L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 37)
Ne verrons-nous dans tout ceci qu'une scène de deuil, que le spectacle lamentable des souffrances qu'a endurées la mère de Jésus, près de la Croix de son fils ? Dieu n'avait-il pas une intention en la faisant assister en personne à une si désolante scène ? Pourquoi ne l'a-t-il pas enlevée de ce monde, comme Joseph, avant le jour où la mort de Jésus devait causer à son cœur maternel une affliction qui surpasse toutes celles qu'ont ressenties toutes les mères, depuis l'origine du monde ? Dieu ne l'a pas fait, parce que la nouvelle Eve avait un rôle à remplir au pied de l'arbre de la Croix. De même que le Père céleste attendit son consentement avant d'envoyer le Verbe éternel sur cette terre, de même aussi l'obéissance et
le dévouement de Marie furent requis pour l'immolation du Rédempteur. N'était-il pas le bien le plus cher de cette mère incomparable, ce nls qu'elle n'avait conçu qu'après avoir acquiescé à l'offre divine ? Le ciel ne devait pas le lui enlever, sans qu'elle le donnât elle-même.
Quelle lutte terrible eut lieu alors dans ce cœur si aimant ! L'injustice, la cruauté des hommes lui ravissent son fils ; comment elle, sa mère, peut-elle ratifier, par un consentement, la mort de celui qu'elle aime d'un double amour, comme son fils et comme son Dieu ? D'un autre côté, si Jésus n'est pas immolé, le genre humain demeure la proie de Satan, le péché n'est pas réparé, et c'est en vain qu'elle est devenue mère d'un Dieu. Ses honneurs et ses joies sont pour elle seule ; et elle nous abandonne à notre triste sort. Que fera donc la Vierge de Nazareth, celle dont le cœur est si grand, cette créature toujours pure, dont les affections ne furent jamais entachées de l'égoïsme qui se glisse si aisément dans les âmes où a régné la faute originelle ? Marie, par dévouement pour les hommes, s'unissant au désir de son fils qui ne respire que leur salut, Marie triomphe d'elle-même ; elle dit une seconde fois cette solennelle parole : Fiat, et consent à l'immolation de son fils. La justice de Dieu ne le lui ravit pas ; c'est elle qui le cède ; mais en retour elle est élevée à un degré de grandeur que son humilité n'eût jamais pu concevoir. Une ineffable union s'établit entre l'offrande du Verbe incarné et celle de Marie ; le sang divin et les larmes de la mère coulent
Comprenez maintenant la conduite de cette Mère de douleurs, et le courage qui l'anime. Bien différente de cette autre mère dont parle l'Ecriture, l'infortunée Agar, qui, après avoir en vain cherché à étancher la soif d'Ismaël haletant sous le soleil du désert, s'éloigne pour ne pas voir mourir son fils ; Marie, ayant entendu que le sien est condamné a mort, se lève, court sur ses traces jusqu'à ce qu'elle l'ait rencontré, et l'accompagne au lieu où il doit expirer. Et quelle est son attitude au pied de la Croix ae ce fils ? Y paraît-elle défaillante et abattue ? La douleur inouïe qui l'oppresse l'a-t-elle renversée par terre, ou entre les bras de ceux <^ui l'entourent ? Non ; le saint Evangile repond d'un seul mot à ces questions : « Marie était debout (stabat) près de la Croix. » Le sacrificateur se tient debout à l'autel ; pour offrir un sacrifice tel que le sien, Marie devait garder la même attitude. Saint Ambroise, dont l'âme tendre et la profonde intelligence des mystères nous ont transmis de si précieux traits sur le caractère de Marie, exprime tout dans ces quelques mots :« Elle se tenait debout en face de la Croix, contemplant de ses regards maternels les blessures de son fils, attendant, non la mort de ce cher fils, mais le saliit du monde i. »
Ainsi, cette Mère de douleurs, dans un pareil moment, loin de nous maudire, nous
aimait, sacrifiait à notre salut jusqu'aux souvenirs de ces heures de bonheur qu'elle avait goûtées dans son fils. Malgré les cris de son cœur maternel, elle le rendait à son Père comme un dépôt confié. Le glaive pénétrait toujours plus avant dans son ame ; mais nous étions sauvés ; et bien qu'elle ne fût qu'une pure créature, elle coopérait, avec son fils, à notre salut. Devons-nous être étonnés, après cela, que Jésus choisisse ce moment même pour l'établir la Mère des hommes, en la personne de Jean qui nous représentait tous ? Jamais encore le Cœur de Marie ne s'était autant ouvert en notre faveur. Qu'elle soit donc désormais, cette nouvelle Eve, la véritable « Mère des vivants )). Le glaive, en traversant son Cœur immaculé, nous en a frayé l'entrée. Dans le temps et dans l'éternité, Marie étendra jusqu'à nous l'amour qu'elle porte à son fils ; car elle vient de lui entendre dire que, nous aussi désormais, nous sommes à elle. Pour nous avoir rachetés, il est notre Seigneur ; pour avoir si généreusement coopéré à notre rachat, elle est notre Dame.
Dans cette confiance, ô Mère affligée, nous venons aujourd'hui vous rendre, avec la sainte Eglise, notre filial hommage. Jésus, le fruit de vos entrailles, fut enfanté par vous sans douleur ; nous, vos enfants d'adoption, nous sommes entrés dans votre cœur par le çlaive. Aimez-nous cependant, ô Marie, coredemptrice des hommes ! Et comment ne compterions-nous pas sur l'amour de votre cœur si généreux, lorsque nous savons que, pour notre salut, vous vous êtes unie au
sacrifice de votre Jésus ? Quelles preuves ne nous avez-vous pas constamment données de votre maternelle tendresse, ô vous qui êtes la Reine de miséricorde, le refuge des pécheurs, l'avocate infatigable de toutes nos misères ? Daignez, ô Mère, veiller sur nous en ces jours. Donnez-nous de sentir et de goûter la douloureuse Passion de votre fils. C'est sous vos yeux qu'elle s'est accomplie ; vous y avez pris une part sublime. Faitesnous-en pénétrer tous les mystères, afin que nos âmes, rachetées du sang de votre fils et arrosées de vos larmes, se convertissent enfin au Seigneur, et persévèrent désormais dans son service.
Offrons maintenant à Marie la touchante Complainte par laquelle l'Eglise aujourd'hui s'unit à ses douleurs.
DEBOUT au pied de la Croix I à laquelle son fils était suspendu, la Mère des douleurs pleurait.
Son âme , en proie aux gémissements et à la désolation, fut alors transpercée d'un glaive.
Oh ! qu'elle fut triste et affligée , cette Mère bénie d'un fils unique t
Cujus animam gementem, Contristatam, et dolentem, Pertransivit gladius.
O (^uam tristis et afflicta Fuit illa benedicta Mater unigeniti !
Quis non posset contristari, Christi Matrem contemplari, Dolentem cum filio ?
Pro peccatis suas gentis Vidit Jesum in tormentis, Et flagellis subditum.
Vidit suum dulcem natum Moriendo desolatum, Dum emisit spiritum.
Eia, Mater, fons amoris, Me sentire vim doloris Fac, ut tecum lugeam.j
Sancta Mater , istud agas, Crucifixi fige plagas Cordi meo valide.
Qui pourrait retenir ses larmes, en voyant la Mère du Christ en proie à cet exccs de douleur ?
Qui pourrait contempler, sans une tristesse profonde, cette Mère du Sauveur souffrant avec son fils ?
Elle avait sous les yeux Jésus livré aux tourments, déchiré de coups de fouets, pour les péchés de ses frères.
Elle voyait ce tendre fils mourant, et sans consolation, jusqu'au dernier soupir.
O Mère, ô source d'amour, faites que je sente votre douleur , que je pleure avec vous.
Faites que mon cœur aime avec ardeur le Christ mon Dieu, et ne songe qu'à lui plaire.
Mère sainte , imprimez profondément dans mon cœur les plaies du Crucifié.
Dcnnez-moi part aux douleurs que votre fils a daigné endurer pour moi.
Faites que je pleure de compassion avec vous , que je compatisse à votre Crucifié, tous les jours de ma vie.
Mon désir est de demeurer avec vous j^rès de la Croix, et de m'associer pour toujours à votre deuil.
Vierge, la plus noble des vierges, ne me soyez pas sévère ; laissez-moi pleurer avec vous.