L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 39)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

et prirent part au repas. Pendant que les amis du Sauveur se serraient ainsi autour de lui dans ce village de Béthanie, situé à deux mille pas de Jérusalem, le ciel devenait plus sombre au-dessus de la ville infidèle. Jésus doit cependant demain y faire une apparition ; mais ses disciples l'ignorent encore. Le cœur de Marie est en proie à toutes les tristesses ; Madeleine est absorbée dans des pensées de deuil ; tout annonce que le fatal dénoûment est près d'éclater.

L'Eglise a cependant réservé le passage de l'Evangile de saint Jean qui raconte les faits de cette journée pour la Messe de Lundi prochain. La raison de cette particularité est cjue, jusqu'au xii* siècle, il n'y avait pas aujourd'hui de Station à Rome. Le Pape préludait par une journée de vacation aux fatigues de la grande Semaine, dont les solennelles fonctions doivent commencer dès demain. Maiss'il ne présidait pas l'assemblée des fidèles, il ne laissait pas d'accomplir en ce jour deux prescriptions traditionnelles qui ava*ient leur importance dans les usages liturgiques de l'Eglise romaine.

Dans le cours de l'année, le Pape avait coutume d'envoyer, chaque dimanche, une portion de la sainte Eucharistie consacrée par lui à chacun des prêtres qui desservaient les Titres presbytéraux, ou églises paroissiales de la ville. Cet envoi, ou plutôt cette distribution, avait lieu dès aujourd'hui pour toute la Semaine sainte, peut-être parce que la fonction de demain n'aurait pas permis de l'effectuer aisément. Les anciens monuments

liturgiques de Rome nous apprennent que la remise du pain sacré se faisait, en ce jour, dans le Consistoire de Latran ; le bicnneureux Cardinal Tommasi et Benoît XIV inclinent à croire que les cvêques des Eglises suburbicaires y avaient part. On a d'autres preuves, par Fantiquité, que les Evoques s'en\oyaient quelquefois mutuellement la sainte Eucharistie, en signe de la communion qui les unissait. Quant aux prêtres préposés aux Titres prcsbytéraux de la ville, auxquels était remise chaque semaine une portion de l'Eucharistie consacrée par le Pape, ils s'en servaient à l'autel, en mettant une parcelle de ce pain sacré dans le calice, avant de communier.

L'autre usage de ce jour consistait en une aumône générale à laquelle le Pape présidait, et qui sans doute était destinée par son abondance à suppréer à celle qui ne pouvait avoir 'ieu dans la Semaine sainte, trop remplie parles offices divins et les autres cérémonies. Les liturgistes du moyen âge montrent avec une pieuse complaisance la touchante relation qui existe entre le Pontife Romain exerçant en personne les œuvres de miséricorde envers les pauvres, et Marie-Madeleine embaumant de ses parfums, aujourd'hui même, les pieds du Sauveur.

Postérieurement au xii* siècle, on a établi une Station en ce jour ; elle a lieu dans l'E- glise Saint-Jean devant la Porte Latine. Cette antique basilique s'élève près du lieu où le Disciple bien-aimé fut, par ordre de Domitien, plongé dans une chaudière d'huile bouillante.

à prions, Seigneur, que le peuple qui vous est consacré s'avance avec ardeur dans la piété, afin que, étant instruit par les actes de la religion, il devienne toujours plus agréable à votre Majesté, et mérite ainsi de recevoir vos dons avec plus d'abondance. Par Jésus-Christ notre Seigneur. Amen.

PROFiciAT, quaesumus Domine, plebs tibi dicata piae devotionis afFectu : ut sacris actionibus erudita, quanto majestati tuae fit gratior, tanto donis potioribus augeatur. Per Christum Dominum nostrum. Amen.

EN ces jours-là, les Juifs impies se dirent entre eux : Venez, formons des desseins contre le Juste ; car nous ne manquerons point de prêtres qui nous enseignent la Loi, ni de sages qui nous donnent leurs conseils, ni de prophètes qui nous annoncent la parole. Venez donc, et perçons-le des traits de notre langue, et n'ayons aucun égard à tous ses discours. Seigneur, jetez les yeux sur moi, et écoutez la voix de mes adversaires. Est-ce ainsi que l'on rend le mal pour le bien, et qu'ils creusent une fosse pour m'y faire tomber ? Souvenez-vous que je me suis présenté devant vous pour vous prier de leur faire grâce et pour détourner votre indignation de dessus eux.

IN diebus illis : Dixerunt impii Judasi ad invicem : Venite, et cogitemus contra Justum cogitationes : non enim peribit Lex a sacerdote, neque consilium a sapiente, nec sermo a propheta: venite, et percutiamus eum iingua, et non attendamus ad universos sermones ejus. Attende, Domine, ad me ; et audi vocem adversariorum meorum. Numquid redditur pro bono malum, quia foderunt foveam animas meae ? Recordare quod steterim in conspectu tuo, ut loquerer pro eis bonum, et averterem indignationem tuam ab eis. Propterea da filios

eorum in famem, et dcduc eos in manus gladii ; fiant uxores eorum abîf^ que liberis, et viduae : et viri earum interficianlur morte: juvenes eorum confodiantur gladio in praelio. Audiatur clamer de domibus eorum : adduces enim super eos latronem repente : quia foderunt foveam ut capcrent me, et laqueos abscondcrunt pedibus meis. Tu autem, Domine, scis omne consilium eorum adversum me in mortem : ne propitieris iniquitati eorum, et peccatum «orum a facie tua non deleatur: fiant corruentes in conspectu tuo. in tempore furoris tui abutere eis, Domine Deus noster.

C'est pourquoi, abandonnez leurs enfants à la famine, et livrez-les au fil de l'épéc; que leurs épouses perdent leurs enfants et devienncn*. veuves; que leurs maris périssent de mort violente ; quj leurs jeunes gens soient percés du glaive dans le combat. Que leurs maisons retentissent de cris; car vous ferez fondre sur eux un ennemi terrible et imprévu; parce qu'ils ont creusé une fosse pour m'y faire tomber, ee qu'ils ont tendu secrètement un filet sous mes pieds. Maist vous, Seigneur, vous connaissez tous les desseins de mort qu'ils ont formés contre moi. Ne leur pardonnez pas leur iniquité ; et que leur péché ne s'efface jamais de devant vos yeux. Qu'ils tombent tout d'un coup en votre présence; et exterminez-les au jour de votre fureur , ô Seigneur notre Dieu !

On ne lit pas sans frémir ces efFra^^'ants anathèmes que Jérémie, figure de JésusChrist, adresse aux Juifs, ses persécuteurs. Cette prédiction, qui s'accomplit à la lettre lors de la première ruine de Jérusalem par les Assyriens, reçut une confirmation plus terrible encore, à la seconde visite de la colère de Dieu sur cette ville maudite. Ce n'était plus seulement Jérémie, un prophète, que les Juifs avaient poursuivi de leur haine et de leurs, indignes traitements; c'était le

Fils même de Dieu qu'ils avaient rejeté et crucifié C'est à leur Messie tant attendu

e n'était pas seulement Jérémie « qui avait prié le Seigneur de leur faire grâce et de détourner de dessus eux son indignation » ; THomme-Dieu lui-même avait intercédé constamment en leur faveur; et si enfin il les abandonnait à la justice divine, c'était après avoir épuisé toutes les voies de la miséricorde et du pardon. Mais tant d'amour avait été stérile ; et ce peuple ingrat, toujours plus irrité contre son bienfaiteur, s'écriait dans les transports de sa haine: <( Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » Quel affreux arrêt Juda portait contre lui-même, en formant son épouvantable souhait ! Dieu l'entendit et s'en souvint. Le pécheur, hélas ! qui connaît Jésus-Christ et le prix de son sang, et qui répand de nouveau à plaisir ce sang précieux, ne s'exposet-il pas aux rigueurs de cette même justice qui se montra si terrible envers Juda? Tremblons et prions; implorons la miséricorde divine en faveur de tant d'aveugles volontaires, de cœurs endurcis, qui courent à leur perte ; et par nos instances adressées au Cœur miséricordieux de notre commun Rédempteur, obtenons que l'arrêt qu'ils ont mérité soit révoqué et se change en une sentence de pardon.

ÏN illo tempore : Cogitaverunt principes saLe Samedi de U Semaine

cerdotum, ut et Lazarum interficerent : .quia multi propter illum ahibant ex Judaeis, et credebant in Jesum. In crastinum autem turba multa, quae vencral ad diem fcstum, cum audissent quia venit Jésus Jerosolymam, acccperunt ramos palmarum, et processerunt obviam ei, et clamabant : Hosanna : benedictus qui v«nit in nomine Domini, Rex Israël. Et invenit Jésus asellum, et sedit super eum, sicut scriptum est : Noli timere, filia Sion : ecce Rex tuus venit sedens super puUum asinas . Haec non cognoverunt discipuli ejus primum : sed quando glorificatus est Jésus, tune recordati sunt quia hase erant scripta de eo : et hœc fecerunt ei.

Testimonium ergo perhibebat turba, qu£e erat cum eo quando Lazarum vocavit de monumento, et suscitavit eum a mortuis. Propterea et obviam venit ei turba : quia audierunt eum fecisse hoc signum. Pharisaei ergo dixerunt ad semetipsos : Videtis quia nihil proficimus ? Ecce mundus totus post cum abiit. Erant autem

de faire mourir Lazare, parce que beaucoup d'entre les Juifs se retiraient d'eux à cause de lui, et croyaient en Jésus. Le lendemain, une foule nombreuse qui était venue pour le jour de la fête, avant appris que Jésus venait a Jérusalem, ils prirent des rameaux de palmiers, et allèrent au-devant de lui, criant : Hosanna ! béni soit le Roi d'Israël qui vient au nom du Seigneur! Et Jésus ayant trouvé un ânon, il monta dessus, selon ce qui est écrit : Ne crains point, fille de Sion; voici ton Roi qui vient monté sur le petit de l'ânesse. Ses disciples ne comprirent point ceci tout d'abord: mais quand Jésus fut entré dans sa gloire, alors ils se souvinrent que ces choses étaient écrites de lui, et qu'ils les avaient accomplies.

Or la foule qui l'accompagnait lorsqu'il rappela Lazare du tombeau et le ressuscita d'entre les morts, rendait témoignage de lui ; c'est pourquoi une grande multitude vint au-devant de lui, ayant appris qu'il avait fait ce prodige. Alors les Pharisiens se dirent entre eux: Vous voyez que nous n'y gagnons rien; voilà que tout le monde va à lui. Or il y avait plusieurs Gentils, de ceux qui

étaient venus pour adorer au jour de la fête. Ils s'approchèrent de Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et lui firent cette prière: Seigneur, nous voudrions voir Jésus. Philippe le vint dire à André ; puis André et Philippe le dirent à Jésus.

Jésus leur répondit : L'heure est venue où le Fils de l'homme doit être glorifié. En vérité, en vérité, je vous le dis : Si le grain de froment tombant sur la terre ne meurt, il demeure seul; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie, la perdra ; et qui hait sa vie en ce monde, la conserve pour la vie éternelle. Si quelqu'un me sert, qu'il me suive; et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. Maintenant mon âme est troublée; et que dirai-je ? Père, sauvez-moi de cette heure ; mais c'est pour cela que je suis venu en cette heure. Père, glorifiez votre Nom. Et une voix vint du ciel, et dit: Je l'ai glorifié, et je le glorifierai encore. La foule qui était là et qui entendait, disait que c'était un coup de tonnerre; d'autres disaiec-t : Un Ange lui a parlé.

quidam Gentiles ex his, qui ascenderant ut adorarent in die festo. Hi ergo accesserunt ad Philippum, qui erat a Bethsaida Galilaeae, et rogabant eum, dicentes : Domine, volumus Jesum videre. Venit Philippus, et dicit Andreae : Andréas rursum et Philippus dixerunt Jesu.

Jésus autem respondit eis, dicens : Venit hora, ut clarificetur Filius hominis. Amen, amen dico vobis, nisi granum frumenti cadens in terram, mortuum fuerit, ipsum solum manet. Si autem mortuum fuerit, multum fructum affert. Qui amat animam suam, perdet eam : et qui odit animam suam in hoc mundo, in vitam aeternam cu5toditeam. Si quis mihi ministrat, me sequatur : et ubi sum ego , illic et minister meus erit. Si quis mihi ministraverit, honorificabit eum Pater meus. Nunc anima mea turbata est. Et quid dicam ? Pater, salvifica me ex hac hora. Sed propterea veni in horam hanc. Pater, clarifica Nomen tuum. Venit ergo vox de cœlo : Et clanficavi, et iterum clarificabo. Turba ergo, quae «tabat et

Respondit Jésus, et dixit : Non proptcr me haec vox venit , sed propter 'OS. Nunc judicium est mundi : nunc princeps hujus mundi ejicietur foras. Et ego si exaltatus fuero a terra, omnia traham ad meipsum (hoc autem dicebat, significans qua morte esset moriturus). Respondit ei turba : Nos audivimus ex Lege, quia Christus manet in aeternum : et quomodo tu dicis : Oportet exaltari Filium hominis ?Quis est iste Filius hominis ? Dixitergo eis Jésus : Adhuc modicum lumen in vobis est. Ambulate dum lucem habetis, ut non vos tenebrae comprehendant : et qui ambulat in tenebris , nescit quo vadat. Dum lucem habetis, crédite in lucem, ut filii lucis sitis. Haec locutus est Jésus : et abiit, et abscondit se ab eis.

Jésus répondit : Ce n'est pas pour moi que cette voix a retenti, mais pour vous. C'est maintenant le jugement du monde ; maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors. Et moi, quand je serai élevé de terre, j attirerai tout à moi. Il disait cela, indiquant de quelle mort il devait mourir. Le peuple lui dit : Nous avons appris de la Loi que le Christ demeure éternellement : comment dites-vous : 11^ faut que le Fils de l'homme soit élevé en haut ? Qui est ce Fils de l'homme ? Jésus leur dit : La lumière est encore pour un peu de temps au milieu de vous. Marchez pendant que vous avez la lumière, de peur que les ténèbres ne vous surprennent. Celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va. Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin que vous soyez enfants de lumière. Jésus dit ces choses : puis il se retira, et se cacha d'eux.

Les ennemis du Sauveur sont arrivés à ce degré de fureur qui fait perdre le sens. Lazare ressuscité est devant leurs yeux; et au lieu de reconnaître en lui la preuve incontestable de la mission divine de Jésus, et de se rendre enfin à l'évidence, ils songent à faire périr ce témoin ^jrécusable, comme si Jésus, qui Ta

ressuscité une fois, ne pouvait pas de nouveau lui rendre la vie. La réception triomphale que le peuple fait au Sauveur dans Jérusalem, et dont la commémoration fera l'objet de la solennité de demain, vient encore accroître leur dépit et leur haine. « Nous n'y gagnons rien, disent-ils; tout le monde va après lui. » Hélas! cette ovation d'un moment sera promptement suivie d'un de ces retours auxquels le peuple n'est que trop sujet. En attendant, voici jusqu'à des Gentils qui se présentent pour voir Jésus. C'est l'annonce du prochain accomplissement de la prophétie du Sauveur: « Le royaume des cieux vous sera enlevé, pour être donné à un peuple qui en produira les fruits 1 ». C'est alors que « le Fils de l'homme sera glorifié », que toutes les nations protesteront, par leur humble hommage au Crucifié, contre l'affreux aveuglement des Juifs. Mais auparavant il faut que le divin « Froment soit jeté en terre, qu'il y meure»; puis viendra le temps de la récolte, et l'humble grain rendra cent pour un. Jésus cependant éprouve dans son humanité un moment de trouble à la pensée de cette mort. Ce n'est pas encore l'agonie du jardin; mais un frisson l'a saisi. Ecoutons ce cri: « -Père! sauvez-moi de cette heure». Chrétiens, c'est notre Dieu qui s'émeut de crainte, en prévoyant ce qu'il aura bientôt à souffrir pour nous. Il demande d'échapper à cette destinée qu'il a prévue, qu'il a voulue. « Mais, ajoute-t-il, c'est pour cela que je suis venu ; ô Père, glorifiez votre Nom. » Son

cœur est calme maintenant, il accepte de nouveau les dures conditions de notre salut. Entendez aussi cette parole de triomphe. Par la vertu du sacrifice qui va s'offrir, Satan sera détrôné ; <c ce prince du monde va être jeté dehors. » Mais la défaite de Satan n'est pas l'unique fruit de l'immolation de notre Sauveur ; l'homme, cet être terrestre et dépravé, va quitter la terre et s'élever jusqu'au ciel. Le Fils de Dieu, comme un aimant céleste, l'attirera désormais à soi. « Quand je serai élevé de terre, dit-il, quand je serai attaché à ma croix, j'attirerai tout à moi. » Il ne pense plus à ses souffrances, à cette mort terrible qui tout à l'heure l'effrayait ; il ne voit plus que la ruine de notre implacable ennemi, que notre salut et notre glorification par sa croix. Nous avons dans ces paroles le cœur tout entier de notre Rédempteur ; si nous les méditons, elles suffisent à elles seules pour disposer nos âmes à goûter les mystères ineffables dont est rernplie la grande Semaine qui s'ouvre demain.

HUMILIATE capita ves- 1 | tumiliez vos têtes devant tra Dec. il Dieu.

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