L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 36)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

il prévient les Juifs que la tribulation qui tombera sur Jérusalem, en punition de son déicide, sera si atîreuse, que « depuis le commencement du monde elle n'a pas eu sa pareille, et ne l'aura jamais dans la suite des siècles 1 ». Mais si le Seigneur a vengé avec tant de rigueur le sang deson Fils contre une ville qui rut longtemps l'escabeau de ses pieds, et contre un peuple qu'il avait préféré a tous les autres, cpargnera-t-il le pécheur qui, malgré les invitations de l'Eglise, s'obstine à rester dans son endurcissement? Juda eut le malheur de combler la mesure de ses iniquités; nous aussi, nous avons tous une mesure de mal que la justice de Dieu ne nous permettrait pas de dépasser. Hâtonsnous d'ôter le péché; songeons à remplir l'autre mesure, celle des bonnes œuvres; et prions pour les pécheurs qui ne se convertiront pas en ces jours. Demandons que ce sang divin, qu'ils mépriseront encore une fois, et dont ils sont couverts, ne s'appesantisse pas sur eux.

IN illo tempore : Collegerunt Pontifices et Pharisaei conciliura adv-Tsus Jesum , et dicebant : Quid facimus, quia hic homo multa signa facit? Si dimittimus

EN ce temps-là, les Pontifes et les Pharisiens assemblèrent le conseil contre Jésus, et ils disaient : Que faisons-nous? Cet homme opère beaucoup de miracles. Si nous le laissons faire, tous

croiront en lui'; et les Romains viendront et ruineront notre ville et notre nation. L'un d'eux, nommé Caïphe, qui était le grand-prêtre de cette année-là , leur dit : Vous n'y entendez rien, et vous ne songez pas qu'il est expédient pour vous qu'un seul homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne périsse pas. Or il ne disait pas ceci de lui-même ; mais, étant grand-prêtre cette année-là , il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non pas pour la nation seulement, mais aussi pour rassembler et réunir les enfants de Dieu qui étaient dispersés. A partir de ce jour, ils songèrent donc à le faire mourir. C'est pourquoi Jésus ne se montrait plus en public parmi les Juifs; mais il s'en alla dans une contrée près du désert, en une ville nommée Ephrem, et il s'y tint avec ses disciples.

eum sic, omnes credent in eum : et venient Romani, et tollent nostrum locum et gentem, Unus autem ex ipsis, Caiphas nomine, eum esset pontifex anni jUius, dixit eis : Vos nescitis quidquam. nec cogitatis quia expedit vobis ut unus moriatur homo pro populo, et non tota gens pereat. Hoc autem a semetipso non dixit ; sed eum esset pontifex anni illius, prophetavit quod Jésus moriturus erat pro gente, et non îantum pro gente, sed ut filios Dei, qui erant dispersi, congregaret in unum. Ab illo ergo die cogitaverunt ut interficerent eum. Jésus ergo jam non in

Îalam ambulabat apud udaeos, sed abiit in regionem juxta desertum, in civitatem quas dicitur Ephrem, et ibi morabatur eum discipulis

La vie du Sauveur est menacée plus que jamais. Le conseil de la nation s'est réuni pour aviser à se défaire de lui. Ecoutez ces hommes que la plus vile des passions, la jalousie, a rassemblés. Ils ne nient pas les miracles de Jésus; ils sont donc en mesure de porter un jugement sur sa mission, et ce jugement devrait être favorable. Mais ce n'est pas dans ce but qu'ils sont venus; c'est pour s'entendre sur les moyens de le faire

périr. Que se diront-ils à eux-mêmes? quels sentiments exprimeront-ils en commun pour légitimer cette résolution sanguinaire.'' Ils oseront mettre en avant la politique, l'intérêt de la nation. Si Jésus continue de se montrer et d'opérer des prodiges, bientôt la Judée va se lever pour le proclamer son Roi, et les Romains ne tarderont pas à venir venger l'honneur du Capitole outragé par la plus taible des nations qui soit dans l'Empire. Insensés, qui ne comprennent pas que si le Messie eût dû être roi à la manière de ce monde , toutes les puissances de la terre seraient demeurées sans force contre lui ! Que ne se souviennent-ils plutôt de la prédiction de Daniel, qui a annoncé que dans le cours de la soixante-dixième semaine d'années, à partir du décret pour la réédification du temple, le Christ sera mis à mort, et le peuple qui l'aura renié ne sera plus son peuple 1; qu'après ce forfait un peuple commandé par un chef militaire viendra, et renversera la ville et le temple; que l'abomination de la désolation entrera dans le sanctuaire, et que la désolation s'établira à Jérusalem, pour y demeurer jusqu'à la fin - ! En mettant à mort le Messie, ils vont du même coup anéantir leur patrie.

En attendant, l'indigne pontife qui préside aux derniers jours de la religion mosaïque s'est revêtu de l'éphod, et il a prophétisé, et sa prophétie est selon la vérité. Ne nous en étonnons pas. Le voile du temple n'est pas

déchiré encore; l'alliance entre Dieu et Juda n'est pas rompue. Caïphe est un homme de sang, un lâche, un sacrilège; mais il est pontife. Dieu parle encore par sa bouche. Ecoutons ce nouveau Balaam : « Jésus mourra pour la nation, et non pour la nation seulement, mais aussi pour rassembler et reunir les enfants de Dieu qui étaient dispersés. » Ainsi la Synagogue expirante est contrainte de prophétiser la naissance de l'Eglise par l'effusion du sang de Jésus ! Çà et là sur la terre il y a des enfants de Dieu qui le servent, au milieu de la gentilité, comme le centenier Corneille; mais aucun lien visible ne les réunit. L'heure approche où la grande et unique Cité de Dieu va apparaître sur la montagne, « et toutes les nations se dirigeront vers elle i ». Après c^ue le sang de l'alliance universelle aura été répandu, après que le sépulcre aura rendu le vainqueur de la mort, cinquante jours seront à peine écoulés, que la trompette sacrée de la Pentecôte convoquera, non plus les Juifs au temple de Jérusalem, mais tous les peuples à l'Eglise de Jésus-Christ. Caïphe ne se souvient plus déjà de l'oracle qu'il a lui-même proféré ; il a fait rétablir le voile du Saint des Saints qui s'était déchiré en deux, au moment où Jésus expirait sur la croix ; mais ce voile ne cache plus qu'un réduit désert. Le Saint des Saints n'est plus là; « on offre maintenant en tout lieu une hostie pure - », et les vengeurs du déicide n'ont pas encore apparu, avec leurs

aij^lcs, sur la montagne des Oliviers, que déjà les sacrificateurs r)nt entendu retentir au fond du sanctuaire répudié une voix qui disait : « Sortons d'ici. »

CNCED E. quaesumus omnipotens Deus , ut cjui protectionis luae gratiam quaerimus, liberati a mails omnibus , secura tibi mente serviamus. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

DIEU tout-puissant , daignez faire que nous, qui implorons la grâce de votre protection, nous soyons délivrés de tous les maux, et que nous vous servions avec tranquillité d'esprit. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

I A piété des derniers temps a consacré L d'une manière spéciale cette journée à la mémoire des incomparables douleurs que Marie a ressenties au pied de la croix de son divin Fils. La semaine suivante est occupée tout entière par la célébration des mystères de la Passion du Sauveur; et bien que le souvenir de Marie compatissante soit souvent présent au cœur du fidèle qui suit pieusement tous les actes de cette longue et sublime scène, les douleurs du Rédempteur, le spectacle de la justice et de la miséricorde divines s'unissant pour opérer notre salut, préoccupent trop vivement le cœur et la pensée, pour qu'il soit possible d'honorer, comme il le mérite, le profond mystère de la compassion de Marie aux souffrances de Jésus.

dans l'année pour remplir ce devoir sacré ; et quel jour plus convenable que le Vendredi de la semaine où nous sommes, qui est déjà tout entière vouée au culte de la Passion du Fils de Dieu ? Dès le xv^ siècle, en 1423, un pieux archevêque de Cologne, Thierry de Meurs, inaugurait cette fête dans son Eglise par un décret synodal ^ Elle s'étendit successivement, sous des noms divers, dans les provinces de la catholicité, par la tolérance du Siège Apostolique, jusqu'à ce qu'enfin le pape Benoît XIII, par un décret du 22 août 1727, ^l'inscrivit solennellement sur le cycle de l'Eglise catholique, sous le nom de Fête des sept Douleurs de la Bienheureuse Vierge Marie. Nous expliquerons ce titre, lorsque notre Année liturgique sera arrivée au troisième Dimanche de Septembre, jour où TEglise fait une nouvelle commémoration du mystère d'aujourd'hui ; nous raconterons alors l'origine première du culte des sept Douleurs de Marie. En ce joar, c'est uniquement Marie compatissante au pied de la Croix que l'Eglise veut honorer. Jusqu'à l'époque où le Siège Apostolique étendit à toute la chrétienté cette fête sous le titre que nous venons d'exprimer, on la désignait par ces différentes appellations : Notre-Dame de Pitié, la Compassion de Notre-Dame, NotreDame de la Pâmoison ; en un mot, cette fête était déjà pressentie par la piété populaire, avant d'avoir obtenu la consécration solennelle de l'Eglise. Pour en bien comprendre l'objet, et pour

rendre en ce jour à la Mère de Dieu et des hommes les cievoirs qui lui sont dus, nous devons nous rappeler que Dieu a voulu, dans les desseins de sa souveraine sagesse, associer Marie, en toutes manières, à l'œuvre du salut du ^^cnre humain. Le mystère d'aujourd'hui présente une nouvelle application de cette loi merveilleuse qui nous révèle toute la grandeur du plan divin; il nous montre une fois de plus le Seigneur brisant l'orgueil de Satan par le faible bras de la fernme. Dans l'œuvre de notre salut, nous reconnaissons trois interventions de Marie, trois circonstances où elle est appelée à unir son action à celle de Dieu même. La première, dans l'Incarnation du Verbe, qui ne vient prendre chair dans son chaste sein qu'après qu'elle a donné son acquiescement par ce solennel Fiat qui sauve le monde; la seconde, dans le sacrifice que Jésus-Christ accomplit sur le Calvaire, où elle assiste pour participer à l'offrande expiatrice; la troisième, au jour de la Pentecôte, où elle reçoit l'EspritSaint, comme le reçurent les Apôtres, afin de pouvoir s'employer efficacement à l'établissement de l'Eglise. A la fête de l'Annonciation, nous avons exposé la part qu'a eue la Vierge de Nazareth au plus grand acte qu'il a plu à Dieu d'entreprendre pour sa gloire, et pour le rachat et la sanctincation du genre numain. Ailleurs nous aurons occasion de montrer l'Eglise naissante s'élevant et se développant sous l'action de la Mère de Dieu; aujourd'hui il nous faut raconter la part qui revient à Marie dans le mystère de la Passion de Jésus, exposer les douleurs qu'elle a

endurées près de la Croix, les titres nouveaux qu'elle y a acquis à notre filiale reconnaissance.

Le quarantième jour qui suivit la naissance de notre Emmanuel, nous accompagnâmes au temple l'heureuse mère portant son divin fils entre ses bras. Un vieillard vénérable attendait cet enfant, et le proclama « la lumière des nations et la gloire d'Israël ». Mais bientôt, se tournant vers la mère, nous l'entendîmes lui dire ces désolantes paroles : « Cet enfant sera aussi un signe de contradiction, et un glaive transpercera votre âme. » Cette annonce de douleurs pour la mère de Jésus nous fit comprendre que les joies innocentes du Temps de Noël avaient cessé, et que la carrière des amertumes était ouverte pour le fils et pour la mère. En effet, depuis la fuite nocturne en Egypte jusqu'à ces jours où la noire malice des Juifs prépare une affreuse catastrophe, quelle a été la situation du fils, humilié, méconnu, persécuté, abreuvé d'ingratitudes ? Quelle a été, par contrecoup, la continuelle inquiétude, la persévérante angoisse du cœur de la plus tendre des m.ères ? Mais aujourd'hui, prévenant le cours des événements, nous passons outre, et nous arrivons tout de suite au matin du fatal Vendredi.

Marie sait que, cette nuit même, son fils q été livré par un de ses disciples, par un homme que Jésus avait choisi pour confident, auquel elle-même avait donné plus d'une fois des marques de sa maternelle bonté. A la suite d'une cruelle agonie, le fils de Marie s'est vu enchaîner comme un malfaiteur, et

la soldatesque l'a entraîné chez Caïphe, son principal ennemi. De là on l'a conduit chez le gouverneur romain, dont la complicité est nécessaire aux princes des prctres et aux docteurs de la loi pour qu'ils puissent, selon leur désir, répandre le sang innocent. Marie est dans Jérusalem; Madeleine et les autres amies de son fils l'entourent; mais il n'est pas en leur pouvoir d'empêcher les cris tumultueux du peuple d'arriver à son oreille. Et qui d'ailleurs pourrait arrêter les pressentiments au cœur d'une telle mère ? Le bruit ne tarde pas à se répandre dans la ville que Jésus de Nazareth est demandé au gouverneur pour être crucifié. Marie se tiendra-t-elle à l'écart, en ce moment où tout un peuple est sur pied pour accompagner de ses insultes, jusqu'au Calvaire, ce Fils de Dieu qu'elle a porté dans son sein, qu'elle a nourri de son lait virginal ? Loin ci'elle cette faiblesse ! Elle se lève, elle se met en marche, et se rend sur le passage de Jésus.

L'air retentissait de cris et de blasphèmes. Dans cette foule, on n'apercevait ni Joseph d'Arimathie, le noble décurion, ni le docte et grave Nicodème ; ils se tenaient cachés dans leurs demeures, déplorant le sort du Juste. Cette multitude qui précédait et suivait la victime n'était composée que de gens féroces ou insensibles; seulement un groupe de femmes faisait entendre de douloureuses lamentations, et par cette compassion mérita d'attirer les regards de Jésus. Marie pouvaitelle se montrer moins sensible au sort de son fils que ne le parurent ces femmes qui n'avaient avec lui d'autres liens que ceux de

l'admiration ou de la reconnaissance ? Nous insistons sur ce trait pour exprimer combien nous avons en horreur ce rationalisme hypocrite qui, foulant aux pieds tous les sentiments du cœur et les traditions de la piété catholique de l'Orient et de l'Occident, a tenté de mettre en doute la vérité de cette touchante Station de la Voie douloureuse qui marque le lieu de la rencontre du fils et de la mère. La secte impure n'oserait nier la présence de Marie au pied de la Croix : l'Evangile est trop formel ; mais plutôt que de rendre hommage à l'amour maternel le plus tendre et le plus dévoué qui fut jamais, elle préfère donner à entendre que lorsque les filles de Jérusalem se montraient sans crainte sur les pas du Sauveur, Marie se rendait au Calvaire par des chemins détournés.

Notre cœur filial rendra plus de justice à la femme forte par excellence. Qui pourrait dire quelle douleur et quel amour exprimèrent ses regards, lorsqu'ils rencontrèrent ceux de son nls chargé de sa croix? dire aussi quelle tendresse et quelle résignation répondirent de la part de Jésus à ce salut d'une mère éplorée: avec quelle affection empressée et respectueuse Madeleine et les autres saintes femmes soutinrent dans leurs bras celle qui avait encore à monter le Calvaire, à recevoir le dernier soupir de ce fils de sa tendresse? Le chemin est long encore delà quatrième Station de la Voie douloureuse à la dixième, et s'il fut arrosé du sang du Rédempteur, il fut baigné aussi des larmes de sa mère.

Jésus et Marie sont arrivés au sommet de cette colline qui doit servir d'autel pour le plus auguste et le plus terrible des sacrifices ; mais le décret divin ne permet pas encore à la mère d'approcher de son fils. Quand la victime sera prête, celle qui doit l'offrir s'avancera. En attendant ce moment solennel, quelles secousses au cœur de Marie, à chaque coup du marteau impitoyable qui cloue au gibet les membres délicats de son Jésus! Et quand enfin il lui est donné de s'approcher avec Jean le bien-aimé qui a répare sa fuite honteuse, avec l'inconsolable Madeleine et ses compagnes, quelles mortelles défaillances éprouve le cœur de cette mère qui, levant les yeux, aperçoit à travers ses pleurs le corps déchiré de son fils, étendu violemment sur le gibet, son visage couvert de sang et souillé d'infâmes crachats, sa tête couronnée d'un diadème d'épines !

Voilà donc ce Roi d'Israël dont l'Ange lui avait prophétisé les grandeurs, ce fils de sa virginité, celui qu'elle'^a aimé à la fois comme son Dieu et comme le fruit béni de son sein! C'est pour les hommes, plus encore que pour elle, qu'elle i'a conçu, qu'elle l'a enfanté, qu'elle i'a nourri; et les hommes l'ont mis dans cet état! Encore si, par un de ces prodiges qui sont au pouvoir de son Père céleste, il pouvait être rendu à l'amour de sa mère ; si cette justice souveraine envers laquelle il a daigné acquitter toutes nos obligations voulait'^se contenter de ce qu'il a souff"ert ! Mais non, il faut qu'il meure, qu'il exhale son âme au milieu de la plus cruelle agonie.

recevoir le dernier adieu de son fils: il va se séparer d'elle, et dans quelques instants elle n'aura plus de ce fils tant chéri qu'un corps inanime et couvert de plaies. Mais cédons ici la parole au dévot saint Bernard, dont l'Eglise emprunte aujourd'hui le langage dans l'Office des Matines: « O mère, s'écrie-t-il, en considérant la violence de la douleur qui a traversé votre âme, nous vous proclamons plus que martyre; car la compassion dont vous avez été saisie pour votre fils a surpassé toutes les souffrances que peut endurer le corps. N'a-t-elle pas été plus pénétrante qu'un glaive pour votre âme, cette parole : Femme, voilà votre fils? Echange cruel! en place de Jésus, vous recevez Jean; en place du Seigneur, le serviteur; en place du maître, le disciple; en place du Fils de Dieu, le fils de Zébédée; un homme enfin, en place d'un Dieu! Comment votre âme si tendre n'en, serait-elle pas traversée, quand nos cœurs à nous, nos cœurs de fer et de bronze, se sentent déchirés au seul souvenir de ce que le vôtre dut alors souffrir? Ne soyez donc pas surpris, mes frères, d'entendre dire que Marie a été martyre dans son âme. Il ne peut y avoir à s'en étonner que celui qui aurait oublié que saint Paul compte entre les plus grands crimes des Gentils d'avoir été sans affection. Un tel défaut est loin du cœur de Marie ; qu'il soit loin aussi du cœur de ceux qui l'honorent 1 ! »

Au milieu des clameurs et des insultes qui montent jusqu'à son fils élevé sur la Croix

dans les airs, Marie entend descendre vers elle cette parole mourante qui lui apprend qu'elle n'aura plus d'autre tils sur la terre qu'un fils d'adoption. Les joies maternelles de Bethléhem et de Nazareth, joies si pures et si souvent troublées par Tinquiétude, sont refoulées dans son cœur et s'y cnangent en amertumes. Elle fut la mère d'un Dieii, et son fils lui est enlevé par les hommes ! Elle élève une dernière fois ses regards vers le bien-aimé de sa tendresse; elle le roit en proie à une soif brûlante, et elle ne peut le soulager. Elle contemple son regard qui s'éteint, sa tète qui s'affaisse sur sa poitrine : tout est consommé. Marie ne s'éloigne pas de l'arbre de douleur, à l'ombre duquel l'amour maternel l'a retenue jusqu'ici: et cependant quelles cruelles émotions l'y attendent encore ! Un soldat vient sous ses yeux traverser d'un coup de lance la poitrine de son fils expiré. « Ah ! dit encore saint Bernard, c'est votre cœur, ô mère, qui est transpercé par le fer de cette lance, bien plus que celui de votre fils qui a déjà rendu son dernier soupir. Son âme n'est plus là; mais c'est la vôtre qui ne s'en peut détacher ^ » L'invincible mère persiste à la garde des restes sacrés de son fils. Ses yeux le voient détacher de la Croix; et lorsque enfin les pieux amis de Jésus, avec tout le respect qu'ils doivent au fils et à la mère, le lui rendent tel que la mort le lui a fait, elle le reçoit sur ses genoux maternels, sur ses genoux qui autrefois furent le trône où il reçut les hommages des princes de l'Orient. Qui comp^

tera les soupirs et les sanglots de cette mère pressant sur son cœur la dépouille inanimée du plus cher des fils ? Qui comptera aussi les blessures dont le corps de la victime universelle est couvert ?

Mais l'heure avance, le soleil descend de plus en plus au couchant ; il faut se hâter de renfermer dans le sépulcre le corps de celui qui est l'auteur de la vie. La mère de Jésus rassemble toute l'énergie de son amour dans un dernier baiser, et oppressée d'une douleur immense comme la mer, elle livre ce corps adorable à ceux qui doivent, après l'avoir embaumé, l'étendre sur la pierre du tombeau. Le sépulcre se ferme ; et Marie, accompagnée de Jean, son fils adoptif, et de Madeleine, suivie des deux disciples qui ont présidé aux funérailles, et des autres saintes femmes, rentre désolée dans la cité maudite.

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