L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 41)

Dom Prosper Guéranger · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — L'Année liturgique t. 6, éd. 1911 (OCR) · 150 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Là c'est l'amour lui-même, qui ne consent pas à demeurer caché dans sa poitrine.

Là il est cloué au bois ; et le sang de ses blessures est notre breuvage.

C'est la Croix qui nous nourrit par le Fruit qu'elle a porte.

Tandem ad hoc trahitur Finalis scntentia : Quod nemo consequitur linam sine alia.

Qui Crucem elegerit, Nec sic Matrem deserit : Cum ad Crucem venerit, Matrem ibi poterit Stantem invenire.

Nec qui Matrem eligit, Crucem prorsus abigit : Si modum intelligit Quo per Matrem contigit Gladium transire.

Fili Matris unice, Matriscrucifixae, Nos de Cruce respice, Fili crucifixe.

Fructus o vivifice, Fructus ligni vitae, Nos teipso refice, Nobis da frui te.

J'arrive donc à cette conclusion , que nul ne saurait jouir de l'une, sans jouir en même temps de l'autre.

Celui qui choisit la Croix ne quitte pas pour cela la Mère : dès c^u'il arrive à la Croix, la Mère s'offre à ses regards, debout au pied de cet Arbre.

Celui qui choisit la Mère ne s'éloigne pas non plus de la Croix ; car c'est au pied de la Croix que le glaive a transpercé le cœur de la Mère.

Fils unique d'une Mère crucifiée, du haut de la Croix, regardez-nous.

Fruit vivifiant , fruit de l'Arbre de vie , nourrisseznous et donnez-nous de jouir enfin de vous.

Aujourd'hui, si vous entendez la voix du Seineur , n'endurcissez pas vos cœurs.

ODIE si vocem Domini audieritis, nolite obdurare corda vestra.

ES le matin de cette journée, Jésus laissant à Béthanie Marie sa mère, les deux sœurs Marthe et Marie-Madeleine avec Lazare, se dirige vers Jérusalem, __^ dans la compagnie de ses disciples.i^a Mère des douleurs 'frémit envoyant son fils se rapprocher ainsi de ses ennemis, qui ne songent qu'à répandre son sang; cependant ce n'est pas la mort que Jésus va chercher aujourd'hui à Jérusalem : c'est le triomphe. Il faut que le Messie, avant d'être attaché à la Croix, ait été proclamé Roi dans Jérusalem par le peuple ; qu'en face des aigles romaines, sous les yeux des Pontifes et des Pharisiens muets de rage et de stupeur, la voix des enfants, se mêlant aux acclama234 Le Dimanche des Rameaux.

tions de la cité, fasse retentir la louange au fils de David.

Le prophète Zacharie avait prédit cette ovation préparée de toute éternité pour le Fils de l'homme, à la veille de ses humiliations: « Tressaille d'allégresse, fille de Sion, avait-il dit; livre-toi aux transports de la joie, fille de Jérusalem; voici ton Roi qui vient vers toi; il est le Juste et le Sauveur. Il est pauvre, et il s'avance monté sur l'ânesse et sur le petit de l'ânesse i. » Jésus, voyant que l'heure de l'accomplissement de cet oracle était venue, détache deux de ses disciples, et leur ordonne de lui amener une ânesse et un ânon qu'ils trouveront à quelque distance. Le Sauveur était déjà arrive à Bethphagé, sur le mont des Oliviers. Les deux disciples s'empressent de remplir la commission de leur maître; et bientôt l'ânesse et l'ânon sont amenés aux pieds du Sauveur.

Les saints Pères nous ont donné la clef du mystère de ces deux animaux. L'ânesse figure le peuple juif qui, dès longtemps, avait été placé sous le joug de la Loi ; « l'ânon sur lequel, dit l'Evangile, aucun homme n'était encore monté ^ », représente lagentilité, que nul n'avait domptée jusqu'alors. Le sort de ces deux peuples se décidera d'ici â quelques jours. Pour avoir repoussé le Messie, le peuple juif sera délaissé ; en sa place Dieu adoptera les nations qui, de sauvages qu'elles étaient, deviendront dociles et fidèles.

l'ânon ; alors Jésus, pour accomplir la figure prophétique, monte sur cet animal -, et se

\n même temps le bruit se répand dans Jérusalem que Jésus approche. Par un mouvement de l'Esprit divin, la multitude de Juifs qui s'était reunie de toutes parts dans la cité sainte pour y célébrer la fête de Pâques, sort à sa rencontre, portant des palmes et faisant retentir l'air d'acclamations. Le cortège qui accompagnait Jésus depuis Béthanie se confond avec cette foule que l'enthousiasme transporte ; les uns étendent leurs vêtements sur la terre qu'il doit fouler, d'autres jettent des branches de palmier sur son passage. Le cri d'Hosannah retentit; et la grande nouvelle dans la cité, c'est que Jésus, fils de David, vient d'y faire son entrée comme Roi. C'est ainsi que Dieu, dans sa puissance sur les cœurs, ménagea un triompne à son Fils au sein même de cette ville qui devait, si peu de temps après, demander à grands cris le sang de ce divin Messie. Cette journée fut un moment de gloire pour Jésus, et la sainte Eglise, comme nous Talions voir tout à l'heure, veut que nous renouvelions chaque année la mémoire de ce triomphe de l'Homme^ Dieu. Dans les temps de la naissance de l'Emmanuel, nous vîmes les Mages arriver du fond de l'Orient, cherchant et demandant à Jérusalem le Roi des Juifs, afin de lui rendre leurs hommages et de lui offrir leurs présents ; aujourd'hui c'est Jérusalem ellemême qui se lève comme un seul homme

pour aller au-devant de lui. Ces deux faits se rapportent au même but ; ils sont une reconnaissance de la royauté de Jésus-Christ : le premier de la part des Gentils, le second de la part des Juifs. Il fallait que le Fils de Dieu, avant de souffrir sa Passion, eût recueilli l'un et l'autre hommage. L'inscription que bientôt Pilate placera au-dessus de la tête du Rédempteur : Jésus de Na^areth^ Roi des Juifs, exprimera l'indispensable caractère du Messie. En vain les ennemis de Jésus feront tous leurs efforts pour faire changer les termes de cet écriteau ; ils n'y réussiront pas. « Ce que j'ai écrit est écrit », répondra le gouverneur romain, dont la main païenne et lâche a déclaré, sans le savoir, l'accomplissement des Prophéties. Israël aujourd'hui proclame Jésus son Roi; Israël bientôt sera dispersé, en punition de sa révolte contre le fils de David; mais Jésus, qu'il a proclamé, demeure Roi à jamais. Ainsi s'accomplissait à la lettre l'oracle de l'Ange parlant à Marie, et lui annonçant les grandeurs du fils qui devait naître d'elle : ({ Le Seigneur lui donnera le trône de David son aïeul, et il régnera sur la maison de Jacob à jamais ^. » Jésus commence aujourd'hui son règne sur la terre ; et si le premier Israël ne doit pas tarder à se soustraire à son sceptre, un nouvel Israël, issu de la portion fidèle de l'ancien, va s'élever, forme de tous les peuples de la terre, et offrir au Christ un empire plus vaste que jamais conquérant ne l'a ambitionné.

Tel est, au milieu du deuil de la Semaine des douleurs, le glorieux mystère de ce jour. La sainte Eglise veut que nos cœurs se soulagent par un moment d'allégresse, et que Jésus aujourd'hui soit salué par nous comme notre Roi. Elle a donc disposé le service divin de cette journée de manière à exprimer à la fois la joie et la tristesse: la joie, en s'unissant aux acclamations dont retentit la cité de David ; la tristesse, en reprenant bientôt le cours de ses gémissements sur les douleurs de son Epoux divin. Toute la fonction est partagée comme en trois actes distincts, dont nous allons successivement expliquer les mystères et les intentions.

La bénédiction des Palmes, ou des Rameaux, comme nous disons en France, est le premier rite qui s'accomplit sous nos yeux; et l'on peut juger de son importance par la solennité que l'Eglise y déploie. On dirait d'abord que le Sacrifice va s'offrir, sans autre intention que de célébrer l'anniversaire de l'entrée de Jésus à Jérusalem. Introït, Collecte, Epître, Graduel, Evangile, Préface même, se succèdent comme pour préparer l'immolation de l'Agneau sans tacne ; mais après le Trisagion : Sanctus ! Sanctusf Sandus ! l'Eglise suspend ces solennelles formules, et son ministre procède à la sanctification de ces mystiques rameaui qui sont devant lui. Les prières employées à leur bénédiction sont éloquentes et remplies d'enseignements. Ces branches d'arbres, objet de la première partie de la fonction, reçoivent par ces oraisons, accompagnées de l'encens et de l'aspersion de l'eau sainte, une vertu qui

les élève à l'ordre surnaturel, et les rend propres à aider à la sanctification de nos aines, et à la protection de nos corps et de nos demeures. Les fidèles doivent tenir respectueusement ces rameaux dans leurs mains durant la procession, et à la Messe durant le chant de la Passion, et les placer avec honneur dans leurs maisons, comme un signe de leur foi, et une espérance dans le secours divin.

Il n'est pas besoin d'expliquer au lecteur que les palmes et les branches d'olivier, qui reçoivent en ce moment la bénédiction de l'Eglise, sont portées en mémoire de celles dont le peuple de Jérusalem honora la marche triompnale du Sauveur; mais il est à propos de dire quelques mots sur l'antiquité de cette coutume. Elle commença de bonne heure en Orient, et probablement, dès la paix de l'Eglise, à Jérusalem. Déjà au iv^ siècle saint Cyrille, Evèque de cette ville, atteste que le palmier qui avait fourni ses branches au peuple qui vint au-devant du Christ existait encore dans la vallée de Cédron ^ ; rien n'était plus naturel que d'en tirer occasion pour instituer une commémoration anniversaire de ce grand événement. Au siècle suivant, on voit cette cérémonie établie, non plus seulement dans les Eglises de l'Orient, mais jusque dans les monastères dont les solitudes de l'Egypte et de la Syrie étaient peuplées. A l'entrée du Carême, beaucoup de saints moines obtenaient de leur abbé la permission de s'enfoncer dans le désert, afin d'y

passer ce temps dans une profonde retraite ; mais ils devaient rentrer au monastère pour le Dimanche des Palmes, comme nous l'apprenons de la Vie de saint Euthymius, écrite par son disciple Cyrille i. En Occident, ce rite ne s'établit pas aussi promptement ; la première trace que l'on en trouve est dans le Sacrarnentaire de saint Grégoire : ce qui donne la fin du vi^ siècle, ou le commencement du VII^ A mesure que la foi pénétrait dans le Nord, il n'était même plus possible de solenniser cette cérémonie dans toute son intégrité, le palmier et l'olivier ne croissant pas dans nos climats. On fut obligé de les remplacer par des branches d'autres arbres; mais l'Eglise ne permet pas de rien changer aux oraisons prescrites pour la bénédiction de ces humbles rameaux, parce que les mystères qui sont exposés dans ces belles prières sont fondés sur l'olivier et la palme du récit évangélique, figurés par nos branches de buis ou de laurier.

Le second rite de cette journée est la Procession célèbre qui fait suite à la bénédiction solennelle des Rameaux. Elle a pour objet de représenter la marche du Sauveur vers Jérusalem et son entrée dans cette ville; et c'est afin que rien ne manque à l'imitation du fait raconté dans le saint Evangile, que les rameaux qui viennent d'être bénits sont portés par tous ceux qui prennent part à cette Procession. Chez les Juifs, tenir en main des branches d'arbres était un signe d'allégresse; et la loi divine sanctionnait pour eux

cet usage. Dieu avait dit au livre du Lcvitique, en établissant la fCte des Tabernacles : (( Le premier jour de la fête, vous tiendrez dans vos mains des fruits pris sur les plus beaux arbres ; vous porterez des rameaux de palmier, des brancnes avec leur feuillage, vous en détacherez des saules du torrent, et vous vous livrerez à la joie, en présence du Seigneur votre Dieu ^ » C'est donc dans l'intention de témoigner leur enthousiasme pour l'arrivée de Jésus dans leurs murs que les habitants de Jérusalem, et jusqu'aux enfants, eurent recours à cette joyeuse démonstration. Nous aussi, allons au-devant de notre Roi, et chantons Hosannah à ce vainqueur de la mort, à ce libérateur de son peuple.

Au moyen âge, en beaucoup d'églises, on portait avec pompe, à cette Procession, le livre des saints Evangiles qui représentait Jésus-Christ dont il contient les paroles. A un lieu marqué et préparé pour une station, la Procession s'arrêtait : le diacre ouvrait alors le livre sacré, et chantait le passage où l'entrée de Jésus dans Jérusalem est racontée. On découvrait ensuite la Croix, qui jusqu'alors était demeurée voilée; tout le clergé venait solennellement lui rendre ses adorations, et chacun déposait à ses pieds un fragment du rameau qu'il tenait à la main. La Procession repartait ensuite précédée de la Croix, qui demeurait alors sans voile, jusqu'à ce que le cortège fût rentré à l'église. En Angleterre et en Normandie, dès le xi^ siècle, on pratiquait un rite qui représentait plus

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