparu sous un voile sombre; les images des Saints sont couvertes de linceuls; l'Eglise est dans Pattente du plus grand des malheurs. Ce n'est plus de la pénitence de THomme-Dieu qu'elle nous entretient ; elle tremble à la pensée des périls dont il est environné. Nous allons lire tout à l'heure dans l'Evangile que le Fils de Dieu a été sur le point d'être lapidé comme un blasphémateur ; mais son heure n'était pas venue encore. Il a dû fuir et se cacher. C'est pour exprimer à nos yeux cette humiliation inouïe du Fils de Dieu que l'Eglise a voilé la croix. Un Dieu qui se cache pour éviter la colère des hommes! Quel afTreux renversement ! Est-ce faiblesse, ou crainte de la mort.^ La pensée en serait un blasphème; bientôt nous le verrons aller au-devant de ses ennemis. En'ce moment, il se soustrait à la rage des Juifs, parce que tout ce qui a été prédit de lui ne s'est pas encore accompli. D'ailleurs ce n'est pas sous les coups de pierres qu'il doit expirer; c'est sur l'arbre de malédiction, qui deviendra dès lors l'arbre de vie. Humilionsnous, en voyant le Créateur du ciel et de la terre réduit à se dérober aux regards des hommes, pour échapper à leur fureur. Pensons à cette lamentable journée du premier crime, où Adam et Eve, coupables, se cachaient aussi, parce qu'ils se sentaient nus. Jésus est venu pour leur rendre l'assurance par le pardon: et voici qu'il se cache luimême; non parce qu'il est nu, lui qui est pour ses saints le vêtement de sainteté et d'immortalité; mais parce qu'il s'est rendu faible, afin de nous rendre notre force. ÎSos

premiers parents cherchaient à se soustraire aux regards de Dieu; Jésus se cache aux yeux des hommes ; mais il n'en sera pas toujours ainsi. Le jour viendra où les pécheurs, devant qui il semble fuir aujourd'hui, imploreront les rochers et les montagnes, les suppliant de tomber sur eux et de les dérober à sa vue ; mais leur vœu sera stérile, et « ils verront le Fils de l'homme assis sur les nuées du ciel, dans une puissante et souveraine miajesté ^ ».

Ce dimanche est appelé Dimanche de la Passion, parce que l'Eglise commence aujourd'hui à s'occiaper spécialement des souffrances du Rédempteur. On le nomme aussi Dimanche Jiidica, du premier mot de l'Introït de la messe ; enfin Dimanche de la Néoménie, c'est-à-dire de la nouvelle lune pascale, parce qu'il tombe toujours après la nouvelle lune qui sert à fixer la fête de Pâques.

Êas d'autre nom que celui de cinquième •imanche des saints jeûnes.

A Rome, la Station est dans la Basilique de Saint-Pierre. L'importance de ce Dimanche, qui ne cède la place à aucune fête, quelque solennelle qu'elle soit, demandait que la reunion des fidèles eût lieu dans l'un des plus augustes sanctuaires de la ville sainte.

L'Introït est le début du Psaume xlii. Le Messie implore le jugement de Dieu, et proteste contre la sentence que les hommes vont porter contre lui. 11 témoigne en môme temps son espoir dans le secours de son Père, qui, après Tépreuve, l'admettra triomphant dans sa gloire.

JUDICA me , Deus , et discerne causam meam de gente non sancta : ab homine iniquo et doloso eripe me : quia tu es Deus meus, et fortitudo meaP5.F2mitte lucem tuam, et veritatem tuam: ipsa me deduxerunt et adduxerunt in montcm sanctum tuum, et in tabernacula tua. Judica me.

ODiEU, jugez-moi. et séparez ma cause de celle d'un peuple impie ; arrachezmoi à l'homme inique et trompeur, parce que vous êtes mon Dieu et ma force.

Ps. Envoyez-mei votre lumière et votre vérité : elles me guideront et me conduiront jusqu'à votre montagne sainte et à vos tabernacles. O Dieu, jugez-moi.

On ne dit plus Gloria Fatri, si ce n'est aux messes des Fêtes; mais on répète l'Introït.

Dans la Collecte, l'Eglise demande pour ses enfants cette complète réforme que le saint temps du Carême est appelé à produire, et qui doit tout à la fois soumettre les sens à l'esprit, et préserver l'esprit des illusions et des entraînements auxquels il n'a été que trop sujet jusqu'à présent.

OU^suMUs , omnipotens Deus. familiam tuam propitius respice :

DAIGNEZ, Dieu tout-puissant, regarder votre famille d'un oeil favorable ; éi

par vos soins paternels conduisez-la au dehors et gardez-la au dedans. Par JésusChrist notre Seigneur.Amen.

ut, te largiente, regatur in corpore, et, te servante , custodiatur in mente. Per Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

DAIGNEZ, Seigneur, vous laisser fléchir par les prières de votre Eglise, afin que, toutes les adversités et toutes les erreurs ayant disparu, elle puisse vous servir dans une paisible liberté.

_ CCLESi^ tuae, quaesup mus Domine, preces placatus admitte : ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura tibi serviat libertate.

^^ Dieu, qui êtes le Pasteur \J et le Conducteur de tous les fidèles, regardez d'un œil propice votre serviteur N., que vous avez mis à la tête de votre Eglise en qualité de Pasteur ; donnez-lui , nous vous en supplions , d'être utile par ses paroles et son exemple à ceux qui sont sous sa conduite, afin qu'il puisse parvenir à la vie éternelle avec le troupeau qui lui a été confié. Par Jésus-Christnotre Seigneur. Amen.

Lecture de l'Epître de saint Paul , Apôtre , aux Hébreux. Chap. IX. MES frères, Jésus-Christ, le Pontife des biens futurs,

EUS , omnium fide|_J lium Pastor et Rector, famulum tuum N. quem Pastorem Ecclesiae tuai praeesse voluisti, propitius respice : da ei, quaesumus, verbo et exemplo, quibus praeest, proficere ; ut ad vitam, una cum grege sibi credito, perveniat sempiternam. Per Dominum nostrum Jesum Christum. Amen.

FRATREs : Christusassistens Pontifex futuj3o Le Dimanche de la Passion.

rorum bonorum, pcr amplius cl perfectius tabernaculum non manufactum, id est, non hujus creationis : neque per sanguinem hircorum aut vitulorum, sed per proprium sanguinem introivitsemel in Sancia. aeterna redempiione inventa. Si enim sanguis hircorum et taurorum. et cinis vitulae aspersus inquinatos sanctificat ad emundationem carnis : quanlo magis sanguis Christi , qui per Spiritum Sanctum seraetipsum obtulit immaculatum Dfeo, emundabit conscientiam nostram ab operibus mortuis, ad serviendum Dec viventi ? Et ideo novi Testamenti mediatorest : ut morte intercedente , in redemptionem earum praevaricationum , quae erant sub priori Testamenlo , repromissionem accipiant,qui vocati sunt, aeternas haereditatis : in Christo Jesu Domino nostro.

étant venu a paraître, est entré une fois dans le sanctuaire par un tabernacle plus grand et plus parfait, qui n'a point été fait de main d'homme, c'est-à-dire qui n'a point été formé par la voie commune et ordinaire. Il est entré une fois dans le Saint des Saints, non avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre sang , nous ayant acquis une rédemption éternelle ; car si le sang des boucs et des taureaux, et l'aspersion de l'eau mêlée avec la cendre d'une génisse, sanctifient ceux quioat été souillés, et leur donnent une pureté extérieure et charnelle : combien plus le sang du Christ qui par TEspritSaint s'est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache , purifiera-t-il notre conscience de ses œuvres mortes, pour nous rendre capables de servir le Dieu vivant ? Et c'est pourquoi il est le médiateur du Testament nouveau , ahn que , par fa mort qu'il a subie pour racheter les prévarications commises sous le premier Testament, ceux qui y sont appelés reçoivent l'héritage éternel, en Jésus-Christ notre Seigneur.

C'est seulement par le sang que l'homme peut être racheté. La majesté divine offensée ne s'apaisera que par l'extermination de la

créature rebelle qui, par son sang épanché à terre avec sa vie, rendra témoignage de son repentir et de son abaissement extrême devant celui contre lequel elle s'est révoltée. Autrement la justice de Dieu se compensera par le supplice éternel du pécheur. Tous les peuples l'ont compris, depuis le sang des agneaux d'Abel jusqu'à celui qui coulait à flots dans les hécatombes de la Grèce, et dans les innombrables immolations par lesquelles Salomon inaugura la dédicace de son temple. Cependant Dieu dit : « Ecoute, Israël, je suis ton Dieu. Je ne te ferai pas de reproches sur tes sacrifices : tes holocaustes s'accomplissent fidèlement devant moi ; mais je n'ai pas besoin de tes boucs ni de tes génisses. Toutes ces bêtes ne sontelles pas à moi? Si j'avais faim, je n'aurais pas besoin de te le dire : l'univers est à moi, et tout ce qu'il renferme. Est-ce que la chair des taureaux est ma nourriture ? est-ce que le sang des boucs est un breuvage pour moii ? )) Ainsi Dieu commande les sacrifices sanglants, et il déclare qu'ils ne sont rien à ses yeux. Y a-t-il contradiction ? Non : Dieu veut à la fois que l'homme comprenne qu'il ne peut être racheté que par le sang, et que le sang des animaux est trop grossier pour opérer ce rachat. Sera-ce le sang de l'homme qui apaisera la divine justice ? Non encore : le sang de l'homme est impur et souillé; d'ailleurs, fût-il pur, il est impuissant à compenser l'outrage fait à un Dieu. Il faut le sang d'un Dieu; et Jésus s'apprête à répandre tout le sien.

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