L'Année liturgique — La Passion et la Semaine Sainte (t. 6) (page 50)
Il y a peu de jours, le saint Evangile nous montrait Jésus pleurant sur le tombeau de Lazare; aujourd'hui, nous le voyons répandre de nouvelles larmes sur Jérusalem. A Béthanie, il pleurait, en songeant à la mort du corps, suite et châtiment du péché; mais cette mort n'est pas sans remède. Jésus est « la résurrection et la vie: et celui qui croit en lui ne demeurera pas dans la mort toujours 2 )). Mais l'état de l'infidèle Jérusalem figure la mort de l'âme; et cette mort est sans résurrection, si l'âme ne revient pas à temps
vers l'auteur de la vie. Voilà pourcquoi les larmes que Jésus répand aujourd'hui sont si amères. Au milieu des acclamations qui accueillent son entrée dans la cité de David, son cœur est triste : car il sait que beaucoup (( ne connaîtront pas le temps de leur visite». Consolons le cœur de notre Rédempteur, et soyons-lui une Jérusalem fidèle.
Le divin récit nous apprend que Jésus, aussitôt après son entrée dans la ville, se rendit au Temple, et qu'il en chassa les vendeurs ^ C'était la seconde fois qu'il accomplissait cet acte d'autorité dans la maison de son Père, et nul n'osa lui résister. Les princes des prêtres et les Pharisiens murmurèrent, ils se plaignirent à lui du tumulte qu'avait causé son entrée; mais leur audace était déconcertée. C'est ainsi c^ue, dans la suite des siècles, quand il plaît a Dieu de glorifier, à certaines époques, son Fils et l'Eglise de son Fils, les ennemis de l'an et de l'autre protestent dans la rage de leur cœur; le char triomphal n'en poursuit pas moins sa marche. Mais sitôt que Dieu, dans sa haute sagesse, a résolu de faire succéder des jours de persécution et d'épreuves à ces heures de gloire, ces lâches ennemis se retrouvent, et, plus irrités que jamais, ils ne se donnent point de repos qu'ils n'aient entraîné une partie de ce peuple, qui criait Hosannah au tils de David, à demander qu'on le lui livre et qu'il soit crucifié. Mais Jésus et son Eglise n'en ont pas moins régné; et si leur règne visible semble interrompu, c'est pour repaLe Dimanche des Rameaux. 28^
raître plus tard, jusqu'à ce que, après une succession de gloire et d'ignominies, la royauté de l'Epoux et de l'Epouse soit proclamée éternelle sur les ruines du monde ((qui n'aura pas connu le temps de sa visite ». Nous apprenons de saint Matthieu ^ que le Sauveur alla terminer cette journée à Béthanie. Sa présence dut suspendre les maternelles inquiétudes de Marie et rassurer la pieuse famille de Lazare. Mais dans Jérusalem nul ne se présenta pour offrir l'hospitalité à Jésus; clu moins l'Evangile ne tait aucune mention à ce sujet. Les âmes pieuses qui ont médité la vie de notre Seigneur ont appuyé sur cette considération : Jésus honoré le matin d'un triomphe solennel, et réduit, le soir, à aller chercher la nourriture et le repos hors de la ville qui l'avait accueilli avec tant d'acclam.ations. Dans les monastères de Carmélites de la réforme de sainte Thérèse, il existe un usage touchant qui a pour but d'offrir au Sauveur une réparation pour l'abandon dont il fut l'objet de la part des habitants de Jérusalem. On dresse une table au milieu du réfectoire, et on y sert un repas; après le dîner de la communauté, ce repas offert au Sauveur du monde est distribué aux pauvres qui sont ses membres.
Nous terminerons cette journée en insérant ici quelques strophes d'une Hymne de la Liturgie Grecque, en ce Dimanche des Palmes. Elle a pour auteur le célèbre hymnographe Côme de Jérusalem.
Ul'l in altissimis scdct super Cherulîim Deus, L. numilia respicit, ecce venit in gloria cum potestate, et replebuntur omnia divina laude ipsius. Pax super Israël, et salutare gentibus.
Clamaverunt in laetitia justorum animae : Nunc mundo testamentum noVum disponitur, et aspersione innovatur populus divini sanguinis.
Genu flexo populi et cum discipulis gaudentes, cum pal-mis Hosanna filio David clamabant : Superlaudabilis Domine Deus patrum, benedictus es.
Simplex multitude, adhuc infantilis aetas, ut Deumdecet, te, rex Israël et Angelorum, laudavit : Superlaudabilis Domine Deus pr.trum, benedictus
Juvenem pullumascendens rex tuus Sion adstitit Christus. IrrationabiLE Dieu qui est assis sur les . Chérubins, au pli des cieux, et qui abaisse ses regards sur ce qu'il y a de plus humble, vient aujourd'hui dans la gloire et la puissance; tout est rempli de sa divine grandeur. Paix sur Israël, et salut pour les gentils !
Les âmes des justes s'écrièrent dans l'allégresse : Une nouvelle alliance se prépare aujourd'hui pour le monde; les peuples vont être renouvelés par l'aspersion du sang divin.
Le peuple et les disciples fléchissent les genoux avec joie, et portant des palmes chantent : Hosannah au fils de David : vous êtes digne de toute louange, Seigneur, Dieu de nos pères; vous êtes béni.
La multitude au cœur simple, l'enfance naïve vous ont célébré comme il convient à un Dieu, vous, roi d'Israël et souverain des Anges : Vous êtes digne de toute louange, Seigneur, Dieu de nos pères; vous êtes béni.
Ton roi s'est présenté. 6 Sion ! le Christ monté sur le petit de l'ânesse. Il vient délier le joug de l'erreur grossière qui poussait l'homme à adorer les idoles ; il vient arrêter le cours des passions aveugles qui régnent sur toutes les nations ; tous chanteront maintenant : Œuvres du Seigneur, bénissez-le, et exaltez son nom dans tous les siècles.
Livre- toi à la joie, ô Sion-1 le Christ ton Dieu règne à jamais. Il est doux, et il vient pour sauver, comme il est écrit de lui; il est le juste, notreRédempteurqui s'avance monté sur le petit de l'ânesse. Il brisera l'audace de ceux qui ne veulent pas chanter en ce jour : Œuvres du Seigneur, bénissez-le, et exaltez son nom dans tous les siècles.
L'inique et obstiné Sanhédrin, qui usurpait le Temple sacré, est chassé aujourd'hui ; il avait fait de la maison de prière, de la maison de Dieu, une caverne de voleurs, et refusait son amour au Rédempteur à qui nous chantons : Œuvres du Seigneur, bénissez-le, et exaltez son nom dans tous les siècles.
Le Seigneur Dieu paraît devant nous; faites-lui fête solennelle ; accourez pleins de joie ; chantons le Christ, et portant des palmes, crions
lem enim idolorum errorem solvere , effrenum impetum compescere omnium gentium advenit, ut cantent : Benedicite, opéra, Dominum, et superexaltate in omnia saecula.
Deus tuus regnavit in saBCula Christus. Iste, ut scriptum est, mitis et salvator, justus Redemptor noster venit super pullo equitans, ut audaciam perderet inimicorum non clamantium : Benedicite, opéra, Dominum, et superexaltate in omnia saecula.
Dissipatur sacri Templi iniquum Synedrium contumacium ; orationis enim Dei domum speluncam effecerant latronum, a corde Redemptorem excludentes, cui clamamus : Benedicite, opéra, Dominum, et superexaltate in omnia saecula.
Deus Dominus, et apparuit nobis ; constituite diem solemnem, et exsultantes venite, magnificemus Christum, cum palmis et ramis laudibus clamantes : Benedictus qui venit in nominc I)omini Salvatoris nostri.
Gentes, ut quid fremuistis ? Scriba et sacerdotes, ut quid inania méditât! estis, dicentes : Quis est iste cui pueri cum palmis et ramis laudibus clamant : Benedictus qui venit in nomine Domini Salvatoris nostri ?
Scandala semitas occupantia quid vos ponitis immorigeri ? Veloces pedes vestri ad effundendum sanguinem Domini. Sed resurget ut salvet omnes qui clamant : Benedictus qui venit in nomine Domini Salvatoris nostri.
à sa louange : Béni celui qui vient au nom de Dieu notre Sauveur
Peuple , pourquoi as-tu frémi ? Scribes et prêtres, pourquoi méditez-vous de vains projets .-' Pourquoi dites-vous : Quel est celui devant qui les enfants portant des palmes s'écrient; Béni celui qui vient au nom de Dieu notre Sauveur ?
Hommes sans frein, pourquoi semez-vous le scandale sur la voie ? Vos pieds sont rapides pour répandre le sang du Seigneur; mais il ressuscitera pour sauver tous ceux qui crieront : Béni celui qui vient au nom de Dieu notre Sauveur !
I Esus se rend encore aujourd'hui à Jérusalem, dès le matin, avec ses disciples. Il était parti à jeun, et le récit sacré nous dit qu'il eut faim sur la route i. Il s'approcha d'un figuier ; mais cet arbre n'avait encore que des feuilles, Jésus, voulant nous donner un enseignement, maudit le figuier, qui sécha tout à coup. Il exprimait par ce châtiment le sort de ceux qui n'ont que de bons désirs, et sur lesquels le fruit de la conversion ne se cueille jamais. L'allusion à Jérusalem n'était pas moins frappante. Cette ville était zélée pour l'extérieur du culte divin; mais son cœur était aveugle et endurci ; bientôt elle allait rejeter et crucifier le Fils du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
La journée se passa en grande partie dans le Temple, où Jésus eut de longs entretiens avec les princes des prêtres et les anciens du
peuple. Il parla avec plus de force que jamais, et déjoua leurs questions insidieuses. On peut voir, principalement en saint Matthieu, Chapitres xxi, xxii et xxiii, le détail des discours du Sauveur, qui deviennent de plus en plus véhéments, et dénoncent aux Juifs avec une énergie toujours croissante le crime de leur infidélité et la terrible vengeance qu'elle doit amener.
Enfin Jésus sortit du Temple, et se dirigea vers Béthanie. Arrivé sur la montagne des Oliviers, d'où Ton dominait la ville, il s'assit un moment. Ses disciples profitèrent de cet instant de repos pour demander à quelle époque auraient heu les châtiments qu'il venait de prédire contre le Temple. Alors Jésus, réunissant dans un même tableau prophétique le désastre de Jérusalem et la destruction violente de ce monde à la fin des temps, parce que la première de ces deux calamités est la figure de la seconde, annonça ce qui doit arriver quand la mesure du péché sera comblée. Quant à ce qui est de la ruine de Jérusalem en particulier, il en fixa la date par ces paroles : « En vérité, je vous le dis : Cette génération d'hommes ne passera pas que toutes ces choses ne soient accomplies i » En effet, quarante ans étaient à peine écoulés que l'armée romaine, accourue pour exterminer le peuple déicide, menaçait du naut de la montagne des Oliviers, de cette place même où le Sauveur est assis aujourd'hui, l'ingrate et dédaigneuse Jérusalem. Jésus, après avoir parlé longuement encore sur le jugeI, Matth. XXIV, 34.